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Full text of "Revue de Paris"

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in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/v3revuedeparis1839vr 


REVUE 


DE  PARIS 


V. 


IMPRIMERIE  DE  H.  FOURNIER  ET  C'^, 

BUE  DESBIMB,  U  BIS. 


REVUE 


DE  PARIS. 


^%!ocwe^  t/e/^ce.     —    ^y^n^ee  ■^S'3o 


TOME  CINQUIEME. 


PARIS. 

AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DE  PARIS , 

QUAI  MALAQUAIS,  17. 
1839. 


L'INNOCENCE 


D'UN  FORÇAT 


I. 

En  septembre  1828,  vers  deux  heures  du  matin,  les  maisons  de 
campagne  situées  le  long  de  la  Garonne ,  entre  la  Réole  et  Cadillac , 
se  trouvaient  plongées  dans  ce  calme  profond  qu'ignore  le  sommeil 
des  villes,  et  pendant  lequel,  selon  l'expression  de  Delille,  on  ne  voit 
que  la  nuit,  on  n'entend  que  le  silence.  Un  seul  pavillon  isolé  au 
milieu  d'un  parc  de  médiocre  étendue  semblait  faire  exception  au 
repos  général.  A  l'angle  de  ce  bûtiment,  du  côté  du  levant,  une  fe- 
nêtre du  premier  étage  laissait  échapper  une  lueur  si  faible  que,  d'un 
peu  loin  ,  pour  être  certain  de  son  existence  il  fallait  la  regarder  at- 
tentivement. Un  coureur  d'aventures  qui  fût  parvenu  à  escalader  le 
mur  du  parc,  à  grimper  ensuite  jusqu'au  balcon  de  cette  fenêtre  et 
à  s'y  tenir  cramponné,  se  serait  peut-être  trouvé  suffisamment  payé 
de  sa  peine  par  le  tableau  mystérieux  offert  à  sa  curiosité,  A  travers 
la  fente  de  deux  rideaux  de  soie  bleue ,  l'œil  pouvait  entrevoir  l'inté- 
rieur d'une  chambre  à  coucher  meublée  avec  élégance  et  doucement 
éclairée  par  une  veilleuse.  Sur  un  lit  placé  dans  le  fond ,  une  femme , 
à  la  fleur  de  l'âge  et  de  la  beauté ,  dormait  d'un  sommeil  dont  l'agi- 
tation fébrile  trahissait  une  de  ces  émotions  tenaces  que  ne  parvient 
pas  même  à  interrompre  la  suspension  momentanée  du  sentiment  et 
de  la  pensée.  Près  d'elle ,  un  homme  au  front  pâle  et  ridé  par  la  vieil- 


6  REVUE  DE  PARIS. 

lesse,  veillait  immobile  et  muet.  La  tête  penchée  sur  le  chevet, 
retenant  son  haleine  et  comprimant  d'une  main  les  battemens  de  son 
cœur,  il  épiait  avec  une  avidité  sinistre  les  paroles  entrecoupées 
qu'un  rêve  pénible  faisait  éclore  des  lèvres  de  la  jeune  femme. 

—  Son  nom  !  elle  ne  prononcera  pas  son  nom!  se  dit-il  après  une 
vaine  attente  en  promenant  autour  de  lui  un  regard  où  étincelait 
une  rage  impuissante. 

—  Arthur,  murmura-t-elle ,  comme  si  une  puissance  fatale  eût 
brisé  soudainement  le  dernier  sceau  qui  protégeât  encore  un  secret 
à  demi  trahi  par  les  révélations  du  sommeil. 

—  Arthur,  répéta  le  vieillard  en  se  redressant  aussi  brusquement 
que  si  ce  nom  eût  été  un  poignard  prêt  à  lui  percer  la  poitrine.  — 
Arthur  d'Aubian!  et  je  refusais  de  le  croire.  Arthur!  0  misérable 
aveugle  que  j'étais! 

Il  essuya  par  un  geste  convulsif  la  sueur  qui  humectait  son  front 
livide,  et  se  penchant  sur  ce  lit  plus  redoutable  pour  lui  que  n'eût  été 
une  tombe  entr'ouverte ,  il  approcha  de  nouveau  son  oreille  de  la 
bouche  fraîche  et  charmante  d'où  sortaient  des  paroles  empoison- 
nées. 

—  Je  ne  veux  plus,  balbutia  la  jeune  femme  en  faisant  un  effort 
pour  se  soulever;  c'est  risquer  ta  vie...  la  mienne  ne  serait  rien, 
mais  toi...  non,  je  ne  veux  plus...  il  a  des  soupçons...  il  te  tuerait!... 

Elle  poussa  un  sanglot  étouffé,  frissonna  de  la  tête  aux  pieds,  et 
se  mit  sur  son  séant  par  un  sursaut  plein  d'angoisses.  Le  vieillard 
crut  qu'elle  s'éveillait  et  se  gUssa  derrière  les  rideaux  du  lit  pour  se 
dérober  à  sa  vue;  mais  elle,  sans  ouvrir  les  yeux,  resta  quelque 
temps  immobile  dans  la  position  qu'elle  avait  prise.  Peu  à  peu  le 
changement  de  sa  physionomie  annonça  celui  de  ses  idées  ;  la  ter- 
reur empreinte  sur  ses  traits  fit  place  à  une  expression  de  recueille- 
ment, qui  à  son  tour  se  changea  en  une  attention  soucieuse  et  pro- 
fonde. La  jeune  femme ,  dont  l'exaltation  nerveuse  avait  acquis  le 
degré  d'intensité  où  commencent  les  phénomènes  du  somnambu- 
lisme, pencha  la  tête  comme  pour  prêter  l'oreille  à  quelque  bruit 
inquiétant;  tout  à  coup  elle  se  leva ,  vêtit  un  peignoir,  et  s'approcha 
de  Ja  fenêtre  en  marchant  avec  précaution. 

—  Minuit,  dit-elle  tout  bas;  je  n'ai  pas  une  goutte  de  sang  dans 
les  veines...  Ge  mur  est  si  élevé!  s'il  se  blessait!...  Je  l'entends  dans 
le  jardin...  Comme  il  marche  fort...  C'est  ce  sable  qu'on  a  mis|  dans 

les  allées Oh!  c'est  la  dernière  fois......  Je  vais  le  lui  dire...... 

Craindre  ainsi  c'est  plus  que  mourir. 


REVUE  DE  PARIS.  7 

Avec  une  précision  de  mouvemens  attestant  cette  clairvoyance 
intérieure  à  laquelle  la  science  n'a  pas  encore  trouvé  d'explication 
satisfaisante,  la  somnambule,  dont  les  paupières  étaient  toujours 
fermées,  éteignit  la  veilleuse  et  poussa  le  verrou  de  la  porte;  puis  elle 
fit  jouer  les  cordons  des  rideaux  et  ouvrit  la  fenêtre  sans  que  le 
moindre  bruit  parvînt  aux  oreilles  de  son  mari  qui ,  à  quelques  pas 
en  arrière,  suivait  cette  pantomime  d'un  regard  plein  d'une  sombre 
fureur.  Elle  prit  ensuite  dans  sa  table  à  ouvrage  un  long  ruban  qu'elle 
d'éroula  en  dehors  de  la  fenêtre  jusqu'à  ce  qu'elle  pût  supposer  qu'il 
avait  touché  le  sol;  un  moment  après,  elle  le  retira  et  fit  le  simulacre 
d'attacher  à  l'appui  du  balcon  le  crochet  d'une  échelle  de  corde.  Elle 
rentra  aussitôt  dans  l'intérieur  de  la  chambre,  palpitante  et  respirant 
à  peine.  Tout  à  coup  elle  ouvrit  les  bras  et  les  jeta  éperdument  au- 
tour d'un  être  imaginaire  en  murmurant  d'une  voix  passionnée  : 

—  Ma  vie  ! 

Elle  n'étreignit  que  le  vide  et  resta  quelque  temps  interdite,  les 
bras  croisés  sur  la  poitrine. 

—  Arthur!  s'écria-t-elle  enfin,  saisie  d'un  fol  accès  de  terreur,  et 
elle  se  précipita  vers  le  balcon.  Les  mains  débiles  de  son  mari  trou- 
vèrent pour  la  retenir  une  énergie  momentanée. 

—  J'ai  peur!  Il  ne  faut  pas  me  faire  peur,  dit-elle  sourdement  en 
se  débattant  dans  ses  bras. 

Les  angoisses  de  la  femme  aimante  avaient  fait  place  à  l'instinct 
particulier  aux  personnes  atteintes  de  somnambulisme  qui,  par  une 
incompréhensible  perception  de  leur  état,  craignent  pardessus  tout 
d'être  brusquement  éveillées.  Mais  la  commotion  avait  été  trop  forte 
pour  que  l'accès  pût  avoir  un  dénouement  paisible.  Les  fils  mysté- 
rieux par  où  l'ame  s'épanche,  pendant  le  sommeil  des  organes,  ses 
agens  habituels,  éclatèrent  dans  le  cerveau  comme  se  brisent,  sous 
un  doigt  trop  rude,  les  cordes  d'une  harpe.  La  jeune  femme  s'éveilla 
et  poussa  des  cris  étouffés  en  se  trouvant  au  milieu  d'une  obscu- 
rité profonde ,  entre  des  bras  inconnus  qui  la  tenaient  étroitement 
enlacée. 

—  C'est  moi ,  Lucie,  lui  dit  le  vieillard  avec  un  effort  pénible;  c'est 
moi,  n'aie  pas  peur. 

E  alluma  des  bougies,  ferma  la  fenêtre,  et,  composant  sa  figure, 
il  s'approcha  de  sa  femme,  qui  venait  de  s'asseoir  sur  le  lit  et  regar- 
dait autour  d'elle  a-vec  un  étonnement  silencieux. 

—  Que  s'est-il  donc  passé?  demanda-t-elle  en  se  pressant  le  front 


8  REVUE  DE  PARIS. 

(les  deux  mains;  j'ai  dans  la  tête  un  chaos,  un  volcan!  comment  se 
lait-il  que  vous  soyez  là? 

—  Je  t'ai  entendue  marcher,  répondit  son  mari  d'une  voix  altérée; 
j'ai  craint  que  tu  ne  fusses  malade,  et  je  suis  monté. 

—  De  votre  chambre  on  entend  donc  marcher  ici?  reprit  Lucie  avec 
im  secret  effroi. 

—  C'est  la  première  fois  que  cela  arrive.  Jamais  ton  sommeil  n'a 
été  si  agité. 

—  C'est  affreux  d'être  somnambule,  dit-elle  en  baissant  la  tête,  et 
l'on  dit  qu'il  n'y  a  pas  de  remède.  Ai-je  parlé  en  dormant? 

Elle  prononça  ces  dernières  paroles  d'une  voix  faible. 

—  Non ,  répondit  le  vieillard ,  dont  la  figure  demeura  froide,  tandis 
(jue  ses  ongles  lui  déchiraient  la  poitrine. 

11  prit  un  flambeau ,  souhaita  à  sa  jeune  femme  une  fin  de  nuit 
paisible,  et  descendit  à  son  appartement.  En  rentrant  dans  sa  cham- 
bre, ses  forces  l'abandonnèrent,  et  il  se  laissa  tomber  sur  un  fauteuil, 
il  y  resta  quelque  temps  anéanti,  et  pour  ainsi  dire  insensible.  A  la 
fin  l'énergie  morale,  que  ne  détruit  pas  toujours  la  caducité  physique, 
se  réveilla  furieuse  et  implacable  dans  le  cœur  de  ce  vieillard  en  ap- 
parence brisé  par  la  découverte  de  son  déshonneur. 

—  Comment  le  tuer?  s'écria-t-il  en  se  tordant  les  mains...  Elle!  je 
n'en  aurai  pas  le  courage.  Mais  lui  !  lui  !  Le  provoquer!  Il  refusera  de 
se  battre.  II  me  parlera  de  ma  vieillesse,  et  tout  le  monde  l'approu- 
vera. Car  il  est  permis ,  il  est  honorable  d'arracher  à  un  vieillard  le 
bonheur  de  ses  derniers  jours,  de  livrer  son  nom  à  la  risée,  de  le 
rendre  fou  de  honte  et  de  désespoir;  mais  croiser  le  fer  avec  lui ,  ce 
serait  outrager  ses  cheveux  blancs!  Et  puis  n'ont-ils  pas  raison?  Ma 
vue  est  débile,  ma  main  tremblante;  dans  un  duel,  je  succomberais 
sans  me  venger.  Il  m'épargnerait  peut-être!  Non,  pas  de  duel,  pas 
<rincertitude,  pas  de  hasard.  Sa  mort  à  tout  prix,  dussé-je  l'assassiner! 

Le  mari  outragé  passa  le  reste  de  la  nuit  à  rouler  dans  son  esprit 
mille  projets  de  vengeance.  Au  point  du  jour,  il  sortit  et  se  promena 
long-temps  dans  le  parc ,  avant  que  personne  fût  levé  dans  la  maison. 
A  la  fin ,  un  jardinier  qu'il  employait  depuis  peu  à  des  travaux  de 
terrassement  le  rencontra  au  détour  d'une  allée.  A  la  vue  du  vieil- 
lard, l'ouvrier  ôta  son  bonnet,  et  s'approchant  d'un  air  de  mystère  : 

—  Monsieur  Gorsaz ,  lui  dit-il ,  ça  se  trouve  bien  que  vous  soyez 
si  matinal;  j'ai  quelque  chose  à  vous  dire,  et  j'aime  autant  que  les 
autres  ne  soient  pas  là. 


REVUE  DE  PARIS.  9 

—  Qu'y  a-t-il ,  Piquet?  demanda  le  vieillard  d'un  ton  brusque. 

—  II  y  a  ,  monsieur  Gorsaz ,  qu'hier,  pendant  la  nuit ,  on  a  forcé  la 
fenêtre  de  la  petite  serre  où  nous  enfermons  nos  outils.  La  veille  au 
soir  j'y  avais  oublié  ma  veste,  où  se  trouvait  ma  montre,  un  oignon 
d'argent  tout  neuf,  qui  m'avait,  ma  foi,  coûté  dix-huit  francs  II  y 
avait  aussi  dans  une  des  poches  quatre  écus  de  cent  sous,  et  au  moins 
trois  francs  de  monnaie.  J'ai  retrouvé  la  veste,  à  preuve  que  la  voilà 
sur  mon  dos;  mais  l'argent  et  la  montre,  bernique. 

—  Il  n'y  a  que  vos  ouvriers  qui  entrent  dans  cette  serre,  observa 
M.  Gorsaz. 

—  Aussi  c'est  l'un  d'eux  qui  a  fait  le  coup  ;  j'en  mettrais  ma  main 
au  feu. 

—  Qui  soupçonnez-vous? 

—  Jean-Pierre  et  Vacherot  sont  du  pays,  il  y  a  vingt  ans  que  je  les 
connais,  et  je  répondrais  d'eux  comme  de  moi.  Il  n'y  a  donc,  sauf 
votre  respect,  que  ce  sournois  de  Bonnemain  qui  ait  pu  avoir  l'idée 
de  la  chose. 

— Bonnemain?  répétale  vieillard,  qui  sembla  réfléchirprofondément. 

—  Je  me  suis  toujours  défié  de  ce  paroissien-là,  reprit  Piquet;  avec 
ça  qu'il  gâte  l'ouvrage  que  j'en  suis  honteux  pour  lui.  Ça  se  dit  jardi- 
nier et  ça  ne  sait  pas  seulement  faire  une  greffe  en  écusson. 

—  Vous  n'avez  que  des  soupçons,  et  il  faudrait  des  preuves,  dit 
M.  Gorsaz ,  qui  semblait  prendre  à  cette  affaire  plus  d'intérêt  qu'on 
n'eût  dû  s'y  attendre. 

—  Des  preuves!  en  voici  une  que  j'ose  dire  un  peu  claire,  répondit 
le  jardinier  en  tirant  de  sa  poche  un  petit  clou  qu'il  prit  entre  le 
pouce  et  l'index  :  c'est  ce  clou  tout  neuf,  que  j'ai  trouvé  sur  la  fenê- 
tre. Il  n'y  a  que  Bonnemain  qui  en  ait  de  pareils  à  ses  souliers ,  quii 
a  achetés  à  La  Béole,  il  n'y  a  pas  dix  jours,  et  justement  il  lui  nu 
manque  un  au  pied  droit;  j'ai  vu  ça  hier,  quand  il  s'est  déchaussé 
pour  descendre  dans  le  vivier. 

—  Avez-vous  parlé  de  cela  à  quelqu'un?  demanda  le  vieillard. 

—  Pas  si  sot,  répondit  le  jardinier  d'un  air  fin;  j'ai  voulu  d'abord 
vous  demander  conseil. 

—  Vous  avez  agi  prudemment.  Jusqu'à  nouvel  ordre,  ne  dites  rien 
à  personne;  et  quand  vous  verrez  Bonnemain ,  envoyez-le  moi  :  je  mv 
charge  de  le  faire  parler. 

Piquet  hocha  la  tête  d'un  air  de  doute. 

—  C'est  un  sournois,  dit-il ,  un  malin  fini  ;  c'est  le  diable  à  confes- 
ser, voyez-vous  bien  ,  monsieur  Gorsaz. 


10  REVUE  DE  PARIS. 

Le  vieillard  congédia  le  jardinier  d'un  signe  de  tête  et  s'achennina 
lentement  vers  la  maison.  Il  rentra  dans  son  appartement  et  y  attendit 
avec  une  étrange  impatience  l'auteur  présumé  du  vol ,  qui  ne  tarda 
pas  à  paraître  à  l'entrée  de  la  chambre,  où  il  s'arrêta  respectueuse- 
ment, sa  casquette  à  la  main. 

«. 

Bonnemain  était  un  homme  d'une  quarantaine  d'années,  vigoureu- 
sement découplé ,  porteur  d'une  physionomie  doucereuse,  et  vêtu 
avec  une  sorte  de  recherche  étrangère  à  sa  profession. 

—  Fermez  la  porte  et  approchez-vous,  lui  dit  M.  Gorsaz  qui  lui- 
môme  poussa  les  châssis  de  la  fenêtre  devant  laquelle  il  était  assis. 

Après  avoir  obéi ,  l'ouvrier  resta  debout  et  immobile;  son  maintien 
était  assuré  et  sa  figure  calme. 

—  Bonnemain  ou  plutôt  Baptiste  Leroux,  lui  dit  le  vieillard  en  le 
regardant  d'un  œil  fixe  et  perçant,  un  vol  a  été  commis  la  nuit  der- 
nière dans  ma  maison.  Innocent  ou  coupable,  vous  en  serez  accusé, 
car  vos  antécédens  font  nécessairement  tomber  sur  vous  les  soupçons; 
d'ailleurs  il  existe  dès  à  présent  des  preuves,  et  la  procédure  en  saura 
découvrir  d'autres.  Vous  avez  déjà  subi  une  peine  afflictive ,  vous 
vous  trouvez  donc  en  état  de  récidive,  et  vous  n'ignorez  pas  sans 
doute  la  condamnation  qui  vous  attend.  Ce  sont  les  travaux  forcés  à 
perpétuité. 

—  Je  tombe  de  mon  haut,  répondit  Bonnemain  avec  un  air  ébahi 
(|ui  en  eût  imposé  peut-être  à  un  juge  d'instruction  ;  je  vous  donne 
ma  parole  d'honneur,  monsieur  Gorsaz,  que  je  suis  innocent.  J'ai 
été  dans  la  peine  ,  ça  c'est  vrai ,  je  ne  puis  pas  dire  le  contraire ,  puis- 
que, quand  je  suis  venu  ici  demander  de  fouvrage,  il  a  fallu  vous 
montrer  ma  feuille  de  route;  mais  parce  qu'on  a  fait  une  sottise  dans 
sa  jeunesse ,  ce  n'est  pas  une  raison  pour  être  toute  sa  vie  un  mal- 
honnête homme.  Sûr  comme  il  y  a  un  Dieu  qui  nous  écoute,  je  ne 
sais  pas  de  quoi  vous  voulez  me  parler. 

—  Pour  quel  crime  avez-vous  été  condamné  une  première  fois  aux 
travaux  forcés?  demanda  M.  Gorsaz. 

—  Pour  un  faux,  que  j'avais  eu  le  malheur  de  commettre  en  étant 
dans  une  maison  de  commerce,  répondit  le  forçat  libéré  d'un  air 
contrit. 

—  Pour  un  assassinat ,  répliqua  le  vieillard  en  baissant  la  voix  mais 
avec  un  accent  énergique ,  pour  un  assassinat  commis  entre  Prades 


REVUE  DE  PARIS.  11 

et  Villefranche ,  sur  la  persomie  d'un  percepteur  des  contributions 
à  qui  vous  espériez  de  prendre  sa  recette,  dont  par  bonheur  pour 
vous  il  ne  se  trouva  pas  chargé.  Je  dis  par  bonheur  pour  vous,  car  le 
vol  n'ayant  pas  eu  lieu ,  et  la  préméditation  étant  écartée  par  le  jury, 
vous  ne  fûtes  condamné  qu'aux  galères.  A  Toulon ,  votre  conduite 
vous  mérita  une  commutation  de  peine,  et,  au  lieu  de  finir  votre  vie 
aii  bagne,  vous  n'y  êtes  resté  que  dix  ans.  Vous  voyez  que  je  suis 
bien  informé. 

—  Ah!  vieil  argousin,  pensa  Baptiste  Leroux  dit  Durand,  dit 
Lejeune,  dit  Bonnemain,  si  nous  étions  seuls  au  fond  d'un  bois, 
comme  je  te  ferais  ton  affaire,  en  deux  mouvemens;  le  temps  de 
boire  un  canon  ! 

M.  GoTsaz  sembla  deviner  la  pensée  sanguinaire  de  l'homme  qu'il 
interrogeait,  car  il  jeta  les  yeux  en  dehors  de  la  fenêtre  avec  une 
sorte  d'inquiétude;  il  fut  rassuré  par  la  présence  des  ouvriers  qui  tra- 
vaillaient dans  le  jardin  à  quelques  pas  de  là.  En  plein  jour,  dans  sa 
maison,  et  à  portée  d'un  pareil  secours,  il  pensa  qu'il  n'avait  rien 
à  redouter  de  la  fureur  que  paraissait  éprouver  le  forçat,  malgré  ses 
efforts  pour  paraître  calme.  11  continua  donc  l'entretien,  mais  ce  fnt 
avec  la  familiarité  d'un  conseiller  indulgent  plutôt  qu'avec  la  sévérité 
d'un  juge  prêt  à  punir. 

—  Jusqu'à  présent  vous  avez  eu  du  malheur,  dit-il ,  vous  avez  passé 
dix  ans  aux  galères  pour  un  meurtre  qui  ne  vous  a  rien  rapporté,  ci 
vous  voilà  sur  le  point  d'y  retourner  à  perpétuité  pour  avoir  pris  une 
montre  qui  vaut  peut  être  vingt  francs. 

— Elle  n'en  vaut  pas  dix,  interrompit  Bonnemain  qui  aussitôt  se 
mordit  les  lèvres  jusqu'au  sang. 

—  Dix  ou  vingt,  peu  importe,  reprit  le  vieillard  en  souriant  ironi- 
quement; l'essentiel  c'est  que  le  vol  soit  prouvé ,  et  il  l'est  mainte- 
nant de  votre  aveu  même.  Je  vais  être  forcé  de  vous  faire  mettre  en 
arrestation. 

—  Vous  ferez  arrêter  un  innocent,  dit  le  forçat  en  perdant  malgré 
lui  quelque  chose  de  son  assurance. 

M.  Gorsaz  pencha  la  tète  et  resta  quelque  temps  les  yeux  baissés; 
les  relevant  enfin ,  il  arrêta  sur  Bonnemain  un  regard  qui  semblait 
vouloir  percer  les  derniers  replis  de  cette  ame  dégradée  par  l'habi- 
tude du  crime. 

—  Supposons,  lui  dit-il,  qu'au  lieu  de  vous  livrer  à  la  justice,  je 
vous  fournisse  les  moyens  de  vous  rendre  à  Bordeaux,  et  de  vous  y 
embarquer  pour  un  port  étranger,  Saint-Sébastien  ou  Bilbao;  sup- 


12  REVUE  DE  PARIS. 

posons  encore  que ,  non  content  de  vous  sauver,  je  vous  remette  une 
somme  d'argent  suffisante  pour  former  un  établissement  hors  de 
France  et  y  vivre  à  l'abri  du  besoin  :  dix  mille  francs  par  exemple, 
(lue  penseriez-vous  d'une  semblable  proposition? 

Le  forçat  libéré  ne  manifesta  son  émotion  que  par  un  mouvement 
de  lèvres  presque  imperceptible  ;  avec  la  sagacité  particulière  aux 
gens  qui  ont  vécu  d'une  industrie  coupable  et  quelquefois  sanglante, 
il  comprit  à  l'instant  même  qu'il  s'agissait  d'un  marché  et  non  d'un 
bienfait.  Cette  pensée  lui  rendit  tout  son  aplomb  ;  car  traiter  avec 
un  supérieur,  c'est  pour  le  moment  devenir  son  égal. 

—  Ce  que  je  penserais,  monsieur  Gorsaz,  répondit-il  après  avoir 
paru  réfléchir,  ma  foi ,  je  me  dirais  :  Bonnemain,  ce  n'est  pas  pour 
tes  beaux  yeux  qu'on  t'offre  comme  çà  dix  mille  francs.  Il  faut  donc 
qu'on  ait  besoin  de  toi  pour  une  affaire  qui  en  vaille  la  peine.  C'est 
que ,  voyez-vous ,  c'est  un  fameux  pour-boire ,  dix  mille  francs  ! 

—  Et  cette  affaire,  vous  eu  chargeriez-vous ?  demanda  le  vieillard 
d'une  voix  concentrée. 

— Çà  dépend,  dit  Bonnemain;  je  n'ai  jamais  rebuté  l'ouvrage  :  il 
ji'y  a  que  les  fainéans  qui  refusent  de  travailler;  mais  encore  faut-il 
savoir  de  quoi  il  retourne. 

—  Supposez  ce  qu'il  y  a  de  plus  grave. 

—  Quelque  chose  comme  l'affaire  du  percepteur,  n'est-il  pas  vrai? 
demanda  le  forçat  d'un  air  doucereux. 

—  Oui,  répondit  M.  dorsaz  avec  un  accent  profond. 

—  Seulement,  cette  fois,  au  lieu  d'avoir  une  idée  sur  l'argent  du 
gouvernement,  il  s'agirait  peut-être  de  se  débarrasser  d'un  joli  gar- 
çon qui  escalade  les  murs  et  les  fenêtres  comme  s'il  n'avait  pas 
d'autre  état? 

—  Tu  l'as  vu?  s'écria  le  vieillard  mis  hors  de  lui-môme  par  cette 
révélation  inattendue. 

—  Ecoutez,  monsieur  Gorsaz,  dit  Bonnemain  avec  aisance,  il  faut 
être  rond  en  affaire.  Je  vais  vous  parler  le  cœur  sur  la  main  ;  d'ailleurs 
maiiilenanl  je  n'ai  plus  peur  que  vous  me  dénonciez.  Cet  imbécile 
de  Piquet  ayant  donc  laissé  dans  la  petite  serre  sa  veste  où  était  sa 
montre  et  de  l'argent,  et  moi  me  trouvant  dans  la  gêne,  ça  me 
donna  une  idée.  On  est  homme!  Me  voilà  entré  dans  le  parc,  par  le 
mur  qui  est  derrière  l'allée  de  platanes.  Tout  à  coup ,  j'entends  du 
bruit  au-dessus  de  moi;  je  crois  d'abord  que  c'est  un  chat  ou  une 
fouiiie;  mais  pas  du  tout  c'est  un  individu  (lui  se  laisse  glisser  le  long 
du  mur  et  qui  se  met  ensuite  en  marche  vers  la  maison.  Bon ,  que  je 


REVTE  DE  PARIS.  13 

me  dis,  voici  un  camarade  qui  a  peut-être  une  idée  meilleure  que  la 
mienne,  et  alors  ce  sera  part  à  nous  deux.  11  était  à  peu  près  minuit 
et  on  y  voyait  comme  dans  un  four.  C'est  égal ,  j'ôte  mes  souliers,  et 
je  le  suis.  Le  voilà  donc  arrivé  juste  devant  votre  fenêtre;  je  me  cou- 
che à  plat  ventre  sur  la  pelouse  pour  qu'en  se  retournant  il  ne  puisse 
pas  m'entrevoir.  Qu'est-ce  que  j'aperçois  alors?  Une  fenêtre  qui 
s'ouvre  là  haut ,  quelque  chose  de  blanc  qui  s'y  montre ,  et  puis  mon 
individu  qui  y  grimpe  en  deux  mouvemens ,  le  temps  de  boire  un 
canon  !  Excusez,  que  je  me  dis,  il  paraît  que  le  camarade  a  des  intel- 
ligences dans  la  maison ,  et  que  nous  travaillons  dans  des  genres  diffé- 
rens.  Pour  lors,  voyant  que  la  chose  ne  me  regardait  pas,  je  suis  allé 
à  mes  petites  affaires. 

—  As-tu  reconnu  cet  homme?  demanda  le  vieillard  d'une  voix 
sourde. 

—  Je  crois,  répondit  le  forçat  en  ricanant,  que  vous  feriez  mieux 
de  demander  çà  à  M""^  Gorsaz  qui  l'a  vu  de  plus  près  que  moi. 

—  L'as-tu  reconnu?  redit  avec  un  accent  de  fureur  le  mari  de 
Lucie. 

—  Oui ,  fit  Bonnemain ,  c'est  M.  Arthur  d'Aubiao ,  qui  demeure 
près  de  la  rivière ,  à  vingt  minutes  d'ici. 

—  Eh  bien  1  c'est  lui  qu'il  faut  tuer,  dit  le  vieillard  en  se  levant 
dans  un  transport  frénétique. 

—  Je  ne  dis  pas  oui ,  je  ne  dis  pas  non ,  répondit  l'ex-galérien  d'un 
ton  dégagé.  Je  risque  ma  boule  à  ce  jeu-là;  si  je  perds,  je  sais  ce  qui 
m'attend  ;  si  je  gagne.... 

—  Tu  auras  dix  mille  francs,  dit  M.  Gorsaz  en  l'interrompant. 

—  C'est  plus  que  ne  vaut  tout  mon  individu,  il  n'y  a  aucun  doute; 
je  ne  chicane  donc  pas  sur  le  prix.  Mais,  la  chose  faite,  qui  m'assure 
que  vous  me  donnerez  mon  dû?  Vous  pensez  bien  que  je  n'aurai 
pas  le  temps  d'attendre,  et,  comme  on  dit,  on  ne  trouve  pas  dix  mille 
francs  dans  le  pas  d'un  cheval  ;  vous  n'en  avez  peut-être  pas  le  quart 
à  la  maison  ;  parce  qu'on  est  riche ,  ce  n'est  pas  une  raison  pour  gar- 
der chez  soi  tant  d'argent  comptant. 

Au  lieu  de  répondre  à  cette  objection,  le  vieillard  s'approcha  d'un 
secrétaire,  placé  près  de  la  cheminée;  il  l'ouvrit,  déplaça  un  des 
tiroirs,  et  tira  d'une  cavité  pratiquée  en  cet  endroit  une  sébile  dont 
les  compartimens  renfermaient  une  vingtaine  de  petits  rouleaux  ;  il 
en  prit  successivement  trois  ou  quatre,  les  brisa,  et,  de  leurs  enve- 
loppes déchirées  fit  tomber  sur  le  bureau  une  pluie  de  pièces  d'or. 
Le  forçat  ne  manifesta  son  émotion  que  par  l'étincellement  soudain 


14  REVUE  DE  PARIS. 

de  son  regard,  et  un  sourire  féroce  qui  s'éteignit  presqu'au  même 
instant  sur  ses  lèvres  étroites  et  décolorées. 

—  Tu  vois  que  ton  argent  est  prêt ,  lui  dit  M.  Gorsaz  en  le  regar- 
dant attentivement;  est-ce  un  marché  conclu? 

—  Quand  on  ne  paie  pas  d'avance,  on  donne  des  arrhes,  répondit 
Bonnemain  qui  se  tordait  les  mains  derrière  le  dos  pour  résister  à  la 
tentation. 

—  Les  voilà,  lui  dit  le  vieillard  en  prenant  une  dizaine  de  pièces 
de  vingt  francs  qu'il  lui  présenta;  après  l'événement,  tu  en  recevras 
cinquante  fois  autant  ;  tu  vois  que  c'est  de  l'or,  tu  n'auras  pas  de  peine 
à  le  porter. 

—  L'or  n'est  jamais  lourd,  répondit  le  forçat  d'un  ton  sentencieux, 
et,  sans  autre  discussion,  il  serra  dans  sa  poche  les  arrhes  de  ce 
marché. 

Le  pacte  était  conclu  entre  l'homme  du  bagne  et  le  vieillard  jus- 
qu'alors sans  reproche.  Les  deux  complices  discutèrent  alors  les 
moyens  d'accomplir  sûrement  l'attentat  dont  Arthur  d'Aubian  devait 
être  la  victime.  N'écoutant  que  l'impatience  de  sa  haine,  le  mari  ou- 
tragé voulait  une  vengeance  aussi  prompte  que  terrible;  attendre 
jusqu'au  soir,  lui  semblait  intolérable.  L'assassin  subalterne,  sur  qui 
retombaient  la  responsabilité  et  le  péril  de  l'exécution,  n'eut  pas  de 
peine  à  démontrer  qu'un  meurtre  en  plein  jour  était  impraticable. 

—  Puisqu'il  a  l'habitude  de  sortir  pendant  la  nuit,  il  faut  choisir 
ce  moment-là,  dit-il  avec  l'assurance  d'un  homme  qui  a  mûrement 
étudié  la  matière  dont  il  parle  ;  il  y  a  entre  sa  maison  et  la  vôtre  un 
petit  sentier  bien  commode;  on  peut  s'y  cacher  derrière  une  haie. 
Il  n'y  a  pas  d'habitation  à  plus  de  dix  minutes  de  là,  et  la  Garonne 
est  à  deux  pas.  La  lune  ne  se  lève  qu'à  deux  heures,  et  comme ,  à  ce 
qu'il  paraît,  c'est  à  minuit  qu'il  se  met  en  marche,  il  y  a  moyen  de 
le  butlcr  sans  se  compromettre.  La  fois  du  percepteur,  c'est  cette 
chienne  de  lune  qui  m'a  fait  reconnaître  par  un  voiturier,  et  j'ai  bien 
donné  ma  parole  d^honneur  de  ne  jamais  travailler  dorénavant  avec 
ce  quinquet-là  sur  la  tête.  C'est  qu'il  n'y  a  pas  moyen  de  réleindrc, 
voyez-vous  ! 

—  Il  faut,  avant  tout,  rendre  à  Piquet  la  montre  et  l'argent  que 
vous  lui  avez  pris,  dit  M.  Gorsaz.  Il  a  des  soup<;ons  sur  vous.  S'il  for- 
mait une  plainte,  vous  seriez  arrêté.... 

— Et  ça  vous  contrarierait,  interrompit  familièrement  le  voleur  près 
de  redevenir  assassin  ;  je  comprends  ça  ;  on  me  coffrerait ,  et  pendant 
ce  temps-là  ce  beau  M.  d'Aubian  pourrait  bien  encore  escalader  les 


RE\'TJE  DE  PARIS.  1& 

murs  du  parc.  Va  pour  la  restitution  ;  je  vais  la  faire  tout  de  suite , 
et  Piquet  n'y  verra  que  du  feu.  Je  n'y  tiens  pas  du  tout,  à  sa  mé- 
chante bassinoire;  elle  ne  vaut  pas  la  peine  que  je  me  suis  donnée 
pour  la  prendre. 

Le  projet  étant  définitivement  arrêté  ,  les  deux  hommes  se  sépa- 
rèrent; mais  avant  de  sortir  de  la  chambre,  Bonnemain  en  examina 
les  moindres  recoins  avec  l'attention  intelligente  dont  sont  doués  en 
général  les  profès  en  volerie.  Il  remarqua  la  place  secrète  où  le  vieil- 
lard recachait  la  sébile  pleine  d'or,  et  la  manière  dont  il  fermait  le 
secrétaire;  enfin,  il  étudia  la  structure  de  la  fenêtre,  et  vit  qu'elle 
n'avait  pas  de  volets  à  l'intérieur.  Au  dehors  une  simple  persienne  la 
protégeait  contre  une  escalade  que  rendait  praticable  le  peu  d'élé- 
vation du  rez-de-chaussée.  Satisfait  de  son  examen ,  le  forçat  salua 
respectueusement  l'homme  auquel  il  venait  de  se  vendre,  et  il  alla 
dans  le  jardin  rejoindre  ses  compagnons  de  l'air  tranquille  et  bénin 
qui  lui  était  habituel. 

Dans  l'après-midi ,  M.  Gorsaz,  qui  se  promenait  à  pas  lents  dans 
une  allée  du  parc,  fut  accosté  de  nouveau  par  son  jardinier. 

—  Il  faut  que  je  sois  ensorcelé,  lui  dit  maître  Piquet,  dont  la  figure 
hâlée  semblait  doublement  épanouie  de  joie  et  de  stupéfaction.  — 
Figurez-vous,  monsieur  Gorsaz,  que  ma  montre  et  mon  argent  vien- 
nent de  se  retrouver  dans  ma  poche ,  sans  que  je  puisse  m'imaginer 
par  quel  chemin  ils  y  sont  rentrés.  S'il  y  avait  encore  des  sorciers, 
la  chose  serait  claire  ;  mais ,  aujourd'hui ,  on  ne  croit  plus  à  toutes  ces 
bêtises-là. 

—  C'est  un  de  vos  camarades  qui  aura  voulu  s'amuser  à  vos  dé- 
pens, répondit  le  vieillard,  qui  haussa  les  épaules  et  continua  son 
chemin. 

—  C'est  égal ,  pensa  Piquet ,  on  ne  m'ôtera  pas  de  l'idée  que  Bon- 
nemain est  un  sournois,  et  à  la  place  de  M.  Gorsaz,  je  m'en  débar- 
rasserais joliment. 

m. 

Vers  le  milieu  de  la  nuit  suivante,  une  étrange  rencontre  eut  lieu 
sur  le  chaperon  du  mur  qui  fermait  le  parc  de  M.  Gorsaz  du  côté  de 
l'allée  de  platanes.  Deux  hommes  qui  escaladaient  en  même  temps 
cette  clôture,  l'un  du  dehors,  l'autre  de  l'intérieur,  se  trouvèrent 
inopinément  nez  à  nez,  lorsqu'ils  en  eurent  atteint  le  sommet.  Mu- 
tuellement effrayés  d'une  apparition  si  imprévue,  tous  deux  fail- 


10  REVUE  DE  PARIS. 

lirent  lâcher  prise.  A  défaut  de  réflexion,  l'instinct  les  préserva  d'une 
chute;  ils  se  cramponnèrent  à  l'arête  de  pierres,  l'enjambèrent  d'un 
élan  vigoureux ,  afln  de  s'établir  sur  un  terrain  plus  solide  que  les 
appuis  dont  ils  s'étaient  servis  pour  leur  ascension ,  et  restèrent  un 
instant  immobiles  en  face  l'un  de  l'autre ,  à  cheval  sur  le  mur  qu'ils 
serraient  fortement  de  leurs  jambes,  de  manière  à  conserver  les  mains 
libres  pour  la  lutte  que  lendait  probable  un  pareil  début.  Ils  étaient 
si  rapprochés  que ,  malgré  l'obscurité ,  ils  purent  s'entrevoir  et  bien- 
tôt après  se  reconnaître.  Celui  qui  venait  du  dehors,  vit  tout  à  couj) 
le  bras  de  son  adversaire  levé;  et  à  l'extrémité  de  la  silhouette  qui 
se  dessina  rapidement  sur  le  sombre  azur  du  ciel ,  il  distingua  la  lame 
d'un  poignard  ou  d'un  couteau.  La  retraite  était  impossible,  l'attente 
mortelle.  Sans  armes  lui-même ,  il  s'élança  sur  l'homme  prêt  à  le 
frapper,  lui  saisit  le  bras  d'une  main ,  et  de  l'autre  l'étreignit  rude- 
ment à  la  gorge. 

—  Bonnemain,  jette  ton  couteau ,  lui  dit-il  à  demi-voix ,  sinon  je 
te  jette  toi-même  en  bas  du  mur. 

Contraint  d'obéir,  sous  peine  de  la  vie ,  le  forçat  lâcha  son  arme 
qui  tomba  dans  le  parc. 

—  Monsieur  d'Aubian ,  laissez-moi  descendre ,  dit-il  alors  d'une 
voix  entrecoupée;  je  ne  vous  empêche  pas  d'entrer,  ne  m'empêchez 
pas  de  sortir. 

—  Tu  viens  de  commettre  un  vol ,  dit  Arthur  ;  on  n'escalade  pas 
les  murs  sans  mauvaise  intention. 

—  Vous  les  escaladez  bien,  vous,  répondit  Bonnemain;  est-ce  à 
dire  que  vous  soyez  un  voleur? 

Rendu  muet  par  cette  réponse,  l'amant  de  Lucie  réfléchit  qu'un 
vol  eût-il  été  commis ,  il  lui  était  impossible  d'arrêter  le  coupable 
sans  compromettre  la  femme  qu'il  aimait. 

—  Laissons-le  aller,  pensa-t-il,  sans  doute  il  a  intérêt  à  ce  que  je 
me  taise;  ainsi  lui-même  ne  dira  rien. 

Délivré  du  double  étau  qui  lui  avait  tordu  le  bras  et  presque  enlevé 
la  respiration ,  Bonnemain  se  pencha  sans  rien  dire ,  et  tâtonna  en 
dehors  du  mur.  Il  trouva  bientôt  la  corde  à  nœuds  dont  Arthur  s'était 
servi,  et  que  fixait  à  la  tranche  du  chaperon  un  crochet  lancé  d'une 
main  vigoureuse  et  exercée.  Le  forçat  la  saisit  fortement;  et  se  jetant 
en  dehors  à  corps  perdu,  il  se  mit  à  descendre  avec  l'agilité  d'un  écu- 
reuil. A  mi-chemin,  il  s'arrêta  tout  à  coup,  et  remonta  presque  aussi 
vite  qu'il  était  descendu. 

—  Ni  vu  ni  connu,  entendez-vous,  dit-il  au  jeune  homme:  ou 


REVUE  DE  PARIS.  17 

bien,  si  vous  me  dénoncez,  je  raconterai  comme  quoi  l'autre  nuit  je 
vous  ai  vu  entrer  dans  la  chambre  de  M"^  Gorsaz. 

Sans  attendre  la  réponse,  Bonnemain  se  laissa  glisser  jusqu'à  terre, 
et  s'élança  dans  la  campagne,  où,  grâce  à  l'obscurité,  il  disparut  pres- 
que aussitôt. 

Arthur  resta  quelque  temps  immobile  à  la  place  où  le  forçat  l'avait 
laissé.  L'idée  de  voir  le  secret  de  ses  amours  à  la  merci  d'un  pareil 
misérable  lui  fit  éprouver  un  chagrin  mêlé  de  colère;  puis  il  essaya 
de  se  rassurer  en  se  disant  qu'il  ne  devait  redouter  aucune  indiscré- 
tion de  la  part  d'un  homme  intéressé  lui-même  à  garder  le  silence. 
Cependant,  malgré  ses  efforts  pour  chasser  de  son  esprit  l'impres- 
sion qu'y  avait  fait  naître  ce  désagréable  incident,  il  ressentit  une  vague 
appréhension ,  qu'à  travers  tous  les  périls  de  ses  rendez-vous  noc- 
turnes, il  avait  ignorée  jusqu'alors.  Au  lieu  de  descendre  rapidement 
dans  le  parc ,  comme  il  en  avait  l'habitude ,  il  hésita  et  fut  sur  le  point 
de  rétrograder;  mais  il  pensa  que  Lucie  l'attendait,  et  l'amour  triompha 
de  la  prudence.  Il  fit  passer  en  dedans  du  mur  la  corde  à  nœuds  et 
vit  alors  que  cette  fois  elle  lui  serait  inutile;  car,  pour  faciliter  sa 
fuite,  Bonnemain  avait  apporté  une  des  grandes  échelles  employées 
dans  le  jardin.  D'Aubian  eut  bientôt  atteint  le  sol  et,  malgré  la  nuit, 
ilsc  dirigea  à  travers  les  arbres,  en  homme  à  qui  cet  obscur  labyrinthe 
était  familier.  En  approchant  du  pavillon,  il  s'arrêta  tout  à  coup,  car 
il  lui  sembla  qu'un  bruit  inexplicable  venait  de  rompre  le  silence  à 
peine  troublé  jusqu'alors  par  la  brise  monotone  qui  faisait  frémir  le 
feuillage.  N'entendant  plus  rien,  il  reprit  sa  marche;  mais,  pres- 
que aussitôt,  un  son  plus  distinct,  semblable  à  la  voix  d'un  homme 
qui  en  appelle  d'autres,  l'arrêta  de  nouveau.  Plusieurs  cris,  partis  de 
différens  points,  se  succédèrent  rapidement  et  parurent  se  répondre. 
Il  était  évident  que  le  vol  commis,  selon  toute  apparence,  par  Bon- 
nemain ,  avait  donné  l'éveil  aux  habitans  de  la  maison  et  qu'une  battue 
avait  lieu  dans  le  parc.  Avec  la  rapidité  d'un  daim  qui  entend  les  pre- 
miers abois  de  la  meute ,  Arthur  prit  sa  course  pour  regagner  le  lieu 
par  où  il  était  entré.  Au  moment  d'y  arriver  il  vit  courir  devant  lui, 
dans  le  taillis ,  une  lumière  semblable  à  un  feu  follet.  Il  aperçut  bien- 
tôt distinctement  un  homme  muni  d'une  lanterne  et  parcourant  à 
grands  pas  l'étroite  aUée  qui  côtoyait  le  mur  d'enceinte.  En  aperce- 
vant l'échelle,  celui-ci  s'arrêta  comme  un  limier  qui  flaire  une  trace 
et  se  mit  à  pousser  des  cris  que  d'autres  voix  répétèrent  à  quelque  dis- 
tance. Bientôt  deux  lumières  pareilles  à  la  première  se  montrèrent 
à  travers  les  arbres ,  et  l'amant  de  Lucie  vit  que  la  retraite  lui  était 

TOME  Y.     MAI.  2 


1$  REVIE   DE   PARIS. 

fermée.  Il  hésita  un  instant,  puis  il  comprit  qu'aller  au-devant  du 
danger  était  plus  prudent  que  de  le  fuir  sans  espoir  de  s'y  dérober. 
Il  s'avança  donc  vers  les  batteurs  d'estrade  ,  qui  s'étaient  réunis  au 
pied  de  l'échelle,  où  ils  discutaient  d'une  manière  fort  animée.  A  la 
vue  du  jeune  homme  qui  sortit  brusquement  de  la  futaie,  il  y  eut 
une  émotion  générale.  Les  plus  prudens  ne  bougèrent  pas,  le  plus 
hardi  se  jeta  sur  le  nouveau  venu,  qu'il  n'avait  pas  eu  le  temps  de 
reconnaître. 

—  Qu'y  a-t-il  donc,  Piquet?  dit  Arthur  en  repoussant  le  chef  de 
cette  expédition  nocturne  qui  venait  de  le  saisir  au  collet. 

—  Comment!  c'est  vous ,  monsieur  d'Aubian?  répondit  le  jardinier 
stupéfait  d'une  pareille  rencontre. 

—  Qu'est-il  arrivé  et  que  signifie  tout  ce  mouvement?  reprit  le 
jeune  homme. 

—  Hélas!  mon  Dieu,  dit  Piquet,  c'est  ce  pauvre  monsieur  Gorsaz 
qui  vient  d'être  assassiné. 

—  Assassiné!  s'écria  d'Aubian  en  pâlissant. 

—  Saigné  à  blanc!  il  en  a  reçu  de  ces  coups  de  couteau  que  ça  fait 
frémir  la  nature.  Nous  courons  après  l'assassin  qui,  bien  sûr,  s'est 
sauvé  par-ici,  car  voilà  encore  mon  échelle  dont  ce  gueusard-là  se  sera 

servi Mais  comment  se  fait-il  que  vous  soyez  dans  le  parc  à  cette 

heure?  continua-t-il  en  regardant  le  jeune  homme  d'un  air  de  dé- 
liance. 

Arthur  avait  eu  le  temps  d'inventer  une  histoire  qui  pût  justifier 
la  position  équivoque  où  il  se  trouvait. 

—  D'après  ce  que  vous  me  dites,  répondit-il ,  je  suis  sûr  d'avoir 
vu  l'assassin. 

—  Voyez-vous!  qui  est-il?.,.  L'avez-vous  reconnu?  demandèrent  à 
la  fois  les  trois  hommes  en  se  groupant  autour  de  lui. 

—  Je  revenais  de  Caudcrol,  dit  d'Aubian,  et,  pour  rentrer  chez 
moi ,  je  passais  dans  le  sentier  qui  est  en  dehors  du  parc.  Tout  à 
coup  j'ai  aperçu  un  homme  qui  se  laissait  glisser  du  haut  du  mur. 
Cela  m'a  paru  suspect  et  je  me  suis  approché;  mais,  en  me  voyant 
courir  sur  lui ,  il  a  pris  la  fuite  et  a  disparu  bientôt  dans  les  champs. 
A  sa  place,  je  n'ai  plus  trouvé  qu'une  corde  accrochée  à  la  muraille. 
<lraignant  qu'un  malheur  ne  fût  arrivé  chez  M.  Gorsaz,  j'ai  grimpé  , 
à  l'aide  de  cette  corde,  pour  arriver  plus  vile  à  la  maison  et  y  donner 
l'alarme.  C'est  ce  que  j'allais  faire  quand  j'ai  aperçu  vos  lanternes. 

—  Et  l'avez-vous  reconnu ,  ce  brigauc!-là?  demanda  un  des  dômes-; 
tiques. 


REVUE  DE  PARIS.  19 

—  Non ,  (lit  Arthur  qui  se  rappela  la  menace  du  forçat. 

—  Il  n'y  a  que  Bonnemain  qui  ait  pu  faire  ce  coup ,  dit  Piquet;  je 
me  suis  toujours  déûé  de  ce  sournois-là. 

Un  des  ouvriers,  qui  s'était  remis  à  fureter  le  long;  de  la  muraille, 
se  redressa  tout  à  coup. 

—  Je  tiens  le  couteau ,  s'écria-t-il  ;  il  y  a  encore  du  sang  après. 
L'instrument  du  meurtre  passa  de  main  en  main.  C'était  un  de  ces 

poignards  sans  gaîne,  nommés  couteaux  catalans  par  les  armuriers,  et 
dont  la  lame,  en  se  déployant,  se  trouve  arrêtée  au  moyen  d'un  res- 
sort. L'acier  avait  été  soigneusement  essuyé;  mais,  dans  la  rainure 
du  manche,  il  avait  retrouvé  le  sang  dont  on  avait  voulu  effacer  la 
trace. 

—  Il  ne  peut  pas  être  bien  loin,  dit  le  maître  jardinier,  il  faut  le 
traquer  comme  un  loup  enragé  qu'il  est.  Allons!  en  route,  tout  le 
monde!  Mais  vous,  monsieur  d'Aubian,  est-ce  que  vous  ne  venez 
pas  un  peu  consoler  cette  pauvre  dame  Gorsaz  qui  est  quasi  folle? 
Pensez  donc  quelle  révolution  ça  lui  a  faite  à  cette  chère  femme  !  On 
a  envoyé  chercher  le  médecin,  le  curé,  le  procureur  du  roi ,  tout  le 
tremblement!  mais  vous  qui  êtes  un  ami  de  la  maison,  je  suis  sur 
qu'elle  serait  bien  aise  de  vous  voir. 

Ombrageux  comme  tous  les  hommes  dont  la  conscience  n'est  pas 
sans  reproche ,  Arthur  crut  voir  dans  ces  paroles  une  intention  iro- 
nique, étrangère  en  réalité  à  l'esprit  sans  malice  de  l'honnête  jardi- 
nier. Toutefois  il  craignit  qu'un  refus  n'éveillât  des  soupçons,  et  d'ail- 
leurs le  malheur  qui  venait  de  frapper  Lucie,  lui  faisait  éprouver  un 
douloureux  désir  de  la  voir  et  de  l'assurer  de  son  éternel  dévoue- 
ment, seule  consolation  qu'il  pût  lui  offrir  au  moment  d'une  si  ter- 
rible catastrophe.  Il  accompagna  donc,  sans  faire  d'objection ,  maître 
Piquet,  qui  reprit  le  chemin  du  logis  en  emportant  comme  pièces 
de  conviction  le  couteau-poignard  et  la  corde  à  nœuds. 

—  Avait-il  prisses  précautions,  le  scélérat!  dit  le  jardinier  chemin 
faisant;  il  aura  pensé  que  son  échelle  serait  trop  lourde  pour  qu'il 
puisse  lui  faire  franchir  la  muraille;  c'est  pourquoi  il  a  apporté  cette 
corde  à  crochet ,  un  véritable  instrument  de  voleur.  Il  faut  avoir  les 
poignets  et  les  reins  solides,  pour  grimper  le  long  de  cet  outil-là. 

—  M.  Gorsaz  est-il  mort?  demanda  d'Aubian  d'un  air  pensif. 

—  Le  pauvre  cher  homme  n'en  vaut  guère  mieux ,  répondit  le  jar- 
dinier en  pressant  le  pas. 

Le  lieu  où  le  crime  avait  été  commis  était  la  chambre  à  coucher 
dans  laquelle  le  vieillard  avait  eu,  quelques  heures  auparavant,  un 

2. 


'20  REVUE  DE  PARIS. 

entretien  avec  le  forçat.  L'assassin  s'y  était  introduit  par  la  fenêtre 
en  soulevant,  à  travers  la  claire-voie,  le  crochet  intérieur  de  la  per- 
sienne  et  en  arrachant,  à  l'aide  d'un  morceau  de  poix,  la  vitre  der- 
rière laquelle  se  trouvait  l'espagnolette.  Surpris  dans  son  lit  et  peut- 
être  dans  son  sommeil,  M.  Gorsaz,  selon  toute  apparence,  avait  été 
frappé  immédiatement.  Sans  doute  aussi  sa  résistance  avait  été  faible 
et  courte ,  car  il  fut  trouvé  couché  comme  à  l'ordinaire.  La  couver- 
ture était  à  peine  dérangée.  On  l'aurait  cru  endormi  si  les  draps 
n'eussent  pas  été  inondés  de  sang.  Le  meurtre  accompli,  l'assassin 
avait  essayé  de  forcer  le  secrétaire.  Pendant  cette  tentative ,  un  vase 
placé  sur  la  cheminée,  et  sans  doute  heurté  par  lui ,  était  tombé  avec 
fracas;  c'est  alors  seulement  qu'un  domestique,  couché  dans  un  ca- 
binet voisin,  s'était  éveillé  et  avait  donné  l'alarme. 

Le  spectacle  qui  frappa  les  yeux  d'Arthur  lorsqu'il  entra  dans  ce 
lieu  fatal ,  redoubla  l'émotion  dont  il  était  déjà  pénétré.  A  la  lueur 
de  plusieurs  flambeaux  placés  au  hasard  se  dessinait  un  groupe  silen- 
cieux, consterné,  mais  actif.  Le  lit  où  gisait  la  victime  avait  été  tiré 
au  milieu  de  la  chambre,  pour  faciliter  les  secours  que  commençait 
d'appliquer  le  médecin.  Au  chevet,  un  vieux  prêtre  était  debout, 
épiant  quelque  signe  de  vie,  qui  lui  permît  de  remplir  aussi  son  mi- 
nistère. Au  mouvement  de  ses  lèvres,  on  devinait  que  pour  prier  il 
n'avait  pas  attendu  qu'il  lui  fût  possible  d'absoudre.  Ces  deux  hommes, 
investis  de  sacerdoces  également  rudes,  presque  également  sacrés, 
étaient  arrivés  au  môme  instant.  Habitués  à  se  rencontrer  au  chevet 
des  mourans,  à  peine  avaient-ils  échangé  une  parole;  sans  perdre  de 
temps,  le  médecin  avait  commencé  son  œuvre,  le  prêtre  espérait 
encore  la  sienne. 

Au  pied  du  lit,  la  femme  du  vieillard  assassiné  se  tenait  immobile, 
les  mains  accrochées  au  rebord  de  ce  meuble  qu'elle  avait  saisi  avec 
une  indomptable  énergie  lorsqu'on  avait  voulu  l'arracher  à  ce  san- 
glant spectacle.  Pas  une  larme  ne  coulait  sur  ses  joues ,  pas  un  gémis- 
sement ne  sortait  de  sa  bouche;  aussi  pâle  que  si  elle-même  eût  été 
près  de  mourir,  l'œil  fixe  et  les  dents  serrées ,  elle  contemplait  son 
mari  avec  une  muette  stupeur  ;  et  comme  pour  mieux  voir,  elle  écar- 
tait de  temps  en  temps,  par  un  geste  empreint  do  folie,  ses  cheveux 
noirs  ruisselant  en  désordre  sur  son  front  et  sur  ses  épaules. 

A  la  vue  de  son  amant,  Lucie  ne  témoigna  ni  trouble  ni  surprise; 
il  semblait  que  l'excès  de  son  émotion  eût  tari  en  elle  la  source  des 
s(>ntimens  vulgaires;  d'un  regnrd  profond,  elle  lui  montra  le  corps 
inanimé  du  vieillard  et  reprit  aussitôt  sa  morne  contenance,  qui 


REVUE  DE  PARIS.  21 

rappelait  les  victimes  de  la  fatalité  antique.  Bercée  et  souvent  en- 
Jormie  par  la  passion ,  la  conscience  se  réveille  toujours  au  spec- 
tacle delà  mort.  Lorsqu'il  aperçut,  baigné  dans  le  sang,  l'homme 
dont  il  avait  trahi  l'hospitalité,  Arthur  sentit  passer  dans  son  ame 
une  partie  des  remords  qui  bourrelaient  le  cœur  de  l'épouse  adul- 
tère. En  ce  moment  suprême ,  adresser  à  la  femme  qu'il  aimait  une 
seule  parole ,  un  seul  regard ,  une  seule  pensée ,  lui  parut  une  profa- 
nation odieuse.  Au  lieu  de  s'approcher  d'elle,  il  se  mit  à  côté  du 
prêtre  et  lui  dit  à  voix  basse  : 

—  Y  a-t-il  quelque  espoir  de  le  sauver? 

—  Dieu  le  sait!  répondit  le  vieillard  en  levant  les  yeux  au  ciel. 
Pendant  plusieurs  heures,  les  efforts  de  l'art  parurent  infructueux. 

M.  Gorsaz  ne  reprenait  pas  connaissance,  et  à  chaque  instant  sa  res- 
piration semblait  près  de  s'éteindre.  Le  médecin ,  qui,  à  la  première 
inspection  des  plaies,  avait  cru  pouvoir  assurer  qu'elles  n'étaient  pas 
mortelles,  commençait  à  perdre  l'espérance.  L'insensibilité  absolue, 
qu'il  avait  attribuée  d'abord  à  l'épanchement  du  sang  et  à  la  débilité 
de  l'âge,  lui  fit  craindre,  en  se  prolongeant  au-delà  de  toute  prévision, 
que  quelque  organe  vital  n'eût  été  atteint  par  le  poignard  de  l'assas- 
sin. De  temps  en  temps  il  se  penchait  vers  le  blessé  et  écoutait  avec 
inquiétude  le  faible  souffle  péniblement  exhalé  de  sa  poitrine.  Enfin 
quelques  contractions  nerveuses  ridèrent  l'immobilité  sépulcrale 
qu'avait  gardée  jusqu'alors  la  figure  du  vieillard;  sa  respiration  de- 
vint plus  forte;  après  un  douloureux  effort,  ses  paupières  s'entr' ou- 
vrirent; il  essaya  de  se  soulever,  mais  n'y  put  parvenir  et  resta  quel- 
que temps  la  bouche  et  les  yeux  ouverts,  quoiqu'il  ne  pût  encore  ni 
voir  ni  parler. 

—  Curé,  je  crois  que  vous  pouvez  vous  aller  coucher,  dit  le  mé- 
decin en  s'essuyant  le  front  ;  maintenant  je  suis  sûr  que  nous  le  sau- 
verons. 

Pour  la  première  fois ,  d'Aubian  chercha  les  yeux  de  Lucie ,  mais 
il  ne  les  rencontra  pas.  En  entendant  les  paroles  du  médecin ,  la 
jeune  femme  s'était  jetée  à  genoux,  et  elle  paraissait  prier  avec  fer- 
veur. 

Le  jour  était  venu  depuis  quelque  temps.  Devant  la  maison  s'était 
formé  un  groupe  de  paysans  et  d'ouvriers  dont  les  conversations 
bruyantes  annonçaient  quelle  impression  avait  produite  dans  les  en- 
virons la  nouvelle  de  l'attentat  commis  sur  la  personne  d'un  homme 
riche  et  universellement  estimé.  L'agitation  de  cette  espèce  de  ras- 
semblement redoubla  tout  à  coup  et  prit  un  caractère  de  fureur,  à  la 


ââ  REVUE  DE  PARIS. 

vue  de  Bonnemain,  les  mains  liées  derrière  le  dos,  qu'amenaient 
triomphalement  deux  vigoureux  paysans  sous  la  conduite  du  jardinier 
Piquet,  Les  imprécations,  les  menaces,  les  cris  de  mort  dont  en  pa- 
reil cas  le  peuple  est  toujours  prodigue,  dans  le  midi  surtout,  ac- 
cueillirent d'un  concert  effrayant  l'auteur  présumé  de  l'assassinat. 
Des  injures  on  allait  passer  aux  pierres  et  peut-être  des  pierres  aux 
couteaux,  lorsque  le  rassemblement  se  trouva  brusquement  divisé 
par  une  voiture  arrivant  au  grand  trot  des  chevaux  et  de  laquelle 
s'élança  un  personnage  vêtu  de  noir,  d'un  maintien  grave  et  d'une 
physionomie  sévère. 

—  Au  nom  de  la  loi,  s'écria-t-il  d'une  voix  impérieuse,  que  pas 
un  de  vous  ne  lève  la  main  sur  cet  homme. 

En  reconnaissant  le  procureur  du  roi  du  tribunal  de  la  Réole,  les 
plus  acharnés  renoncèrent  à  leur  mode  de  justice  sommaire,  et,  ces- 
sant leurs  vociférations ,  ils  reculèrent  de  quelques  pas.  Après  avoir 
interrogé  Piquet,  le  magistrat  fit  détacher  les  liens  du  prévenu, 
dont  les  vètemens  souillés  de  boue  et  le  visage  meurtri  annon- 
çaient qu'il  n'avait  succombé  qu'après  une  résistance  désespérée.  Le 
procureur  du  roi  confia  le  soin  de  le  garder  aux  hommes  de  bonne 
volonté  qui  s'étaient  chargés  de  son  arrestation  ;  puis  il  entra  dans  la 
maison,  afin  de  poursuivre  l'enquête  pour  laquelle  un  exprès  était 
allé  le  chercher  au  point  du  jour. 

IV. 

Grâce  aux  secours  inlelligens  qui  ne  cessaient  de  lui  être  prodi- 
gués, M.  (iorsaz  avait  repris  peu  à  peu  quelque  force  et  toute  sa  con- 
naissance, quoiqu'il  n'eût  pas  encore  recouvré  la  parole.  En  attendant 
qu'il  fût  en  élat  de  soutenir  un  interrogatoire,  le  procureur  du  roi 
vérifia  l'élat  des  lieux  et  fit  recueillir  avec  une  attention  scrupuleuse 
les  objets  servant  de  preuves  matérielles  qui  devaient  figurer  plus 
tard  dans  la  procédure.  Parmi  les  personnes  réunies  dans  la  maison, 
une  seule  avait  déclaré  antérieurement  qu'elle  avait  vu  fuir  l'assassin  : 
c'était  Arthur  d'Aubian ,  qui  se  vit  contraint  de  répéter  le  récit  à  demi 
mensonger  dont  Piquet  avait  altéré  déjà  quelques  circonstances. 

— '  Ainsi ,  monsieur,  lui  dit  le  magistrat,  le  jardinier  se  trompe  en 
affirmant  que  vous  croyez  avoir  reconnu  dans  l'homme  qui  escaladait 
le  mur  le  nonnné  Bonnemain? 

—  Je  n'ai  pas  vu  son  visage,  je  ne  puis  donc  l'avoir  reconnu,  ré- 
pondit Arthur,  qui  signa  sa  déposition  d'une  main  ferme,  décidé  qu'il 


REVUE  DE  PARIS.  ^ 

était  à  sauver,  même  au  prix  d'un  faux  serment,  l'iionneur  de  la 
femme  qu'il  aimait. 

Ces  préliminaires  terminés,  le  procureur  du  roi,  qui  avait  lu\te 
d'arriver  au  point  capital  de  son  enquête  en  confrontant  la  victime  et 
l'accusé,  rentra  dans  la  chambre  de  M.  Gorsaz.  11  s'approcha  du  lit 
du  vieillard,  qui,  malgré  sa  faiblesse,  fit  un  effort  pour  se  soulever 
et  sembla  le  remercier  de  sa  venue  par  un  regard  où  s'était  rallumée 
l'intelligence. 

—  Il  n'est  pas  encore  en  état  de  parler,  dit  à  demi-voix  le  médecin 
au  magistrat;  mais  il  entend  et  comprend  ce  qu'on  lui  dit. 

—  Monsieur,  dit  alors  le  procureur  du  roi  en  se  penchant  vers  le 
lit,  bientôt,  j'espère,  vous  pourrez  nous  donner  de  vive  voix  les  ren- 
seignemens  qu'attend  la  justice  pour  punir  l'attentat  dont  vous  venez 
d'être  la  victime.  En  attendant  que  vous  puissiez  parler,  veuillez, 
je  vous  prie,  me  répondre  par  signes...  Une  bougie  roulée,  que  l'on 
a  trouvée  sur  le  secrétaire,  fait  supposer  que  l'assassin  s'est  servi  de 
lumière,  du  moins  en  essayant  de  commettre  le  vol.  Dans  ce  moment 
peut-être  avez-vous  pu  l'apercevoir.  Cette  conjecture  est-elle  vraie? 
Avez-vous  vu  le  meurtrier? 

M,  Gorsaz  fit  avec  effort  un  signe  affirmatif. 

—  S'il  vous  était  présenté,  le  reconnaîtriez-vous? 

Le  vieillard  répéta  le  même  mouvement  avec  plus  d'énergie,  tandis 
qu'une  expression  d'horreur  se  peignait  dans  ses  yeux. 

—  ]\[onsieur,  dit  le  médecin  en  prenant  à  part  l'officier  du  minis- 
tère public ,  je  dois  vous  déclarer  qu'en  ce  moment  une  confrontation 
est  dangereuse.  L'état  du  blessé  est  encore  bien  précaire,  et  la  vue 
du  meurtrier  lui  causera  nécessairement  une  émotion  qu'il  serait 
prudent  d'éviter. 

—  C'est  précisément,  répondit  le  procureur  du  roi,  parce  que  je 
regarde  ainsi  que  vous  l'état  du  blessé  comme  très  précaire,  qu'il  me 
paraît  impossible  de  différer  une  confrontation  qui  seule  doit  jeter 
une  lumière  décisive  sur  cette  affaire.  Dans  l'intérêt  de  la  société , 
comme  dans  celui  du  prévenu,  je  ne  dois  pas  négliger  le  seul  moyen 
de  constater  irrécusablement  la  vérité.  M.  Gorsaz  mort,  que  reste- 
rait-il? Des  indices  matériels,  des  présomptions  plus  ou  moins 
graves,  mais  pas  un  témoignage  oculaire,  puisque  M.  d'Aubian 
déclare  qu'il  n'a  pas  reconnu  le  fugitif.  Il  faut  donc  profiter  sans 
délai  de  l'état  lucide  du  blessé,  état  qui  peut  empirer  d'un  moment 
à  l'autre. 


24  REVUE  DE  PARIS. 

—  Qui  empirera  infailliblement,  si  vous  faites  entrer  l'assassin  dans 
cette  chambre,  dit  le  docteur  d'un  ton  vif. 

—  Me  garantissez-vous,  sur  votre  honneur,  demanda  le  procureur 
du  roi,  que  M.  Gorsaz  sera  encore  vivant  demain  matin? 

—  Personne  n'est  assuré  de  vivre  jusqu'à  demain ,  répondit  le 
médecin,  qui  évita  de  répondre  directement;  faites  ce  que  vous  vou- 
drez. En  protestant  contre  une  mesure  qui  peut  être  fatale  à  un 
homme  confié  à  mes  soins,  j'ai  rempli  mon  devoir. 

—  Comme  je  remplirai  le  mien,  en  dévoilant  le  crime,  n'importe 
à  quel  prix. 

—  Ce  prix  fût-il  la  mort  d'un  vieillard?  demanda  le  docteur  avec 
un  généreux  emportement. 

—  Monsieur,  répliqua  le  magistrat  d'un  air  sévère,  vous  parlez  en 
apôtre  de  l'humanité;  ainsi,  je  ne  dois  point  me  trouver  offensé  de 
vos  paroles.  Je  suis,  moi,  le  représentant  de  la  société,  et  vous  devez 
comprendre,  à  votre  tour,  qu'il  m'est  impossible  de  trahir  mon 
mandat,  quelle  qu'en  puisse  être  parfois  la  rigueur.  Je  regrette  qu'un 
pareil  débat  se  soit  élevé  entre  nous,  quoique  à  vrai  dire  il  n'ait  rien 
que  d'honorable,  puisqu'il  prouve  que  l'un  et  l'autre  nous  connais- 
sons nos  devoirs.  A  votre  place,  je  me  conduirais  peut-être  ainsi  que 
vous;  permettez-moi  de  croire  qu'à  la  mienne  vous  feriez  comme 
moi. 

Ces  deux  hommes  se  séparèrent  avec  une  gravité  mutuelle.  Tandis 
que  le  procureur  du  roi  sortait  de  la  chambre  pour  donner  l'ordre 
qu'on  y  introduisît  le  prévenu,  le  médecin  s'approcha  de  d'Aubian 
et  du  curé,  qui,  depuis  que  M.  Gorsaz  avait  repris  connaissance,  se 
tenaient  dans  un  coin,  hors  de  sa  vue;  le  prêtre,  pour  ne  pas  laisser 
voir  au  blessé  que  son  état  paraissait  assez  grave  pour  rendre  néces- 
saire l'intervention  des  secours  religieux;  Arthur,  par  une  de  ces 
pudeurs  que  fait  éclore  dans  les  cœurs  honnêtes  la  conviction  d'avoir 
irréparablement  offensé  un  homme  que  l'on  respecte. 

—  Curé,  dit  le  docteur  d'un  air  mécontent,  la  justice  humaine 
n'est  guère  humaine.  Vous  devriez  faire  un  sermon  sur  ce  texte-là. 
Tandis  que  vous  cachez  charitablement  votre  soutane  pour  ne  pns 
effrayer  ce  pauvre  homme ,  le  procureur  du  roi  nous  sert  un  plat  de 
son  métier.  Pourvu  qu'il  complète  son  procès-verbal ,  peu  lui  im])orle 
le  reste.  Il  va  faire  entrer  l'assassin  dans  cette  chambre.  Je  lui  ai  dit 
que  je  ne  répondais  de  rien ,  et  il  persiste.  Comme  il  voudra  :  je  m'en 
lave  les  mains. 


REVUE  DE  PARIS.  25 

—  Il  faut  emmener  M"^  Gors(\z,  dit  Arthur,  à  qui  Lucie  en  ce 
moment  inspira  autant  de  pitié  que  d'amour. 

—  C'est  ce  que  je  voulais  dire,  reprit  le  médecin.  Il  n'y  a  que  vous, 
curé",  qui  puissiez  y  réussir.  Emmenez-la  donc,  et  ne  la  laissez  pas 
revenir.  Si  l'on  a  besoin  de  vous,  je  vous  enverrai  chercher;  mais 
qu'elle  ne  rentre  plus  ici.  Elle  a  une  organisation  nerveuse,  irritable 
à  l'excès,  et  je  crains  que  le  sang  ne  lui  monte  au  cerveau.  Il  y  a  des 
folles  qui  ont  moins  de  dispositions  à  la  démence,  qu'elle  n'en  montre 
parfois  lorsqu'elle  est  vivement  émue.  Consignez-la  dans  sa  chambre; 
j'y  monterai  lorsque  je  pourrai  m'absenter  d'ici.  Peut-être  faudra- 
t-il  la  saigner. 

—  Son  état  vous  paraît-il  réellement  inquiétant?  demanda  d'Au- 
bian  alarmé  de  cette  déclaration. 

—  Mon  cher  monsieur,  lui  dit  à  l'oreille  le  docteur,  l'état  d'une 
jeune  femme  prodigieusement  nerveuse  et  mariée  à  un  vieillard  est 
toujours  inquiétant. 

Usant  de  la  double  autorité  de  son  ûge  et  de  son  caractère ,  le  curé 
parvint  à  conduire  Lucie  hors  de  la  chambre.  Au  moment  où  ils  en 
sortaient  tous  deux ,  le  procureur  du  roi  y  rentrait  suivi  de  Bonne- 
main  que  tenait  de  chaque  côté  un  des  paysans,  ses  gardiens  volon- 
taires. A  l'aspect  de  l'assassin  de  son  mari ,  M""  Gorsaz  détourna  la 
tète  et  chancela  sur  le  bras  du  prêtre  qui  pressa  sa  marche  en  se 
disant  tout  bas  : 

—  Dans  ce  malheur  si  grand ,  je  vous  rends  grâce ,  ô  mon  Dieu  ; 
ce  n'est  pas  un  enfant  de  la  paroisse. 

Le  prévenu  et  son  escorte  s'arrêtèrent  à  l'entrée  de  la  chambre, 
tandis  que  le  magistrat  s'avançait  seul  vers  le  blessé  pour  le  préparer 
à  cette  entrevue. 

—  Voici  l'instant  de  la  crise,  dit  le  médecin  à  d'Aubian;  aidez- 
moi,  car  ces  domestiques  sont  si  gauches  qu'il  n'y  a  aucun  secours  à 
en  attendre.  Passez  le  bras  sous  l'oreiller,  et  soutenez  M.  Gorsaz; 
dans  sa  position  actuelle ,  il  ne  peut  pas  voir  l'homme  qu'on  amène , 
et  il  faut  tâcher  d'abréger  la  cérémonie. 

Après  s'être  assuré  que  le  blessé ,  quoique  muet  encore ,  com- 
prenait la  scène  qui  allait  avoir  lieu ,  et  paraissait  en  état  de  la  sup- 
porter, le  procureur  du  roi  flt  signe  à  Bonnemain  d'approcher.  Le 
forçat  jeta  autour  de  lui  un  regard  farouche ,  et  sembla  calculer  les 
chances  d'une  fuite  dont  il  reconnut  l'impossibilité;  se  résignant 
alors ,  il  s'avança  lentement  et  resta  immobile  à  deux  pas  de  sa  vie- 


26  REVITÉ  DE  PARIS. 

time,  la  tête  baissée,  la  face  livide  ,  et  agité  d'un  tremblement  uni- 
versel que  remarquèrent  tons  les  assistant. 

—  Ce  vieux  gredin  a-t-il  la  vie  dure!  pensa-t-il  en  voyant  ouverts 
et  flxés  sur  lui  les  yeux  de  M.  Gorsaz,  qu'il  croyait  avoir  clos  pour 
l'éteruilé, 

La  crise  redoutée  par  le  médecin  se  manifesta  instantanément.  A  la 
vue  du  meurtrier,  le  vieillard,  malgré  son  énergie,  éprouva  une  ter- 
reur dont  l'altération  subite  de  ses  traits  attesta  la  violence.  Très  pâle 
déjà,  il  blêmit  encore;  ses  paupières  se  fermèrent,  et  sa  tète  roula 
sur  l'oreiller,  comme  si  l'aspect  du  forçat  eût  achevé  l'œuvre  de  son 
poignard.  Tandis  que  le  docteur  se  butait  de  préparer  un  cordial, 
Arthur,  qui  d'un  bras  soutenait  le  blessé,  se  pencha  pour  lui  faire 
respirer  un  flacon  de  sels.  En  ce  moment  M.  Gorsaz  rouvrait  les 
yeux;  il  aperçut  alors  près  de  son  visage  la  figure  de  l'homme  pour 
qui  Lucie  l'avait  trahi.  11  le  regarda  quelque  temps  d'un  air  de  stu- 
peur, comme  on  contemplerait  une  de  ces  apparitions  auxquelles  la 
raison  ne  nous  permet  pas  de  croire;  mais  tout  à  coup  sur  ses  traits, 
que  la  mort  déjà  semblait  tordre  dans  sa  main  glaciale,  une  flamme 
se  ralluma  :  la  haine,  l'indignation,  la  fureur,  la  vengeance,  toutes 
les  sanglantes  passions,  qui  depuis  la  veille  lui  dévoraient  le  cœur, 
jaillirent  de  ses  yeux  en  un  seul  regard.  Sans  aide  ,  et  par  un  mou- 
vement d'une  incroyable  véhémence,  le  vieillard  se  souleva,  puis  il 
étendit  la  main  vers  Arthur  que  ce  geste  frappa  d'une  sorte  d'épou- 
vante superstitieuse,  et  fit  pour  parler  des  efforts  convulsifs  qui 
brisèrent  à  la  fin  les  liens  dont  sa  langue  s'était  trouvée  jusqu'alors 
enchaînée. 

—  L'assassin  !  l'assassin  !  s'écria-t-il  d'une  voix  qui  semblait  sortir 
d'un  sépulcre. 

La  foudre  en  tombant  dans  la  chambre  y  eût  à  peine  produit  une 
impression  comparable  à  celle  que  causa  cette  exclamation  terrible 
et  vengeresse.  IVAubian  resta  muet  et  attéré,  comme  s'il  eût  été 
coupable;  un  sourire  hébété  passa  sur  les  lèvres  du  forçat.  Le  procu- 
reur du  roi  et  le  médecin  échangèrent  un  regard  expressif;  ce  der- 
nier, se  rapprochant  du  blessé,  lui  prit  le  bras  et  lui  tûta  le  pouls  : 

— //:<7r/  somnin ,  dit-il  en  s'adressant  au  magistrat. 

M.  Gorsaz  repoussa  le  docteur  avec  colère. 

—  Non  ,  ce  n'est  pas  le  rêve  d'un  malade ,  dit-il  d'une  voix  rauque 
mais  distincte;  le  sang  que  j'ai  perdu  ne  m'a  pas  (Mé  l'intelligence. 

J'ai  toute  ma  raison;  je  vous  vois  tous Vous  êtes  M.  Mallet 

Vous,  vous  êtes  M.  Carigniez,  le  procureur  du  roi  de  la  Réole;  le 


REVUE  DE  PARIS.  2^ 

curé  vient  de  sortir  de  la  chambre,  avec  ma  femme...  Voilà  des  ou- 
vriers qui  travaillent  chez  moi,  et  cet  homme ,  continua-t-il  en 

désignant  Arthur  d'un  geste  furieux,  cet  homme  est  celui  qui  vient 
de  m'assassiner. 

—  Votre  vue,  encore  faible,  vous  abuse  sans  doute,  dit  le  magistrat 
qui,  ainsi  que  M.  Mallet,  persistait  à  croire  que  le  blessé  ne  jouissait 
pas  de  la  plénitude  de  son  intelligence;  regardez  de  ce  côté,  ne  re- 
connaissez-vous pas  pour  votre  meurtrier  l'homme  qui  est  ici ,  à  ma 
droite  ? 

—  Pas  de  bêtises,  mon  magistrat,  s'écria  Bonnemain  ;  vous  voyez 
bien  qu'il  a  reconnu  l'autre,  j'en  prends  tout  le  monde  à  témoin. 

Le  vieillard  surmonta  l'horreur  que  lui  faisait  éprouver  la  vue  du 
forçat,  et  le  regarda  un  instant  avec  un  calme  affecté. 

—  Cet  homme ,  dit-il ,  s'appelle  Bonnemain  ;  il  est  employé  par 
mon  jardinier.  Ce  n'est  pas  lui  qui  a  voulu  m'assassiner...  c'est  celui- 
là,  vous  dis-je,  c'est  Arthur  d'Aubian Faites  votre  devoir ,  mon- 
sieur le  procureur  du  roi  ;  je  n'ai  peut-être  que  quelques  instans  à 
vivre,  qu'on  écrive  ma  déclaration.  Si  je  meurs,  je  vous  adjure  tous 
de  répéter  devant  le  jury  mes  dernières  paroles...  Écrivez...  non, 
donnez-moi  une  plume,  j'aurai  la  force  d'écrire  moi-même. 

—  Parlez-moi  de  ça,  se  dit  Bonnemain  en  respirant  plus  facilement 
qu'il  n'avait  fait  jusqu'alors;  si  toutes  les  pratiques  étaient  aussi  rondes 
en  affaipes,  il  y  aurait  de  l'agrément  à  travailler.  Il  paraîtrait  que  le 
vieux  sournois  n'a  pas  encore  digéré  l'échelle  de  corde  du  grand 
brun;  came  va. 

D'Aubian  n'avait  pas  prononcé  un  seul  mot  ;  victime  d'une  ven- 
geance dont  il  ne  pouvait  détourner  le  glaive,  sans  déshonorer  publi- 
quement une  femme  aimée,  il  s'enveloppa  d'un  silence  de  résignation 
et  de  dédain. 

—  Monsieur,  lui  dit  le  procureur  du  roi  avec  un  embarras  auquel 
sont  rarement  exposés  les  hommes  de  justice,  quelque  étrange  que 
nous  paraisse  à  tous  la  déclaration  de  M.  Gorsaz,  il  m'est  impossible 
de  ne  pas  la  mentionner  textuellement  dans  mon  procès-verbal. 

—  Faites  votre  devoir,  monsieur,  répondit  Arthur  d'un  air  grave. 
Sur  l'invitation  de  M.  Carigniez ,  le  vieillard  raconta  les  détails 

de  l'assassinat  dont  il  venait  d'être  la  victime  ;  il  fut  véridique  sur 
tous  les  points,  hormis  un  seul.  En  dépit  de  toutes  les  objections 
qui  lui  furent  adressées  par  celui  qui  l'interrogeait,  il  substitua 
invariablement  au  nom  du  meurtrier  véritable  celui  de  l'amant  de 
Lucie.  Au  moment  où  il  prenait  la  plume  pour  signer  cette  déclara- 


28  REVUE  DE  PARIS. 

tion  qui  pouvait  envoyer  à  l'échafaud  un  homme  innocent ,  le  curé 
rentra  dans  la  chambre.  A  la  vue  du  ministre  d'une  religion  qui 
ordonne  le  pardon  des  injures,  M.  Gorsaz  éprouva  un  instant  d'hé- 
sitation, promptement  étouffé  par  la  haine;  d'une  main  encore 
ferme,  il  signa  le  procès-verbal ,  et  retomba  aussitôt  sur  l'oreiller, 
épuisé  des  efforts  inouis  qu'il  venait  de  faire  pour  assurer  sa  ven- 
geance en  la  confiant  à  un  acte  authentique. 

—  Est-ce  fini?  demanda  le  docteur  au  magistrat;  le  voilà  à  demi 
mort;  il  me  semble  que  ça  doit  vous  suffire.  N'avez-vous  pas  appris 
tout  ce  que  vous  vouliez  savoir? 

—  J'ai  appris  plus  que  je  ne  désirais,  répondit  M.  Garigniez  d'un 
air  soucieux;  que  pensez-vous  de  l'état  de  M.  Gorsaz?  croyez-vous 
encore  que  les  hallucinations  de  la  fièvre  soient  pour  quelque  chose 
dans  cette  étrange  déclaration? 

— Ma  vie  en  dépendît-elle,  répliqua  le  médecin,  je  ne  puis  pas 
mentir  à  ma  conscience.  Monsieur  Gorsaz  n'a  pas  de  fièvre  en  ce 
moment,  et  il  sait  fort  bien  ce  qu'il  dit.  Dit-il  la  vérité?  voilà  ce  que 
j'ignore. 

— Et  vous,  monsieur,  ne  m'aiderez-vous  pas  de  vos  lumières?  dit 
le  procureur  du  roi  au  curé,  qui  en  prenant  connaissance  de  la  décla- 
ration du  vieillard  était  resté  plongé  dans  une  muette  consternation. 

—  Un  chrétien  véritable  eût  pardonné,  répondit  le  vieux  prêtre  à 
qui  Lucie  avait  fait  des  aveux  suivis  de  nouvelles  fautes. 

—  Pardonné  quoi?  demanda  le  magistrat. 

Le  curé  comprit  que  prononcer  un  mot  de  plus  serait  trahir  le 
secret  de  la  confession. 

—  Dieu  lit  dans  les  cœurs,  reprit-il  d'une  voix  émue;  lui  seul  peut 
faire  descendre  la  lumière  parmi  les  hommes  qui  ont  mission  de 
rendre  la  justice.  C'est  à  lui  de  proclamer  l'innocence  et  d'amender  le 
criminel  en  lui  envoyant  le  repentir. 

—  Je  voudrais  connaître  votre  opinion,  dit  le  procureur  du  roi  en 
insistant;  croyez-vous  M.  d'Aubian  coupable  du  meurtre  dont  il  se 
trouve  accusé? 

— Je  le  crois  innocent,  monsieur,  répondit  le  prêtre  avec  chaleur, 

— Comment  alors  expliquez-vous  la  conduite  de  M.  Gorsaz? 

Le  prêtre  baissa  les  yeux  et  garda  le  silence.  M.  Garigniez ,  qui 

s'était  assis  devant  un  bureau  pour  relire  le  procès-verbal ,  pencha  la 

tête  sur  ses  mains  et  conserva  quelque  temps  cette  attitude  méditative. 

—  C'est  la  tentative  de  vol  qui  m'embarrasse,  dit-il  enfin  en  se  par- 
lant à  lui-môme;  il  se  commet  des  meurtres  dans  toutes  les  classes; 


REVUE  DE  PARIS.  29 

mais  ce  vol!  voilà  qui  est  inexplicable:  un  homme  riche  peut  devenir 
assassin  par  jalousie,  par  vengeance,  mais  non  par  cupidité.  La  passion 
enfante  le  meurtre,  le  besoin  enfante  le  vol;  ici  la  passion  existe 
peut-être,  mais  où  est  le  besoin?  —  M.  d'Aubian  a  de  la  fortune, 
n'est-il  pas  vrai?  dit-il  à  demi  voix  en  s'adressant  au  médecin. 

—  Oui ,  si  le  jeu  lui  en  a  laissé ,  répondit  celui-ci  du  même  ton. 
— Ah!  c'est  un  joueur?  dit  le  magistrat. 

—  Un  joueur  un  peu  ruiné,  je  crois,  reprit  M.  Mallet;  on  lui  a  vu 
perdre  à  Bordeaux  douze  mille  francs  dans  une  seule  soirée. 

— Ceci  change  la  question,  dit  leprocureur  du  roi  surqui  les  paroles 
du  docteur  semblèrent  produire  une  vive  impression  ;  — je  me  disais 
tout  à  l'heure  qu'on  ne  pouvait  pas  supposer  un  effet  sans  cause; 
mais  le  jeu  est  une  cause.  Vous  connaissez  l'axiome  : 

On  commence  par  être  dupe , 
On  finit  par  être  fripon. 

On  finit  quelquefois  par  quelque  chose  de  pire.  N'a-t-on  pas  vu  le 
comte  de  Horn  assassiner  un  vieil  usurier  pour  lui  voler  son  argent. 

—  Vous  donnez  à  des  paroles  irréfléchies  une  interprétation  qui 
est  fort  loin  de  ma  pensée,  s'écria  le  médecin  avec  un  accent  de  re- 
proche. 

—  Interpréter  est  notre  état  à  tous  deux,  répondit  froidement 
M.  Carigniez.  A'ous  allez  des  symptômes  au  mal  ;  je  vais ,  moi ,  de  l'in- 
dice au  crime,  des  soupçons  à  la  preuve. 

Le  procureur  du  roi  se  leva ,  et  s'approchant  d'Arthur,  qui ,  pen- 
dant cette  scène,  avait  gardé  son  attitude  ferme  et  silencieuse  : 

—  Monsieur,  lui  dit-il  avec  une  grave  politesse,  avez-vous  quelques 
observations  à  faire  sur  ce  que  vous  venez  d'entendre  ? 

— Aucune,  monsieur,  répondit  le  jeune  homme  d'une  voix  où  per- 
çait une  émotion  vainement  contenue;  il  ne  m'appartient  pas  de  dis- 
cuter l'accusation  dont  je  me  trouve  l'objet ,  ni  de  chercher  à  dissiper 
l'erreur  de  M.  Gorsaz.  Dans  ma  déclaration  j'ai  dit  la  vérité;  il  est  donc 
inutile  que  j'y  ajoute  rien.  Il  me  semblerait  au-dessous  de  moi  de 
protester  de  mon  innocence,  dont  personne  ici  ne  doute. 

Il  jeta  un  regard  expressif  sur  le  lit  du  vieillard,  qui  ne  répondit  à 
cet  appel  de  l'accusé  que  par  un  sourire  où  éclatait  le  triomphe  d'une 
haine  inextinguible  et  d'une  implacable  vengeance. 

—  Il  sait  tout,  se  dit  Arthur,  et  c'est  ma  mort  qu'il  lui  faut.  11  sera 
satisfait,  si,  pour  me  sauver,  je  dois  perdre  Lucie. 

En  ce  moment  deux  gendarmes,  qui  venaient  d'arriver  de  La 


30  REVUE  DE  PARIS. 

Réole,  passèrent  devant  la  fenêtre,  à  travers  laquelle  ils  lancèrent  un 
coup  d'œil  curieux.  A  leur  vue  Bonnemain  éprouva  la  terreur  instinc- 
tive qu'inspirent  toujours  aux  malfaiteurs  les  agens  de  l'autorité, 
d'Aubian  fronça  le  sourcil,  et  ses  lèvres  se  contractèrent  légèrement.  ; 

—  Ces  hommes  sont-ils  là  pour  s'assurer  de  ma  personne?  de- 
manda-t-il  au  procureur  du  roi  avec  une  ironie  forcée. 

—  Je  puis  vous  offrir  une  place  dans  ma  voiture,  répondit  le  ma- 
gistrat ,  à  qui  la  fière  contenance  du  jeune  accusé  fit  éprouver  en  ce 
moment  une  sorte  de  respect  involontaire. 

—  Nous  aecompagneroiit-ils  ?  reprit  Arthur,  plus  occupé  de  l'igno- 
minie que  du  danger  de  sa  position. 

—  Non,  si  vous  me  jurez  de  ne  pas  essayer  de  fuir. 
Arthur  sourit  d'un  air  méprisant. 

—  Il  n'y  a ,  dit-il ,  que  deux  espèces  d'hommes  qui  fuient ,  le  lâche 
et  le  coupable.  Je  ne  suis  ni  l'un  ni  l'autre.  Vous  pouvez  donc  vous 
fier  à  ma  parole  d'honneur.  Et  maintenant,  permettez-moi  de  vous 
demander  encore  une  grâce. 

—  Parlez,  monsieur,  dit  le  magistrat. 

—  Partons  sur-le-champ ,  répondit  d'Aubian ,  pressé  de  sortir  de 
ce  lieu,  car  il  craignait  qu'en  y  rentrant  inopinément,  Lucie  ne 
devînt  témoin  d'une  scène  si  menaçante  pour  tous  deux. 

—  Je  suis  à  vos  ordres,  répondit  le  procureur  du  roi,  qui  venait 
de  clore  son  procès-verbal ,  et  dont  la  présence  dans  la  maison  de 
M.  Gorsaz  était  désormais  inutile. 

Sur  un  signe  du  magistrat,  tout  le  monde  sortit  de  la  chambre. 
Les  deux  gendarmes  attendaient  à  la  porte.  Physionomistes  par  état, 
ils  se  placèrent  avec  beaucoup  d'ensemble  de  chaque  côté  de  Bonne- 
main  ,  sur  la  figure  duquel  ils  avaient  simultanément  flairé  le  crime. 

—  Mon  magistrat,  s'écria  le  forçat  libéré,  dites  donc  à  ces  mes- 
sieurs qu'ils  se  trompent.  Puisqu'il  est  clair  comme  deux  et  deux  font 
quatre  que  je  suis  innocent  de  la  chose,  j'espère  que  vous  allez  me 
faire  mettre  en  liberté.  J'ai  de  l'ouvrage  au  jardin  ;  je  ne  suis  pas  un 
fainéant  pour  perdre  comme  ça  ma  journée. 

—  La  voix  publique  vous  accuse,  répondit  M.  Carignicz,  €t  je  suis 
forcé  de  vous  mettre  en  détention  provisoire.  S'il  n'y  a  pas  de  preuves 
contre  vous,  dans  quelques  jours  vous  serez  élargi. 

—  En  voilà  une  de  justice,  dit  l'homme  du  bagne  lorsqu'il  vit 
d'Aubian  monter  en  voiture  à  côté  du  procureur  du  roi;  l'assassin 
recoimu  roule  carrosse,  et  l'iimoccnt  va  à  pied  entre  deux  gendarmes. 
Ce&i  comme  ça  que  les  riches  se  soutiennent  toujours  pour  vexer  le 


REVUE  DE   PARIS.  31 

peuple.  Vous  autres,  si  vous  aviez  du  sang  dans  les  veines,  est-ce  que 
vous  laisseriez  traîner  en  prison  un  de  vos  frères? 

—  ïu  n'as  ici  ni  frères  ni  cousins,  entends-tu,  escamoteur  de 
montres,  lui  cria  Piquet  d'un  air  narquois. 

—  Vive  la  république!  à  bas  les  jésuites!  hurla  Bonnemain,  qui, 
dans  son  désir  d'émouvoir  en  sa  faveur  le  populaire ,  lui  jeta  coup 
sur  coup  les  deux  plus  énormes  provocations  qu'il  pût  imaginer. 

Parmi  les  assistans  personne  ne  bougea;  quelques  huées  se  flrent 
même  entendre,  et  le  forçat,  contraint  de  se  mettre  en  marche 
escorté  de  ses  nouveaux  gardiens ,  put  se  convaincre  que  son  sort 
excitait  fort  peu  de  sympathie  parmi  ses  anciens  compagnons. 

—  C'eût  été  trop  joli  d'être  relAché  tout  de  suite ,  se  dit-il  avec  une 
résignation  forcée;  pourvu  que  le  vieux  qui  a  été  si  bon  enfant  jus- 
qu'à présent  n'aille  pas  changer  d'avis. 

Le  départ  des  deux  prévenus  avait  excité  parmi  les  paysans  ras- 
semblés devant  la  maison  une  agitation  dont  le  bruit  parvint  à  la 
chambre  de  Lucie.  Presque  effrayée  des  cris  qu'elle  entendait,  la 
jeune  femme  s'approcha  de  la  fenêtre  et  aperçut  Arthur  qui  en  ce 
moment  même  montait  dans  la  voiture  du  procureur  du  roi. 

—  Où  va  donc  M.  d'Aubian?  demanda-t-elle  involontairement  au 
médecin  qui  depuis  quelque  temps  était  venu  la  rejoindre. 

—  En  prison,  probablement,  répondit  M.  Mallet  en  la  regardant 
fixement. 

—  En  prison!  répéta  Lucie. 

—  Ignorez-vous  donc  que  c'est  lui  qui  a  voulu  assassiner  M.  Gorsaz? 
Votre  mari  l'a  formellement  reconnu. 

La  pauvre  femme,  au  lieu  de  répondre ,  regarda  tout  autour  d'elle 
d'un  air  hébété;  tout  à  coup  elle  ferma  les  yeux  en  pâhssant,  et 
tomba  entre  les  bras  du  docteur  qui  semblait  s'attendre  à  cette  crise, 
car,  sans  s'émouvoir,  il  la  porta  sur  un  canapé  et  lui  donna  les  secours 
dont  elle  avait  besoin. 

—  Curé,  dit-il  au  vieux  prêtre  qui  en  cet  instant  entra  dans  la 
chambre,  cette  femme  a  maintenant  deux  confesseurs. 

Charles  de  Bernard. 

(  La  fin  à  la  prochaine  livraison,  ] 


LE  PIANO. 


QTJ£.TTJlàl€S   iiETIOLK  (>). 


Revenons  à  nos  facteurs. 

Petzold,  Pfeiffer,  établis  à  Paris  en  1806,  se  font  remarquer  pour 
diverses  améliorations  dans  la  facture  du  piano.  Ignace  Pleyel ,  que  ses 
compositions  instrumentales  avaient  fait  connaître  avantageusement, 
joint  à  son  commerce  de  musique  une  fabrique  de  pianos  fondée  sur 
le  boulevart  Bonne-jN'ouvelle ,  au  lieu  même  occupé  maintenant  par 
le  théâtre  du  Gymnase. 

Les  pianos  à  six  octaves  deviennent  d'un  usage  général  en  i816. 
Les  compositeurs  n'écrivant  plus  que  pour  le  grand  clavier,  il  fallut 
abandonner  les  anciens  instrumens.  Cet  échange  forcé  vint  imprimer 
une  activité  précieuse  au  débit  des  grands  pianos.  Beaucoup  de  fac- 
teurs nouveaux  s'élancèrent  avec  confiance  dans  une  carrière  qui  leur 
promettait  les  résultats  les  plus  avantageux. 

Henri  Pape  débute  à  cette  époque;  il  introduit  le  mécanisme  an- 
glais dans  les  pianos  carrés.  Pape  se  distingue  bientôt  par  d'ingénieux 
perfectionnemens. 

Roller  et  Blanchet  appliquent  en  1820  au  piano  le  mécanisme  de  la 
transposition  :  l'idée  n'était  pas  nouvelle.  Les  pianos  transposeurs 
n'eurent  pas  beaucoup  de  succès.  Le  secours  de  ce  mécanisme  peut 
être  agréable  à  l'exécutant  qui  n'est  point  assez  habile  pour  baisser 

(1)  Voir  les  livraisons  des  3  et  17  mars,  et  du  21  avril. 


REVUE  DE  PARIS.  33 

OU  bien  élever  le  ton  d'un  morceau  de  musique,  mais  il  contrarie  le 
musicien  exercé  dont  les  doigts,  placés  sur  la  gamme  d'ut,  seront 
toujours  entraînés  à  chercher  les  bémols ,  à  monter  sur  les  touches 
noires  de  la  gamme  de  si  bémol  qui  sonne  à  son  oreille. 

Eulriot  construit  des  pianos  ovales  d'une  disposition  intérieure 
toute  particulière,  qui  permettait  de  poser  le  clavier  au  milieu  de  la 
caisse  :  parce  moyen  aucune  place  n'était  perdue.  En  1825,  le  gou- 
vernement accorda  gratuitement  un  brevet  de  dix  ans  à  ce  facteur.  Il 
est  malheureux  que  Eulriot  n'ait  point  obtenu  de  son  invention  le 
fruit  qu'il  devait  en  attendre.  Sa  position  financière  vint  l'arrêter  et 
l'empêcha  d'établir  un  nombre  suffisant  de  ses  pianos  pour  les  pro- 
duire avec  avantage  dans  le  monde  musical. 

Sébastien  Érard  avait  signalé  son  génie  d'une  manière  éclatante 
par  des  améliorations  essentielles  dans  le  piano ,  et  surtout  par  la  dé- 
couverte et  l'exécution  de  sa  harpe  à  double  mouvement,  chef- 
d'œuvre  admirable  de  mécanisme ,  ressource  ingénieuse  et  puissante 
qui  facilite,  accroît,  dans  une  immense  proportion,  les  moyens 
d'exécution  des  harpistes  qui  ont  su  profiter  de  ce  bienfait.  La  harpe, 
ainsi  transformée ,  est  devenue  un  instrument;  la  harpe  n'était  qu'un 
joujou  musical  avant  que  Sébastien  l'eût  armée  de  son  nouveau  mé- 
canisme. Sébastien  Érard  adapte,  en  1823,  un  double  échappement 
au  piano,  pour  donner  aux  doigts  la  faculté  de  modifier  le  son  sans 
quitter  la  touche.  Il  réunit  la  prestesse  que  le  pilote  procure  dans  la 
répétition  des  notes,  à  la  précision  du  coup  de  marteau  du  méca- 
nisme à  échappement. 

Dietz  fils  construit,  en  182T,  des  pianos  à  quatre  cordes.  On  avait 
déjà  tenté  cet  essai;  Dietz  y  renonce  comme  ses  prédécesseurs.  Le 
marteau  n'attaquant  pas  également  les  quatre  cordes ,  qu'il  est  très 
difficile  de  maintenir  à  l'unisson;  la  table  d'harmonie  n'étant  pas 
agrandie  en  proportion  de  ce  supplément  de  cordes,  la  sonorité  de 
l'instrument  ne  faisait  pas  remarquer  une  augmentation  notable  d'in- 
tensité. 

Le  piano  gagne  une  demi-octave  en  1820;  sept  ans  plus  tard ,  les 
claviers  à  six  octaves  et  demie  sont  d'un  usage  à  peu  près  général. 
Cette  addition  jOst  faite  à  la  partie  grave  et  se  prolonge  jusqu'à  Yut 
au-dessous  du /a  ordinaire.  Quelques  pianos  ont  été  portés  jusqu'à 
sept  octaves  par  une  nouvelle  addition  à  l'aigu.  Ces  instrumens  pré- 
sentent huit  ut  dans  leur  ravalement. 

Le  piano  vertical  ou  piano  droit  fut  d'abord  construit  dans  la  forme 

TOME  V.      MAI.  3 


3i  REVUE  DE  PARIS. 

du  clavecin  vertical.  C'était  un  piano  à  queue  dressé  contre  le  mur. 
L'aspect  d'un  pareil  instrument  n'offrait  à  l'œil  qu'un  résultat  désa- 
gréable; on  lui  donna  plus  tard  la  forme  d'une  armoire  de  cinq  à  six 
pieds  de  hauteur,  fermée  par  un  châssis  garni  d'un  rideau  de  soie. 
Les  pianos  droits  de  Roller  et  Blanchet,  exposés  en  1827,  n'avaient 
que  trois  pieds  de  haut,  l'appareil  de  la  table  et  des  cordes  ayant  été 
porté  vers  la  base  de  l'instrument  au  lieu  de  partir  de  la  région  du 
clavier.  Cette  disposition  a  prévalu  depuis  lors,  et  les  pianos  droits 
sont  recherchés  à  cause  du  peu  d'espace  qu'ils  occupent. 

Les  petits  pianos  droits  de  Vornum,  importés  d'Angleterre  par 
Camille  Pleyel  en  1830,  ont  reçu  de  ce  facteur  le  nom  de  j^ianino. 

Un  facteur  dont  les  progrès  ont  été  rapides ,  et  dont  les  premiers 
pas  ont  été  signalés  par  des  succès  et  des  récompenses,  Bernhardt 
débute  en  182'i-.  Homme  de  talent  et  de  conscience,  le  mérite  de  ses 
produits  est  bientôt  apprécié.  Les  amateurs,  les  professeurs  les  plus 
distingués  remarquent  principalement  la  vigueur  sonore  de  ses  tables 
d'harmonie,  le  jeu  facile  de  ses  claviers,  la  perfection  de  ses  pianos 
carrés;  ils  applaudissent  aux  améliorations  qu'il  fait  au  pianino  ver- 
tical. Plusieurs  médailles  sont  décernées  à  cet  artiste;  son  établisse- 
ment devient  un  des  plus  iraportans  de  la  capitale. 

Le  clavi-harpe  de  Dietz  était  une  espèce  de  piano  droit.  La  harpe, 
attaquée  par  le  clavier,  se  montrait  à  découvert  au-dessus  de  l'instru- 
ment. Le  clavi-harpe,  dont  l'aspect  était  pittoresque,  ne  donnait  que 
de  faibles  résultats  et  n'eut  pas  de  succès.  Le  facteur  avait  été  forcé 
de  le  monter  en  cordes  de  soie  pour  faciliter  l'attaque  des  touches 
qui  n'auraient  pincé  qu'imparfaitement  des  cordes  de  boyau. 

Élever  le  piano  à  son  plus  haut  degré  de  perfection,  chercher  les 
moyens  de  parvenir  à  ce  but  en  essayant  une  infinité  de  combinaisons 
nouvelles,  tel  était  l'objet  du  désir  et  du  travail  constant  de  H.  Pape. 
Suivre  plus  long-temps  les  modèles  anglais,  s'asservir  à  copier  les 
œuvres  étrangères,  eût  été  s'arrêter  en  chemin,  et  laisser  l'art  au 
point  où  il  l'avait  pris.  Aussi,  dès  la  première  année  de  son  arrivée  à 
Paris,  change-t-il  en  entier  le  système  de  ses  pianos  carrés,  en  y 
adaptant  \\n  mécanisme  dont  la  solidité  présente  les  mêmes  avan- 
tages que  celui  des  pianos  en  forme  de  clavecin. 

Parmi  ces  améliorations,  il  faut  remarquer  les  claviers  droits  sor- 
tant de  la  caisse  en  tiroirs,  les  étouffoirs  fonctionnant  au  moyen  de 
leur  propre  poids,  les  échappemens  réglés  par  des  vis  à  double  pas,  etc. 
L'introduction  de  ce  mécanisme  dans  les  pianos  carrés  était  d'une 


REVUE  DE  PARIS.  ^5 

grande  importance  pour  le  volume  et  la  qualité  du  son ,  peur  la 
durée  de  l'instrument.  La  touche  s'y  trouve  placée  en  droite  ligne, 
tandis  que,  dans  l'ancienne  mécanique,  elle  était  courbée  de  trois  à 
quatre  pouces.  Cette  heureuse  innovation  eut  tout  le  succès  qu'elle 
méritait,  et  fit  abandonner  tout-à-fait  le  mécanisme  à  pilotes,  que  la 
routine  s'obstiiialtà  conserver  encore. 

La  forme  extérieure  des  pianos  devint  aussi  plus  riche  et  plus  gra- 
cieuse. H.  Pape  remplaça  les  coins  carrés  par  des  coins  arrondis,  et 
les  pieds  en  fuseaux  par  des  balustres  avec  estrade  en  X.  Il  substitua 
le  cylindre  à  la  fermeture,  fort  incommode,  en  usage  alors  pour  les 
pianos  à  queue.  La  construction  de  ces  derniers  fut  perfectionnée 
par  ce  facteur,  au  point  que  ces  pianos,  généralement  préférés,  furent 
adoptés  par  les  premiers  maîtres,  tels  que  Moschelès,  Herz,  etc. 

Pendant  plusieurs  années  encore,  H.  Pape  dirigea  ses  travaux 
d'amélioration  sur  les  moyens  à  employer  pour  consolider  ces  pianos. 
Il  les  arma  de  plaques,  de  sommiers  de  fonte,  de  barrages  en  fer, 
pour  opposer  une  plus  forte  résistance  au  tirage  des  cordes.  On  avait 
successivement  augmenté  la  grosseur  de  ces  fils  métalliques  pour 
donner  à  leur  son  plus  de  volume.  Ces  pianos  avaient  alors  à  sup- 
porter un  tirage  de  sept  mille  deux  cents  kilogrammes ,  un  tiers  de 
plus  environ  que  ceux  fabriqués  dix  ans  auparavant.  Malgré  le  fer  et 
la  fonte  employés  pour  résister  à  ce  tirage  prodigieux ,  il  devenait 
impossible  de  le  maîtriser  complètement.  Séparé  de  lacaisse  par  l'ou- 
verture pratiquée  pour  donner  passage  aux  marteaux,  le  sommier 
fléchissait  dans  tous  les  sens.  Cette  séparation  avait  encore  un  grave 
inconvénient.  Elle  coupait  la  table  d'harmonie  dans  sa  partie  la  plus 
sonore  et  la  plus  essentielle.  Le  marteau,  frappant  la  corde  en  des- 
sous, la  soulevait,  tendait  à  l'éloigner  du  sillet,  et  lui  faisait  produire 
un  son  sec.  Tous  ces  inconvéniens  dérivaient  d'un  système  qu'il  fal- 
lait abandonner,  puisqu'on  ne  pouvait  l'en  affranchir. 

C'est  alors  que  Pape  imagina  de  renverser  de  fond  en  comble  le 
mécanisme  du  piano,  en  plaçant  le  jeu  des  marteaux  au-dessus  des 
cordes.  Cette  nouvelle  combinaison,  la  plus  heureuse  et  la  plus 
hardie  que  l'on  ait  à  signaler  dans  l'histoire  de  cet  instrument,  a 
produit  une  véritable  révolution  et  des  résultats  que  les  personnes 
les  moins  exercées  peuvent  apprécier.  En  effet,  un  mécanisme  simple 
et  solide  établi  au-dessus  des  cordes  est  le  perfectionnement  le  plus 
précieux,  puisqu'il  a  fait  disparaître,  comme  par  enchantement, 
tous  les  défauts  dont  on  a  déjà  parlé.  Il  est  facile  de  se  rendre  compte 

3. 


36  REVUE  DE  PARIS. 

de  la  force  que  doit  acquérir  le  marteau  en  frappant  de  haut  en  bas. 
Le  son  ne  doit-il  pas  vibrer  plus  pur,  plus  net ,  plus  éclatant ,  si 
la  corde ,  au  lieu  d'être  soulevée ,  est  frappée  d'aplomb  contre  la 
table? 

Cette  idée,  mise  en  œuvre  après  beaucoup  d'essais,  après  des 
recherches,  des  expériences  que  sa  haute  importance  commandait, 
fut  mise  au  jour  en  18-25.  L'invention  de  H.  Pape  obtint  tout  le 
succès  qu'il  s'était  promis,  et  l'on  put  admirer  à  l'exposition  du 
Louvre,  en  1827,  plusieurs  pianos  construits  d'après  ce  nouveau 
système.  Les  rapports  faits  à  la  Société  d'encouragement,  à  l'Aca- 
démie des  Beaux-Arts  de  l'Institut,  en  1832  et  1833,  la  première 
médaille  d'or  que  le  jury  de  l'exposition  de  183i  décerne  à  Pape, 
témoignent  de  l'approbation,  de  l'estime  que  les  hautes  notabilités 
de  la  science  ont  accordée  aux  inventions,  aux  perfectionnemens 
ingénieux  de  ce  facteur. 

Les  marteaux  frappant  en-dessus  attaquent  les  cordes  avec  bien 
plus  de  force  et  de  soudaineté.  Pape  n'avait  d'abord  donné  ce  méca- 
nisme qu'aux  pianos  à  queue;  il  sut  l'appliquer  aux  pianos  carrés , 
qui  devaient  en  obtenir  des  avantages  plus  grands  encore,  puisque  ce 
procédé  permet  de  livrer  à  la  table  d'harmonie  toute  l'étendue  de 
l'instrument.  On  sait  que  cette  table]  est  ordinairement  échancrée 
en  triangle,  et  perd  un  quart  de  sa  largeur,  quand  il  faut  donner  pas- 
sage aux  marteaux  placés  sous  la  corde.  Dans  les  nouveaux  pianos 
carrés  de  ce  facteur,  la  table  d'harmonie  occupe  tout  le  plafond  du 
piano,  et  ses  résultats  sonores  s'augmentent  dans  une  proportion 
immense.  On  se  souvient  d'avoir  vu  le  célèbre  Field  préférer  un  de 
ces  pianos  carrés  aux  meilleurs  pianos  à  queue  pour  l'exécution  du 
concerto  qu'il  fit  entendre  au  Conservatoire  de  Musique. 

H.  Pape  a  résolu  victorieusement  un  double  problème  en  donnant 
un  plus  grand  volume  de  son  à  ses  instrumens,  en  môme  temps  qu'il 
en  amoindrissait  les  dimensions.  C'est  ainsi  qu'il  a  exécuté  les  pianos- 
tables  de  forme  ovale,  hexagone  et  ronde.  Un  piano  hexagone  peut 
être  placé  au  milieu  d'un  salon ,  dans  lequel  il  représente  à  s'y  mé- 
prendre le  guéridon  que  l'on  y  rencontre  souvent.  Il  a  réduit  aux 
petites  proportions  d'une  console  la  forme  de  ses  pianos  de  boudoir. 
Du  moment  qu'une  belle  idée  a  frappé  l'imagination  de  l'artiste,  il  la 
met  en  œuvre  et  sait  arriver  par  degrés  à  l'appliquer,  de  diverses 
manières,  dans  d'autres  combinaisons,  afin  de  profiter  de  toutes  les 
conséquences  d'un  premier  argument.  Trouver  le  mécanisme  des 


REVUE  DE  PARIS.  37 

marteaux  frappant  en-dessus,  voilà  ridée-mère;  et  voici  le  dernier 
bienfait  de  cette  invention  déjà  si  remarquable. 

Tout  le  monde  sait  que,  dans  les  pianos  à  queue  de  l'ancien  méca- 
nisme, les  cordes  viennent  s'attacber  aux  chevilles  rangées  en  bataille 
derrière  le  pupitre;  après  ce  triple  rang,  on  voit  une  espèce  de  fossé 
creusé  pour  donner  passage  aux  marteaux  qui  s'élèvent  pour  frapper 
les  cordes.  Ce  fossé  n'est  plus  nécessaire  du  moment  que  les  marteaux 
ont  été  transportés  en-dessus;  Pape  l'a  comblé  pour  venir  attacher 
ses  cordes  sous  le  clavier,  sous  la  main  de  l'exécutant ,  plus  avant 
même,  car  le  premier  rang  des  chevilles  dépasse  les  touches.  Ainsi, 
tout  l'espace  occupé  par  le  clavier,  par  le  pupitre,  a  été  supprimé, 
ou,  pour  mieux  dire,  gagné  sur  la  longueur  de  l'instrument.  Ces 
nouveaux  pianos  à  queue  sont  plus  courts  d'un  tiers  que  les  anciens, 
et  cependant  Pape  a  combiné  les  moyens  acoustiques  avec  un  tel  bon- 
heur que  ces  instrumens  sont  de  beaucoup  supérieurs  aux  autres,  en 
force,  en  qualité  de  son. 

Le  piano  le  plus  parfait  doit  avoir  non-seulement  des  sons  qui  vibrent 
avec  éclat,  moelleux,  pleins  d'harmonie,  mais  encore  un  mécanisme 
simple ,  d'un  toucher  égal  et  facile ,  et  qui  puisse  être  mis  en  jeu  sans 
produire  d'autre  bruit  que  celui  du  son.  C'est  pour  obtenir  cette  per- 
fection, cette  simplicité  de  mécanisme,  que  Pape  a  fait  de  si  grands 
sacrifices  de  temps  et  d'essais,  qui  l'auraient  ruiné  s'il  n'avait  réussi. 
Il  n'est  pas  une  seule  partie,  un  seul  détail  du  piano,  qui  n'ait  été 
l'objet  de  sa  sollicitude  et  qu'il  n'ait  beaucoup  amélioré;  peut-être 
n'est-il  pas  de  facteur  qui  ait  fait  autant  d'innovations  dans  son  art. 
Les  brevets  nombreux  d'invention  et  de  perfectionnement  qu'il  a 
reçus  le  prouvent.  Les  avantages  de  ses  nouveaux  pianos  sont  aujour- 
d'hui reconnus  généralement  :  ils  obtiennent  partout  le  plus  brillant 
succès;  en  Angleterre  même,  ils  sont  appréciés  au  point  que  Pape 
s'est  empressé  d'établir  à  Londres  une  fabrique  de  ces  instrumens. 

On  pourra  citer  des  facteurs  qui  fournissent  un  plus  grand  nombre 
de  pianos  au  commerce;  mais  Pape  invente,  Pape  est  artiste  avant 
tout,  il  marche  sans  cesse  vers  le  but  qu'il  s'est  proposé;  sa  fortune 
serait  plus  considérable  s'il  avait  pu  borner  son  ambition  à  reproduire 
sans  cesse  des  types  connus  et  dont  le  public  se  contentait  fort  bien  : 
l'artiste  veut  autre  chose  encore.  J'ai  dû  vous  parler  de  toutes  ces 
inventions  d'un  intérêt  puissant;  je  ne  suis  pas  au  bout ,  et  je  dois  vous 
signaler  l'apparition  du  piano  le  plus  singulier  qui  soit  sorti  des 
mains  du  facteur  :  un  piano  sans  cordes. 


38  REVUE  DE  PARIS. 

Assis  dans  une  salle  à  manger  confortable,  placé  devant  le  pâté  de 
Strasbourg,  ou  la  dinde  truffée,  savourant  les  parfums  harmonieux 
des  vins  de  France,  d'Espagne  ou  de  Hongrie,  il  vous  est  arrivé  sou- 
vent d'entendre  sonner  une  horloge  de  village.  Ce  village  n'existait 
cependant  qu'en  peinture,  sur  un  tableau  fort  médiocre,  il  est  vrai, 
mais  vous  avez  été  surpris  d'abord  par  les  vibrations  graves  et  solen- 
nelles du  champêtre  beffroi.  Ce  timbre  est  une  des  notes  basses  du 
nouveau  piano  de  Pape,  les  autres  ont  été  combinées,  échelonnées 
par  ce  maître  pour  former  un  clavier  avec  des  lames  de  métal  tordues 
en  volutes  sonores.  Ce  piano  vertical  d'un  résultat  charmant,  d'une 
harmonie  fantastique  et  pleine  de  séduction,  a  l'inappréciable  avan- 
tage de  manœuvrer  sans  craindre  aucune  avarie;  il  est  d'une  consti- 
tution si  forte,  d'une  santé  si  bien  établie ,  qu'il  peut  vivre  un  siècle 
sans  appeler  ce  médecin  que  l'on  nomme  accordeur.  Le  piano  sans 
cordes  vient  à  peine  de  naître,  etdéjà  son  auteur,  impatient  de  progrès, 
l'a  combiné  fort  heureusement  avec  un  jeu  d'orgue  que  le  même  cla- 
vier peut  unir  aux  sons  donnés  par  les  lames  de  métal.  Si  vous  ne 
pensez  point  à  joindre  ce  nouvel  instrument  aux  pièces  curieuses  qui 
meublent  votre  musée  d'amateur,  allez  du  moins  chez  Pape  entendre 
ou  toucher  le  piano  sans  cordes. 

M.  Grillet ,  négociant  de  Lyon ,  ayant  appris  la  musique  d'après  la 
méthode  de  Galin,  dans  un  Age  assez  avancé,  voulut  jouer  du  piano 
sans  avoir  recours  aux  conseils  d'un  maître.  Ses  exercices  sur  le 
clavier  n'eurent  aucun  résultat  satisfaisant;  M.  Grillet  ne  pouvait 
saisir  à  propos  les  dièses  et  les  bémols  en  posant  ses  doigts  sur  les 
petites  touches  noires.  Aussi  jouait-il  tous  les  morceaux  de  musique 
en  ut  et  en  la  mineur  pour  s'épargner  la  plus  grande  part  des  diffi- 
cultés que  les  touches  noires  lui  opposaient.  Cette  contrainte  le  fati- 
gua bientôt,  il  voulut  s'ouvrir  le  champ  de  l'harmonie  dans  toute  son 
extension ,  sans  s'arrêter  à  vaincre  des  obstacles  qui  l'effrayaient. 
Afin  d'y  parvenir  saiis  études,  il  inventa  un  quadruple  clavier  au 
moyen  duquel  toutes  les  gammes  du  piano  sont  ramenées  au  système 
de  la  gamme  à'ut.  Il  obtint  par  ce  procédé  un  piano  dans  tous  les 
tons  comme  nous  avons  des  clarinettes  en  si  bémol,  en  la,  des  cors 
en  mi,  an  fa,  etc.  Voici  quel  est  son  système  : 

Le  clavier  qui  est  placé  au-dessous  des  trois  autres  porte  dans  sa 
gamme  ut,  rc,  mi,  fa  dièse,  sol  dièsif^  la  dièse.  Le  second  clavier, 
formé  comme  l'autre  de  grandes  touches  placées  à  l'oppositede  celles 
du  premier  clavier,  donne  ni  dièse,  ré  dièse,  fa,  sol ,  la,  si.  Les  touches 


REVUE  DE  PARIS.  8Ô 

noires  ont  disparu,  le  doigté  est  le  même  pour  toutes  les  gammes. 
Le  troisième  clavier  fait  tomber  les  touches  du  premier,  et  le  qua- 
trième exerce  la  même  influence  sur  les  touches  du  second.  Ces  deux 
claviers  supérieurs  sont  destinés  à  présenter  aux  mains  posées  sur  Te 
second  et  le  troisième  les  touches  qu'il  serait  trop  incommode  d'aller 
chercher  sur  les  claviers  inférieurs  quand  on  exécute  les  gammes  à'uf 
dièse,  de  ;y'  dièse,  de  fa,  etc. 

Ces  claviers  très  ingénieux  ont  été  adaptés  à  un  piano  ordinaire. 
M.  Grillet  a  pris  un  brevet  d'invention,  et  son  nouveau  mécanisme, 
non  encore  publié  bien  qu'il  touche  à  sa  perfection ,  est  mis  en  jeu 
par  un  enfant  de  sept  ans ,  Amand  Chevé ,  dont  l'organisation  musicale 
et  l'intelligence  tiennent  du  prodige. 

En  1829,  M.  Gauvin  fit  connaître  et  soumit  à  l'Académie  des 
Sciences  un  clavier  qu'il  appelait  isotone  ou  chromatique,  et  dont  les 
douze  demi-tons  étaient  représentés  par  douze  touches  blanches 
rangées  sur  une  même  ligne.  L'uniformité  de  ce  clavier  privé  de 
touches  noires  pouvait  dérouter  l'œil  de  l'exécutant;  M.  Gauvin  y 
remédiait  en  plaçant  sur  la  partie  supérieure  des  touches  une  bande 
mobile  indiquant  les  notes  du  ton  naturel  et  leurs  bémols  et  dièses. 
Cette  bande  était  changée  dans  sa  position  pour  la  mettre  en  relation 
avec  la  tonique  dont  on  avait  fait  choix. 

Le  baron  Blein  proposa  dans  le  même  temps  l'adoption  d'un  clavier 
dont  chaque  touche  alternativement  blanche  et  noire,  longue  et 
courte,  correspondait  aux  intervalles  chromatiques  successifs,  ainsi 
qu'à  un  mode  autrefois  indiqué  d'écrire  la  musique  sur  du  papier 
réglé  en  portées  de  six  lignes,  où  chaque  intervalle  chromatique  se 
trouverait  alternativement  sur  et  entre  les  lignes  de  la  portée. 

Un  cultivateur  de  Cheval-Blanc,  hameau  du  département  de  Yau- 
cluse,  au  pied  du  Léberon,  Bruno  Maximin,  n'ayant  aucune  connais- 
sance de  la  musique  et  de  l'art  du  mécanicien,  construisit  un  petit 
piano  qui  fonctionnait  très  bien.  Le  rustique  facteur  apporte  son 
chef-d'œuvre  à  Cavaillon  et  le  montre  à  l'un  de  mes  cousins  qui,  du 
premier  coup  d'œil,  s'aperçoit  que  le  clavier  du  nouvel  instrume-nt 
n'avait  pas  de  petites  touches  noires.  Il  en  fit  l'observation  à  l'auteur. 
—  Pourquoi  donc  avez-vous  supprimé  les  touches  destinées  aux 
dièses ,  aux  bémols?  —  Je  n'en  use  point ,  répondit  naïvement  l'émule 
d'Érard ,  les  touches  blanches  me  suffisent. — Il  paraît  que  ce  musicien 
de  la  nature  se  plaisait  à  rester  dans  la  gamme  naturelle ,  et  ne  sen- 
tait pas  le  besoin  de  moduler,  de  faire  une  légère  excursion  dans  les 


hO  KEVUE  DE  PARIS. 

tons  de  la  quinte  ou  du  mineur  relatif.  Le  fa  dièse,  le  5/  bémol  lui 
étaient  également  inutiles.  Le  piano  de  Maximin  ressemblait  parfai- 
tement aux  harpes  sans  pédales  des  musiciens  ambulans.  Ces  vir- 
tuoses, jouant  en  mi  bémol,  suivant  l'antique  usage ,  tourmentent 
l'oreille  en  lui  promettant  sans  cesse  un  la  bécarre  qu'ils  ne  donne- 
ront jamais,  dussent-ils  sonner  jusqu'à  la  fin  du  jour,  du  mois  ou  de 
l'année. 

Ce  goût  pour  la  simplicité  me  rappelle  un  mot  que  je  veux  vous  dire, 
bien  qu'il  n'ait  rien  de  musical  ;  il  est  d'une  paysanne  de  la  même  con- 
trée. Ce  mot  m'a  toujours  paru  charmant ,  et  je  suis  curieux  de  savoir 
si  vous  serez  de  mon  avis.  En  Provence,  on  parle  généralement  la 
langue  du  pays,  langue  harmonieuse,  élégante,  riche,  sonore,  ingé- 
nieuse, musicale  surtout  au  suprême  degré.  Les  heureux  du  siècle, 
les  propriétaires ,  les  bourgeois ,  les  négocians ,  parlent  français ,  à  leur 
manière  il  est  vrai,  mais  enfin  ils  parlent  français.  L'idiome  parisien 
est  la  langue  des  gens  qui  portent  un  habit  de  drap  fin  et  que  l'on, 
estime  favorisés  de  la  fortune;  le  français  est  donc  la  langue  des 
riches.  Cette  paysanne  de  Cheval-Blanc,  après  avoir  tendrement 
embrassé  son  fils  qui  arrivait  de  l'armée  avec  le  galon  de  caporal, 
lui  adressa  dans  son  patois  plus  d'une  question.  Le  caporal,  devenu 
beau  parleur  au  régiment,  répondait  à  sa  mère  en  employant  les 
mots  et  les  tours  de  la  langue  de  Racine.  La  bonne  femme,  d'abord 
émerveillée  de  ce  progrès,  en  témoigna  bientôt  de  l'épouvante.  «Eh 
quoi!  lui  dit-elle  avec  un  accent  douloureux,  tu  parles  en  français, 
mon  ami ,  tu  parles  en  français,  et  nous  sommes  si  pauvres!  »  comme 
si  le  luxe  de  vocables  empruntés  à  l'académie ,  luxe  que  le  caporal  se 
permettait  avec  une  sorte  de  prodigalité,  devait  ruiner  la  maison  et 
consommer  en  un  jour  les  épargnes  de  l'année. 

C'est  à  Rallig  de  Hambourg ,  qu'on  doit  les  perfectionnemens  ap- 
portés à  l'harmonica,  par  l'addition  d'un  clavier.  Dans  son  invention, 
les  grosses  cloches,  celles  de  la  basse  de  l'instrument,  sont  suspen- 
dues par  des  rubans  de  soie;  elles  sont  fixées  sur  le  même  cylindre , 
afin  que  l'on  puisse  les  frapper  en  pressant  avec  les  doigts  les  touches 
d'en  bas.  Les  cloches  qui  correspondent  aux  touches  du  haut  ont  les 
bords  dorés;  les  unes  et  les  autres  sont  mises  en  jeu  au  moyen  d'une 
roue  que  l'on  fait  mouvoir  avec  le  pied.  L'étendue  du  clavecin  est  de 
trois  octaves  et  demie.  Ce  perfectionnement  est  le  fruit  d'un  long 
travail  et  de  recherches  ingénieuses  et  pénibles.  Afin  de  se  procurer 
les  meilleures  cloches  possibles ,  Rallig  a  visité  toutes  les  verreries 


REVUE  DE  PARIS.  41 

de  la  Hongrie,  de  la  Bohême  et  de  l'Allemagne.  Lorsqu'il  avait  le 
bonheur  de  rencontrer  un  ouvrier  habile ,  il  demeurait  près  de  lui 
pendant  plusieurs  mois. 

Le  physharmonica  est  un  très  petit  orgue  expressif;  le  vent ,  in- 
troduit dans  les  tuyaux  par  un  soufflet  que  l'exécutant  presse  avec  le 
pied ,  fait  vibrer  des  lames  de  métal,  M.  Paër  affectionne  beaucoup 
cet  instrument,  il  sait  en  employer  toutes  les  ressources  dans  ses  im- 
provisations pleines  de  charme  et  de  mélancolie.  Il  serait  difflcile 
d'être  gai  sur  le  physharmonica.  Plusieurs  personnes  éprouvent  une 
sensation  douloureuse  en  entendant  cet  instrument;  la  qualité  de  ses 
sons,  le  frémissement  des  plaques  métalliques  agissent  trop  vivement 
sur  leurs  nerfs  irritables. 

iS'ous  devons  à  M.  Paris  de  Dijon  un  hautbois  à  clavier.  Figurez- 
vous  une  boîte  de  la  longueur  d'un  clavier  de  deux  octaves ,  ayant 
six  pouces  de  largeur;  un  tuyau  flexible  comme  certains  tuyaux  de 
pipe,  et  terminé  par  une  embouchure  en  ivoire,  reçoit  le  souffle  de 
l'exécutant  et  le  communique  au  sommier  ;  les  touches  font  parler 
des  tuyaux  du  genre  de  ceux  du  physharmonica.  Cet  instrument , 
appelé  harmoniphone ,  se  tient  de  la  main  gauche  ;  la  main  droite 
suffit  pour  exécuter  une  ou  deux  parties  de  hautbois  sur  le  clavier. 
Sans  imiter  d'une  manière  parfaite  les  sons  du  hautbois,  l'harmoni- 
phone  gouverné  par  l'embouchure  sous  le  rapport  de  la  modification 
des  sons ,  est  doublement  utile ,  soit  que  l'on  veuille  exécuter  un  duo 
de  hautbois  et  piano,  l'associer  à  d'autres  instrumens,  ou  lui  faire 
tenir  dans  un  petit  orchestre  les  parties  de  hautbois,  de  cor  anglais, 
trop  souvent  supprimées  ou  confiées  aux  flûtes,  aux  clarinettes  à  cause 
de  la  rareté  des  virtuoses  hautboïstes.  Dans  tous  les  petits  théâtres  de 
province,  on  voit  maintenant  un  pianiste,  sa  boîte  à  la  main ,  la  pipe  à 
la  bouche ,  exécutant  convenablement  la  partie  des  hautbois. 

Toici  le  rapport  que  la  classe  des  beaux-arts  de  l'Institut  a  fait  sur 
le  clavi-cyliudre  de  M.  Chiadni,  le  19  décembre  1808  : 

«  Le  clavi-cylindre  est  un  instrument  à  touches ,  de  même  forme 
à  peu  près  que  le  forté-piano ,  mais  de  dimensions  plus  petites. 
L'étendue  de  son  clavier  est  de  quatre  octaves  et  demie,  depuis  Vut 
le  plus  grave  jusqu'au /a  le  plus  aigu  du  clavier.  Lorsqu'on  veut  jouer 
de  cet  instrument,  on  fait  tourner  au  moyen  d'une  pédale,  munie 
d'un  petit  volant,  un  cyUndre  de  verre  placé  dans  la  caisse,  entre 
Textrémité  extérieure  des  touches  et  la  planche  de  derrière  de  l'instru- 
ment. Ce  cylindre,  de  môme  longueur  que  le  clavier,  lui  est  parallèle. 


1^2  REVUE  DE  PARIS. 

et  en  abaissant  les  touches,  on  fait  frotter  contre  sa  surface  les  corps 
qui  produisent  les  sons. 

«  L'auteur  fait  un  secret  du  mécanisme  intérieur  ;  les  corps  sonores 
sont  cachés ,  le  cylindre  seul  est  visible.  Il  est  à  présumer  que  cette 
pièce  elle-même  serait  cachée  aussi,  sans  la  Ujécessité  où  l'on  est  de 
la  mouiller  de  temps  en  temps  lorsqu'on  joue  du  clavi-cylindre. 

«  Nous  ne  pouvons  donc  rendre  compte  que  de  l'effet  musical  de 
l'instrument ,  sur  lequel  M.  Chladni,  églement  habile  dans  la  théorie 
et  dans  la  pratique  de  la  musique,  nous  a  exécuté  plusieurs  morceaux 
que  nous  avons  entendus  avec  le  plus  grand  plaisir. 

«  Cet  instrument  a,  quant  à  la  qualité  et  au  timbre  du  son ,  beau- 
coup d'analogie  avec  l'harmonica ,  sans  exciter,  comme  celui-ci ,  dans 
le  système  nerveux ,  un  agacement  et  une  irritation  très  sensibles 
dans  quelques  individus,  et  qui  les  mettent  dans  un  état  de  souffrance. 

K  Le  clavi-cylindre  a  sur  l'harmonica  l'avantage  d'une  graduation 
d'intensité  de  son ,  mieux  nuancée  entre  les  dessus  et  les  basses.  Il  est 
mêjpe  à  cet  égard  supérieur  au  bourdon ,  celui  des  jeux  de  l'orgue 
(je  chambre  auquel  on  pourrait  le  comparer. 

«  Il  était  important  de  savoir  si  chacun  des  corps  sonores  renfermés 
dans  la  caisse ,  produisait  le  son  sans  perte  de  temps  aussitôt  que  la 
touche  était  baissée.  Plusieurs  d'entre  nous,  pour  s'en  assurer,  ont 
mis  la  main  sur  le  clavier,  et  ont  reconnu  que  le  clavi-cylindre  ne 
laissait  presque  rien  à  désirer  à  cet  égard.  » 

Le  clavecin  pinçait  la  corde,  le  piano  l'attaque  en  la  frappant  avec 
un  marteau.  Ces  deux  instrumens  ne  sauraient  soutenir,  filer  un  son 
cprame  le  violon  et  le  violoncelle  dont  les  cordes  sont  frottées  avec 
l'i^rchet.  Plusieurs  essais  ont  été  faits  pour  obtenir  ce  précieux  avan- 
tage des  sons  filés  et  soutenus  au  moyen  d'un  mécanisme  que  le  cla- 
vier mettait  en  jeu. 

Jean  Hayden,  professeur  à  Nuremberg,  inventa  en  1609  un  violon- 
clavecin  qui  avait  la  forme  du  clavecin  ordinaire.  Il  était  monté  en 
cordes  de  boyaux  ;  dix  ou  douze  petites  roues ,  mises  en  mouvement 
par  une  grande  roue  à  manivelle ,  étaient  garnies  de  parchemin  frotté 
de  colophane  :  voilà  les  archets  du  violon-clavecin.  Les  doigts,  en 
appuyant  sur  les  touches,  portaient  les  cordes  vers  les  roues,  et  le 
son  était  produit  par  le  frottement  de  ces  archets  circulaires. 

Le  xcaoïjica  de  Rollig,  le  clavecin-vielle  présenté  à  l'Académie 
des  Sciences  en  1717,  les  essais  de  llolfeld,  de  Garbrecht,  deOreiner, 
tendaient  tous  vers  le  môme  but.  Un  Marseillais,  Poulleau,  inventa , 


REVUE  DE  PARIS.  43 

construisit  Vorchestrino  que  j'ai  entendu  à  Avignon  en  1804;  cet  in- 
strument n'avait  qu'une  roue-archet,  roue  admirable,  ingénieuse, 
véritable  chef-d'œuvre  d'adresse  et  d'imagination.  Ce  n'était  point  la 
roue  qui  touchait  la  corde,  mais  une  peau,  un  tissu  du  moins  sans 
couture,  sans  commencement  et  sans  fm,  qui,  beaucoup  plus  large 
que  le  cylindre  sur  lequel  il  était  posé,  présentait  sans  cesse  aux 
cordes  la  partie  non  appuyée  sur  ce  même  cylindre.  Poulleau  fai- 
sait mystère  de  cet  archet  merveilleux ,  il  me  le  montra  cependant , 
mais  je  n'eus  que  le  temps  de  le  regarder  sans  pouvoir  saisir  les  dé- 
tails de  son  mécanisme.  J'imaginai  que  ce  tissu  devait  être  la  peau 
coupée  sur  le  ventre  d'un  animal ,  une  bande  circulaire  gouvernée 
par  le  cylindre  comme  un  écheveau  tenu  sur  les  deux  mains  et  dirigé 
de  diverses  manières  pour  présenter  le  fil  à  celui  qui  le  dévide  sur 
un  peloton,  de  manière  à  prévenir  les  accidens,  les  nœuds,  l'em- 
brouillement. Poulleau  jouait  des  quatuors  de  Haydn ,  de  Mozart ,  sur 
son  orchestrino;  les  dessus  de  violon  n'avaient  pas  toute  l'ampleur  dési- 
rable, mais  la  viole  et  le  violoncelle  donnaient  des  résultats  charmans. 

Gerli,  de  Milan,  fait  entendre,  vers  la  même  époque,  un  piano  en 
forme  de  clavecin  dont  les  cordes  étaient  frottées  par  des  archets  en 
cuir.  En  1822,  l'abbé  Grégoire  Trentin ,  de  Venise,  présente,  comme 
une  découverte  nouvelle ,  son  violino-cembalo  qui  reproduisait  les 
poulies  de  Hayden;  elles  se  retrouvaient  encore  dans  le  sostenanic 
piano-forte  de  l'Anglais  Mott.  MM.  Gama,  de  Nantes,  ont  fait  en- 
tendre à  Paris,  en  1828,  un  pleciro-eiiphone,  et  M.  Dietz  enfin,  le 
pohjplectron.  Aucun  de  ces  artistes  n'est  arrivé  au  point  de  perfec- 
tion atteint  par  l' orchestrino  de  Poulleau.  C'est  encore  ce  que  l'on  a 
fait  de  mieux  en  ce  genre.  Tous  ces  instrumens  étaient  montés  en 
cordes  de  boyaux,  une  seule  corde  était  livrée  à  chaque  touche. 
En  1806,  Schmidt,  facteur  à  Paris,  avait  donné  un  double  clavier  à 
un  instrument  imité  du  xenorfica  de  Rolhg;  ce  clavier  additionnel 
faisait  sonner  des  cordes  métalliques  en  les  frappant.  Le  nouveau 
xenorfica  de  Schmidt  n'eut  aucun  succès. 

En  faisant  connaître  le  clavecin  oculaire  du  père  Castel  (1),  je 
voulais  parler  aussi  d'une  facétie  bien  autrement  bouffonne  du  môme 

(1)  Je  corrige  ici  une  faute  essentielle  que  l'on  a  dû  remaniuordans  mon  dernier 
article  :  la  même  couleur  a  été  donnée  à  deux  touches  du  clavecin  oculaire.  Lisez 
donc  : 

Le  rc-dièse    au  vert-olive. 

Le  mi  au  jaune. 


4.5.  REVUE  DE   PARIS. 

religieux,  ma  pudeur  musicale  s'y  refusait.  J'ai  donc  terminé  ma 
période  sur  le  clavecin  oculaire  sans  vous  révéler  cette  joyeuseté. 
Quand  il  s'agit  d'une  question  de  droit  ou  de  conscience  un  peu  dif- 
ficile ,  on  a  recours  aux  docteurs,  aux  grands  pénitenciers;  j'ai  donc 
imploré  le  secours  de  quelques  casuistes;  je  me  suis  éclairé  des 
lumières  que  leurs  beaux  yeux  faisaient  scintiller  :  jolies  femmes  et 
pianistes  distinguées,  elles  pouvaient  guider  mon  inexpérience,  ras- 
surer ma  timidité.  «  Les  poètes  et  les  peintres  ont  le  droit  de  tout 
oser;  pourquoi  les  musiciens  n'auraient-ils  pas  la  licence  de  tout  dire  ?» 
Telle  est  la  réponse,  un  peu  hardie  sans  doute,  de  mes  conseillères. 
Je  la  reproduis  ici  pour  me  justifier  d'avance  si  j'avais  le  malheur 
d'offenser  des  oreilles  trop  délicates;  je  vais  donc  parler  le  plus  hon- 
nêtement possible  r  si  mon  prélude  vous  effraie,  ne  lisez  point  cette 
page,  supposez  que  c'estV adaffio  d'une  sonate,  et  passez  au  rondeau 
comme  bien  des  amateurs  se  permettent  de  le  faire. 

Le  père  Castel ,  en  promenant  ses  idées  musicales  dans  les  prés  et 
les  bois,  s'était  laissé  charmer  par  les  roulades  brillantes,  les  tenues, 
la  mise  de  voix  du  rossignol.  Le  rhythme  saccadé,  ferme,  delà  caille, 
l'appel  arrogant  du  pinson ,  le  gazouillement  de  la  fauvette ,  les  tierces 
délicieuses  du  coucou  ;  bien  des  gens  s'obstinent  à  les  trouver  dés- 
agréables, les  soupirs  mélodieux  de  la  chouette ,  —  Gallay  sait  si  bien 
les  imiter  avec  son  cor,  c'est  le  plus  grand  éloge  queje  puisse  faire  de 
son  talent, — le  bourdonnement  d'un  essaim  d'abeilles,  les  superbes 
notes  de  basse  des  taureaux ,  les  voix  de  baryton  bien  fournies  de 
leur  jeune  famille ,  le  babil  des  linottes  et  des  chardonnerets  ;  tout  cet 
ensemble  de  l'harmonie  de  la  nature  était  pour  ce  bon  père  jésuite 
une  source  intarissable  de  jouissances  musicales.  Parmi  tant  de  vir- 
tuoses portant  poil  ou  plumes,  ayant  des  cornes  en  tête  ou  des  ailes 
au  dos,  un  seul  avait  été  l'objet  de  l'affection  particulière  de  Castel, 
en  lui  seul  il  avait  reconnu  la  faculté  d'entonner  juste  la  note  lors- 
qu'il en  était  prié  d'une  manière  pressante  ou  piquante.  Ce  virtuose, 
je  ne  l'ai  pas  nommé,  je  ne  le  nommerai  point;  vous  me  demanderez 
peul-ètre  quel  est  cet  oiseau  ;  je  vous  répondrai  que  c'est  celui  dont  la 
chair  grasse  et  délicate  sert  à  faire  les  saucissons. 

Afin  de  mettre  à  profit  pour  le  bien  de  l'art  des  qualités  musicales 
aussi  précieuses ,  Castel  choisit  avec  soin ,  et  le  diapason  à  la  main , 
neuf  marcassins  domestiques.  Dès  qu'il  eut  trouvé  sa  gamme  d'ut  com- 
plète avec  un  fa  dicsc,  un  sol  dièse  pour  les  modulations  à  la  domi- 
nante et  au  relatif  mineur,  il  construisit  une  boîte  à  compartimens  dans 


REVUE  DE  PARIS.  45 

laquelle  il  casa  ses  neuf  chanteurs.  Vous  voyez  que  le  système  cellu- 
laire était  connu  depuis  plus  de  cent  ans,  et  pourtant  on  ose  nous  le 
présenter  aujourd'hui  comme  une  nouveauté.  Les  prisonniers  pour 
lesquels  on  l'a  fabriqué  tout  exprès  n'applaudissent  guère  à  cette 
découverte.  Nos  marcassins  étaient  donc  en  ce  gîte  comme  des  per- 
roquets dans  leur  sabot  ;  les  touches  d'un  clavier,  touches  doubles  pour 
chaque  note ,  — l'une  était  armée  d'une  pointe  et  se  dirigeait  sous  le 
ventre  du  virtuose,  l'autre  lui  serrait  la  queue  au  moyen  d'une  pince, — 
les  touches  d'un  clavier  interrogeaient  ensemble  ou  tour  à  tour  les 
marcassins  reclus  et  les  invitaient  à  chanter  mélodieusement.  Les 
notes  piquées  vibraient  de  tout  leur  éclat ,  les  notes  pincées  donnaient 
un  ramage  plus  doux.  Vous  voyez  que  l'auteur  du  clavecin  oculaire 
avait  fait  un  véritable  forté-piano  de  son  nouvel  instrument;  il  est 
probable  que  les  chanteurs  du  père  Gastel  ont  été  mangés  comme  les 
compagnons  de  leur  enfance ,  mais  la  race  de  ces  virtuoses  ne  s'est 
point  perdue  :  avec  un  peu  de  soins  et  d'intelligence  on  pourrait  fabri- 
quer encore  un  clavecin  de  cette  espèce,  et  le  présenter  même  au 
jury  de  l'industrie.  Ce  ne  serait  pas  un  des  objets  les  moins  curieux 
de  l'exposition. 

Le  piano  mélographe  de  M.  Careyre  écrit  spontanément  la  musique 
exécutée  sur  son  clavier.  M.  Baudouin  est  aussi  l'inventeur  d'un 
piano  du  même  genre,  lequel ,  au  moyen  d'un  mécanisme  ingénieux  , 
écrit  la  musique  à  mesure  qu'un  compositeur,  un  improvisateur  la 
jouent  sur  les  touches  de  ce  piano. 

Une  infinité  de  mécaniciens  ont  fait  des  essais,  ont  travaillé  avec 
une  grande  application  à  la  découverte  d'une  machine  de  cette  espèce. 
Le  père  Engramelle ,  religieux  augustin  ,  avait ,  dit-on ,  réussi  dans 
cette  découverte  vers  1775.  MM.  Careyre  et  Baudouin  ont  présenté 
à  l'Institut  leur  piano  mélographe  en  1828.  L'épreuve  que  l'on  fit  de 
l'instrument  construit  par  M.  Careyre  réussit  complètement.  Je  ne 
sais  point  si  le  mécanisme  proposé  par  M.  Baudouin  produisit  des 
résultats  aussi  satisfaisans. 

Le  piano  mélographe  écrivant  tout  ce  qu'un  musicien  élabore  sur 
le  clavier,  tout  ce  que  l'imagination  de  l'improvisateur  verse  de 
mélodies ,  de  traits  brillans  dans  l'oreille  de  son  auditoire ,  peut  être 
un  objet  de  curiosité  fort  intéressant,  mais  voilà  tout,  cette  machine 
est  d'une  parfaite  inutilité  sous  le  rapport  de  l'art.  Si  le  musicien 
rencontre  une  idée  originale ,  un  motif  gracieux  dans  le  courant  de 
son  improvisation ,  croyez  qu'il  s'y  attachera ,  le  travaillera  de  manière 


43  REVPE  DE  PARIS. 

à  se  le  graver  dans  la  mémoire;  les  bonnes  iôées  ne  ^'oublient  point. 
Quant  au  babil  des  doigts  galopant  sur  le  clavier,  formant  des  traits 
de  toute  espèce,  pensez-vous  que  cela  vaille  la  peine  d'être  tracé  par 
des  cylindres,  pour  être  ensuite  curieusement  repris  et  traduit  sur  le 
papier  avec  la  plume  ou  le  crayon?  S'il  s'agit  d'une  fugue  improvisée 
sur  un  sujet  donné,  cette  pièce  fùt-elle  heureusement  combinée,  et 
secondée  par  les  inspirations  les  plus  fécondes ,  soyez  persuadé  que 
l'auteur  l'eût  encore  mieux  ajustée  en  l'écrivant  lui-même;  l'œil,  em- 
brassant le  tableau  musical  dans  son  ensemble  et  ses  détails,  est  un 
guide  bien  précieux  pour  l'esprit  et  l'oreille. 

J'ai  parlé  d'improvisation,  le  nom  de  Beethoven  se  présente  à  l'in- 
stant sous  ma  plume;  permettez-moi  de  vous  conter  quelques  aven- 
tures singulières,  de  rapporter  quelques  prouesses,  d'enregistrer  ici 
quelques  dits  mémorables  de  ce  grand  musicien,  de  cet  improvisa- 
teur sublime. 

Beethoven,  à  l'âge  de  seize  ans,  n'avait  point  encore  entendu  le 
piano  touché  par  une  habile  main.  Dépassant  de  bien  loin  ses  maîtres 
et  tous  les  virtuoses  de  Bonn ,  il  était  livré  à  lui-même  pour  l'exer- 
cice de  son  instrument.  Aussi  son  jeu,  bien  que  remarquable  pour 
l'énergie  et  la  vivacité,  laissait-il  à  désirer  sous  le  rapport  de  la  grâce 
et  de  la  délicatesse.  Beethoven  reconnut  ce  défaut  et  s'en  corrigea 
sur-le-champ.  Dans  un  voyage  à  Mergentheim ,  l'électeur  de  Mayence 
emmena  sa  chapelle,  Beethoven  fit  partie  de  cette  caravane  musicale  : 
il  était  organiste  du  prince.  En  passant  à  Aschaffenbourg,  le  jeune 
organiste  eut  l'avantage  d'être  présenté  à  Sterkel  qui  l'accueillit  avec 
bienveillance.  Sans  pouvoir  exécuter  des  pièces  d'une  grande  diffi- 
culté, Sterkel  se  distinguait  par  un  jeu  élégant  dont  la  précision  et 
la  clarté  faisaient  le  principal  mérite.  Ce  professeur  voulut  bien  se 
mettre  au  piano  ;  placé  derrière  lui ,  Beethoven  resta  debout ,  immo- 
bile, les  yeux  fixés  sur  le  clavier,  sur  les  mains  qui  le  parcouraient 
en  le  caressant.  Lorsque  le  maître  a  fini,  Beethoven  est  prié  de  jouer 
à  son  tour.  Il  refuse. 

La  conversation  s'engage  alors,  bientôt  elle  a  pour  objet  un  air 
varié  de  Beethoven  récemment  publié.  Sterkel  fait  quelques  obser- 
vations sur  l'excessive  difficulté  de  cet  air,  ajoutant  que  l'auteur  lui- 
même  ne  saurait  le  jouer  en  entier  d'une  manière  satisfaisante.  Bee- 
thoven, piqué  vivement,  offensé  de  ce  doute,  demande  le  cahier;  on 
ne  le  trouve  point,  Sterkel  dit  qu'il  l'a  égaré.  Le  jeune  pianiste  exé- 
cute alors  ce  qu'il  avait  retenu  de  ses  variations;  il  en  ajoute  d'autres 


REVUE  DE  PARIS.  kl 

qu'il  improvise  de  manière  à  frapper  d'étonnement  et  d'admiration 
toute  l'assistance,  et  Sterkei  lui-même.  Cette  improvisation  offrit  une 
circonstance  très  remarquable;  Beethoven  s'appropriant  tout  à  coup 
les  qualités  de  l'exécution  de  Sterkei ,  sut  donner  à  son  jeu  la  préci- 
sion, la  clarté,  la  délicatesse  qui  jusqu'à  ce  jour  lui  avaient  manqué. 

Beethoven  forma  peu  d'élèves ,  il  avait  horreur  de  l'enseignement 
et  cela  se  conçoit.  Ferdinand  Ries  fut  son  disciple  de  prédilection  : 
ce  pianiste  célèbre  doime  quelques  détails  sur  l'enseignement  de 
Beethoven;  je  pense  qu'on  ne  les  lira  pas  sans  intérêt. 

«  Lorsque  dans  un  trait  je  négligeais  quelques  détails,  si  je  me 
trompais  de  touche,  le  maître  m'adressait  rarement  des  reproches. 
Il  se  mettait  en  colère  si  je  manquais  d'expression  en  n'observant 
pas  les  nuances  qui  tiennent  au  caractère  du  morceau.  La  première 
faute,  disait-il,  est  un  accident,  un  effet  du  hasard;  la  seconde 
marque  le  défaut  de  connaissance,  de  sentiment  et  d'attention. — 
Lui-même  avait  quelquefois  le  malheur  d'attraper  une  fausse  touche 
en  jouant  en  public. 

«  Dans  une  soirée  chez  le  comte  de  Browne,  on  me  pria  vivement 
d'exécuter  la  sonate  de  Beethoven,  en  la  mineur,  œuvre  23,  qu'on 
n'entend  pas  souvent.  L'auteur  était  présent,  je  n'avais  pas  encore 
travaillé  cette  sonate  sous  ses  yeux ,  je  déclarai  donc  que  j'aimerais 
beaucoup  mieux  en  jouer  une  autre.  On  s'adresse  à  Beethoven ,  qui 
me  dit  :  «  Eh  bien  !  vous  ne  l'exécuterez  pas  si  mal  que  je  ne  puisse 
«l'entendre.  »  Je  me  mets  à  jouer  malgré  moi.  Beethoven,  selon 
son  habitude,  me  tourne  le  feuillet.  Dans  un  passage  de  la  main 
gauche  se  trouvait  un  saut ,  et  voulant  faire  vibrer  cette  note  avec 
plus  de  force,  je  manque  la  touche  et  frappe  sur  sa  voisine.  Beethoven 
me  donne  un  léger  coup  de  doigt  sur  la  tête.  La  princesse  L....  s'en 
aperçut  et  sourit.  Après  ma  dernière  cadence,  Beethoven  me  dit: 
«  Très  bien  ;  vous  n'avez  pas  besoin  de  mes  conseils  pour  apprendre 
et  cette  sonate.  Si  je  vous  ai  frappé  du  doigt ,  c'est  pour  vous  prouver 
«  mon  attention.  » 

«Beethoven  joue  ensuite,  il  choisit  la  sonate  en  ré  mineur, 
œuvre  31,  qui  venait  de  paraître.  La  princesse  vint  se  placer  derrière 
l'exécutant,  elle  pensait  que  Beethoven  manquerait  aussi  quelque 
touche;  je  me  disposai  à  tourner  le  feuillet.  A  la  cinquante-troisième 
mesure,  Beethoven  manque  les  premières  notes;  au  lieu  de  des- 
cendre en  les  frappant  deux  à  deux ,  il  en  touche  quatre  à  la  fois,  et 
produit  un  bruit  confus  pareil  à  celui  qui  se  fait  entendre  lorsqu'on 


us  REVUE  DE  PARIS. 

passe  vivement  un  plumeau  sur  le  clavier  pour  le  nettoyer.  La  prin- 
cesse donne  quelques  coups  de  sa  main  sur  la  tête  de  Beethoven ,  en 
disant  :  «  Si  l'élève  est  frappé  avec  un  doigt  pour  une  fausse  note , 
0  le  maître  qui  commet  une  faute  plus  grave ,  doit  être  puni  à  pleine 
«  main.  » 

c(  Tout  le  monde  rit  et  Beethoven  prit  part  à  ce  transport  de  gaieté. 
Mais  il  obtint  sa  revanche  en  recommençant  la  sonate,  qu'il  joua  dans 
la  perfection,  V adagio  surtout,  qu'il  rendit  avec  une  expression,  une 
grâce  inimitables.  » 

L'exécution  de  Beethoven  sur  le  piano  portait  le  cachet  de  son 
caractère  tant  soit  peu  bourru.  Mais,  tout  en  conservant  sa  liberté 
tout  entière,  il  observait  rigoureusement  la  mesure,  et  ne  la  pressait 
que  très  rarement.  Quelquefois  il  ralentissait  un  peu  le  mouvement 
dans  les  crescendo,  ce  qui  produisait  toujours  un  effet  surprenant.  Il 
savait  donner  à  son  jeu  une  expression  indicible.  Quand  il  jouait  ses 
compositions  déjà  publiées,  il  les  présentait  fidèlement  et  comme  il 
les  avait  écrites,  rarement  il  y  ajoutait  quelques  notes  d'agrément. 

C'est  surtout  dans  l'improvisation  que  Beethoven  se  montra  dans 
toute  la  force  de  son  génie  immense.  Bies,  qui  connaissait  les  pre- 
miers pianistes  de  l'époque;  Ries,  juge  très  compétent,  quoiqu'on 
puisse  lui  supposer  une  prédilection  toute  naturelle  pour  son  maître, 
affirme  n'avoir  jamais  rien  entendu  de  semblable.  Malheur  aux  im- 
prudens  qui  osaient  le  provoquer  sur  ce  terrain. 

Lorsque  Steibelt  parut  à  Vienne ,  précédé  par  une  brillante  répu- 
tation ,  les  amis  de  Beethoven ,  qui  passait  alors  pour  être  le  premier 
pianiste  de  cette  capitale ,  étaient  vivement  préoccupés  de  la  concur- 
rence qui  allait  s'établir  entre  les  deux  artistes,  sous  le  rapport  de 
l'habileté  pour  l'exécution.  Ce  fut  dans  une  soirée  musicale,  chez  le 
comte  de  Fries ,  que  les  deux  rivaux  se  virent  pour  la  première  fois. 
Beethoven  y  joue  son  trio  en  si  bémol,  œuvre  10,  qui  n'avait  pas 
encore  été  exécuté.  Steibelt  l'écoute  avec  une  sorte  de  condescen- 
dance, et,  se  croyant  sûr  de  la  victoire,  dit  quelques  mots  flatteurs 
à  son  antagoniste.  Il  joue  un  quintette  de  sa  composition,  il  improvise 
ensuite  et  produit  beaucoup  d'effet  avec  ses  jeux  d'accords  en  trémolo, 
jeux  dans  lesquels  il  excellait,  et  qui  étaient  alors  une  nouveauté. 
Beethoven,  pressé  de  se  faire  entendre  une  seconde  fois,  s'y  refuse. 
Huit  jours  après,  le  comte  de  Fries  réunit  la  même  société  de 
musiciens  et  d'amateurs.  Steibelt  y  joue  un  nouveau  quintette  que 
l'on  applaudit  avec  enthousiasme,  et  commence  une  brillante  fan- 


REVUE  DE  PARIS.  49 

taisie  pour  laquelle  il  avait  choisi  le  thème  des  variations  que  Bee- 
thoven a  placées  dans  le  trio  dont  je  viens  de  parler.  C'était  défier  le 
compositeur.  Les  amis  de  Beethoven  sentent  ce  qu'il  y  avait  de  bles- 
sant dans  un  semblable  procédé ,  et  le  pressent  vivement  de  relever 
le  gant  et  d'aller,  improviser  à  son  tour.  Piqué  lui-même  de  la  con- 
duite de  Steibelt,  il  se  dirige  vers  le  piano,  enlève,  en  passant  devant 
les  musiciens  accompagnateurs ,  la  partie  de  basse  du  quintette  de 
Steibelt,  encore  posée  sur  le  pupitre  du  violoncelliste,  et  la  place 
devant  lui  sens  dessus  dessous.  Était-ce  à  dessein ,  ou  bien  ce  renver- 
sement fut-il  un  effet  du  hasard?  On  fignore.  Il  commence  à  frapper 
d'un  seul  doigt  quelques  notes  empruntées  à  cette  partie  de  basse , 
et  dont  il  sait  se  former  un  motif  II  se  livre  ensuite  à  son  inspiration, 
son  génie  s'exalte,  il  improvise  d'une  manière  foudroyante,  et  telle, 
que  Steibelt,  écrasé  par  fimmense  supériorité  de  son  rival,  jugea 
qu'il  était  prudent  de  faire  retraite  avant  la  fin  de  cette  héroïque 
boutade.  Depuis  lors  Steibelt  évita  la  rencontre  de  Beethoven,  et 
n'accepta  d'invitation  pour  des  soirées  que  sous  la  condition  expresse 
que  Beethoven  n'y  paraîtrait  point. 

Pendant  son  séjour  à  Berlin,  Beethoven  se  trouvait  souvent  en  so- 
ciété avec  Himmel,  l'auteur  de  l'opéra  de  Fanchon  la  Vielleuse,  et 
d'une  foule  de  morceaux  devenus  populaires  en  Allemagne.  Himmel 
était  pianiste,  il  a  écrit  pour  son  instrument ,  et  bien  qu'il  ne  pût  se 
mesurer  avec  les  virtuoses  de  son  temps,  il  jouait  d'une  manière 
agréable  et  gracieuse  qui  le  faisait  rechercher. 

Un  jour,  Himmel  prie  Beethoven  d'improviser,  et  Beethoven  s'em- 
presse de  répondre  à  cette  invitation.  Himmel,  à  son  tour  engagé, 
se  met  bravement  au  piano  sans  redouter  une  rivalité  périlleuse,  une 
comparaison  qui  ne  pouvait  être  à  son  avantage.  Il  gouverne,  tra- 
vaille les  touches  de  son  mieux  ;  il  était  en  train  depuis  assez  long- 
temps ,  lorsque  Beethoven  l'interrompt  par  cette  apostrophe  :  «  Eh 
bien!  quand  commencerez-vous  enfin?  »  Le  mot  était  dur  et  brutal. 
Himmel  se  lève  en  colère ,  et  l'on  finit  par  se  dire  de  part  et  d'autre 
des  paroles  offensantes. 

«  Je  croyais ,  en  effet ,  dit  Beethoven  à  Ries  quelques  jours  plus 
tard,  que  Himmel  ne  faisait  que  préluder.  » 

Une  réconciliation  eut  lieu  quelque  temps  après  ;  mais  elle  ne  fut 
qu'apparente.  Himmel ,  qui  semblait  pardonner  à  son  adversaire ,  se 
proposait  de  venger  son  injure  avec  les  armes  du  ridicule.  Il  lie  cor- 
respondance avec  Beethoven  qui  était  retourné  à  Vienne,  et  lui  écrit 

TOME  V.     MAI.  4 


50  REVUE  DE  PARIS. 

un  jour  que  l'on  vient  de  faire  une  découverte  admirable ,  miracu- 
leuse, en  inventant  une  lanterne  pour  les  aveugles. 

Beethoven  avait  la  passion  des  nouvelles ,  la  préoccupation  de  son 
esprit  les  lui  faisait  accepter  sans  réflexion  ;  l'homme  de  génie  était 
gobe-mouches  sous  ce  rapport.  Dès  qu'il  avait  appris  quelque  chose 
de  surprenant ,  de  nouveau  surtout,  il  en  parlait  à  toutes  ses  connais- 
sances, et  colportait  ainsi  le  fait  étrange ,  le  prodige  souvent  absurde 
qu'on  lui  avait  révélé.  Une  lanterne  pour  les  aveugles!  C'était  une 
chose  trop  extraordinaire,  pour  que  Beethoven,  frappé  d'étonne- 
ment,  ne  s'empressât  point  de  raconter  à  tout  le  monde  cette  mer- 
veilleuse découverte.  L'incrédulité  de  quelques  amis  ne  pouvait  le 
désabuser.  «Mais  comment  est-elle  donc  faite,  cette  lanterne?» 
C'est  ce  que  la  lettre  n'expliquait  pas.  Beethoven  écrivit  donc  à  Him- 
mel  pour  obtenir  des  détails  sur  cette  lanterne.  C'est  là  que  l'artiste 
prussien  l'attendait.  Sa  réponse  ne  tarda  point  à  donner  le  mot  de 
l'énigme.  Beethoven,  dans  sa  colère,  eut  la  maladresse  de  montrer 
cette  lettre,  et  les  rieurs  passèrent  du  côté  de  Himmel. 

Castil-Blaze. 


Critique  iTittcntirc. 


MjA    CMARTSiEt'SH  HE  F  An  ME, 

PAR  L'ALTELll  DE  fiOlGE  £T  i\0//;. 


On  s'est  beaucoup  occupé,  tous  ces  temps-ci,  du  nouveau  livre  publié  par 
l'auteur  de  Rowge  et  A'oir,  sous  ce  titre  :  Lo  Chartreuse  de/Parme.  Avant 
d'écrire  sur  un  livre  et  sur  un  auteur,  il  est  bon ,  je  crois,  de  consulter  un  peu 
les  sentimsns  particuliers,  cette  critique  léiière,  mais  souvent  très  juste,  qui  se 
fait  dans  les  conversations,  de  s'informer  près  des  lecteurs  et  des  jxens  de  goût 
de  l'effet  produit  sur  leur  esprit  par  Touvrase  dont  on  veut  rendre  compte. 
Cette  enquête  préparatoire ,  nous  l'avons  faite  scrupuleusement;  mais  il  nous  a 
semblé  que  les  opinions  sur  la  CJiartreuse  de  Parme  étaient  fort  divisées  :  les 
uns  n'en  parlent  qu'avec  enthousiasme,  et  considèrent  cet  ouvrage  comme 
une  production  du  premier  mérite.  Il  ne  s'est  rien  publié,  disent-ils,  depuis 
longtemps,  de  plus  hardiment  conçu ,  ni  de  plus  ingénieusement  écrit.  Les 
autres  n'y  voient  au  contraire  qu'un  récit  souvent  embarrassé,  qui  manque  de 
gradations,  de  netteté,  de  cette  parfaite  ordonnance  des  évènemens  et  des 
scènes  qui  fait  qu'on  se  plaît  dans  un  récit  comme  dans  un  beau  site.  Il 
faudrait  être ,  disent-ils ,  plus  jeune  ou  peut-être  plus  vieux  d'un  siècle  pour 
bien  comprendre  ce  livre.  —  Il  y  a,  sans  doute,  un  terme  moyen  à  prendre 
entre  ces  deux  opinions  ;  il  faut  adopter  ce  qu'il  y  a  de  juste  et  rejeter  ce  qu'il 
y  a  d'exagéré  de  part  et  d'autre;  il  est  rare  qu'en  recueillant  franchement  les 
votes  du  public,  on  n'arrive  pas  à  la  connaissance  de  la  vérité. 

Mais ,  d'abord ,  avouons  qu'on  ne  saurait  manquer  d'être  fort  à  son  aise 

4. 


52  REVUE  DE  PARIS. 

pour  parler  d'un  livre  composé  par  un  homme  d'un  talent  avéré ,  qui  a  mar- 
qué au  coin  d'un  esprit  éminent  des  productions  nombreuses  aujourd'hui  et 
dont  la  collection  forme  une  lecture  des  plus  curieuses  et  des  plus  recherchées. 
En  supposant,  en  effet,  qu'une  dernière  production  ne  réalise  pas  complète- 
ment l'idée  qu'on  s'en  était  d'avance  formée  d'après  les  aînées ,  ou  bien  qu'on 
se  soit  vu  surpris ,  dérouté ,  et ,  comme  on  disait  autrefois ,  jyris  sans  vert  sur 
certains  points,  doit-on,  pour  cela,  hésiter  à  exprimer  sa  pensée  et  cacher  son 
opinion  sous  cette  dissimulation  polie ,  qui  tient  lieu  chez  tant  de  gens  de  sen- 
timent personnel  ?  Non ,  certes ,  et  la  franchise  est  en  pareil  cas  doublement 
indispensable  ;  car,  si  le  hasard  veut  qu'on  ait  touché  juste  et  qu'on  ait  réelle- 
ment mis  le  doigt  sur  les  taches  et  les  imperfections  d'un  ouvrage,  l'auteur, 
étant  doué  de  cette  supériorité  d'esprit  qui  admet  toutes  les  nuances  de  juge- 
mens,  vous  saura  meilleur  gré  de  l'avoir  justement  censuré  que  loué  mal  à 
propos.  Si,  au  contraire,  votre  jugement  tombe  à  faux,  votre  erreur  qui  n'est, 
après  tout ,  qu'un  certificat  de  ressemblance ,  n'a  point  de  conséquence  grave 
et  se  réfute  d'elle-même  dans  la  conscience  de  l'auteur  ;  un  simple  sourire  incré- 
dule en  fait  promptement  justice.  Tel  est  le  souverain  privilège  de  l'esprit;  il 
permet  et  encourage  en  quelque  sorte  la  discussion  et  l'examen  ;  il  donne  à 
ses  lecteurs  beaucoup  de  latitude  et  de  liberté  ;  la  médiocrité  seule  demande  à 
être  critiquée  avec  une  extrême  prudence. 

On  peut  faire  plus  d'un  reproche  à  la  Chai-treiise  de  Parme  :  la  manière  de 
raconter  de  l'auteur  est  étrange ,  elliptique ,  et  il  est  même  douteux  qu'il  soit 
avantageux  de  l'imiter.  Il  fait  entrer  ses  personnages  en  scène;  puis  une  fois 
introduits,  il  les  laisse  parler,  se  mouvoir,  se  conduire  à  leur  guise  et  sans  qu'il 
y  ait  de  sa  part  presque  aucune  participation  directe.  Celui-ci  entre,  cet  autre 
disparaît ,  et  les  entrées  ne  sont  pas  plus  justifiées  que  les  sorties.  Les  situations 
sont  indiquées  à  peine  ;  l'action  voltige ,  se  déplace ,  s'interrompt ,  coupe  sa 
marche,  et  tout  cela  au  hasard,  sans  motif  apparent ,  avec  l'intention  formelle 
d'éluder  le  point  où  elle  serait  tentée  de  se  cristalliser  en  scène.  Il  y  a  des  péri- 
péties à  chaque  page  et  presque  à  chaque  paragraphe ,  mais  ce  sont  des  éclairs 
qui  ne  font  que  passer.  On  se  surprend  plus  d'une  fois  à  se  demander  si  cette 
histoire  est  inventée,  ou  bien  si  elle  n'a  pas  été  prise  sur  le  fait,  calquée  fidèle- 
ment sur  la  réalité;  on  se  figure  tour  à  tour  rêver;  puis  assister  aux  choses, 
aux  évènemens  de  la  vie  ordinaire;  on  est  à  la  fois  dans  le  positif  et  dans  l'im- 
possible. Ceci  tient  peut-être  à  la  manière  de  l'auteur,  qui  est  naturellement 
compliquée ,  laborieuse  même ,  sous  un  air  simple  et  négligé  ;  puis  aussi  au 
sujet,  au  cadre  qu'il  a  choisi. 

Tous  les  genres  de  littérature  ont  leurs  règles  et  leurs  principes  dont  il  n'est 
guère  permis  de  s'écarter,  parce  qu'ils  ont  été  posés  par  le  public  lui-même 
qui  a  traduit  son  goût  par  certaines  vérités  devenues  proverbes.  Si  donc  on 
laisse  de  côté  tout  ce  qu'on  a  pu  écrire  de  nos  jours,  pour  ennoblir,  sanctifier, 
agrandir  et  en  même  temps  déformer  le  roman,  on  peut  dire  qu'une  des  lois 
les  plus  vieilles  et  les  plus  essentielles  du  genre ,  est  d'attacher,  de  bercer  l'es- 


REVDE  DE  PARIS.  53 

prit,  de  lui  communiquer  ce  je  ne  sais  quoi  de  tendre  et  d'indolent  qui  fait 
qu'on  oublie  les  fatigues  de  la  vie ,  que  la  chaîne  pesante  des  soucis ,  des  calculs 
est  brisée,  et  qu'on  devient  pendant  quelques  heures  citoyen  d'une  planète 
nomade  qui  se  balance  dans  l'air  comme  l'île  de  Laputa  dans  Gulliver,  et  où 
tout  est  disposé ,  préparé  d'avance  pour  devenir  le  paradis  des  sens  et  l'enchan- 
tement de  l'esprit. 

Les  bons  romanciers,  ceux  qui  ont  su  graver  leur  souvenir  non-seulement 
dans  la  pensée  des  hommes  profonds  et  réfléchis,  mais  aussi  souvent  dans  les 
plus  simples  esprits,  la  mémoire  des  bonnes  gens  et  le  cœur  des  petits  enfans , 
se  sont  en  général  appuvés  sur  deux  principes  qui  forment  la  base  éternelle  de 
toute  la  machine  intellectuelle  et  sensitive.  Us  se  sont  alternativement  servi  de 
la  réalité  et  de  la  fiction  ;  ils  ont  emprunté  à  la  première  ses  lignes  exactes  et  ses 
points  de  vue  sévères ,  à  la  seconde  ses  nuances  variées  et  ses  teintes  lummeuses  ; 
ils  ont  fondu  dans  leurs  œuvres  ces  deux  élémens,  de  manière  à  offrir  un  ali- 
ment simultané  au  terrestre  et  à  l'idéal ,  à  l'ame  et  à  la  bete  ;  l'une  a  été  attachée 
par  la  vraisemblance  et  la  fidèle  reproduction  des  choses,  l'autre  flattée  par  le 
charme  et  la  séduction  du  mensonge.  Il  n'est  guère  permis  à  l'inventeur  d'iso- 
1er  ni  de  séparer  ces  deux  principes  :  s'il  veut  s'affranchir  entièrement  de  l'élé- 
ment terrestre,  il  court  le  risque  de  se  perdre  dans  les  nuages  et  les  espaces; 
d'un  autre  coté,  vouloir  être  trop  vrai,  s'en  trop  rapporter  à  la  lettre  authen- 
tique des  évènemens  et  des  choses ,  a  bien  aussi  son  coté  dangereux  ;  cela  conduit 
à  la  sécheresse,  à  l'incohérence,  puis  à  cette  invraisemblance  dont  parle  Boi- 
leau,  qui  résulte  du  trop  de  vérité.  Le  talent  du  romancier  est  de  savoir  choisir 
et  tracer  sa  route  entre  ces  deux  extrêmes,  de  mentir  quelquefois  a  propos  vis- 
à-vis  de  la  vérité  et  de  se  montrer  véridique  à  l'égard  du  mensonge. 
Triais  il  arrive  souvent  aussi  qu'un  conteur,  un  inventeur  cache  sous  l'appa- 
.  rence  d'une  simplicité  presque  cherchée ,  de  grands  efforts  de  travail  et  de  pen- 
sée;  un  récit  absorbe  aisément  sous  une  surface  péniblement  nivelée  les  plus 
précieuses  ressources  de  l'esprit;  le  vulgaire  s'y  méprend  quelquefois,  ce  qui 
lui  est  présenté  en  fait,  à  l'état  d'essence ,  lui  semble  n'être  encore  qu'à  l'état 
de  germe.  Il  est  donc  surtout  nécessaire  de  se  placer  au  point  de  \ue  de  l'in- 
venteur, de  se  demander  ce  qu'il  a  voulu  faire,  on  peut  fort  bien  le  critiquer, 
mais  du  moins  d'après  son  dessein  et  sa  donnée.  Si  la  critique  est  quel- 
quefois chagrinante  et  importune,  c'est  assurément  lorsqu'elle  censure  un 
écrivain  en  dehors  ou  à  côté  de  ce  qu'il  a  voulu  faire ,  et  lui  adresse  des  repro- 
ches qu'il  ne  mérite  pas ,  et  non  ceux  qu'il  sent  lui-même  avoir  mentes.  D  ail- 
leurs, il  est  bien  rare  qu'en  prenant  un  écrivain  de  mérite  sur  la  ligne  même 
de  son  invention,  on  puisse  le  critiquer  d'une  façon  absolue ,  dépasser  l'épi- 
derme  de  son  sujet  pour  aller  jusqu'au  cœur  de  son  talent.  Il  a  pu  quelquefois 
se  laisser  séduire  par  une  donnée  dont  il  n'a  prévu  les  difficultés  et  les  obstacles 
qu'à  l'heure  même  de  l'exécution ,  et  lorsqu'il  ne  pouvait  plus  en  désabuser  son 
imagination  sans  la  désespérer  et  la  refroidir;  mais  après  tout,  l'accent   le 
cachet,  le  caractère  lui  reste  toujours.  Il  y  a  bien  du  charme  encore,  et  des 


54  AEYUE  DE  PARIS. 

sujets  infinis  d'analyse  dans  les  torts  d'un  écrivain  supérieur  comme  dans  tes 
égaremens  d'une  femme  adorée,  ou  pour  mieux  dire,  il  n'y  a  jamais  de  part 
et  d'autre  que  des  torts  relatifs ,  et  ce  qui  est  pour  tel  lecteur  un  sujet  de  blâme 
ou  de  regret,  devient  pour  un  autre  précisément  le  coté  par  lequel  il  adore  et 
s'attaclie.  Tel  est  le  sort  de  tous  les  livres  qui  marquent  dans  l'opinion  du  pu- 
blic, et  c'est  en  ce  moment  celui  de/a  Cliartrctise  de  l'aiwe. 

L'auteur  nous  semble  avoir  eu  pour  but  de  raconter  une  histoire  pm'ement 
italienne,  qui  put,  au  besoin,  donner  un  démenti  à  tout  ce  qu'on  a  écrit  de 
ridicule  ou  de  faux  sur  l'Italie,  de  composer  enfin  un  roman  tel  qu'il  n'y  eût 
pas  un  trait ,  ime  scène ,  un  passage ,  un  détail  de  mœurs  (jui  ne  put  être  avoué 
par  le  vrai  sentiment  et  le  caractère  italien.  Certes,  si  jamais  auteur  français 
fut  apte  à  surmonter  les  difficultés  d'un  pareil  sujpt ,  c'est  bien  celui  dont  nous 
nous  occupons;  on  sait  s'il  connaît  l'Italie  à  fond,  s'il  en  a  fait  une  étude  de 
choix  et  de  préférence.  Est-il  besoin  de  rappeler  ici  ses  titres,  d'invoquer  les 
pages  du  plus  original  et  du  plus  spirituel  des  touristes ,  restées  toujours  jeunes 
et  nouvelles  comme  le  sentiment  qui  les  dicta?  IMais  quelles  que  soient  les  res- 
aources  de  l'esprit ,  il  est  tel  terrain  semé  d'obstacles  et  d'inégalités  sur  lequel  il 
est  toujours  désavantageux  de  se  placer.  Toutes  les  aventures  ne  sont  pas  éga- 
lement dignes  d'être  racontées,  toutes  les  figures  ne  méritent  pas  les  lionneurs 
du  portrait.  Si  do^ic  on,  se  place,  en  lisant  la  Chartreuse  de  l'arme ,  au  point 
de  vue  de  l'auteur,  on  trouvera  peut-être  dans  le  sujet  lui-même  la  raison  des 
repro(^hes  qu'on  serait  tenté  d'adresser  au  livre;  on  reconnaîtra  qu'il  est  impos- 
sible d'avoir  tort  de  meilleure  grâce,  avec  plus  détalent,  de  finesse  et  même  de 
logique,  et  qu'enfin  c'est  le  point  de  vue  qui  a  tort,  mais  non  l'auteur. 

Voici  le  sujet  en  deux  mots  : 

La  se  iie  se  ])asse  dans  une  petite  cour  d'Italie ,  en  181G.  Le  héros  se  nomme 
Fabrict'  del  Dongo;  il  s'échappe  du  château  de  son  père,  qui  est  situé  sur  le 
lac  de  Corne ,  pour  aller  se  battre  avec  les  Fi'ançais  à  Waterloo.  A  son  retour, 
la  duciiesse  Sanseverina,  sa  tante,  devient  amoureuse  de  lui;  le  comte Mosca , 
premier  ministre,  est,  de  son  côté,  éperdument  amoureux  de  la  duchesse. 
Fabrice,  à  son  tour,  tue  en  duel  un  acteur  nommé  Giletti,  parce  qu'il  désire 
posséder  itne  actrice  nommée  Marietta,  qui  est  la  maîtresse  de  ce  Giletti.  Cette 
mort  devient  l'événement  principal  du  récit  :  Fabrice  est  emprisonné  dans  une 
citadelle  où  il  trouve  la  fille  du  gouverneur,  Clélia  Conti,  qu'il  aime  et  dont  il 
est  hieatùt  aimé.  Fabrice  se  procure  une  échelle  de  corde  et  se  sauve  de  la  cita- 
delle connue  Alexandre  Farnèse,  depuis  le  pape  Paul  III,  se  sauva  du  fort 
Saint-Ange  à  llon'ie.  Clélia  Conti  se  marie  et,  bien  que  mariée,  entretient  une 
liaison  avec  Fabrice ,  qui  devient  archevêque.  Après  mille  évènemens,  des  com- 
plots, des  intriiiues  de  toutes  sortes,  Fabrice  se  fait  chartreux  et  meurt,  au 
bout  d'un  an  ,  (\u  chagrin  que  lui  cause  la  mort  d'un  lils(pii  est  né  de  son  union 
avec  Clélia  Conti;  celle-ci  est  morte  avant  lui,  et  la  duchesse  Sanseverina  ne 
survit  que  peu  de  tem|)s  à  son  neveu  Fabrice  qu'elle  n'a  pas  cessé  d'aimer  pas- 
sionnément. Il  faut  mêl  r  à  cette  histoire  des  personnages  de  second  plan,  très 


REVUE  DE  PARIS.  55 

nombreux  et  très  variés,  le  ministre  de  la  justice  Rassi ,  le  poète  Ferrante  Palla, 
la  cantatrice  Faiista ,  la  favorite  Raversi ,  et  beaucoup  d'autres  figures  qui  ne 
sont  qu'ébauchées  ou  indiquées. 

Même  à  travers  cette  froide  analyse,  on  peut  déjà  deviner  peut-être  à  com- 
i)ien  de  hasards  et  de  vicissitudes  ce  roman  est  soumis.  11  faut  quelquefois  faire 
une  étude  particulière  des  situations  et  des  personnages,  les  étudier  au  micro- 
scope. Rien  ne  parait  se  correspondre  dans  ce  drame  aventureux;  les  acteurs 
s'interpellent,  s'aiment,  se  brouillent,  se  rapprochent,  sans  même  avoir  l'air 
de  s'être  regardés.  L'auteur  dira  que  telles  sont  les  mœurs  et  les  allures  ita- 
liennes; que  dans  ce  pays  à  la  fois  si  raisonnable  et  si  fou,  où  Ton  trouve  à 
chaque  nouvel  état  un  nouveau  centre  de  civilisation ,  les  affaires  se  traitent 
ainsi;  que  les  actions  n'ont  pas  [)lus  de  logique  apparente,  les  jugemens  et  les 
sentimens  plus  de  durée  ni  de  profondeur,  ^[ais  à  cela,  nous,  pauvres  lecteurs 
qui  ne  connaissons  peut-être  pas  l'Italie,  nous  pouvons  lui  répondre,  à  notre 
tour,  que  nous  comptions  sur  un  roman  et  non  sur  l'Italie,  et,  par  là,  nous 
serions  conduits  peut-être  à  cette  question  :  Un  roman  purement  italien  ,  aussi 
lidèle,  aussi  conforme  aux  lois  et  aux  conventions  des  pays,  qu'a  pu  l'écrire  l'au- 
teur de  Rome,  tapies  et  Florence,  est-il  possible,  oui  ou  non? 

Chaque  pays,  en  fait  d'art,  a  ses  productions  qui  lui  sont  propres,  certaines 
tacultés  de  sol  et  de  terroir,  si  Ton  peut  dire ,  qui  se  trouvent  en  rapport  di- 
rect avec  l'influence  du  climat  et  le  tempérament  national.  Quelle  terre  est, 
sous  ce  rapport,  plus  riche  et  plus  favorisée  que  l'Italie?  N'est-elle  pas  destinée 
à  conserver  éternellement  l'exclusif  enfantement  de  certaines  organisations  d'é- 
lite ,  le  type  divin  de  certains  chefs-d'œuvre  ?  Les  vierges  de  Raphaël ,  les  Hé- 
rodiades  de  Léonard  de  'S'inci ,  les  anges  de  Canova ,  la  voix  de  David  et  de 
M""'  Pasta ,  tout  cela  n'est  et  ne  sera  peut-être  jamais  possible  qu'en  Italie.  La 
nature,  après  tout,  est  juste  et  sage,  même  dans  ses  idolâtries;  elle  peut  fort 
hien  privilégier  un  climat,  sans  pour  cela  lui  tout  accorder,  sans  épuiser,  en  sa 
faveur,  sa  corne  d'abondance.  On  conçoit  même  qu'un  pays  ait ,  comme  ses  ha- 
bitans ,  les  défauts  de  son  caractère  :  si  le  ^lidi  représente  l'abandon ,  la  variété, 
le  bonheur,  il  faut  bien  que  le  Nord  ait  aussi  quelques  avantages.  Le  Nord  où  les 
contrées  moyennes  répondent  à  la  maturité  de  l'âge,  a  ses  impressions  profondes 
ft  mélancoliques;  le  Midi  qui  répond  à  la  jeunesse,  à  ses  allures  d'aimer,  libres 
et  fougueuses ,  a  ces  passions  rapides  qui  fournissent  leur  carrière  d'un  bond  et 
d'une  seule  attaque,  les  impressions,  les  mœurs  de  la  Chartreuse  de  Parme. 

On  n'aime  souvent  qu'à  trente  ans  ou  même  à  quarante;  ce  n'est  qu'à  un 
certain  âge  et  lorsqu'on  a  pu  approfondir  la  vie  qu'on  est  capable  d'approfondir 
aussi  les  sentimens.  L'Italie  n'a  jamais  eu  trente  ans;  elle  restera  toujours  jeune 
connue  certains  caractères  à  la  fois  enfans  et  sexagénaires.  Pour  mille  raisons 
qu'on  devine ,  le  climat ,  le  caractère ,  le  défaut  d'ambition ,  de  commerce ,  de 
vanité,  l'interdiction  politique  surtout  qui  rétrécit  les  cœurs,  elle  conçoit  l'a- 
mour d'une  certaine  façon  qui  est  fort  différente  de  l'amour  français.  Je  vous 
aime ,  vous  m'aimez;  tel  est,  en  général ,  le  résumé  de  toute  passion  italienne; 


56  REVUE  DE  PARIS. 

la  passion  à  Rome ,  à  Naples  ou  à  Florence ,  c'est  presque  toujours  le  désir;  or, 
désirer  n'est  pas  aimer.  Une  Française  ou  une  Anglaise  dira  :  M'aimerez-vous  ? 
Voilà  un  roman  tout  trouvé.  Une  Italienne  dit  tout  simplement  :  Aimez-moi  ; 
le  roman  est  déjà  fini.  Il  y  a  trop  de  bonheur  ou  de  chances  de  bonheur  dans 
les  mœurs  italiennes  pour  comporter  ces  attentes ,  ces  retards ,  ces  fuites  et  ces 
perfidies  d'intérêt  qui  font  le  charme  et  l'attrait  des  vrais  romans.  On  sent  trop 
bien  d'avance  que  les  acteurs  ne  courront  jamais  que  de  petits  dangers,  ou  bien 
s'ils  sont  par  hasard  en  butte  à  de  grandes  catastrophes,  elles  se  trouvent 
connue  allégées,  égayées  d'avance  par  la  bonne  humeur  et  la  philosophie  des 
personnages.  Le  inalheur  est  à  peu  près  indispensable  aux  fictions  et  aux  récits, 
car  du  moment  où  un  héros  de  roman  commence  à  être  heureux ,  on  peut  dire 
que  le  lecteur  cesse  de  l'être. 

Affirmer  que  l'Italie  ne  produira  jamais  de  romanciers,  ce  serait  assurément 
aller  trop  loin.  Comment  prévoir,  en  effet,  ce  que  la  nature  peut  faire,  sous 
quel  ciel  il  lui  plaira  de  faire  éclore  tel  ou  tel  grand  génie  qui  triomphera  par 
sa  supériorité  de  tous  les  obstacles  de  tempérament  ou  de  climat?  Mais,  sans 
tenir  compte  des  supériorités  éventuelles  qui  sont  nécessairement  mises  hors  de 
cause,  on  peut  fort  bien  remarquer  que  le  sol  italien  n'est  pas  favorable  au  roman, 
peut-être  parce  qu'il  est  éminenunent  favorable  à  la  peinture,  à  la  sculpture,  à 
la  nuisique ,  à  tous  les  arts  qui  demandent  de  l'instinct  et  de  la  spontanéité.  Un 
roman  se  compose  nécessairement  d'une  certaine  dose  de  vie  réelle;  or,  en  Italie, 
il  y  a  fort  peu  de  vie  réelle  ou  du  moins  de  vie  d'intérieur.  Presque  tous  les 
cœurs  sont  à  jour ,  les  têtes  aussi  ;  les  romans  qui  s'y  feront  seront  forcés  de  se 
passer  de  cœur ,  le  mot  cœur  est  pris  ici ,  bien  entendu ,  dans  le  sens  de  prolon- 
gement de  passion ,  de  durée  de  sentiment ,  tout  ce  qui  produit  les  péripéties 
d'attention ,  les  palpitations  d'attente  et  de  surprise. 

On  pourrait  citer  un  grand  nombre  de  romans  qui  doivent  être  regardés 
comme  à  peu  près  impossibles  en  Italie;  Werther,  Clarisse  Harlowe,  Grandis- 
son,  Marianne,  Paul  et  Virginie,  René ,  Adolphe,  et  même  des  récits  moins 
tristes ,  mais  qui  exigent  un  contre-poids  de  vanité  politique  ou  sociale  tels  que 
Tom-Jones  et  Gil  Blas.  IS'ous  citerons  même  un  autre  roman  plus  moderne, 
moins  consacré,  mais  non  moins  recherché  peut-être.  Rouge  et  Noir.  Une  pro- 
duction pareille  pourrait-elle  s'acclimater  ailleurs  que  sur  le  sol  français  et 
même  au  milieu  des  mœurs  et  des  pensées  qui  aboutissent  à  un  centre  tel  que 
Paris?  Est-il  un  héros  de  roman  plus  étrange  et  en  même  temps  plus  attachant 
que  ce  .Tulien  Sorel,  ce  petit  paysan  qui  a  tant  d'imagination,  d'orgueil,  de 
chances  personnelles  de  tourmens,  ce  qui  manque  à  Fabrice  del  Dongo?  Cha- 
que chapitre  déroule  en  quelque  sorte  un  pli  nouveau  de  ce  jeune  cœur  pétri 
d'xmiour  et  d'ambition.  La  lutte  entre  le  lecteur  et  le  héros  est  éternelle,  on  le 
sent  dès  les  premières  pages ,  et  de  là  naît  l'intérêt  du  livre.  Mais  irez-vous  cher- 
cher parmi  les  dames  de  PSaples  ou  de  Rome  une  madame  de  Rénal  ou  une 
Mathilde  de  la  Mole?  Cette  pauvre  Italie  si  franche  et  si  bonne  a-t-elle  seule- 
ment l'idée  de  ces  orgueilleuses  passions  qui  se  développent  et  s'étendent 


REVUE  DE  PARIS.  57 

avec  Une  sagacité ,  des  gradations  que  la  complication  des  mœurs  comporte 
seule? 

Transplantez  cette  histoire  en  Italie ,  placez  ces  personnages ,  ces  situations , 
au  milieu  des  passions  unies  et  des  sensations  adolescentes,  sur  cette  terre  où 
l'amour  n'est  presque  qu'un  jeu,  une  félicité  toute  sensuelle,  vous  vous  privez 
nécessairement  d'un  grand  mobile  d'intérêt.  Ces  indécisions,  ces  contrariétés, 
ces  mouvemens  tortueux  et  irréguliers  que  vous  placiez  naguère  dans  la  pein- 
ture du  cœur,  il  vous  faut  maintenant  les  appliquer  à  l'action,  car  l'Italie  est 
bien  plutôt  agissante  que  sentimentale  et  réfléchie.  Fabrice  del  Dongo  est  prêtre 
comme  Julien  Sorel;  il  est  jeune  et  amoureux  comme  lui;  mais  voyez  la  diffé- 
rence des  caractères  !  Fabrice  aime  rarement ,  mais  il  aimerait  qu'on  ne  le  croi- 
rait pas;  tandis  qu'au  moment  même  où  Julien  jure  qu'il  n'aime  pas,  on  sent 
fort  bien  qu'il  aimera;  le  lecteur  le  dément,  tant  il  est  wal  qu'on  gagne  tou- 
jours beaucoup  à  pouvoir  caractériser  ses  personnages.  Il  y  a  plusieurs  femmes 
réunies  dans  Mathilde  de  la  Mole,  la  vaniteuse,  l'amante,  la  protectrice,  la 
dédaigneuse,  l'affligée,  la  pénitente:  le  caractère  existe;  mais  dans  Clélia  Conti, 
il  n'y  a  qu'un  accent,  une  surface,  et  par  conséquent  pas  de  caractère  :  c'est  la 
voix  de  la  jeunesse  qui  appelle  l'amour,  c'est  un  cœur  tel  que  le  climat  le  pro- 
duit, un  fruit  qui  tombera  de  la  branche  dès  qu'il  sera  mùr.  Obéissez  aux  lois 
et  aux  conditions  essentielles  de  votre  sujet ,  ne  faites  point  de  sacrifice  à  cer- 
taines conventions  ;  privez-vous  de  ces  invraisemblances  que  la  majorité  des 
lecteurs  vous  pardonnerait  assurément,  mais  que  votre  propre  goût  repousse, 
vous  serez  \Tai  dans  ce  cas-là ,  fidèle  à  votre  point  de  vue ,  authentique ,  pure- 
inent  italien ,  mais  vous  ne  serez  pas  romanesque. 

On  peut  donc  dès  à  présent  apprécier  la  valeur  et  l'importance  des  reproches 
qu'il  est  permis  d'adresser  à  la  Chartreuse  de  Parme.  Les  reproches  d'incohé- 
rence et  d'irrégularité  que  quelques  personnes  ont  adressés  à  l'ensemble  du 
livre  peuvent  être  exprimés  d'autant  plus  sincèrement  que  l'auteur  les  a  devi- 
nés, qu'il  les  a  cherchés  peut-être.  Le  talent  de  l'auteur  de  Rouge  et  yoir  incline 
principalement  vers  l'idolâtrie  de  la  réalité;  du  moment  où  il  entre  dans  une 
époque  ou  une  contrée  quelconque ,  on  sent  qu'il  tient  avant  tout  à  en  réfléchir 
les  moindres  détails,  à  réunir  les  plus  subtils  fragmens  de  mœurs  et  de  parti- 
cularités locales.  Il  ne  faut  cependant  pas  que  ce  scrupule  consciencieux  soit 
poussé  ti-op  loin  ;  l'indépendance  du  style  et  de  la  pensée  en  souffrirait  à  la 
longue.  Tse  travailler  que  pour  le  commun  des  lecteurs,  ce  public  peu  délicat 
qui  consomme  et  qui  paie ,  est  un  grave  défaut  sans  doute ,  et  on  n'en  voit  que 
trop  bien  la  suite  funeste  dans  plus  d'une  réputation  actuelle;  mais,  d'un  autre 
côté,  ne  travailler  que  pour  soi,  pour  ses  prédilections  et  ses  amours,  a  bien 
aussi  son  désavantage.  On  tombe  souvent  alors  dans  le  maniéré,  l'entortillé; 
on  risque  même  quelquefois  de  n'être  qu'imparfaitement  compris;  le  style  de- 
vient léché,  gratté,  comme  disent  les  peintres,  l'inspiration  première  manque 
de  hardiesse  et  l'exécution  de  franchise. 

Dernièrement ,  un  écrivain  qui  compose  lui-même  des  histoires  bien  popu- 


58  REVUE  DE  PARIS. 

laires  et  bien  attachantes,  disait  à  l'auteur  de  Ja  Charireiise  de  Vanne  :  «  A  la 
prochaine  édition  du  livre,  j'ôterais  ce  mot  de  l'uiwc,  il  rapetisse  l'action,  fait 
du  roman  le  récit  d'une  province  particulière,  et  le  circonscrit  dans  un  cercle 
trop  restreint  de  mœurs  et  d'habitudes.  »  Le  conseil  pouvait  être  poussé  plus 
loin  encore  :  on  pouvait  engager  l'auteur  à  rayer  non-seulement  le  mot  Panne 
du  livre  présent,  mais  même  le  mot  Italie  du  livre  à  venir.  Il  ne  s'agirait  alors 
rien  moins  pour  lui  que  de  se  placer  dans  cette  vaste  arène  poétique  oîi  il  n'y  a 
plus  de  limites  de  moeurs,  de  lois  ni  de  conventions,  où  le  poète  crée  tout, 
même  le  terrain  et  la  contrée  de  ses  personnages.  Shakspeare  a  presque  tou- 
jours usé  de  ce  grand  privilège  ;  il  a  souvent  emprunté  à  l'Italie  ses  légendes  et 
ses  chroniques,  mais  Othello,  Jago,  Romeo,  ^Mercutio,  ne  sont  pas,  à  propre- 
ment parler,  plutôt  Véronais  ou  Vénitiens  que  Grecs,  Orientaux,  Anglais,  Al- 
lemands ou  Espagnols.  Peut-être  l'auteur  de  la  Chartreuse  de  Parme ,  qui  était 
bien  digne  d'ailleurs  de  prendre  cette  licence ,  eiît-il  gagné  à  appeler  simple- 
ment ses  personnages  le  ministre,  la  duchesse,  la  favorite,  le  prince,  Clélia  , 
Fabrice,  etc..  I\ien  de  mieux  alors,  nous  voguions  en  pleine  fiction,  et  nous 
ne  comptions  plus  que  sur  cette  réalité  de  convention  que  la  muse  du  poète 
donne  même  à  ses  plus  idéales  créations.  L'Italie  réelle  fournira  sans  peine,  je 
crois,  matière  à  une  scène  en  forme  d' imbroglio,  à  une  comédie-proverbe,  ou 
même  à  une  nouvelle  sans  perspective,  sans  profondeur,  où  les  personnages  ne 
feront  qu'effleurer  l'action  ;  mais  elle  ne  saurait  fournir  matière  à  un  roman  dé- 
veloppé, suivi,  tel  que  hi  Chartreuse  de  Parme,  sans  que  la  disette  de  passions,- 
la  transparence  des  pensées,  le  défaut  d'unité,  toutes  choses  inhérentes  au 
pays,  ne  s'y  fassent  plus  d'une  fois  sentir. 

Mais  n'est-il  pas  temps  de  laisser  de  côté  une  critique  sur  laquelle  nous  n'a- 
vons si  vivement  insisté  que  parce  qu'il  nous  a  paru  bien  sijnple  et  bien  facile , 
dans  le  cas  où  l'auteur  y  ferait  droit,  de  la  faire  disparaître  au  prochain  Hvtc? 
Rendons  enfin  pleine  et  entière  justice  aux  mérites  et  aux  qualités  d'un  ouvrage 
qu'un  seul  esprit  était  peut-être  capable  de  concevoir  et  d'exécuter  aujourd'hui. 
On  ne  pourrait  guère  tirer  un  plus  brillant  parti  d'ime  donnée  que  nous  per- 
sistons à  croire  imparfaite,  pour  ne  pas  dire  imprudente.  Comment  ne  pas 
reconnaître,  en  effet ,  inie  touche  vraiment  supérieure  dans  plusieurs  passages 
du  livre  où  tant  de  traits  brillans  étincellent  comme  des  diamans  sur  un  fond 
un  peu  ténébreux?  Parler  de  l'esprit  de  l'autein-,  c'est  à  présent  presque  un  lieu 
commun,  on  connaît  sa  profondeur  et  sa  délicatesse.  Il  y  a  même  dans  son 
esprit  (ce  qui  prouve  sa  force)  des  qualités  presque  contradictoires;  une  sen- 
sibilité cachée,  un  be.soin  d'effusion  se  joignent  en  lui,  par  un  singulier  accord, 
à  une  observation  hahituellement  satyrique  et  mordante.  Au  moment  où  on  le 
croit  prêt  à  persifler  son  action ,  il  s'y  rattache  tout  à  coup  par  un  de  ces  mots 
du  cœur  qui  peut-être  ont  besoin,  pour  être  bien  appréciés,  des  brusqueries  de 
détails  qui  les  entourent.  Personne  n'excelle  connue  l'auteur  de  llouge  et  Noir, 
à  placer  à  propos  un  de  ces  traits  imprévus  qui  reconquièrent  le  lecteur,  pré- 
cisément au  moment  où  il  allait  se  décourager.  Il  se  donne  tout  entier  à  son 


RENTE  DE   PARIS.  59 

récit,  au  point  qu'on  oublie  parfois  qu"il  y  ait  un  auteur  derrière  Taction.  11 
n'y  a  véritablement  que  les  inventeurs  de  premier  ordre  qui  puissent  an-iver  à 
ce  point  de  dc'sintéressement,  à  comprimer  avec  tant  de  fermeté  leur  style  et 
leurs  pensées.  Vn  écrivain  inbabile  ou  secondaire  plait  et  fascine  dès  les  pre- 
miers chapiti-es,  mais  la  satiété,  Taffadisseinent,  arrivent  bien  vite;  on  distingue 
le  vrai  romancier  à  cette  parcimonie  apparente  du  point  de  départ,  qui  ne  de- 
vient que  dans  le  feu  même  et  Tentraînement  de  l'action  ,  la  richesse  et  l'abon- 
dance. 

S'il  est  vrai  qu'on  soit  en  drnit  de  blâmer  l'ensemble  de  /.7  Cliarlrruse  de 
Parme,  peut-on  ne  pas  rendre  justice  à  la  conscience,  au  soin  attentif  qui  a 
présidé  à  sa  composition  ?  Voilà  qui  ne  peut  manquer  d'attirer  l'estime  et  la  dé- 
férence même  des  juaes  les  plus  sévères;  ils  admireront  cette  ap|)lication 
scrupuleuse  à  remplir  chaque  chapitre  de  pensées  et  de  faits;  on  peut  niciue 
dire  qu'il  y  a  eu  profusion  sur  ce  point,  et  que  le  livre  en  a  quelquefois  souf- 
fert, mais  n'est-ce  pas  là  im  défaut  qui  avoisine  et  constitue  presque  une 
qualité  que  cette  volonté  constante  de  tenir  en  haleine  l'attention  des  lec- 
teurs? Sans  doute,  les  esprits  paresseux  et  les  conceptions  indolentes  pourront 
se  plaindre  et  se  tourner  même  avec  regret  vers  certaines  productions  contem- 
poraines où,  loin  de  trouver  trop  d'idées  pour  chaque  chapitre,  on  serait  tenté 
plutôt  de  trouver  trop  de  chapitres  pour  une  idée.  Cela  pourra  bien  nuire  pour 
quelques  jours  au  succès  de  la  Charireuse  de  Parme;  les  femmes  de  chambre 
ou  même  les  femmes  qui  lisent  au  point  de  vue  de  leurs  femmes  de  chambre, 
ne  s'accommoderont  pas  aisément  de  cette  lecture  qui  exige  certains  frais  d'i- 
magination et  d'imprévu;  mais  l'auteur  aura,  pour  se  dédommager,  les  suf- 
frages des  gens  qui  lisent  pour  créer,  inventer  et  se  souvenir;  pour  lesquels  un 
livre  est  connue  un  morceau  de  nuisique,  une  trame  sur  laquelle  ou  brode  ses 
illusions,  ses  espérances  et  les  caprices  du  cœur;  la  fiction  est  la  musique  de 
l'ame ,  a  dit  Voltaire. 

Il  est  d'ailleurs  dans  Ja  Charireuse  de  l'arnye  des  passages  et  même  des  par- 
ties complètes  qui  nous  ont  paru  devoir  concilier  toutes  les  imauinations  et 
réunir  toutes  les  sympathies,  ^'ous  citerons  l'épisode  de  la  bataille  de  Vv  aterloo, 
à  laquelle  Fabrice  assiste  par  derrière.  On  ne  peut  guère  pousser  plus  loin  la 
vérité  du  récit;  on  se  croirait  j)arfois  sur  le  lieu  même  de  la  bataille.  Toute 
cette  description  sent  la  poudre  à  canon  ;  on  aperçoit  la  fumée ,  la  poussière  des 
escadrons;  on  entend  la  fusillade ,  le  galop  des  chevaux;  puis  cette  cantinière 
qui  parait ,  disparait ,  ces  échanges  de  chevaux ,  ces  dialogues  de  soldats  entre- 
mêlés de  bruits  de  mousqueterie.  C'est  là,  en  vérité,  un  tableau  tracé  de  main 
de  maître;  on  croirait  que  chaque  circonstance,  chaque  particularité  a  été 
recueillie  sur  les  lieux  mêmes  :  c'est  la  mosaïque  du  vrai.  Et  puis,  quelle  heu- 
reuse manière  de  faire  entrer  son  héros  en  scène  que  de  le  produire  en  quelque 
sorte  par  une  bataille ,  de  le  faire  passer  par  l'épreuve  de  la  poudre  et  des  balles , 
de  l'offrir  à  l'amour  tout  poudreux,  tout  noirci  !  Mais  il  est  dans  le  roman  un 
roman  tout  entier,  mieux  qu'un  épisode,  une  histoire  que  tout  le  monde  con- 


60  REVUE  DE  PARIS. 

naît  déjà ,  et  qui  ferait  seule  le  salut  du  li\Te ,  si  le  livre  avait  besoin  d'être  sauvé. 
On  devine  que  nous  voulons  parler  du  séjour  de  Fabrice  dans  la  citadelle,  cette 
évasion  si  pleine  d'intérêt  et  de  charme ,  à  laquelle  il  semble  que  tout  ait  été  sa- 
crifié. L'amour  lui-même  a  dicté  ces  pages  où  le  jeune  prisonnier  emploie  tant 
de  ruses  ingénieuses  pour  s'entretenir  avec  sa  maîtresse.  Clélia  Conti,  dont  le 
caractère  n'est  peut-être  pas  assez  franchement  dessiné  dans  le  reste  du  livre, 
prend  à  cet  endroit  une  expression  charmante  :  Clélia  représente  la  vraie  ten- 
dresse italienne  telle  que  l'a  peinte  Cimarosa  ;  elle  est  surtout  naturelle ,  et  ce  qui 
nous  semble  en  elle  pâle  et  indécis,  n'est  peut-être,  après  tout,  qu'une  prépa- 
ration nécessaire.  Cette  scène  de  la  citadelle,  si  touchante,  si  bien  graduée, 
intéresse  au  point  qu'on  est  presque  désespéré  de  l'évasion  de  Fabrice;  et  cette 
partie  du  livre ,  que  l'on  ne  saurait  trop  louer,  nous  ramène  encore  par  une 
pente  irrésistible  à  une  nouvelle  critique.  Dans  les  romans  ordinaires,  et  qui 
n'ont  souvent  d'autre  mérite  que  cette  sagesse  médiocre  qui  manque  à  celui-ci , 
on  tremble,  on  se  sent  agité,  s'il  faut  que  le  héros  soit  emprisonné;  ici,  au 
contraire ,  loin  de  former  des  vœux  pour  sa  délivrance ,  on  voudrait  au  con- 
traire pouvoir  le  retenir  prisonnier;  ce  qui  prouve  que  Fabrice  del  Dongo, 
même  au  milieu  de  ses  infortunes  et  de  ses  traverses ,  est  trop  heureux ,  trop 
protégé  par  l'auteur.  Je  le  voudrais  plus  froissé ,  plus  réellement  molesté  ;  je 
voudrais  enfin  qu'il  eût ,  ce  qu'il  eût  été  peut-être  impossible  et  invraisembla- 
ble de  lui  donner,  des  peines  de  cœur. 

iSous  avons  reproché  aux  caractères  de  n'être  pas  assez  emboîtés  les  uns  dans 
les  autres ,  d'agir  trop  souvent  comme  en  ô  parte ,  sans  se  connnuniquer  leurs 
desseins ,  sans  établir  de  relations  directes  entre  leurs  actions  et  leurs  démar- 
ches ;  mais ,  si  nous  détachons  de  cette  galerie  certaines  physionomies ,  que  de 
talent  et  de  variété  ne  trouvons-nous  pas  dans  leur  peinture!  La  véritable 
héroïne  du  roman  n'est  pas  Clélia  Conti  ;  c'est  la  duchesse  Sanseverina  qui 
dirige  toute  l'action ,  à  l'aide  de  la  passion  la  plus  attachante  et  la  plus  vraie  que 
puissent  faire  naître  la  tendresse  et  le  cœur  d'une  femme  adorée  de  toute  une 
cour,  d'une  beauté  éclatante,  mais  qui  sent  ses  charmes  décliner.  Nous  n'hési- 
tons pas  à  placer  la  duchesse  Sanseverina  au  premier  rang  des  caractères  que 
le  génie  du  roman  ait  eu  le  don  de  tracer;  peut-être  même  ce  caractère  est-il 
trop  profond  pour  une  Italienne.  La  durée  de  cet  amoiu",  les  intrigues  qui  s'y 
rattachent,  les  ressources,  les  faiblesses  qui  le  modifient,  tout  cela  représente 
une  des  plus  vastes  conceptions  de  sentiment  que  l'esprit  ait  la  faculté  d'em- 
brasser. Yoici  une  opinion  qui  aura  tout  l'air  d'un  paradoxe  ;  mais  il  nous 
semble  qu'il  y  a  des  œuvres ,  des  créations ,  qui  seront  encore  meilleures  dans 
vingt  ou  trente  ans  d'ici  qu'elles  ne  le  sont  aujourd'hui.  Elles  gagneront  à 
vieillir,  à  être  attendues,  comme  le  vin  ,  ou  mieux,  comme  certaines  peintures 
dont  le  temps  harmonise  les  couleurs.  Ainsi ,  je  ne  doute  pas  que,  vu  à  distance, 
un  caractère  conçu  et  développé  tel  que  celui  de  la  duchesse  Sanseverina  ne 
soit  longuement  conunenté ,  n'agisse  fortement  sur  cette  lecture  de  souvenir, 
qui  consacre  surtout  les  œuvres  à  part ,  et  que  j'appellerais  volontiers  l'avenir 


REVUE  DE  PARIS.  61 

de  la  sensation.  Il  y  a  des  livres  qui  ne  donnent  pas  d'ombre ,  d'autres ,  au  con- 
traire, qui  se  rédéchissent  éternellement  dans  les  loisirs  et  les  rêves.  On  lit  sou- 
vent autant  par  la  mémoire  que  par  les  yeux  ;  on  lit  comme  on  aime.  Il  y  a  des 
li>Tes  qu'on  séduit  et  qu'on  possède  dans  l'espace  d'un  jour  ;  d'autres ,  au  con- 
traire ,  pour  la  conquête  desquels  il  n'est  pas  trop  de  l'attention  de  toute  la  vie. 
Mais  il  ne  faut  pas  cependant  trop  compter,  surtout  en  France,  sur  la  persévé- 
rance et  la  faculté  crisiaUisante  des  lecteurs;  il  ne  faut  surtout  pas  imiter  ces 
chefs-d'œuvre  allemands  dont  l'interprétation  et  l'analyse  se  transmettent  d'une 
génération  à  une  autre,  comme  des  équations  irrationnelles. 

L'auteur  de  la  Chartreuse  de  Parme  semble  fuir  la  description,  et  cela  est 
bien  pardonnable,  si  l'on  songe  à  ces  histoires  d'à  présent  qui  n'ont  littérale- 
ment d'autre  but  que  de  clouer  des  tapisseries,  d'analyser  des  boiseries  et  des 
murailles,  et  d'épousseter  de  vieux  meubles.  Il  y  a  cependant  une  charmante 
description  du  lac  de  Corne,  dans  les  premières  pages  de  la  Chartreuse  de 
Parme ,  et  c'en  est  assez  pour  prouver  que  l'auteur  possède  à  un  très  haut  degré 
la  faculté  de  décrire.  On  peut  même  regretter  qu'il  n'en  ait  pas  fait  plus  souvent 
usage;  il  aurait  eu  cette  sobriété,  cet  à-propos  de  détails  qui  manquent  à  tant 
d'autres,  et,  de  plus,  sa  narration  eût  gagné  en  fraîcheur  et  en  variété.  Trop 
décrire  est  un  grand  défaut  sans  doute ,  mais  ne  pas  décrire  du  tout  en  est  un 
aussi  ;  le  récit  fait  alors  l'effet  d'un  théâtre  où  il  n'y  aurait  ni  toile ,  ni  décors. 
Il  y  a  d'ailleurs  deux  genres  de  descriptifs  :  les  uns  décrivent  pour  avoir  le 
plaisir  de  décrire,  pour  maçonner,  jardiner  ou  herboriser  ;  d'autres ,  au  con- 
traire ,  décrivent  parce  que  le  récit  le  veut ,  parce  qu'il  faut  bien  un  fond  à 
toute  peinture ,  et  que  souvent ,  d'ailleurs ,  un  trait  de  nature  suffit  pour  pré- 
ciser ou  rehausserim  sentiment,  une  situation.  Les  plus  grands  poètes  ont 
eu  recours  à  ces  détails,  à  ces  échappées  de  nature  qui,  loin  de  nuire  à  l'en- 
semble, le  préservent  au  contraire  de  la  sécheresse.  J'ai  toujours  aimé  dans 
Macbeth  ce  passage  où  Duncan  fait  remarquer  qu'il  a  entendu,  en  entrant, 
chanter  les  oiseaux  qui  ont  fait  leur  nid  dans  les  frises  du  château.  Une  seule 
phrase,  un  mot,  deviennent  parfois  une  description  tout  entière;  mais  s'inter- 
dire même  la  vue  du  ciel  ou  de  la  verdure ,  ne  pas  faire  couler  un  seul  fleuve , 
briller  une  seule  fois  le  soleil ,  c'est  peut-être  bien  de  la  sévérité ,  et  il  ne  faut  pas 
que  les  débauches  du  style  moderne  engendrent  la  pruderie  ni  le  puritanisme. 

On  n'a  jamais  tant  parlé  de  style,  je  crois,  qu'aujourd'hui;  jamais  on  n'a 
engagé  tant  de  discussions  sur  un  sujet  qui  pourtant  en  comporte  si  peu.  Il  est 
bien  rare ,  en  effet ,  qu'on  n'ait  pas  à  peu  près  la  raison  du  style  de  chaque 
écrivain  dans  la  tournure  de  sa  pensée  et  le  genre  de  ses  compositions.  Cette 
esquisse  serait  donc  infailliblement  jugée  encore  plus  incomplète  qu'elle  ne  l'est 
au  fond ,  si  nous  ne  parlions  pas  un  peu  du  style  de  l'auteur  de  la  Chartreuse 
de  Parme;  quelques  mots  à  ce  sujet  sont  d'ailleurs  d'autant  plus  nécessaires, 
peut-être ,  qu'il  nous  a  semblé  qu'on  ne  s'entendait  guère  sur  cette  matière,  et 
qu'on  a  émis ,  particulièrement  sur  l'écrivain  dont  nous  nous  occupons ,  cer- 
taines assertions  qui  nous  ont  paru  étranges. 


'%2  REVUE  DE  PARIS. 

Pour  quelques  personnes,  l'auteur  de  la  Chartreuse  de  Parme ,  dont  on  ne 
conteste  d'ailleurs  ni  la  sagacité ,  ni  le  goût ,  ni  l'esprit ,  se  trouve  avoir  toutes 
ces  qualités,  moins  une,  celle  de  bien  écrire,  ou  du  moins  il  n'écrit,  dit-on, 
que  d'une  façon  imparfaite ,  étroite  ;  enfin ,  tranchons  le  mot ,  et  servons-nous 
du  ternie  adopté,  l'auteur  de  la  Chartreuse  de  Parme,  dit-on,  n'a  pas  de  style. 
Qu'entendez-vous  par  avoir  un  style?  Est-ce  écrire  d'une  façon  apprêtée, 
guindée,  souvent  emphatique;  chercher  ces  expressions  gourmandes,  qui 
s'épanouissent  au  détriment  de  l'ensemble,  s'étalent  orgueilleusement  comme 
des  pavots  dans  un  parterre?  S'il  est  \Tai  qu'avoir  un  style  consiste  à  oublier 
l'idée,  à  la  négliger  pour  pomponner  la  phrase,  pour  courir  après  les  termes 
ambitieux  et  collet  monté .  nous  avouons  que  l'auteur  de  la  Chartreuse  de 
Parme  n'a  pas  de  style ,  et  nous  l'en  félicitons  sincèrement. 

D'autres  accusent  son  langage  d'être  rétrograde,  effacé,  r«Hfu'r(>ii  ;  on  a  dit 
que  l'auteur  de  la  Chartreuse  de  Parme  est  de  l'école  de  Voltaire.  On  ne  sau- 
rait trop  s'élever  contre  ces  phrases  de  convention  qui  ont  l'air  de  cacher  de 
grandes  idées  et  qui  au  fond  ne  prouvent  rien.  Nous  prierons  donc  qu'on 
veuille  bien  nous  expliquer  ce  qu'on  entend  par  l'école  de  Voltaire.  Est-il  \Tai 
que  Voltaire  ait  une  école ,  et  le  caractère  de  son  esprit ,  sa  variété ,  sa  pétulance, 
son  originalité  satirique,  ne  sont-elles  pas  juste  l'opposé  de  cette  assertion .^ 
Ensuite ,  si  l'on  voulait  étalilir  un  parallèle  ou  même  quekfues  liens  de  parenté 
entre  la  pensée  de  Voltaire  et  celle  de  l'auteur  de  Konr/e  et  yoir,  on  trouverait 
peut-être  qu'il  n'\'  a  rien  de  moins  parent  que  ces  deux  esprits-là;  que  ce  que 
l'un  a  laissé,  il  l'a  produit  en  s'ahandonnant  et  souvent  en  se  jouant,  que  l'autre 
au  contraire  produit  presque  toujours  avec  préméditation ,  après  des  calculs 
et  des  efforts.  Du  reste,  il  ne  saurait  être  ici  question  d'établir  un  rappro- 
chement entre  deux  hommes  dont  le  nom  et  le  mérite  n'ont  vraiment  rien  qui 
puisse  se  comparer;  il  s'agit  seulement  d'un  fait  de  naturel  littéraire,  s'il  est 
permis  de  le  dire  ;  il  s'agit  surtout  de  combattre  encore  une  fois  ce  penchant 
inhérent  à  l'esprit  français,  et  contre  lequel  Voltaire  lui-même  s'est  si  souvent 
élevé,  qui  consiste  à  placer  une  époque  sur  le  terrain  d'une  autre  époque,  à  res- 
susciter les  morts  et  à  en  faire  un  sujet  d'abaissement  pour  les  vivans. 

Résumons  en  quelques  lignes  ces  fugitives  observations  sur  le  nouveau  livre 
de  l'auteur  de  liouge  et  ^oir.  Doit-on  regarder  la  Chartreuse  de  Parme  comme 
ain  livre  complet,  et  qui  puisse  convenir  à  toutes  les  intelligences?  Nous  ne  le 
pensons  pas  :  le  sujet  ne  le  comportait  guère,  et  il  serait  peut-être  nécessaire 
de  faire  un  cours  préalable  des  moeurs  et  des  passions  italiennes  pour  en  bien 
sentir  tout  le  mérite.  Mais,  quoi  qu'on  en  puisse  dire,  la  Chartreuse  de  Pamxe 
n'en  est  pas  moins  un  des  livres  les  plus  remar{iuables  qui  aient  été  composés 
depuis  long-temps.  Cependant,  malgré  tout  son  mérite,  il  esta  regretter  que 
l'auteur  n'ait  fait  (ju'un  livre  d'anecdotes  et  de  galerie,  vm  roman  imbroqUo, 
lorsqu'on  était  en  droit  d'attendre  de  lui  un  livre  de  coeur  et  d'observation.  On 
>nepeut,en  effet,  oublier  qu'il  brille  au  premier  rang  des  écrivains  dont  les 
pas  sont  comptés  d'avance  dans  l'espérance  du  public.  Ses  productions ,  à  part 


REVUE  DE  PARIS.  63 

leur  intention  ou  leur  exécution,  portent  surtout  en  elles  un  cachet  de  con- 
science que  Ton  ne  saurait  trop  respecter.  On  n'y  entrevoit  nulle  part  la  trace 
d'une  préoccupation  de  métier,  ni  d'une  concession  marchande.  Cette  dignité 
de  l'écrivain,  devenue  malheureusement  une  des  exceptions  des  lettres  actuelles, 
suffirait  déjà  pour  assurer  à  la  Chartreuse  de  Panne  un  titre  d'éminente  supé- 
riorité. 

Puisse  l'auteur  être  encouragé  par  la  dette  d'admiration  et  de  sympathie  que 
le  public  acquittera  sans  doute  envers  lui  à  propos  de  ce  livre ,  à  ne  point  rester 
désormais  éloigné  si  long-temps  du  cliamp  de  la  publicité,  où  la  place  occupée 
par  son  esprit  restera  éternellement  vacante  !  Puisse-il  nous  être  bientôt  rendu 
avec  un  nouveau  livTe  écrit,  composé  sous  le  ciel  de  la  France,  d'après  nos 
mœurs  et  nos  pensées ,  car  rien  ne  remplace  pour  nous  les  fictions  et  les  contes 
empruntés  au  ciel  de  nos  passions  ou  même  au  berceau  de  nos  ridicules.  Nous 
sommes  intraitables  sur  ce  point-là ,  et  nous  voulons ,  par  suite  d'une  vanité 
nationale  qui  n'est  peut-être  pas  absolument  extravagante ,  que  l'imagination 
elle-même  ait  quelquefois  du  patriotisme. 

Abkould  Fkemv. 


BULLETIN. 


Les  ministres  intérimaires,  qui  se  sont  dévoués  au  service  du  pays  et  du  roi 
avec  un  si  loyal  désintéressement ,  n'ont  point  encore  de  successeurs ,  et  cepen- 
dant la  situation  politique  du  pays  n'est  pas  restée  la  même  depuis  huit  jours. 
IN'ous  avons  vu  le  désistement  du  maréchal  Soult,  la  tentative  d'un  cabinet 
centre  gauche  pur  sous  les  auspices  de  M.  Passy,  l'avortement  de  cette  combi- 
naison dû  à  quelque  mauvais  rêve  de  M.Dupin,  qui,  lundi  matin,  déclarait 
impraticable  ce  qu'il  trouvait  excellent  dimanche  soir,  de  nouvelles  lamen- 
tations sur  l'impuissance  de  tout  le  monde ,  et  l'impossibilité  de  toute  chose. 
Cette  série  d'insuccès  et  de  chutes,  qui  semble  inépuisable,  est  fort  triste;  elle 
jette  de  l'embarras  dans  les  affaires  et  de  la  déconsidération  sur  les  hommes; 
mais  au  moins  faut-il  dégager  de  tous  ces  fâcheux  contre-temps  quelques 
résultats  dont  l'évidence  puisse  servir,  en  quelque  chose ,  aux  solutions  que 
recevront  tôt  ou  tard  les  diflicultés  qui  nous  assiègent. 

Si  nous  disons  que  ce  qui  s'est  passé  cette  semaine  a  prouvé  que  nous  n'avions 
pas  tort  en  conseillant  au  centre  gauche  de  ne  pas  ambitionner  la  direction 
exclusive  des  affaires,  c'est  que  nous  avions  conscience  des  pétulantes  incartades 
de  M.  Dupin,  de  ses  indécisions,  de  ses  caprices,  dont  au  surplus  le  mécon- 
tentement de  la  chambre  et  du  public  l'a  sévèrement  puni.  On  ne  peut  conce- 
voir ([u'il  ait  pu  venir  à  l'esprit  du  procureur-général  de  la  cour  de  cassa- 
tion de  provoquer  lui-même  la  petite  conversation  parlementaire  de  mardi 
30  avril ,  et  de  prétendre  à  l'approbation  de  ses  collègues  en  venant  à  la  tri- 
bune expliquer  comment  il  avait  changé  d'avis  du  jour  au  lendemain,  parce 
que,  a-t-il  dit,  la  vuit  porte  conseil,  surtout  quand  il  s'agit  de  former  un 
cabinet,  et  comment  ce  changement  avait  tout  empêché,  tout  anéanti.  En 
vain  a-t-il  voulu  ériger  en  vertu  politique  cette  singulière  inconstance  d'esprit 
qui  aboutit  finalement  à  un  manquement  de  foi  ;  les  murmures  de  l'assemblée 
ont  du  l'avertir  qu'il  n'obtiendrait  pas  pour  cette  conduite  un  bill  d'indemnité. 
Il  fallait  voir  à  la  tribune  ]M.  Dupin  surpris  et  irrité  de  n'être  pas  accueilli  par 


F{EVUE   DE   PAUIS-  èfi 

la  chambre  comme  un  grand  citoyen ,  parce  qu'il  avait  reculé  devant  le  i)ou- 
voir  après  s'être  engagé  à  Faccepter,  et  quand  il  s'évertuait  à  répeler  qu'il  n'ap- 
partenait à  aucun  parti,  qu'il  n'avait  été  ni  des  221,  ni  de  la  coalition.  Cette 
manie  d'individualisme ,  cette  couardise  politique ,  cette  fureur  de  ne  marcher 
avec  personne  et  de  contrecarrer  tout  le  monde,  n'ont  ])as  fait  fortune.  D'ail- 
leurs, pendant  que  l'orateur,  à  la  tribune,  reproduisait  sa  théorie  de  la  présidence 
réelle,  et  parlait  de  son  appréhension  que  le  cabinet  centre  gauche  n'eût  pas 
la  majorité,  on  se  demandait  sur  plusieurs  bancs  de  la  chambre  si  c'étaient 
bien  là  les  véritables  motifs  qui  avaient  fait  agir  M.  Dupin ,  s'il  n'avait  pas  été 
entraîné  à  cette  nouvelle  palinodie  parce  qu'au  dernier  moment  il  n'avait  pu 
se  résoudre  à  sacrifier  sa  position  de  procureur-général  à  une  courte  apparition 
au  ministère,  parce  qu'il  avait  tremblé ,  s'il  faut  en  croire  ses  propres  indiscré- 
tions, à  l'idée  de  se  retrouver  après  six  mois  avocat  sans  causes.  Cette  raison 
est  peut-être  plus  solide  que  sa  répugnance  à  se  trouver  l'huissier  du  cabinet 
qu'il  a  fait  avorter.  N'a-t-on  pas  vu  aussi  M.  Villemain  reculer  devant  le  por- 
tefeuille de  l'instruction  publique ,  dans  la  crainte  de  laisser  la  vice-prési- 
dence du  conseil  royal  à  M.  Cousin?  On  ne  saurait  sans  doute  jeter  un  blâme 
absolu  sur  les  calculs  de  convenance  personnelle;  néanmoins  on  peut  dire 
que  les  hommes  qui  s'y  arrêtent  témoignent  qu'ils  sont  peu  faits  pour  l'éclat 
et  le  dévouement  des  grandes  épreuves  de  la  vie  publique.  M.  Dufaure,  au 
contraire,  a  montré  autant  de  fermeté  que  l'apologie  de  IM.  Dupin  lais- 
sait entrevoir  d'hésitation  et  de  faiblesse.  Après  avoir  mis  dans  tout  leur  jour 
les  tergiversations  du  procureur-général ,  il  a  expliqué  que  si  ses  amis  et  lui 
avaient  persisté  à  former  un  cabinet,  même  après  que  M.  Cunin-Gridaine  eut 
refusé  d'y  entrer,  c'est  qu'ils  avaient  confiance  dans  leur  politique ,  c'est  qu'à 
leurs  yeux  cette  politique  pouvait  obtenir  l'adhésion  d'hommes  qui  apporte- 
raient une  impartialité  consciencieuse  à  l'examen  de  leurs  principes  et  de  leurs 
actes.  Le  succès  de  M.  Dufaure ,  comme  orateur  et  comme  honurie  de  parti ,  a 
été  complet;  sur  tous  les  bancs  de  la  chambre,  on  a  rendu  justice  à  sa  fran- 
chise. Sans  doute  la  majorité  sur  laquelle  comptait  le  cabinet  centre  gauche 
était  un  peu  une  majorité  en  espérance,  une  majorité  incertaine  dont  on  se 
proposait  de  se  concilier  la  faveur  par  une  bonne  politique  et  une  conduite 
réservée.  Cette  tentative  méritait  un  meilleur  sort  que  celui  que  lui  a  valu  l'in- 
constance de  M.  Dupin;  elle  était  la  marque,  dans  les  circonstances  où  nous 
nous  trouvons,  d'un  dévouement  qui  mérite  quelque  éloge. 

Il  faut  un  dénouement  à  cette  crise  qui  énerve  le  pays  et  le  fait  tomber  dans 
une  sorte  de  prostration  morale.  Il  faut  un  ministère  tiré,  soit  des  deux  centres, 
soit  du  centre  gauche  seul ,  si  la  réunion  des  différentes  forces  dont  le  maré- 
chal Soult  semblait  être  le  ciment ,  ne  peut  rien  enfanter.  Quels  sont  les  deux 
noms  qui ,  depuis  deux  mois,  sont  dans  la  bouche  de  tout  le  monde?  Ceux  du 
maréchal  Soult  et  de  M.  Thiers;  et  ce  ne  sont  pas  des  coteries  qui  parlent,  c'est 
le  public ,  c'est  l'opinion  qui  appelle  au  pouvoir  ces  deux  grandes  notabilités , 
qui  veut  qu'elles  s'associent,  qui  leur  crie  de  faire  à  Tintérét général  le  sacrifice 

TOME  V.    MAI.  —  srPPLÉTMENT.  .', 


66  REVLK  DE  PARIS. 

de  petites  rancunes  et  de  susceptibilités  frivoles.  Oui ,  il  serait  fâcheux ,  pour  le 
ministère  qui  doit  naître ,  d'être  privé  de  l'éclat  et  de  la  force  que  doivent  don- 
ner à  toute  administration  le  nom  et  la  personne  du  duc  de  Dalmatie.  Le  ma- 
réchal est  le  représentant  et  l'homme  de  l'armée ,  qui  tient  une  si  grande  place 
dans  les  intérêts  et  la  puissance  du  pays.  Voilà  pourquoi  encore  nous  ne  con- 
naissons pas  d'alliance  plus  naturelle  et  plus  désirable  que  celle  du  maréchal 
et  de  M.  ïhiers,  que  celle  d'une  gloire  exerçant,  par  sa  seule  présence,  une 
autorité  acceptée  de  tous,  et  d'une  haute  intelligence  capable  de  lutter  avec 
succès  contre  toutes  les  difficultés.  Mais  il  ne  doit  pas  suffire  au  maréchal  de 
se  trouver  investi  par  les  circonstances  d'une  telle  importance  et  par  la  royauté 
du  mandat  de  former  un  cabinet;  il  faut  qu'il  veuille  bien  s'occuper  active- 
ment de  ce  soin  ;  les  momens  sont  précieux ,  le  temps  passe  ;  il  en  a  déjà  dépensé 
beaucoup.  Qu'il  s'interroge ,  qu'il  se  demande  s'il  a  entre  les  mains  les  élémens 
d'une  administration.  Il  a  long-temps  caressé  l'idée  d'un  cabinet  où  il  aurait 
fait  accepter  au  duc  de  Broglie  le  portefeuille  des  affaires  étrangères  ;  mais  le 
duc  de  Broglie  ne  lui  a  jamais  opposé  que  des  refus ,  et  il  les  couronne  aujour- 
d'hui, on  l'assure  du  moins,  par  un  prochain  départ  pour  l'Italie.  Que  lui 
reste-î-il ,  si  ce  n'est  à  se  tourner  du  côté  de  M.  Thiers,  à  porter,  de  concert  avec 
lui ,  le  pouvoir,  soit  au  milieu  des  deux  centres ,  soit  un  peu  plus  au  centre 
gauche  ?  Le  veut-il  ?  le  peut-il  ?  Voilà  plus  de  cinquante  jours  que  le  maré- 
chal est  investi  du  mandat  royal ,  car  il  ne  paraît  pas  s'en  être  jamais  dessaisi  ; 
ne  croit-il  pas  le  moment  venu  pour  lui  de  s'en  servir  d'une  manière  décisive 
ou  de  le  résigner  entre  les  mains  du  roi  ?  La  combinaison  qui  associerait  à  la 
direction  des  affaires  le  maréchal  Soult,  M.  Thiers  avec  quelques-uns  de  ses 
amis ,  et  un  ou  deux  hommes  du  centre  droit ,  comme  IM^.  Duchâtel  par  exemple, 
nous  semblerait  la  meilleure,  la  plus  solide ,  la  plus  durable.  Mais  on  n'est  en- 
vironné que  d'obstacles  suscités  par  l'aveuglement  ou  l'égoïsme  ;  chacun  se 
renferme  avec  opiniâtreté  dans  ses  susceptibilités  ou  ses  répugnances,  et  il  faut, 
pour  ainsi  dire,  faire  le  siège  en  règle  de  chaque  individualité.  Pourquoi  M.  Du- 
châtel s'entête-t-il  à  être  un  homme  de  parti ,  quand  le  public  a  la  bienveillante 
obstination  de  ne  voir  en  lui  que  l'homme  d'affaires  et  le  financier?  Peut-être 
tout  serait-il  terminé,  s'il  eût  voulu  prêter  son  concours  au  maréchal  Soult  et  à 
M.  Thiers.  Mais  enfin  si  un  ministère  centre  droit  devient  impraticable  par  le 
départ  du  duc  de  Broglie ,  si  la  combinaison  des  deux  centres  vient  échouer 
devant  les  refus  de  MM.  Cunin-Gridaine  et  Duchâtel ,  et  si  le  maréchal  Soult 
ne  se  réconcilie  pas  franchement  avec  M.  Thiers,  quel  autre  cabinet  reste  pos- 
sible qu'une  administration  centre  gauche,  sous  la  direction  de  l'ancien  prési- 
dent du  22  février  ?  Il  faudrait  donc  revenir  à  la  combinaison  qui  a  échoué  lundi 
dernier,  mais  avec  des  changemens  qui  en  faciliteraient  l'exécution.  D'abord 
on  aurait  de  inoins  M.  Dupin,  ce  qui  est  beaucoup;  puis  nous  conseillerions  à 
M.  Passy,  s'il  voulait  entrer  dans  ce  ministère,  d'y  accepter  la  présidence  de 
]M.  Thiers,  sinon  de  rester  au  fauteuil  de  la  chambre  des  députés.  Nous  croyons 
qu'alors  tous  les  petits  arrangemens  d'intérieur  et  de  distribution  de  portefeuilles 


IIEVL'E  DE   PAKIS.  67 

seraient  faciles  à  prendre  ;  et  il  faut  avouer  que  devant  la  chambre  ce  serait  déjà 
une  grande  force  pour  le  nouveau  cabinet  d'arriver  aux  affaires  comme  le 
seul  possible  :  on  ne  pourrait  au  moins  lui  refuser  le  mérite  de  Tà-propos  et  le 
cachet  des  choses  politiques ,  nous  voulons  dire  la  nécessité.  Qu'on  comprenne 
bien  notre  pensée.  Nous  désirons  encore,  avant  tout,  xm  ministère  des  deux  cen- 
tres; mais  s'il  est  démontré  impossible,  comme  il  faut  au  pavs  une  adminis- 
tration politique  et  vraiment  responsable,  nous  n'hésitons  pas  à  souhaiter 
l'avènement  d'un  cabinet  centre  gauche  pur.  Quant  à  la  mission  opiniâtre  du 
maréchal  Soult,  nous  ne  doutons  pas  qu'elle  ne  réussisse  avec  le  temps;  car  il 
n'est  pas  d'homme  en  France  qui  ne  parvînt  à  former  un  cabinet,  si  on  lui 
octroyait  trois  mois  pour  cela.  Or,  le  duc  de  Dalmatie  en  a  déjà  pris  deux; 
mais  si  sa  persévérance  ne  le  menait  qu'à  s'adjuger  la  présidence  du  conseil,  avec 
quelques  médiocrités  soumises  à  son  bâton  de  maréchal,  nous  dcNTions  l'aver- 
tir que  loin  d'alléger  les  embarras  du  pays ,  il  les  rendrait  encore  plus  pres- 
sans;  car,  dans  l'état  actuel  des  esprits,  une  épée  seule,  quelque  illustre  qu'elle 
soit,  ne  suffirait  pas  à  gouverner  la  France. 

Nous  voulons  disputer  jusqu'au  bout  à  l'opposition  la  personne  et  le  talent 
de  M.  Thiers ,  et  nous  croyons  bien  servir  ainsi  la  cause  du  gouvernement  con- 
stitutionnel. Aussi  sommes-nous  loin  d'approuver  ceux  qui  ne  craignent  pas  de 
représenter  l'ancien  président  du  22  fé\Tier  comme  assez  aigri  par  quelques 
déplaisirs  pour  être  prêt  à  se  jeter  dans  les  bras  de  la  gauche.  A  notre  sens ,  la 
presse  ne  saurait  mettre  trop  de  réserve  en  interprétant  les  sentimens  des 
hommes  politiques  ;  les  actes  sont  livrés  à  sa  censure  :  ce  devrait  être  assez  pour 
elle.  N'y  a-t-il  pas  de  l'imprudence  à  peindre  les  passions  des  hommes  sous  de 
grossières  couleurs,  qui,  pour  être  calomnieuses ,  ne  jettent  pas  moins  dans  le 
public  des  idées  fausses,  et  quelquefois  inspirent  aux  partis  extrêmes  de  folles 
espérances.'  Ces  exagérations  ont  d'ailleurs  le  tort  de  tomber  tout-à-fait  à  faux, 
quand  on  songe  que  M.  Thiers  est  l'homme  du  monde  que  son  esprit,  avec  ses 
ressources  et  son  activité ,  peut  le  mieux  distraire  et  consoler  de  la  privation 
momentanée  du  pouvoir.  Cependant  on  ne  peut  exiger  qu'un  esprit  éminent, 
qu'un  homme  influent  dans  la  chambre  se  confine  dans  les  consolations  litté- 
raires, et  accepte  avec  résignation  une  retraite  politique  qui  pourrait  lui  sem- 
bler prématurée.  Qu'on  y  songe.  Le  gouvernement  représentatif  fait  de  l'am- 
bition, non  pas  seulement  un  droit  pour  les  hommes  de  capacité,  mais  un 
devoir.  D'ailleurs,  un  homme  accepté  et  même  porté  par  la  majorité  est  tou- 
jours un  danger  dans  l'opposition,  et  quelles  que  soient  ses  vues  de  modération , 
il  pourrait  se  trouver  entraîné  à  y  désobéir;  bien  entendu  que  nous  désapprou- 
verions hautement  M.  Thiers ,  s'il  se  mettait  en  opposition  par  ses  vues  per- 
sonnelles à  une  combinaison  ministérielle  utile  au  pays.  A  notre  avis,  les  im- 
possibilités qui  frappent  tour  à  tour  les  chefs  du  centi-e  gauche  et  du  centre 
droit,  pourraient,  si  elles  se  prolongeaient,  nous  replacer  vis-à-vis  d'une  coa- 
lition ;  et  nous  avons  bien  le  droit  de  dire  qu'une  coalition  est  un  danger  im- 
mense, un  danger  qu'il  ne  faut  pas  dédaigner,  car  nous  sommes  du  petit 


m  REVUE  DE  PARIS. 

nombre  de  ceux  ([ui  ont  tenu  un  langage  sévère  à  la  dernière  coalition,  et  qui 
l'ont  combattue  avec  une  fermeté  et  une  persévérance  qu'on  ne  peut  avoir 
oubliée. 

Un  des  bons  résultats  de  la  semaine  qui  vient  de  s'écouler  a  été  de  mettre 
bors  de  tout  soupçon  Vabnégation  de  la  couronne ,  pour  nous  servir  d'une 
expression  du  roi.  Les  liommes  politiques  peuvent  s'arranger  entre  eux;  il 
est  maintenant  évident  que  la  couronne  n'y  met  pas  obstacle,  et  apparem- 
ment ce  n'est  pas  sa  faute  si  ces  bommes  politiques  profitent  d'une  liberté  si 
complète,  non  pour  s'arranger,  mais  pour  se  diviser.  Nous  voudrions  que  ceux 
qui  écrivent  sans  le  croire  et  ceux  qui  le  répètent  sans  y  réfléchir,  que  la  cou- 
ronne paralyse  tous  les  efforts  qui  se  font  pour  former  un  cabinet,  eussent  pu 
voir  le  roi  attendant  lundi  dernier,  pendant  plus  de  deux  heures ,  ses  futures 
ministres  du  centre  gauche ,  et  n'apprenant  qu'après  cette  longue  attente ,  de 
la  bouche  de  M.  Passy,  que  tout  était  rompu.  Veut-on  une  nouvelle  preuve  du 
scrupule  religieux  avec  lequel  le  roi ,  ayant  une  fois  donné  sa  confiance ,  res- 
pecte la  liberté  de  son  mandataire?  Ne  la  trouverait-on  pas  dans  les  allures  du 
maréchal  Soult,  qui  tantôt  s'adresse  à  M.  Thiers ,  tantôt  au  duc  de  Broglie, 
puis  revient  à  la  pensée  de  s'associer  à  l'ancien  président  du  22  fé\Tier,  et 
qui  est  libre  ainsi  de  choisir  parmi  les  candidats  au  pouvoir. 

Aussi  le  public  qu'on  peut  égarer  un  moment,  mais  qui  vient  toujours  à 
reconnaître  la  vérité ,  rend  aujourd'hui  cette  justice  à  la  royauté ,  que  son  atti- 
tude n'a  pas  cessé  un  instant  d'être  loyalement  constitutionnelle ,  et  il  a  donné 
sa  complète  approbation  au  discours  de  M.  Passy,  qui  a  rendu  témoignage  de 
la  haute  impartialité  de  la  couronne.  Les  paroles  du  nouveau  président  de 
la  chambre  ont  été  pleines  de  convenance  ;  elles  respirent  un  égal  attachement 
pour  les  prérogatives  de  la  couronne  et  pour  celles  du  parlement ,  et  c'est  une 
bonne  fortune  pour  le  centre  gauche  qu'un  de  ses  membres  ait  pu  faire  en- 
tendre dans  une  occasion  solennelle  un  langage  à  la  fois  aussi  monarchique 
et  aussi  constitutionnel. 

Les  intérêts  matériels  souffrent  toujours  de  la  prolongation  de  la  crise,  et 
néanmoins  il  n'y  a  jamais  eu  plus  de  calme  dans  les  esprits.  La  fête  du  roi , 
jour  où  a  commencé  l'exposition  de  l'industrie ,  a  montré  une  population  pai- 
sible vaquant  avec  sécurité  à  ses  plaisirs;  on  eut  dit  qu'elle  voulait  témoigner, 
par  sa  sécurité  profonde,  qu'elle  savait  accepter  des  embarras  qui  parfois  sont 
inséparables  du  régime  constitutionnel.  C'est  une  raison  de  plus  de  se  hâter  de 
mettre  un  terme  aux  souffrances  qui  résultent  de  cette  crise  inouïe,  et  de 
rendre  au  pays  la  prospérité  dont  il  se  montre  si  digne. 

On  ne  saurait,  au  surplus,  reprocher  aux  anciens  ministres  du  1')  awil  de 
s'occuper  à  semer  des  diflicuités  à  leurs  futurs  successeurs.  Demain ,  M.  IMolé 
part  pour  Londres,  où  il  va  chercher  quelque  repos  et  quelques  distractions  dans 
l'entretien  des  premiers  hommes  ]ioliti(pies  de  la  Grande-Bretagne,  dont  la  cour- 
toise justice  saura  bien  reconnaître  eu  lui  un  dos  honunos  d'état  dont  la  l'rance 
peut  s'honorer  le  plus.  M.  de  Montalivet ,  brusquement  appelé  hors  de  Paris 


REVUE  DE  PARIS.  69 

par  un  malheur  de  famille,  n'a  pu  néanmoins  trouver  dans  cette  absence  un 
refuge  contre  linsinuation  de  certaines  feuilles  sur  les  inconvéniens  attachés  à 
sa  présence  auprès  du  roi.  Il  faudrait  cependant  un  peu  de  pudeur  et  de  justice. 
Depuis  deux  mois  qu'il  a  quitté  les  affaires ,  M.  de  Montalivet  s'est  tenu  dans 
une  sage  réserve  ;  et  c'est  pendant  son  absence  que  se  sont  succédés  plusieurs 
avortemens  de  ministère,  dont  apparemment  il  n'est  pas  responsable.  Il  est 
peu  de  cabinets  dont  les  membres  sortans  aient  laissé  un  champ  plus  libre  à 
leurs  héritiers ,  il  n'est  pas  de  ministère  qu'il  ait  été  aussi  difficile  de  rem- 
placer; mais  nous  trouvons  cette  fois  que  l'éloge  du  lô  avril  se  prolonge  trop, 
et  nous  désirons  qu'il  ait  au  plus  tôt  des  successeurs  forts  et  viables. 

P.  S.  La  chambre,  en  remettant  à  mercredi  prochain  la  discussion  du  projet 
d'adresse  qui  lui  a  été  présenté  par  M.  Mauguin,  a  montré  combien  elle  dési- 
rait éviter  des  débats  dont  le  moindre  inconvénient  serait  d'être  inutiles.  IN'ous 
aiu-ions  préféré  un  plus  long  ajournement ,  qui  eût  été  le  signe  d'une  plus  vive 
désapprobation;  mais  nous  avons  vu  avec  plaisir  que  le  centre  gauche  a  voté 
avec  l'ancienne  majorité ,  pour  rejeter  le  plus  loin  possible  une  discussion  qui , 
dans  quelques  jours ,  n'aura  plus  d'objet ,  s'il  faut  en  croire  les  paroles  de 
M.  Girod  de  l'Ain,  qui  a  annoncé  la  fin  prochaine  de  la  crise  politique. 


Opéra.  —  Le  répertoire  de  l'Opéra  ne  vaïie  guère  ;  voilà  tantôt  six  semaines 
que  le  Lac  des  Fées  et  la  Gijpsy  en  font  seuls  tous  les  frais.  Passe  encore  pour 
le  Lac  (les  Fées:  la  nouveauté  de  la  partition,  l'art  que  Duprez  y  déploie,  le 
nom  de  ^I.  Auber,  excuseraient  au  besoin  cette  préférence  momentanée;  mais  la 
Citjpsijl  Pourquoi  toujours  les  ballets  de  M'"  Elssler,  au  lieu  des  opéras  de  Ros- 
sini  et  de  Meyerbeer.^  31.  Duponchel  le  sait  de  reste,  le  ballet  ne  réussit  plus 
chez  nous.  Quelque  temps  les  recettes  de  la  Sylphide  et  de  la  Révolte  att  Sérail 
ont  pu  élever  une  rivalité  entre  ce  genre  frivole  et  puéril  et  les  opéras  au 
répertoire  ;  mais  ce  n'a  jamais  été  là  qu'une  vogue  de  danseuse ,  un  succès  de 
passage,  qui  devait  s'envoler  avec  Taglioni.  Il  semble  que  le  répertoire  de 
l'Opéra  de^Tait  être  maintenant  combiné  de  manière  à  laisser  un  jour  à  Duprez, 
et  l'autre  à  M.  de  Candia.  ?jisuite  31"'  Elssler  serait  la  bien-venue,  et  ne  nui- 
rait certes  pas  aux  plaisirs  de  la  soirée.  Le  Comte  Ovy,  par  exemple,  et  le  Diable 
Boiteux  ou  la  (jupsi),  quel  charmant  spectacle  cela  ferait!  Laisser  portera 
l'aimable  danseuse  tout  le  fardeau  de  la  représentation ,  c'est  abuser  de  son 
talent,  qui  se  dépense  alors  en  pure  perte.  Il  y  a  des  vérités  auxquelles  les  ad- 
ministrations de  théâtres  n'échappent  point.  Si  vous  ne  les  admettez  d'abord, 
vous  finissez  toujours  par  vous  y  rendre  ;  on  ne  se  bouche  pas  les  oreilles  de 
gaieté  de  cœur,  quand  les  inîérc-ts  parlent.  L'Opéra  annonce  pour  demain  le 
Comte  0}-y  avec  M.  de  Candia;  c'est  un  peu  tard  sans  doute,  mais  n'importe, 


70  REVUE  DE   PAPxlS. 

nous  aurions  bien  pu  ne  pas  Tavoir.  Du  reste ,  la  partition  de  Rossini  va  se 
produire  dans  un  éclat  nouveau,  et  l'exécution  qu'on  lui  donne  suffirait  pour 
la  rajeunir,  si  cette  musique  si  vive,  si  pétulante,  si  merveilleusement  inspirée, 
avait  besoin  d'être  rajeunie.  INI""'  Dorus  chantera  la  partie  de  la  comtesse ,  Le- 
vasseur  celle  du  gouverneur,  comme  par  le  passé ,  et  M"""  Stoltz  a  pris ,  pour 
cette  fois,  le  rôle  du  page,  ce  rôle  si  éveillé,  si  coquet,  si  charmant,  si  plein 
de  verve  spirituelle  et  de  grâces  mélodieuses.  On  peut  dire  que  jusqu'ici  les  can- 
tatrices qui  ont  joué  le  rôle  d'Isolier,  se  sont  toujours  beaucoup  plus  préoccu- 
pées de  leur  costume  que  de  leur  voix.  Si  leur  jambe  était  fine  et  déliée,  leur 
taille  svelte ,  en  général  elles  prenaient  fort  peu  souci  de  la  mesure  et  de  l'intona- 
tion. On  se  souvient  de  IM"''  .Tawureck ,  ce  joli  page  qui  marchait  si  bien  et  qui 
chantait  si  faux.  Il  est  à  souhaiter  que  M"""  Stoltz  fasse  une  plus  large  part  à  la 
musique.  Cependant  nous  craignons  qu'en  saisissant  ce  rôle  avec  tant  d'ardeur, 
M™"  Stoltz  n'ait  cédé  à  l'attrait  du  costume  bien  plus  qu'au  désir  de  former  sa 
voix  à  cette  ravissante  musique  italienne.  Ces  allures  dégagées  de  petit  page  lui 
vont  si  bien  !  M""'  Stoltz  ne  peut  oublier  L'cuvemdo  CeUini ,  cette  sublime  parti- 
tion de  M.  Berlioz,  où  ses  jambes  ont  eu  tant  de  succès.  Quant  à  M.  deCandia, 
il  va  se  trouver  là  dans  son  élément ,  le  chant  italien  ;  nul  doute  que  sa  voix  si 
pure  et  si  flexible  ne  se  tire  à  merveille  de  toute  l'agilité  de  cette  capricieuse  mu- 
sique, et  que  le  Comte  Ory ,  depuis  si  long-temps  échu  en  partage  à  ce  digne 
M.  Dupont,  ne  trouve  en  lui  son  chanteur.  Nourrit,  pour  qui  ce  rôle  fut  écrit, 
n'avait  ni  assez  de  souplesse  dans  sa  voix ,  ni  assez  de  légèreté  dans  sa  personne 
pour  y  réussir.  Il  le  chantait  avec  art  sans  nul  doute ,  le  jouait  avec  goût ,  mais 
son  embonpoint,  que  tous  les  soins  qu'il  apportait  dans  sa  mise  ne  parve- 
naient jamais  à  dissimuler  complètement,  s'opposait  aux  effets  qu'il  voulait  pro- 
duire. Une  belle  voix  sonore,  agile,  bien  timbrée,  et  vingt  ans,  c'est  là  tine 
coulexir  locale  qui  en  vaut  bien  une  autre,  et  dont  M.  Duponchel  devrait  se 
préoccuper  plus  souvent  qu'il  ne  le  fait.  Le  Comte  Orij  ne  pourra  guère  être 
représenté  que  deux  ou  trois  fois  à  cette  reprise.  Dans  quelques  jours ,  M.  de 
Candia  part  pour  Londres,  où  il  doit  chanter  l'Elisir  d'amore  et  les  autres 
opéras  de  Donizetti  et  de  Bellini  avec  de  la  troupe  italienne.  Ce  qui  manque 
encore  au  talent  de  M.  de  Candia ,  c'est  une  certaine  facilité  dans  le  geste  et  les 
manières,  cette  aisance,  en  un  mot,  que  l'usage  seul  peut  donner.  Et  comment 
l'aurait-il  ?  Depuis  six  mois  qu'il  est  à  l'Opéra ,  il  semble  qu'on  prenne  plaisir  à 
le  tenir  éloigné  du  théâtre.  Aiissi ,  nous  ne  doutons  pas  que  cette  tournée  qu'il 
va  faire  à  l'étranger  ne  lui  soit  profitable;  le  lalent  de  IM.  de  Candia  ne  peut 
que  gagner  beaucoup  à  ce  commerce  harmonieux  qui  va  s'établir  entre  lui  et 
les  grands  chanteurs  de  l'école  italienne.  Duprez  nous  reste  pour  veiller  sur  les 
débuts  de  ]\l"'^  Nathan,  son  élève,  qui  doit  se  produire  sitôt  après  la  représen- 
tation du  Comte  Onj;  nous  n'avons  pas  besoin  de  dire  dans  quelle  partition 
M"*  Nathan  débutera,  attendu  ([ue,  pour  les  cantatrices  appelées  à  l'Académie 
royale  de  Musique ,  il  n'y  a  plus  désormais  qu'une  partition  de  débuts,  la 
Juive  de  M.  Ilalévy.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  à  désirer  qu'elle  réalise  toutes  les 


REVUE  DE  l'AUlS.  tl 

brillantes  espérances  qu'on  met  en  elle.  Voici  bien  long-temps  que  l'Opéra 
manque  d'une  prima  donna  sérieuse.  M""'  Dorus  paraît  bien  encore  çà  et  là 
dans  certains  rôles  qu'elle  chante  avec  goût  et  méthode ,  à  la  satisfaction  du 
public  qui  se  trouve  là  ;  mais  la  voix  de  M""'  Dorus ,  assez  juste  et  facile ,  n'a 
jamais  eu  d'expression  dramatique  et  n'a  plus  ^ruère  de  jeunesse ,  et  d'ailleurs  si 
Mathilde  trouve  de  temps  enjtemps  sa  cantatrice,  Alice,  Valentine,  dona  Anna , 
attendent  la  leur.  Quant  à  M"*  Nau ,  le  triste  échec  qu'elle  vient  d'essuyer 
dans  un  rôle  évidemment  au-dessus  de  ses  forces ,  n'est  pas  de  nature  à  faire 
présumer  que  jamais  l'administration  puisse  compter  sur  elle  au  premier  rang. 
L'occasion  est  belle,  et  M"''  Nathan  va  se  produire  avec  tous  les  avantages; 
elle  prend ,  dès  son  premier  pas,  possession  d'une  scène  que  nulle  rivale  ne  lui 
dispute.  Quelle  magnifique  partie  !  n'avoir  à  lutter  avec  personne ,  pas  même 
avec  des  souvenirs.  En  attendant,  IMeyerbeer  observe  et  se  tient  à  l'écart. 
L'illustre  auteur  de  Robert-le-Diable  et  des  Huguenots  travaille  au  grand 
opéra  en  quatre  actes  qu'il  destine  à  l'Académie  royale ,  et  se  trouve  en  ce  mo- 
ment dans  une  telle  veine  d'mspiration ,  que  tout  lui  est  harmonie  et  musique. 
Dernièrement,  dans  un  instant  de  loisir  qu'il  prenait  après  une  nuit  de  travail , 
un  volume  de  cantiques  lui  tomba  par  hasard  sous  la  main ,  et  voilà  tout  aus- 
sitôt qu'il  met  en  musique  cinq  ou  six  pages  de  vers  de  sacristie.  On  raconte  à 
peu  près  pareille  chose  de  Gœthe.  L'année  qu'il  eut  vingt  ans  et  fit  Werther,  il 
lui  prit  une  telle  fureur  d'écrire ,  qu'une  nuit  qu'il  était  en  travail ,  le  papier  lui 
manquant  et  son  encrier  étant  à  sec,  il  se  mit  à  graver  avec  un  poinçon  sur  le 
bois  de  sa  table  les  vers  qui  lui  montaient  du  cœur  au  cerveau.  Quant  à  Ros- 
sini ,  il  paraît  être  revenu  pour  toujours  des  vanités  de  la  poésie  et  de  la  mu- 
sique ,  et  veut  désormais ,  dans  la  maturité  de  l'âge ,  appliquer  ce  qui  lui  reste 
de  génie  à  de  plus  solides  spéculations.  A  l'heure  qu'il  est,  Rossini  vend  du 
poisson  en  Italie ,  et  retire  des  profits  énormes  de  cette  industrie ,  à  laquelle  nul 
avant  lui  n'avait  songé.  Il  appartenait  au  chantre  glorieux  de  Semiramis , 
d'Othello  et  de  Guillaume  Tell  de  donner  la  marée  à  Bologne,  après  avoir 
donné  au  monde  [le  rhythme  et  la  mélodie.  Rossini ,  fort  gourmand,  comme 
chacun  sait ,  voyant  que  la  marée  n'arrivait  pas  jusqu'à  Bologne ,  a  voulu  y 
mettre  bon  ordre,  et  a  imaginé  d'en  faire  commerce.  Il  a  construit  autour 
de  son  palais  toutes  sortes  de  petites  barraques ,  et  les  loue  à  d'honnêtes  mar- 
chands qu'il  aide  de  ses  capitaux.  On  prétend  que  rien  n'est  plus  curieux  que 
de  voir  le  grand  homme ,  par  un  beau  jour  de  marché ,  aller  de  l'un  à  l'autre 
siu-  la  place ,  serrer  la  main  à  celui-ci ,  encourager  celui-là  d'une  parole ,  et 
promener  sur  tous ,  acheteurs  et  marchands ,  cet  inaltérable  sourire  qu'il  tient 
de  la  nature ,  et  qui  ne  le  quittera  jamais ,  quelle  que  soit  la  profession  à  la- 
quelle son  génie  s'applique.  N'est-ce  pas  de  la  ]\Iuse  de  cet  homme  qu'on  pour- 
rait dire  ce  que  le  poète  latin  disait  de  la  syrène  antique  : 

Desinit  in  piscem  mulier  formosa  supernè  ? 


72  REVDE  1)E  PARIS. 

—  Les  lecteurs  de  la  Revue  de  Paris  n'ont  certainement  pas  oublié  une  atta- 
chante iiistoire  due  à  la  plume  de  M""^^  Augustin  Thierry,  et  le  souvenir 
d'Adélaïde  leur  est  familier  et  cher.  Ce  roman ,  qui  repose  sur  une  donnée 
simple  et  touchante ,  et  qui  s'adresse  au  cœur  et  sait  le  captiver  par  le  dévelop- 
pement naïf  et  sans  prétention  de  sentimens  vrais ,  vient  d'être  réimprimé  (1) , 
et  s'ajoutera  désormais,  dans  la  pensée,  aux  Scènes  de  Maurs  au  dix-hui- 
tiéme  siècle  dont  il  continue,  en  la  perfectionnant  encore,  l'élégante  manière. 
Une  pensée  louable  de  légitime  réaction  contre  le  fracas  mélodramatique  de 
nos  modernes  a  évidemment  présidé  à  la  conception  de  ce  li\Te ,  et  M""^  Augus- 
tin Thierry  a  voulu  ramener  le  roman  dans  les  limites  de  la  vie  réelle  et  dans 
les  véritables  bornes  de  l'art.  Au  développement  calme  et  bien  ménagé  de 
l'action,  à  la  vérité  des  caractères,  aux  nuances  délicates  des  sentimens 
retracés ,  l'auteur  a  su  ajouter  ce  style  sobre  d'images ,  net  et  élégant ,  cette 
pure  correction  de  langage,  qui  semblent  des  qualités  perdues.  Adélaïde  est 
donc  un  gracieux  fleuron  ajouté  au  nom  illustre  et  glorieux ,  si  justement  porté 
par  M'"*^  Augustin  Thierry. 

—  L'autem*  de  VHistoire  de  ?iapolèon ,  M.  de  Norvins,  vient  de  publier  un 
volume  de  poèmes  qui  obtiendront  les  suffrages  de  tous  ceux  qui  s'intéressent 
aux  œuvres  sérieusement  conçues  et  exécutées  sous  l'influence  des  saines  tradi- 
tions littéraires.  Ce  volume  se  compose  de  deux  poèmes  :  la  Création  du  ciel 
et  la  JS'ouveUe-Jérusalem.  Les  nobles  inspirations  contenues  dans  ces  poèmes, 
la  versification  élégante  qui  les  traduit ,  leur  marquent  une  belle  place  dans  le 
recueil  des  œuM'es  de  l'auteur. 

—  M.  Alphonse  Karr  vient  de  publier  chez  l'éditeur  Desessart  un  nouveau 
roman  intitulé  :  Clotilde.  Les  qualités  et  les  défauts  de  l'auteur  de  Sous  les 
Tilleuls  se  retrouvent  dans  cet  ouvrage.  C'est  toujours  la  même  fraîcheur, 
la  même  verve ,  mais  aussi  la  même  insouciance ,  déjà  tant  de  fois  blâmée  par 
la  critique.  Les  nombreux  lecteurs  de  M.  Karr  ne  saui'aient  manquer  toute- 
fois d'accueillir  Clotilde  aussi  favorablement  que  Geneviève. 

(1)  1  vol.  in-S",  chez  Tessier,  quai  des  Augustins ,  37. 


F.   BOÎSNAIBE. 


L'INNOCENCE 


DTN  FORÇAT. 


V. 

Pendant  plus  de  six  semaines,  le  docteur  Mallet  eut  deux  malades 
à  soigner,  au  lieu  d'un ,  dans  la  maison  de  M.  Gorsaz.  Au  bout  de 
quelques  jours,  l'état  de  Lucie  avait  paru  plus  inquiétant  que  celui 
du  vieillard  à  qui  une  passion  non  assouvie  prêtait  une  énergie  vic- 
torieuse à  la  fois  de  l'affaiblissement  de  son  âge  et  de  la  gravité  de 
ses  blessures.  Tandis  que  le  mari  outragé  se  cramponnait  violemment 
à  la  vie  qu'il  ne  voulait  pas  quitter,  vengé  à  demi,  la  jeune  femme, 
atteinte  d'un  morne  désespoir,  semblait  aller  d'elle-même  au  devant 
d'une  mort  précoce  et  désirée.  En  la  voyant  chaque  jour  plus  faible 
et  plus  exaltée ,  devenir  la  proie  d'une  fièvre  qui,  après  avoir  épuisé 
le  corps ,  menaçait  d'envahir  le  cerveau  et  d'y  éteindre  peut-être  l'in- 
telligence, le  médecin  regretta  plus  d'une  fois  la  rude  épreuve  à  la- 
quelle il  avait  eu  recours  dans  le  but  de  rendre  ses  soins  plus  efficaces 
en  découvrant  où  il  fallait  les  appliquer.  Peu  à  peu,  cependant,  ses 
efforts  persévérans  triomphèrent  d'un  mal  dont  l'âge  de  Lucie  ren- 
dait les  racines  moins  tenaces.  La  fièvre  s'éteignit  avant  d'avoir  porté 
ses  ravages  dans  le  sanctuaire  de  l'ame ,  comme  un  incendie ,  repu 

(1)  Voir  la  livraison  du  5  mai  1839. 

TOME  V.      MAI.  6 


74  REVUE   DE   PARIS. 

d'édifices,  expire  au  seuil  d'un  temple.  La  jeune  femme  reprit  par 
degrés  ses  forces  et  conserva  sa  raison,  triste  succès  de  l'art!  avec  la 
raison  elle  eût  perdu  peut-être  le  sentiment  de  son  malheur. 

M.  et  M""'  Gorsaz  ne  s'étaient  pas  vus  depuis  le  jour  de  l'assassinat. 
Séparés  l'un  de  l'autre,  réunis  seulement  par  une  pensée  commune, 
également  cruelle  pour  lous  deux,  ils  avaient  épuisé,  pendant  les 
longues  heures  de  leurs  veilles  douloureuses,  tout  ce  que  contient 
de  lie  empoisonnée  le  calice  des  unions  mal  assorties.  M.  Gorsaz ,  le 
premier,  fut  en  état  d'enfreindre  la  rigoureuse  consigne  établie  par 
le  médecin.  Un  soir,  profitant  de  l'absence  momentanée  du  domes- 
tique chargé  de  le  garder,  il  sortit  de  son  appartement  et  monta  pé- 
niblement à  celui  fie  Lucie.  D'un  geste  impérieux  il  renvoya  la 
femme  de  chambre  effrayée  de  cette  apparition  inattendue,  et  resta 
quelque  temps  immobile  sur  le  seuil  de  la  porte.  Lucie  était  assise 
ou  plutôt  couchée  sur  une  chaise  longue,  près  de  la  cheminée.  A  la 
vue  de  son  mari ,  elle  ne  fit  pas  un  mouvement ,  ne  prononça  pas  une 
parole,  et  demeura  les  yeux  fixés  sur  lui  avec  une  expression  d'hor- 
reur mais  non  d'effroi.  Les  deux  époux  se  regardèrent  quelque  temps 
sans  rompre  le  silence;  ils  étudièrent  avec  une  sombre  avidité  les  ra- 
vages exercés  sur  chacun  d'eux  depuis  leur  séparation  par  la  ma- 
ladie et  le  chagrin.  Le  vieillard  trouva  flétrie  et  décolorée  la  jeune 
femme  qu'il  avait  laissée  pleine  de  sève  et  de  fraîcheur.  Lucie 
aperçut  bien  des  rides  nouvelles  au  front  de  son  mari  ;  mais  bientôt 
elle  ne  vit  plus  de  lui  que  ses  yeux  ou  étincelait  une  passion  impla- 
cable. 

—  Il  faut  bien  que  je  vienne  vous  voir,  puisque  vous  ne  descendez 
pas,  dit  M.  Gorsaz  en  s'asseyant  à  l'autre  angle  de  la  cheminée. 

—  On  a  dû  vous  dire  que  j'étais  malade  moi-même ,  répondit 
Lucie  d'une  voix  faible. 

—  Sans  cela  vous  ne  m'auriez  pas  quitté;  oh!  je  n'en  doute  pas, 
dit  le  vieillard  avec  un  sourire  amer;  oui,  je  vois  que  vous  avez  été 
malade.  Vous  êtes  si  changée,  qu'en  entrant  j'avais  peine  à  vous  re- 
connaître. Vous  avez  beaucoup  souffert,  à  ce  qu'il  paraît? 

—  Beaucoup,  dit  la  jeune  femme  en  étouffant  un  soupir. 

—  Souffrir,  à  voire  Age!  cela  vous  paraît  bien  injuste,  n'est-il  pas 
vrai?  reprit  M.  Gorsaz  avec  une  compassion  ironique;  bon  pour  moi 
qui  ai  trop  long-temps  vécu  et  qui  ne  vaux  plus  rien  que  pour  la 
tombe.  Mais  vous,  une  enfant!  une  fleur!  souffrir!  Oui,  je  comprends 
qu'un  destin  si  étrange  vous  surprenne  et  vous  fasse  murmurer. 
C'était  à  moi  de  prendre  toutes  les  douleurs  ;  à  vous  de  garder  toutes 


REVUE  DE  PARIS.  79 

les  joies.  Que  sont  quelques  gouttes  d'un  sang  désormais  inutile, 
au  prix  des  perles  amères  dont  je  vois  les  traces  dans  vos  yeux?  J'ai 
été  bien  égoïste  sans  doute.  J'aurais  dû  pleurer  vos  larmes  avec  les 
miennes;  de  la  sorte,  l'éclat  de  votre  beauté  ne  se  serait  pas  obs* 
cuFci,  et  que  m'aurait  fait  à  moi  un  chagrin  de  plus? 

Le  vieillard  laissa  tomber  sa  tête  sur  sa  poitrine,  et  resta  quelque 
temps  avant  de  continuer. 

—  Vous  ne  me  répondez  pas ,  reprit-il  en  regardant  fixement  sa 
femme. 

—  Vous  ne  m'avez  rien  demandé,  répondit  Lucie  d'un  air  morne. 
— Vous  avez  raison.  J'ai  la  tète  si  faible  maintenant,  qu'au  bout 

d'une  minute  je  ne  me  rappelle  plus  ce  que  j'ai  dit,  ou  bien  je  crois 
avoir  dit  ce  qui  n'est  que  dans  ma  pensée.  Qu'avais-je  donc  à  vous 
demander?  Ah!  m'y  voici,  continua-t-il  après  avoir  eu  l'air  de 
chercher  dans  sa  mémoire;  vous  croyez-vous  assez  bien  mainte- 
nant pour  supporter  un  court  voyage? 

—  Quel  voyage?  dit  la  jeune  femme  avec  une  secrète  inquiétude. 

—  Le  voyage  de  Bordeaux.  Vous  voyez  que  ce  n'est  qu'une  pro- 
menade. 

—  Et  qu'irions-nous  faire  à  Bordeaux?  reprit-elle  d'une  voix  al- 
térée. 

—  Ne  faut-il  pas  que  nous  y  soyons  pour  l'ouverture  des  assises? 
répondit  M.  Gorsaz  avec  un  sang-froid  affecté...  J'ai  reçu,  il  y  a 
quelques  jours,  une  double  assignation,  pour  vous  et  pour  moi.  On 
juge  cet  homme ,  et  il  faut  bien  que  nous  allions  déposer. 

Lucie  se  leva  et  tomba  aux  genoux  de  son  mari  dont  elle  saisit 
convulsivement  les  deux  mains. 

— Je  suis  coupable ,  lui  dit-elle  avec  un  accent  auquel  le  désespoir 
donnait  une  inexprimable  puissance;  j'ai  violé  mes  sermens,  j'ai  ou- 
blié mes  devoirs,  je  vous  ai  trompé  et  trahi;  je  suis  une  misérable 
indigne  de  pardon.  Je  n'attends  de  vous  ni  grâce,  ni  pitié,  ni  miséri- 
corde. Vous  pouvez  me  fouler  sous  vos  pieds,  je  ne  pousserai  pas  une 
plainte;  vous  pouvez  me  tuer,  je  ne  me  défendrai  pas;  pour  moi,  je  ne 
vous  demande  rien  ,  je  ne  veux  rien. 

—  Pour  qui  donc  demandez-vous,  et  que  voulez-vous?  répondit 
durement  le  vieillard. 

—  Ce  que  je  veux ,  s'écria-t-elle  avec  un  redoublement  d'énergie, 
je  veux  que  vous  ne  fassiez  pas  porter  la  peine  de  ma  faute  à  un 
autre  bien  moins  coupable  que  moi.  Je  veux  que  vous  rétractiez  une 
déclaration  plus  cruelle  qu'un  assassinat,  car  le  poignard  n'arrache 

6. 


76  REVUE  DE  PARIS. 

que  la  vie ,  et  l'écliafaud  emporte  avec  elle  l'honneur.  S'il  vous  faut 
du  sang,  que  ne  m'accusez-vous?  Il  y  a  des  femmes  qui  tuent  leurs 
maris.  Pourquoi  n'aurai-je  pas  été  une  de  ces  femmes?  Dénoncez- 
moi,  j'avouerai  tout,  vous  serez  délivré  d'une  criminelle  qui  doit 
vous  faire  horreur,  et  un  innocent  ne  mourra  pas. 

—  Toilà  qui  est  fort  héroïque,  dit  M.  Gorsaz  avec  une  impassible 
raillerie;  mais  j'ai  trop  bonne  opinion  de  lui  pour  croire  qu'il  veuille 
la  vie  au  prix  de  la  vôtre.  Il  est  de  son  devoir  d'homme  adoré  de  se 
laisser  condamner  à  mort  sans  mot  dire;  et  je  suis  sûr  qu'il  le  fera. 

—  Il  le  fera,  répéta  Lucie  en  regardant  fièrement  son  mari;  mais 
vous,  si  près  de  la  mort  vous-même,  commettrez-vous  un  meurtre? 
Vous  ne  croyez  donc  pas  en  Dieu? 

—  Est-ce  M.  d'Aubian  qui  vous  a  appris  à  y  croire?  dit  le  vieillard. 

—  Oui,  vous  avez  raison.  Choisissez  les  mots  les  plus  cruels,  per- 
cez-moi le  cœur,  et  vengez-vous;  mais  que  ce  soit  sur  moi  seule. 

—  Où  serait  la  justice?  Par  quel  privilège  le  plus  coupable  reste- 
rait-il impuni?  Non,  à  vous  les  larmes,  à  lui  la  mort. 

—  La  mort  ! 

—  Les  galères  peut-être.  Oh!  il  ne  faut  pas  voir  trop  en  noir. 

—  Mais  il  est  innocent... 

—  Innocent  !  répéta  M.  Gorsaz  en  se  levant ,  tandis  que  ,  par  une 
brusque  secousse,  il  arrachait  sa  femme  à  l'attitude  suppliante  qu'elle 
avait  prise.  A  vous  entendre ,  il  n'y  a  de  criminel  que  le  meurtrier 
qui  vous  plonge  le  poignard  dans  la  poitrine.  Croyez-vous  donc  que 
l'ame  n'ait  pas  du  sang  aussi  bien  que  le  corps?  C'est  le  prix  de  ce 
sang  de  mon  ame  qu'il  me  faut ,  car  il  a  été  versé  jusqu'à  la  dernière 
goutte.  Vous  ne  comprenez  donc  pas,  Lucie,  que  je  vous  aimais!  que 
sur  cette  terre  vous  étiez  mon  dernier,  mon  unique  bonheur?  Et 
vous  voulez  que  je  pardonne!  jamais! 

Il  repoussa  par  un  geste  inexorable  la  jeune  femme,  qui  resta 
debout  à  quelques  pas  de  lui  d'un  air  pensif  et  sombre. 
En  ce  moment,  le  docteur  Mallet  entra  dans  la  chambre. 

—  C'est  bon  signe  quand  le  malade  commence  à  désobéir  au  mé- 
decin, dit-il  avec  une  bonne  humeur  affectée.  Cependant,  mon- 
sieur Gorsaz,  permettez-moi  de  vous  dire  qu'il  y  a  de  l'imprudence  à 
sortir  de  voire  chambre. 

—  II  faut  bien  cependant  que  je  m'y  habitue,  répondit  le  vieillard. 
J'ai  un  voyage  à  faire  dans  une  quinzaine  de  jours ,  pour  une  raison 
qui  n'admet  point  d'excuses. 

j^  —  Ah  !  oui ,  dit  le  médecin  en  regardant  Lucie  à  la  dérobée;  le 


REVUE  DE  PARIS.  77 

procès  de  Bordeaux.  Nous  ferons  le  voyage  ensemble,  car  j'ai  reçu 
aussi  une  assignation,  quoique  je  n'aie  pas  grand'chose  à  dire... 
M""^  Gorsaz  viendra-t-elle  aVec  nous? 

—  Dans  l'état  où  elle  se  trouve ,  répondit  M.  Gorsaz  d'une  voix 
composée,  je  crains  que  cela  ne  soit  imprudent ,  et  peut-être  dange- 
reux. Vous  qui  êtes  notre  médecin ,  vous  ne  me  refuserez  pas  sans 
doute  une  attestation  que  je  puisse  produire  devant  le  président  des 
assises. 

—  Nous  verrons  ça ,  dit  M.  Mallet  avec  un  sourire  équivoque. 
Grâce  à  Dieu,  M"'  Gorsaz  est  en  pleine  convalescence,  et  une  petite 
excursion,  loin  d'offrir  du  danger,  lui  serait  peut-être  avantageuse. 
Mais  nous  déciderons  cela  quand  le  moment  sera  venu.  En  atten- 
dant, mon  cher  malade,  s'il  vous  plaisait  de  redescendre  à  votre  ap- 
partement ,  voici  mon  bras.  Madame  a  été  levée  trop  long-temps 
aujourd'hui;  elle  est  fatiguée,  et  il  faut  la  laisser  reposer. 

Sans  faire  d'observations ,  M.  Gorsaz  s'appuya  sur  le  bras  du  mé- 
decin ,  et  prit  congé  de  sa  femme  avec  une  affection  hypocrite.  Les 
deux  hommes  sortirent  de  la  chambre,  où,  au  bout  d'une  demi- 
heure,  M.  Mallet  rentra  seul. 

—  Docteur,  je  veux  aller  à  Bordeaux ,  lui  dit  d'un  ton  bref  Lucie, 
qui  semblait  s'attendre  à  ce  retour. 

—  Je  m'en  doutais,  mais  je  voulais  en  être  sûr,  répondit  le  médecin 
en  souriant  tristement. 

—  Vous  ne  donnerez  pas  cette  attestation  qu'on  vous  demande? 
reprit-elle  d'un  air  à  la  fois  impérieux  et  suppliant. 

—  Je  ne  pourrais  pas  la  donner  sans  mentir  à  ma  conscience.  Vous 
êtes  réellement  assez  bien  pour  supporter  la  fatigue  d'un  si  court 
voyage;  aussi  n'est-ce  pas  le  voyage  que  je  redoute  :  c'est  le  séjour, 

Lucie  s'approcha  brusquement  du  docteur,  et  d'une  main  lui  ferma 
la  bouche. 

—  Au  nom  du  ciel!  pas  un  mot  de  plus,  lui  dit-elle.  Quoi  que  vous 
ayez  pu  voir,  entendre  ou  deviner,  car  dans  mes  accès  de  fièvre  j'ai 
parlé  sans  doute;  quoi  que  vous  sachiez  maintenant,  ne  me  dites 
rien.  Ayez  pitié  d'une  malheureuse  femme;  servez-moi  sans  me 
forcer  à  rougir.  Puis-je  compter  sur  vous? 

—  Comme  sur  un  père,  répondit  M.  Mallet  avec  attendrissement. 
Et  il  pressa  sur  ses  lèvres  la  main  que  Lucie  y  avait  appuyée. 


78  REVUE   DE  PARIS. 

VI. 

L'attentat  commis  sur  la  personne  de  M.  Gorsaz  avait  produit  dans 
tout  le  département  de  la  Gironde  une  impression  à  laquelle  n'of- 
fraient rien  de  compar?ble  les  plus  lugubres  catastrophes  survenues 
depuis  plusieurs  années.  L'âge  et  la  fortune  de  la  victime ,  la  consi- 
dération dont  elle  jouissait  dans  le  pays,  l'étrange  contraste  des  deux 
accusés,  l'un ,  homme  du  monde,  allié  aux  meilleures  familles  de  la 
Guyenne  et  connu  déjà  par  les  fohes  d'une  jeunesse  dissipée,  l'autre, 
galérien  à  peine  sorti  du  bagne,  ainsi  que  cela  fut  constaté  dès  le 
premier  interrogatoire;  enfin  la  maladie  de  M™''  Gorsaz  généralement 
attribuée  à  un  attachement  conjugal  d'autant  plus  méritoire  que 
l'objet  en  était  plus  vieux;  toutes  ces  circonstances  sur  lesquelles 
planait  encore  une  incertitude  mystérieuse,  avaient  excité  au  plus 
haut  degré  la  curiosité  publique.  Chacun  était  impatient  de  connaître 
le  mot  de  cette  énigme  sanglante.  Les  accusés  surtout  étaient  devenus 
le  sujet  journalier  d'une  foule  de  conjectures,  d'explications,  de  dis- 
cussions ,  de  paris  même ,  soutenus  avec  une  égale  opiniâtreté  de  part 
et  d'autre.  Les  uns  refusaient  de  croire  à  la  culpabilité  d'Arthur.  De 
ce  parti  étaient  d'abord  toutes  les  femmes  qui,  à  la  rigueur,  eussent 
compris  qu'un  homme  digne  de  leur  intérêt  put  commettre  un  crime 
poétique,  mais  qui  ne  pouvaient,  admettre  la  vraisemblance  d'un 
crime  trivial. 

—  Cela  est  odieux ,  disaient  à  Bordeaux  les  femmes  à  la  mode; 
M.  d'Aubian  avec  qui  nous  avons  dansé  l'hiver  dernier,  assassiner  un 
vieillard!  Un  jeune  homme  de  bonnes  manières,  plein  d'usage  et 
d'esprit,  et  qui  a  une  ligure  véritablement  espagnole!  Lui!  avoir 
essayé  de  tuer  un  homme  pour  lui  voler  sa  bourse!  fi  donc! 

Si  l'on  avait  accusé  Arthur  d'avoir  poignardé  M.  Gorsaz,  dans  quel- 
que intention  héroïque,  par  exemple  pour  lui  enlever  sa  femme,  la 
chose,  quoique  épouvantable,  eût  paru  possible.  Les  âmes  roma- 
nesques mêmes  n'auraient  pas  refusé  quelque  pitié  à  un  forfait  ainsi 
ennobli  par  la  passion;  mais  plonger  un  couteau  dans  le  cœur  d'un 
homme  pour  pouvoir  ensuite  fouiller  dans  ses  poches,  c'était  le  fait 
d'un  forçat  et  non  d'un  cavalier.  Ainsi  argumentait  le  bon  sens  fémi- 
nin qui,  selon  son  usage, raisonnait  assez  juste. 

D'autre  part,  IJonnemain  ne  manquait  pas  de  défenseurs  officieux. 
Il  avait  pour  lui  d'abord  le  petit  peuple,  naturellement  hostile  à 
l'aristocratie,  et  qui,  entre  deux  accusés  de  condition  différente,  pen- 


REVUE  DE  PARIS.  79 

che  volontiers  pour  le  moins  haut  placé.  Venaient  ensuite  les  anais 
de  l'humanité,  les  philantropes  de  profession,  les  émancipateurs  de 
nègres  et  tous  les  individus  occupés  de  l'avenir  des  nations  et  du 
progrès  social,  race  abondante  en  âmes  sensibles  pour  qui  un  homme 
parfaitement  dédaigné  tant  qu'il  n'est  qu'innocent,  devient,  pour 
peu  qu'il  sorte  du  bagne,  un  être  prodigieusement  précieux  et  recom- 
mandable.  Ces  gens-ci  ne  se  gênaient  pas  pour  traiter  de  prévention 
frivole  et  môme  barbare  l'opinion  qui  cherchait  à  justifier  d'Aubian 
en  rappelant  les  antécédens  déplorables  de  son  coaccusé  ;  ils  atten- 
daient plus  impatiemment  que  les  autres  l'issue  du  procès,  espérant 
bien  de  trouver  dans  l'acquittement  de  Bonnemain  un  nouveau  texte 
pour  leurs  sermons  contre  les  préjugés  qui  osent  mettre  en  état  de 
suspicion  légitime  les  infortunés  dont  le  bagne  vient  de  compléter 
l'éducation  morale. 

Entre  ces  deux  opinions,  un  troisième  sentiment  s'était  formé: 
c'était  celui  des  hommes  impartiaux  qui,  pour  mettre  tout  le  monde 
d'accord,  supposaient  les  deux  prévenus  également  coupables  et  an- 
ticipaient sur  la  déclaration  du  jury,  en  proclamant  la  complicité 
incontestable.  Ce  tiers-parti ,  qui  ne  l'était  pas  pour  rien ,  achevait 
d'embrouiller  la  difficulté  au  lieu  de  la^résoudre. 

Tandis  que  le  crime  commis  et  le  jugement  attendu  occupaient 
ainsi  toutes  les  conversations  à  vingt  lieues  à  la  ronde,  sur  les  deux 
rives  de  la  Garonne,  l'instruction  se  poursuivait  avec  l'activité  qu'exi- 
geaient la  gravité  de  l'affaire  et  l'approche  des  assises.  Les  détails 
de  cette  enquête  semblèrent  destinés  à  faire  triompher  devant  les 
juges  l'opinion  qui  acquittait  le  forçat  aux  dépens  de  l'amant.  Dans 
leurs  interrogatoires  réitérés ,  les  prévenus  persévérèrent  mutuelle- 
ment dans  le  système  de  dénégation  absolue  derrière  lequel  ils  s'é- 
taient retranchés  d'abord  ;  mais  autant  les  faits  nouveaux  révélés  dans 
le  cours  de  la  procédure  parurent  favorables  à  Bonnemain,  autant  ils 
devinrent  accablans  pour  Arthur.  Excepté  ce  dernier  qui  ne  voulait 
rien  dire,  personne,  au  moment  de  l'attentat,  n'avait  aperçu  le  ga- 
lérien. Arrêté  au  point  du  jour  sur  le  chemin  de  Bordeaux,  il  lui  avait 
été  facile  d'expliquer  cette  pérégrination  matinale.  Soupçonnant, 
avait-il  dit,  que  ses  compagnons  avaient  découvert  sa  condition  véri- 
table ,  il  avait  craint  d'être  dénoncé  par  eux  à  la  justice  et  poursuivi 
pour  avoir  rompu  son  ban.  Plutôt  que  de  se  laisser  arrêter,  il  avait 
résolu  de  quitter  le  pays  et  il  s'était  mis  en  route  au  milieu  de  la 
nuit,  afin  qu'on  ne  s'aperçût  pas  de  son  départ.  Les  pièces  d'or  trou- 
vées sur  lui  provenaient  de  ses  économies ,  et  la  somme  n'étart  pas 


80  REVUE  DE  PARIS. 

assez  considérable  pour  que  cette  assertion  parût  invraisemblable. 
D'ailleurs  on  n'avait  découvert  aucune  tache  de  sang  sur  ses  habits, 
soit  que  dans  l'intervalle  du  crime  à  l'arrestation  il  se  fût  débarrassé 
des  vêtemens  qui  l'eussent  pu  compromettre,  soit  que  dans  l'action 
même  il  eût  conservé  assez  de  sang-froid  pour  se  préserver  de  toute 
trace  délatrice.  Enfin  ses  mains,  scrupuleusement  visitées,  avaient 
été  trouvées  nettes  sans  qu'il  parût  qu'elles  eussent  été  récemment 
lavées;  l'habile  forçat  avait  voulu  ne  laisser  aucun  prétexte  aux 
soupçons  qu'aurait  infailliblement  excités  une  propreté  peu  habituelle 
parmi  les  ouvriers  campagnards ,  gens  fort  sobres  d'ablutions.  Par  un 
raffinement  ingénieux  qui  devait  le  dispenser  de  toute  purification 
imprudente,  pour  tuer,  il  avait  mis  des  gants.  Quant  au  couteau  qui 
avait  servi  au  meurtre,  aucun  témoin  ne  l'avait  jamais  vu  entre  les 
mains  du  galérien  qui,  sans  la  circonstance  d'une  première  con- 
damnation ,  eût  été  probablement  mis  dès-lors  en  liberté ,  faute  de 
preuves. 

Tandis  que  l'innocence  de  Bonnemain  paraissait  plus  évidente  à 
chaque  déposition  nouvelle ,  Arthur  voyait  s'amonceler  autour  de  lui 
des  charges  de  plus  en  plus  graves  qui ,  au  besoin ,  auraient  suffi  pour 
faire  croire  à  sa  culpabilité ,  lors  môme  que  la  terrible  déclaration  de 
M.  Gorsaz  n'eût  pas  existé.  On  ne  put  établir  que  le  couteau  lui  ap- 
partînt; mais,  cette  preuve  écartée ,  restaient  d'autres  indices  non 
moins  accusateurs.  La  corde  à  nœuds  fut  reconnue  par  un  cordier 
de  la  Réole  qui  déclara  l'avoir  vendue  à  M.  d'Aubian  quelques  mois 
auparavant.  Il  résultait  de  ce  fait  que  l'entrée  d'Arthur  dans  le  parc 
avait  été  préméditée  et  non  accidentelle ,  et  que  les  instrumens  ma- 
tériels de  l'escalade  se  trouvaient  incontestablement  à  sa  charge.  II 
fut  prouvé  ensuite  que,  dans  le  courant  de  l'été,  M.  Gorsaz  avait  reçu 
à  Bordeaux  un  remboursement  d'une  vingtaine  de  mille  francs,  qu'il 
avait  aussitôt  convertis  en  or,  et  que  d'Aubian,  compagnon  de  voyage 
du  vieillard,  avait  eu  connaissance  de  ces  deux  faits.  En  interro- 
geant la  vie  antérieure  de  l'accusé,  il  fut  facile  de  constater  que, 
depuis  plusieurs  années,  il  avait  perdu  au  jeu  des  sommes  considé- 
rables et  contracté  des  dettes  pour  l'acquittement  desquelles  son  pa- 
trimoine semblait  insuffisant.  Lors  de  la  visite  domiciliaire  opérée 
dans  sa  maison ,  on  y  avait  trouvé  fort  peu  d'argent.  De  toutes  ces 
circonstances  habilement  groupées  et  mutuellement  éclaircies  par 
leur  rapprochement,  les  gens  exercés  aux  subtiles  déductions  de  la 
logique  judiciaire  n'avaient  pas  de  peine  à  tirer  une  conclusion  pé- 
remptoire.  A  leurs  yeux ,  Arthur  d'Aubian ,  ruiné  au  jeu  et  ne  trou- 


REVUE  DE  PARIS.  81 

vant  plus  d'argent  à  emprunter,  s'était  déterminé  à  commettre  un 
vol,  que  le  hasard  avait  métamorphosé  en  meurtre. C'étaient  les  plus 
indulgens  qui  admettaient  cette  dernière  supposition  ;  quant  aux 
Dracons  du  parquet,  la  préméditation  leur  paraissait  démontrée  pour 
l'assassinat  comme  pour  le  délit  inférieur. 

Tels  étaient  la  situation  de  l'affaire  et  l'état  de  l'opinion  publique, 
lorsque  les  assises  furent  enfin  ouvertes  au  chef-lieu  du  département. 
Quelques  jours  auparavant,  les  accusés  avaient  été  transférés  de  la 
maison  d'arrêt  de  la  Réole  à  la  prison  centrale  de  Bordeaux.  Les 
témoins,  parmi  lesquels  se  trouvaient  au  premier  rang  M.  Gorsaz  et 
sa  femme,  arrivèrent  bientôt  après  dans  cette  ville.  A  l'approche  de 
la  dernière  scène  d'un  drame,  dont  tous  les  esprits  étaient  occupés 
depuis  deux  mois,  la  curiosité  générale  s'accrut  jusqu'à  l'anxiété.  Les 
révélations  de  l'enquête  avaient  éclairci  les  rangs  des  défenseurs 
d'Arthur;  les  femmes  seules  lui  restaient  généralement  fidèles;  plus 
les  présomptions  semblaient  l'accuser,  plus  elles  montraient  de  con- 
stance à  le  défendre. 

—  Que  signifient  toutes  ces  chicanes?  disaient  les  plus  zélées;  on 
lui  a  vu  perdre  de  l'argent  à  l'écarté  et  à  la  bouillotte;  cela  prouve 
seulement  qu'il  n'est  pas  heureux  au  jeu.  Il  a  des  dettes;  comment 
faire  autrement,  lorsqu'on  va  dans  le  monde  et  qu'on  n'a  pas  de  for- 
tune? Enfin,  il  paraît  qu'il  se  servait  quelquefois  d'une  échelle  de 
corde;  voyez  le  grand  crime!  Pauvre  jeune  homme! 

L'échelle  de  corde  surtout  avait  considérablement  contribué  à  en- 
tretenir dans  le  cœur  des  protectrices  d'Arthur  l'intérêt  qu'il  y  avait 
d'abord  excité.  Au  sein  même  de  la  cour  royale  un  parti  se  prononça 
en  sa  faveur. 

—  Si  vous  concluez  contre  lui,  je  ne  vous  le  pardonnerai  jamais, 
dit  à  son  mari  la  femme  de  l'avocat-général  chargé  de  soutenir  l'ac- 
cusation. 

—  Je  conclurai  certainement  contre  lui,  répondit  le  magistrat; 
car  je  suis  convaincu  qu'il  est  coupable,  tout  autant  que  si  j'avais  vu 
commettre  le  crime. 

— Et  moi,  quand  même  je  l'aurais  vu,  je  ne  pourrais  pas  le  croire. 

—  Il  est  fort  heureux  pour  l'ordre  social  que  les  femmes  ne  puis- 
sent être  du  jury,  reprit  l'avocat-général  en  haussant  les  épaules; 
avec  elles,  il  serait  impossible  de  faire  punir  un  coupable,  pour  peu 
qu'il  eut  vingt-cinq  ans,  des  cheveux  bouclés  et  un  habit  bien  fait. 

Conformément  à  cette  loi  de  la  gradation  qui  semble  si  naturelle , 
qu'on  l'observe  même  dans  les  choses  les  plus  graves,  l'affaire  Gorsaz 


iB2  REVUÇ   DE  PARIS. 

avait  été  réservée  pour  la  clôture  de  la  session.  Les  vols  qualifiés, 
les  attentats  aux  mœurs,  les  faux,  les  meurtres  sans  préméditation, 
et  autres  vulgaires  délits  passibles  des  galères  tout  au  plus,  furent 
expédiés  au  préalable ,  sans  que  personne,  à  l'exception  des  mem- 
bres de  la  cour  et  des  habitués  des  assises,  daignât  s'en  occuper; 
mais  quand  vint  le  jour  où  devaient  être  jugés  les  prévenus  dont  le 
nom  était  dans  toutes  les  bouches,  la  salle  du  jury  se  trouva  trop 
étroite  pour  la  foule  qui  se  pressa  aux  portes  dès  le  matin.  Les  sièges 
numérotés  envahirent  presque  totalement  l'espace  réservé  au  public 
des  audiences  ordinaires.  Un  grand  nombre  de  jeunes  gens  qui 
avaient  vécu  familièrement  avec  Arthur  se  montrèrent  fort  curieux 
de  voir  sa  contenance  sur  la  sellette.  Ces  amis  excellens,  introduits 
dans  l'enceinte  privilégiée,  les  uns  par  faveur,  les  autres  sous  la  robe 
d'avocat  stagiaire ,  se  nichèrent  bruyamment  dans  les  bancs  du  bar- 
reau, derrière  le  tribunal,  partout  enfin  où  ils  purent  trouver  place. 
Par  une  galante  attention  du  président  des  assises,  l'intérieur  du  pré- 
toire avait  été  exclusivement  réservé  pour  les  femmes  de  la  société, 
qui  s'y  entassèrent  affairées  et  bourdonnantes,  comme  des  abeilles 
dans  leur  ruche.  La  veille,  la  plupart  d'entre  elles  avaient  jeté  drama- 
tiquement leurs  bouquets  aux  pieds  de  M"''  Taglioni ,  qui  donnait 
alors  des  représentations  à  Bordeaux  ;  en  ce  moment,  la  figure  à  demi 
cachée  par  le  voile  de  leur  chapeau  (à  la  cour  d'assises,  le  voile  est 
d'étiquette,  comme  le  bouquet  au  théâtre  ) ,  la  poche  garnie  de  fla- 
cons de  vinaigre,  et  le  mouchoir  à  la  main,  tout  prêt  pour  les  larmes, 
elles  se  préparaient  peu  silencieusement  à  des  émotions  plus  pathé- 
tiques que  les  enchantemens  de  la  sylphide. 

L'entrée  simultanée  de  la  cour  et  des  prévenus  excita,  dans  ce  bril- 
lant auditoire,  un  de  ces  mouvemens  qui  rappellent  les  phénomènes 
de  l'électricité.  L'assemblée  entière  se  leva  d'un  seul  élan  ;  et  subite- 
ment, il  se  trouva  que  les  femmes  étaient  plus  grandes  que  les 
hommes;  car,  toutes,  les  plus  timides  mêmes,  venaient  de  monter 
sur  leurs  chaises.  Le  public  des  derniers  rarigs  réclama  par  des  cris 
énergiques,  contre  cet  écran  de  chapeaux  et  de  châles,  qui,  dans  un 
moment  si  intéressant,  lui  dérobait  un  spectacle  long-temps  attendu. 
Il  se  passa  quelque  temps  avant  que  les  huissiers  pussent  rappeler 
l'ordre  et  obtenir  le  silence;  enfin  l'assistance  féminine  consentit  ù 
«6  rasseoir,  et  le  groupe  empanaché  s'affaissa  sur  lui-même,  comme 
s'aplatissent  les  vagues  de  la  mer,  dès  qu'a  cessé  l'orage  qui  les  avait 
émues. 

Tous  les  yeux ,  cependant,  restaient  avidement  fixés  sur  les  accu- 


REVUE  DE  PARIS.  83 

ses  qui ,  pour  rendre  hommage  au  principe  de  l'égalité  des  hommes 
devant  la  loi ,  avaient  dû  se  placer  côte  à  côte ,  le  gentilhomme  près 
du  forçat,  sur  le  banc  ignominieux  destiné  aux  prévenus.  Deux  mois 
d'une  captivité,  dont  le  terme  pouvait  être  l'échafaud,  avaient  im- 
primé sur  les  traits  d'Arthur  des  traces  visibles  et  profondes.  L'élé- 
gant jeune  homme  qui,  l'hiver  précédent,  avait  obtenu,  dans  les  plus 
brillans  salons  de  Bordeaux,  des  succès  dus  à  sa  bonne  mine  au  moins 
autant  qu'à  son  esprit,  s'offrit  aux  compagnons  de  ses  beaux  jours, 
pâle,  amaigri,  défait,  et  portant  sur  sa  physionomie  le  sceau  d'une 
fatalité  dont  il  paraissait  comprendre  l'horreur  en  s'y  soumettant. 
Mais  si  son  front  sembla  décoloré  et  son  œil  privé  de  la  flamme  que 
les  femmes  y  avaient  quelquefois  remarquée,  sa  contenance  du  moins 
n'avait  rien  perdu  de  sa  fermeté  et  de  sa  noblesse.  Sans  daigner  jeter 
un  regard  sur  l'homme  auquel  il  se  trouvait  accouplé  ,  ni  sur  cet  au- 
ditoire aux  yeux  béans,  qu'il  entendait  frémir  autour  de  lui ,  comme 
une  meute  autour  de  la  curée,  il  échangea  quelques  paroles  avec  son 
défenseur,  dont  l'amitié  et  le  dévouement  lui  étaient  depuis  long- 
temps acquis;  puis  il  s'assit  d'un  air  calme,  et  resta  dans  une  atti- 
tude grave  et  impassible,  indifférent,  en  apparence,  à  ce  qui  allait 
se  passer. 

—  Ma  foi,  le  beau  d'Aubian  est  à  présent  mal  surnommé,  dit  à  un 
de  ses  voisins  un  jeune  homme  ayant  lui-même  de  hautes  préten- 
tions à  la  beauté. 

—  Le  pauvre  garçon  ne  doit  pas  être  à  son  aise ,  répondit  le  voisin 
qui  avait  été  ami  de  d'Aubian  au  point  de  le  tutoyer;  coupable  ou 
non ,  ça  me  ferait  de  la  peine  qu'on  le  condamnât.  Mais  aussi  quelle 
idée  d'assassiner  ce  vieux  bonhomme  !  Il  avait  mille  autres  moyens 
de  se  procurer  de  l'argent. 

—  Quels  moyens? 

— Pas  une  des  femmes  qui  sont  ici  n'aurait  refusé  de  lui  eu  prêter, 

—  Bah  !  les  femmes  donnent  et  ne  prêtent  pas ,  dit  d'un  ton  sen- 
tencieux un  troisième  interlocuteur. 

—  Ça  ne  revient-il  pas  au  môme? 

—  Pour  moi ,  dit  le  belâtre  d'un  air  prude ,  infamie  pour  infamie , 
j'aimerais  autant  le  vol. 

—  M""  de  Ghamesson  est-elle  ici?  lui  demanda  l'ancien  ami  d'Ar- 
thur, qui,  en  jetant  inopinément  au  joli  garçon  le  nom  de  cette  femme 
riche  et  surannée,  lui  ferma  la  bouche. 

Pour  paraître  devant  les  jurés,  Bonnemain,  qui  n'ignorait  pas 
l'influence  qu'exerce  souvent  sur  eux  la  physionomie  des  prévenus. 


Si-  REVUE  DE  PARIS. 

avait  employé  tous  les  artifices  de  toilette  que  comportaient  son 
physique  et  sa  condition.  Vêtu  de  neuf,  grâce  aux  dix  louis  de 
M.  Gorsaz,  rasé  frais,  le  regard  modeste  et  habituellement  baissé, 
les  mains  posées  sur  les  genoux ,  il  se  tenait  sur  la  sellette  d'une 
façon  si  bénigne  et  si  révérentieuse ,  qu'à  la  vue  de  ce  nouvel  Am- 
broise  de  Laméla,  plus  d'un  spectateur  ne  put  s'empêcher  de  dire  à 
son  voisin  : 

—  Est-il  possible  que  ce  soit  là  un  forçat  libéré!  Sur  sa  mine,  on 
lui  donnerait  le  bon  Dieu  sans  confession. 

Le  tirage  au  sort  des  membres  du  jury,  la  lecture  de  l'arrêt  de 
renvoi  et  de  l'acte  d'accusation,  l'interrogatoire  des  accusés  et  les 
dépositions  de  plusieurs  témoins,  remplirent  la  première  séance,  et 
ne  laissèrent  pas  languir  un  seul  instant  l'intérêt  de  l'auditoire;  mais 
le  drame  n'apparut  réellement  dans  toute  l'énergie  de  son  expression, 
mystérieusement  tragique,  qu'à  l'audience  du  lendemain,  lorsque, 
de  la  chambre  des  témoins,  on  vit  sortir,  pâle  et  débile,  un  vieillard 
dont  la  blanche  chevelure,  les  traits  imposans  et  la  physionomie 
calme  dans  sa  sévérité ,  excitèrent ,  parmi  tous  les  rangs  des  specta- 
teurs ,  un  murmure  de  respect  et  de  pitié  :  c'était  M.  Gorsaz. 

VIT. 

Depuis  deux  mois,  le  ressentiment  sanguinaire,  dans  lequel  s'était 
concentrée  la  dernière  énergie  d'un  homme  près  de  la  tombe,  n'avait 
éprouvé  aucun  affaiblissement ,  mais  il  avait  subi  peu  à  peu  les  modi- 
fications qu'amènent  toujours  le  temps  et  la  réflexion.  A  l'empor- 
tement furieux,  à  la  soif  insatiable,  à  l'avide  frénésie  qui  d'abord 
avaient  regardé  comme  une  lâche  impunité  le  moindre  retard  à  la 
vengeance,  avait  succédé  une  détermination  froide,  patiente,  impla- 
cable et  d'autant  plus  terrible  qu'au  lieu  de  s'épancher  elle  se  con- 
tenait. A  force  de  bouillir  dans  le  cœur,  ce  creuset  de  chair  aussi 
ardent  que  l'airain  sur  la  fournaise,  les  passions  les  plus  désor- 
données finissent  par  rejeter  les  scories  qui  auraient  pu  altérer  leur 
trempe.  Le  dernier  terme  de  ce  raffinage  est  l'hypocrisie,  miracu- 
leuse puissance  qui  gagne  en  profondeur  ce  qu'elle  dissimule  en 
surface ,  et  dont  le  jet ,  lorsqu'il  éclate  enfin ,  ressemble  à  l'explosion 
d'une  mine. 

M.  Gorsaz  avait  donc  compris  la  nécessité  de  régler  sa  vengeance 
]iour  la  rendre  efficace.  Lorsqu'il  entra  dans  la  salle  du  jury,  sa  phy- 
sionomie et  son  maintien  étaient  composés  avec  un  art  qui  eût  fait 


REVDE  DE  PARIS.  85 

honneur  à  l'acteur  le  plus  consommé;  loin  de  trahir  la  haine  dont  son 
cœur  était  ulcéré ,  ses  yeux ,  en  s'arrôtant  sur  Arthur,  n'exprimèrent 
qu'une  compassion  douloureuse  dont  l'auditoire  fut  vivement  ému.  A 
ce  regard  où  il  s'attendait  à  trouver  de  la  fureur,  mais  non  une  men- 
teuse pitié,  d'Aubian  devina  qu'il  était  irrévocablement  perdu,  et  il 
répondit  par  un  amer  sourire  au  pardon  magnanime  dont  semblait 
l'accabler  le  vieillard.  Les  yeux  de  M.  Gorsaz  glissèrent  ensuite  sur  le 
forçat  sans  s'y  arrêter;  mais,  malgré  sa  rapidité,  ce  mouvement  fut 
si  expressif  que,  pour  cacher  l'impression  qu'il  en  ressentait,  Bonne- 
main  détourna  la  tête  et  la  tint  quelque  temps  baissée. 

—  En  voilà  un  de  brave  homme,  se  dit-il;  j'étais  sûr  qu'il  ne  vou- 
drait pas  me  mettre  dans  la  peine.  Au  fait,  ça  doit  lui  aller  joliment 
d'envoyer  le  grand  brun  à  la  butte  de  monte-à-regret;  si  j'avais  été 
marié,  j'aurais  été  comme  ça,  moi  :  pas  bon  enfant  du  tout.  Quand  je 
pense  que  j'ai  voulu  faire  dumal  à  ce  respectable  vieillard,  je  suis  hon- 
teux; mais  aussi  quelle  diable  d'idée  de  me  dire  :  «  Si  tu  me  débarrasses 
de  cet  homme,  tu  auras  dix  mille  francs,  »  et  de  m'en  montrer  en 
même  temps  vingt  mille ,  dans  ce  gueux  de  secrétaire  qui  n'a  pas  voulu 
s'ouvrir.  Entre  dix  mille  francs  et  vingt  mille ,  le  moyen  d'hésiter! 

Le  silence  le  plus  profond  s'était  établi ,  tandis  que  M.  Gorsaz 
répondait  aux  questions  d'usage  que  lui  adressait  le  président  des 
assises.  Cette  formalité  remplie,  le  vieillard  s'assit  sur  un  siège  placé 
devant  le  banc  de  la  cour,  et  se  tourna  du  côté  des  jurés;  d'une  voix 
grave ,  dont  l'émotion  semblait  causée  par  le  regret  qu'éprouve  un 
cœur  généreux  à  se  porter  accusateur,  il  répéta  littéralement  la  dé- 
claration qu'il  avait  faite  le  jour  de  l'attentat.  Ce  récit  disait  en  sub- 
stance qu'endormi  au  moment  où  i!  avait  reçu  les  premiers  coups, 
M.  Gorsaz,  avant  de  perdre  entièrement  l'usage  de  ses  sens,  avait 
positivement  reconnu  le  meurtrier,  celui-ci  ayant  allumé  une  bougie, 
afin  de  s'éclairer  pour  forcer  le  secrétaire. 

—  Regardez  les  accusés,  dit  le  président  au  témoin,  êtes-vous 
bien  sûr  que  celui  que  vous  avez  reconnu  soit  Arthur  d'Aubian? 

Le  vieillard  se  tourna  du  côté  du  prévenu  et  arrêta  sur  l'amant  de 
Lucie  un  regard  dont  le  triomphe  était  voilé  d'une  pitié  admirable- 
ment jouée. 

— C'est  bien  lui ,  dit-il  en  poussant  un  soupir;  c'est  en  vain  que  je 
voudrais  ne  pas  le  reconnaître. 

Une  sensation  générale  et  prolongée  suivit  cette  déclaration. 
Arthur  seul  resta  impassible  en  apparence  et  se  contenta  de  sourire 
avec  dédain. 


g^  REVUE  DE  PARIS. 

•^  Monsieur  le  président,  dit  un  des  jurés  quand  le  calme  fut  rétabli, 
je  désirerais  que  le  témoin  nous  dît  si  antérieurement  à  l'attentat  il 
existait  quelque  sujet  d'inimitié  entre  lui  et  l'accusé. 

Cette  question  excita  un  vif  intérêt  surtout  parmi  les  femmes  qui , 
forcées  de  croire  à  la  culpabilité  d'Arthur,  ne  pouvaient  cependant 
admettre  qu'un  vol  en  eût  été  le  but.  L'accusé  lui-même  rougit  légè- 
rement et  parut  éprouver  une  secrète  inquiétude;  mais  M.  Gorsaz 
était  préparé  à  toutes  les  interrogations:  celle-ci  ne  lui  causa  donc  ni 
surprise ,  ni  trouble. 

—  Monsieur  d'Aubian  et  moi,  nous  sommes  voisins  de  campagne 
depuis  long-temps,  répondit-il,  et  nos  relations  avaient  toujours  été 
celles  de  la  confiance,  de  la  cordialité,  je  pourrais  dire  de  l'amitié: 
de  mon  côté  du  moins,  ces  sentimens  ne  sont  pas  encore  anéantis, 
malgré  le  sang  versé;  je  sens  cela  au  chagrin  que  j'éprouve  depuis 
deux  mois.  Ce  malheureux  événement  m'a  causé  encore  plus  de  peine 
morale  que  de  souffrance  physique. 

La  voix  altérée  du  vieillard  et  la  tristesse  de  sa  physionomie  excitè- 
rent dans  l'auditoire  un  nouveau  murmure  de  pitié. 

— Ainsi  donc ,  reprit  le  président ,  vous  ne  connaissez  aucune  cause 
à  laquelle  puisse  être  attribué  l'attentat  dont  vous  avez  été  la 
victime? 

—  La  cause,  répondit  M.  Gorsaz  d'une  voix  mélancoHque,  c'est 
selon  moi  cette  déplorable  passion  du  jeu  qui  a  déjà  perdu  tant  de 
jeunes  gens  dignes  d'un  meilleur  sort  :  monsieur  d'Aubian  jouait 
beaucoup  et  malheureusement  ;  mes  conseils  n'avaient  pu  le  détourner 
de  cet  abîme  chaque  jour  plus  profond.  Dans  un  moment  de  désespoir, 
il  aura  pensé  à  l'argent  qu'il  m'avait  vu  recevoir  quelque  temps  aupa- 
vant;  que  ne  me  le  demandait-il,  le  malheureux,  au  lieu  de  chercher 
à  s'en  rendre  maître  d'une  manière  si  déplorable!  s'il  avait  eu  con- 
fiance en  moi,  s'il  avait  pensé  que  la  bourse  d'un  vieil  ami  était  à  son 
service ,  ce  fatal  événement  ne  serait  pas  arrivé ,  et  nous  ne  serions  pas 
ici  tous  deux  ;  moi  désespéré  d'être  son  accusateur,  lui... 

Le  vieillard  se  tut  comme  si  l'attendrissement  lui  eût  coupé  la 
parole,  et  sa  main  qui  venait  de  désigner  Arthur  par  un  geste 
pathétique,  retomba  aussitôt  avec  abattement. 

Ce  propos  touchant,  cette  pantomime  empreinte  d'une  douleur 
paternelle,  produisirent,  parmi  les  spectateurs,  et  même  aux  bancs 
des  jurés  et  des  juges,  une  de  ces  émotions  pénétrantes  que  ressentent 
les  cœurs  honnêtes  à  la  vue  d'une  action  héroïque.  M.  Gorsaz  s'api- 
toyant  sur  son  assassin  au  lieu  de  le  maudire,  parut  aux  gens  rcli- 


REVUE   DE  PARIS.  >9l 

gieux ,  le  plus  vertueux  observateur  des  préceptes  de  l'évangile  :  les 
lettrés  le  comparèrent  à  don  Gusman  faisant  grâce  à  Zamore;  les 
femmes  mêmes,  séduites  par  une  grandeur  d'ame  que  rehaussaient 
de  longs  cheveux  blancs,  un  débit  accentué,  des  yeux  expressifs  en 
dépit  de  l'âge,  en  un  mot,  tous  les  accessoires  dramatiques  qu'elles 
affeclioiment  dans  la  vertu,  les  femmes  transportèrent  subitement 
sur  le  vieillard  magnanime  l'intérêt  que  la  plupart  avaient  jusqu'alors 
obstinément  conservé  au  jeune  prévenu. 

—  Qu'il  a  dû  être  beau,  il  y  a  quarante  ans!  s'écria  l'une  d'elles 
dans  un  naïf  transport. 

—  Il  l'est  toujours,  répondit  sa  voisine  en  enchérissant  sur  cette 
admiration;  la  beauté  morale  n'a  pas  d'Age.  Quelle  générosité!  quelle 
noblesse!  Je  comprends  maintenant  que  M""'  Gorsaz  soit  tombée  dan- 
gereusement malade  en  se  voyant  menacée  de  le  perdre. 

— C'est  le  roi  Lear,observa  une  Philaminte romantique,  vouée  au 
culte  de  Shakspeare. 

Ce  mot  passa  de  bouche  en  bouche  et  fut  sentencieusement  répété , 
même  par  celles  qui  ne  le  comprenaient  guère. 

— Avez-vous  quelque  observation  à  faire  sur  la  déposition  du 
témoin?  demanda  le  président  des  assises  à  d'Aubian. 

L'accusé  se  leva  et  parut  lutter  contre  une  tentation  violente  dont 
il  finit  par  triompher. 

—  Pour  l'honeur  de  ma  mémoire,  dit-il,  car  ce  n'est  pas  ma  vie 
que  je  défends,  je  dois  répéter  que  je  suis  innocent  du  crime  dont 
on  m'accuse.  Quanta  la  déclaration  de  M.  Gorsaz,  il  ne  m'appartient 
pas  de  la  discuter  ;  que  votre  justice  prononce  :  quel  que  soit  son 
arrêt ,  je  saurai  m'y  soumettre. 

Cette  protestation  parut  aussi  froide  que  contrainte ,  et  fut  défavo- 
rablement accueillie. 

—  Ce  n'est  pas  ainsi  que  s'exprime  l'innocence ,  dirent  entre  eux 
la  plupart  des  spectateurs;  on  ne  se  soumet  pas  à  une  condamnation 
injuste,  on  s'en  indigne.  Une  résignation  si  extraordinaire  confirme 
l'accusation  loin  de  la  détruire  :  cet  homme  est  coupable;  cela  est 
écrit  sur  sa  figure. 

M.  Gorsaz  ayant  terminé  sa  déposition ,  vint  s'asseoir  au  milieu 
des  témoins  après  avoir  recueilli  sur  son  passage  des  preuves  non 
équivoques  du  respectueux  intérêt  qu'il  avait  excité.  Les  conversations 
particulières  interrompirent  l'audience  pendant  quelques  instans; 
mais  tout  d'un  coup  ce  murmure  confus  se  changea  en  un  silence 


88  REVUE  DE  PARIS. 

religieux  ;  le  président  venait  de  dire  d'une  voix  entendue  de  l'assem- 
blée entière  : 

—  Introduisez  M"'  Gorsaz. 

Un  huissier  sortit  de  la  salle  et  y  rentra  presque  aussitôt,  précé- 
dant la  jeune  femme  qui  devint  à  l'instant  le  but  de  la  curiosité  gé- 
nérale. La  tête  haute,  le  visage  coloré  par  la  fièvre,  l'air  inspiré, 
elle  s'avança  d'un  pas  ferme  jusqu'au  bord  de  l'estrade  où  se  plaçaient 
les  témoins  pour  déposer.  Là,  elle  s'arrêta,  sourde  en  apparence  aux 
interpellations  que  lui  adressait  le  président.  Son  regard  où  flam- 
boyait l'égarement  parcourut ,  avec  une  surnaturelle  assurance ,  l'au- 
ditoire entassé  au-dessous  d'elle  ;  rapidement  arrivé  au  banc  des 
prévenus ,  il  se  fixa  sur  d'Aubian  et  prit  alors  une  indicible  expression 
d'avidité,  d'amour  et  de  désespoir;  par  un  geste  effréné  mais  non 
involontaire,  Lucie  tendit  les  bras  à  son  amant  et  d'une  voix  éclatante  : 

—  Arthur!  s'écria-t-elle ,  me  voici. 

Ce  cri  de  secours,  âpre  comme  le  rugissement  d'une  lionne  blessée, 
fit  courir  un  frisson  électrique  par  les  mille  veines  de  cette  foule  avide 
d'émotions  et  servie  en  ce  moment  au-delà  de  son  espérance.  Au 
milieu  de  la  stupeur  universelle,  deux  hommes,  le  mari  et  l'amant, 
se  levèrent  en  frémissant,  l'un  de  fureur,  l'autre  de  pitié. 

—  C'est  là  un  trait  de  démence,  s'écria  M.  Gorsaz;  on  ne  peut  pas 
recevoir  le  témoignage  d'une  folle 

—  Folle!  dit  Lucie  qui  défia  du  regard  son  mari  et  se  tourna  vers 
le  chef  de  la  cour  :  Interrogez-moi,  monsieur,  vous  verrez  si  je  suis 
folle,  si  je  ne  comprends  pas  vos  questions,  si  je  n'y  réponds  pas 
d'une  manière  sensée.  Folle!  bientôt  peut-être;  mais  en  ce  moment 
j'ai  toute  ma  raison ,  je  sais  ce  que  je  fais  et  ce  que  je  dis. 

—  Madame,  calmez-vous,  je  vais  vous  interroger,  dit  le  président 
qui ,  dans  les  yeux  de  Lucie ,  crut  voir  étinceler  les  menaçantes  lueurs 
d'une  démence  que  pourrait  exaspérer  la  contradiction. 

—  Monsieur  le  président,  je  m'oppose  à  cet  interrogatoire,  reprit 
M.  Gorsaz  d'une  voix  entrecoupée;  je  prouverai  que  depuis  quelque 
temps  la  raison  de  ma  malheureuse  femme  s'est  altérée.  M.  Mallet, 
son  médecin  et  l'un  des  témoins ,  vous  certifiera  ce  fait  s'il  veut  rendre 
hommage  à  la  vérité. 

—  Monsieur  Mallet,  veuillez  approcher,  dit  le  président,  et  voyez 
par  vous-même  si  madame  est  en  état  de  soutenir  l'interrogatoire. 

Lucie  sourit  au  médecin  qui  montait  les  degrés  de  l'estrade ,  et 
lui  tendit  la  main ,  lorsqu'il  fut  près,  par  un  geste  plein  de  confiance. 
Possesseur  d'un  secret  découvert  par  sa  pénétration ,  le  docteur  eût 


REVUE  DE  PARIS.  89 

laissé  condamner  Arthur  plutôt  que  de  perdre  une  femme  à  laquelle 
il  portait,  depuis  long-temps,  un  attachement  presque  paternel; 
mais  il  ne  poussa  pas  le  raffinement  chevaleresque  au  point  de  la 
sauver  malgré  elle  en  lui  fermant  la  bouche. 

—  Il  s'ogit  de  la  vie  d'un  homme,  pensa-t-il;  si  elle  l'aime  assez 
pour  lui  sacrifier  son  honneur,  de  quel  droit  l'empêcherais-je  de  le 
faire? 

Il  prit  le  bras  de  la  jeune  femme  pour  lui  tâter  le  pouls,  formaUté 
superflue ,  car  elle  ne  lui  apprit  rien  qu'il  ne  sût  déjà. 

—  Madame  a  une  fièvre  violente,  dit-il  au  milieu  d'un  silence  si 
profond  qu'il  semblait  que  toutes  les  respirations  fussent  suspendues; 
depuis  deux  mois,  c'est  là  son  état  habituel.  Un  des  caractères  de  ce 
mal ,  dont  les  efforts  de  l'art  n'ont  pas  encore  triomphé ,  est  une  sur- 
excitation anormale  que  la  moindre  émotion  redouble  et  peut  rendre 
inquiétante;  mais  de  cette  irritation  du  système  nerveux  aune  pertur- 
bation des  organes  de  la  pensée,  il  y  a  loin ,  grâce  à  Dieu  !  M""^  Gorsaz , 
comme  elle-même  vient  de  l'affirmer,  jouit  de  la  plénitude  de  sa 
raison,  et  je  suis  convaincu  qu'elle  comprendra  parfaitement  les  ques- 
tions qui  lui  seront  adressées,  ainsi  que  la  portée  de  ses  propres  pa- 
roles. 

L'auditoire  accueillit  la  déclaration  du  médecin  par  un  murmure  de 
satisfaction  et  s'apprêta ,  dans  sa  frivolité  cruelle ,  à  dévorer  le  scan- 
dale dont  il  avait  craint  un  instant  de  se  voir  privé.  Hors  de  lui-même, 
M.  Gorsaz  voulut  gravir  les  degrés  de  l'estrade  pour  en  arracher  sa 
femme;  mais  les  gendarmes  lui  barrèrent  le  passage  et  il  retomba  sur 
un  banc  où  il  resta,  la  figure  cachée  dans  ses  mains,  et  en  apparence 
anéanti.  Arthur,  sur  qui  Lucie  tenait  les  yeux  ardemment  fixés,  la 
supplia,  par  un  regard,  de  ne  pas  trahir  davantage  un  amour  dont 
l'aveu  devait  la  déshonorer.  En  réponse  à  cette  muette  prière,  il  n'ob- 
tint qu'un  geste  passionné  qui  exprimait  l'inébranlable  résolution  de 
le  sauver  ou  de  se  perdre  avec  lui. 

VIII. 

Pendant  ce  temps  une  vive  discussion  s'était  engagée  au  banc  des 
juges  dont  la  sagacité  n'avait  pas  prévu  ce  romanesque  incident. 
Dans  l'intérêt  de  la  morale  publique,  le  président  voulait  supprimer 
l'interrogatoire  de  M"*'  Gorsaz ,  qui  sur  le  fait  matériel  de  l'assassinat 
ne  pouvait  donner  aucun  éclaircissement;  il  rallia  ses  collègues  à 
cette  opinion  ;  mais  l'avocat-général ,  dont  l'assentiment  était  né- 

TOME  V.      MAI.  7 


90  .REVUE   DE   PARIS. 

eessaire,  n'était  pas  homme  à  renoncer  bénévolement  à  l'accessoire 
adultère  qui,  en  se  greffant  de  lui-même  sur  une  accusation  déjà  ca- 
pitale, promettait  d'en  faire,  le  ministère  public  aidant,  le  plus  beau 
procès  criminel  que  la  cour  de  Bordeaux  eût  jugé  depuis  dix  années. 
Consulté  par  le  président,  l'accusateur  en  robe  rouge  déclara  donc 
que  la  déposition  du  témoin  lui  paraissait  indispensable. 

Pendant  ce  débat,  M"*  Gorsaz  était  restée  debout  et  immobile, 
regardant  obstinément  Arthur  comme  si  une  séparation  de  deux  mois 
l'en  avait  rendue  insatiable.  La  fierté  de  sa  pose,  en  un  pareil  mo- 
ment, eût  paru  le  signe  d'une  énergie  virile  ou  plutôt  surhumaine, 
sans  un  tremblement  presque  imperceptible  qui  la  forçait  d'appuyer 
la  main  sur  le  fauteuil  qu'on  lui  avait  apporté;  à  ce  frémissement  se 
trahissait  le  roseau ,  que  devait  briser  un  souffle  dès  qu'aurait  dis- 
paru la  sève  éphémère  qui  le  soutenait. 

La  jeune  femme  répondit  d'une  manière  lucide,  et  l'on  pourrait 
dire  calme,  aux  questions  de  forme  que  lui  adressa  le  président; 
lorsqu'il  l'eut  invitée  à  dire  aux  jurés  ce  qu'elle  pouvait  savoir  relati- 
vement à  l'attentat  commis  sur  la  personne  de  son  mari ,  elle  se  re- 
cueillit un  instant;  non  qu'une  timidité  vulgaire  vînt  ébranler  la  dé'- 
termination  de  ce  cœur  héroïque  ,  mais  pour  rassembler  en  ce  mo- 
ment décisif  ses  forces  près  de  l'abandonner  ! 

—  Je  suis  entrée  ici  respectée ,  j'en  vais  sortir  avilie,  dit-elle  enfin 
d'une  voix  altérée  mais  vibrante;  peu  importe!  Entre  mon  honneur 
et  sa  vie  je  n'hésite  pas.  Depuis  dix  mois  Arthur  d'Aubian  est  mon 
amant...  Arthur  d'Aubian  est  mon  amant,  répéta-t-elle  avec  une 
incroyable  énergie  en  étouffant  d'un  geste  dominateur  la  rumeur 
soulevée  par  ces  paroles  ;  depuis  dix  mois,  je  le  reçois  dans  ma  cham- 
bre, pendant  la  nuit,  souvent.  Au  moment  du  crime  je  l'attendais; 
si  on  l'a  trouvé  dans  le  parc,  c'est  que  pour  arriver  jusqu'à  moi  il  n'y 
avait  pas  d'autre  chemin.  Arthur  est  donc  mon  amant,  je  le  répète. 
Qui  osera  dire  encore  qu'il  est  un  assassin? 

—  Moi,  dit  M.  (iorsaz  en  se  levant  avec  rage. 

—  Et  vous  mentez,  s'écria  Lucie  dont  le  regard  sembla  foudroyer 
le  vieillard.  Cet  homme  ment,  reprit-elle  en  le  désignant  du  geste, 
je  l'ai  trahi ,  et  il  le  sait,  et  pour  se  venger  il  accuse  Arthur  d'un 
crime.  Je  lui  avais  proposé  de  m'accuser,  moi  ;  je  ne  me  serais  pas  dé- 
fendue ;  mais  il  n'a  pas  voulu.  Le  sang  d'une  femme  ce  ne  serait  pas 
assez;  il  lui  faut  celui  d'Arthur,  d'Arthur  que  j'aime,  je  ne  dis  pas 
f)lus  que  ma  vie ,  ce  serait  trop  peu ,  mais  plus  que  mon  honneur! 

Lucie  s'interrompit  et  promena  ses  yeux  étincelans  sur  la  partie 


REVCE  DE  PARIS.  Ml 

de  la  salle  occupée  par  les  femmes,  parmi  lesquelles  régnait  une  vive 
agitation  ,  et  dont  les  chuclioteries  condamnaient  clairement  un  aveu 
si  contraire  à  tous  les  usages  reçus. 

—  Vous  parlez  d'impudeur!  leur  dit-elle  avec  un  sourire  plein 
d'amertume.  Malgré  votre  peu  de  pitié  je  ne  souhaite  à  aucune  de 
vous  de  devenir  assez  malheureuse  pour  apprendre  qu'il  est  une  chose 
plus  puissante  encore  que  la  pudeur,  c'est  le  désespoir.  Si  l'échafaud 
n'était  pas  là ,  pensez-vous  que  je  viendrais  ainsi  livrer  ma  honte  à 
vos  mépris?  On  veut  le  tuer,  vous  dis-jc.  Pour  que  vous  ne  rougissiez 
plus  de  moi,  faut-il  donc  que  je  le  laisse  mourir? 

En  prononçant  ces  derniers  mots,  Lucie  chancela,  et  ferma  les 
yeux  tandis  qu'une  funèbre  pûleur  remplaçait  sur  son  visage  le  fard 
éclatant  dont  la  fièvre  l'avait  coloré.  L'énergie  surnaturelle  qui  l'avait 
soutenue  jusqu'alors  s'était  anéantie  subitement  comme  s'éteint  sous 
un  souffle  brusque  la  flamme  d'une  lampe.  Le  docteur  Mallet,  qui 
du  pied  de  l'estrade  suivait  avec  une  anxiété  vigilante  les  moindres 
mouvemens  de  la  jeune  femme,  s'élança  vers  elle,  et  la  reçut  dans 
ses  bras  au  moment  où  elle  tombait.  Plusieurs  hommes  accoururent 
pour  se  joindre  à  lui,  et  Lucie  fut  aussitôt  transportée  dans  la  salle 
des  témoins;  elle  y  resta  quelque  temps  inanimée,  mais  à  cet  éva- 
nouissement succédèrent  bientôt  des  convulsions  plus  effrayantes 
que  toutes  les  crises  nerveuses  qu'elle  avait  subies  jusqu'alors. 

—  L'audience  est  suspendue  pour  une  demi-heure,  dit  le  prési- 
dent qui  désespéra  d'obtenir  immédiatement  le  silence  et  l'at- 
tention. 

Ces  paroles  achevèrent  de  déchaîner  l'orage ,  et  l'auditoire  prit 
soudain  l'aspect  d'une  mer  houleuse.  Cent  conversations  également 
bruyantes  s'engagèrent  à  la  fois.  La  conduite  de  M'""  Gorsaz  devint  le 
texte  intarissable  des  commentaires  les  plus  véhémens  et  les  plus 
disparates.  Les  uns  la  trouvaient  folle,  les  autres  épouvantable, 
quelques-uns  sublime.  En  général  les  vieillards  étaient  du  premier 
avis,  les  femmes  du  second,  les  jeunes  gens  du  troisième. 

—  Que  ce  d'Aubian  est  heureux  !  s'écria  l'un  de  ces  derniers  d'un 
ton  pénétré. 

—  Heureux!  d'être  sur  la  sellette?  répondit  en  ricanant  un  homme 
d'un  âge  mûr. 

—  Eh!  qu'importe!  est-il  une  humihation  que  n'efface,  un  cha- 
grin que  ne  console  le  bonheur  d'inspirer  une  pareille  passion?  Mal- 
gré son  ignominie,  la  sellette  môme  devient  un  trône  pour  celui  qui 
règne  sur  un  si  noble  cœur.  Oh!  être  aimé  ainsi  et  mourir! 


92  REVUE  DE  PARIS. 

Le  regard  extatique  du  jeune  homme  adressa  cette  sentimen- 
tale exclamation  à  une  jolie  blonde ,  à  portée  de  l'entendre ,  et  dont 
la  coquetterie  le  tenait  depuis  six  mois  sur  la  sellette,  en  attendant 
le  trône. 

—  Être  aimé  est  agréable  sans  doute,  reprit  l'homme  positif;  mais 
mourir!...  sur  l'échafaud!...  je  vous  y  souhaite  bien  du  plaisir. 

A  la  reprise  de  l'audience,  le  président  déclara  que  l'état  très  grave 
de  M"*  Gorsaz  ayant  exigé  qu'on  la  transportât  chez  elle,  il  apparte- 
nait à  l'accusation  comme  à  la  défense  d'interpréter  sa  déposition 
dans  leur  intérêt  respectif,  et  aux  jurés  d'en  apprécier  la  valeur. 

—  La  liste  des  témoins  est  épuisée,  dit-il  ensuite;  la  parole  est  à 
M.  le  procureur-général. 

Dans  les  discussions  législatives  et  judiciaires ,  les  incidens  qui 
surgissent  d'une  minière  complètement  inattendue  deviennent  des 
écueils  où  échouent  les  parleurs  vulgaires,  dont  l'intelligence  se 
trouble  dès  qu'elle  est  prise  au  dépourvu  ;  mais  que  surmontent  d'au- 
torité les  orateurs  maîtres  de  leur  esprit  comme  de  leurs  paroles. 
Bordelais  d'origine,  l'officier  du  ministère  public,  magistrat  super- 
ficiel d'ailleurs,  possédait,  ainsi  qu'un  assez  grand  nombre  de  ses 
compatriotes,  la  faculté  improvisatrice  qui  confond  dans  un  seul  acte 
la  pensée  et  l'expression.  Au  rebours  de  l'abbé  de  Vertot,  il  eût  sans 
efforts  recommencé  son  siège  et  pris  Malte,  montre  en  main  ,  de  dix 
manières  différentes.  En  ce  moment,  sans  paraître  le  moins  du 
monde  embarrassé  d'un  événement  qui  semblait  devoir  changer  la 
face  du  procès,  il  développa  l'accusation  telle  qu'il  l'avait  préparée 
dans  le  silence  du  cabinet.  Avec  l'infatigable  patience  de  la  fourmi , 
brin  à  brin ,  grain  de  sable  après  grain  de  sable,  il  entassa  sur  d'Aubian 
une  montagne  sous  laquelle  eût  ployé  la  vertu  d'Hercule.  Puis,  quand 
l'œuvre  lui  parut  suffisamment  lourde,  écrasante  et  inébranlable,  il 
y  ajouta  tout  d'un  coup ,  masse  terrible  dans  sa  main  et  couronne- 
ment imprévu,  la  déposition  de  M"*  Gorsaz. 

—  Dans  un  accès  de  désespoir,  s'écria-t-il  d'un  ton  pathétique,  un 
vieillard  respectable,  un  mari  cruellement  outragé,  vous  a  dit  :  Celte 
femme  est  folle  !  Noble  et  triste  mensonge,  que  je  n'ai  pas  le  courage 
de  blâmer;  mais  mensonge  cependant!  Non,  messieurs,  cette  femme 
n'est  pas  folle;  son  médecin  vous  l'a  attesté.  Cette  femme  n'est  pas 
folle,  à  moins  que  vous  n'appeliez  folie  l'emportement  effréné  d'une 
passion  adultère  qui,  l'œil  audacieux  et  la  tète  haute,  est  venue  se 
dévoiler  dans  le  sanctuaire  de  la  justice  pour  y  jouer  la  scène  déplo- 
rable dont  tous  les  cœurs  semblent  encore  douloureusement  occupés. 


REVUE  DE  PARIS.  93 

En  foulant  aux  pieds  toute  retenue ,  toute  pudeur,  M™^  Gorsaz  a  cru 
sauver  celui  qu'elle  ose  nommer  son  amant.  Malheureuse  femme, 
qui  n'a  pas  vu  que ,  loin  d'être  une  justification ,  son  déshonneur 
ajoutait  à  l'accusation  une  preuve  de  plus ,  la  plus  foudroyante  de 
toutes  peut-être  !  Que  prouve,  en  effet,  cette  déclaration  inouie? 
C'est  qu'avant  de  porter  le  meurtre  dans  la  maison  de  M.  Gorsaz, 
l'accusé  avait  commencé  par  y  porter  l'adultère,  préludant  ainsi  à  un 
crime  par  un  autre.  Et  c'est  ce  qui  arrive  presque  toujours  :  Nemo 
repente  turpissimus.  Eh  quoi  !  cette  tache  honteuse  qui  vient  de  se 
produire  au  grand  jour  prétendrait  faire  disparaître  le  sang  versé! 
Non ,  messieurs,  le  sang  subsiste  sous  la  boue,  et  rien  ne  nous  empê- 
chera d'en  suivre  la  trace,  depuis  la  victime  jusqu'à  l'assassin. 

L'avocat-général  continua  long-temps  sur  ce  ton ,  en  corroborant 
sa  faconde  par  la  véhémence  de  son  geste  et  la  chaleur  de  sa  décla- 
mation. D'inductions  en  mouvemens  oratoires,  d'argumens  en  appels 
aux  passions ,  il  parvint  à  faire  de  la  culpabilité  du  prévenu  une  sorte 
d'astre  lumineux  et  sinistre  dont  un  aveugle  seul  eût  pu  nier  l'évi- 
dence. A  la  fin  de  la  péroraison ,  Arthur  se  trouva  convaincu  d'avoir 
voulu  assassiner  M.  Gorsaz,  non-seulement  pour  lui  voler  son  argent, 
mais  encore  afin  d'épouser  la  femme  adultère  qui  fût  devenue  par  le 
veuvage  un  parti  fort  désirable  pour  un  homme  ruiné  au  jeu.  Cette 
éloquente  plaidoirie  produisit  sur  l'assemblée  une  impression  vic- 
torieuse et  décisive  que  l'avocat  de  d'Aubian  s'efforça  de  détruire , 
mais  sans  succès.  Vainement  il  invoqua  en  faveur  de  l'accusé  l'aveu 
de  Lucie,  qui  expliquait  si  naturellement  les  circonstances  méta- 
morphosées par  le  ministère  public  en  charges  accablantes  ;  vaine- 
ment il  essaya  de  prouver  que  la  déposition  de  M.  Gorsaz  n'était 
qu'une  calomnie  inspirée  par  la  vengeance.  Dans  sa  réplique  plus 
foudroyante  encore  que  son  premier  discours,  l'avocat-général  pulvé- 
risa irrémédiablement  tout  le  système  de  la  défense. 

En  trouvant  dans  le  prévenu,  sur  le  sort  duquel  ils  devaient  pro- 
noncer, un  séducteur  de  femmes  mariées,  les  jurés,  qui  ne  comp- 
taient parmi  eux  que  deux  célibataires,  n'en  devinrent  pas  plus 
indulgens.  A  leurs  yeux,  le  délit  conjugal  parut  un  crime  de  plus, 
loin  d'être  accepté  comme  une  excuse.  Après  une  délibération  longue 
et  grave,  ils  déclarèrent,  à  la  majorité  de  neuf  voix  sur  douze,  Arthur 
d'Aubian  coupable  d'une  tentative  de  meurtre  avec  préméditation, 
suivie  d'une  tentative  de  vol.  Bonnemain,  contre  qui  le  ministère 
public  avait  abandonné  l'accusation ,  fut  acquitté  à  l'unanimité. 

Malgré  la  nuit  venue ,  la  presque  totalité  de  l'auditoire  était  restée 


04  REVDE   DE  PARIS. 

en  place  afln  d'assister  au  dénouement  du  drame;  les  accusés  qu'on 
avait  fait  sortir  de  la  salle  tandis  que  le  chef  du  jury  lisait  la  décla- 
ration ,  y  furent  bientôt  ramenés  et  écoutèrent  avec  une  sorte  d'im- 
passibilité silencieuse  la  lecture  du  verdict,  le  réquisitoire  de  l'avocat- 
général  sur  l'application  de  la  peine,  et  eniin  le  double  arrêt  prononcé 
par  le  président.  Le  forçat  ne  manifesta  sa  joie  d'être  acquitté  que 
par  une  sorte  de  grognement  guttural,  causé  par  l'avidité  avec  la- 
quelle il  venait  de  rentrer  dans  la  libre  pratique  de  sa  respiration. 

—  Je  boirais  diantrement  bien  un  verre  d'eau,  et  même  de  vin, 
dit-il  au  gendarme  placé  à  sa  droite. 

Arthur  avait  accueilli  d'un  air  ferme  la  déclaration  du  jury ,  mais 
lorsque  le  président  donna  lecture  de  l'arrêt  de  la  cour,  qui  le  con- 
damnait à  vingt  ans  de  travaux  forcés,  il  laissa  tomber  sa  tête  sur  sa 
poitrine ,  et  demeura  quelque  temps  dans  une  sorte  d'anéantissement. 

—  Alphonse,  dit-il  eiiGn  d'une  voix  brève  à  son  défenseur,  assis 
devant  lui;  tu  as  fait  ce  que  tu  as  pu  pour  moi,  et  je  te  remercie; 
mais  le  moment  est  venu,  rappelle-toi  ta  promesse. 

—  Ce  n'est  pas  un  arrêt  de  mort  1  répondit  le  jeune  avocat  dont  le 
visage  était  couvert  d'une  mortelle  pâleur. 

—  C'est  l'arrêt  de  mille  morts,  reprit  le  condamné  avec  énergie; 
veu<x-tu  donc  que  j'aille  aux  galères?  rappelle-toi  ton  serment,  te 
dis-je.  Tu  n'as  pu  me  sauver  la  vie ,  sauve-moi  l'honneur. 

Il  se  pencha  davantage  vers  son  ami;  leurs  mains  se  rencontrèrent 
et  échangèrent  une  étreinte  longue  et  mystérieuse.  En  se  redressant, 
Arthur  vit  tout  à  coup  surgir  du  milieu  de  la  foule,  entassée  dans  le 
prétoire ,  une  figure  hâve  et  sinistre  dont  les  yeux  dévorans  s'atta- 
chèrent aux  siens  avec  une  expression  de  féroce  triomphe.  Le  con- 
damné répondit  à  l'acharnement  de  ce  regard  parle  sourire  calme  et 
dédaigneux  de  l'homme  plus  fort  que  la  destinée. 

—  Monsieur  Gorsaz,  dit-il  d'une  voix  ferme,  regardez-moi  bien, 
afin  de  vous  souvenir  de  moi  à  l'heure  de  votre  mort! 

A  ces  mots ,  Arthur  appuya  sur  sa  poitrine  la  pointe  du  poignard 
que  venait  de  lui  remettre  son  ami ,  et  d'une  main  assurée  il  se  l'en- 
fonça dans  le  cœur.  11  resta  debout  un  instant  encore ,  les  yeux  déme- 
surément ouverts  et  fixés  sur  le  vieillard ,  à  qui  cette  lugubre  fasci- 
nation inspira  un  effroi  involontaire,  puis  il  tomba  subitement, 
comme  un  arbre  sapé  par  la  hache. 

Un  cri  d'horreur  s'éleva  de  toutes  parts. 

—  Mort!  s'écria  le  docteur  Mallet  qui  des  premiers  s'était  précipité 
V€rs  celui  qui  n'était  déjà  plus  (pi'un  cadavre;  elle  folle ,  et  lui  mort  1 


REVUE   DE   PARIS.  95 

Mon  Dieu ,  que  ta  justice  soit  pour  eux  plus  miséricordieuse  que  celle 
des  hommes  ! 

—  ïout-à-fait  mort!  dit  à  son  tour  Boniiemain  en  se  penchant  vers 
le  jeune  homme  étendu  à  ses  pieds.  —  Se  tuer  comme  ça ,  parce  qu*on 
l'avait  condamné  à  vin£;t  ans!  cette  bêtise! 


IX. 


Trois  mois  après ,  par  une  triste  soirée  d'hiver,  le  docteur  Mallet 
entra  dans  la  maison  de  M.  Gorsaz ,  où  depuis  leur  retour  de  Bor- 
deaux il  venait  chaque  jour.  Sans  demander  le  vieillard,  il  monta 
directement  à  l'appartement  de  Lucie,  dont  l'état  alarmant  exigeait 
les  soins  assidus  que  lui  prodiguait  le  médecin  avec  un  dévouement 
inaltérable.  Il  ouvrit  discrètement  la  porte  de  la  chambre  à  coucher, 
et  s'approcha  du  lit  de  la  jeune  femme ,  qui  semblait  dormir  d'un 
sommeil  léthargique.  Sans  qu'elle  s'éveillât ,  il  lui  prit  le  bras  pour 
interroger  le  battement  de  l'artère;  puis,  d'une  main  inquiète,  il 
effleura  son  front,  qu'il  trouva  brûlant  comme  l'albâtre  d'une  lampe 
nuit  et  jour  allumée. 

—  La  fièvre  redouble  et  le  cerveau  s'engage  de  plus  en  plus ,  se 
dit-il  en  baissant  la  tète  d'un  air  soucieux. 

Le  docteur  contempla  quelque  temps  avec  une  compassion  dou- 
loureuse l'être  souffrant  dont  il  espérait  encore  de  sauver  la  vie,  mais 
non  pas  la  raison. 

—  Je  suis  sur  qu'il  lui  est  arrivé  quelque  chose  depuis  hier,  dit-il 
ensuite  à  demi-voix  à  une  femme  d'un  âge  mùr  et  d'une  tournure 
virile  qui  se  tenait  debout  devant  la  cheminée  et  semblait  attendre 
les  ordres  du  médecin. 

—  J'ai  bien  soigné  des  malades,  répondit  la  garde  en  levant  les 
yeux  au  ciel,  mais  je  n'ai  jamais  rien  vu  de  pareil  à  ce  qui  se  passe 
ici.  D'abord,  cette  nuit,  madame  s'est  levée  tout  endormie,  comme 
ça  lui  arrive  souvent;  mais,  cette  fois,  elle  a  voulu  se  jeter  par  la 
fenêtre.  Elle  avait  déjà  la  moitié  du  corps  de  l'autre  côté  du  balcon, 
quand  je  suis  parvenue  à  la  retenir. 

—  Vous  dormiez  donc?  dit  M.  Mallet  avec  un  accent  de  colère. 

—  Quand  j'aurais  eu  un  peu  de  sable  dans  les  yeux...  on  n'est  pas 

de  fer En  attendant,  c'est  heureux  que  j'aie  un  poignet  solide; 

sans  cela,  à  l'heure  qu'il  est,  cette  pauvre  dame  n'aurait  plus  besoin 


96  REVUE  DE  PARIS. 

de  médecin.  Mais  ça  n'est  rien  ;  c'est  ce  matin  qu'il  est  arrivé  une 
belle  histoire  ! 

—  M.  Gorsaz  est-il  entré  ici?  demanda  vivement  le  docteur. 

—  Vous  l'avez  dit.  Aussitôt  madame  est  tombée  dans  des  convul- 
sions qui  ont  duré  plus  de  deux  heures.  Il  fallait  être  quatre  pour  la 
tenir;  et  c'est  avec  bien  de  la  peine  qu'on  en  est  venu  à  bout.  Quand 
elle  n'a  plus  eu  de  forces,  elle  s'est  endormie  d'épuisement;  mais  j'ai 
idée  que  ce  sommeil  n'annonce  rien  de  bon. 

Le  récit  de  la  garde  fut  interrompu  par  un  faible  bruit  que  fit  la 
porte  en  s'entr'ouvrant.  Le  médecin  tourna  brusquement  la  tête,  et 
aperçut  M.  Gorsaz  arrêté  sur  le  seuil.  Se  précipitant  aussitôt  vers  lui, 
il  le  repoussa  dans  l'autre  chambre. 

—  Vous  n'entrerez  pas!  lui  dit-il  avec  un  accent  impérieux;  ce 
matin,  vous  avez  profité  de  mon  absence;  mais,  en  ce  moment,  il 
faut  m'obéir.  Que  prétendez- vous  faire?  Voulez-vous  achever  de  la 
tuer? 

—  Elle  dort,  répondit  le  vieillard  d'une  voix  soumise.  Je  vous  en 
supplie,  docteur,  laissez-moi  entrer.  Que  craignez-vous?  Elle  dort; 
eUe  ne  me  verra  pas. 

—  Ne  connaissez-vous  pas  l'étrange  lucidité  de  son  sommeil? 
Même  en  dormant,  elle  devinerait  que  vous  êtes  là. 

—  Que  je  puisse  la  regarder  un  seul  instant,  reprit  M.  Gorsaz.  Ce 
matin ,  à  peine  ai-je  pu  l'entrevoir,  et  il  y  a  si  long-temps  que  vous 
me  tenez  éloigné  d'elle!  Suis-je  donc  condamné  à  ne  plus  la  voir? 

—  Votre  présence  la  tuerait ,  répondit  le  docteur  ;  tant  que  je  serai 
son  médecin ,  je  m'opposerai  à  une  entrevue  sans  motif  et  dont  le 
résultat  ne  saurait  être  que  déplorable.  Dans  l'état  terrible  où  elle  se 
trouve,  le  moindre  surcroît  d'émotion  serait  mortel.  Épargnez-la 
donc,  au  nom  du  ciel!  Le  sang  d'Arthur  d'Aubian  ne  vous  suffil-il 
pas?  Vous  faut-il  encore  celui  de  cette  malheureuse  femme? 

Le  vieillard  pencha  la  tête  d'un  air  morne ,  et  demeura  quelque 
temps  avant  de  répondre.  Levant  enfin  sur  M.  Mallet  un  regard  plein 
d'un  sombre  désespoir  : 

—  Si ,  pour  la  sauver,  il  suffisait  de  mourir  moi-même,  je  vou- 
drais que  ce  fût  aujourd'hui,  lui  dit-il  d'une  voix  tremblante.  Que 
fais-je  au  monde,  misérable  vieillard,  objet  d'horreur  et  d'effroi , 
sans  famille,  sans  amis,  sans  enfans?  Elle  était  tout  cela  pour  moi  ; 
elle  était  ma  joie,  mon  bonheur,  mon  trésor!  Que  n'était-elle  ma 
fille!  peut-être  elle  m'aurait  aimé  ! 


REVUE  DE  PARIS.  97 

—  Que  senent  les  regrets,  quand  le  mal  est  sans  remède? 

—  Sans  remède!  J'en  connais  un,  mais  il  exigerait  une  énergie 
que  je  n'ai  plus,  car  la  vieillesse  énerve  l'ame,  et  ne  lui  laisse  de 
force  que  pour  souffrir.  Me  croirez-vous ,  docteur?  Je  n'ai  jamais  été 
un  lâche;  eh  bien  !  je  n'ose  pas  me  tuer.  Et  ne  pensez  pas  que  ce  soit 
la  religion  qui  me  retienne;  c'est  la  peur.  J'ai  le  désir  du  suicide  et 
n'en  ai  pas  le  courage.  Il  l'a  eu,  lui!  Jeune  et  aimé,  il  a  su  mourir; 
et  moi ,  si  près  du  tombeau  que  je  n'ai  qu'à  en  lever  la  pierre  pour  y 
descendre,  j'hésite  et  je  tremble.  Faiblesse  et  lâcheté,  voilà  donc  les 
dernières  compagnes  de  l'homme! 

M.  Gorsaz  parut  oublier  la  présence  du  médecin,  et  redescendit  à 
son  appartement  d'un  pas  lent  et  pénible;  il  y  passa  le  reste  de  la 
soirée,  immobile  dans  son  fauteuil,  la  tète  penchée  sur  la  poitrine, 
les  yeux  fixes,  et  savourant  goutte  à  goutte  l'inépuisable  tristesse 
dont  s'abreuvait  son  cœur  depuis  plusieurs  mois.  A  onze  heures,  son 
domestique  étant  entré  dans  la  chambre,  il  se  leva  et  se  laissa  dés- 
habiller avec  une  docilité  machinale;  puis  après  avoir  pris  une  potion 
narcotique,  dont  ses  insomnies  lui  avaient  fait  contracter  l'habitude, 
il  se  coucha. 

Le  plus  profond  silence  régnait  dans  toute  la  maison;  depuis  long- 
temps les  domestiques  s'étaient  retirés  dans  leurs  chambres.  Le 
sommeil  léthargique  de  Lucie  durait  toujours,  et,  malgré  l'incident 
de  la  nuit  précédente,  la  garde,  selon  son  usage,  s'était  assoupie  sur 
un  fauteuil;  M.  Gorsaz  enfln  venait  de  s'endormir.  Tout  à  coup 
le  vieillard  fut  réveillé  par  le  bruit  que  fit,  en  tournant  sur  elle- 
même,  l'espagnolette  de  la  fenêtre.  Ayant  ouvert  les  yeux,  il  aperçut 
avec  un  étonnement  mêlé  d'effroi  une  large  bande  d'argent  qu'à  tra- 
vers les  châssis  de  la  persienne  la  lune  projetait  sur  le  tapis.  Ce  rayon 
fut  un  instant  éclipsé  par  le  corps  d'un  homme  qui  s'élança  dans  la 
chambre  et  marcha  droit  au  lit  d'un  pas  rapide  et  muet,  comme  celui 
du  tigre.  M.  Gorsaz  essaya  de  se  lever,  mais  avant  qu'il  eût  pu  jeter 
un  cri  ou  saisir  le  cordon  de  la  sonnette,  il  fut  assailli  et  renversé  par 
le  malfaiteur,  qui  d'une  main  lui  serra  la  gorge  et  de  l'autre  s'arma 
d'un  long  couteau,  qu'il  tenait  tout  ouvert  entre  ses  dents. 

—  Grâce....  Bonnemain....  murmura  le  vieillard,  qui,  à  la  clarté 
de  la  lune ,  venait  de  reconnaître  le  meurtrier. 

—  Pas  un  mot,  ou  je  frappe,  répondit  le  forçat  à  voix  basse.  Écou- 
tez :  vous  allez  vous  lever,  ouvrir  le  secrétaire,  et  me  donner  l'argent. 
Si  vous  ne  dites  rien ,  je  ne  vous  ferai  pas  de  mal  ;  si  vous  essayez  de 


^  REVUE   DE   PARIS. 

dire  une  seule  parole ,  je  vous  saigne  comme  un  poulet.  Est-ce 
entendu? 

Glacé  de  terreur,  M.  Gorsaz  fit  un  signe  affirmatif  ;  il  se  releva 
ensuite  avec  l'aide  de  Bonnemain,  qui,  par  précaution,  lui  saisit  le 
bras,  prit  une  clé  dans  une  poche  de  sa  redingote,  ouvrit  le  secré- 
taire ,  et  tira  de  la  cavité  secrète  la  sébile  pleine  d'or  à  laquelle,  de- 
puis cinq  mois,  le  forçat  n'avait  cessé  de  penser,  ni  la  nuit,  ni  le  jour. 

—  Est-tout?  dit  celui-ci,  en  couvant  des  yeux  sa  proie. 

—  C'est  tout  ce  qu'il  y  a  dans  ma  chambre,  répondit  M.  Gorsaz 
d'une  voix  à  peine  distincte;  mais  j'ai  encore  de  l'argent  dans  le  bu- 
reau de  ma  bibliothèque.  Faut-il  l'aller  chercher? 

—  Merci;  vous  appelleriez  vos  domestiques,  et  je  serais  pincé. 
Trop  d'appétit  nuit.  Je  me  contenterai  des  rouleaux. 

—  Emportez-les,  je  vous  les  donne,  et  je  vous  jure  de  ne  pas  vous 
dénoncer. 

—  Connu  ;  avant  une  heure  on  serait  à  mes  trousses ,  comme  l'autre 
fois.  Pas  si  bête. 

A  ces  mots  le  forçat,  par  un  mouvement  aussi  rapide  qu'imprévu, 
passa  derrière  M.  Gorsaz,  l'étreignit  fortement  et  lui  ferma  la  bouche 
de  la  main  gauche,  tandis  que  de  la  droite  il  le  poignardait  avec  une 
précision  anatomique.  Frappé  au  cœur,  le  vieillard  mordit  convulsi- 
vement les  doigts  de  l'assassin ,  poussa  un  râle  étouffé  et  mourut. 
Bonnemain  le  coucha  sur  le  parquet  sans  faire  de  bruit,  et  s'assura 
qu'aucune  artère  ne  battait  plus.  Certain  alors  de  n'être  jamais  dé- 
noncé parla  victime,  il  se  releva  et  plongea  la  main  dans  la  sébile  posée 
sur  le  secrétaire.  En  ce  moment  le  bruit  d'une  porte  qui  s'ouvrait  lui 
fît  courir  dans  les  veines  un  frisson  glacial.  Il  se  retourna  éperdu, 
et,  à  la  lueur  de  la  lune,  qui  seule  éclairait  cette  scène  de  meurtre, 
il  aperçut,  à  l'entrée  de  la  chambre,  une  figure  blanche,  dans  laquelle 
un  esprit  superstitieux  eût  cru  reconnaître  le  fantôme  vengeur  de 
l'homme  assassiné.  Cette  apparition  marcha  droit  au  forçat,  qui,  de 
terreur,  laissa  tomber  à  la  fois  son  poignard  et  les  rouleaux  de  louis. 
Fléchissant  sur  ses  genoux ,  il  eut  pourtant  la  force  de  regagner  la 
fenêtre,  qu'il  escalada  par  un  effort  désespéré.  Il  traversa  le  jardin  à 
la  course,  franchit  le  mur  de  clôture,  et  se  mit  à  fuir  à  travers  la  cam- 
pagne ,  emportant  à  ses  mains ,  comme  la  première  fois ,  du  sang  et 
point  d'or. 

Deux  heures  plus  tard  la  garde  de  M"*'  Gorsaz  s'étant  enfin  réveillée, 
s'aperçut  que  le  lit  de  la  jeune  femme  était  vide.  Très  effrayée,  elle 


REVUE  DE  PARIS.  9S 

courut  à  la  fenêtre  et  la  trouva  close;  mais  elle  vit  alors  la  porte 
entrebaillée.  Allumant  un  bougeoir,  elle  suivit  de  chambre  en  cham- 
bre jusqu'au  rcz-dc-chaussée  les  traces  de  la  somnambule ,  qui , 
sur  son  chemin,  n'avait  refermé  aucune  des  portes  qu'elle  avait  ou- 
vertes. Elle  arriva  enfin  au  seuil  de  l'appartement  de  M.  Gorsaz,  et 
s'y  arrêta  en  poussant  un  cri  d'horreur  qui  porta  dans  toute  la  maison 
l'éveil  et  l'épouvante. 

Totalement  éclairée  par  la  lumière  nocturne  qui  inondait  une  partie 
de  la  chambre,  Lucie,  les  cheveux  épars  et  les  yeux  fermés,  était 
assise  à  coté  du  cadavre  de  son  mari.  L'amusement  puéril  dont  elle 
paraissait  sérieusement  occupée ,  annonçait  que  dans  son  cerveau 
les  caprices  de  la  démence  s'étaient  joints  à  ceux  du  somnambulisme. 
Elle  tenait  la  sébile  sur  les  genoux ,  cassait  les  rouleaux  l'un  après 
l'autre,  et  éparpillait  sur  le  tapis  les  pièces  d'or  qu'elle  rangeait  en 
compartiments  symétriques.  Le  sang  épanché  de  la  blessure  du  vieil- 
lard était  venu  se  mêler  à  ce  jeu,  et  la  folle  y  teignait  ses  doigts  en 
riant. 

Lucie,  arrachée  de  cette  chambre  fatale,  ne  s'éveilla  que  pour 
tomber  dans  des  convulsions  horribles,  pendant  lesquelles  s'étei- 
gnirent les  dernières  lueurs  de  sa  raison.  La  scène  qui  avait  eu  lieu 
cinq  mois  auparavant  se  renouvela  plus  tragique  encore  cette  fois. 
L'enquête  judiciaire  établit  d'une  manière  péremptoire  que,  dans 
un  accès  de  somnambulisme,  M'""  Gorsaz  avait  assassiné  son  mari 
contre  lequel ,  depuis  la  mort  d'Arthur  d'Aubian ,  elle  nourrissait  une 
haine  implacable;  il  parut  également  démontré  qu'en  dormant,  elle 
n'avait  fait  qu'exécuter  un  meurtre  depuis  long-temps  médité.  Parmi 
les  membres  de  la  chambre  des  mises  en  accusation ,  plus  d'un  pensa 
que  le  sommeil  même  n'excusait  pas  suffisamment  le  meurtre,  et 
qu'il  y  avait  lieu  de  renvoyer  l'affaire  devant  le  jury;  mais  la  folie  de 
l'accusée  ayant  été  légalement  constatée,  ôta  tout  prétexte  au  procès 
criminel.  Au  lieu  d'être  enfermée  dans  une  prison ,  la  veuve  du  vieil- 
lard fut  placée  dans  une  maison  de  santé  ;  ce  qui  parut  trop  indulgent 
à  beaucoup  de  gens. 

En  1838,  parmi  les  curieux  qui  visitaient  l'établissement  de  Cha- 
renton,  se  trouvait  un  citadin  d'une  cinquantaine  d'années,  frais  et 
gras,  proprement  vêtu,  et  très  bien  brossé;  il  donnait  le  bras  à  une 
femme  endimanchée  de  toutes  pièces,  à  l'exception  de  la  figure,  et 
le  doigt  à  un  enfant  de  quatre  ans,  que  la  vanité  maternelle  avait 
martialement  engaîné  dans  un  uniforme  d'artilleur.  Ce  groupe,  image 


100  REVUE  DE  PARIS. 

de  la  félicité  bourgeoise ,  ce  dernier  reflet  des  mœurs  patriarcales , 
était  de  ceux  qui  font  sourire  malignement  l'artiste  et  doucement 
rêver  le  philosophe. 

Le  chef  de  cette  intéressante  famille ,  qui  venait  de  prendre  son 
fils  sur  son  bras  pour  lui  mieux  faire  voir  les  pensionnaires  de  l'éta- 
blissement, s'arrêta  tout  à  coup  à  l'aspect  d'une  folle  encore  jeune 
et  belle,  qui,  sans  faire  attention  à  lui ,  traversa  le  préau  en  murmu- 
rant plaintivement  le  nom  d'Arthur. 

—  Qu'as-tu  donc,  monsieur  Bonneraain?  dit  à  son  mari  la  femme 
endimanchée;  te  voilà  pâle  comme  un  linge. 

—  C'est  de  faim,  répondit  en  recouvrant  son  sang -froid  l'an- 
cien forçat,  devenu ,  grâce  à  la  dot  de  son  éjmuse,  chef  d'un  établis- 
sement de  commerce  très  florissant;  allons  dîner;  Achille  s'endort; 
les  fous  ne  l'amusent  plus  ;  et  moi ,  j'en  ai  assez  comme  ça. 

Charles  de  Bernard. 


SOUVENIRS  DE  VOYAGE. 


SIIEDE  ET  IVORVEGE. 


I. 

L'hiver  dure  long-temps  en  Suède.  L'année  dernière,  au  milieu  du  mois  de 
mai ,  la  neige  tombait  encore  à  gros  flocons  dans  les  rues  de  Stockholm ,  le 
vent  grondait  sur  les  vagues  de  la  mer,  et  les  navires  arrêtés  par  les  glaces  pou- 
vaient à  peine  aborder  dans  le  port.  L'automne  n'avait  apporté  qu'une  mau- 
vaise récolte.  Les  communications  entre  la  Suède  et  les  autres  contrées  avaient 
été  trop  vite  suspendues  pour  que  les  paysans  pussent  faire  leurs  provisions, 
et  bientôt  une  misère  profonde  se  manifesta  dans  plusieurs  provinces.  Dès  le 
mois  de  février,  les  Dalécarliens,  qui  en  étaient  réduits  à  faire  de  la  farine  avec 
l'écorce  de  bouleau ,  venaient  chercher  à  Stockholm  les  moyens  de  subsistance 
qu'ils  ne  trouvaient  plus  dans  leur  pays.  Ils  arrivaient  par  détachemens  de  dix 
à  douze  personnes ,  hommes ,  femmes,  enfans.  C'était  grande  pitié  de  voir  ces 
malheureux  errer  dans  les  rues  de  la  ville  avec  leur  besace  sur  l'épaule  et  s'en 
aller  de  porte  en  porte  demandant  d'une  voix  timide  du  travail  et  du  pain.  Une 
sympathie  généreuse  répondit  à  cette  pauvTeté  honnête.  Le  gouvernement  s'était 
hâté  de  venir  à  leur  secours  et  les  particuliers  suivirent  son  exemple.  Des  listes 
de  souscription  furent  ouvertes  de  toute  part.  Des  bals  et  des  concerts  don- 
nèrent un  caractère  de  joie  à  un  acte  de  philantropie ,  puis  les  femmes  se  mirent 
à  l'œuvre  et  l'on  fit  une  vente  générale  de  leurs  travaux  de  peinture  et  de  bro- 
derie. Un  bourgeois  de  Stockholm  s'avisa  d'apporter  à  cette  vente  un  morceau 
de  pain  pétri  avec  l'écorce  de  bouleau.  On  le  paya  cent  francs. 


102  REVUE  DE  PARIS. 

Les  pau\Tes  Dalécarliens  s'en  retournèrent  avec  les  premiers  rayons  de  soleil 
dans  leurs  montagnes.  Si  toutes  les  souscriptions  ne  les  ont  pas  enrichis,  elles 
ont  au  moins  soulagé  leur  misère;  elles  ont  été  pour  eux  comme  un  témoignage 
de  fraternité  qui,  en  adoucissant  le  présent,  a  diî  les  rassurer  sur  l'avenir. 
Nulle  province  de  la  Suède  ne  mérite ,  du  reste ,  d'exciter  plus  d'intérêt  et  d'af- 
fection que  cette  belle  et  pittoresque  Dalécarlie.  C'est  là  le  sanctuaire  où  toutes 
les  anciennes  coutumes,  toutes  les  religieuses  croyances,  se  perpétuent  encore 
par  de  saintes  traditions.  C'est  la  Bretagne  poétique  de  ce  pays.  C'est  la  terre 
loyale  où  tout  principe  de  justice,  toute  idée  généreuse  a  constaiument  trouvé 
un  écho  et  un  appui.  Dans  les  temps  ordinaires,  le  Dalécarlien  poursuit  paisi- 
blement sa  vie  rustique,  sa  vie  patriarcale,  au  milieu  des  collines  agrestes  où 
il  a  bâti  son  chalet ,  au  bord  des  lacs  qui  arrosent  son  humble  domaine ,  et  à  le 
voir  passer  lentement  le  long  du  chemin  avec  sa  vieille  jaquette  de  vadmel  et 
ses  longs  cheveux  blonds  tombant  sur  l'épaule,  on  ne  soupçonnerait  peut- 
être  pas  tout  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  vivacité  dans  son  regard  et  d'éner- 
gie dans  son  caractère.  ^Mais  qu'un  événement  grave  éclate,  soudain  il  sent 
bondir  son  cœur  de  Scandinave ,  il  se  lève ,  et  de  cette  même  main ,  qui  na- 
guère encore  guidait  patiemment  le  soc  de  la  charrue ,  il  saisit  avec  force  l'épée 
qui  doit  le  défendre.  Le  cri  de  guerre  résonne  ici  comme  dans  les  clans  d'Kcosse, 
le  cri  de  liberté  court  de  chaumière  en  chaumière  comme  dans  le  pays  de  Guil- 
laume Tell.  Ce  sont  les  Dalécarliens  qui,  au  xv'=  siècle,  se  ralliaient  autour 
d'Engelbrecht  pour  renverser  la  domination  danoise,  et  faisaient  un  roi  d'un 
paysan.  Ce  sont  eux  qui  cachèrent  Gustave  ^■asa  dans  leurs  montagnes.  Ce 
sont  eux  qui  promirent  à  Gustave  lll  de  le  soutenir  dans  ses  guerres  contre  la 
Russie  devant  cette  même  église  de  IMora  où ,  deux  siècles  auparavant ,  ils 
avaient  promis  à  son  aïeul  de  le  soutenir  contre  le  Danemark.  Dans  l'hi.stoire 
si  variée  et  si  dramatique  de  la  Suède,  le  nom  de  la  Dalécarlie  n'apparaît  pas 
fréquenunent,  mais  quand  on  le  rencontre,  on  peut  être  sur  que  c'est  toujours^ 
à  l'époque  la  plus  décisive  et  dans  les  circonstances  les  plus  honorables. 

Je  quittai  Stockholm  le  20  mai  pour  prendre  la  route  du  Cap-Kord ,  et  l'hi- 
ver qui  avait  tant  de  peine  à  s'éloigner  de  la  ville  s'éloignait  tout  aussi  lentement 
des  campagnes.  En  sortant  du  faubourg  qui  touche  à  la  rue  de  la  Reine,  on 
entre  dans  une  grande  plaine  grisâtre  et  monotone ,  coupée  seulement  par  quel- 
ques monticules  et  parsemée  de  quartiers  de  roc,  dernier  vestige  d'un  boule- 
versement (pii  a  dû  s'étendre  à  toute  la  péninsule  Scandinave;  car  on  retrouve 
ces  <]uartiers  de  rocs  au  sud  de  la  Suède  comme  au  nord,  et  les  paysans  de  la 
Scanie  connue  ceux  de  l'Iîppland  disent  qu'ils  ont  été  jetés  là  par  les  géans.  Au 
mois  de  janvier  j'avais  traversé  ces  grandes  plaines  couvertes  d'une  épaisse 
•eouche  de  neige.  .Mors  elles  étaient  tristes  à  voir,  mais  belles  encore  dans  leur 
■tristesse  et  solennelles  dans  leur  silence.  Cette  fois  la  neige  a  disparu ,  le  sol 
n'a  pas  encore  reverdi.  De  distance  en  distance  on  apen;oit  seulement  quelques 
champs  de  seigle  dont  les  épis  commencent  à  surgir  hors  des  sillons;  tout  le 
reste  est  nu;  la  feuille  des  arbres  est  desséchée;  le  gazon  de  la  colline  flétri; 


REVUE  DE  PAUIS.  103 

nul  oiseau  ne  chante  dans  les  campagnes  désertes;  nul  vent  n'effleure  les  bran- 
ches légères  du  bouleau  ou  les  lourds  rameaux  du  sapin.  C'est  le  silence  pro- 
fond de  riiiver,  mais  un  silence  d'attente  et  d'ennui.  La  terre,  dégagée  de  son 
linceul  de  mort,  se  tourne  vers  le  soleil  et  semble  cliercher  ses  rayons,  comme 
une  anie  fatiguée  qui,  se  levant  sur  le  tombeau  de  ses  rêves,  cherche  encore 
une  croyance  qui  la  ranime,  un  amour  qui  la  rajeunisse.  Mais  ce  soleil  du  mois 
de  mai  ne  répond  que  i)ar  quelques  pâles  clartés  à  la  terre  qui  attend  sa  chaleur. 
Si,  comme  l'ont  prétendu  quelques  savans,  notre  soleil  doit  vieillir  et  être  un 
jour  renqilacé  par  un  autre,  je  crois  en  vérité  que  celui-ci  commence  à  tomber 
dans  un  état  voisin  de  la  caducité,  et  qu'on  devrait  bientôt  en  voir  apparaître 
un  meilleur. 

Cette  partie  de  la  Suède  est  peu  féconde  et  mal  peuplée.  De  temps  à  autre  on 
décomTe,  au  penchant  de  la  foret,  la  maison  isolée  du  paysan,  etrégli.se  avec 
son  presbytère,  bâtis  au  milieu  d'une  paroisse  dont  toutes  les  habitations  sont 
souvent  disséminées  à  sept  ou  huit  lieues  de  distance.  Ce  que  nous  appelons  un 
village  n'existe  que  dans  deux  ou  trois  districts,  mais  on  rencontre  sur  cette 
route  plusieurs  petites  villes  de  huit  à  neuf  cents  âmes,  qui  offrent  toutes  le 
même  caractère  de  construction  :  c'est  une  longue  suite  de  maisons  en  bois , 
peintes  en  rouge ,  rangées  sur  deux  lignes,  comme  les  tentes  des  armées ,  et  qui 
occupent  une  assez  grande  étendue  ;  car  la  plupart  de  ces  maisons  ne  se  com- 
posent que  d'un  rez-de-chaussée.  Chaque  famille  veut  avoir  le  sien ,  et  se  résout 
difficilement  à  le  partager  avec  un  locataire. 

Plusieurs  de  ces  villes  n'étaient ,  dans  l'origine ,  qu'un  point  de  réunion  pour 
les  marchands,  un  assemblage  de  boutiques  où  les  marchands,  où  les  habitans 
de  la  contrée  venaient  faire,  à  certaines  époques ,  l'échange  de  leurs  denrées. 
En  s'agi*andissant ,  elles  ont  conservé  leur  première  destination  :  chaque  année 
il  y  a  là  des  foires  considérables  qui  durent  plusieurs  jours.  C'est  un  des  épi- 
sodes les  plus  mémorables,  un  des  plus  grands  évènemens  de  la  vie  paisible  du 
bourgeois,  de  la  vie  plus  paisible  encore  du  paysan  du  district. 

Après  deux  jours  de  marche,  nous  arrivâmes  à  Oerebro,  capitale  de  la 
Kericie.  C'est  une  ville  de  quatre  mille  âmes,  bâtie  près  du  lac  Hielmar,  au 
milieu  d'une  plaine  étendue  et  quelquefois  féconde.  Il  y  a  là  une  école  latine 
qui  réunit  environ  deux  cents  élèves  ;  elle  est  dirigée  par  six  professeurs  très  mal 
payés ,  comme  le  sont  la  plupart  des  fonctionnaires  publics  en  Suède ,  mais  fort 
zélés  et  fort  instruits.  En  face  de  l'école,  construite  aux  frais  du  roi,  sur  un 
modèle  élégant ,  s'élève  une  pyramide  en  porphyre ,  sur  laquelle  on  lit  le  nom 
d'Olaus  Pétri  et  de  Laurentius ,  son  frère.  C'étaient  deux  pauvres  enfans  de 
forgeron ,  nés  dans  une  cabane  en  bois  que  l'on  montre  encore  aux  étrangers. 
Ils  étudièrent  d'abord  dans  le  couvent  des  carmélites  de  la  ville ,  puis  ils  allèrent 
en  Allemagne;  ils  virent  Luther  et  Mélanchton,  et  rapportèrent  dans  leur 
pays  les  doctrines  qu'ils  avaient  apprises  à  >\  ittemberg.  Tous  deux  se  firent 
prêtres,  et  tous  deux  historiens;  mais  leur  destinée,  qui  reposait  sur  la  même 
base  et  qui  semblait  devoir  sui\re  le  même  cours,  fut  très  différente  :  Lau- 


104.  REVUE  DE  PARIS. 

rentius  devint  archevêque  d'Upsal ,  et  son  frère ,  compromis  dans  une  con- 
spiration ,  passa  le  reste  de  sa  vie  en  prison. 

Oerebro  est  une  cité  ancienne  qui  ne  renferme  aucun  édifice  vraiment 
remarquable  par  sa  structure  ou  par  son  ancienneté.  Au  bord  de  la  rivière  qui 
la  traverse ,  s'élève  un  château  habité  aujourd'hui  par  le  gouverneur  de  la  pro- 
vince, et  qui  a  été,  dit-on,  construit  au  xiii"  siècle;  mais  l'intérieur  de  la 
cour  présente,  seul,  quelque  vestige  incomplet  d'antiquité;  l'extérieur  a  été 
tellement  refait  et  replâtré  qu'il  a  perdu  son  caractère  primitif,  et  ses  quatre 
tours  basses  et  massives ,  semblables  à  quatre  chaudières ,  lui  donnent  un  aspect 
plus  grotesque  qu'imposant. 

Dans  plusieurs  occasions  décisives,  les  états  du  royaume  furent  convoqués  à 
Oerebro  ;  ce  fut  là  qu'ils  se  réunirent ,  en  1810,  pour  élire  un  prince  royal .  La 
diète ,  qui  plaça  une  nouvelle  dynastie  sur  le  trône  de  Suède ,  s'ouvrit  le  23 
juillet,  et  se  termina  le  21  août.  L'ordre  du  clergé,  des  bourgeois  et  des 
paysans,  accueillirent  avec  empressement  le  nom  de  Bernadotte;  quelques 
membres  de  la  noblesse  essayèrent  de  lui  opposer  celui  du  prince  d'Augus- 
tembourg ,  mais  la  majorité  était  si  forte  qu'elle  entraîna  facilement  le  reste  de 
l'assemblée.  Bernadotte  fut  élu  à  l'unanimité ,  et  quelques-uns  de  ceux  qui 
avaient  tenté  de  l'écarter  du  trône  occupent  maintenant  auprès  de  lui  de  hauts 
emplois ,  et  peuvent  être  comptés  au  nombre  de  ses  serviteurs  les  plus  dévoués. 
Carlstad  est  une  jolie  ville  placée  dans  une  charmante  situation,  entre  une 
large  rivière  qu'on  appelle  le  Rlaraelf  et  le  AVenern,  l'un  des  plus  grands  lacs 
qui  existent  en  Europe.  La  province  de  Wermelande,  dont  cette  ville  est  le 
chef-lieu,  ressemble  par  ses  points  de  vue  pittoresques  à  la  Dalécarlie.  Elle  est 
couverte  de  forets,  parsemée  de  mines  de  fer  et  d'usines.  On  y  trouve  plus 
d'industrie  que  dans  les  autres  provinces ,  quelques  fabriques  de  drap ,  de 
verre  et  de  papier.  Mais  ce  qui  prouve  combien  cette  industrie  est  encore 
arriérée ,  c'est  le  peu  de  moyens  de  communication  qui  existent  dans  la  pro- 
vince. Le  gouvernement  essaya  d'établir,  il  y  a  quelques  années ,  une  dili- 
gence entre  Carlstad  et  Oerebro  ,  qui  correspondait  avec  le  bateau  à  vapeur 
de  Stockholm.  Elle  n'a  pu  se  soutenir.  Pour  voyager  là  maintenant,  il  faut 
avoir  recours  aux  chevaux  de  poste. 

La  position  de  Carlstad  pourrait  dans  un  autre  pays  donner  un  grand  dé- 
veloppement à  son  commerce.  LeKlaraelf  qui  descend  des  montagnes  de  Nor- 
wège,  est  navigable  sur  plusieurs  points.  Le  Wenern  se  rejoint  par  le  canal 
de  Gotha  à  la  mer  Baltique.  La  plupart  des  fers  en  barres  qui  doivent  être 
exportés,  passent  par  Carlstad.  C'est  parla  qu'on  expédie  aussi  un  grand 
nombre  de  bois  de  flottage.  Cette  ville  s'est  enrichie  sans  s'agrandir.  Elle  ne 
renferme  que  trois  mille  âmes.  C'est  la  résidence  du  gouverneur  et  de  l'évé- 
que.  On  y  trouve  un  bon  gymnase  qui  réunit  environ  cinquante  élèves,  et  un 
commencement  de  bibliothèque.  Au  mois  de  juillet  toute  cette  ville  est  pleine 
de  paysans,  de  chevaux ,  de  boutiques  et  de  charrettes.  Il  y  a  là  une  des  plus 
grandes  foires  de  la  Suède ,  une  foire  qui  dure  quinze  jours. 


REVUE  DE  PARIS.  105 

La  province  est  divisée  en  treize  districts  ou  arrondissemens  (  liœrad  ).  On 
y  compte  environ  cent  soixante-dix  mille  habitans ,  la  plupart  employés  à  la 
caupe  des  bois,  au  transport  des  fers,  aux  travaux  des  mines.  Il  existe  au 
nord  de  cette  province  une  colonie  de  Finlandais  qui  offre  un  exemple  remar- 
quable de  la  constance  avec  laquelle  un  peuple  garde  les  vestiges  de  son  ori- 
gine. Cette  colonie,  qui  se  compose  de  douze  cents  âmes,  arriva  en  Suède 
sous  le  règne  de  Charles  IX.  Dans  cet  espace  de  deux  siècles,  resserrée  de  toutes 
parts,  comme  elle  Tétait,  par  des  hommes  parlant  une  autre  langue  et  appar- 
tenant à  une  autre  nation ,  elle  a  conservé  "Sa  langue,  ses  mœurs,  ses  tradi- 
tions. La  plupart  de  ces  honmies  qui  sont  venus  chercher  si  loin  un  coin  de 
terre  à  défricher,  sont  fort  pauvres.  Les  uns  ont  bâti  dans  la  foret  une  cabane 
de  charbonnier,  d'autres  possèdent  une  petite  ferme  où  ils  essaient  de  faire 
croître  un  peu  d'orge  et  d"élever  quelques  bestiaux.  J'en  ai  vu  passer  un  dans 
les  rues  de  Carlstad ,  que  l'on  distinguait  facilement  entre  les  Suédois ,  à 
l'expression  toute  particulière  de  sa  physionoiuie ,  à  la  forme  grossière  de  ses 
vêtemens,  et  qui  disait  à  un  de  ses  compatriotes  :  —  Si  je  te  trompe,  puis- 
sent ma  vache  et  ma  chèvre  mourir!  —  C'est  là  leur  imprécation  habituelle. La  « 
perte  de  leur  vache  et  de  leur  chèvre,  c'est  tout  ce  que  ces  malheureux  peu- 
vent imaginer  de  jilus  redoutable.  Dans  cet  état  de  misère,  ils  gardent  encore 
des  idées  d'aristocratie.  Ils  ont  sous  leur  toit  enfumé  des  arbres  généalogiques 
dont  ils  comptent  avec  orgueil  les  nombreux  rameaux ,  et  il  n'est  pas  rare  de 
voir  ces  pauvres  gens,  qui ,  pour  tout  bien ,  ne  possèdent  souvent  qu'une  hache 
ou  une  charrue ,  refuser  impitoyablement  leur  fille  au  jeune  homme  qui  compte 
quelques  ancêtres  de  moins  qu'elle. 

A  partir  de  Carlstad ,  le  paysage  s'élargit  et  devient  sans  cesse  plus  varié  et 
plus  pittoresque.  On  longe  les  bords  du  Klaraelf,  qui  tantôt  serpente  mollement 
au  pied  des  collines,  ou  se  perd  au  milieu  des  bois  de  sapins,  ou  s'avance  au 
sein  de  la  plaine  et  forme  de  larges  baies ,  entourées  de  scieries  et  de  cabanes 
en  bois,  dont  la  teinte  grisâtre  tranche  d'une  manière  pittoresque  sur  les  tons 
verts  de  la  forêt  et  les  nuances  bleues  des  flots. 

Bientôt  la  route  monte  et  redescend  à  travers  des  collines  escarpées ,  cou- 
vertes de  bouleaux ,  de  sapins  et  de  gené\Tiers.  De  distance  en  distance  on 
distingue  un  lac,  on  entend  gronder  une  cascade,  on  aperçoit  entre  les  tiges 
touffues  de  la  foret  une  plaine  riante  traversée  par  le  torrent  qui  tombe  des 
montagnes,  ou  le  ruisseau  limpide  qui  s'échappe  de  la  grotte  de  rochers.  Plu- 
sieurs des  stations  de  poste  par  lesquelles  passe  le  chemin  sont  situées  au- 
dessus  d'une  colline  d'où  l'on  voit  se  dérouler  un  large  panorama  d'eaux, 
de  bois ,  de  prairies ,  et  alors  il  semble  que  le  paysan  a  renoncé  bien  mal  à  propos 
à  ses  habitudes  d'indolence  ;  car  on  voudrait  rester  là  et  contempler  les  effets 
de  lumière  de  ces  paysages  agrestes  et  leurs  lointaines  perspectives. 

]\'ous  traversons  plusieurs  rivières  sur  de  longs  bateaux  plats  où  deux  forts 
rameurs  peuvent  à  peine  lutter  contre  le  courant.  îsous  passons  par  Strand , 
l'une  des  meilleures  auberges  du  pays ,  abritée  par  un  ravin ,  bâtie  au  bord 

TOME  V.      MAI.  8 


106  REVUE  DE  PARIS. 

d'un  lac,  semblables  à  ces  riantes  auberges  de  la  Suisse  que  le  voyageur  est  si 
heureux  de  rencontrer  après  une  course  dans  les  montagnes. 

A  quelque  distance  de  là  sont  les  frontières  de  la  Norvège,  marquées  par 
deux  inscriptions.  L'une  porte  le  nom  de  Gustave  III,  l'autre  celui  de  Charles- 
Jean;  l'une  est  une  œuvre  d'adulation  fastueuse,  elle  s'adresse  à  un  roi  acadé- 
micien; l'autre  est  simple  et  laconique,  elle  convenait  à  un  roi  soldat.  Le  pre- 
mier n'avait  fait  que  quitter  Stockholm  pour  venir  se  montrer  ici  aux  étran- 
gers qui  menaçaient  d'envahir  la  Suède.  I/autre  avait  cimenté,  par  un  traité 
de  paix,  l'union  de  deux  nations. 

La  première  station  norvégienne  est  iMagnor.  C'est  ime  pau%Te  demeure  de 
paysans  où  mon  compagnon  de  voyage  et  moi  nous  pûmes  à  peine  trouver  deux 
lits  et  un  peu  de  lait.  "Mais,  en  voyant  ces  pauvres  gens  s'empresser  autour  de 
nous  et  consulter  nos  regards  d'un  air  inquiet,  comme  pour  nous  demander  si 
nous  n'étions  pas  trop  mal ,  nous  nous  sentions  émus  de  tant  de  bonne  volonté, 
et  nous  oubliions  facilement  l'étroit  espace  des  lits  et  l'exiguité  des  provisions. 

L'une  des  plus  belles  situations  de  cette  partie  de  la  ISorvége  est  celle  de 
Kongsvinger.  Au  sommet  d'une  montagne  arrondie  s'élève  la  forteresse  avec 
son  toit  rouge  dont  les  reflets  éclatans  produisent  un  singulier  effet  au  milieu 
des  teintes  sombres  de  la  contrée.  Un  peu  plus  bas,  les  maisons  de  la  ville  for- 
ment un  demi-circuit  protégé  par  le  fort;  au  pied  de  la  montagne ,  on  aperçoit 
une  large  et  profonde  vallée,  où  le  Glomen ,  chargé  de  blocs  d'arbre  qui  flottent 
vers  Christiania ,  revient  par  maints  détours  et  s'éloigne  majestueusement  entre 
les  forêts  de  sapins.  Tout  ce  tableau  est  encadré  dans  une  enceinte  de  collines 
dont  les  molles  ondulations  courent  et  s'étendent  au  loin  comme  les  vagues  de 
la  mer.  Les  unes  portent ,  sur  leurs  flancs  arrondis ,  des  cabanes  en  bois  pa- 
reilles à  celles  qu'on  voit  dans  les  Pyrénées  ;  d'autres  sont  couvertes  de  sapins, 
et  cette  forteresse,  posée  au  sommet  de  la  montagne,  comme  un  nid  d'aigle, 
cette  belle  rivière  toute  bleue  dans  la  vallée,  cette  couronne  de  sapins  verts  entre 
les  collines,  forment  un  riant  et  magnifi(pie  ensemble  où  le  regard  passe  tour 
à  tour  du  point  de  vue  le  plus  frais  et  le  plus  gi'acieux  au  point  de  vue  le  plus 
agreste,  où  ,  dans  une  heure  de  mélancolie,  on  se  surprend  à  envier  l'humble 
demeure  du  paysan ,  mystérieusement  retirée  à  l'ombre  du  vallon ,  ou  le  chalet 
du  pâtre,  construit  à  l'écart  au  haut  de  la  colline. 

INous  avions  laissé  l'hiver  à  Stockholm;  nous  retrouvâmes  l'été  aux  environs 
de  Caristad.  Quelques  jours  auparavant,  à  midi  même,  nous  ne  pouvions 
quitter  notre  manteau.  Bientôt  nous  fumes  forcés  de  chercher  l'ombre  et  le 
frais,  comme  aux  jours  de  la  canicule.  En  peu  de  temps  cette  terre  que  nous 
visitons  a  subi  un  changement  complet.  Les  nuages  de  plomb  qui  couvraient 
le  ciel  ont  disparu;  l'atmosphère  s'est  éclaircie  et  des  flots  de  lumière  se  répan- 
dent à  travers  les  coteaux  et  pénètrent  dans  les  détours  de  la  vallée.  Déjà  le 
gazon,  fané  et  jauni,  commence  à  reverdir;  la  sève  monte  sous  l'écorce  des 
arbres;  les  branches  de  bouleau  se  couvrent  de  feuilles  légères  qui  flottent  au 
veiit  comme  des  dentelles  ;  les  branches  de  genévrier  poussent  de  petites  pointes 


REVUE  DE  PARIS.  107 

vertes  que  le  temps  durcira  en  les  noircissant;  les  sapins  portent  des  pommes 
écarlates  qui  ressemblent  à  des  fleurs ,  et  les  rameaux  pendans  et  eflilés  du 
saule  des  marais  sont  chargés  de  grappes  blanches,  d"un  tissu  si  léger  qu'on 
les  croirait  prêtes  à  se  briser  au  moindre  vent.  Dans  les  campagnes ,  la  pri- 
mevère ouvre ,  au  premier  rayon  de  soleil ,  son  calice  jaune  -,  la  violette  sauvage 
s'épanouit  au  pied  du  rocher;  le  frelon  commence  à  bourdonner  autour  des 
branches  d'aubépine,  et  la  bergeronnette  voltige  d'un  pied  léger  le  long  du  ruis- 
seau. Au  milieu  de  ce  réveil  de  la  nature,  le  laboureur  s'en  va  semer,  avec  plus 
de  confiance ,  l'orge  qu'il  espère  récolter  dans  quelques  mois ,  et  le  petit  pâtre 
chante  en  reconduisant  ses  troupeaux  au  pâturage  accoutumé.  Et  c'est  ainsi 
que  l'été  vient  dans  le  rsord,  subitement,  sans  transition.  On  passe  des  jours 
de  grand  froid  aux  jours  de  grande  chaleur;  le  printemps  n'existe  pas,  ni 
l'automne. 

Au  mois  de  mai ,  la  terre ,  surprise  tout  à  coup  par  un  soleil  brûlant ,  dégèle 
si  vite  qu'elle  se  fend  et  s'éboule.  La  route  que  nous  suivions  était  sillonnée  par 
de  longues  et  profondes  crevasses  que  les  paysans  avaient  recouvertes  de  longs 
rameaux  de  sapins,  mais  qui  n'en  étaient  pas  moins  difficiles  et  souvent  dan- 
gereuses à  traverser.  Les  chevaux ,  fatigués  et  amaigris  par  l'hiver,  avaient  à 
peine  la  force  de  conduire  la  voiture  dans  ces  carrières  inégales  et  sur  ce  sol 
ébranlé  qui  vacillait  comme  une  couche  de  terre  marécageuse.  Tandis  qu'ils 
passaient  à  travers  ces  obstacles ,  c'était  une  chose  touchante  de  voir  la  dou- 
ceur affectueuse  avec  laquelle  le  paysan  les  encourageait  et  l'espèce  d'anxiété 
avec  laquelle  il  suivait  leur  pas.  Tout  ce  qu'on  raconte  de  l'amour  du  nomade 
Arabe  pour  son  cheval,  peut  être  appliqué  au  paysan  norvégien.  Le  long  de  la 
route,  quand  nous  arrivions  au  relai,  nous  voyions  notre  cocher  s'approcher 
avec  compassion  de  ses  chevaux,  prendre  le  pan  de  sa  redingote  pour  leur 
essuyer  la  bouche,  les  yeux,  et  partager  avec  eux  son  morceau  de  pain.  ?»ous 
ne  pouvions  pas  affliger  ce  pauvre  homme  en  tourmentant  les  malheureuses 
bétes  chétives  dont  il  avait  vraiment  raison  d'être  inquiet,  ^ous  les  laissions 
aller  tranquillement  leur  chemin,  et,  au  lieu  d'arriver  à  Christiania  à  huit 
heures  du  soir,  comme  nous  l'avions  pensé,  nous  n'y  arrivâmes  qu'à  trois 
heures  de  la  nuit. 

II. 

Si  c'est  pour  le  voyageur  une  grande  joie  de  visiter  une  terre  étrangère ,  d'ob- 
server de  nouvelles  mœurs  et  de  nouveaux  points  de  vue,  il  en  est  une  moins 
vive  peut-être,  mais  non  moins  douce,  celle  de  revoir  les  lieux  où  il  a  déjà  été. 
On  entre  avec  une  sorte  de  recueillement  dans  une  ville  que  l'on  connaît  déjà. 
A  mesure  qu'on  en  approche,  les  souvenirs  qu'elle  nous  a  laissés  et  qui  dor- 
maient au  fond  du  cœur,  se  réveillent  l'un  après  l'auti-e  ;  des  voix  chéries  bour- 
donnent à  l'oreille,  et  des  images,  qu'on  se  plait  à  faire  renaître,  flottent 
devant  les  yeux.  Il  y  a  là  telle  rue  où  l'on  a  passé  quelques  heures  d'indolence 

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OU  d'étude ,  et  que ,  de  loin ,  l'on  cherche  entre  toutes  les  autres.  Il  y  a  le  long 
du  bois ,  le  long  de  la  grève ,  telle  pointe  de  gazon ,  tel  roc  désert  où  l'on  a  rêvé 
et  où  l'on  veut  aller  rêver  encore.  Et  puis  on  arrive,  et,  sans  y  songer,  sans  se 
dire  où  l'on  va ,  on  se  trouve  devant  la]maison  que  l'on  a  le  plus  regrettée  et  à 
laquelle  on  pensait  le  plus  souvent  de  loin.  Quel  bonheur  si  elle  est  restée  la 
même ,  si  rien  n'est  changé  ni  à  la  façade ,  ni  au  perron ,  ni  à  la  couleur  de  la 
porte  et  à  la  forme  des  rideaux.  On  frappe  un  coup  rapide  et  sonore  qui  doit 
dire  à  ceux  qui  l'entendent  :  Ouvrez!  c'est  un  ami.  Et  voilà  qu'une  figure  riante 
apparaît;  un  regard  affectueux  s'unit  à  votre  regard,  une  main  cordiale  serre 
votre  main  ;  un  cri  de  surprise  et  de  joie  retentit  dans  toutes  les  salles ,  et  toute 
la  famille  accourt ,  père ,  mère ,  neveux ,  cousins ,  et  jusqu'aux  petits  enfans  qui 
ne  peuvent  encore  que  bégayer  votre  nom.  On  s'asseoit  à  la  table  commune  et 
l'on  se  demande  ce  que  l'on  est  devenu  pendant  de  longs  jours,  pendant  de 
longs  mois  de  retraite  ou  de  voyage.  Chacun  raconte,  l'un  après  l'autre,  son 
odyssée;  et  toujours  on  questionne,  et  toujours  il  semble  que  les  réponses  ar- 
rivent trop  lentement  ;  heureux  si  ces  récits  du  cœur  ne  sont  pas  interrompus 
par  un  soupir,  si  une  larme  ne  trouble  pas  l'éclair  d'un  regard  joyeux,  si, 
quand  vous  prononcez  un  nom  chéri ,  on  ne  vous  montre  pas  une  place  vide  et 
un  crêpe  de  deuil  ;  car  c'est  ainsi  qu'est  faite  la  vie  humaine  :  on  se  quitte  en  se 

disant  au  revoir.  On  revient Hélas!  il  fallait  se  dire  adieu!  adieu  pour 

toujours  ! 

Les  hommes  du  Is'ord  sont  fidèles  à  leurs  souvenirs.  Ailleurs  ce  serait  peut- 
être  une  épreuve  dangereuse  que  d'aller  demander  de  l'amitié  après  deux  ans 
d'absence.  Ici  vous  pouvez  le  faire  sans  crainte.  Ici  toute  promesse  d'affection 
est  sacrée;  le  temps  n'amène  pas  l'oubli  du  cœur,  et  l'absence  ne  légitime  pas 
le  parjure.  Voilà  pourquoi  ceux  qui  ont  voyagé  dans  le  Nord  aiment  à  y  revenir  ; 
voilà  pourquoi  je  trouvais  bien  long  le  chemin  qui  me  ramenait  à  Christiania  ; 
le  ciel  de  Christiania  n'était  pas  aussi  pur  que  je  l'avais  vu  dans  le  cours  d'un 
autre  été;  ses  bois  n'étaient  pas  aussi  verts,  ni  ses  gazons  aussi  fleuris  ;  mais  le 
langage  de  ses  habitans  était  aussi  simple,  aussi  cordial,  et  leur  maison,  aussi 
hospitalière. 

Quelques  jours  après,  une  légère  carriole  norvégienne  nous  conduisait  au 
haut  des  montagnes  qui  entourent  les  forges  de  Bœrum  et  sur  la  pointe  du 
Krogkleven.  C'est  de  là  que  j'avais  vu ,  un  an  auparavant ,  la  route  du  Nord  se 
dérouler  à  mes  pieds.  IMais  alors  je  n'avais  fait  que  la  regarder  de  loin ,  et  cette 
l'ois  j'allais  la  suivre  dans  toute  sa  longueur. 

Au  bas  de  ces  rochers  sauvages  du  Krogkleven ,  où  l'on  n'entend  que  le 
bruit  de  l'eau  qui  tombe  au  fond  des  précipices ,  le  gémissement  des  sapins 
courbés  par  la  tempête,  ou  le  cri  des  charretiers  (jui  poussent  avec  peine  leur 
cheval  fatigué  sur  le  chemin  raboteux  et  taillé  à  pic;  au  bas  de  cette  barrière 
de  montagnes  et  de  forêts,  s'étend  le  ïyrifiord ,  vaste  golfe ,  qui  se  rejoint  par 
une  rivière  à  celui  de  Dranuuen ,  et  le  Ringrig  (  royaume  de  Ring),  l'une  des 
plus  riantes  parties  de  la  Norvège.  Ici  le  sol  produit  abondamment  l'orge  et  le 


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seigle;  les  pâturages  sont  couverts  d'une  herbe  touffue.  Les  habitans  portent 
sur  leur  physionomie  une  expression  de  bien-être  ;  les  fermes ,  répandues  à 
travers  la  vallée  et  la  colline,  sont  grandes  et  bien  bâties,  et  l'église,  ornée 
avec  une  sorte  de  luxe,  annonce  l'aisance  sénérale  des  paysans  de  la  contrée. 

A  >ordrhaug,  nous  allâmes  voir  le  presbytère,  illustré  par  un  acte  de  cou- 
rage et  de  patriotisme.  C'était  en  171G,  pendant  que  la  Suède  était  en  guerre 
avec  le  Danemark.  Un  détachement  de  huit  cents  soldats  suédois  arriva  un 
soir  d'hiver  dans  ce  presbytère;  il  devait  partir  le  lendemain  pour  s'emparer 
des  mines  d'argent  de  Kongsberg.  Anna  Collbioernsen ,  la  femme  du  prêtre, 
parvint  à  tromper  la  surveillance  des  nouveau-venus,  et  envoya  un  messager 
à  une  compagnie  de  dragons  norvégiens,  campée  à  quelque  distance.  A  mi- 
nuit, cette  compagnie  traverse  sur  la  glace  le  golfe  de  Steen,  entoure  le  pres- 
b\1:ère ,  et  les  Suédois ,  attaqués  à  l'improviste ,  furent  tués  ou  faits  prisonniers. 
Le  nom  d'Anna  Collbioernsen  est  vénéré  dans  ce  pays  ;  le  prêtre  de  >"ordrhaug 
montre,  comme  des  reliques,  quelques  meubles  dont  elle  s'est  ser\ie;  les 
femmes  du  Ringrig  racontent  son  histoire ,  et  l'église  garde  son  portrait. 

L'aspect  de  la  contrée  prend  un  caractère  plus  austère  et  plus  imposant , 
lorsqu'on  arrive  sur  les  bords  du  Randsfiord.  I,es  eaux  de  ce  golfe  coulent 
entre  de  hautes  forets  de  sapins,  majestueuses  et  sombres.  Pendant  un  espace- 
de  plus  de  vingt  lieues,  la  route  monte  et  descend  sans  cesse,  pour  remonter 
encore  de  colline  en  colline  ,  de  rocher  en  rocher  ;  quelquefois  on  entre  sous  une 
voûte  de  sapins ,  serrés  l'un  contre  l'autre ,  où  l'on  n'aperçoit  que  le  ciel  et  la 
verdure  des  bois  ;  puis  la  forêt  s'élargit ,  et  l'on  distingue ,  à  travers  ses  avenues 
profondes,  une  rivière  qui  serpente,  un  vallon  qui  fuit  dans  l'ombre  comme 
une  pensée  mystérieuse. 

Un  soir,  sur  une  de  ces  sommités  élevées,  sur  le  Hœikors  haute  croix), 
nous  filmes  surpris  par  un  de  ces  magnifiques  points  de  \ue  que  l'on  contemple 
dans  une  muette  admiration,  et  que  nulle  plume  ensuite  ne  peut  décrire  : 
d'un  coté  nous  apercevions  une  vaste  foret,  de  l'autre  une  immense  plaine 
dont  les  vagues  contoure  se  perdaient  dans  le  lointain.  Ici  les  eaux  du  golfe, 
déjà  plongées  dans  l'ombre  et  endormies;  là,  le  lac  d'Ena,  étincelant  comme 
lin  miroir  aux  rayons  du  soleil  couchant,  et  devant  nous  de  longues  lignes  de 
montagnes  bleuâtres  ,  échelonnées  l'une  sur  l'autre  ,  couronnées  par  des  pics 
de  neige.  Et,  de  quelque  coté  qu'on  se  tournât,  on  n'entrevoyait  aucune  trace 
humaine  et  aucune  habitation;  aucune  voix  ne  s'élevait  dans  l'air.  C'était  une 
de  ces  solitudes  solennelles  où ,  dans  le  silence  de  la  nature ,  on  entend  une 
voix  mystérieuse  qui  résonne  jusqu'au  fond  de  l'ame.  Là  haut  était  le  calme 
pieux,  le  recueillement;  un  peu  plus  bas,  l'orage  et  la  destruction.  >"ous  tra- 
versâmes une  foret  de  sapins,  abandonnée  par  les  hommes  et  dévastée  par  les 
élémens.  De  grandes  tiges  avaient  été  enlevées  de  terre  par  le  vent,  d'auti-es 
déracinées  par  l'eau  qui  mine  sans  cesse  le  sol  où  elles  s'élèvent,  d'autres 
desséchées  par  le  temps.  Celles-ci  tombaient  comme  un  pont  sur  le  torrent, 
celles-là  étaient  enfoncées  dans  les  marais  ;  les  plus  robustes  essayaient  de  lutter 


ilO  REVUE   DE  PARIS. 

contre  rouragaa  qui  avait  déjà  mutilé  leurs  branches  et  brisé  leurs  sommets  ; 
les  plus  vieilles  s'en  allaient  par  lambeaux.  C'était  un  désordre  général ,  un 
bouleversement  pareil  à  celui  que  les  voyageurs  ont  observé  dans  les  forêts 
vierges  de  l'Amérique. 

Nous  quittâmes  ces  scènes  de  dévastation  pour  descendre  dans  les  vertes 
campagnes  arrosées  par  le  lac  Miœssen.  Tout  ce  district  est  occupé  par  une 
population  active  et  industrieuse  :  des  fabriques  de  verre  s'élèvent  le  long  de 
l'eau,  la  fumée  du  feu  de  forge  tourbillonne  au-dessus  des  bois,  et  le  bruit  de 
la  scierie  attire  les  regards  au  fond  du  ravin.  Le  pays  est  varié  et  pittoresque, 
entrecoupé  de  forets  de  bouleaux  et  de  sapins ,  de  pâturages  et  de  champs  ense- 
mencés ;  tantôt  une  vallée  s'ouvre  entre  les  coteaux,  pareille  aux  jolies  vallées  de 
la  Suisse,  et  tournoie  au  loin,  traversée  par  un  ruisseau  d'argent;  tantôt  des 
masses  de  roc ,  revêtues  de  quelques  plantes  chétives ,  se  dressent  fièrement 
au  bord  du  chemin  ;  tantôt  les  collines,  cliargées  d'arbres,  descendent  jus- 
qu'au bord  du  lac ,  et  les  bouleaux  laissent  flotter  dans  son  onde  leurs  longues 
branches  couvertes  d'une  verdure  naissante.  Et  le  lac  est  charmant  à  voir  avec 
ses  détours  capricieux ,  ses  baies  entourées  de  bois ,  et  ses  flots  limpides  où  le 
coteau  se  reflète,  où  la  barque,  à  la  voile  blanche,  passe  comme  une  aile  de 
cygne. 

De  l'autre  côté  du  IMiœssen,  on  aperçoit  une  trentaine  de  maisons  dissémi- 
nées sur  le  plateau.  C'est  le  village  de  Lille-Hammer,  qui  aspire  à  porter  le 
nom  de  ville,  et  qui  pourrait  bien  l'obtenir  un  jour,  s'il  continue  à  prendre 
l'accroissement  qu'il  a  pris  dans  l'espace  de  quelques  années.  En  1825,  ce  vil- 
lage avait  si  peu  d'importance,  qu'il  n'était  pas  même  mentionné  dans  les  ou- 
vrages de  statistique.  On  y  compte  deux  cent  cinquante  habitans.  Toutes  ses 
maisons  sont  occupées  par  des  marchands  dont  le  conunerce  s'étend  d'un  côté 
jusqu'aux  populations  voisines  de  Randsiiord ,  et  de  l'autre  jusqu'au  Dovre- 
iield.  Déjà  ce  village  réclame  des  privilèges  de  cité.  Il  demande  à  avoir  un  dépôt 
de  banque.  Et  qui  le  croirait?  Il  publie  un  journal  qui  a  plus  d'abonnés  que  la 
Minerm  ou  le  DmilUjt-AHehanda  de  Stockholm.  CeitYOplands-T iiende ,  pe- 
tite feuille  in-4"  ([ui  parait  deux  fois  par  semaine,  et  ([ue  nous  avons  retrouvée 
avec  le  Constitutionitd  de  Christiania,  dans  toutes  les  paroisses  du  Gulsbrands- 
dal.  Un  fait  qui  mérite  aussi  d'être  cité  pour  l'instruction  des  voyageurs,  c'est 
que  l'auberge  de  Eille-llanuner  est  la  seule  où  l'on  puisse  avoir  du  vin.  Dans 
toutes  les  autres  nous  n'avons  trouvé  qu'une  boi.sson  acide  décorée  du  nom  de 
bière,  et  du  lait. 

En  ([uittant  Lille-Hammer,  on  entre  dans  le  G  uldbrandsdal,  grande  et  fraîche 
vallée  qui  a  près  de  quatre-vingts  lieues  de  longueur  sur  une  ou  deux  de  lar- 
geur. Elle  est  traversée  par  le  Long,  qui  se  jette  dans  le  jMiœssen.  Ce  n'est  pas 
la  partie  la  plus  iiupo.sante  et  la  plus  grandiose  de  la  Suède  ;  mais  c'est  au  moins 
l'un  des  districts  les  plus  poétitpies  et  les  plus  beaux  de  tout  ce  vaste  et  beau 
pays.  Ici  les  vieilles  mœurs,  les  vieilles  chroni(pies  se  sont  perpétuées  d'âge  en 
âge  comme  dans  la  Dalécarlie.  Les  paysans  parlent  un  dialecte  qui  tient  le  milieu 


REVUE  DE  PARIS.  fil 

entre  la  langue  des  sagas  et  le  norvégien  actuel.  Les  hommes  portent  encore, 
les  jours  de  dimanche,  leur  costume  national ,  le  grand  habit  en  vadmel  gris, 
à  boutons  brillans,  les  culottes  en  peau  brodées,  les  souliers  à  boucles  d'ar- 
gent. Les  femmes  portent,  comme  en  Islande,  des  ceintures  d'argent.  On  nous 
a  montré  une  jeune  fille  revêtue  de  ses  habits  de  fiancée.  On  l'eilt  prise  pour 
une  des  anciennes  reines  de  JNorvège.  Sur  ses  longs  ciieveux  flottans,  elle  portait 
ime  couronne  à  pointe  dorée  et  couverte  de  plusieurs  petites  pierres  d'argent 
taillées  en  forme  de  losange,  de  feuilles  d'arbres  et  de  croissans;  autour  du  cou 
une  grandechaîne  à  laquelle  étaient  suspendus  troiscœurs  ciselés  avec  art,  et  une 
médaille.  Deux  de  ces  cœurs  renfermaient  une  éponge,  le  troisième  ne  s'ou- 
\Taitpas.  VA\e  avait  un  pourpoint  en  damas  rouge,  pareil  à  ceux  des  chevaliers 
du  moyen-âge,  orné  d'une  broderie  en  or  et  entouré  d'une  ceinture  en  velours 
noir  avec  des  plaques  de  métal .  Sous  le  pourpoint,  qui  tombait  jusqu'aux  genoux, 
un  jupon  en  soie  violette  descendait  jusqu'à  la  cheville  du  pied,  et  des  bas  de 
vadmel,  des  souliers  brodés  avec  une  pointe  à  la  poulaine,  complétaient  son  cos- 
tume. La  seule  innovation  que  la  civilisation  eût  apportée  à  cet  habit  antique , 
était  une  paire  de  gants  blancs  en  fil  d'Ecosse.  Toutes  les  familles  n'ont  pas  le 
moyen  d'avoir  ce  riche  vêtement,  mais  il  reste  comme  un  héritage  précieux 
dans  certaines  maisons ,  et  on  le  prête  aux  jeunes  filles  qui  se  fiancent. 

Cette  vallée  a  été  habitée  par  plusieurs  rois.  On  rencontre  à  chaque  instant 
de  larges  tumulus  en  pierre,  recouverts  de  gazons,  où  ces  chefs  de  tribus  se 
faisaient  ensevelir  avec  leurs  armes.  Les  paysans  connaissent  l'origine  de  ces 
tumulus,  elles  traditions  qui  s'y  rattachent.  A  Hundtorp,  je  cherchais  le  tom- 
beau du  vieux  Gudbrand  qui,  d'après  la  chronique  populaire,  a  donné  son 
nom  à  cette  province.  Une  vieille  femme  qui  s'en  allait  conduire  ses  chèvres  au 
pâturage ,  s'offrit  à  me  le  montrer,  et  me  raconta ,  chemin  faisant ,  toute  la 
saga  de  Gudbrand  et  celle  de  Olaf-le-Saint. 

On  montre  aussi  sur  la  colline  l'endroit  où  ces  rois  ont  demeuré,  et  l'on  ne 
cite  pas  sans  un  certain  sentiment  de  respect  les  familles  de  paysans,  jadis 
puissantes,  à  présent  appauvries,  qui  peuvent  faire  remonter  leur  histoire  jus- 
qu'à ces  vieilles  souches  de  noblesse.  Un  jour,  nous  dînâmes  avec  un  descen- 
dant de  Harald-Harfager.  C'est  le  propriétaire  d'un  Gaard  qui  a  été  jadis, 
dit-on,  habité  par  un  roi.  Quand  nous  commençâmes  à  lui  parler  de  sa  no- 
blesse, il  se  redressa  avec  fierté  et  prit  une  pose  majestueuse.  Quand  M.  IMayer, 
notre  compagnon  de  voyage,  manifesta  le  désir  de  faire  son  portrait,  il 
demanda  comme  une  grâce  qu'on  lui  accordât  le  temps  de  quitter  l'habit  qu'il 
porte  chaque  jour  pour  prendre  sa  large  veste  en  vadmel  et  sa  culotte  brodée. 
Pendant  qu'il  posait,  il  prenait  de  temps  à  autre  un  petit  air  fanfaron  qui  ne 
lui  allait  pas  trop  mal.  «  Priez  votre  compatriote,  me  disait-il  en  levant  la  tête 
et  en  rejetant  sur  l'épaule  ses  longues  boucles  de  cheveux,  de  me  faire  de  larges 
épaules ,  afin  qu'on  voie  que  je  suis  encore  en  état  de  me  mesurer  avec  quatre 
ou  cinq  hommes.  »  Mais  il  n'avait  pas  besoin  que  Ion  ajoutât  rien  à  l'expres- 
sion énergique  de  sa  figuie ,  ni  à  la  force  musculaire  de  ses  membres.  C'était 


llSt  REVUE  DE  PARIS. 

un  homme  de  soixante  ans,  dont  la  forte  constitution,  le  regard  plein  de  fierté, 
me  rappelaient  tout  ce  que  les  sagas  racontent  des  \  ikinger  norvégiens.  Il  n'a 
point  de  document  écrit  qui  constate  son  illustre  origine;  mais  la  tradition  de 
ses  pères  la  lui  a  révélée ,  et  il  croit  à  sa  généalogie  aussi  fermement  que  s'il  la 
voyait  gravée  en  lettres  d'or  sur  une  table  de  marbre.  Il  est  paysan  et  il  a 
épousé  la  fdle  d'un  paysan ,  noble  comme  lui ,  et  ses  fds  cultivent  comme  lui  la 
terre  ;  mais  ils  savent  que  leur  père  descend  d'un  des  plus  puissans  rois  de 
_\orvège,  leur  mère,  d'un  des  vieux  jarl  de  Bergen,  et  le  dimanche,  quand 
ils  vont  à  l'église ,  ils  passent  au  milieu  de  la  foule  avec  une  sorte  de  dignité. 

Le  vallon  de  Guldbrandsdal  est  resserré  entre  deux  chaînes  de  montagnes, 
partagées  par  grandes  masses.  Quelquefois  la  plaine  s'élargit,  et,  de  chaque 
côté  de  la  rivière ,  on  aperçoit  de  jolis  enclos  de  verdure  et  de  charmantes  ha- 
bitations. Quelquefois  la  rivière  seule  occupe  le  fond  de  la  vallée ,  et  la  route 
serpente  sur  les  flancs  du  rocher,  au-dessus  d'une  pente  perpendiculaire,  gar- 
nie seulement  d'une  balustrade  en  bois,  délabrée;  quelquefois  les  montagnes 
se  resserrent  et  forment  une  longue  suite  de  bassins  arrondis,  terminés  au 
nord  par  des  pics  de  neige.  On  s'en  va  ainsi  d'une  enceinte  à  l'autre,  et  à 
chaque  instant  le  paysage  change.  Ici  ce  sont  d'énormes  blocs  de  rocher  qu'une 
révolution  inconnue,  un  tremblement  de  terre  dont  l'histoire  ne  parle  pas,  ai 
détachés  de  leur  base  et  précipités,  conune  une  avalanche,  jusque  dans  la 
prairie;  là  des  collines,  parsemées  de  groupes  d'arbres,  revêtues  d'un  gazon 
fleuri ,  qui  s'inclinent  vers  la  rivière ,  et  portent  sur  leurs  flancs  des  églises  et 
des  chalets;  plus  loin,  des  forêts  touffues,  où  le  jour  pénètre  à  peine;  puis  la 
cascade  dont  l'on  entend  de  loin  le  i-etentissement  et  qui  apparaît  aux  deux 
côtés  de  la  vallée,  tantôt  tombant  à  larges  flots  unis  comme  une  nappe  d'ar- 
gent, tantôt  courant  comme  un  cheval  fougueux,  se  tournant  avec  fureur 
dans  le  lit  étroit  qui  la  resserre ,  et  puis  roulant ,  conmie  la  foudre ,  de  roc  en , 
roc,  de  chute  en  chute,  avec  des  flocons  d'écume  blancs  comme  la  neige,  et 
des  tourbillons  de  poussière  que  la  hnnière  colore  comme  un  arc-en-ciel. 

La  plupart  des  chalets  sont  dispersés  à  travers  les  bois  et  aux  sonnnets  des 
montagnes.  Les  pauvres  gens  qui  les  habitent  vivent  dans  im  grand  isolement. 
Les  moyens  de  communication  avec  leurs  plus  proches  voisins  sont  toujours 
assez  difficiles,  et  quelquefois  impraticables.  Ils  restent  là  silencieusement  dans 
f  humble  maison  qu'ils  ont  héritée  de  leur  père ,  et  meurent  sur  le  sol  où  ils 
sont  nés.  Un  ami  prend  le  mort  sur  son  dos ,  l'emporte  à  l'église ,  et  tout 
est  dit.  Un  homme  est  mort,  sans  faire  plus  de  bruit  qu'une  feuille  qui  tombe, 
qu'une  fleur  qui  se  fane;  un  homme  est  mort  sans  laisser  plus  de  vide  dans  le 
monde  qu'une  goutte  d'eau  qui  se  perd  sur  les  sables  de  la  grève  n'en  laisse 
dans  l'Océan.  C'est  ici  qu'il  faut  relire  l'élégie  de  Gray  et  parler  des  génies 
ignorés ,  des  vertus  sans  retentissement ,  des  parfums  perdus  dans  fair.  J'ai 
bien  souvent  questionné  les  paysans  norvégiens  sur  ce  qui  se  passait  autour 
d'eux ,  et  j'en  ai  trouvé  un  grand  nombre  qui  ne  connaissaient  pas  même  le 
nom  des  hautes  montagnes  situées  à  deux  milles  de  distance,  ni  le  nom  des 


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Stations  de  postes  voisines.  Le  tertre  de  gazon  où  s'élève  leur  chalet,  la  vallée 
où  est  bâtie  leur  église ,  voilà  tout  leur  monde.  Il  faut  un  concours  de  circon- 
stances peu  communes  pour  qu'ils  aillent  au-delà. 

Presque  tous  cependant  apprennent  à  lire  et  assez  souvent  à  écrire.  Il  y  a 
dans  chaque  paroisse ,  ou  une  école  fixe  (  fastskole  ) ,  ou  un  maître  ambulant , 
qui  va  passer,  chaque  année,  quinze  jours  dans  une  maison,  quinze  jours  dans 
une  autre,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  parcouru  tout  son  district.  Quand  il  est  parti, 
la  mère  de  famille  a  soin  de  faire  répéter  à  ses  enfans  les  leçons  qu'ils  ont 
reçues;  puis  le  maître  revient  l'année  suivante,  et  continue  l'œuvre  qu'il  avait 
commencée.  Aucun  enfant  ne  peut  être  confirmé  s'il  ne  sait  au  moins  lire,  et 
il  en  est  bien  peu  qui  échappent  à  cette  loi.  Dans  beaucoup  de  paroisses,  les 
paysans  les  plus  aisés  forment  entre  eux  une  société  de  lecture  (la^seselskab). 
Ils  paient  une  contribution  d'un  franc  par  année,  et  achètent  des  livres  qui 
passent  de  main  en  main ,  et  retournent  ensuite  au  dépôt  général.  Le  pasteur 
est  ordinairement  le  président  de  la  société,  et  le  maître  d'école  en  est,  pour 
ainsi  dire,  de  droit  le  bibliothécaire.  Ils  s'abonnent  aussi  aux  journaux,  et 
celui  qui ,  d'après  son  tour  d'inscription ,  les  reçoit  le  premier,  doit  les  trans- 
mettre au  bout  de  quelques  jours  à  ses  voisins.  De  cette  manière  les  nouvelles 
ne  vont  pas  vite;  mais  un  peu  plus  tôt,  un  peu  plus  tard,  elles  finissent  par 
arriver;  et  le  dimanche,  quand  les  membres  de  la  société  littéraire  se  trouvent 
réunis  sous  le  portail  de  l'église,  ils  causent  des  affaires  d'Espagne,  des  af- 
faires de  Hanô\Te.  C'est  ainsi  que  la  politique  poursuit  son  chemin  ;  et  là  où 
elle  ne  peut  pas  courir  le  grand  galop ,  elle  se  résigne  à  marcher  à  petits  pas , 
plutôt  que  de  ne  pas  marcher  du  tout. 

Les  larges  pâturages  des  montagnes  ont  décidé  les  paysans  à  s'en  aller  bâtir 
leur  cabane  sur  ces  soiumets  élevés.  Le  long  de  la  route ,  on  ne  trouve  qu'à  des 
distances  de  plusieurs  lieues  la  ferme  servant  de  station ,  de  poste  et  d'auberge. 
Cette  ferme,  ou,  pour  employer  l'expression  technique  du  pays,  ce  gaard,  est 
d'ordinaire  un  établissement  d'agriculture  assez  important.  Il  se  compose  d'une 
grande  maison  en  bois  et  de  quatre  ou  cinq  plus  petites.  La  première  est  réser- 
vée à  la  famille  du  paysan  et  aux  voyageurs  ;  une  autre  est  habitée  par  ses  gens; 
la  troisième  sert  de  grange  et  d'écurie  ;  la  quatrième  renferme  les  provisions  ; 
la  cinquième  les  ustensiles  de  travail.  Une  sixième  maison,  également  bâtie  en 
bois,  mais  située  à  l'écart,  sert  de  four.  Le  gaard  forme  à  lui  seul  un  petit 
monde ,  une  colonie  de  laboureurs  et  d'ouvriers.  Tandis  que  les  filles  du  paysan 
tissent  la  toile  et  façonnent  les  habits  de  vadmel,  lui-même  forge  ses  instru- 
mens,  ferre  ses  chevaux,  répare  ses  voitures.  Il  est  loin  de  tout  atelier,  de  tout 
magasin;  il  faut  qu'il  sache  d'avance  s'approvisionner  de  tout  ce  dont  il  a  be- 
soin et  suppléer  à  ce  qui  lui  manque  par  sa  propre  industrie. 

Le  corps  principal  de  logis  est  construit  avec  des  poutres  arrondies  au  dehors, 
aplaties  au  dedans,  posées  l'une  sur  l'autre  et  calfeuti'ées  avec  de  la  mousse. 
Ce  n'est  souvent  qu'un  rez-de-chaussée  large  et  élevé.  Quelquefois  il  est  sur- 
monté d'un  étage.  De  chaque  côté  sont  les  chambres  à  coucher;  au  milieu  une 


114  REVUE  DE   PARIS. 

gronde  salle  ornée  crun  miroir  et  de  quelques  vieilles  mauvaises  gravures. 
C'est  la  salle  de  réception  des  voyageurs  et  la  salle  à  manger  de  la  famille  du 
paysan ,  aux  jours  de  grande  fête.  Il  n'est  pas  rare  de  trouver  là  de  belles  pièces 
d'argent  massif,  qui  ont  passé  d'âge  en  âge  dans  la  même  maison  et  que  le 
propriétaire  ne  voudrait  vendre  à  aucun  prix,  (^e  que  l'on  trouve  aussi  pres- 
que partout,  c'est  du  linge  d'une  ûnesse  et  d'une  blancheur  remarquables. 
Mais  le  luxe  des  auberges  du  Guldbrandsdal  ne  va  guère  plus  loin,  et  le  voya- 
geur qui  aurait  des  habitudes  gastronomiques  trop  fortement  enracinées  ne 
doit  pas  venir  dans  ce  pays.  Dans  un  grand  nombre  de  stations,  on  n'a  pu  nous 
donner  que  des  œufs  et  du  lait,  du  pain  noir  et  de  la  galette  de  seigle  qu'on 
appelle  flat-brœd.  Dans  quelques  autres,  0!i  nous  servait  un  morceau  de  lard 
rance,  ou  quelques  menus  poissons.  Le  vin  est  inconnu  à  la  plupart  des 
paysans.  Us  boivent  de  l'eau-de-vie  de  grains,  du  lait  mêlé  avec  de  Teau,  et, 
dans  les  grandes  circonstances,  de  la  mauvaise  bierre  où  il  entre  fort  peu 
d'orge  et  fort  peu  de  houblon. 

Le  Guldbrandsdal  passe  pour  une  province  riche  et  très  peuplée.  Mais  la 
plus  grande  partie  de  la  population  de  Norvège  est  disséminée  à  travers 
champs.  Sur  toute  la  route  de  Christiania  à  Drontheim ,  c'est-à-dire  sur  un  es- 
pace de  cent  cinquante  lieues ,  on  ne  trouve  pas  une  seule  ville  et  pas  inême 
un  village,  si  l'on  en  excepte  Lille-Hammer,  et  toute  l'aisance  dont  les  habitans 
(le  cette  belle  vallée  peuvent  jouir  dépend  d'un  coup  de  vent  ou  d'un  rayon 
de  soleil.  Si  la  neige  couvre  trop  long-temps  le  sol,  si  la  gelée  arrive  trop  tôt, 
adieu  leurs  espérances  de  récolte,  adieu  le  fruit  de  leurs  travaux.  Le  champ  de 
seigle  ne  donne  pas  de  grains ,  l'enclos  ne  porte  pas  d'herbe ,  et  ils  en  sont  ré- 
duits quelquefois  à  tuer  leurs  bestiaux ,  faute  de  foin  pour  les  nourrir. 

L'année  dernière  a  été  pour  tout  le  Nord  une  année  de  douloureuse  mé- 
moire. Depuis  les  bords  du  Sund  jusqu'aux  montagnes  duDovre,  nous  ne 
voyions  que  des  traces  de  misère.  Plusieurs  familles  ne  trouvant  plus  aucun 
moyen  de  subsister,  quittaient  leur  chétive  cabane  et  s'en  allaient  à  de  longues 
distances  chercher  du  pain  et  du  travail.  Un  matin  nous  rencontrâmes  une 
pauvre  femme  avec  ses  trois  enfans.  L'nn  d'eux  était  attaché  sur  son  épaule  et 
enlaçait  ses  petits  bras  autour  de  son  col;  un  autre  la  tenait  par  la  main,  et  ^ 
une  jeune  lille  d'une  dizaine  d'années ,  dont  la  misère  n'avait  pas  altéré  encore 
la  gracieuse  figure ,  était  debout  près  de  son  frère ,  le  front  baissé ,  les  mains 
jointes,  dans  une  attitude  pleine  de  résignation  et  de  mélancolie,  .le  demandai 
à  la  mère  d'où  elle  venait.  Elle  me  dit  qu'elle  iiabitait  un  gaard  dans  le  voisi- 
nage, que  la  misère  avait  forcé  son  mari  de  partir  pour  Drontheim  où  il  espé- 
l'ait  trouver  de  l'ouvrage,  et  qu'elle  allait  le  rejoindre  dans  cette  ville.  En  nous 
racontant  ses  douleurs,  la  malheureuse  étendit  ses  deux  mains  sur  la  tcte  de 
ses  enfans,  connue  pour  nous  dire  que  là  était  sa  plus  grande  douleur.  Puis 
elle  pleura  ;  et  quand  nous  lui  eûmes  donné  notre  faible  aumône ,  elle  nous  re- 
mercia long-temps  et  pria  Dieu  pour  nous,  et  ses  enfans  priaient  avec  elle. 

Les  églises  du  Guldbrandsdal,  comme  presque  toutes  celles  de  Norvège, 


REVUE  DE  PARIS.  f^ 

sont  en  bois,  peintes  en  rouge,  surmontées  d'une  pointe  aiguë,  et  dans  quel- 
ques districts,  recouvertes  sur  les  quatre  côtés  de  larges  dalles  d'ardoise.  Elles 
sont  ordinairement  situées  aux  environs  de  la  route,  et  leur  nef  avec  ses  deux 
ailes  en  forme  de  croix ,  leur  flèche  élancée,  leur  teinte  pourpre  au  milieu  d'un 
paysage  vert ,  forment  un  effet  assez  pittoresque.  Mais  on  ne  les  trouve  qu'à  de 
grandes  distances  Tune  de  l'autre.  De  Lille-Hammer  jusqu'à  Jerkind  (environ 
cinquante  lieues  )  nous  n'avons  compté  que  quatre  églises  paroissiales  (  Hoved- 
kirke)  et  quelques  succursales  (annexkirke.)  Ordinairement  le  prêtre  de  la 
paroisse  a  trois  ou  quatre  succursales  à  desservir.  Il  y  va  prêcher  une  fois  pat- 
mois,  ou  une  fois  tous  les  quinze  jours  s'il  a  un  chapelain.  Il  y  a  des  gaard , 
dans  sa  paroisse,  qui  sont  situés  à  huit  ou  dix  lieues  de  lui.  C'est  pour  levS 
paysans  un  nide  devoir  à  remplir  que  de  s'en  aller  porter  si  loin  l'enfant  qui 
doit  être  baptisé  ou  le  mort  qui  doit  être  enseveli.  On  nous  a  raconté  que,  dans 
une  de  ces  paroisses ,  les  pauvres  gens  n'ayant  pas  le  moyen  d'entreprendre  de- 
tels  voyages  et  de  payer  le  prêtre  et  le  sacristain ,  avaient  pris  le  parti  d'enterrer 
leurs  morts  eux-mêmes ,  sans  se  soucier  des  cérémonies  religieuses.  Mais  le  gou- 
vernement vient  d'imposer  une  amende  à  tous  ceux  qui  transgressaient  dé» 
cette  sorte  les  lois  de  l'église. 

Plusieurs  de  ces  chapelles  de  campagne  nous  ont  frappés  par  leur  jolie 
situation  au  milieu  d'une  enceinte  de  bouleaux,  au  bord  d'un  lac.  Nous 
sommes  restés  plus  d'une  heure  près  de  celle  de  Quam ,  à  regarder  les  hautes 
chaînes  de  montagnes,  les  contours  de  la  vallée  et  les  tombes  du  cime- 
tière. Ces  tombes  sont  en  pierre  grise,  recouvertes  d'arabesques  dessinées- 
avec  une  élégance  remarquable  et  sculptées  avec  art.  Toutes  portent  une 
inscription  accompagnée  d'une  maxime  pieuse  ou  d'un  dernier  adieu.  Sur  un 
tertre  de  gazon  qui  cachait  le  corps  d'un  enfant  moii:  à  l'âge  de  quelques 
mois,  j'ai  lu  cette  épitaphe  composée  par  im  poète  du  pays  :  "  La  mort  m';i 
enlevé  celle  qui  m'a  donné  le  jour,  et  moi  je  suis  mort  dans  la  même  année. 
Oh  !  je  suis  heureux.  Je  n'ai  connu  ni  le  monde,  ni  père,  ni  mère.  ^lon  chemin 
s'en  allait  vers  le  ciel.  Je  demeure  parmi  les  anges.  » 

Quam  est  situé  au  pied  de  la  montagne  de  Kringlen ,  le  î\Iorat  de  la  INorvége. 
En  1611 ,  la  guerre  ayant  éclaté  entre  la  Suède  et  le  Danemark ,  Gustave- 
Adolphe  envoya  un  de  ses  officiers  en  Ecosse  pour  recruter  des  troupes.  Il 
revint  avec  un  corps  d'armée  qu'il  conduisit  à  Stockholm ,  et  laissa  derrière  lui 
un  autre  corps  de  neuf  cents  hommes ,  connnandés  par  le  colonel  Sinclair  qui 
devait  se  joindre  aux  Suédois  que  Gustave- Adolphe  avait  promis  d'envoyer. 
Sinclair  débarqua  sur  la  côte  de  Romsdal  et  traversa  paisiblement  cette  pro- 
vince. Mais  quand  on  apprit  son  arrivée  dans  le  Guldbrandsdal ,  les  habitans 
de  plusieurs  paroisses  se  réunirent  au  sonunet  des  montagnes  pour  leur  fermer 
le  chemin.  On  fit  passer  de  l'autre  côté  du  fleuve  un  homme  monté  sur  un 
cheval  blanc  qui  devait  suivre  la  marche  des  Écossais,  et  se  trouver  toujour.»; 
en  face  d'eux ,  afin  qu'en  jetant  les  yeux  sur  lui ,  les  ?sorvégiens  postés  sur  la 
montagne,  pussent  voir  où  étaient  leurs  ennemis.  On  envoya  aussi  de  l'atitre 


116  REVUE  DE  PARIS. 

côté  du  fleuve  une  jeune  fille  qui ,  en  faisant  retentir  au  loin  son  cornet  rusti- 
que, attira  sur  elle  l'attention  de  Sinclair  et  de  ses  soldats.  Un  guide  dévoué 
au  parti  norvégien  conduisit  les  malheureux  par  la  route  la  plus  étroite  et  la 
plus  escarpée.  Au  moment  où  il  parvint  au  pied  d'une  des  sommités  du  Krin- 
glen ,  le  paysan  à  cheval  s'arrêta ,  les  Norvégiens  firent  rouler  des  masses  de 
pierre  et  des  blocs  de  sapins  sur  les  Écossais  ;  puis  se  précipitant  au  bas  de  la 
montagne,  ils  les  attaquèrent  avec  impétuosité  et  les  défirent  complètement. 
Sinclair  fut  tué  et  enterré  entre  Quam  et  Vig ,  au  pied  d'une  croix  sur  laquelle 
un  habitant  d'un  gaard  voisin  a  fait  placer  une  inscription.  A  l'endroit  où  fut 
livrée  la  bataille,  on  a  mis  aussi  une  inscription  qui  serait  plus  intéressante  si 
elle  était  moins  fastueuse. 

Un  matin ,  nous  quittions  les  riantes  vallées  du  Guldbrandsdal ,  et  les  fraî- 
ches prairies  arrosées  par  le  Lougen ,  pour  gravir  les  montagnes  arides.  Le 
ciel  était  d'un  bleu  limpide.  Quelques  brouillards,  pareils  à  des  voiles  de  gaze, 
flottaient  sur  la  cime  verte  des  sapins ,  et  s'entr'ouvraient  au  souffle  de  la  brise, 
puis  se  découpaient  en  légères  banderoUes  et  se  dispersaient  dans  les  airs.  La 
porte  du  chalet  s'ouvrait  aux  premiers  rayons  de  l'aurore ,  et  la  jeune  fille 
conduisait  vers  le  pâturage  les  génisses  au  poil  fauve  et  les  brebis  avec  leurs 
agneaux;  autour  de  nous  tout  s'éveillait  gaiement  dans  la  nature.  La  grive 
au  plumage  gris  piqueté  de  noir  courait  de  branche  en  branche  en  poussant 
son  cri  aigu;  le  bourdon  voltigeait  sur  les  branches  pendantes  du  bouleau,  et 
la  cascade  roulant  entre  les  rocs  s'argentait  aux  rayons  du  soleil,  tandis  que 
dans  le  fond  de  la  vallée  la  rivière,  plongée  encore  dans  l'ombre,  coulait  non- 
chalamment entre  les  forets.  Je  m'arrêtai  pour  regarder  encore  ce  tableau 
plein  d'attraits,  puis  je  dis  adieu  avec  tristesse  à  ces  vallons  que  j'avais  par- 
courus joyeusement  pendant  plusieurs  jours ,  à  ces  chalets  où  j'avais  rêvé  plus 
d'une  fois  d'aller  ensevelir  ma  vie ,  à  ces  paisibles  familles  de  paysans  qui 
m'avaient  séduit  par  leur  cordialité  et  que  je  ne  reverrais  peut-être  jamais. 

A  partir  de  Luurgaard ,  l'aspect  de  la  contrée  change  complètement  :  on 
traverse  un  torrent  impétueux  sur  un  pont  fragile  ;  on  gravit  un  chemin  es- 
carpé ,  suspendu  au  haut  d'un  précipice  ;  puis  voici  le  sol  qui  commence  à 
s'appauvrir,  voici  les  coteaux  rocailleux  qui  ne  portent  plus,  sur  leurs  flancs 
décharnés ,  que  quelques  plantes  débiles  ;  voici  les  plaines  de  sable  et  les  terrains 
marécageux.  De  tous  côtés  les  habitations  disparaissent ,  les  arbres  sont  plus 
rares  et  plus  chétifs.  Dans  une  enceinte  de  broussailles ,  entre  Luurgaard  et 
Tofte ,  on  nous  demanda  l'aumône.  C'était  une  jeune  fille  tellement  défigurée 
qu'on  ne  pouvait  plus  distinguer  son  sexe ,  et  tellement  mal  vêtue  qu'on  voyait 
ses  membres  amaigris  grelotter  sous  ses  haillons.  Bientôt  d'autres  enfans ,  qui 
gardaient  comme  elle  des  troupeaux  dans  la  campagne,  accoururent  autour 
de  notre  voiture  en  implorant,  d'une  voix  lamentable,  un  peu  de  pain  ou 
quelques  skellings.  Rien  qu'à  les  voir  si  jeunes  et  si  misérables ,  si  faibles  et 
si  abandonnés,  on  se  sentait  emu  jusqu'au  fond  de  l'ame,  et  quand  ils  nous 
tendaient  leurs  pauvres  petites  mains,  pour  exciter  notre  compassion  ou  nous 


REVUE  DE  PARIS.  117 

remercier,  nous  distinguions  sur  tous  leurs  doigts  les  traces  d'une  maladie 
fiideuse.  Hélas!  il  faudrait  bien  peu  pour  les  tirer  de  cet  abîme  de  souffrances, 
et  leur  unique  secours  est  celui  que  leur  laisse  tomber  en  passant  la  pitié  de 
quelque  voyageur. 

A  mesure  que  nous  avançons,  la  végétation  va  toujours  en  s'amoindrissant, 
les  animaux  eux-mêmes  semblent  dépérir.  Les  vaches  qui  paissent  dans  les 
champs  sont  maigres  et  efflanquées,  les  chevaux  petits  et  sans  force.  Au-delà  de 
Lie ,  nous  ne  voyons  plus  autour  de  nous  qu'une  terre  inculte ,  parsemée  cà 
et  là  de  quelques  arbrisseaux.  Les  montagnes  qui  nous  environnent  sont  cou- 
vertes de  neige,  et  la  neige  encombre  encore  le  chemin,  et  des  couches  de 
glace  couvrent  la  moitié  des  Jacs.  De  distance  en  distance  les  paysans  ont  élevé 
des  pyramides  en  pierre ,  afin  de  [)ouvoir  reconnaître  leur  route  pendant  l'hiver, 
car  la  neige  alors  efface  toutes  les  sinuosités  du  terrain  et  s'élève  au  niveau  des 
habitations. 

Nous  passions  vers  le  soir  au  milieu  des  landes  désertes.  Un  ciel  pur  et 
étoile  s'étendait  sur  ces  plaines  marécageuses ,  sur  ces  coteaux  dépouillés  de 
verdure ,  et  devant  nous  les  pics  de  neige  étincelaient  aux  derniers  rayons  du 
soleil.  D'un  côté,  tout  portait  le  caractère  de  la  désolation;  de  l'autre,  tout 
était  magnifique  et  resplendissant  de  lumière.  J'ai  rarement  vu  un  spectacle 
plus  imposant. 

A  Fogstuen ,  nous  ne  trouvâmes  qu'une  chétive  cabane  en  bois,  oij  l'on  nous 
donna  quelques  maigres  chevaux ,  et  nous  continuâmes  notre  route  à  travers 
le  même  sol  aride,  le  même  désert  et  le  même  silence  jusqu'à  Jerkind. 

X.  Makmiek. 

{La  suite  il  un  numéro  prochaine) 


M"  RACHEL 


5j^,^;x,^^^  5:^^£x^  rgtrr^5w^n-r^nR>T-i^T^, 


(30    AVRIL    1839.) 


La  Harpe  (  lorsque  Racine  revient  au  monde,  il  doit  être  permis  de  nommer 
La  Harpe,  )  La  Harpe  a  remarqué  avec  justesse  qu'il  n'était  pas  rare  de  voir  un 
poète  de  vingt  ans  débuter  au  théâtre  par  une  tragédie  remarquable.  La  tra- 
gédie, en  effet,  c'est  la  passion  ,  et  la  jeunesse  est  passionnée  avant  tout.  Au 
contraire ,  ajoute  encore  La  Harpe ,  une  bonne  comédie  n'est  presque  jamais 
l'ouvrage  d'un  jeune  hoiume.  Il  faut,  pour  la  produire,  avec  le  génie  qui 
invente  et  l'art  qui  dispose  ,  cette  profondeur  de  jugement  qui  est  le  don  des 
années,  et  cette  science  du  coeur  humain  qui  ne  s'achète  ordinairement  que 
par  la  perte  des  plus  chères  illusions.  Or,  entre  le  poète  dramatique  et  l'acteur 
qui  se  charge  de  porter  devant  la  foule  le  nom  et  le  masque  des  personnages 
d'un  drame,  il  existe  des  analogies  assez  intimes  pour  que.  au  premier  abord  , 
ce  qui  est  vrai  de  l'un  paraisse  l'être  également  de  l'autre.  Ainsi  un  jeune 
acteur  aurait  plutôt  chance  de  réussir  dans  la  tragédie,  (l'est  là,  selon  nous, 
une  erreur.  Il  est  plus  facile  (|u'on  ne  le  croit  de  se  former  à  l'imitation  fidèle 
des  mœurs  et  des  caractères,  ce  qui  est  le  fond  du  talent  d'un  bon  comédien. 
Le  poète  comique  sera  inq)uissant  à  créer,  s'il  n'a  beaucoup  vu,  beaucoup 
comparé,  beaucoup  réfléchi.  Mais  une  fois  l'œuvre  éclose,  ce  qu'il  y  a  mis  de 
la  science  de  la  vie  peut ,  jusqu'à  un  certain  point ,  suppléer  chez  l'acteur  à 
l'expérience  que  celui-ci  n'a  pas  encore.  L'acteur,  dès  (jue  vous  l'aurez  mis 
sur  la  voie,  n'a  plus  qu'à  reiiaider  autour  de  lui,  pour  y  trouver  les  originaux 
dont  il  a  besoin,  il  les  reconnaît  aussitôt  à  l'air  et  à  la  démarche.  La  comédie 
lui  donne  la  clé  du  monde  réel,  et,  averti  par  elle,  il  le  comprend  plus  vite, 


REVUE  DE   PARIS.  119 

à  peu  près  coiniiie  le  statuaire  étudie  avec  plus  de  fruit  le  modèle  vivant, 
quand  il  a  long-temps  pâli  sur  le  marbre  des  ohefs-d  œu\re  antiques.  Ce  ne 
sera  donc  pas  une  raison  pour  que  le  comédien  se  croie  dispensé  de  recoin- 
mencer  pour  son  propre  compte  les  patientes  études  du  poète  ;  au  contraire, 
c'est  à  ce  contrôle  incessant  de  la  poésie  par  la  réalité  qu'il  devra  d'atteindre 
aux  limites  de  son  art.  Mais  on  conçoit  à  merveille  qu'un  jeune  homme  doué 
de  pénétration  et  d'intelligence  arrive  de  bonne  heure  à  rendre  avec  naturel  ce 
qui  peut-être  a  coûté  une  vie  entière  de  recherches  et  d'observation.  J'ai  vu 
Molière  joué  par  des  enfans.  Eh  bien!  c'était  encore  Molière.  Cette  vérité  de 
l'action  et  des  caractères  les  avait  si  fortement  saisis,  que  dans  l'étroite  enceinte 
d'un  collège ,  ils  avaient  fini  par  découvrir  un  monde  assez  semblable  au  fond 
à  celui  qu'ils  ne  connaissaient  pas  encore. 

Ces  réflexions  m'ont  à  peine  rassuré,  et  j'avais  pourtant  besoin  de  l'être,  quaiul 
j'ai  entendu  dire  que  [M"'  Rachel  allait  tenter  l'épreuve  de  la  comédie.  Tahua 
dans  ses  vieux  jours,  s'avisant  de  jouer  le  Danville  de  l'Ecole  des  Vieillards , 
c'était  une  fantaisie  comme  une  autre.  Pourquoi  cette  fantaisie  ne  lui  serait-elle 
pas  venue,  comme  aux  princes,  parfois,  celle  de  se  cacher  sous  un  nom  plé- 
béien? D'ailleurs,  après  Charles  VI  et  Nicomède,  quelles  bornes  assigner  au 
génie  de  Talma .''  Quel  autre  obstacle  que  la  mort  pouvait  désormais  l'arrêter? 
Mais  cette  jeune  fille  qui ,  du  premier  coup ,  vient  d'atteindre  à  la  hauteur  d'E- 
milie, à  la  passion  véhémente  et  jalouse  d'Hermione,  à  la  dignité  mélancolique 
de  Monime ,  quitter  le  bandeau  de  Camille  pour  le  bonnet  à  ruches  des  ser- 
vantes de  ?tIolière!  tant  d'audace  m'épouvantait.  J'avais  peur  que  ce  ne  fût  là 
UQ  caprice  d'enfant  gâté,  et  si  j'ose  dire  toute  ma  pensée,  il  se  mêlait  à  mon 
effroi  quelque  peu  de  mauvaise  humeur.  C'était  donc  ti-op  peu  pour  son  am- 
bition que  de  tenir  sans  rivale  le  sceptre  éclatant  de  la  tragédie,  que  d'avoir 
attiré  et  retenu  de  force  Paris  et  la  France  entière  sur  les  bancs  déserts  du 
Théâtre-Français,  d'avoir  enfin  ramené  Racine  triomphant  au  milieu  d'une 
génération  qui  ne  le  connaissait  plus  que  de  nom,  et  où  beaucoup  avaient  écrit 
ce  nom  sur  la  coquille  de  l'ostracisme  romantique  !  Avoir  conquis  par  soi-mên:e 
une  telle  gloire,  et  l'aventurer  ainsi  de  gaieté  de  cœur  dans  un  pays  où  le 
moindre  échec  fait  oublier  les  pJus  belles  victoires  !  prenez-y  garde ,  enfant.  On 
dira ,  demain ,  que  vous  avez  laissé  sur  la  place  votre  génie  de  tragédienne  ;  on 
dira  qu'après  avoir  joué  Dorine  en  furie  grecque  ou  romaine,  vous  ne  savez  plus 
faire  parler  Hermione qu'en  servante  de  théâtre,  et  que  pour  avoir  aimé  sur  la 
terre ,  vous  y  avez  perdu  vos  ailes ,  comme  cette  reine  des  fées.  J'avais  lu  bien  des 
crimes  sur  ce  pâle  front,  comme  le  vieux  Ducis  le  disait  de  Talma.  J'avais  lu 
dans  ce  regard  une  résolution  immense.  INIais ,  sur  ma  foi ,  son  humeur  conqué- 
rante m'a  forcé  de  me  souvenir  que  c'est  là  une  fille  de  cette  race  indomptabie 
qui,  une  fois  qu'elle  se  met  en  route,  ne  s'arrête  plus  qu'au  bout  du  monde. 

J'allai  donc  au  théâtre,  tremblant  pour  M""'  Rachel,  et  comme  malgré  soi 
on  accompagne  un  ami  dans  une  aventure  périlleuse,  après  avoir  tout  fait 
pour  l'en  détourner,  s'arrêtant  à  chaque  pas  pour  le  maudire,  et  le  suivant  tou- 
jours. Clache  dans  un  coin  de  Irf  salle,  j'examinais  avec  inquiétude  chaque  nou- 
velle figure  devant  qui  je  voyais  s'ouvrir  la  porte  d'une  loge  ou  s'abaisser  le 


120  REVUE  DE  PARIS. 

siège  mobile  d'une  stalle.  Ce  n'était  plus  seulement  ces  débonnaires  habitués 
de  la  Comédie-Française  qui,  ne  sachant  pas  long-temps  résister  à  ce  qui  les 
charme,  ont  pris  résolument  leur  parti  sur  ce  talent  qui  les  émeut,  et  lui  ap- 
portent chaque  soir  une  bonne  volonté  vraiment  littéraire  et  intelligente.  Ce 
soir-là,  ceux  que  la  vogue  mêle  chaque  fois  au  vrai  public  étaient  en  nombre  for- 
midable :  c'était  dans  l'ordre ,  les  places  se  payant  plus  cher.  Ainsi ,  au  premier 
rang  de  l'ennemi ,  je  comptais  ces  esclaves  de  la  mode  qui  pouvaient  craindre 
<]u'on  ne  les  soupçonnât  d'avoir  manqué  à  la  fête ,  s'ils  ne  disaient  le  lendemain 
quelque  sottise  qui  leur  fîit  propre  ;  gens  dont  la  critique  tue  parce  qu'elle  est 
ordinairement  l'écho  du  grand  nombre ,  et  dont  l'éloge  tient  chacun  en  dé- 
fiance, venant  d'eux.  Arrivaient  ensuite  ces  esprits  dédaigneux  qui  croient  ne 
pouvoir  se  distinguer  de  la  foule  qu'en  attaquant  ceux  qu'elle  encense,  et  qui 
attendent  toujours  le  héros  à  sa  seconde  bataille,  honteux  de  s'être  laissés  sur- 
prendre, à  la  première,  par  un  commencement  d'enthousiasme.  Pour  ceux-là, 
un  grand  artiste  n'est  jamais  qu'une  espèce  d'équilibriste ,  et  si  le  pied  lui 
manque  sur  la  corde,  ils  ont  un  mot  qui  les  console  de  tout  :  Je  vous  l'avais 
bien  dit.  Il  y  avait  enfin  ces  praticiens  consommés  qui ,  toujours  prêts  à  oublier 
que  Corneille  a  écrit  le  Menteur  après  le  Cid,  et  Piacine  les  Plaideurs  au  len- 
demain (ï Andromaqxie',  ne  pardonnent  pas  au  talent  une  transformation  qui 
dérange  leurs  calculs  et  donne  à  leurs  idées  absolues  le  démenti  de  l'expérience. 
Avais-je  tort  de  craindre  ? 

Mais  j'apercevais  aussi,  dans  cette  salle,  beaucoup  de  gens  qui,  décidés  à 
ne  pas  laisser  périr  par  le  découragement  cette  rare  espérance  du  théâtre, 
arrivaient  à  la  représentation,  non  pas  avec  un  enthousiasme  prêt  d'a- 
vance, mais  avec  la  meilleure  disposition  du  monde  à  tout  attendre  d'une 
jeune  fille  si  merveilleusement  née  à  la  poésie.  .Te  reconnaissais  également,  à 
leur  visage  épanoui ,  ces  belles  et  jeunes  femmes  qui  ont  adopté  la  gloire  de 
M""  Rachel,  et  qui  la  remercient  par  leur  fraternelle  assistance  de  leur  avoir 
rendu  le  sens  d'une  poésie  naturelle,  et  d'avoir  sauvé  leurs  fraîches  pensées  de 
la  contagion  du  drame  moderne.  Enfin  on  pouvait  remarquer  certaines  per- 
sonnes qui ,  n'ayant  pu  encore  s'accoutumer  à  un  talent  si  éloigné  de  la  tradi- 
tion ,  et  sentant  toutefois  qu'il  y  avait  dans  ce  regard ,  dans  ce  geste,  dans  cette 
voix  quelque  chose  de  nouveau  et  de  profondément  original ,  s'étaient  demandé 
parfois  si  la  langue  tragique  était  bien  la  vraie  langue  de  IM"''  Rachel ,  et,  pour 
accorder  les  vieilles  habitudes  de  leur  esprit  et  leur  involontaire  admiration, 
ne  désespéraient  pas  de  découvrir  en  M"'^^  Rachel  une  vraie  fille  de  Molière. 

Après  avoir  ainsi  compté  les  forces  et  passé  en  revue  Gluckistes  et  Picci- 
nistes.  Guelfes  et  Gibelins,  Réalistes  et  Nominaux,  neutralisé  tel  spectateur 
par  tel  autre,  pesé  un  critique  célèbre  contre  un  grand  poète,  un  orateur  émi- 
nent  contre  une  comédienne  un  peu  dédaigneuse  (je  pourrais  la  nommer),  que 
je  me  serais  contenté  de  voir,  et  que  j'avais  le  malheur  d'entendre  parlant  haut 
dans  sa  loge,  à  moitié  rassuré,  je  commençai  à  écouter  les  vers  d'Atidromaque. 
IMaisil  était  aisé  de  voir  que  là  n'était  pas  l'intérêt  de  la  soirée.  ÎM"''  Rachel  elle- 
même  parut  un  peu  froide  dans  les  premiers  actes;  elle  fit  moins  peur  que  de  cou- 
tume, et ,  comme  le  public,  elle  oubliait  Pyrrhus  pour  penser  à  Tartufe.  Cepen- 


REVUE  DE  PARIS.  121 

dant  vers  le  troisième  acte,  la  tragédie,  un  peu  appesantie,  prit  un  essor  plus  vif, 
et  Hermione  retrouva  ses  plus  belles  fureurs.  On  ne  l'avait  jamais  vue  si  terrible. 

IMais  raison  de  plus  pour  redouter  l'épreuve  qui  se  préparaît  ;  car  voyez  un 
peu,  je  vous  prie,  si  la  témérité  pouvait  aller  plus  loin.  Le  même  soir,  sur  la 
même  scène ,  devant  le  même  public,  venir,  encore  toute  haletante  de  ses  tragi- 
ques émotions,  provoquer  le  rire  après  avoir  fait  couler  tant  de  larmes  !  Si  en- 
core, pour  cette  fois,  M"*^  Rachel  s'en  était  tenue  à  la  comédie,  elle  y  pouvait 
presque  échouer  impunément.  On  aurait  dit  :  J'aime  mieux  l'autre  Rachel , 
celle  qui  joue  la  tragédie  au  Théatre-Francais,  et  le  lendemain  on  serait  allé  la 
revoir  dans  Roxane.  Mais  prendre  la  peine  de  constater  soi-même  son  identité, 
et  cela  fait ,  risquer  en  une  heure  jusqu'au  triomphe  qu'on  vient  d'obtenir  ! 
Cependant  que  dirait-on,  si  la  jeune  tragédienne,  loin  de  chercher  orgueilleu- 
sement l'occasion  d'une  double  victoire ,  épouvantée  elle-même  de  ce  qu'elle 
allait  faire ,  avait  senti  le  besoin  de  s'enhardir  par  un  coup  d'éclat ,  et  de  prendre 
dans  Racine  le  courage  qui  lui  manquait  pour  aller  droit  à  Molière?  Avant 
d'accuser,  on  doit  aux  grands  artistes  de  chercher  à  les  comprendre. 

Ce  nonobstant  le  péril  ne  diminuait  pas.  N'y  avait-il  pas  d'ailleurs  une  sorte 
de  profanation  à  se  jouer  soi-même,  pour  ainsi  dire,  de  sa  propre  émotion? 
Beaucoup  de  gens  ne  l'ont  pas  encore  pardonné  à  IM"''  Rachel ,  et  autour  de 
moi  j'entendais  dire  que  c'était  bien  tôt  avertir  le  public  que  tout  n'était  pas 
inspiration  naïve  dans  cette  verve  de  tout  à  l'heure. 

Pendant  l'entr'acte,  et  rarement  j'en  ai  vu  d'aussi  calme  et  d'aussi  littéraire, 
on  s'entretenait  vivement  de  Tartufe  et  de  Dorine.  Il  se  disait,  à  l'orchestre, 
de  fort  bonnes  choses,  et  plus  d'un  académicien  y  commentait  IMolière  avec 
profondeur.  Que  l'on  me  permette  de  dire  aussi  ma  pensée  sur  Dorine. 

Toutes  les  servantes  de  INIolière  n'appartiennent  pas  au  même  type,  de 
même  que  tous  ses  valets  n'ont  pas  la  mêiue  physionomie ,  et  depuis  Nicole 
jusqu'à  Dorine ,  c'est  l'histoire  de  toute  une  classe  de  la  société  au  xvii^  siècle. 
Georgette  est  une  petite  paysanne  un  peu  curieuse ,  et  qui  est  comme  le  reflet 
d'Agnès,  sotte  là  où  sa  maîtresse  est  seulement  naïve.  Nicole  a  déjà  quelque 
chose  du  gros  sens  de  M""'  Jourdain ,  et  si  elle  commence  par  répéter  avec  ad- 
miration la  leçon  du  maître  de  philosophie ,  elle  finit  par  s'en  moquer.  Martine 
manque,  il  est  vrai ,  à  parler  Vaugelas;  mais  elle  sale  convenablement  le  pot- 
au-feu  de  son  maître,  et  le  bon  Chrysale  ne  lui  en  demande  pas  davantage. 
Toinette,  voilà  une  soubrette  de  comédie,  dévouée  à  Argant,  mais  bourrue,  et 
ne  pouvant  se  résigner  à  le  plaindre  d'une  maladie  qu'il  n'a  pas ,  au  demeurant 
fdle  de  ressource ,  et  prête  au  besoin  à  s'affubler  de  la  perruque  du  docteur. 
Dorine  n'a  de  commun  avec  toutes  ces  figures  que  cet  incorrigible  bon  sens 
dont  Molière  les  a  douées  toutes,  sans  doute  par  reconnaissance  pour  celle  qu'il 
consultait  sur  ses  ouvrages.  Jeune  encore,  Dorine  n'est  plus  cependant  de  la 
première  jeunesse ,  comme  on  dit.  Elle  a  grandi  dans  la  maison ,  et  elle  est 
presque  de  la  famille.  Elle  n'a  vu  naître  ni  Damis  ni  jMarianne;  mais  elle  les  a 
portés  dans  ses  bras  et  menés  par  la  main  à  l'école;  et  depuis  la  mort  de  leur 
■mère,  elle  remplace  un  peu  pour  eux  celle  qu'ils  ont  perdue.  Dorine  a  son 

TOME  V.      MAI.  9 


122  REVUE  DE  PAIUS. 

franc-parler ;  elle  eu  use,  qu'on  le  permette  ou  non.  Klle  donne  son  avis  sur 
tout,  et  d'une  rude  manière,  car  elle  est  forte  en  (jueule,  comme  le  lui  dit 
lyjmc  pernelle.  Le  droit,  chez  elle,  date  de  loin,  car  Tartufe,  qui  est  depuis 
long-temps  dans  la  famille,  n'a  pas  même  essayé  de  l'en  faire  chasser,  ou  du 
moins  n'y  a  pas  réussi.  Orgon  lui-même,  dans  sa  scène  avec  Marianne,  écoute 
long-temps  sans  se  fâcher  les  dures  vérités  de  Dorine,  et  lorsqu'à  la  fin  il 
s'impatiente,  il  lève  la  main ,  mais  ne  parle  pas  de  la  renvoyer.  11  sait  trop  bien 
qu'elle  a  pris  racine  dans  sa  maison.  Molière  avait  trouvé  ce  type  dans  les 
familles  bourgeoises  de  son  temps  ,  et  aujourd'hui  encore  il  se  rencontre  en 
province.  Dorine,  en  province,  tutoie  le  fils  de  la  maison.  La  Dorine  de  Mo- 
lière a  la  répartie  prompte,  mordante,  spirituelle.  Son  bon  sens  est  aiguisé 
d'ironie  et  d'impertinence.  Mais  cette  railleuse  rit  peu  et  seulement  du  bout 
des  lèvres,  et  avec  une  sorte  d'amertume.  Il  fut  un  temps  où  Dorine  riait; 
c'est  avant  que  Tartufe  ne  fût  entré  dans  cette  maison.  Mais  depuis  qu'il  a  pris 
possession  du  père  et  de  l'aïeule,  personne  ne  rit  plus,  pas  même  Dorine.  Je 
m'assure  qu'elle  n'a  pas  toujours  parlé  par  sentences,  comme  il  lui  arrive  sou- 
vent de  le  faire  dans  les  deux  premiers  actes.  IMais  depuis  que  l'instinct  de  son 
dévouement  lui  a  montré  Tartufe  tel  qu'il  est,  la  peur  qu'elle  a  de  voir  ces 
bonnes  gens  tomber  dans  les  pièges  de  l'imposteur,  lui  ote  la  meilleure  partie 
de  son  enjouement.  Elle  raisonne  comme  Cléante,  et  s'exprime  presque  aussi 
bien  que  lui-même.  Écoutez-la,  et  vous  me  direz  si  c'est  là  une  friponne 
comme  Frosine ,  ou  une  égrillarde  comme  Toinette.  Lorsque  l'on  écrira  la  suite 
de  Tartufe  (  Fabre  d'Églantine  l'a  bien  osé  pour  le  Misanthrope),  que  Dorine  y 
reparaisse ,  vive ,  pétulante ,  railleuse  avec  grâce ,  et  malicieuse  avec  bonhomie, 
ce  sera  pour  le  mieux  ;  mais ,  tant  que  Tartufe  sera  là ,  je  verrai  de  la  colère 
jusque  dans  le  sourire  de  Dorine,  et  sa  gaieté  ne  me  fera  point  rire.  Voilà ,  du 
moins,  comme  elle  m'apparaît  dans  le  chef-d'œuvre  de  Molière;  la  voilà  aussi 
telle  que  l'a  comprise  M"''  Rachel ,  et  l'on  m'accordera  bien  que  celle-ci  a  fait 
preuve  de  goût  en  choisissant  ce  personnage  de  J)orine.  Laodice  l'y  préparait. 
Enfin  le  rideau  se  lève ,  et  alors  commence  cette  adorable  scène  de  M""'  Per- 
nelle, où  jNIolière  se  sert  de  l'humeur  quinteuse  d'une  vieille  bavarde  pour 
faire  poser  successivement  devant  nous  tous  les  personnages  de  sa  comédie. 
AI"'  Mars  était  là,  mais  tous  les  regards  cherchaient  Dorine.  Les  jeunes  ont 
toujours  raison.  Tour  Dorine,  elle  portait  fort  lestement,  ma  foi!  sa  grande 
coiffe  à  la  Maintenon.  Cependant  quelque  embarras  se  trahissait  encore  dans  sa 
démarche,  et  il  a  paru  qu'elle  s'agitait  un  peu  pom-  y  échapper.  Elle  avait  quelque 
j)eu  l'air  d'une  princesse  déguisée,  se  divertissant  à  jouer  la  comédie.  Mais  une 
fois  le  premier  trouble  surmonté,  elle  s'est  emparée  du  théâtre  avec  une  har- 
diesse et  une  aisance  qui  ont  étonné  tout  le  monde  ;  et ,  à  partir  de  la  scène  du 
pauvre  homme,  vi\  été  bataille  gagnée.  Cette  scène,  elle  a  trouvé,  pour  en  dire 
chaque  mot ,  une  verve ,  une  finesse ,  une  légèreté  surprenantes ,  passant  de  Tar- 
tufe à  iMmire  avec  cette  justesse  d'intonation  et  cette  variété  d'accent  qi^e  l'expé- 
rience apprend  seule.  A  chaque  vers  qu'elle  disait ,  il  semblait  qu'elle  le  trouvât 
sur  l'heure.  Tout  n'a  pas  été  dit  d'une  manière  aussi  remarquable.  Il  arrivait  de 


REVUE  DE  PARIS.  123 

loin  en  loin  que ,  le  ton  s'élevant,  M"*'  Rachel  sortait  de  la  comédie ,  et  éclatait 
en  moraliste  éloquent.  Parfois  encore  son  beau  et  profond  regard  faisant  con- 
traste avec  sa  condition  et  l'humble  simplicité  de  son  costume,  on  aurait  pu 
la  prendre  pour  un  de  ces  lutins  familiers  qui ,  selon  les  récits  de  \\  alter  Scott, 
prenaient  le  nom  et  les  traits  de  la  servante  du  logis  pour  venir  en  aide  aux 
familles ,  et ,  tout  en  les  servant ,  les  tourmentaient  un  peu  de  leurs  secrètes 
malices.  Mais,  à  part  ces  rares  momens,  qui  avaient  aussi  leur  intérêt  d'un 
autre  genre,  M"*"  Rachel  a  joué  son  personnage  avec  une  vivacité  singulière  et 
un  entrain  remarquable ,  et  cela ,  je  vous  prie ,  à  côté  de  31"''  Mars ,  toujours 
admirable  dans  Elmire.  On  sait  comment  écoute  M"""  Rachel  ;  mais  il  faut 
voir  de  quel  air  elle  assiste  à  la  querelle  des  deux  amans,  à  demi  couchée  sur 
le  dos  d'un  fauteuil ,  et  comme  tout  ce  dialogue  se  réfléchit  sur  sa  physionomie 
expressive  et  mobile.  Dans  toute  cette  partie ,  pour  ainsi  dire  matérielle ,  de  son 
rôle,  on  devait  s'attendre  à  ce  quelle  emprunterait  beaucoup  à  la  tradition. 
Elle  l'a  fait  avec  bonheur,  et  au  lieu  d'émousser  son  esprit  à  reproduire  servi- 
lement la  manière  des  autres ,  elle  s'en  est  emparée  pour  la  rajeunir,  et  l'on  eût 
dit  qu'elle  inventait  encore ,  quand  elle  ne  faisait  que  se  souvenir.  Elle  est 
arrivée  de  la  sorte  jusqu'au  dénouement ,  aussi  à  l'aise  avec  Molière  qu'on  l'a 
vue  avec  Corneille  et  avec  Racine ,  toujours  maîtresse  d'elle-même,  et  ne  dai- 
gnant pas  s'apercevoir  du  danger  qu'elle  avait  couru. 

Mais  où  Dorine  a  reparu  tout  entière,  la  Dorine  d'avant,  et  telle  encore  qu'on 
la  verra  maintenant  que  Louis  XIV  a  fait  justice  de  Tartufe,  c'est  lorsque ,  rap- 
pelée par  une  triple  salve  d'applaudissemens ,  elle  est  venue  recueillir  les  cou- 
ronnes et  les  bouquets  qui ,  de  toutes  les  loges,  arrivaient  sur  la  scène.  Elle  a  mis 
dans  sa  joie  et  sa  reconnaissance  naïve  une  grâce  et  une  espièglerie  toutes  char- 
mantes, et  à  lui  voir  cueillir  toutes  ces  fleurs  d'une  juain  vive  et  légère,  on  ne  se 
souvenait  plus  de  la  grande  tragédienne. Elle-même  l'avait  complètement  oubliée . 

La  critique,  au  contraire,  doit  s'en  souvenir  pour  la  remercier  d'avoir  ajouté 
une  espérance  nouvelle  à  toutes  celles  dont  elle  a  déjà  tenu  la  promesse. 

Maintenant  serait-ce  bien  comprendre  les  véritables  intérêts  de  la  Comédie- 
Française,  et  servir  utilement  la  gloire  de  ai"'  Rachel,  que  de  la  pousser  dès 
aujourd'hui  dans  une  voie  où  son  premier  pas  a  été  si  heureux?  Nous  croyons 
savoir  qu'elle-même  ne  le  veut  pas ,  et  qu'elle  a  su  résister  à  ce  nouveau  triom- 
phe ,  et  en  sortir  aussi  modeste,  aussi  dévouée  à  son  art ,  que  de  tous  les  autres. 
Cette  excursion  sur  le  domaine  de  la  comédie  restera  long-temps  encore  dans 
sa  carrière  di'amatique  une  exception  audacieuse ,  expliquée  par  la  circonstance 
et  justifiée  par  le  succès ,  une  promesse  ajournée ,  une  perspective  montrée  et 
aussitôt  retirée ,  une  espérance  qu'il  faut  soigneusement  tenir  en  réserve  pour 
d'autres  temps.  M"'  Rachel  a  voulu  prouver  à  elle-même  et  aux  autres  qu'elle 
savait  tout  comprendre ,  et  que  cette  grande  ironie  où  l'on  affectait  d'enfermer 
tout  son  talent  pouvait  se  changer  dans  la  comédie  en  un  doux  et  malin  sou- 
rire. Enfin ,  pour  tenter  cette  épreuve ,  elle  a  choisi  un  jour  à  part,  comme  ces 
gens  sages  qui  se  permettent  une  saillie  le  jour  de  leur  fête ,  sages  encore  jus- 
que dans  la  folle  intimité  d'une  réunion  de  famille.  Et  puis  le  dirai-je,  moi, 

9. 


124.  REVUE  DE  PARIS. 

l'historien  attentif  de  ce  beau  talent  dont  on  croirait  la  maturité  parfaite ,  si 
chaque  jour  n'y  révélait  un  progrès  nouveau?  Mais  il  m'est  venu  à  l'esprit  que 
M"""  Rachel,  se  souvenant  de  ses  débuts  au  Conservatoire  dans  le  rôle  de  Flipote, 
pourrait  bien  avoir  voulu  prendre,  en  passant,  une  revanche  sans  fiel  dans 
cette  même  pièce  où  tant  d'humiliation  l'avait  d'abord  accueillie.  Ce  sont  là 
vengeances  de  grand  artiste.  Il  y  eut  autrefois  un  figurant  de  l'Opéra-Comique 
qui  aujourd'hui  se  nomme  Duprez.  M""  Rachel  a  peut-être  été  tentée  d'abord 
de  paraître  dans  ce  rôle  même  de  Flipote  et  de  ressaisir  de  sa  main  glorieuse 
le  flambeau  de  M"*  Pernelle.  Mais  c'eut  été  de  l'orgueil  :  elle  a  mieux  aimé  se 
venger  de  ses  premiers  juges  en  les  forçant  à  l'admirer  deux  fois. 

M"''  Rachel  a  repris  dès  le  lendemain  la  coupe  et  le  poignard  de  Melpomène 
(j'ai  cité  La  Harpe  en  commençant).  Il  y  aurait,  selon  nous,  inconvénient 
grave  à  ce  qu'elle  les  échangeât  trop  vite  contre  le  tablier  de  la  suivante.  Quel 
que  soit  le  talent  de  M"*  Rachel  et  ce  qu'elle  doit  à  une  étude  persévérante  et 
à  de  sages  conseils  qu'elle  sait  écouter,  nul  doute  qu'elle  n'emprunte  une 
bonne  part  de  sa  puissance  à  l'heureuse  faculté  qu'elle  possède  de  s'assimiler 
ses  rôles  et  de  respirer  librement  dans  le  grand  air  de  la  tragédie.  Elle  conser- 
vera toujours ,  nous  l'espérons ,  ce  don  de  première  illusion  qui  fait  les  vrais 
talens  à  la  scène.  Mais  l'art  tendra  désormais  à  occuper  dans  ses  créations 
une  place  chaque  jour  plus  grande.  L'étude  prématurée  de  la  vérité  comique 
ne  pourrait  qu'affaiblir  encore  cette  naïveté  première.  Sans  doute,  le  cœur  de 
l'homme  est  le  même  dans  tous  les  temps  et  sous  tous  les  masques ,  mais  le 
drame  et  la  comédie  appartiennent  à  deux  poésies  si  essentiellement  diverses 
par  la  forme  et  par  le  ton ,  qu'il  y  aurait  peut-être  danger  de  mort  pour  un 
talentjeuneet  naïf ,  si,  voulant  les  étudier  l'une  et  l'autre,  il  ne  s'emparait  pas, 
avant  d'aborder  la  seconde,  de  tous  les  secrets  de  la  première.  Voilà  ce  que  la 
critique  aurait  à  dire  à  M""  Rachel,  si  elle  ne  comptait  pas  sur  la  fermeté  de 
sa  raison  pour  la  retrouver  plus  fidèle  que  jamais  à  la  muse  qui  a  fait  sa  gloire. 

Mais  puisque  nous  y  voici ,  pourquoi  ne  dirions-nous  pas  à  M""  Rachel  que 
peut-être  elle  a  tort  de  prodiguer  les  merveilles  de  son  inspiration  à  la  mesquine 
et  dangereuse  curiosité  des  salons?  Il  y  va ,  ce  nous  semble ,  de  sa  dignité  d'ar- 
tiste à  ne  pas  se  laisser  produire  ainsi  comme  im  petit  prodige ,  ou  comme  un 
enfant  précoce  dont  la  gentillesse  intéresse  et  à  qui  l'on  croit  faire  grâce  en  lui 
demandant  une  fable.  M"*"  Rachel,  nous  le  savons,  n'a  rien  à  perdre  à  être 
bien  vue,  et  plusieurs  en  s'approchant  d'elle  ont  mieux  compris  comment  un 
tel  succès  n'était  pas  affaire  de  mode;  qu'elle  aille  donc  à  ce  monde  qui  la 
recherche ,  qu'elle  aille  à  lui ,  non  pour  l'amuser,  mais  pour  l'observer  de  plus 
près ,  et  apprendre  de  lui-même  conunent  un  jour  elle  l'imitera.  Qu'elle  réserve 
tout  entier  pour  la  scène  ce  talent  précieux  dont  elle  laisse  trop  complaisam- 
ment  tomber  les  miettes  autour  d'elle  :  elle  pourrait  prendre  dans  ces  réunions 
légères  la  fâcheuse  habitude  de  sacrifier  à  l'effet  d'une  tirade  l'ensemble  d'im 
rôle  ou  la  physionomie  d'un  caractère.  Elle  doit  se  souvenir  qu'elle  est 
peintre  à  sa  manière,  et  que  les  grands  peintres  n'aiment  pas  à  dessiner  pour 
les  albums.  Antoine  de  L.vtour. 


Critique  SitUuxm, 


POESIJES    NOWJVEIjMjES. 


Si  Ton  en  croit  La  Bruyère ,  il  était  déjà  difficile,  sous  Louis  XIV,  d'arriver 
à  la  réputation ,  de  se  créer  un  nom  littéraire ,  dès  l'abord ,  avec  une  ode  flat- 
teuse à  quelque  gentilhomme ,  avec  un  madrigal  à  quelque  grande  dame. 
L'éminent  écrivain  ne  se  rappelait  pas  sans  doute  les  vers  de  Racine  à  la  Nymphe 
de  la  Seine.  Ce  que  disait  l'auteur  des  Caractères ,  durant  le  grand  siècle ,  par 
rapport  au  règne  de  Louis  XIII ,  était-il  plus  vrai  que  ces  plaintes  éternelles  de 
nos  jeunes  poètes  sur  la  chute  de  toute  grandeur  et  de  tout  enthousiasme ,  sur 
l'universel  abandon  de  l'art  et  de  l'inspiration  ?  N'y  a-t-il  point  là  une  certaine 
illusion  d'optique  presque  inévitable,  un  idéal  de  convenance  et  de  facilité 
poétiques  qu'on  est  toujours  fort  disposé  à  reconnaître  dans  le  passé ,  pour 
mieux  grandir  les  obstacles  du  présent?  Je  fais  la  part  des  difficultés  nouvelles 
et  plus  nombreuses ,  du  désavantage  que  nous  avons  à  n'être  après  tout  qu'un 
troisième  siècle  littéraire ,  et  à  avoir,  au  fond  de  la  scène ,  d'un  côté  Corneille 
et  Racine ,  de  l'autre  Voltaire  et  Chénier  ;  j'avouerai  même  volontiers  que  le 
spectacle  rapide  et  changeant  de  nos  mœurs  politiques ,  que  la  substitution 
lente  et  prosaïque  d'une  indifférence  égoïste  à  la  vivacité  de  la  foi  ou  de  la  né- 
gation ,  favorisent  peu  un  développement  littéraire  suivi  et  complet.  Il  résulte 
sans  nul  doute  de  ce  pêle-mêle  moral,  de  cette  cohue  d'ambitions  vulgaires, 
de  cette  aspiration  passionnée  et  presque  universelle  vers  les  sphères  de  la 
haute  fortune,  une  impuissance  profonde  dans  les  âmes  pour  sentir  et  com- 
prendre l'expression  naïve  des  sentimens  vrais.  iMais,  en  prenant  les  choses  à 
leur  point  de  vue  réel ,  ce  mépris  pour  la  poésie ,  ce  discrédit  dans  lequel  sont 


126  REVUE  DE  PARIS. 

tombés  les  vers  et  dont  se  plaignent  si  amèrement  les  préfaces  des  recueils 
contemporains,  ne  pourraient-ils  pas  être  attribués  plus  sérieusement  aux 
poètes  eux-mêmes?  Autrefois  les  versificateurs  mécotimis  se  contentaient  d'a- 
dresser leurs  plaintes  aux  Muses  et  de  mêler  leurs  pleurs  à  cet  Hypocrène  dont 
on  ne  retrouve  plus  les  flots  taris  que  dans  les  rimes  obscures  de  quelques  inno- 
cens  collègues  de  MM.  Lormian  et  Briffant  à  l'Académie  Française.  Aujour- 
d'hui ,  le  rapsode  incompris  qui  n'a  pas  trouvé  d'éditeur,  s'abreuve ,  en  mau- 
dissant le  siècle ,  à  la  coupe  frémissante  de  Manfred  et  de  Faust ,  ou  se  berce  en 
ces  vagues  harmonies  chrétiennes,  échos  dégénérés  et  lointains  de  Klopstock 
et  de  Manzoni.  I.a  critique  est  trop  courtoise,  sans  nul  doute,  envers  tous  ces 
poètes  auxquels  l'état  a  le  tort  de  ne  point  voter  la  liste  civile  du  génie ,  et  dont 
la  société  a  le  tort  plus  impardonnable  encore  de  ne  point  acheter  les  volumes  ; 
la  critique  est  trop  courtoise ,  disons-nous ,  pour  se  souvenir  du  vers  impoli  de 
Boileau  qui  ramène  en  des  voies  plus  obscures  l'écrivain  que  n'absout  pas  le 
succès.  Mais  sans  montrer  de  mauvaise  humeur  pour  cette  foule  de  jeunes 
poètes  dans  laquelle  se  rencontrent  après  tout ,  à  côté  de  ridicules  et  préten- 
tieuses ambitions,  à  côté  de  bardes  médiocres  drapés  en  Chatterton,  tant  de 
généreux  senti  mens  et  de  nobles  naïvetés  de  cœur,  il  est  légitime  d'affirmer  que 
l'indifférence  du  public  tient  surtout  à  deux  causes,  à  la  décadence  momen- 
tanée ,  nous  l'espérons ,  des  chefs  d'écoles ,  et  à  ce  fonds  de  poésie  réelle  et  bien 
sentie,  mais  devenu  commun  à  tous  et  qui ,  tombé  dans  le  domaine  vulgaire, 
n'est  plus  suffisant  désormais  pour  mettre  à  part  et  caractériser  un  talent. 

On  peut  noter,  sans  doute,  une  décroissance  singulière,  depuis  quelques 
années,  dans  la  plupart  des  productions  de  nos  meilleurs  poètes.  Beaucoup  de 
gens  trouvent  qu'il  y  a  aussi  loin  des  Voix  intérieures  aux  Feuilles  d'Au- 
tomne ,  que  des  ïlurmonies  aux  Recueillemens;  et  ce  n'est  pas  être  pessimiste, 
à  coup  sur,  que  de  préférer  les  ïambes  à  Lazare,  et,  pour  tomber  en  une  autre 
sphère,  la  ^irmésis  à  la  traduction  de  VEnéide.  Il  est  h  remarquer  de  plus  que 
ceux  qui  n'ont  pas  subi  cette  décadence  ont  comme  laissé  passer  ce  mauvais 
simoun  poéticfue,  en  se  taisant  ou  en  se  détournant  habilement  vers  les  régions 
les  plus  intimes  et  les  plus  discrètes  de  la  poésie.  Voyez  plutôt!  Le  chantre  du 
Roi  d'  \  vpiot  et  du  Dieu  des  bonnes  (jnis  s'est  réfugié  dans  un  silence  prudent  ; 
Éloa  a  encore  épaissi  et  redoublé  sur  son  chaste  front  la  pudeur  mystérieuse 
de  ses  voiles  de  lin ,  et  pour  trouver  de  nouveau  les  accens  qui  vont  à  l'ame, 
la  muse  aimée  et  charmante  des  C.onsohdious  a  évité  les  cimes  foulées,  et  age- 
nouillre  dans  l'ombre  près  des  dieux  lares  toujours  chers,  elle  est  restée  fidèle 
aux  traditions  secrètes  du  cœur,  à  l'étroit  foyer  domestique. 

Mais  nous  voici  bien  loin ,  après  tout ,  de  notre  sujet ,  car  nous  parlions  de 
grands  poètes,  et,  pour  être  bref,  il  nous  faut,  sans  transition,  tomber  aux 
Prières  portiques  (1)  de  M.  Cistac,  recueil  précédé  d'une  préface  très  chré- 
tienne où  certaine  vertu  cardinale,  nonunée  la  charité,  nous  paraît  assez  mal 
observée.  M.  Cistac  n'a  pas  non  plus  l'humilité  que  prêchait  le  divin  maître, 

(IV  1  vol.  iii-S",  riiez  Jouhcrl ,  nie  dos  Gros,  14. 


REVUE  DE  PARIS.  ISTT 

ce  qui  ne  renipèche  pas,  à  ce  qu'il  paraît,  d'éviter  avec  le  plus  grand  soin  les 
sept  péchés  capitaux ,  puisque  les  lecteurs  sont  prévenus  que  le  poète  est  aussi 
p\ir  que  la  pureté  même.  Je  ne  doute  pas  qu'un  aussi  précieux  détail  n'in- 
téresse à  un  haut  degré  le  public.  On  sera  encore  satisfait  d'apprendre  qu'il 
s'est  introduit  dans  le  temple  des  lettres  des  spadassins  et  des  marchands  qui 
traûquent  de  l'intelligence.  Ces  gens,  inipuissans  ù  rien  produire,  inquiets 
du  mérite  réel,  jaloux  de  la  sérénité  du  génie,  envieux  de  tout  ce  qui  s'élève, 
ces  gens  qui  ne  veulent  entendre  que  les  écus  sounans  et  non  les  purs  et 
divins  chants  du  poète,  sont  accroupis  au  pied  du  veau  d'or,  obstruent 
toutes  les  avenues  et  se  montrent  arrogans  envers  le  talent  timide  et  mo- 
deste auquel  ils  ne  disent  que  quelques  mots  et  qu'ils  ne  regardent  même 
pas  sortir  de  leur  présence.  Tout  ceci  est  textuel,  et  je  n'invente  pas  h  plaisir. 
Si  on  applique  à  cette  plu-aséologie  le  procédé  mythique  du  docteur  Strauss;  si 
on  dégage  l'absolu  de  ces  assertions  nuageuses ,  il  pourrait  bien  ne  rester  très 
prosaïquement  que  quelque  directeur  de  théâtre  refusant  de  lire  les  drames  de 
M.  Cistac ,  si  M.  Cistac  fait  des  drames ,  ou  quelque  éditeur  de  journal  ne  vou- 
lant pas  insérer  les  vers  des  Prières  poétiques,  ce  qui  me  semble  pardonnable  : 
telle  me  paraît  êti-e,  sauf  erreur,  la  sumbolique  de  cette  préface.  Le  poète  d'ail- 
leurs n'attend  pas  du  public  sa  récompense  ;  le  dédain  et  le  mépris  ne  peuvent 
l'atteindre  (je  cite  exactement).  M.  Cistac  ne  trouvera  donc  pas  mauvais  que  la 
critique  se  permette  de  faire  descendre  des  régions  divines  cette  muse  qui  peut 
parler  le  langage  des  anges ,  mais  qui ,  dans  sa  céleste  ascension ,  semble  avoir 
oublié  le  très  classique  exemplaire  de  Lhomond  qui  eut  peut-être  gêné  son 
essor.  IMe  voici  donc  tout  d'abord  réduit  au  triste  rôle  de  professeur  de  syntaxe, 
.le  m'y  résigne.  Les  verbes  sont  surtout  maltraités  par  M.  Cistac,  et  il  supprime 
sans  pitié  les  prépositions  qui  doivent  souvent  les  séparer  des  régimes.  Là  c'est 
Dieu  qui  pardonne  la  pécheresse.  Ailleurs,  par  une  nouvelle  forme  de  langage, 
l'auteur  nous  apprend  qu'un  seul  baiser  de  sa  maîtresse 

Anticiperait  dans  son  ame 
Les  extases  du  paradis. 

Voilà,  j'espère,  une  évolution  que  le  mot  anticijier  n'avait  jamais  faite  et  à 
laquelle  il  ne  s'attendait  pas.  Ce  procédé  militaire  envei-s  la  langue  meurtrit 
beaucoup  de  pauvres  mots  qui  n'en  [ieuvent  mais  et  dont  la  critique  la  moins 
sensible  doit  cependant  prendi-e  le  parti.  Il  y  a  surtout  des  substitutions  de 
personnes  pour  lesquelles  le  code  grammatical  ne  peut  pas  être  plus  indulgent 
que  le  Code  civil.  Devant  et  autour  sont  à  coup  sur  d'une  excellente  langue, 
mais  point  quand  ils  se  mettent  brutalement  à  la  place  d'auparavant  et  d'alen- 
tour. Le  cuique  suum  est  une  vieille  loi  de  collège  que,  sans  pédantisme, 
M.  Cistac  eût  pu  ne  pas  oublier. 

Quant  au  recueil  lui-même,  il  échappe  presque  à  la  critique  par  sa  couleur 
uniforme  et  terne.  Dieu,  l'amour,  la  nature,  voilà  sans  doute  de  magnifiques 
sujets  d'inspiration  qui  ont  suffi  à  Milton,  à  Pétrarque  et  à  Lucrèce;  mais 
M.  Cistac,  quoiqu'il  s'abreuve  tour  à  tour  aux  sources  pu  ont  puisé  ces  maîtres, 


128  REVUE  DE  PARIS. 

n'est  arrivé  qu'à  l'expression  vague  de  sentiniens  devenus  vulgaires,  mieux 
rendus  par  d'autres,  et  pour  lesquels  il  n'a  guère  trouvé  de  nuances  nouvelles. 
•Quand  il  parle  de  Dieu ,  ce  sont  sans  fin  des  astres  qui  s'inclinent  lorsque  le 
Seigneur  passe,  et  qui  me  rappellent  les  poissons  de  Dubartas  se  mettant  aux 
fenêtres;  ce  sont  des  promenades  peu  amusantes  du  Très-Haut  par-dessxts  les 
étoiles  où  il  foule  le^irs  tas  de  diamans.  Dans  ses  hymnes  d'amour,  le  poète 
change  son  rhythme,  et  croyant  rajeunir  IMarot,  il  emprunte  la  très  préten- 
tieuse forme  des  épîtresde  .T.-B.  Rousseau.  Rien  qu'il  soit  fréquemment  ques- 
tion d'appas  dans  la  terminologie  erotique  de  iM.  Cistac,  et  bien  qu'il  voie  sur 
le  sein  de  celle  qu'il  chante  un  arsenal  d'amonrettses  armes,  je  dois  dire  que 
sa  poésie  est  néanmoins  très  chaste  et  que  la  femme  est  loin  d'être  pour  lui, 
selon  son  élégant  langage,  un  objet  à  déhanche.  Lorsqu'enfin  il  décrit  la  na- 
ture, lorsqu'il  célèbre  V astre  des  nnits  (synonyme  de  la  Phébé  de  M.  IMolle- 
vaut),  l'auteur  me  semble  manquer  comme  toujours  de  ce  sentiment  instinctif 
de  l'harmonie  qui ,  avec  la  pensée ,  constitue  le  vrai  poète. 

M.  Jules  Michel  n'est  pas  aussi  orthodoxe  que  M.  Cistac,  mais  les  allures 
libres  de  sa  pensée  religieuse  n'ont  pas  rendu  son  volume  meilleur,  et  je  serais 
fort  embarrassé  de  choisir  entre  les  Rêves  d'Enfant  (1)  et  les  Prières  poétiques. 
Si  notre  grand  poète  jM.  de  Lamartine  n'avait  pas  dans  ses  derniers  écrits  traité 
la  langue  française  en  pays  conquis,  je  ne  perdrais  pas  mon  temps  à  faire  de 
ces  pages  l'errata  grammatical  de  quelques  recueils  dont  personne,  excepté 
les  auteurs,  ne  saura  le  nom  dans  six  mois.  Mais  le  triste  exemple  donné  par 
un  homme  de  génie  semble  autoriser,  chez  ceux  qui  ne  savent  imiter  que  ses 
fautes,  de  singulières  façons  de  grand  seigneur  et  de  sultan  dédaigneux  envers 
l'idiome  de  Racine  et  de  Voltaire.  Sans  être  assez  grossier  pour  se  rappeler  cer- 
taine fable  de  I^a  Fontaine,  sans  se  croire  même  de  prétentieuse  mission  d'of- 
fice en  faveur  de  la  littérature  difficile ,  on  ne  doit  pas ,  dans  ce  sauve-qui-peut 
littéraire ,  abandonner  le  vieil  Anchise.  Il  y  a  un  chapitre  de  Cervantes  qui  ne 
donne  pas  grand  courage ,  il  est  vrai ,  pour  les  entreprises  chevaleresques,  mais 
pourtant  les  barbarismes  ne  sont  pas  des  moulins  à  vent.  Noël  et  Chapsal  en 
main,  le  Dictionnaire  de  l'Académie  sous  le  bras,  je  reprends  donc  mon  rôle 
de  régent.  On  pourrait  composer  avec  le  livre  de  M.  .Jules  INIichel  un  supplé- 
ment au  glossaire  de  M.  Napoléon  Landais  et  à  la  grammaire  de  Giraut-Duvi- 
vier.  Je  passerais  condamnation ,  à  la  rigueur,  sur  le  mot  snhlimifier  et  quel- 
ques autres  de  même  jargon  dont  fauteur  enrichit  le  vocabulaire  ;  mais  je  ne 
puis  être  aussi  facile  pour  ce  vers  : 

Et  je  priais  le  Christ  afin  qu'il  me  console. 

Automne  hrumeuse  me  paraît  une  licence  quelque  peu  hasardée,  et  je  n'aime 
guère  mieux  : 

Laisse-J^wr  encenser  un  riche  sans  vertu , 
(t)  1  vol.  in-S",  chez  Ebrard  ,  rue  des  Malhurins-Saint-Jacques,  2i. 


REVUE  DE  PARIS.  129 

OU  cet  autre  vers  : 

Feuilles  que  l'ouragan  lève  à  la  terre  nue. 

M.  Cistac  avait  usé  aussi  de  ces  syncopes  commodes  et  créé ,  à  cet  effet ,  le 
verhe  anniler ;  à  son  exemple,  ■M.  Jules  jNlichel  a  employé  les  contractions: 
ainsi  bien  d'esclaves  pour  bien  des  esclaves,  ou  encore  : 

Le  peuple  crut  un  trône  et  c'était  un  tombeau. 

.l'ai  connu  un  gros  docteur  de  village  dont  la  phrase  sacramentelle  était,  en 
entrant  :  Comment  se  portez-vous^  Mais  le  bon  médecin  n'avait  pas  de  pré- 
tention au  style  et  à  la  poésie.  Il  est  vrai  qu'il  n'eut  pas  récusé  ce  vers  des  Rêves 
d'Enfant  à  propos  de  la  mort  d'un  séminariste  : 

Cessez  donc,  ses  amis,  de  pleurer  son  cercueil. 

La  prosodie  est  traitée  aussi  cavalièrement  que  la  syntaxe  par  M.  jMichel  ;  faire 
rimer  eau  et  os,  ou  le  pluriel  avec  le  singulier,  est  un  peu  leste;  mais  la  rime 
de  sainte  et  de  pointe  n'est  pas  plus  tolérable  que  \eciel  et  le  soleil  de  M.  Cistac. 
J'avais  cru  encore  jusqu'ici  à  l'entrelacement  nécessaire  des  rimes  masculines 
et  féminines;  mais  M.  Michel  ne  se  préoccupe  pas  de  si  minces  détails  et  il  met 
imperturbablement  monument  à  la  suite  d'effacé!  c'est  ainsi  qu'on  trouve  im- 
médiatement flamme  et  campagne  dans  les  Prières  jioétiques.  Les  hiatus  ne 
font  pas  défaut  non  plus  dans  le  recueil  de  M.  ^lichel ,  et  je  ne  citerai  que 
deux  vers  : 

Là  le  Christ  fut  chanr/é  en  hommes  en  haillons... 
Il  y  avait  alors  bien  des  races  maudites 

J'ai  besoin  de  m'excuser  de  tout  ceci ,  et  j'ai  hâte  de  sortir  de  ces  hiatus  et  de 
ces  fautes  de  français.  La  critique ,  qui  ne  verrait  que  ces  détails,  serait  méti- 
culeuse et  puérile  sans  doute.  [Mais  vraiment  n'est-ce  pas  une  mauvaise  plaisan- 
terie envers  le  public ,  et  qu'il  faut  relever,  quand  on  parle  de  son  génie,  quand 
on  annonce  que  l'avenir  est  à  soi ,  quand  on  se  plaint  du  discrédit  de  la  poésie 
et  qu'on  dit  de  cet  art  sublime  : 

Il  lui  fallait  aussi  sa  couronne  d'épine 

Et  l'on  dit  qu'elle  meurt!  non  pas...  on  l'assassine! 

n'est-ce  pas  se  manquer  à  soi-même ,  à  la  plus  simple  di<rnité  d'écrivain,  aux 
personnes  qui  veulent  bien  vous  lire,  que  de  faire  abstraction  complète  de  la 
prosodie  et  de  la  grammaire?  Pourquoi,  après  cela,  se  plaindre  toujours? 
Pourquoi  ces  déclamations  contre  le  siècle,  brigand  qui  se  cache  dans  l'ombre? 
Il  n'est  pas  prudent  de  tant  maltraiter  ceux  auxquels  on  a  la  prétention  de  s'a- 
dresser. 

Au  point  de  vue  philosophique  et  politique,  les  Rêves  d'Enfant  de  M.  Jules 
Michel  s'annoncent  conuue  le  corollaire  des  Paroles  d'un  Croyant.  Seulement 
le  livre  de  M.  de  La  Mennais  ne  proclamait  pas  l'ère  des  bardes  : 


1^  REVUE   DE  PARIS. 

L'autre  culte  est  trop  vieux ,  il  est  temps  d'en  finir 
Et  de  nous  proclamer  prêtres  de  l'avenir. 

La  voix  du  poète  doit  succéder  à  celle  du  prêtre,  et  Dieu  lui-même  lui  donne  le 
sacerdoce.  Il  n'y  a  plus  besoin  d'évéques  pour  cela.  D'ailleurs  l'auteur  en  veut 
beaucoup  aux  évêques;  il  transforme  la  mitre  en  bonnet  de  forrnt.Yom  de  plus 
une  menace  formelle  :  »  Te  dévoue  ma  carrière  entière  à  la  lutte...  Il  faut  leur 
montrer  qu'ils  seront  obligés  de  passer  sous  mes  feux  quand  ils  iront  demander 
des  palais,  ces  hommes  qui  g^ardent  le  titre  de  Monseigneur...  »  Le  simple 
clergé  n'est  pas  épargné  davantage,  et  le  poète  dit  à  ces  iarUifes  dUjnes  de  pen- 
daison : 

O  frappez  tout  de  bon  sur  vos  grasses  poitrines , 
Prêtres  pulluateiirs  des  images  divines. 

Je  plains  sincèrement  nos  seigneurs  les  évêques ,  et  de  si  terribles  foudres  pour- 
raient bien  occasionner  un  concile  de  l'église  gallicane ,  qui  rendrait  incom- 
plète la  collection  d'Hardouin.  J'ignore  toutefois  comment  les  pauvres  desser- 
vans  de  campagne ,  avec  les  750  francs  que  leur  alloue  le  budget ,  et  aussi  les 
princes  du  clergé  avec  le  traitement  à  peine  suffisant  que  leur  donne  l'état,  ar- 
rivent à  ce  luxe  effréné  qui  scandalise  tant  l'auteur  des  Rcves  d'Enfant. 

Après  la  satire  vient  le  drame ,  dans  le  recueil  de  M.  Jules  Michel.  Trois  per- 
sonnages, Missouri,  Mélina,  Edmond,  c'est-à-dire  un  prêtre  jaloux ,  une  prê- 
tresse amoureuse,  un  Français  heureux  séducteur,  voilà  les  héros.  Missouri 
finit  par  tuer  Mélina  et  est  tué  par  Edmond  qui  se  tue  lui-même ,  voilà  l'action. 
Quant  au  dialogue,  il  ressemble  plutôt  à  une  conversation  du  Ranelagh  ou  du 
concert  IMusard  qu'à  une  tragédie  orientale.  Edmond,  montrant  à  Mélina  son 
sein  qui  palpite ,  ajoute  sans  façon  :  Tdte-le.  Chez  un  Français  égaré  aux  Indes, 
ce  peut  être  là  un  souvenir  du  quartier  latin;  mais  chez  le  brahme  qui  dit  à 
la  jeune  fille  :  Je  veux  ic  faire  vn  sort ,  et  qui  avoue  avoir  eu  des  torta ,  ce  lan- 
gage n'est  pas ,  à  coup  sur,  un  souvenir  des  livres  sacrés  de  Viclinou  ou  de 
Bhagavan. 

Il  y  a  incontestablement  plus  de  talent  dans  le  Vo/  des  Heures  (1) ,  de  M.  Fer- 
dinand Dugué.  La  forme  n'est  pas  tourmentée  connue  celle  de  M.  .Iules  Michel , 
incolore  connue  celle  de  M.  Cistac,  et  il  n'est  pas  besoin  de  renvoyer  l'auteur  à 
l'étude  de  la  syntaxe.  Cela  est  fort  heureux ,  car  je  crains  vraiment  que  le 
lecteur  ne  se  soit  déjà  rappelé  l'épigranmie  de  Lebrun  sur  les  grâces  du  rudi- 
ment, ou  certains  vers  cités  tout  récenunent  par  un  habile  critique,  à  propos 
de  Xavier  de  INlaistre.  (l'est  une  licence  permise  aux  poètes  que  de  parler  de 
leur  inniiortalité  ,  et ,  bien  avant  la  première  ode  d'Horace  ,  on  a  toléré  leur 
libre  ascension  dans  les  cieux  ;  quand  le  génie  se  mêle  à  cette  contemplation 
bienveillante  de  soi-même,  à  ces  es.sors  célestes ,  ce  n'est  plus  de  l'outrecui- 
dance sans  doute,  c'est  le  juste  sentiment  d'une  supériorité  éminente.  Mais 

(1)  1  vol.  iii-8",  chez  Eugtùne  Rendiicl ,  rue  Cluistine ,  3. 


REVUE  DE  PARIS.  131 

pour  un  poète  auquel  ces  fastueuses  annonces  réussissent ,  et  chez  qui  cela 
devient,  avec  le  vernis  du  temps,  une  originalité  naïve  qu'on  admire,  combien 
en  ont  été  pour  leur  dédain  envers  le  présent,  pour  leur  conliant  appel  à 
l'avenir  !  S'en  remettre  à  nos  neveux ,  est  fort  conunode  :  c'est  un  jury  qui  a 
bien  des  causes  inscrites  au  rôle ,  inais  qui  ne  se  donne  guère  la  peine  de  les 
entendre,  à  plus  forte  raison  de  les  juger;  d'ailleurs,  l'ude  u  la  l'usUriU' ,  de 
J.-B. -Rousseau,  ne  tarde  pas  à  revenir  à  la  mémoire,  et  l'ombre  de  Voltaire 
nous  souffle  à  l'oreille  qu'elle  n'ira  pas  à  son  adresse.  A  mesure  qu'on  lit  moins 
les  vers,  les  poètes  semblent  se  rejeter  plus  volontiers  sur  l'avenir;  on  est  sûr 
de  ne  voir  point  ruinées  ces  sortes  d'illusions.  ^I.  Dugué  n'a  pas  su  résistera 
la  tentation  du  baptême  personnel,  et,  sans  que  ses  assertions  ambitieuses 
aient  toutefois  rien  de  blessant  pour  le  lecteur,  il  ne  croit  pas  avoir  choisi  lui- 
même  sa  vocation  de  poète,  et  il  parle  des  sentiers  où  Dieu  l'envoie.  Quand 
l'auteur  devrait  voir  là  le  dernier  mot  de  l'hérésie  de  Pelage ,  j'avoue  que  la 
grâce  me  trouve  ici  incrédule ,  et  que  je  suis  un  peu  sceptique  a  l'égard  de  ces 
missions  providentielles  que  les  jeunes  poètes  se  donnent  si  à  l'aise  et  si  volon- 
tiers. L'auteur  a  d'ailleurs  un  noble  désir ,  rien  ne  peut  combler  l'abinie  de  ses 
pensées  : 

La  gloire  l'aurait  pu ,  mais  la  gloire  est  trop  lente 
A  lui  poser  au  front  sa  palme  étincelante  ; 
Et  d'ailleurs  il  est  las  de  courir  à  travers 
Mille  rêves  confus,  mille  sentiers  divers. 
De  chanter,  de  voler,  lorsque  le  monde  nie 
La  force  du  poète  et  l'aile  du  génie  ! 

Ce  découragement  ne  dure  guère,  connue  cela  est  naturel  chez  ceux  qui 
aspirent  à  la  gloire,  et  l'auteur  annonce  bientùt  à  un  de  ses  amis  que  les  yeux 
un  jour  se  baisseront  sous  son  regard ,  que  les  autres  voix  se  tairont  devant  sa 
voix,  et  que  la  foule  viendra  l'applaudir  au  passage.  Je  suis  fâché  de  contre- 
dire M.  Dugué,  et,  dût-il  invoquer  les  vers  de  Bvtou  sur  le  critique  de  VEdin- 
burgRev  Jei(\  je  n'hésite  point  à  lui  manifester  mesdoutes  sur  cette  ovation  future. 
Je  sais  bien  que  le  poète  trouvera  vite  sa  réponse,  et  que,  se  souvenant  sans 
doute  de  certaine  pièce  allégorique  sur  le  champignon  et  le  chêne ,  qui  dépare 
le  dernier  recueil  de  M.  Victor  Hugo ,  il  dira  : 

Je  vais  livrer  mon  œu^Te  aux  étrangers  railleurs 
Ou  bien  à  des  amis  qui  ne  sont  pas  meilleurs, 
Et  souffrir  de  nouveau  la  fausse  bienveillance, 
Le  murmure  insultant,  le  dédaigneux  silence, 
Et  les  niais  conseils  de  tous  ces  froids  jugeurs 
Qui  du  jeune  arbrisseau  se  font  les  vers  rongeurs. 

Cela  n'est  pas  flatteur  pour  la  critique  ;  et  pourtant  en  quoi ,  je  vous  prie ,  la 
critique  est-elle  si  niaise  et  si  froide.'  Kiaise  quelquefois,  je  veux  bien  encore , 
l^mot  est  trop  aimable  pour  le  récuser;  mais  froide,  je  n'en  crois  rien.  A-t-on 


132  REVUE  DE  PARIS. 

jamais  loué  plus  effrontément  que  de  ce  temps-ci  ?  A-t-on  plus  prodigué  les  juge- 
niens  faciles,  les  appréciations  bienveillantes?  Ne  devient-il  pas  de  plus  en  plus 
pénible  d'exprimer  sincèrement  une  opinion  juste  et  sévère  sur  un  livre ,  comme 
cela  se  fait  au  bon  temps?  Ce  carquois  de  Fréron ,  dont  il  est  question  dans  les 
épigrammes  du  xviii"  siècle ,  est  devenu  une  cassolette  où  fume  l'encens,  et  Le 
Batteux  aurait  grand  mal  à  distinguer  l'hymne  d'avec  la  critique.  Je  sais  que 
quelques  rares  écrivains,  plus  hardis  ou  plus  francs,  ont  gardé  leur  libre 
arbitre;  mais  voyez  comment  les  poètes  s'expriment  sur  leur  compte!  Si  encore 
on  nous  disait,  sans  façon  :  ce  bon  critiqve ,  à  la  manière  de  M.  de  Lamartine 
parlant  du  public,  cela  serait  tolérable  ;  mais  ne  trouvez-vous  pas  que ,  traité  de 
spadassin  par  M.  Cistac,  def7iam]>i(/noHparM.  Hugo,  de  JuoJsparM.  Dugué, 
le  critique  doit  regarder  la  France  comme  le  pays ,  par  excellence ,  de  la  poli- 
tesse et  du  bon  goût  ? 

Si  je  ne  me  trompe,  le  premier  recueil  de  M.  Dugué,  les  Horizons  de  la 
Poésie ,  procédait  directement  des  Orientales ,  et  l'auteur  y  affectait  des  allures 
qui  vont  au  maître ,  mais  qui ,  chez  l'élève ,  touchent  parfois  à  la  parodie.  Dans 
son  nouveau  volume,  M.  Dugué  a  abandonné  cette  voie  d'imitation  servile, 
et  il  y  a  progrès  évident  dans  sa  facture ,  désormais  plus  naturelle  et  plus  facile , 
moins  embarrassée  d'assimilations  bizarres,  de  métaphores  gigantesques.  Mais 
si  cette  ampleur  factice  a  disparu ,  l'absence  de  pensées  suffisantes ,  l'épuise- 
ment de  l'image  suivie  en  tout  sens  et  non  contenue ,  la  diffusion  vague  de 
l'idée  à  travers  des  formes  poétiques  devenues  vulgaires,  frappent  dès  l'abord. 
Le  vers  est  assez  fermement  assis,  et  ne  s'affaisse  pas  mollement  en  flocons, 
comme  celui  des  imitateurs  de  M.  de  Lamartine;  mais  cependant  la  pensée 
n'est  ni  arrêtée,  ni  soutenue.  ]\L  Dugué  poursuit  la  poésie  comme  l'oiseau  bleu 
des  Mille  et  lue  ^Suits,  à  travers  des  plaines  sans  fin;  mais  le  site  ne  change 
guère,  et,  dans  son  uniformité,  le  ciel  a  toujours  le  même  azur  et  les  mêmes 
rayons.  Plusieurs  apparitions  de  femmes  traversent  vaguement  l'horizon ,  et 
l'auteur  annonce  dans  sa  préface  que  l'amour  charnel  ouvre  son  livre  et  que 
l'amour  divin  le  ferme.  Par  malheur,  le  champ  laissé  à  la  passion  est  bien  plus 
étroit  qu'on  ne  le  pourrait  croire  d'après  cette  assertion.  Elle  débute  et  s'en  tient 
au  désir  obscur,  contenu ,  peu  ardent  après  tout ,  pour  se  terminer  à  un  regret 
assez  vif,  mais  qui  me  paraît  se  repentir  de  torts  imaginaires.  Je  ne  voudrais 
nullement  soutenir  ici  la  théorie  du  Kean  de  M.  Alexandre  Dumas,  et  je  ne 
crois  guère  à  la  nécessité  du  désordre  et  des  passions  violentes  dans  le  déve- 
loppement du  génie.  Racine  eut  écrit /'/là/rc,  même  s'il  n'eût  pas  connu  la 
Champmeslé;  Shakspeare  ne  s'est  probablement  pas  inspiré  de  l'hôtesse  de 
l'auberge  de  la  Couronne  pour  le  rôle  de  Juliette,  et  on  peut  prendre  ce  vers 
du  grand  Corneille  pour  une  exagération  : 

Ce  que  j'ai  de  renom ,  je  le  dois  à  l'amour. 

Mais,  si  honnête  et  si  chaste  même  qu'on  veuille  faire  le  poète,  on  n'assiste  pas 
sans  ennui  au  détail  d'une  passion  (|ui  meurt  à  sa  source  et  se  consume  en  des 
affections  assez  peu  distinctes,  et  dont  on  comprend  mal  les  nuances.  L'arf , 


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pour  employer  un  mot  qu'affectionne  outre  mesure  M.  Dugué,  domine  surtout 
dans  ce  recueil ,  et  la  nature  simple  et  vraie  s'efface  sous  les  images  accumulées , 
sous  la  discipline  militaire  des  strophes.  En  un  mot ,  l'amant  disparaît  sous  le 
poète.  Si  je  n'avais  présens  les  niais  avis  dont  parle  M.  Dugué,  je  me  hasar- 
derais à  lui  conseiller,  en  supposant  qu'il  persiste  dans  la  voie  poétique ,  de 
rester  fidèle  à  cette  manière  simple  dont  une  jolie  élégie,  la  quatrième  du 
recueil ,  peut  donner  la  mesure ,  à  ce  ton  tendre  et  sensible  sans  prétention , 
dont  voici  une  note,  à  propos  des  pleurs  de  l'enfant  devenu  homme  : 

Il  voudrait  retrouver  pour  ses  peines  amères 

Tout  ce  trésor  de  pleurs  perdus  pour  des  chimères, 

Et  les  mêmes  objets  qui  les  firent  couler 

Dans  son  malheur  nouveau  pourraient  le  consoler. 

Il  y  a  beaucoup  de  candeur  et  de  naïveté  dans  les  Chants  et  Prières  (1) 
publiés  par  aOI.  de  jNIaricourt  et  Tourneux.  C'est  un  recueil  de  pièces  reli- 
gieuses et  intimes,  qui  paraît  être  le  résultat  d'une  association  poétique.  Je  ne 
crois  point  faire  un  éloge  aux  auteurs  en  disant  qu'il  n'est  guère  possible  de 
reconnaître  la  manière  personnelle  de  chacun  d'eux ,  et  que  les  nuances  de 
leurs  vers  sont  si  effacées,  qu'elles  se  confondent  vite  dans  le  souvenir.  ]N"ulle 
prétention  d'ailleurs,  nulle  ambition  exagérée  dans  ce  livre.  Les  deux  poètes 
ne  sont  animés  que  de  sentimenstrès  moraux,  et  ils  ne  parlent  nulle  part  de 
Yenvie  attachée  aux  pas  souverains  du  rjènie.  La  portion  religieuse  de  leur 
recueil  ne  se  distingue  par  aucune  qualité  notable.  Ce  sont  de  vagues  et  ternes 
reflets  de  la  partie  biblique  des  Méditations,  des  cantiques  où  se  trahit  souvent 
l'inexpérience  diffuse  des  jeunes  écrivains,  et  qui  sont  loin  d'égaler  les  beaux 
vers  de  Lamartine,  et  même  les  hynmes  de  ^I.  Turquety.  Je  préfère  de  beau- 
coup à  ces  banalités  sur  les  cloches,  1" Angélus,  le  jour  des  morts,  à  ces  mau- 
vaises paraphrases  de  l'admirable  poésie  de  l'Évangile ,  à  ces  lieux  communs 
qui  traînent  partout,  quelques  pièces  d'intérieur  simples  et  sans  recherche,  où 
l'on  ne  rencontre  pas,  toutefois,  la  sobriété  d'expression,  la  netteté  de  touche 
désirables,  et  où  les  tons  laiteux  et  la  couleur  molle  et  pâteuse,  le  manque  de 
décision  dans  \es  contours,  méritent  d'être  relevés.  Malgré  ces  défauts,  plu- 
sieurs morceaux  se  distinguent  et  peuvent  passer  pour  des  pastiches  ingénieux 
et  agréables,  où  se  mêlent  le  procédé  de  Sainte-Beuve  et  la  manière  de 
Brizeux. 

La  plus  stricte  orthodoxie ,  ]Mabillon  lui-même ,  sa  liturgie  en  main ,  ne 
pourrait  rien  reprendre  dans  le  volume  de  M^I.  3Iaricourt  et  Tourneux.  En 
revanche,  l'ombre  de  Chompré  tressaillirait  de  joie  à  la  lecture  de  la  brochure 
de  M.  Jouannos,  intitulée  les  Bameites  (2;;  car  M.  Jouannos  est  aussi  essen- 
tiellement mythologique  que  classique.  La  Bamette  est  une  fort  agréable  pro- 
menade d'Angers  qu'affectionne  le  poète  ;  de  là  la  description  des  campagnes , 

(1)  1  vol.  in-I8 ,  chez  Desessart,  rue  des  Beaux-Arts ,  15. 

(2)  In-S",  chez  Fournier,  rue  de  Seine ,  t  i. 


134.  REVUE  DE  PARIS. 

qui ,  à  défaut  des  rubis  de  Golconde ,  produisent  d'excellens  abricots  revêtus 
de  nanliin,  du  clianvre  et  des  prunes  de  mirabelle.  Ici  Vosgien  le  dispute  à 
Clionipré ,  et  pour  que  les  dictionnaires  soient  au  complet,  Richelet  sans  doute 
fournit  les  rimes.  Dans  ses  rêveries  sous  les  ombrages  des  Baniettes ,  rêveries 
qui  se  prolongent  jusqu'au  moment  oit  l'hébiis  délelle  dans  les  bras  de  Téthys, 
M.  Jouannos  pense  souvent  à  M"''  Lirose,  le  plus  bel  ornement  des  rives  du 
Maine.  M"'  Lirose,  dont  le  poète  avait  obtenu  l'amour,  bien  qu'elle  n'eût  pas 
un  nom  mytbologique ,  lui  a  été  ravie  par  un  mirlillor  funeste,  Dorval,  qui 
l'a  séduite  avec 

Des  navires  chargés  de  sucre  et  de  coton , 
Des  effets  sur  Anvers,  Londres ,  Paris,  Boston. 

M.  Jouannos,  on  le  voit ,  réussit  très  agréablement  à  sauver  la  tradition  clas- 
sique; quoiqu'il  n'ait  pas  traduit  Homère  comme  M.  Bignan,  je  ne  désespère 
pas  de  le  voir  concourir  avec  succès  à  l'Académie  Française,  si  M.  Jay  propose 
quelque  jour  pour  sujet  le  Triomphe  du  goùi  contreles  novateurs  romantiques. 
Le  poème  sur  V Éducation  (1)  nous  reporte  tout  d'un  flot  aux  beaux  jours  du 
collège  d'Harcourt,  ou  des  Grassins,  à  l'âge  d'or  des  pères  de  l'Oratoire,  au 
bon  Hersan  du  Traite  des  Etudes.  L'auteur,  M.  Boyer ,  est  le  digne  héritier  des 
traditions  de  Rollin.  Il  a  passé  la  meilleure  partie  de  sa  vie  à  enseigner  la  rhé- 
torique, et,  toujours  préoccupé  de  ses  classiques  souvenirs,  il  chante  dans  les 
tardifs  loisirs  de  la  retraite  le  bonheur  que  procure  l'étude  et  même  la  carrière 
universitaire ,  car  dans  la  chaire  obscure  de  son  collège  de  province ,  IVI.  Boyer, 
par  le  dévouement  à  ses  travaux ,  la  conscience  de  ses  devoirs,  le  désir  soutenu 
du  bien ,  a  su  se  créer  des  enchantemens  et  des  joies  de  chaque  jour.  Ce  calme 
profond,  cette  satisfaction  de  soi-même  après  une  existence  honnêtement 
remplie,  contrastent  d'une  remarquable  manière  avec  ces  découragemens  sans 
motif,  contre  lesquels  se  brisent  dès  les  premiers  pas  tant  d'ambitieuses  et  im- 
puissantes vanités.  A  chaque  page  de  ce  volume,  dans  la  préface,  les  vers  et 
les  notes,  c'est  une  effusion ,  un  épanchement  de  souvenirs,  une  bonté  intime 
qui  étonne  comme  une  merveille  des  anciens  temps.  Le  collège  du  IMans,  ses 
beaux  dortoirs ,  sa  chapelle  bien  blanchie,  voilà  l'horizon  habituel  de  M.  Boyer. 
C'est  là  qu'il  a  vécu,  c'est  là  qu'il  s'est  fait  aimer,  plus  heureux  que  tant  d'au- 
tres sur  un  plus  vaste  théâtre.  Il  sait  le  nombre  des  joiu's  qu'il  a  passés  dans 
ses  classes,  élève  ou  maître,  sur  les  bancs  ou  dans  la  chaire;  les  distributions 
de  prix,  les  visites  des  inspecteurs,  sont  les  grands  points  d'arrêt  de  son  exis- 
tence. Il  compte  par  vacances  plutôt  que  par  années ,  et  la  décision  du  Conseil 
royal  qui  décrète  le  thème  grec  a  marqué  à  ses  yeux,  dans  l'histoire  du  pro- 
grès social,  comme  un  notable  événement.  Élevé  à  l'abbaye  de  IMarmoutier,  le 
4igne  professeur  a  gardé  aussi  pour  le  cloître  bien  des  souvenirs  aimés.  Il 
parle  encore  avec  enthousiasme  du  talent  des  frères  bénédictins  à  toucher 
l'orgue,  de  leurs  belles  solennités  religieuses.  Du  reste,  le  désir  le  plus  sincère 

(1)  2  vol.  in-8",  chez  llaclieltc,  rue  Pierre-Sarra/Jn ,  12. 


REVUE  DE  PARIS.  135 

du  bonheur  de  la  jeuoesfte  a  dicté  ces  chants.  Quinze  mille  vers  sur  les  salles 
d'asile,  la  version  latine,  Tépellation  et  les  pensums,  cela  est  un  peu  long 
sans  doute,  mais  la  critique  est  bientôt  désarmée  i)ar  l'extrême  honnêteté  de 
l'intention.  M  Boyer  est  le  dernier  né  de  la  famille  des  Jouvency,  des  San- 
lecque,  des  Lebeau  et  des  Crevier.  ('omme  eux  il  croit  de  toute  son  ame  à  la 
puissance  et  à  l'avenir  de  la  rhétorique  ;  il  est  surtout  dévot  au  culte  de  la 
muse  latine,  mais  il  rêve  aussi  parfois  des  améliorations  radicales.  Chez  lui ,  du 
moins,  le  radicalisme  n'a  rien  de  subversif;  et  il  ne  s'agit  pas  de  l'humanité. 
Nous  en  félicitons  I\I.  Boyer.  Le  monde  est  bien  vaste,  bien  vieux,  pour  le 
changer  tout  d'un  jour,  à  l'aide  d'une  brochure  ou  même  d'un  in-octavo, 
et  la  réforme  est  beaucoup  plus  voisine  du  possible  quand  elle  va  de  Lhomond 
au  Conciones. 

Que  déduire  de  ce  court  bulletin  poétique ,  et  faut-il  accuser  l'indifférence 
du  public  plutôt  que  le  talent  des  écrivains?  Pour  ma  part,  je  suis  convaincu 
que  toutes  ces  préoccupations  politiques ,  cette  grande  part  accordée  aux  inté- 
rêts matériels ,  dont  les  préfaces  se  plaignent  avec  tant  de  dédain ,  n'empêche- 
raient nullement  un  \Tai  talent  poétique  de  prendre  place,  et  de  se  produire 
s'il  débutait  avec  éclat.  Les  hautes  sources  où  les  âmes  s'abreuvent  ne  sont  pas 
taries,  et  la  poésie  ne  meurt  pas  ainsi  tout  à  coup  chez  une  grande  nation.  Ke 
reportons  donc  qu'à  la  médiocrité  de  ceux  qui  chantent ,  et  non  à  notre  époque 
elle-même,  le  discrédit  momentané  dans  lequel  sont  tombés  les  vers.  Les  écoles 
poétiques  de  la  restauration ,  en  popularisant  le  mouvement  littéraire  com- 
mencé par  ]\L  de  Chateaubriand  et  M""^^  de  Staël ,  ont  rendu  vulgaire  un  cer- 
tain canevas  lyrique,  si  bien  qu'au  sortir  du  collège  il  n'est  guère  déjeune  homme 
d'esprit  qui  n'ait  écrit  quelque  pièce  touchante  et  harmonieuse,  quelque  ode 
bien  nourrie  d'images.  En  rhétorique  la  forme  poétique  peut  être  un  bon  exer- 
cice de  stA'le ,  mais  quand  on  la  garde ,  sans  un  talent  vTaiment  original  et  pro- 
fond ,  quand  on  s'y  obstine  et  qu'on  s'y  enferme  ,  que  loin  d'être  un  ornement 
discret,  ou  une  faiblesse  précieuse,  la  poésie  est  prise  comme  centre  d'une  car- 
rière, je  crois  que  cela  devient  souvent  un  danger  et  quelquefois  un  travers. 
Plus  que  la  prose ,  le  rlnthme  prête ,  par  l'habitude  qui  le  rend  si  facile,  à  l'cner- 
venient  et  à  la  diffusion  de  la  pensée.  Je  ne  veux  point  du  tout  prendre  en 
pédant  le  parti  exclusif  de  la  prose,  et  j'avouerai  que  le  mot  de  Malherbe 
sur  les  poètes  me  paraît  inepte.  jMais  il  faut  maintenir  néanmoins  que  le  culte 
exclusif,  absolu  de  cette  poésie  molle  et  allanguie ,  prépare  mal  aux  vraies  luttes 
du  monde,  aux  devoirs  de  la  société,  à  la  vie  pratique  enfin,  et  que  bien  des 
carrières  ont  été  ainsi  faussées  et  perdues. 


/:'■ 


BULLETIN. 


Nous  n'hésitons  pas  à  dire  que  rien  ne  se  termine  parce  que  la  coalition 
n'est  pas  suffisamment  dissoute.  Ainsi ,  loin  de  repousser  les  attaques  des 
journaux  de  la  gauche ,  qui  appellent  la  réprobation  publique  sur  ceux  qui 
tentent  de  jeter  la  division  dans  les  rangs  de  l'ancienne  opposition,  nous  vou- 
drions venir  en  aide  à  tous  ceux  qui  se  sont  donné  cette  tâche  vraiment  pa- 
triotique. Nous  avons  malheureusement  moins  de  complices  que  nous  ne  le 
voudrions;  et  c'est  là  justement  ce  qui  empcche  la  France  de  voir  la  fin  de  son 
malaise  et  des  cruels  embarras  qui  font  tout  languir  dans  le  pays  depuis  deux 
mois. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  rappeler  ce  qu'était  la  coalition.  Nous  avons  eu 
de  fréquentes  occasions  de  montrer  sur  quel  étrange  amalgame  d'opinions  elle 
s'appuyait.  Souvent,  il  nous  est  arrivé  de  déplorer  les  résultats  de  cette  alliance, 
et  de  montrer  combien  les  partis  qui  y  figuraient  étaient  opposés  entre  eux. 
Cette  opposition  de  vues ,  entre  gens  qui  marchaient  à  un  même  but ,  nous 
semblait  avec  raison  un  malheur.  ]Mais  aujourd'hui  nous  avons  à  signaler 
un  malheur  d'un  autre  genre  ;  nous  parlons  de  la  difficulté  qu'éprouvent  quel- 
unes  de  ces  opinions,  si  disparates,  à  se  séparer  les  unes  des  autres.  Il  y  a 
mieux  ou  plutôt  il  y  a  pire  :  c'est  qu'à  force  de  voir  ce  pcle-méle  politique ,  la 
chambre,  comme  le  public,  semblent  en  quelque  sorte  s'y  être  habitués ,  et 
qu'on  ne  prend  plus  les  opinions  au  sérieux.  A  peine  si  l'on^semble  admettre 
qu'elles  existent  encore,  et  il  n'y  a  que  ceux  qui  parlent  en  riant  des  affaires, 
comme  fait  M.  Garnier-Pagès,  qui  aient  quelque  chance  de  se  faire  écouter 
dans  la  chambre.  On  dirait  l'assemblée  des  Abdérites  où  les  affaires  publiques 
étaient  devenues  impossibles  à  traiter  à  force  de  bouffonneries.  Nous  avons 
passé,  comme  jadis  les  Abdérites,  pour  le  peuple  le  plus  jovial  du  monde; 
mais,  en  vérité,  c'est  pousser  trop  loin  l'esprit  et  la  gaieté. 

Nous  ne  voulons  pas  dire  que  les  opinions  soient  entièrement  effacées  de  la 
chambre.  Chacun  garde  les  siennes,  nous  le  savons  bien;  mais  chacun  se  trou- 
vant lié,  par  l'effet  de  la  coalition,  avec  des  hommes  d'opinions  opposées  à  celles 
(|u'on  a ,  on  se  dédommage  de  cette  tolérance  en  quelque  sorte  forcée ,  en  don- 
nant libre  cours  à  son  antipathie  pour  les  nuances.  En  un  mot ,  les  hommes 


REVUE  DE  PARIS.  137 

politiques  ménagent  leurs  éternels  ennemis  pour  attaquer  leurs  adversaires  du 
moment.  Le  centre  gauche  et  le  centre  droit  luttent  corps  à  corps,  tandis  que 
l'extrême  gauciie  et  Textréme  droite  font  cercle,  parient  comme  dans  un  combat 
de  coqs,  et  battent  des  mains.  Or,  il  n'y  aura,  selon  nous,  de  paix  et  de  sécurité 
que  lorsque  les  combattans  actuels  se  lasseront  de  se  déchirer  au  grand  plaisir  V 
de  ces  spectateurs  qui  n'ont  qu'à  gagner  à  la  défaite  de  l'un  ou  l'autre  des 
deux  partis. 

On  admire  ce  qui  vient  de  se  passer  en  Angleterre ,  et  la  retraite  tout-à-fait 
noble  ettoute  constitutionnelle  du  ministère  de  lord  Melbourne.  Mais,  en  Angle- 
terre, il  y  a  une  suite  de  nuances  à  parcourir  dans  les  partis  parlementaires;  et 
des  whigs  aux  tories,  il  y  a  tout  un  système  à  changer,  sans  être  forcé  de  passer 
par  les  radicaux,  dont  les  opinions  mettent  tout  l'établissement  constitutionnel 
en  question.  Ici ,  au  contraire ,  en  quoi  les  divers  partis  qui  prétendent  au  pou- 
voir, et  dont  les  divisions  prolongent  cette  crise,  diffèrent-ils  essentielle- 
ment.^ Le  programme  des  221  rend-il  inadmissible  le  programme  du  centre 
gauche?  Le  parti  de  M.  Cunin-Gridaine,  de  M.  le  général  Bugeaud,  repré- 
sente-il une  aristocratie  altière  qui  veut  tenir  dans  l'état  de  soumission  la  dé- 
mocratie représentée  par  jNIM.  Thiers,  Dufaure  ou  Passy?  Il  n'y  a  là  ni  des 
lord  Melbourne ,  ni  des  sir  Robert  Peel.  Les  hommes  qui  ont  essayé  vainement 
de  former  un  ministère,  ont  été  obligés  d'exagérer  leurs  principes  pour  se  trou- 
ver en  opposition  les  uns  avec  les  autres.  Les  doctrinaires,  après  avoir  marché 
avec  la  gauche ,  se  sont  jetés  à  droite  pour  reprendre  bien  vite  quelque  force 
contre  des  alliés  qui  les  abandonnaient  ;  et  si  le  centre  gauche  marche  avec  la 
gauche,  c'est  qu'on  ne  fait  rien  pour  le  retirer  de  l'opposition.  Or,  rien  ne 
finira  tant  que  le  centre  gauche  aura  la  gauche  pour  lui  et  derrière  lui;  et 
c'est  justement  l'état  de  choses  qu'il  faudrait  se  hâter  de  finir  en  ou^Tant  le 
ministère  au  centre  gauche. 

Assurément,  la  gauche,  qui  soutient  M.  ïhiers  et  ses  amis,  est  plus  habile 
que  la  fraction  du  parti  modéré  qui  semble  vouloir  encore  l'éloigner  des  af- 
faires. La  gauche  sait  bien  que  M.  Thiers  et  ses  amis,  M.  ïhiers  surtout, 
donnent  à  l'opposition  un  vernis  de  modération ,  qui  l'aide  peu  à  peu  à  s'em- 
parer des  esprits.  L'opposition  de  gauche  n'a  fait  ainsi  que  trop  de  progrès 
dans  l'opinion  publique  ;  et  l'on  a  vu  les  hommes  les  plus  modérés  se  laisser  en- 
traîner dans  les  élections  en  disant  qu'une  coalition  où  figurent  des  soutiens 
du  gouvernement  de  juillet  tels  que  M.  Thiers  et  d'autres,  ne  peut  avoir  rien 
de  dangereux.  La  gauche  ne  manque  pas  d'habileté  dans  cette  tactique,  mais 
sérieusement  le  Courrier  Français  et  les  journaux  de  cette  nuance  abuseront- 
ils  jamais  personne  en  soutenant  que  M.  Thiers,  M.  Dufaure  et  le  centre  gau- 
che marclient  avec  eux ,  et  qu'ils  ne  peuvent  entrer  au  ministère  sans  leur 
appui .^  Y  entrer,  soit;  mais  nous  les  défions  de  s'y  maintenir  en  marchant 
avec  la  gauche;  aussi  n'y  songent-ils  pas,  sans  doute. 

La  gauche  nous  dira-t-elle,  s'il  lui  plaît,  ce  que  le  centi-e  gauche  de  la  coa- 
lition a  de  commun  avec  elle  depuis  la  ratification  du  traité  des  24  articles ,  de- 
puis l'évacuation  d'Ancône,  en  un  mot  depuis  la  reîi.iifp  du  iiiinisîprî'  du 
r(»MK\.  Af\r.         SI  i>t>ï.t-:mk\t.  Id 


138  REVUE  DE  PARIS. 

15  avril?  M.  Thiers  est-il,  par  hasard,  pour  l'abolition  des  lois  de  septembre 
avec  le  Courrier  Français,  pour  la  réforme  électorale  avec  le  Siècle,  et  ne 
serait-il  pas,  au  contraire,  pour  le  maintien  des  lois  de  la  presse,  pour  l'ajour- 
nement indéfini  des  réformes  politiques,  avec  les  221 ,  avec  tous  les  hommes 
modérés  de  la  majorité  du  15  avril  ?  Qu'on  ne  vienne  donc  pas  nous  parler  d'un 
ministère  de  centre  gauche  appuyé  sur  la  gauche.  Un  parti  politique  n'est  rien 
que  par  ses  principes  ;  et  si  le  centre  gauche  ne  réforme  pas  les  lois  de  sep- 
tembre ,  s'il  ne  donne  pas  le  suffrage  universel ,  il  aura  beau  ménager  la  gau- 
che ,  la  flatter,  être  poli  et  aimable  avec  elle ,  il  ne  s'appuiera  pas  sur  la  gauche , 
mais  sur  le  parti  modéré,  quelque  nom  qu'on  lui  donne.  La  gauche  le  verra 
si  bien ,  qu'elle  ne  tardera  pas  à  attaquer  ce  ministère ,  et  à  l'attaquer  comme 
elle  attaque ,  c'est-à-dire  violemment.  Nous  ne  croyons  donc  pas  à  un  ministère 
de  centre  gauche  appuyé  sur  la  gauche,  comme  quelques  esprits  inquiets 
paraissent  le  craindre.  M.  Thiers  et  ses  amis  pourront  vivre  de  bon  accord 
avec  la  gauche  tant  qu'ils  ne  manieront  pas  les  affaires ,  de  même  que  la  coali- 
tion a  pu  subsister  tant  qu'il  n'a  fallu  que  détrubre;  mais  dès  que  M.  Thiers, 
dès  que  les  ministres  du  centre  gauche  se  verront  forcés  d'agir  et  de  parler 
comme  ministres,  ils  ne  trouveront  dans  la  gauche  que  des  adversaires.  Il 
en  sera  ainsi,  nous  le  disons,  à  moins  que  les  221  et  l'ancien  parti  minis- 
tériel ne  soient  décidés  à  jeter  M.  Thiers  et  ses  amis  du  centre  gauche  dans 
l'opposition ,  ou  à  le  forcer,  par  leur  propre  opposition ,  s'il  était  ministre ,  à 
demander  des  secours  à  la  gauche  contre  ceux  qui  partagent  ses  opinions.  En 
pareil  cas,  les  221 ,  s'ils  sont  en  majorité,  devront  se  montrer  conséquens  et 
contribuer  à  former  une  administration  doctrinaire  que  le  maréchal  Soult  con- 
sentira sans  doute  à  présider.  Seuls  maîtres  des  affaires,  les  doctrinaires  repré- 
senteront une  sorte  de  ministère  tory.  Pareille  chose  se  fait  en  ce  moment  en 
Angleterre ,  et  c'est  une  expérience  qu'on  peut  tenter. 

Le  ministère  du  15  avril  appartenait  essentiellement  au  centre  gauche,  tel 
qu'on  l'a  toujours  entendu  jusqu'à  ce  moment  où  ,  grâce  à  la  coalition ,  les  opi- 
nions et  les  nuances  sont  devenues  si  difficiles  à  débrouiller.  Tous  les  actes  aux- 
quels M.  Mole  a  attaché  son  nom  depuis  le  15  avril,  portent  ce  caractère.  A 
commencer  par  Tamnistie ,  début  de  cette  administration ,  la  marche  du  minis- 
tère du  15  avril  a  toujours  eu  l'empreinte  de  cet  esprit  de  conciliation  et  de  libé- 
ralisme auquel  ses  adversaires  eux-mêmes  commencent  à  rendre  justice.  Ce  mi- 
nistère a  été  renversé  par  des  élections  où  domine,  nous  dit-on ,  l'élément  du 
centre  gauche,  et  il  sera  remplacé  par  qui?  Par  le  centre  droit,  modifié  peut- 
être  par  quelques  hommes  les  moins  avancés  de  l'ancienne  majorité  ministé- 
rielle! Nous  reculerions  ainsi  du  15  avril  au  6  septembre,  et  au  6  septembre 
sans  M.  Mole!  PLst-ce  là  ce  qu'on  veut?  A  la  bonne  heure!  Une  telle  combi- 
naison amènerait  bientôt  la  nécessité  d'un  15  avril,  du  retour  de  la  politique 
modérée  et  rintervention  de  l'esprit  conciliant  de  M.  3Iolé;  sous  ce  point  de 
vue,  nous  ne  nous  en  plaindrions  pas. 

Toutefois,  nous  aurons  le  courage  de  dire  aux  221  qu'ils  nous  semblent  mal 
guidés,  mal  conseillés  en  ce  moment,  et  qu'ils  feront  bien  d'examiner  atten- 


UEVUE  DE  PARIS.  139 

tiveraent  autour  d'eux  pour  voir  s'ils  ne  sont  pas  sur  le  point  de  s'engager 
dans  une  fausse  route.  On  a  beaucoup  blâmé  les  difficultés  de  personnes  qui 
se  sont  élevées  dans  les  nuances  modérées  de  la  coalition ,  quand  il  a  été 
question  de  former  un  ministère.  Les  221  sont  à  présent  sur  cette  voie,  et 
depuis  quelque  temps  nous  les  voyons  un  peu  exclusivement  occupés  des  noms 
propres.  Après  avoir  noblement  et  dignement  soutenu  une  bonne  cause ,  les 
221 ,  trahis  par  la  victoire,  ont  eu,  il  faut  le  dire,  une  défaite  des  plus  heu- 
reuses ;  ils  sont  tombés  avec  une  sorte  de  grâce ,  et  dans  une  attitude  qui  ne 
laisse  pas  que  d'avoir  ses  avantages.  Leurs  vainqueurs  sont  divisés,  et  ils 
peuvent  se  retirer  de  cette  bagarre  avec  les  meilleures  conditions;  ils  peuvent 
contribuer  puissamment  à  former  un  ministère  modéré  et  durable ,  en  état  de 
résister  aux  évènemens  qui  se  préparent ,  et  capable  de  redresser  l'esprit  public 
si  faussé  depuis  quelque  temps.  Enfin,  ils  sont  à  même  de  rallier  au  pouvoir  des 
capacités  qui  l'avaient  affaibli  par  leur  éloignement.  C'est  encore  un  beau 
rôle  que  celui  des  221.  Voudront-ils,  au  contraire,  nous  donner  un  ministère 
faible,  éphémère,  et  créer  une  opposition  plus  forte,  en  y  clouant  les  capa- 
cités que  des  circonstances,  que  nous  avons  jugées  plus  sévèrement  que  per- 
sonne ,  y  ont  conduites  passagèrement.' 

Et  quel  moment  choisirait  l'intelligente  et  loyale  majorité  du  1-5  avril  pour 
commettre  une  pareille  erreur.'  Le  ministère  de  ]\L  ]\Iolé  a  mis  fin  à  de 
grandes  difficultés.  Il  a  rendu  des  services  méritoires,  et  il  a  eu  un  courage 
rare  en  tous  les  temps ,  celui  de  prendre  la  responsabilité  de  mesures  qui 
devaient  le  dépopulariser.  Peu  de  ministères  ont  légué  moins  d'embarras  à 
leurs  successeurs.  A  l'époque  de  la  démission  de  celui-ci,  les  affaires  difficiles 
d'Ancône  et  de  Belgique  ont  été  terminées,  le  budget  était  présenté  aux  cham- 
bres ,  la  tranquillité  intérieure  assurée ,  et  la  prospérité  publique  n'avait  pas 
encore  souffert.  Mais  en  deux  mois  de  crise  tout  a  changé,  soit  par  l'effet  de 
cette  crise ,  soit  par  l'effet  même  de  la  marche  du  temps.  Les  affaires  sont 
suspendues  ;  sous  une  apparence  tranquille,  l'inquiétude  est  au  comble ,  et  les 
affaires  extérieures  sont  à  la  veille  de  prendre  un  aspect  nouveau.  ]\e  serait- 
il  pas  bien  dangereux  de  former  un  cabinet  qui  ne  serait  pas  durable ,  et  qui 
aurait  encore  un  caractère  provisoire,  ou  (  ce  qui  serait  pire  )  qui  serait  défini- 
tivement opposé  à  l'esprit  public ,  quand  les  états  constitutionnels  liés  par  la 
quadruple  alliance  sont  tous  dépourvus  de  ministères,  et  à  la  veille  de  modifier 
leurs  gouvernemens ?  La  France  se  meut  principalement,  dans  sa  sphère 
d'action  politique ,  entre  l'Angleterre  et  l'Espagne.  Ici  se  forme  un  cabinet 
tory,  et  là  un  ministère  d'extrême  gauche.  Voulez-vous  faire  dominer,  en 
France,  dans  le  pouvoir,  l'élément  centre  droit,  et  renforcer  ainsi  l'oppo- 
sition d'extrême  gauche?  Vous  créez  deux  dangers  à  la  fois;  vous  attisez  le 
feu  aux  Pyrénées  ,  et  vous  associez  la  monarchie  de  juillet  à  la  mauvaise  for- 
tune du  cabinet  tory,  sans  vous  assurer  de  son  concours.  En  un  mot,  vous 
prenez  toutes  les  mauvaises  chances  avec  la  certitude  de  ne  pas  être  admis  au 
partage  des  bonnes.  La  France  suivrait  en  pareil  cas  la  politique  de  l'Angleterre, 
sans  pouvoir  compter  sur  ses  bons  offices,  car  les  tories,  tout  en  maintenant  les 


liO  ISEVLIi   DE   PAUIS. 

bases  d'une  ulliame  si  iiiii)ortanîe  j)()iir  les  deux  nations,  sympathiseront  par- 
tout avec  les  puissances  absolues.  Enfin,  si  le  ministère  tory  tombait  lourdement, 
le  ministère  centre  droit  périrait  parla  secousse,  et  nous  nous  trouverions 
brusquement  en  face  de  la  fatale  nécessité  d'un  ministère  de  gauche  !  Encore  une 
fois,  est-ce  le  moment  d'écarter  le  centre  gauche  et  de  se  séparer  de  lui  pour 
le  jeter  dans  les  bras  du  parti  extrême ,  qui  s'efforce  de  le  retenir  en  ce  mo- 
ment? Qu'on  y  songe,  la  chute  du  ministère  anglais  aggrave  singulièrement 
la  situation.  La  France  doit  rester  unie  à  l'Angleterre,  mais  elle  ne  doit  pas 
relléter  servilement  toutes  ses  nuances  politiques.  C'est  au  contraire  un  point 
important  que  de  maintenir  l'alliance  anglaise  indépendamment  de  la  couleur 
du  cabinet  britannique  ;  car  c'est  constater,  aux  yeux  de  l'Europe ,  la  solidité 
de  ces  rapports.  Un  mot  que  nous  avons  recueilli  de  la  bouche  du  prince  de 
Talleyrand  ne  sera  pas  inutile  à  rappeler.  Nous  l'avons  entendu  affirmer  plus 
d'une  fois  qu'en  1830  il  avait  trouvé  plus  de  facilités,  en  sa  qualité  de  repré- 
sentant de  la  nouvelle  monarchie  de  juillet,  à  traiter  avec  le  duc  de  Wellington 
qu'avec  lord  Grey,  qui  prit  plus  tard  le  ministère.  Ajoutons,  puisque  nous 
sommes  sur  ce  chapitre ,  que  les  gouvernemens  absolus  s'efforceront  de  tirer 
parti  du  gouvernement  qui  se  prépare  en  Angleterre ,  et  que  la  politique  de  la 
France  aura  besoin  d'un  surcroît  de  ressorts  pour  qu'on  ne  dise  pas  de  nous  ce 
que  disait  le  grand  Frédéric  :  «  La  France  a  la  force  et  la  puissance;  il  ne  lui 
manque  que  la  volonté.  » 

Pour  le  centre  droit ,  si  nous  désirons  le  voir  admis  au  pouvoir,  à  petite  dose 
il  est  vrai ,  c'est  surtout  pour  que  personne  n'ignore  que  le  centre  gauche 
n'est  pas  soumis  à  la  gauche,  et  qu'il  ne  s'appuiera  jamais  volontairement  sur 
elle.  Le  souhait  que  nous  formons  est  donc  tout-à-fait  indépendant  de  nos  sen- 
timensà  l'égard  des  doctrinaires-,  c'est  l'intérêt  général  qui  nous  le  dicte.  Mais 
si  l'avantage  d'un  parti  y  entrait  pour  quelque  chose ,  ce  serait  sans  nul  doute 
celui  du  centre  gauche;  car  .les  doctrinaires  ont  au  moins  autant  d'intérêt  que 
la  gauche  à  voir  M.  Thiers  allié  à  M.  Odilon  Barrot,  et  défendu  par  le  Cour- 
rier Français. 

C'est  aux  221  à  réunir  les  nuances  d'opinions  faites  pour  s'entendre.  Ils  y 
réussiront  d'abord  en  abattant  les  barrières  que  quelques-uns  d'entre  eux  sem- 
blent élever  devant  le  centre  gauche,  puis  en  ne  stimulant  pas  trop  l'ambition 
des  doctrinaires,  qui  rêvent  aujourd'hui  la  transformation  de  la  majorité  du 
15  avril  en  majorité  du  centre  droit.  Encore  une  fois,  ce  serait  revenir  du 
15  avril  au  6  septembre,  et  y  revenir  avec  des  hommes  qui  formaient  l'oppo- 
sition dont  la  volonté  a  renversé  le  ministère  du  6  septembre,  oii  les  doctri- 
naires étaient  en  majorité. 

Les  221  ont  un  bel  exemple  sous  les  yeux.  C'est  celui  que  leur  donne  la  cou- 
ronne. Le  roi  semble  avoir  oublié  jusqu'au  nom  des  hommes  qui  réclament  le 
pouvoir;  il  n'a  demandé  que  leur  programme,  l'exposé  de  leurs  princijies. 
Nul,  quoi  qu'on  ait  dit,  n'a  été  rebuté;  et  quand  les  partis  seront  d'accord 
pour  former  une  majorité,  ils  trouveront  la  couronne  prête  à  écouter  sa  voix. 
C'est  de  ce  point  de  vue  seulement  qu'il  faut  envisager  l'adresse.  La  chambre 


REVUE  DE  PAIUS.  141 

se  tait  cette  adresse  à  elle-même  eu  quelque  sorte ,  et  elle  y  a  vu  une  manière 
de  constater  la  majorité  par  un  vote.  Ainsi  s'explique  l'unanimité  qui  a  ac- 
taieilli  la  première  partie  de  la  proposition  de  M.  IMauiîuin.  ]Vous  voyons  avec 
plaisir  que  le  centre  gauche  vient  d'obtenir  une  majorité  dans  la  commission 
de  l'adresse  ;  car  il  nous  tarde  de  voir  la  gauche  se  séparer  du  centre  gauche , 
et  ce  dernier  parti  reprendre  sa  place  dans  les  rangs  des  conservateurs.  Mais 
nous  connaissons  les  nécessités  du  gouvernement  parlementaire ,  nous  dirions 
presque  ses  faiblesses.  En  se  présentant  seul  et  sans  soutien  à  l'ancienne  majorité 
ministérielle,  le  centre  gauche  risquerait  de  se  voir  traité  avec  hauteur,  car  c'est 
surtout  dans  la  guerre  parlementaire  qu'on  ne  peut  négocier  que  l'épée  à  la 
main.  jMais,  nous  le  répétons,  la  crise  a  changé  de  nature  depuis  les  derniers 
évènemens  extérieurs.  Il  y  a  huit  jours,  nous  disions  avec  tout  le  monde  qu'il 
était  urgent  d'en  finir.  INous  disons  aujourd'hui  qu'il  y  a  hâte  de  bien  finir. 
Un  ministère  qui  ne  parlerait  pas  à  l'opinion  ou  qui  la  blesserait ,  aurait  des 
conséquences  qu'on  ne  peut  prévoir,  car  les  circonstances  ont  un  aspect  infi- 
niment plus  sérieux  que  sous  le  ministère  du  1.5  a\Til.  Alors  qu'il  était  question 
de  la  Belgique  et  d'Ancône,  ces  difficultés  étaient  miires,  et  par  conséquent 
près  de  leur  solution.  Il  en  est  ainsi  de  toutes  les  difficultés  politiques  exté- 
rieures. Quand  le  public  les  voit  et  sait  qu'elles  existent,  elles  sont  déjà  moins 
dangereuses.  Celles  qui  naissent  renferment  le  plus  de  dangers ,  et  ce  qui  se 
passe  en  Angleterre  peut  donner  ,  dès  ce  moment ,  à  réfléchir. 

On  répondra  en  prononçant  l'illustre  nom  du  maréchal  Soult.  Nous  souhai- 
terions plus  que  personne  que  le  maréchal  Soult  fût  en  situation  de  terminer 
nos  embarras  ;  et  à  nos  yeux  ce  ne  serait  que  justice ,  car  il  y  a  beaucoup  con- 
tribué. Si ,  à  sou  retour  d'Angleterre,  le  maréchal  Soult  avait  secondé  la  bonne 
volonté  de  jM.  Teste  et  de  jM.  Humann,  qui  consentaient  à  faire  partie  du  mi- 
nistère de  M.  Mole,  à  qui  il  devait  l'ambassade  extraordinaire  de  Londres,  de 
grandes  inquiétudes  eussent  été  épargnées  au  pays.  Le  maréchal  avait  accepté 
la  mission  de  représenter  à  Londres  le  ministère  du  15  avril;  il  n'eût  été  que 
conséquent  en  en  faisant  partie.  Alléguera-t-on  le  peu  d'expérience  en  matière 
de  gouvernement  représentatif  dont  se  targue  ,  dit-on,  M.  le  maréchal  Soult, 
et  le  justifiera-t-on  ainsi  d'avoir  écarté  par  un  refus  M.  Teste  et  M.  Humann 
du  cabinet  du  15  avril?  La  même  raison  pourrait  servir  à  justifier  les  phases  si 
diverses  de  sa  conduite  dans  la  crise  actuelle  ;  mais  alors  de  quel  secours  sera 
M.  le  maréchal  Soult  au  gouvernement  représentatif  s'il  ne  l'entend  pas 
mieux  ,  et  quel  espoir  fonde-t-on  sur  son  épée  quand  le  pays  est  en  paix  avec 
les  factions  et  avec  l'Europe?  L'épée  du  maréchal  Soult  n'est  pas,  comme  on 
l'a  dit  du  poignard  de  Louvel,  une  idée  politique,  et  le  maréchal  qui,  après 
avoir  demandé  depuis  deux  ans  un  ministère  de  gauche,  penche  aujourd'hui 
pour  un  ministère  de  droite,  ne  nous  semble  pas  très-propre  à  faire  cesser 
l'incertitude  qui  se  glisse  de  plus  en  plus  dans  les  esprits. 

Les  négociations  ministérielles  se  sont  terminées  en  Angleterre  avant  les 
nôtres.  On  pouvait  le  prévoir.  Un  des  premiers  résultats  du  changement  de  ca- 
binet est  le  départ  du  comte  Granville ,  qui  a  donné  sa  démission  des  fonctions 


142  KEVUE  DE  PARIS. 

d'ambassadeur  d'Angleterre  à  Paris,  qu'il  remplit  depuis  plusieurs  années.  Le 
caractère  simple  et  noble  du  comte  Granville  lui  avait  concilié  beaucoup  d'amis 
et  de  partisans ,  et  son  éloignement  laissera  de  vifs  regrets.  Toute  la  société 
française  et  la  diplomatie  s'étaient  rendues  vendredi  à  la  dernière  réception  de 
lord  Granville ,  dont  la  magniOque  hospitalité  est  connue  de  toute  l'Europe, 
On  y  remarquait  M.  le  comte  Mole,  qui  a  retardé  son  départ  pour  l'Angle- 
terre, et  M.  Thiers,  qui  s'est  entretenu  longuement  et  amicalement  avec  lui. 
Cette  circonstance  a  paru  faire  impression  sur  les  personnages  politiques  qui 
assistaient  en  grand  nombre  à  la  réception  de  lord  Granville. 


—  La  reprise  du  Couite  Onj  n'a  pas  trompé  nos  espérances.  Jamais  le  chef- 
d'œuvre  de  Rossini ,  jamais  cette  admirable  musique  si  ingénieuse  et  si  bien  en 
scène,  si  parfaitement  italienne  par  la  mélodie  et  le  rhythme,  si  française  par 
l'esprit  et  l'intelligence  de  la  situation ,  ne  s'était  produite  à  l'Opéra  avec  plus 
d'honneur  et  de  succès.  L'exécution ,  on  peut  le  dire ,  en  a  été  ravissante  et 
complète,  tous  la  chantaient  avec  amour,  tous  se  sentaient  si  bien  à  leur  place  : 
M.  de  Candia  dans  le  comte,  Levasseur  dans  le  gouverneur,  M'""  Dorus  dans 
la  comtesse ,  M"""  Stoitz  dans  le  page.  M.  de  Candia  et  M""'  Dorus  ont  eu  le 
triomphe  de  la  soirée.  Nous  l'avions  prévu ,  la  voix  si  charmante  et  si  flexible  du 
jeune  ténor  convient  à  ravir  aux  tours  de  cette  musique.  M.  de  Candia  s'est  tiré 
avec  adresse  des  nombreuses  difficultés  du  rôle.  Son  intonation  a  été  constam- 
ment irréprochable  et  sa  vocalisation  fort  habile.  Pour  la  grâce ,  l'élégance  et 
le  goût ,  M.  de  Candia  a  réalisé  tout  ce  qu'on  attendait  de  lui ,  et  dans  le  ma- 
gnifique trio  du  second  acte ,  vers  les  dernières  mesures ,  lorsque  le  comte ,  aux 
pieds  de  la  jeune  châtelaine,  éclate  en  un  si  beau  transport,  sur  ces  paroles  : 
«  Vrai  Dieu,  madame,  peut-on  vous  aimer  assez!  »  sa  voix  a  révélé  une  puis- 
sance inouie ,  et  dont  Duprez  ne  manquera  pas  d'être  jaloux  ;  que  ceux  qui 
prétendent  que  l'art  est  tout  au  théâtre ,  aillent  entendre  INI.  de  Candia  dans  le 
Comie  Orij,  et  nous  verrons  s'ils  persistent  long-temps  dans  leur  opinion. 
Certes,  nul  ne  le  conteste ,  l'art  accomplit  des  merveilles,  il  transforme,  il 
étonne,  il  ravit  ;  mais,  qu'après  tant  de  tours  de  force  pénibles  et  d'efforts  exces- 
sifs, une  voix  naturellement  riche  et  sonore  s'élève,  et  dites-nous  si  la  seule  émis- 
sion de  cette  voix  juvénile,  égale,  bien  posée,  ne  vous  émeut  pas  plus  profondé- 
ment et  n'éveille  pas  en  vous  de  plus  vives  et  de  plus  agréables  sensations  que 
tous  ces  ut  laborieux  qu'un  chanteur  tire  du  fond  de  sa  poitrine,  à  la  sueur  de 
son  front.  M"'"  Dorus  chante  le  rôle  de  la  comtesse  avec  cette  grâce  exquise,  ce 
bon  goût,  cette  perfection  qu'on  lui  connaît.  BI""  Dorus  est  aujourd'hui  à  l'Opéra 
la  seule  cantatrice  qui  se  préoccupe  sérieu.sement  de  son  art  et  travaille  sans 
relâche  à  se  concilier  les  faveurs  du  public.  Avec  elle ,  au  moins ,  jamais  on  n'a 
de  doute  ou  d'inquiétude;  elle  ne  tente  jamais  que  ce  qu'elle  est  sure  de  bien 
faire,  et  dans  sa  vocalisation  ne  laisse  rien  au  hasard.  A  l'air  d'Elisabciia 
qu'elle  chantait  autrefois  au  premier  acte.  M'""  Dorus  a  substitué  la  cavaline 
ûeMathilde  di  Shabran  qu'elle  dit  en  véritable  cantatrice  italienne,  absolu- 


REVUE  DE  PARIS.  14^3 

ment  comme  feraient  la  Persiani  ou  la  Grisî.  M"""  Donis  n'a  qu'un  tort  vis-à- 
vis  de  notre  public,  celui  d'être  Française;  heureusement,  INI.  de  Candia ,  lui, 
est  Italien  ;  et  dans  le  ravissant  duo  du  second  acte,  où  ces  deux  voix  se  groupent 
et  se  marient  avec  tant  de  charme  et  de  bonheur,  l'illusion  est  telle  qu'on  se 
croit  à  Favart.  Il  semble  qu'on  aurait  dû  profiter  de  cette  occasion  pour  rache- 
ter le  congé  de  M"'"  Dorus ,  pas  du  tout  ;  on  reprend  le  Comte  Ory  pour  le  lais- 
ser là  presque  aussitôt.  A  quoi  bon  le  succès  si  l'on  y  renonce  après  trois  repré- 
sentations? M.  de  Candia  et  M""'  Dorus  partent  pour  l'Angleterre  dans  quelques 
jours,  et  voilà  le  Comie  Ory  abandonné  de  nouveau.  Passe  encore  pour  le 
Comte  Ory,  mais  les  autres  partitions  du  répertoire ,  quelle  chance  leur  reste- 
t-il  d'être  produites  dignement?  Nous  savons  que  l'administration  compte 
beaucoup  sur  les  débuts  de  M""  Nathan;  mais,  après  tout,  M"''  Nathan  peut 
aussi  ne  pas  réussir,  et  si  les  espérances  qu'on  met  en  elle  étaient  trompées  par 
hasard ,  faudrait-il  alors  en  venir  à  confier  les  destinées  du  premier  théâtre 
lyrique  à  M"""  Nau?  —  Nous  voudrions  bien  ne  pas  voir  intervenir  Duprez  dans 
toutes  ces  querelles;  mais  le  fait  est  que  l'influence  du  grand  chanteur  devient  de 
jour  en  jour  plus  exigeante,  et  finira,  si  Ton  n'y  prend  garde,  par  compromettre 
gravement  les  intérêts  de  l'Opéra.  Nous  ne  voulons  pas  le  moins  du  monde 
contester  les  droits  du  talent  et  du  succès ,  et  nous  pensons  que  Duprez  les 
exerce  avec  franchise  et  loyauté.  Cependant  il  est  clair  que  depuis  qu'il  est  à 
l'Opéra,  tout  s'y  fait  à  son  avantage ,  et  depuis  quelques  jours ,  à  l'avantage  de 
la  jeune  élève  qu'il  affectionne,  ce  qui  revient  parfaitement  au  même.  Pourquoi 
M.  de  Candia ,  ce  jeune  chanteur  de  tant  d'avenir,  n'a-t-il  aucun  rôle  dans  tous 
les  opéras  qu'on  doit  mettre  en  scène  d'ici  à  deux  ans  au  moins  ?  Pourquoi 
lui  a-t-on repris  le  rôle  de  Polyeucte  qu'on  lui  avait  donné  d'abord?  Pourquoi, 
lorsque  le  Comte  Ory  vient  d'avoir  un  si  beau  succès ,  au  lieu  de  le  donner  trois 
fois  de  suite,  comme  cela  se  fait  toujours  pour  les  opéras  qui  réussissent,  se 
plaît-on  à  l'interrompre  pour  jouer,  mercredi,  le  Lac  des  Fées,  qui  fait  4,000  fi*. 
de  recette?  Pourquoi  M""  Stoltz,  cette  cantatrice  utile  et  toujours  de  bonne 
volonté ,  se  retire-t-elle?  Pourquoi  M'""  Dorus ,  après  avoir  répété  plusieurs  fois 
un  rôle  dans  une  partition  nouvelle ,  se  voit-elle  contrainte  de  s'en  départir  en 
faveur  d'une  jeune  fille  encore  sans  renom?  Quelle  que  soit  la  confiance  qu'il 
ait  en  lui,  il  est  impossible  que  Duprez  pense  qu'il  va  suffire  au  répertoire, 
assisté  seulement  de  M"""  Nathan.  Il  y  a  des  rôles  que  Duprez  ne  peut  aborder 
en  aucune  façon,  Robert-le-Biahle  et  le  Comte  Ory,  par  exemple,  et  31"''  Na- 
than n'a  pas  la  prétention  de  vouloir  chanter  dans  la  même  soirée  Alice  et 
Isabelle ,  Valentine  et  ]\Iarguerite  de  Navarre.  Rien  n'est  plus  dangereux,  pour 
une  cantatrice ,  que  de  se  faire  ainsi  une  si  large  place  à  ses  débuts.  Lorsque 
M""  Falcon  parut  pour  la  première  fois  dans  Alice ,  on  sait  quel  succès  écla- 
tant et  mérité  l'accueillit  sur  la  scène.  On  montait  alors  Gustave,  et  M.  Auber, 
cédant  comme  les  autres  à  l'enthousiasme  du  moment,  reprit  à  M"""  Damoreau 
le  rôle  de  la  comtesse  qu'il  lui  avait  confié,  pour  le  donner  à  M""  Falcon.  Triste 
précédent  qui  ne  porta  bonheur  ni  à  Gustave  ni  à  M"*"  Falcon  ! 

—  Le  théâtre  de  la  Bourse  a  donné  cette  semaine  un  petit  opéra  sons  impor- 
tance. On  retrouve  çà  et  là,  dans  Jr  Panier  jlevri,  certaines  qualités  d'instru- 


IH  REVUE  DE  PARIS. 

mentation  facile  et  de  mélodie  agréable  qui  distinguent  le  talent  de  M.  Thomas; 
mais  à  un  moins  haut  degré  que  dans  la  Double  Echelle,  ce  qui ,  du  reste ,  ne 
manque  jamais  d'arriver  chez  les  nmsiciens  qui  se  complaisent  dans  une  ima- 
gination au  point  de  la  vouloir  reproduire  sans  cesse.  IM.  Thomas  a  fait  la 
Double  Échelle,  une  jolie  comédie  à  ariettes,  qui  tient  sa  place  entre  Adolphe 
et  Clara  et  le  Prisonnier,  c'est  bien  ;  mais  pourquoi  ne  pas  en  rester  là ,  pour- 
quoi revenir  toujours  aux  mêmes  sujets,  aux  mêmes  caractères,  aux  mêmes 
combinaisons?  M.  Tliomas  croit-il ,  par  hasard,  que  la  musique  soit  faite  uni- 
quement pour  mettre  en  scène  des  sénéchaux  et  des  greffiers  affublés  d'énormes 
perruques ,  qui  portent  des  bouquets  de  roses ,  et  chantent  en  chevrottant  des 
refrains  auxquels  on  donne  à  plaisir  un  tour  suranné  ?  En  fait  de  musiciens 
bouffes,  M.  Thomas  semble  donner  à  Rousseau  le  pas  sur  Cimarosa,  et  pré- 
férer l'école  du  Devin  du  Villaye  à  celle  du  Mariage  Secret.  Chacun  son  goût! 
Qui  sait?  peut-être  Lubin  et  Colette  sont-ils  des  personnages  fort  comiques ,  et 
que  Rossini  et  Meyerbeer  ont  eu  le  plus  grand  tort  de  négliger.  Cet  excellent 
bailli  surtout,  qui ,  dans  le  Rossignol ,  chantait  un  air  si  bouffon  en  apportant 
une  cage  à  perroquet ,  pourquoi  ne  le  reproduirait-on  pas  aujourd'hui  ?  Après 
tout ,  c'est  une  vocation  comme  une  autre ,  que  d'être  appelé  par  son  talent  à 
remettre  en  crédit  sur  la  scène  tous  ces  bons  vieux  caractères  si  fort  en  honneur 
du  temps  de  Monsigny  ou  de  Lebrun. 


—  La  séance  solennelle  qu'a  tenue  hier  l'Académie  des  sciences  morales  et 
politiques,  a  été  consacrée  presque  entière  à  l'audition  d'une  biographie  de 
M.  de  Talleyrand ,  due  au  secrétaire  perpétuel,  M.  Mignet,qui  avait  déjà 
tracé  d'une  manière  si  élégante  et  si  ferme  les  éloges  de  Rœderer  et  de  Sieyès. 
Un  discours  du  président  de  l'Académie,  M.  Dupin,  a  ouvert  dignement  la 
séance.  M.  Dupin  a  exposé  dans  ce  discours,  avec  la  parole  nette  et  vive  qui  le 
distingue,  les  sujets  de  prix  adoptés  par  l'Académie  pour  les  années  1840  et 
1841.  M.  Mignet  a  succédé  à  M.  Dupin ,  et  son  remarquable  travail  a  captivé 
aussitôt  l'attention  de  l'assemblée.  Aucune  des  parties  de  son  vaste  sujet  n'a 
été  négligée  par  l'historien;  il  a  suivi  M.  de  Talleyrand  depuis  ses  premières 
années,  depuis  les  travaux  de  la  Constituante  jusqu'à  sa  sortie  des  affaires, 
jusqu'au  discours  prononcé  par  lui  dans  le  sein  même  de  l'Académie  des 
sciences  morales.  Toutes  les  phases  de  la  vie  de  l'illustre  diplomate  ont  été 
racontées  et  analysées,  chacune  selon  son  importance,  avec  une  élégance, 
une  finesse ,  une  lucidité ,  qui  ne  laissent  rien  à  désirer.  Ses  fautes  et  ses  erreurs 
n'ont  d'ailleurs  pas  trouvé  grâce  devant  M.  Mignet,  et  tout  en  admirant  les 
grandes  facultés  de  M.  de  Talleyrand ,  il  n'a  pas  négligé  de  rappeler  qu'il  était 
un  des  derniers  représentans  de  ce  siècle,  à  la  fois  grand  et  téméraire,  où  l'in- 
telligence avait  le  pas  sur  la  moralité.  Malgré  sa  longueur,  le  beau  travail  de 
M.  TMignet  n'a  jamais  laissé  s'affaiblir  l'intérêt  de  l'auditoire.  L'épreuve  de  la 
lecture  ne  lui  saurait  être  moins  favorable  que  l'épreuve  de  l'audition,  et  la 
biograjjhie  de  M.  de  Talleyrand  occupera  désormais  un  rang  distingué  parmi 
les  travaux  de  l'auteur. 

F.   B0\\\TRK. 


LA 


CLÉ   DU  PARC. 


L'an  passé ,  le  premier  dimanche  du  mois  de  mai ,  Alfred  Didier, 
tristement  penché  à  la  fenêtre  d'un  vieil  hôtel  de  la  rue  Dauphine, 
rêvait  au  ciel  de  la  Provence  en  regardant  le  ciel  nébuleux  de  la 
Seine,  quand  on  sonna  doucement  à  sa  porte.  Il  tressaillit  et  mur- 
mura :  —  C'est  à  coup  sûr  la  main  timide  d'une  femme. 

Alfred  Didier  était  un  jeune  musicien ,  nouvellement  venu  de  Mar- 
seille à  Paris  en  poursuivant  la  fortune.  Pour  séduire  la  divinité 
rebelle,  suivant  le  mot  de  nos  aïeux  en  belles-lettres,  il  savait 
chanter  comme  un  Italien ,  et  joignait  à  cela  une  flgure  des  plus  ave- 
nantes ,  une  pâle  et  mélancolique  figure,  couronnée  de  cheveux  bruns 
et  doucement  éclairée  par  de  beaux  yeux  bleu  de  mer,  comme  en 
rêvent  les  adolescentes.  —  Ces  yeux-là  feront  leur  chemin ,  avait  sou- 
vent dit  sa  marraine.  Et  en  effet  ils  avaient  été  fort  loin  déjà  dans 
certains  cœurs  de  Marseille  ;  mais  le  musicien  se  souciait  bien  de  ces 
succès-là!  la  plus  petite  étincelle  de  gloire  eût  bien  mieux  fait  son 
affaire.  A  Paris  comme  à  Marseille,  il  y  eut  des  cœurs  qui  s'ouvrirent 
à  ses  regards.  Le  premier,  il  faut  bien  le  dire,  fut  tout  simplement 
celui  de  sa  voisine  dans  l'hôtel,  une  belle  paysanne  de  Villers-Cot- 
terets ,  qui  cherchait  aussi  fortune  à  Paris. 

Cependant  Alfred,  émerveillé  du  coup  de  sonnette,  —  c'était  la 

TOME  V.      MAI.  Il 


146  REVUE   DE   PARIS. 

première  visite  qui  s'annonçait  depuis  trois  semaines,  — s'empressa 
d'aller  ouvrir  la  porte,  après  avoir,  toutefois,  pris  le  temps  de  se  mirer 
un  peu,  et  de  pousser  sous  le  rideau  de  l'alcôve  une  pantoufle  qui 
déparait  sa  chambre.  — Hélas!  ce  n'était  que  son  ancienne  voisine, 
qu'il  n'avait  pas  vue  depuis  quelques  jours. 

—  Monsieur  Alfred ,  lui  dit-elle  en  minaudant  un  peu,  voulez-vous 
donner  des  leçons  de  piano?  Je  suis  devenue  femme  de  chambre 
d'une  Anglaise  qui  demande  un  maître  de  musique  pour  sa  fdle.  J'ai 
parlé  de  vous,  et  on  vous  attend.  Yiendrez-vous?  J'en  serais  en- 
chantée. 

Et  Lisa  caressait  de  la  main  une  petite  croix  de  jais  qu'Alfred  lui 
avait  donnée  pendant  leur  voisinage,  et  un  peu  à  cause  de  leur  voi- 
sinage. 

Le  lendemain  dans  l'après-midi ,  le  musicien  dépensa  son  dernier 
écu  pour  acheter  des  gants ,  et  s'en  alla  en  marchant  sur  la  pointe 
des  pieds  rue  de  Madame,  où  demeurait  mistressW... 

Mistress  W...,  veuve  d'un  orfèvre  de  Londres,  était  depuis  l'au- 
tomne à  Paris  avecLucy,  sa  blonde  et  chancelante  fille.  Les  médecins 
avaient  conseillé  pour  toutes  deux  les  soleils  du  Midi,  Mistress  W... 
s'était  arrêtée  à  Paris  pour  reposer  Lucy,  et,  l'hiver  passé,  Lucy 
qui  aimait  la  solitude  de  la  grande  ville  et  qui  se  croyait  accUmatée  à 
la  France,  avait  supplié  sa  mère  de  ne  pas  l'emmener  plus  loin. 

Alfred  fut  introduit  dans  un  petit  salon  d'un  style  moderne  dont 
l'ameublement  révélait  plus  d'orgueil  que  d'élégance.  Après  quelques 
minutes  d'attente ,  Lucy  suivie  de  sa  mère  vint  nonchalamment  s'as- 
seoir à  côté  de  lui  devant  un  élégant  piano  d'Érard.  Elle  était  morne  ■ 
comme  de  coutume,  mais  dès  que  le  piano  eut  résonné  sous  ses 
doigts,  elle  s'anima  tout  d'un  coup,  ses  yeux  brillèrent  d'un  doux 
éclat,  sa  charmante  figure  s'illumina  comme  par  enchantement. 
Alfred,  qui  avait  été  frappé  de  sa  pâleur  de  marbre,  s'imaginait  voir 
apparaître  la  statue  de  Pygmalion.  —  Dix-sept  ans  à  peine;  des 
grâces  nonchalantes  et  des  attraits  naissans;  de  la  mélancolie  dans  le 
cœur  et  du  roman  dans  la  tête;  l'ame  encore  ingénue,  l'esprit  déjà 
enthousiaste;  de  la  candeur  et  de  la  vérité  ,  point  de  coquetteries  et 
point  de  masques  :  voilà  Lucy.  Au  premier  regard,  sa  blancheur  et 
sa  fragilité  rappelaient  les  plus  vaporeuses  créations  des  vieux  maîtres 
allemands,  mais  peu  à  peu  l'œil  le  moins  savant  découvrait  la  femme 
sous  le  vêtement  de  l'archange. 

Mistress  W...,  qui  voulait  connaître  jusqu'au  fond  du  cœur  le 
maître  de  musique  de  sa  fille,  fut  très  babillarde  ce  jour-là,  aussi 


REVUE  DE  PARIS.  ikl 

babillarde  qu'en  son  beau  temps  de  marchande  à  Londres.  Alfred  eut 
dans  ses  reparties  une  candeur  et  un  enjouement  qui  la  charmèrent;. 
il  raconta  d'un  air  naïf  le  plus  vulgaire  chapitre  de  son  histoire.  — 
Sa  mère  depuis  long-temps  veuve  d'un  pauvre  forgeron  de  Marseille, 
lui  avait  donné  à  son  départ  pour  Paris  quatre-vingt  belles  pièces  de 
cinq  francs,  péniblement  et  surtout  doucement  amassées  par  des 
veilles  et  des  privations  sans  nombre;  et,  le  suivant  de  ses  vœux  et 
de  ses  prières  dans  son  pèlerinage  d'artiste  au  beau  pays  des  arts, 
elle  s'était  écriée  comme  toutes  les  mères:  A  la  grâce  de  Dieu!  II 
avait  lu  Gil  Blas,  il  aimait  follement  les  aventures,  il  s'était  mis  en 
route  avec  une  mauvaise  troupe  de  comédiens  de  province  qui,  par 
la  promesse  séductrice  de  jouer  ses  opéras  à  Paris,  avaient  horrible- 
ment compromis  ses  écus.  Mais,  débarqué  dans  la  grande  ville,  les 
comédiens  s'étaient  envolés  avec  ses  illusions,  et  seul  dans  le  désert 
de  pierres  enfumées ,  regrettant  bientôt  les  soins  de  sa  mère  et  le 
soleil  de  son  pays,  il  s'abandonnait  avec  une  douloureuse  insouciance 
aux  fantaisies  de  la  destinée,  chantant  pour  se  distraire,  et,  comme 
Sterne ,  pleurant  quelquefois  pour  se  consoler. 

Ce  récit  simple  et  vrai  toucha  mistressW...;  elle  n'eut  pas  de  peine 
à  accorder  toute  sa  confiance  à  Alfred. 

Ce  premier  jour,  Alfred  voulut  s'assurer  de  l'intelligence  musicale 
de  son  écolière.  Lucy  ne  savait  pas  grand'  chose;  mais  elle  avait  les 
meilleurs  instincts,  et  bégayait  déjà  la  musique  comme  un  enfant  qui 
parle  sa  langue  maternelle.  Elle  chantait  mal;  mais  que  de  magies 
inconnues  dans  son  chant!  que  de  perles  et  que  de  larmes  dans  sa 
voix!  Alfred  en  l'écoutant  oubliait  son  rôle  et  s'enivrait  des  mélodies 
étranges  qu'elle  jetait  sans  ordre  et  sans  art.  Il  voyait  flotter  devant 
ses  yeux  les  confuses  espérances,  les  craintes  infinies,  les  chimères 
couronnées  de  roses ,  les  pâles  désenchantemens  ;  car  le  chant  de 
Lucy  était  l'évocation  de  ces  gais  et  tristes  fantômes. 

Après  la  seconde  leçon ,  mistress  W...  avertit  Alfred  qu'elle  partait 
avec  sa  fille  pour  la  campagne.  Les  beaux  jours  étaient  revenus  et  les 
deux  exilées  devaient  attendre  l'hiver  à  Meudon.  — Ainsi,  dit  mis- 
tressW..., vous  viendrez  à  notre  solitude,  qui  est  charmante;  nous 
avons  un  petit  parc;  nous  avons  de  l'eau,  des  arbres,  du  soleil;  cela 
vous  distraira  un  peu. 

C'était  un  jeudi.  Alfred  promit  d'aller  à  Meudon  le  samedi  suivant; 
mais,  le  samedi,  le  pauvre  diable,  qui  n'avait  plus  un  sou,  ne  voulut 
pas  se  mettre  en  route,  craignant  d'être  surpris  parla  faim  ou  plutôt 
craignant  d'avoir  l'air  affamé.  A  Paris,  grâce  à  ses  façons  aimables, 

11. 


148  REVUE  DE  PARIS. 

il  dînait  depuis  quelques  jours  à  l'hôtel  en  disant  qu'il  paierait  le  len- 
demain, mais  le  lendemain  ne  venait  pas. 

Vers  le  soir,  son  ancienne  voisine  le  surprit  tout  en  larmes  ;  elle 
venait  se  plaindre  de  son  oubli;  sa  jeune  maîtresse  l'avait  attendu 
deux  grandes  heures,  et  mistress  W...  le  priait  de  ne  plus  être  si 
capricieux.  Et  pour  achever  de  remplir  sa  mission,  la  blonde  fille 
de  Villers-Cotterets  remit  entre  les  mains  du  jeune  musicien  cinq 
napoléons  en  attendant  mieux  pour  les  leçons  passées  et  à  venir. 

A  son  premier  voyage  à  Meudon ,  Alfred  fut  gracieusement  ac- 
cueilli :  «  Ah  !  c'est  vous  !  »  lui  dit  Lucy  avec  un  sourire  plein  de  can- 
deur. Après  la  leçon,  mistress  W....  l'emmena  dans  le  parc  et  lui  fit 
admirer  toutes  les  coquettes  beautés  de  cette  frivole  solitude.  On  parla 
beaucoup  de  paysages  du  nord  et  du  midi;  à  propos  d'une  fontaine, 
on  alla  jusqu'à  la  mer  :  je  ne  sais  où  l'on  s'arrêta. 

Quelques  jours  après,  en  chantant  avec  gaieté  la  cavatine  de  la 
Norma,  Alfred  s'arrêta  soudain;  —  il  venait  de  voir,  à  travers  un 
fichu  de  dentelle ,  sur  le  sein  ému  de  Lucy,  un  petit  bouquet  rus- 
tique à  demi  fané,  que,  par  mégarde,  il  avait  laissé  l'avant-veille  sur 
le  piano;  — mais,  en  réfléchissant  un  peu,  il  accusa  sa  vanité.  — Je 
suis  un  fat,  pensa-t-il,  toutes  les  fleurs  ne  se  ressemblent-elles  pas? 
—  Et  il  se  remit  à  chanter,  sans  oser  toutefois  regarder  Lucy,  qui 
penchait  languissamment  son  front  rêveur. 

Mistress  W...  survint  et  baisa  les  cheveux  brunissansde  sa  fille;  et, 
comme  par  distraction ,  elle  souleva  doucement  le  bouquet  qui  trou- 
blait Alfred. 

—  Voyez,  monsieur,  quel  enfantillage,  dit-elle  en  effeuillant  une 
primevère  flétrie;  ma  fille  a.  Dieu  merci!  vingt  parures  de  reine. 
Quand  j'ai  vendu  ma  boutique  de  James-Square,  je  lui  ai  réservé  un 
magnifique  collier  de  perles.  C'était  bien  la  peine,  n'est-ce  pas? 
Voilà  ma  petite  fille  qui  se  pare  de  fleurs  fanées. 

—  Toutes  les  femmes  ont  l'amour  des  contrastes ,  murmura  Alfred 
en  tourmentant  d'une  main  tremblante  les  touches  du  clavier. 

Lucy,  muette  et  immobile,  suivait  du  regard  les  feuilles  éparpillées 
de  la  primevère,  et  respirait  avec  un  charme  infini  le  parfum  vieilli 
du  bouquet. 

—  Les  fleurs  que  j'ai  cueillies!  pensait  Alfred.  Et  comme  il  n'avait 
osé  les  regarder:  —  Pourtant  c'est  impossible!  —  Et  ne  pouvant 
étouffer  son  agitation ,  il  se  leva ,  salua  et  sortit,  dévoré  par  le  doute. 

Le  surlendemain,  comme  il  arrivait  plus  tôt  que  de  coutume,  il 
trouva  Lucy  toute  seule  au  salon.  Elle  était  pâle  et  sombre;  elle  avait 


REVUE  DE  PARIS.  IW 

le  front  voilé  de  langueur  et  de  mélancolie.  A  la  vue  d'Alfred,  elle  se 
leva  avec  une  vague  inquiétude. 

—  Vous  n'avez  pas  rencontré  Lisa ,  monsieur?  Cette  fille  est  folle: 
voilà  deux  heures  que  je  l'attends.  A^ous  me  voyez  dans  un  négligé 
impardonnable. 

—  Vous  êtes  charmante  ainsi,  murmura  involontairement  Alfred. 
Lucy  rougit,  et  le  jeune  musicien  eut  si  peur  de  l'avoir  blessée, 

qu'il  eut  un  peu  le  désir  naïf  de  rétracter  ses  paroles.  Et  comme  pour 
s'excuser  :  —  Depuis  hier,  reprit-il ,  me  voilà  presque  fou.  Je  suis 
allé  entendre  Don  Juan;  et  cette  nuit  je  n'ai  pu  dormir.  J'étais  au 
milieu  d'un  concert  fantastique;  il  me  semblait  que  les  archanges 
m'environnaient  avec  leurs  harpes  d'or;  et  de  Paris  à  Meudon  je  n'ai 
cessé  d'entendre  ces  célestes  sérénades. 

Alfred  secoua  la  tête  pour  se  délivrer  des  échos  de  Mozart;  puis , 
se  penchant  sur  le  piano,  il  s'abandonna  à  tout  son  délire  musical. 
Ce  fut  un  magnifique  délire,  qui  jeta  des  pluies  de  roses  et  de  dia- 
mans.  Lucy,  qui  d'abord  écoutait  avec  distraction ,  fut  bientôt  saisie, 
enivrée,  éblouie.  Elle  s'avança  rapidement  près  d'Alfred,  l'œil  bril- 
lant, la  bouche  émue,  la  gorge  palpitante;  et,  se  laissant  tomber  sur 
un  fauteuil ,  elle  pencha  mollement  la  tête  sur  son  épaule ,  comme 
une  femme  qui  s'évanouit. 

Alfred ,  qui  ne  la  voyait  pas  ou  peut-être  qui  faisait  semblant  de 
ne  pas  la  voir,  poursuivait  avec  passion  ses  charmantes  fantaisies. 
Enfin ,  s'étant  tourné  vers  elle ,  il  fut  effrayé  de  sa  pâleur  et  de  son 
abattement. 

—  Vous  souffrez?  dit-il  d'une  voix  tremblante. 

Elle  essaya  vainement  de  parler  et  de  sourire.  Plus  effrayé  encore, 
Alfred  ouvrit  la  fenêtre. 

—  Vous  appelez  le  ciel  à  mon  secours ,  dit  Lucy  en  respirant. 
Elle  tourna  la  tète  vers  le  parc  et  poursuivit  :  — Maman  est  bien 

lente  à  revenir. 

Alfred  embarrassé  revint  au  piano  et  se  mit  à  chanter,  sans  penser 
à  ce  qu'il  chantait,  la  romance  de  Chérubin  dans  le  Nozze  di  Figaro. 
Retombée  dans  l'extase,  Lucy  regarda  le  chanteur  d'un  œil  allangui; 
et  pour  cacher  son  trouble,  elle  détourna  encore  la  tête  et  sembla 
poursuivre  son  rêve  sous  les  vertes  et  frémissantes  arcades  du  parc. 

—  Un  beau  soleil  de  mai,  murmura  Alfred  en  finissant  de  chanter. 
Et  tout  en  disant  ces  mots  il  songeait  au  soleil  de  la  Provence,  il  son- 
geait qu'au  dernier  mois  de  mai  il  adorait  une  grande  dame  de  Mar- 
seille qu'il  avait  rencontrée  sous  une  porte  durant  une  averse.  — Que 


150  REVEE  DE  PARIS. 

VOUS  êtes  heureuse ,  poursuivit-il  d'un  air  rêveur ,  que  vous  êtes 
heureuse  d'avoir  ce  parc  charmant  pour  vos  promenades!  des  tapis 
d'herbe,  des  rideaux  de  feuillage,  un  orchestre  céleste,  voilà  tout  ce 
que  je  demande  à  Dieu  pour  l'éternité. 

—  C'est  le  seul  attrait  de  notre  solitude,  dit  Lucy  d'une  voix  étouffée 
et  pénible  ;  il  y  a  tout  au  fond  ,  en  face  de  la  petite  porte  de  sortie , 
une  sombre  allée  de  tilleuls  où  je  me  promène  souvent  le  soir...  pour 
rêver  à  l'Angleterre...  Ces  heures  de  tristesse  et  de  solitude  sont  les 
meilleures  que  j'aie  passées.  Je  regarde  les  étoiles,  j'écoute  les  feuilles, 
et  mon  ame  s'envole  avec  délices. 

—  Oh  !  oh  !  voilà  une  Anglaise  romanesque ,  pensa  Alfred.  —  Hélas  ! 
dit-il  tristement,  moi  j'ai  tout  simplement  les  rues  de  Paris  pour 
promenade,  et  ma  fenêtre  pour  solitude. 

En  parlant,  Lucy  avait  détaché  sa  main  du  fauteuil.  Tout  d'un 
coup,  par  un  mouvement  nerveux,  elle  offrit  à  Alfred  une  petite  clé 
qu'elle  venait  de  prendre  à  sa  ceinture.  Le  maître  de  musique  regarda 
d'un  œil  effaré  la  blanche  main  de  Lucy,  il  voulut  la  saisir;  mais 
ayant  aperçu  la  clé  et  devinant  que  c'était  la  clé  du  parc,  il  demeura 
indécis.  La  foudre  eût  passé  devant  lui  sans  lui  causer  une  pareille 
émotion.  Ses  lèvres  blanchissaient,  son  cœur  battait  à  se  briser. 
Cependant  Lucy  était  adorable  de  candeur,  et,  en  la  regardant,  il 
devina  que  nulle  pensée  impure  n'avait  passé  sur  la  blanche  chasteté 
de  son  front.  Cette  clé  qu'elle  offrait  sans  rougir,  c'était  la  clé  de  son 
cœur  et  non  de  sa  vertu;  elle  aimait  sans  doute,  mais  son  amour 
n'avait  pas  touché  la  terre  du  bout  des  ailes;  elle  voulait  rêver  à  deux 
dans  la  sombre  allée  où  elle  avait  tant  de  fois  rêvé  seule.  Voilà  tout. 
Les  anges  les  plus  purs  ne  l'eussent  pas  condamnée.  Alfred  voulut  enfin 
prendre  la  clé ,  mais  il  était  trop  tard  :  comme  il  avançait  une  main 
craintive,  la  clé  tomba  à  ses  pieds,  et  Lucy,  tout  abattue,  la  tête 
courbée  sous  le  repentir,  le  cœur  brisé  comme  si  la  clé  l'eût  frappé 
en  tombant,  jeta  au  musicien  pétrifié  un  triste  regard  où  il  y  avait  de 
la  colère ,  du  mépris  et  de  la  douleur.  Il  ramassa  la  clé  et  s'enfuit. 
Toute  cette  scène  s'était  passée  en  quelques  secondes ,  et  Sterne  seul 
vous  l'eût  bien  racontée. 

En  franchissant  le  seuil  du  vestibule,  Alfred  eut  le  cœur  déchiré 
par  un  cri  sinistre  de  la  pauvre  Lucy;  tout  effrayé,  tout  éperdu  et 
tout  haletant,  il  s'élança  vers  le  bois  de  Meudon  où  il  suivit  le  sentier 
le  plus  touffu,  comme  pour  se  dérober  à  tous ,  au  soleil  même.  Du- 
rant une  heure,  il  alla  devant  lui  sans  dessein  et  sans  pensée,  ou 
plutôt  égaré  par  des  desseins  et  des  pensées  sans  nombre.  Le  pre- 


REVUE  DE  PARIS.  151 

mier  passant  qui  le  rencontra  se  détourna  de  lui  en  pâlissant  et  le 
suivit  long-temps  du  regard  avec  inquiétude.  En  effet,  Alfred  avait 
l'oeil  hagard,  la  démarche  d'un  fou,  la  mine  tragique  d'un  malheureux 
qui  cherche  un  arbre  pour  se  pendre.  Le  soleil  se  coucha,  et  les  va- 
peurs flottantes  de  la  nuit  surprirent  le  musicien  sur  la  lisière  du 
bois.  Sans  qu'il  s'en  doutât,  il  avait  faim  depuis  long-temps,  et  l'in- 
stinct le  conduisit  dans  Meudon ,  au  premier  cabaret  venu,  où  il  prit 
un  repas  assez  frugal.  Quand  il  en  sortit,  la  nuit  était  obscure;  au- 
dessus  des  toits ,  la  lune  montrait  à  peine  sa  corne  d'argent  au  travers 
des  nuages  rapides.  Il  s'avança  lentement  vers  le  logis  de  mistress  W. .., 
se  détournant  à  chaque  rencontre ,  tressaillant  à  chaque  bruit.  Quand 
il  fut  dans  les  champs  qui  séparent  le  village  du  parc,  il  reprit  un 
peu  de  calme  et  de  sérénité ,  il  recueillit  les  mille  pensées  qu'il  avait 
eues  depuis  midi,  il  ressaisit  toute  sa  raison,  et  s'asseyant  au  pied 
d'un  arbre,  devant  un  champ  de  seigle  en  fleur  dont  les  épis  on- 
doyaient comme  un  fleuve,  il  voulut  réfléchir  de  toutes  ses  forces;  mais 
la  rêverie  revenait  sans  cesse.  Il  voyait  apparaître  Lucy  dans  le  vague 
de  la  nuit,  pâlie  encore  sous  les  mornes  clartés  de  la  lune;  la  triste 
amante  venait  à  lui,  la  tête  penchée,  la  main  tombante;  elle  venait 
avec  sa  nonchalance  accoutumée  lui  dire  sa  tendresse,  et  saisi  par  le 
vertige ,  il  se  jetait  à  ses  pieds  avec  adoration  plutôt  qu'avec  amour. 
Car,  à  ses  yeux,  la  blanche  Lucy  n'avait  rien  de  terrestre;  c'était  un 
ange  qui  se  trouvait  par  méprise  au  milieu  des  femmes;  il  n'avait  ja- 
mais rien  vu  d'aussi  fragile  et  d'aussi  diaphane.  —  Sa  main  ,  murmu- 
rait-il, je  la  briserais  en  la  touchant;  ses  yeux,  je  les  fermerais  à 
jamais  au  premier  baiser.  Si  ce  n'est  plus  un  ange,  ce  n'est  pas  encore 
une  femme;  c'est  un  enfant  qui  n'a  pas  attendu  l'heure  d'aimer  ;  je 
n'irai  pas  dans  le  parc,  ce  serait  une  profanation. 

Alfred  regarda  long-temps  la  petite  clé;  il  leva  la  main  pour  la 
jeter  dans  le  seigle,  mais  la  main  retomba  avec  la  clé.  — Je  divague 
un  peu,  reprit-il  avec  un  profond  soupir.  Miss  Lucy  est  tout  simple- 
ment une  jeune  fille  de  dix-sept  ans ,  qui  marche  sur  la  terre  comme 
toutes  les  autres  ;  elle  est  amoureuse  d'un  pauvre  diable  de  musicien  ; 
après  tout,  c'est  une  fantaisie  assez  commune;  elle  m'a  offert  la  clé 
d'un  parc  où  elle  se  promène ,  cela  prouve  sa  confiance  en  moi  et 
peut-être  en  elle-même.  — Alfred  se  leva,  et  avança  de  quelques  pas 
vers  le  parc.  — Jen'aimepas  miss  Lucy.. ..Etréfléchissantunpeu:  — 
Ma  foi ,  mon  cœur  n'eût  pas  dit  cela  aussi  vite  que  ma  bouche. 

Il  arriva  en  chancelant  à  la  porte  du  parc;  il  s'appuya  contre  la 
muraille,  et  regarda  le  ciel  comme  pour  interroger  Dieu  ;  le  ciel  était 


152  REVUE  DE  PARIS. 

redevenu  pur.  Il  écouta  de  toutes  ses  oreilles;  il  n'entendit  que  le 
frémissement  du  feuillage  et  le  battement  de  son  cœur.  Enfin,  las 
de  combattre,  il  mit  d'une  main  agitée  la  clé  dans  la  serrure,  et, 
après  avoir  doucement  et  lentement  ouvert  la  petite  porte,  il 
marcha  vers  l'allée  de  tilleuls  avec  des  tressaillemens  sans  nombre. 
Lucy  n'y  était  pas;  Lucy  ne  vint  pas.  Vainement  il  la  chercha  sous 
les  arbres,  dans  les  bosquets.  Après  une  demi-heure  d'attente,  une 
demi-heure  toute  pleine  d'agitations,  il  sortit  presque  joyeux  ;  il 
referma  la  porte  en  respirant,  et  jeta  la  clé  par-dessus  la  muraille, 
vers  l'allée  de  tilleuls. 

—  Ainsi,  dit-il  en  reprenant  son  insouciance  et  sa  liberté,  je  me 
délivre  de  cette  fatale  clé,  et  je  prouve  à  miss  Lucy  que  je  suis  venu. 
Maintenant  je  m'en  lave  les  mains. 

Quand  il  eut  dépassé  Meudon ,  quand  son  oppression  se  fut  dissi- 
pée, il  s'écria  avec  enthousiasme  : 

—  0  Lucy  !  que  vous  êtes  belle  ! 

Et  il  se  mit  à  regretter  de  ne  pas  l'avoir  vue  dans  l'allée  solitaire. 

—  Insensé!  et  j'ai  dit  que  je  ne  l'aimais  pas!... 

A  son  retour  à  Paris ,  Alfred  était  devenu  éperdument  épris  de 
miss  Lucy.  Il  eut  mainte  fois  le  dé^ir  de  retourner  sur  ses  pas,  de 
franchir  le  mur  du  parc,  et  de  ressaisir  la  clé.  Il  succombait  sous  la 
fatigue  et  l'émotion;  il  s'endormit  dans  un  coin  de  sa  chambre,  il 
s'endormit  sans  perdre  les  songes  caressans  de  cette  aventure  si 
romanesque  et  si  ravissante. 

Le  surlendemain,  il  était  pâle  comme  la  mort  quand  il  franchit  le 
seuil  du  logis  de  mistress  W...  La  femme  de  chambre  vint  à  lui  avec 
inquiétude. 

—  Oh!  monsieur  Alfred ,  de  grâce,  allez-vous-en  tout  de  suite,  et 
gardez-vous  bien  de  revenir.  Madame  est  furieuse;  elle  vous  accuse 
d'avoir  perdu  sa  fille;  elle  m'a  presque  chassée  ce  matin. 

Et  poursuivant  d'un  air  mystérieux  : 

—  Vous  ne  savez  pas?  cette  pauvre  miss  Lucy  est  bien  malade;  je 
la  veille  de  tout  mon  cœur...  Ah  !  monsieur,  si  vous  saviez... 

Un  battement  de  porte  fit  bondir  Lisa. 

—  Madame  !  dit-elle  avec  terreur. 

Elle  fit  signe  à  Alfred  de  partir,  et  s'envola  à  l'autre  bout  du  cor- 
ridor. Alfred  sortit,  à  demi  brisé  par  cette  secousse;  il  suivit  le  pre- 
mier chemin  venu ,  et  se  mit  à  battre  la  campagne  de  l'esprit  et  des 
pieds.  Jusqu'au  soleil  couchant  il  tourna  autour  du  parc  de  mis- 
tress W...,  comme  la  phalène  autour  d'une  lumière;  mais,  dès  les 


REVUE  DE  PARIS.  153 

premières  ombres,  il  alla  s'appuyer  contre  la  petite  porte,  et  y  de- 
mema  jusqu'au  milieu  de  la  nuit  dans  une  torpeur  profonde,  regar- 
dant par  les  interstices  de  cette  porte ,  écoutant  sans  y  rien  com- 
prendre les  rumeurs  endormantes  des  champs.  Il  passa  le  reste  de  la 
nuit  dans  une  auberge  de  Meudon ,  et  le  lendemain  il  erra  comme  la 
veille;  mais  le  lendemain  son  ame  réveillée  fut  sensible  à  tous  les 
déchiremens  de  la  douleur,  son  cœur  ranimé  s'alluma  aux  lèvres 
ardentes  de  l'amour  :  il  aimait  Lucy  comme  on  aime  sa  première 
maîtresse,  quand  elle  est  noble  et  belle,  et  même  quand  elle  n'est  ni 
noble  ni  belle,  le  premier  amour  a  tant  d'éblouissemens!  Vaine- 
ment il  essaya  de  voir  la  femme  de  chambre ,  qui  ne  sortit  pas  ce 
jour-là  ;  vainement  il  envoya  sous  les  fenêtres  de  Lucy  un  joueur  de 
vielle  qui  joua  des  airs  cliers  à  la  pauvre  malade;  la  fenêtre  s'ouvrit, 
on  jeta  quelques  sous  au  joueur,  et  encore  ce  ne  fut  pas  Lucy. 

Enfin  sept  grands  jours  se  passèrent  pour  Alfred ,  dans  tous  les 
tourmens  de  l'attente ,  dans  tout  le  martyre  de  l'amour,  dans  toutes 
les  angoisses  du  désespoir. 

Un  soir,  la  nuit  était  sombre,  le  ciel  se  voilait,  l'éclair  sillonnait 
l'horizon.  Alfred  s'avançait  lentement  vers  la| petite  porte  du  parc, 
conduit  par  l'habitude  plutôt  que  par  l'espérance,  quand  tout  à  coup 
il  fut  surpris  par  l'apparition  d'une  ombre.  Il  devina  que  c'était  Lucy, 
et  courut  à  sa  rencontre.  Elle  chancelait  et  s'appuyait  à  tous  les 
troncs  d'arbres  du  sentier;  elle  était  pâle  comme  une  mourante,  et, 
ensevelie  dans  une  grande  pelisse  de  soie,  on  eût  dit  qu'elle  sortait 
du  cercueil.  Elle  respi  avec  amertume  les  restes  desséchés  du 
bouquet  de  primevères.  A  la  vue  d'Alfred,  elle  rejeta  son  capuchon 
sur  ses  épaules  et  inclina  languissamment  la  tète.  Alfred  l'atteignit 
bientôt  et  lui  saisit  la  main  avec  tendresse;  la  blanche  main  de  Lucy 
n'opposa  aucune  résistance,  mais  sembla  insensible.  Ils  entrèrent 
silencieusement  dans  le  parc;  arrivée  sous  les  tilleuls,  Lucy  s'arrêta 
soudain ,  plus  affaiblie  et  plus  chancelante. 

—  Mon  Dieu!  qu'avez-vous  donc?  dit  Alfred  avec  effroi. 

—  Vous  m'avez  tuée  !  murmura-t-elle  d'une  voix  éteinte. 
Et  sa  mai[i  s'échappa  de  celle  d'Alfred. 

—  Hélas!  je  le  sens  bien ,  je  ne  suis  déjà  plus  que  l'ombre  de  moi- 
même. 

Elle  soupira  et  poursuivit  en  souriant  : 

—  Comme  dit  le  poète  anglais,  la  mort  a  soufflé  sur  moi,  je  la 
respire  partout ,  jusque  dai-s  ce  bouquet  que  j'ai  fané  sous  mes  lèvres. 


loi  REVUE  DE  PARIS. 

Toute  défaillante,  Lucy  se  laissa  tomber  sur  un  banc  de  pierre. 
Tout  éperdu,  Alfred  tomba  agenouillé  devant  elle. 

—  Mourir!  dit-il  d'une  voix  sombre;  mourir!  pourquoi,  mon  Dieu? 
— Pourquoi  !...  La  clé  que  vous  avez  laissée  tomber  m'a  frappée  au 

cœur...  On  ne  guérit  pas  de  ces  blessures-là... 
Et ,  après  un  silence  : 

—  Aujourd'hui ,  pour  la  dernière  fois,  je  suis  venue  sous  ces  tilleuls 
bien  aimés,  peut-être  dans  l'espérance  de  vous  y  voir...  l'amour  m'a 
conduite  par  la  main,  car  je  vous  l'ai  trop  dit,  monsieur,  je  vous 
aime...  Mon  Dieu!  suis-je  donc  coupable  d'aimer?  Est-ce  pour  haïr 
que  vous  m'avez  donné  une  ame  ?  N'envoyez-vous  pas  la  rosée  à  toutes 
vos  fleurs?  Suis-je  donc  une  fleur  maudite?  —  Oui ,  monsieur,  je  vous 
ai  trop  dévoilé  mon  cœur;  mais  tout  ce  qui  passe  dans  mon  cœur 
passe  aussi  sur  mes  lèvres;  et  puis,  pourquoi  vous  cacher  ce  que 
j'avais  avoué  à  Dieu  :  ce  n'était  pas  là  un  bien  grand  péché... 

Elle  sourit  encore  et  reprit  avec  mélancolie  :  — Et  pourtant  c'a  été 
pour  moi  un  péché  mortel...  car  j'en  mourrai ,  je  le  sens  bien.  J'étais 
une  pauvre  fille  toute  chancelante  au  milieu  du  monde ,  l'amour  de- 
vait me  relever  ou  m'abattrc,  et  c'est  fini...  Quand  la  vigne  ne  peut 
atteindre  à  l'ormeau,  elle  tombe...  Ah!  si  vous  aviez  tendu  la  main  ! 

Alfred,  accablé,  pressait  tendrement  la  main  de  Lucy  sous  ses 
lèvres  émues. 

—  Je  perds  la  tête ,  reprit-elle  en  s'agitant  un  peu  ;  mon  Dieu , 
pardonnez-moi  mon  aveuglement;  puisque  vous  m'avez  punie,  vous 
m'avez  pardonné. 

—  Hélas!  dit  tristement  Alfred,  c'est  à  moi  de  demander  pardon. 
Lucy  le  regarda  d'un  œil  éteint;  bientôt  elle  sembla  sortir  d'un 

rêve;  et  plus  abattue  encore,  elle  murmura  avec  une  voix  glaciale  : 

—  Pourquoi  donc  êtes-vous  venu ,  puisque  vous  ne  m'aimez  pas? 
Alfred  la  contempla  avec  une  adoration  religieuse  : 

—  Mais ,  je  vous  aime  de  toute  mon  ame! 

—  Vous  m'aimez!  dit  Lucy  en  s'animant;  n'est-ce  pas  un  men- 
songe? De  grâce,  dites-moi  toute  la  vérité.  Vous  m'aimez,  et  vous 
me  laissez  mourir  en  silence!  Mais,  votre  amour  m'eût  sauvée! 
Déjà  je  me  sens  revivre,  mon  pauvre  cœur  tressaille  d'espérance. 
Vous  m'aimez!  Oh  !  si  vous  saviez  comme  cela  me  rend  heureuse! 

Lucy  laissa  tomber  sa  tête  sur  le  sein  d'Alfred. 

—  0  Lucy  !  je  me  croyais  indigne  de  vous  aimer;  mais  je  sens  que 
l'amour  élève  les  plus  petits  jusqu'au  ciel. 


REVUE  DE  PARIS.  1S3 

—  Oh!  oui,  s'écria Lucy  qui  s'égarait. 

Et  durant  plus  d'une  minute ,  ils  restèrent  chastement  appuyés 
l'un  sur  l'autre;  immobiles  et  silencieux,  comme  s'ils  eussent 
craint  de  chasser  leur  rêve,  de  voir  s'évanouir  leur  enchantement. 

La  brise  secouait  autour  d'eux  toutes  les  ivresses  du  soir;  la  lune 
s'était  amoureusement  voilée;  les  branches  frémissaient  de  toutes 
leurs  feuilles. 

Mais  cet  instant  de  pures  délices  passa  rapide  comme  l'éclair, 
comme  le  son  de  la  cloche,  comme  le  parfum  de  la  pervenche. 
Alfred  ayant  parlé  de  la  joie  des  anges  que  Dieu  leur  préparait,  le 
charme  se  dissipa  soudainement  pour  Lucy  ;  car  elle  se  souvint  qu'elfe 
allait  mourir. 

Elle  se  détacha  lentement  des  bras  d'Alfred,  et  dit  avec  amertume  : 
—  De  la  joie  !  je  vais  en  chercher  ailleurs. 

Et  elle  contempla  le  ciel,  et,  aux  rayons  de  la  lune,  Alfred  vit 
deux  larmes  déborder  ses  beaux  yeux;  la  première  tomba  brûlante 
sur  sa  main  ,  l'autre  arrosa  la  joue  de  Lucy.  Exalté  par  la  poésie  de 
sa  douleur,  il  sécha  rapidement  cette  larme  sous  ses  lèvres  ardentes. 
Ce  baiser  fut  léger  comme  le  frôlement  d'ailes  d'un  oiseau  ;  l'ame 
d'Alfred,  plutôt  que  ses  lèvres,  avait  passé  sur  la  joue  de  Lucy,  Elle 
fut  à  peine  émue  par  ce  chaste  baiser,  et,  secouant  la  tète  avec  une 
tristesse  inexprimable  ,  elle  murmura  :  — Il  est  trop  tard. 

A  cet  instant,  la  voix  de  mistress  W...  retentit  sous  les  tilleuls. 

—  C'est  maman  qui  m'appelle,  dit  Lucy. 

Alfred  lui  ressaisit  la  main  en  murmurant  :  — A  demain. 

Lucy  appuya  encore  son  front  sur  le  sein  d'Alfred,  et,  avec  un 
soupir  :  —  Adieu ,  répondit-elle. 

Et  elle  s'éloigna  lentement,  comme  une  amante  qui  fuit  à  jamais 
le  lieu  du  rendez-vous.  Alfred  la  suivit  d'un  regard  désolé;  il  la  perdit 
de  vue  sous  une  charmille,  il  la  revit  sur  le  perron ,  puis  elle  disparut 
encore  :  entre  eux,  tout  était  fini. 

Il  sortit  du  parc  en  pleurant.  La  nuit  s'avançait  quand  il  revint  à 
Paris.  Il  eut  à  peine  une  heure  de  sommeil ,  car,  aux  premières  blan- 
cheurs de  l'aube ,  il  fut  réveillé  par  un  de  ces  rêves  terribles  que  Dieu 
nous  envoie  dans  toutes  les  secousses  de  notre  vie.  Il  avait  retrouvé 
Lucy  dans  un  sépulcre,  et,  détournant  les  plis  du  linceul,  il  avait  vu 
une  clé  ardente  qui  dévorait  le  cœur  de  la  pauvre  enfant. 

Dès  le  soleil  levant,  il  se  remit  en  route  pour  Meudon  en  suivaiit 
le  cours  de  la  Seine  :  il  se  décidait  à  braver  tous  les  obstacles  pour 
jevoir  Lucy.  Au-dessus  de  Grenelle ,  une  troupe  de  corbeaux  lui  jeta 


156  REVUE  DE  PARIS. 

au  cœur  de  sinistres  croassemens  ;  il  était  depuis  long-temps  aguerri 
contre  les  augures;  cependant  ces  croassemens  qui  ranimaient  son 
mauvais  rêve  firent  évanouir  sa  dernière  espérance  : — Je  ne  la  verrai 
plus,  dit-il  en  levant  les  yeux  au  ciel. 

Vers  huit  heures  du  matin,  il  arriva  chez  mistress  W...  avec  cette 
morne  fierté  que  donne  la  douleur;  il  était  pâle,  il  était  sombre,  il 
avait  les  lèvres  blanches  et  les  yeux  égarés.  Trouvant  les  portes 
ouvertes,  il  pénétra  dans  les  premières  salles  en  murmurant  tout  bas 
le  nom  adoré  de  son  amante.  La  maison  semblait  déserte;  partout 
un  silence  de  mort.  En  passant  sous  la  chambre  de  Lucy,  il  entendit 
un  sanglot;  il  s'élança  sur  l'escalier,  et  dès  qu'il  fut  à  la  porte  de 
cette  chambre,  il  revit  Lucy;  —  mais  Lucy  était  morte. 

Mistress  W... ,  qui ,  malgré  les  prières  d'un  vieux  médecin ,  voulait 
épuiser  ses  larmes  au  lit  funèbre  de  sa  fille ,  accourut  vers  Alfred  en 
gémissant,  se  jeta  dans  ses  bras  avec  égarement,  et  laissant  éclater 
tout  son  désespoir,  lui  dit  d'une  voix  brisée  :  — Elle  vient  de  mourir, 
ma  pauvre  Lucy...  ma  seule  enfant...  Cette  nuit ,  elle  m'a  tout  con- 
fié :  vous  l'avez  tuée,  monsieur...,  vous  l'avez  tuée,  et  pourtant  je 
vous  remercie...  Vous  remercier! 

Mistress  W...  recula  par  un  mouvement  nerveux,  saisit  dans  sa 
poche  la  petite  clé  du  parc  qu'elle-même  avait  ramassée  dans  l'allée 
de  tilleuls,  et,  la  jetant  aux  pieds  d'Alfred,  avec  le  délire  de  la  dou- 
leur, elle  poursuivit  ainsi  :  — Maintenant  qu'elle  est  morte ,  allez-y , 
vous  trouverez  sa  tombe  ! 

ARSÉiNE  HOUSSAYE. 


LE  PIANO. 


OIXïQ^IÈKB    AP.TICIjE  (•). 


L'orgue,  le  clavecin,  le  piano,  ont  exercé  une  bien  grande  in- 
lluence  sur  la  musique;  la  découverte  de  ces  instrumens  a  fait  trouver 
des  choses  plus  importantes  et  plus  précieuses.  C'est  à  l'orgue  que 
nous  devons  la  science  de  l'harmonie.  C'est  sur  ce  clavier,  qui  mettait 
à  la  disposition  d'un  seul  exécutant  toutes  les  richesses  musicales, 
que  l'homme  a  cherché  pour  la  première  fois  à  s'emparer  de  ces  tré- 
sors. Deux  flûtistes,  deux  violonistes,  n'auraient  jamais  pu  s'unir 
d'intention  pour  faire  des  découvertes  en  harmonie,  trouver  des  ac- 
cords ,  les  enchaîner  pour  en  former  des  suites ,  et  composer  peu  à 
peu  un  système  régulier.  La  nature  de  leurs  instrumens  s'y  opposait; 
les  accords  eussent  été  incomplets,  mal  construits,  ils  auraient  sou- 
vent présenté  des  successions  vicieuses.  Si  vous  admettez  qu'un  troi- 
sième aventurier  musical  se  fût  joint  aux  premiers,  les  chances  de- 
venaient alors  plus  nombreuses;  elles  augmentaient  ainsi  la  difflculté. 

L'organiste ,  placé  devant  son  clavier,  s'est  bientôt  fatigué  de  la 
monotonie  des  unissons  et  des  octaves;  il  a  fait  sonner  quelques 
tierces  dont  le  résultat  a  surpris,  charmé  son  oreille;  la  note  fonda- 
mentale, la  note  de  basse,  est  venue  compléter  l'accord.  Ces  premiers 
succès  obtenus,  on  marcha  vers  le  but  avec  des  données  certaines, 
et  la  science  des  accords ,  ignorée  des  anciens,  fut  trouvée. 

(!)  Voir  Icï  livraisons  des  3  et  17  mars,  Ou  21  avril  et  du  5  mai. 


158  REVUE   DE   PARIS. 

Beaucoup  de  personnes  prétendent  que  les  Grecs  ont  connu  l'har- 
monie; elles  se  fondent  sur  certains  écrivains,  qui  affirment  que  les 
musiciens  touchaient  plusieurs  cordes  à  la  fois,  et  qu'ils  formaient, 
par  conséquent ,  des  accords.  Ces  accords  n'étaient  que  des  unissons 
et  des  octaves.  Elles  disent  encore  qu'il  est  impossible  que  les  an- 
ciens, qui  se  sont  élevés  à  une  si  grande  supériorité  dans  la  poésie, 
la  sculpture,  l'architecture,  la  peinture,  se  soient  contentés  des  essais 
informes  de  leurs  musiciens;  que  les  documens  venus  jusqu'à  nous 
sur  ce  sujet  sont  faux  ou  insuffisans;  et  que  les  Grecs  devaient  être 
excellens  musiciens,  comme  ils  étaient  poètes,  sculpteurs  excellens, 
puisque  leur  musique  produisait  des  effets  aussi  merveilleux  que 
leurs  vers  et  leurs  monumens  dans  les  arts  du  dessin.  Concedo  conse- 
quentiani,  j'accorde  la  conséquence  :  je  crois  aux  miracles  opérés  par 
la  musique  grecque;  mais  cela  ne  prouve  pas  qu'elle  fût  bonne;  on 
sait  d'ailleurs  que  la  poésie  était  pour  une  grande  part  dans  ces 
effets. 

Qu'importent  les  moyens,  si  l'on  parvient  à  plaire  et  à  séduire? 
En  est-il  de  faibles  sur  une  ame  toul-à-fait  neuve  aux  combinaisons 
des  sons?  Faisons  une  juste  compensation  de  ce  que  l'art  a  gagné  et 
de  ce  que  sa  perfection  nous  a  fait  perdre  en  sensibilité,  en  accoutu- 
mant nos  organes  aux  résultats  que  produit  l'union  de  toutes  les 
puissances  de  l'harmonie ,  et  nous  pourrons  conclure  que  les  effets 
de  la  musique  ont  été  les  mêmes  à  toutes  les  époques.  Ronsard ,  Des- 
portes, Benserade,  Chapelain,  ont  joui,  dans  leur  temps,  d'une  plus 
grande  célébrité,  ils  ont  obtenu  de  plus  belles  récompenses  que  Ra- 
cine et  Jean-Baptiste  Rousseau  dans  le  leur.  Homère ,  Virgile ,  Ho- 
race ,  Boileau,  Saint-Évremont,  M'"*'  de  Sévigné,  Voltaire,  Dorât, 
Delille,  Millevoye,  don  Tomaso  de  Yriarte,  M'"''  de  Staël,  et  la  troupe 
nombreuse  des  faiseurs  de  sonnets ,  ont  exalté  les  compositeurs  et  les 
virtuoses  fameux  de  leur  époque  :  le  héros  de  leurs  vers  ou  de  leur 
prose  était  toujours  un  Orphée,  un  Apollon,  un  enchanteur  qui  aurait 
fait  danser  les  lions  et  les  ours,  les  montagnes  et  les  collines. 

«  Vous  trouverez  des  personnes  qui  osent  bien  vous  demander  si  la 
musique  des  anciens  était  meilleure  que  la  nôtre!  Ah!  frère  André! 
qu'il  est  des  hommes  malheureusement  nés  !  pour  eux  la  magnificence 
du  déchant  (  l'harmonie)  n'existe  pas.  Pour  eux  n'existent  pas  les  mé- 
lodieuses compositions  d'Adam  de  Le  Halle  et  de  Guillaume  de  Ma- 
cheau,  qu'on  entendra  encore  avec  transport  dans  mille  ans  d'ici; 
car  nos  plus  fameux  chantres  ne  cessent  de  vous  dire  qu'il  en  sera  de 
la  musique  actuelle  comme  du  vin  qu'ils  boivent  :  Plus  elle  vieillira , 


REVUE   DE  PARIS.  159 

plus  on  la  trouvera  bonne,  »  Histoire  des  Français  des  divers  états, 
par  A.- A.  iVonfcil. 

Laissons  Phémius  et  Terpandre,  Misènc  et  Tigellius,  Albert  et 
Claudin  ,  Lambert  et  LuUi,  rapprochons-nous  de  notre  siècle,  et  ne 
cherchons  des  preuves  que  dans  les  œuvres  de  Rameau.  Croyez- 
vous  qu'un  opéra  de  ce  maître,  bien  qu'il  renfermât  quelques  mor- 
ceaux dignes  d'inspirer  de  l'intérêt  aux  artistes,  croyez-vous  qu'un 
opéra  de  Rameau,  exécuté  maintenant  à  l'Académie  royale  de  Mu- 
sique par  les  Jéliotte ,  les  Chassé ,  les  Lemaure ,  les  Fel ,  ne  ferait  pas 
fuir  tous  les  assistans? 

Voici  pourtant  ce  que  dit  un  poète  du  xviir  siècle  au  sujet  de  l'au- 
teur de  Castor  et  PoUux. 

En  secret  indigné  que  la  scène  avilie 

Se  fût  prostituée  aux  boutYons  d'Italie; 

Que  le  Français ,  trompé  par  un  charme  nouveau , 

Eût  pour  de  vains  fredons  abandonné  Rameau. 

Apollon ,  qui  n'était  plus  alors  que  le  dieu  de  la  musique  française, 
et  qui  dédaignait  sans  doute  les  hommages  de  Jomelli  et  de  Pergo- 
lèse,  ne  trouva  point  d'autre  moyen  d'épurer  notre  Opéra  qu'en  le 
passant  au  creuset.  Il  y  mit  le  feu  et  le  brûla  de  ses  propres  mains 
en  1763.  0  fiction  poétique!  où  tes  licences  pourront-elles  s'arrêter? 
Il  ne  faut  pas  s'étonner  si  les  pompiers  s'efforcèrent  en  vain  d'éteindre 
un  incendie  que  Vulcain  lui-même  alimentait  afin  de  servir  le  cour- 
roux légitime  de  l'amant  de  Daphné. 

Euterpe  cependant,  pour  nous  dicter  des  lois, 
Trouve  un  asile  heureux  dans  le  palais  des  rois. 
Rameau,  le  sceptre  en  main,  éclipse  Pergolèse; 
Le  goût  a  reparu ,  le  dieu  du  jour  s'apaise , 
Et  son  ressentiment  subsisterait  encor. 
Si  la  scène  à  nos  yeux  n'eût  remontré  Castor. 

Le  directeur  de  l'Opéra  fut  très  bien  avisé  de  redonner  Castor  H 
Pollux.  Sans  cette  adroite  restauration ,  Phébus  n'aurait  pas  manqué 
d'incendier  encore  le  château  des  Tuileries  où  notre  premier  spec- 
tacle IjTique  s'était  réfugié  en  attendant  qu'on  lui  rebâtit  la  salle  du 
Palais-Royal. 

Après  avoir  lu  ces  vers  et  mille  autres  que  je  ne  puis  citer  ici ,  je 
pense  que  les  prodiges  de  la  musique  grecque  ne  doivent  plus  étonner 
personne.  Si  Dorât  vivait  de  nos  jours,  il  est  probable  qu'il  ne  serait 
pas  rossiniste. 


160  REVUE  DE  PARIS. 

Les  Grecs  ont  pu  être  de  très  pauvres  musiciens  sans  que  le  goût 
délicat  de  cette  nation  ait  jamais  réclamé  contre  le  peu  de  talent 
d'Antigénide  et  de  ïimothée.  On  n'avait  rien  entendu  de  meilleur, 
et  la  nature  ne  fournissant  pas  d'objet  de  comparaison,  on  a  tou- 
jours cru  toucher  aux  bornes  extrêmes  de  l'art.  Pour  la  peinture  et 
la  sculpture ,  c'était  bien  différent ,  puisque  le  savetier  osa  critiquer 
avec  raison  la  chaussure  des  personnages  d'un  tableau.  Il  n'y  a  pas 
de  doute  que  Phryné,  Rhodope,  Aspasie,  n'eussent  accablé  de  leur 
colère  l'artiste  qui  les  eût  représentées  sous  les  traits  d'une  guenon. 

Le  piano  est  un  orgue  en  abrégé  ;  son  clavier  fait  résonner  des 
cordes  ;  il  attaque  et  met  en  jeu  une  harpe  métallique ,  couchée  et 
fixée  sur  la  table  d'harmonie  du  piano. 

Tout  instrument  à  cordes  fixes ,  c'est-à-dire  à  cordes  ne  donnant 
<îhacune  qu'un  seul  son ,  à  cordes  que  le  doigt  de  l'exécutant  ou 
quelque  mécanisme  ne  vient  pas  raccourcir  en  les  pressant,  comme 
on  le  fait  pour  le  violon ,  la  guitare ,  la  vièle  ;  tout  instrument  à  cordes 
fixes  doit  avoir  nécessairement  la  forme  d'un  triangle,  d'une  faux. 
La  corde  la  plus  grave  marque  le  plus  grand  côté  de  ce  triangle ,  la 
hampe ,  le  manche  de  la  faux  ;  la  corde  qui  donne  le  son  le  plus  aigu 
figure  au  côté,  à  l'angle  opposé.  La  harpe  ,  le  tympanon  ,  le  psalté- 
rion ,  sont  construits  de  manière  à  montrer  à  l'œil  ce  triangle ,  que 
l'on  retrouve  dans  le  clavecin  et  le  piano  à  queue.  Le  piano  deviendra 
carré,  demi-circulaire,  ovale,  hexagone,  selon  le  caprice  du  facteur; 
ces  formes  extérieures  ne  changent  rien  à  la  constitution  de  l'instru- 
ment. Ouvrez  ces  pianos,  et  le  triangle,  encadré,  déguisé  d'une 
manière  plus  ou  moins  adroite,  va  reparaître  à  vos  yeux  trompés 
d'abord  par  l'artifice  du  constructeur. 

Le  mot  harpe  vient  du  grec  arpé,  faux ,  attendu  que  la  harpe 
antique ,  privée  de  la  colonne,  ressemblait  parfaitement  à  une  faux, 
.î'ai  trouvé  cette  étymologie ,  c'est  mon  bien ,  et  je  saisis  ma  faux 
pour  saper,  couper,  tondre,  faucher,  raser  toutes  les  suppositions 
faites  avant  moi  sur  ce  sujet.  Je  les  rapporterai  cependant.  On  doit 
compter  ses  ennemis  le  lendemain  de  leur  défaite,  c'est  ainsi  que 
procédait  le  troubadour  Roland. 

Papias  et  Ducange  croient  que  le  nom  de  harpe  fut  donné  à  cet 
instrument  parce  que  l'on  prétendait  qu'il  avait  été  inventé  chez  les 
Arpis,  peuple  d'Italie.  J'aimerais  mieux  les  harpies,  cela  serait  plus 
rationnel.  Ménage  fait  dériver  ce  mot  du  latin  harpa,  ce  qui  n'est  pas 
bien  malin  pour  un  érudit  de  sa  force.  D'autres  pensent  que  ce  mot 
est  anglo-saxon,  puisque  on  lit  dans  la  Vie  de  saint  DunstaHj  cha- 


REVUE  DE  PARIS.  i61 

pitre  II  :  Sionpsit  sccum  ex  more  citharam  suam,  quampatcnia  lingna 
harpam  vocamus. 

Arpé,  faux,  croc.  Si  les  Grecs  ont  ainsi  désigné  la  harpe,  Molière 
a  pris  à  la  même  source  le  nom  de  son  avare ,  Harpagon.  Ts'ous  avons 
beaucoup  d'instrumens  dont  les  noms  pittoresques  ont  de  l'analogie, 
du  moins  pour  leur  étymologie,  avec  celui  de  la  harpe.  Les  Grecs  et 
les  Romains  jouaient  de  la  tortue ,  chclis,  testudo,  espèce  de  lyre.  iN'os 
anciens  symphonistes  jouaient  du  cervelas  (sorte  de  hautbois]  ;  nous 
jouons  maintenant  de  la  corne,  du  serpent,  du  triangle,  du  chapeau, 
du  pavillon ,  des  châtaignes.  Les  Allemands  et  les  Italiens  jouent  des 
assiettes  ;  les  Provençaux  ,  des  couvre-plats ,  cabucelles;  les  Italiens 
jouent  du  fagot.  Les  cymbales  sont  de  véritables  assiettes,  teller, 
piatti.  La  ressemblance  parfaite  que  les  divers  corps  du  basson,  sé- 
parés ou  réunis,  ont  avec  un  faisceau  de  cotterets,  ont  fait  donner  au 
basson  le  nom  italien  defagoffo. 

Le  cor,  les  castagnettes,  le  chapeau  chinois  doivent  leurs  noms  à  la 
figure  qu'ils  représentent.  Bien  plus,  l'ophicléide,  qui  a  remplacé  le 
serpent,  sans  conserver  la  forme  de  la  couleuvre,  en  a  gardé  le  nom 
grec,  ophis. 

«  Que  dites-vous  de  ce  reptile  que  l'art  a  su  rendre  harmonieuse- 
ment sonore?  »  disais-je  en  entendant  une  messe.  Le  mot  fut  trouvé 
fort  heureux  par  quelques  romantiques  aussi  dévots  que  moi. 

La  corde  pincée  par  le  sautereail  du  clavecin  que  l'on  armait  d'un 
bec  de  plume ,  de  métal  ou  de  cuir ,  donnait  des  sons  uniformes . 
tandis  que  le  marteau  du  piano  est  aux  ordres  de  celui  qui  sait  le 
gouverner.  Le  son  acquiert  plus  ou  moins  d'intensité,  selon  que  la 
corde  est  frappée  avec  plus  ou  moins  de  vigueur.  Cette  faculté  du 
marteau  fit  préférer  le  piano  au  clavicorde ,  à  l'épinette ,  au  clavecin. 
Le  nouvel  instrument  donnant  des  moyens  d'expression  jusqu'alors 
inconnus  dans  les  instrumens  à  cordes  et  à  clavier,  et  modifiant  se> 
sons  du /j/fl;jo  au  forte  par  degrés  imperceptibles,  reçut  d'abord  le 
nom  de  piano-forie ,  ou  forte-piano,  comme  exprimant  les  deux  qua- 
lités qui  le  distinguaient.  Les  noms  qui  se  présentent  souvent  dans 
la  conversation  perdent  bientôt  une  partie  de  leurs  syllabes ,  on  les 
abrège  pour  donner  au  discours  plus  de  vivacité.  Plusieurs  abrévia- 
teurs  se  servirent  du  mot/o;-/e  pour  désigner  le  nouvel  instrument  : 
le  plus  grand  nombre  choisit  l'autre  moitié  du  mot  primitif  :  leur 
choix  a  prévalu ,  maintenant  on  se  sert  généralement  du  nom  de 
piano. 

Lorsqu'un  motaété  adopté  par  une  nation  entière,  lorsqu'il  figure 

TOME  y.     MAI.  I  - 


162  REVUE   I)E   PARIS. 

dans  les  dictionnaires,  les  livres  d'art  et  les  écrits  les  plus  frivoles,  il 
est  inutile  de  courir  après  ce  vocable  pour  l'arrêter  dans  sa  carrière. 
L'usage  l'a  consacré,  l'usage  ne  veut  jamais  avoir  tort.  Il  vous  est 
facile  de  changer  le  nom  d'une  rue  en  mettant  un  nouvel  écriteau  sur 
les  maisons  qui  figurent  à  tous  ses  coins.  Aous  ne  pouvons  avoir  re- 
cours au  même  expédient  pour  rendre  au  piano  le  véritable  nom 
qu'il  devrait  porter,  le  nom  qu'il  n'aurait  jamais  dû  quitter.  L'usage 
est  d'une  telle  puissance  que,  malgré  les  écriteaux  les  mieux  gravés, 
les  plus  élégamment  estampés,  la  rue  de  Lille  sera  toujours  la  rue  de 
Bourbon  pour  une  infinité  de  Parisiens  :  voyez  plutôt  les  cartes  de 
visite  des  habitans  de  cette  noble  rue. 

L'usage,  l'impérieux  usage,  m'oblige,  me  force  de  me  servir  du 
mot  jnnno  pour  désigner  l'instrument  dont  j'écris  l'histoire;  mais 
tout  en  employant  ce  mot  généralement  adopté  en  France ,  je  ne  le 
renie  pas  moins,  je  le  proscris  hautement,  ainsi  que  piano-forte, 
Jorte-inano,  forte,  comme  étant  dénués  de  précision,  comme  ne 
présentant  à  la  pensée  rien  qui  soit  particulièrement  affecté  à  l'in- 
strument. La  flûte,  la  contre-basse,  le  trombone,  le  violon,  les  tim- 
bales, sont  des  pianos,  des  forté-pianos ,  tout  aussi  bien  que  l'instru- 
ment à  marteaux  qui  a  succédé  au  clavecin.  Comme  lui  ils  ont  la 
faculté  de  rendre  une  mélodie ,  de  frapper  des  notes ,  des  accords 
avec  vigueur,  ou  de  les  exhaler  avec  tendresse ,  de  les  caresser  avec 
une  douceur  extrême. 

Ce  qui  caractérise  l'instrument  dont  je  vous  entretiens,  c'est  le 
clavier.  L'ancien  nom  de  claveein,  instrument  à  clavier,  était  excel- 
lent; pourquoi  l'avoir  abandonné,  quand  nous  le  possédions?  Qu'im- 
porte que  ce  clavier  mette  en  jeu  des  becs  de  plume  ou  des  mar- 
teaux, c'est  toujours  un  clavier.  Ah!  si  vous  aviez  appelé  l'instru- 
ment/;/?«?? //;/,  quand  il  était  garni  de  plumes;  quiroga,  lorsque  des 
becs  de  cuir  le  faisaient  sonner,  je  vous  accorderais  toute  licence 
pour  changer  une  désignation  devenue  insignifiante.  Les  Italiens, 
les  Allemands,  les  Anglais ,  ont  adopté  comme  nous  le  nouvel  instru- 
ment, mais  ils  se  sont  bien  gardés  de  changer  son  nom.  Ses  moyens 
(l'attaquer  la  corde  ne  sont  plus  les  mômes ,  il  est  vrai ,  mais  le  cla- 
vier est  resté;  le  clavier  le  distingue,  le  caractérise  parmi  les  ma- 
chines sonores  que  les  musiciens  mettent  en  jeu.  Nos  voisins  ont  très 
bien  fait  de  conserver  les  anciens  mots  de  clavicernhalo,  Idavicor- 
(UiwK  clavicord.  Ces  désignalions  parlent  clairement  à  l'esprit;  le 
mot  de  piano  ne  lui  dit  absolument  rien. 

Si  les  chambres  ont  un  jour  le  loisir  de  s'occuper  de  cette  impor- 


REVUE  DE   PAUIS.  163 

tante  affaire,  je  leur  adresserai  une  pétition  dont  l'objet  sera  de  ré- 
tablir l'usage  du  mot  clavecin.  Elles  ont  bien  prescrit  par  une  loi  que 
les  livres  tournois,  les  sous  et  les  liards  prendraient  les  noms  de 
franc,  de  décime,  de  centime.  Ma  pétition  ne  sera  pas  la  plus  im- 
pertinente de  celles  qu'on  lit  à  la  tribune,  et  je  puis  en  espérer  le 
succès  si  le  corps  législatif  a  le  bon  esprit  de  ne  pas  la  renvoyer  à 
l'Académie. 

Si  le  piano  ne  peut  se  montrer  avec  avantage  au  milieu  d'une  foule 
d'instrumens  et  dans  une  vaste  enceinte,  il  prend  bien  sa  revanche 
dans  les  salons.  Il  y  forme  seul  un  petit  orchestre,  soit  qu'une  main 
brillante  et  légère  exécute  les  œuvres  de  Beethoven,  de  Hummel, 
de  Cramer,  d'Onslow,  ou  qu'un  habile  accompagnateur  soutienne  la 
mélodie  des  voix;  soit  qu'un  virtuose  de  bonne  volonté  se  dévoue  à 
jouer  des  quadrilles,  des  valses,  des  galops,  pour  inviter  à  la  danse 
une  foule  d'amateurs.  Si  le  violon  est  le  souverain  des  concerts,  le 
piano  est  le  trésor  de  l'harmoniste,  du  chanteur,  la  ressource  pré- 
cieuse des  bals  improvisés.  A  la  ville,  à  la  campagne  surtout,  que  de 
soirées  dérobées  à  l'ennui  pour  être  embellies  par  les  charmes  de  la 
musique!  On  chercherait  vainement  à  réunir  un  quatuor  d'instru- 
mens à  archet,  le  piano  est  là;  c'est  le  point  de  ralliement.  Deux  ou 
trois  voix  exercées,  une  partition  de  Gluck  ou  de  Cimarosa,  de  Mo- 
zart, de  Weber  ou  de  Rossini,  voilà  tout  de  suite  un  concert  déli- 
cieux. 

Les  jeux  brillans  et  variés  de  cet  instrument,  les  licences  que  la 
main  droite  a  pu  se  permettre  à  la  faveur  des  groupes  harmonieux 
exécutés  par  la  main  gauche ,  se  sont  introduits  peu  à  peu  dans  l'or- 
chestre dont  ils  ont  augmenté  la  puissance.  Les  appoggiatures  ou 
retards  d'un  quart ,  d'une  demi-mesure  ,  les  notes  de  passage  que  l'on 
fait  arriver  bon  gré  mal  gré  sur  des  harpéges  de  violoncelle,  en  ayant 
soin  de  les  accompagner  de  leur  tierce;  ces  accords ,  tenus  dans  leur 
plénitude  ou  battus  par  les  seconds  violons  et  les  violes ,  les  cors  et 
les  bassons ,  tandis  que  le  premier  violon  exécute  des  traits  dont  la 
plupart  des  notes  frappent  à  faux  sur  le  groupe  harmonieux  de 
l'accompagnement,  auraient  fait  reculer  d'horreur  les  Lulli,  les 
Handel,  les  Scarlatti,  les  Bach,  les  Durante.  Ces  jeux  nouveaux, 
adoptés  pour  l'orchestre,  ces  traits  en  crescendo  qui  partent  du  mi- 
lieu du  diapason  pour  arriver  jusqu'aux  sons  les  plus  aigus,  nous 
viennent  du  piano.  L'oreille  s'est  accoutumée  à  beaucoup  de  résul- 
tats qui  d'abord  lui  semblaient  durs,  et  qu'un  œil  exercé  ne  pouvait 
regarder  sur  la  partition  sans  éprouver  une  sensation  désagréable.  La 

12. 


164^  REVUE  DE  PARIS, 

force  du  son  générateur  placé  au  grave  couvre  toutes  ces  irrégularités; 
la  puissance  d'une  harmonie  bien  assise  entraîne  tout.  Les  jeux  du 
piano  ont  poussé  les  violons  hors  des  bornes  qui  semblaient  leur  être 
assignées  dans  l'orchestre.  Si  l'on  ajoute  encore  une  octave  au  cla- 
vier, les  violonistes  demanderont  une  cinquième  corde  pour  s'élancer 
au  troisième  ciel ,  et  suivre  encore  l'audacieux  instrument  qui  leur 
sert  de  régulateur. 

Le  piano  a  rendu  de  grands  services  à  la  musique  ;  mais  il  a  porté 
un  préjudice  notable  à  plusieurs  parties  de  cet  art.  Le  piano  est  trop 
généralement  cultivé  :  on  délaisse  le  violon,  le  violoncelle.  Le  qua- 
tuor, le  quintette  d'instrumens  à  cordes,  genre  de  musique  du  plus 
grand  intérêt ,  compositions  d'une  admirable  clarté,  dans  lesquelles 
toutes  les  parties  sont  disposées  avec  une  égalité  parfaite  de  force  et 
de  pondération  ;  le  quatuor,  le  quintette  que  Haydn ,  Mozart,  Bocche- 
rini ,  Pleyel,  Beethoven ,  Fesca ,  Onslow,  Krommer,  L.  Aimon ,  Sporh 
ont  illustré ,  disparaît  peu  à  peu  des  salons.  Les  soirées  de  M.  Baillot, 
les  matinées  de  M.  ïilmant  protestent  encore  d'une  manière  aussi  bril- 
lante que  persuasive  contre  un  abandon  si  nuisible  pour  l'art  musical. 
Ces  habiles  professeurs  entretiennent  le  feu  sacré.  Malheureusement 
les  amateurs  ne  les  imitent  point ,  et  l'on  n'en  trouve  qu'un  petit 
nombre  qui  se  plaisent  encore  à  jouer  des  quatuors,  des  quintettes, 
à  goûter  le  charme  d'une  musique  limpide,  et  dont  les  effets  sont 
dépouillés  des  prestiges  du  charlatanisme.  Il  est  rare  qu'un  amateur 
qui  exécute  souvent  le  magnifique  répertoire  de  quatuors  que  nous 
possédons,  n'acquière  pas  un  sentiment  profond  de  l'harmonie,  et  la 
connaissance  de  l'artifice  que  l'on  emploie  dans  la  marche  des  par- 
ties concertantes.  Le  piano  embrouille  tout  dans  ses  masses  plaquées, 
il  affronte  les  quintes  et  les  octaves  ;  le  quatuor,  disposé  par  une 
habile  main ,  procède  avec  autant  de  régularité  que  d'élégance  :  il 
réunit  plusieurs  dessins  dont  les  contours  restent  purs,  et  ses  parties 
se  mêlent,  se  croisent,  sans  se  confondre. 

C'est  la  musique  instrumentale  de  chambre  la  plus  parfaite;  je 
n'en  ai  pourtant  jamais  approuvé  le  système  dans  la  distribution  des 
moyens  sonores.  Ils  pourraient  être  échelonnés  avec  plus  d'avantage 
pour  l'harmonie.  Je  voudrais  que  la  viole  succédât  immédiatement 
au  premier  violon,  et  qu'une  seconde  viole  plus  grosse,  un  demi- 
violoncelle,  jouât  la  troisième  partie.  Cette  seconde  viole  serait 
montée  comme  le  violon  dont  elle  sonnerait  l'octave  basse.  Le  sys- 
tème harmonique  serait  rempli  convenablement  dans  toute  l'étendue 
(le  l'échello,  et  les  c!);tntM.hi  violoncelle  tronvi-raiowt  un  acco;r,;-a- 


REVDE  DE  PARIS.  165 

gnement  grave  que  l'on  ne  peut  obtenir  de  la  viole  et  du  second 
violon.  Cette  partie  de  second  violon ,  supprimée  dans  le  quatuor, 
reparaîtrait  dans  le  quintette. 

Nous  voyons  dans  beaucoup  de  tableaux  les  dames  de  la  cour  de 
Louis  XIII  et  de  Louis  XIV  tenir  sur  leurs  genoux  le  pardessus  de 
viole,  la  viole  d'amour;  d'autres  attaquent  gracieusement  la  basse 
de  viole,  et  tiennent  l'archet  en  arrondissant  le  bras  d'une  manière 
tout-à-fait  séduisante.  Maintenant  que  l'on  s'efforce  de  faire  du  nou- 
veau en  revenant  aux  choses  anciennes,  pourquoi  nos  jolies  musi- 
ciennes n'adopteraient-elles  pas  la  viole,  la  viole  d'amour  surtout, 
qu'elles  gouverneraient  si  bien?  Cet  instrument  à  archet  romprait 
l'uniformité  des  concerts.  La  harpe  est  peu  cultivée;  la  guitare  ne 
mérite  pas  les  soins  que  l'on  se  donne  pour  lui  faire  articuler  de  bi- 
zarres et  faibles  accords.  La  viole  d'amour,  reparaissant  entre  les 
mains  des  Grâces,  fournirait  aux  beaux  esprits  une  foule  de  madri- 
gaux aussi  ingénieux  que  piquans.  Le  piano  est  une  bonne  chose , 
sans  doute,  mais  on  le  trouve  partout,  et  les  moindres  élèves  du  Con- 
servatoire, des  enfans,  des  petites  fllles  de  dix  ans,  touchent  le 
piano  d'une  manière  foudroyante.  Ces  virtuoses  bambins  éclipsent, 
désespèrent  les  amateurs,  et  les  forcent  trop  souvent  à  garder  le 
silence. 

Le  violon  du  ménétrier,  dont  l'archet  ferme ,  quelquefois  acerbe 
et  criard ,  marquait  le  rhythme ,  la  cadence,  et  mettait  en  mouvement 
une  joyeuse  troupe  de  danseurs  qui  voltigeaient  rapidement  dans  la 
valse ,  après  avoir  signalé  leur  grâce  et  leur  talent  dans  la  gavotte ,  la 
provençale ,  le  boléro,  la  contredanse ,  le  violon  régulateur  souverain 
des  bals,  est  exilé  des  salons.  Il  se  console  à  la  Courtille,  ou  bien 
sous  la  châtaigneraie  de  Montmorency,  des  dédains  de  la  brillante 
société.  On  danse  aux  sons  du  piano ,  et  l'on  s'applaudit  d'avoir  sub- 
stitué les  mélodies  indéterminées,  l'insipide  placage  de  la  touche,  à 
l'archet  énergique  du  ménestrel.  On  dira  qu'il  est  bien  plus  facile  de 
trouver  un  pianiste  à  contredanses  que  des  violonistes  de  bal,  et  que 
les  danseurs,  les  danseuses  peuvent  tour  à  tour  passer  à  l'orchestre. 
Cette  raison  serait  admissible  s'il  était  prouvé  que  l'on  pût  danser 
aux  sons  du  piano ,  et  c'est  ce  que  je  n'admets  point. 

Je  dirai  plus  :  la  danse  a  disparu  des  salons  en  même  temps  que  les 
violons  qui  donnaient  la  vie  à  ses  figures ,  à  ses  pas.  On  lui  a  substitué 
une  sorte  d'action  monotone  et  sérieuse,  une  tranquille  promenade 
(|ui  seconde  toujours,  il  est  vrai ,  les  projets  galans  de  ceux  qui  s'y 
livrent,  mais  où  l'op  chercherait  vainement  la  gaieté,  le  talent  et 


166  REVUE  DE  PARIS. 

même  la  grâce.  Le  singulier  exercice  des  danseurs  de  salons  d'au- 
jourd'hui me  rappelle  un  jeu  de  l'enfance ,  qui  consiste  à  faire  deviner 
le  métier  dont  on  présente  l'imitation  au  moyen  de  divers  gestes.  Il 
me  semble  que  nos  danseurs  s'accordent  pour  nous  faire  deviner 
qu'ils  imitent  les  scieurs  de  bois  ou  les  frotteurs  de  parquet.  Cette 
marche  terre  à  terre  ne  marque  aucune  cadence  ;  les  figures  n'étant 
mesurées  par  aucune  suite  de  pas,  ne  sont  jamais  exactes,  et  chacun 
se  remet  en  place  plus  tôt  ou  plus  tard,  peu  importe.  Le  piano  joue 
toujours,  il  sonne  pour  des  danseurs  immobiles. 

Le  violon  triomphait  du  bruit  des  pas,  du  caquetage  de  la  tapisse- 
rie, et  même  des  élans  de  gaieté  des  danseurs.  Le  silence  le  plus 
triste  règne  maintenant  dans  les  salons  où  l'on  donne  le  bal;  des 
danseurs  noirs,  de  blanches  nymphes  circulent  sans  bruit  sur  le  par- 
quet ,  sur  un  tapis  même ,  et  ressemblent  assez  à  des  ombres  errantes 
aux  champs  élyséens.  On  se  tait  pour  ne  pas  trop  couvrir,  étouffer 
les  sons  de  l'asthmatique  piano. 

Markette ,  ô  toi  dont  l'aigre  violon , 
De  discordante  et  gothique  mémoire , 

faisait  retentir  l'écho  romantique  du  Léberon  !  toi  qui ,  sous  les  mû- 
riers de  Cavaillon,  de  Maubec,  des  Taillades,  faisais  trémousser  une 
troupe  rustique  et  joyeuse  !  muse  des  fêtes  champêtres ,  pourquoi 
faut-il  que  tu  aies  échappé  aux  pinceaux  de  Charlet ,  de  Biard ,  de 
Orandville?  Je  te  vois  encore  perchée  sur  un  tonneau,  en  jupon 
rouge,  en  blanc  corset,  le  grand  chapeau  noir  sur  l'oreille,  exciter 
par  ta  voix  et  tes  accords  sauvages  les  transports  bruyans  des  villa- 
geois qui  venaient  déposer  dans  ta  sébile  ou  tire-lire  le  sou,  tribut 
ordinaire  versé  pour  chaque  quadrille.  Cette  sébile  était  une  ci- 
trouille ,  coucourde.  Tu  crois  peut-être  que  je  vais  emprunter  les 
couleurs  du  style  fleuri ,  que  je  vais  profiter  des  licences  poétiques 
pour  exalter  ici  les  charmes  de  ta  personne,  ta  peau  blanche,  tes  noirs 
cheveux,  la  fraîcheur  printanière  de  tes  joues  de  rose ,  l'attrait  irré- 
sistible de  tes  yeux  scintillans,  l'élégance  de  ta  taille,  la  pose  gra- 
cieuse de  tes  bras  gouvernant  l'archet  et  le  rebec ,  les  séductions  de 
ta  jambe  déliée,  de  ton  pied  mignon,  exposés  avec  coquetterie  sur 
le  bord  du  tréteau  bachique.  Tu  penses  que  je  vais  offrir  à  mes  lec- 
teurs le  portrait  de  la  Provençale  la  plus  ravissante  qu'on  puisse  ima- 
giner. Non,  le  mensonge  ne  saurait  couler  de  ma  plume  candide,  et, 
dût  ma  franchise  exciter  ta  colère ,  je  dirai  que  tu  étais  la  virtuose  la 
plus  laide  que  j'aie  jamais  applaudie;  tu  étais  laide  à  faire  reculer  une 


REVUE  DE   PARIS.  167 

procession  de  pénitens  noirs.  Mais  quelle  énergie  de  style  !  quelle 
main  ferme  et  sûre  !  quelle  exécution  foudroyante  ! 

Elle  eut,  d'un  coup  d'archet,  renversé  dix  pianistes. 

Ta  manière  se  perd;  aussi  nos  plaisirs  deviennent-ils  de  jour  en 
jour  plus  sérieux!  Ton  répertoire  était  borné,  le  Tocsin,  la  Monaco, 
la  Trompeuse,  le  Départ  du  ballon,  le  Com/o,  telles  étaient  les  con- 
tredanses que  tu  te  plaisais  à  répéter.  Fidèle  au  ton  de  50/  que  tes 
confrères  chérissent ,  tu  savais  lui  donner  un  caractère  vraiment  ori- 
ginal en  faisant  tous  les  fa  naturels.  Les  voyageurs  qui  viennent  de 
parcourir  la  Suisse  parlent  avec  plaisir  de  la  belle  batelière  de 
Brienz  ;  un  musicien  qui  a  dansé  sous  l'archet  de  Markette  doit  en 
garder  le  souvenir.  Si  son  cœur  est  resté  dans  le  repos  le  plus  pai- 
sible, son  oreille  a  reçu  de  furieuses  atteintes. 

J'ai  présenté  le  piano  comme  instrument  de  dommage,  il  est  de 
mon  devoir  de  dire  toute  la  vérité  ;  cet  écrit  n'est  point  une  oraison 
funèbre  ou  bien  un  feuilleton  sur  une  pièce  nouvelle,  dicté  par  l'ad- 
ministration du  théâtre  où  les  claqueurs  l'ont  applaudie  en  dépit  du 
public.  Nous  allons  revenir  aux  triomphes  éclatans  du  piano;  nous 
allons  célébrer  les  bienfaits  qu'il  répand  dans  les  réunions  musicales. 

Le  piano  à  forme  de  clavecin,  vulgairement  appelé  piano  à  queue, 
est  celui  que  l'on  doit  préférer  :  c'est  le  type  du  piano ,  le  piano  par 
excellence.  Les  cordes  étant  frappées  dans  le  sens  de  leur  longueur, 
on  obtient  des  vibrations  plus  fortes  et  plus  prolongées.  La  forme 
de  ce  piano  est  élégante  et  pittoresque  :  elle  représente  une  harpe 
couchée  horizontalement,  le  triangle  rectangle  produit,  par  la  réunion 
d'un  grand  nombre  de  cordes  fixes ,  composant  une  échelle  de  six 
octaves  et  demie,  de  sept  octaves  même.  Le  pianiste,  les  accompa- 
gnateurs ,  les  chanteurs ,  sont  placés  de  la  manière  la  plus  avanta- 
geuse auprès  de  ce  piano. 

Les  personnes  qui  recherchent  l'exactitude  de  la  symétrie  préfèrent 
la  forme  des  pianos  carrés,  et  se  persuadent  qu'ils  figurent  plus  agréa- 
blement dans  un  salon.  C'est  une  erreur  que  les  œuvres  des  peintres 
auraient  dû  faire  abandonner  depuis  long-temps,  11  faut  qu'un  instru- 
ment ressemble  à  un  instrument,  et  non  pas  à  un  meuble.  Si  l'on 
donnait  à  lai  harpe  la  forme  d'un  métier  de  tapisserie,  si  l'on  redres- 
sait le  cor  ainsi  qu'on  fait  un  entonnoir,  un  porte-voix  de  marin ,  et 
le  basson  comme  le  bâton  d'une  chaise  à  porteurs  ;  si  la  guitare  offrait 


168  REVUE  DE  PARIS. 

le  fidèle  portrait  d'une  boîte  à  perruque,  les  peintres,  les  sculpteurs, 
ne  s'empareraient  plus  de  ces  objets  communs  et  déplaisans  pour  les 
grouper  avec  art  dans  des  trophées. 

Les  anciens  pianos  à  queue  avaient  un  défaut  essentiel  :  les  notes 
graves  paraissaient  trop  sonores  relativement  à  la  faiblesse  des  dessus. 
On  a  porté  remède  à  cet  inconvénient,  en  donnant  plus  d'étendue 
aux  cordes  aiguës;  leur  son  a  maintenant  plus  d'intensité,  les  dessus 
balancent  parfaitement  l'énergie  des  basses.  Il  existe  encore  un  pré- 
jugé que  l'expérience  aurait  dû  détruire;  cetle  expérience  peut  se 
renouveler  tous  les  jours.  IS'imporle ,  on  a  fait  autrefois  ce  juste  re- 
proche aux  grands  pianos  ;  on  continue  à  le  faire  aujourd'hui  sans 
fondement.  Les  personnes  qui  ne  sont  pas  en  état  d'apprécier  un 
instrument  répètent  ce  qu'elles  ont  ouï  dire ,  et  c'est  ordinairement 
leur  premier  propos  lorsque  l'on  vient  à  parler  du  grand  piano.  L'élé- 
vation de  son  prix,  l'espace  qu'il  occupe  dans  un  salon,  paraissent 
encore  des  inconvéniens.  L'économie  ne  doit  jamais  entrer  en  consi- 
dération lorsqu'il  s'agit  d'acquérir  un  objet  d'art.  Si  l'on  veut  bien 
prendre  la  peine  de  mesurer  un  piano  carré  grand  patron  et  un  piano 
à  queue,  on  verra  que  celui-ci  cause  moins  d'embarras,  et  permet  à 
l'exécutant  de  faire  face  à  son  auditoire  sans  jamais  être  obligé  de 
déplacer  l'instrument.  Le  piano  à  queue  est  au  piano  carré,  au  petit 
piano  à  deux  cordes,  ce  que  le  brillant  landau,  la  berline  somp- 
tueuse, sont  au  cabriolet  modeste,  à  la  vulgaire  patache.  Il  faut  des 
instrumens  pour  la  grande  et  la  petite  propriété  ;  mais  on  rencontre 
trop  rarement  le  grand  piano  aux  lieux  où  il  devrait  se  trouver. 
Quand  j'aperçois  un  piano  carré  dans  un  vaste  et  magnifique  salon, 
il  me  semble  voir  un  ministre  se  rendant  à  la  cour  en  désobligeante, 
n'ayant  pour  attelage  qu'un  vigoureux  normand. 

Le  grand  piano  donnant  un  volume  de  son  plus  considérable  et 
prolongeant  ses  vibrations,  on  peut  réellement  exécuter  des  mélodies 
larges  sur  cet  instrument.  Ses  moyens  sonores  et  la  moindre  facilité 
que  présentent  les  touches  de  son  clavier  donnent  plus  de  solidité, 
d'artifice,  aux  jeux  de  l'exécutant,  et  le  forcent  en  quelque  manière 
d'acquérir  un  beau  style,  tandis  que  les  petits  piailos,  dont  le  méca- 
nisme est  si  léger  que  la  touche  s'abaisserait  en  soufflant  dessus, 
frappent  la  note  sèchement,  et  l'on  ne  peut  intéresser  qu'en  multi- 
pliant les  notes  à  l'infini.  De  là  viennent  ces  déluges  de  notes,  ces 
variations  insignifiantes,  ces  tours  de  force  fastidieux  que  prodiguent 
certains  pianistes  français  et  allemands.  Un  nain  étonnera  par  la  vi- 


REVUE  DE  PARIS.  169 

vacité,  la  pétulance  de  ses  mouvemens;  la  danse  noble  ne  peut  être 
exécutée  que  par  une  personne  d'une  taille  élevée.  On  sait  que  la 
noblesse  n'exclut  pas  la  grâce  et  la  légèreté. 

Les  clavecins  étaient  souvent  ornés  de  la  manière  la  plus  brillante 
et  la  plus  précieuse.  On  les  dorait  sur  tranche  et  quelquefois  en  entier. 
Les  peintures  des  plus  grands  maîtres  figuraient  sur  les  côtés  de  cet 
instrument  ;  un  tableau  complet  se  déployait  sur  la  partie  intérieure  du 
couvercle ,  et ,  quand  on  ouvrait  le  clavecin  pour  donner  plus  d'éclat 
à  ses  résultats  sonores,  on  voyait  Apollon  et  les  Muses,  Orphée  ra- 
menant Eurydice  après  avoir  charmé  les  divinités  infernales ,  Am- 
phion  relevant  les  murs  de  Thèbes  au  son  de  sa  lyre,  ou  tout  autre 
sujet  de  mythologie  musicale  représenté  par  d'habiles  mains.  Beau- 
coup de  ces  couvercles  enlevés  à  des  clavecins  livrés  aux  flammes  sont 
encadrés  aujourd'hui ,  et  tiennent  une  place  honorable  parmi  les 
tableaux  qui  décorent  les  galeries  de  peinture.  Pourquoi  ce  luxe  pré- 
cieux et  de  très  bon  goût,  pourquoi  ces  faveurs  accordées  parla 
peinture  à  la  musique  dans  la  personne  du  clavecin  sont-ils  mainte- 
nant refusés  au  piano,  qui  lui  a  succédé?  D'où  vient  que  le  nouvel 
instrument,  dont  la  forme  permettrait  les  mêmes  additions  et  la 
même  parure ,  ne  nous  montre  jamais  que  la  nudité  de  ses  plateaux 
en  bois  poli?  Je  vais  vous  en  dire  les  raisons. 

Le  clavecin,  construit  entièrement  en  bois  de  sapin ,  ne  pouvait  se 
passer  d'une  couche  de  couleur  jetée  sur  sa  caisse  dont  l'aepect  eût 
été  pauvre  et  désagréable  à  la  vue.  Les  clavecins  ordinaires  étaient 
peints  en  bleu  comme  la  boutique  de  Figaro;  d'autres  avaient  un 
manteau  noir  ou  gris  de  lin  avec  un  galon  d'or.  Les  princes,  les  heu- 
reux du  siècle  voulurent  que  leurs  clavecins  fussent  dorés,  ornés  de 
tableaux  précieux;  la  peinture  était  nécessaire,  on  désira  qu'elle  fût 
admirée.  D'ailleurs,  le  clavecin  avait  le  privilège  de  ne  pas  vieillir;  il 
suffisait  de  renouveler  ses  becs  de  plume  ou  de  cuir  pour  en  faire  un 
instrument  neuf,  et  plus  estimé  que  ceux  qui  sortaient  de  l'atelier 
du  facteur,  puisqu'un  long  exercice  en  avait  augmenté  la  sonorité. 
Le  clavecin  ne  subissait  plus  de  changement,  il  était  arrivé  à  son 
point  de  perfection  ;  ses  défauts,  bien  que  reconnus,  paraissaient  ne 
pouvoir  point  être  corrigés.  Le  clavecin,  admis  dans  une  maison,  y 
restait  pendant  un  siècle;  ce  n'était  donc  pas  une  folie  de  l'orner  avec 
toute  la  richesse  que  l'on  déployait  sur  les  trumeaux ,  les  dessus  de 
porte  du  salon  dans  lequel  il  devait  figurer.  Un  clavecin  qui  sonnait 
bien  sonnait  si  long-temps,  qu'il  finissait  par  être  connu  à  cinquante 
lieues  à  la  ronde;  on  le  citait  sans  cesse,  on  faisait  un  voyage  pour 


170  REVUE   DE   PARIS. 

aller  le  toucher.  Le  clavecin  dn  marquis  de  l'Espine  à  Avignon,  celui 
du  théologal  à  Apt,  étaient  des  merveilles  que  toute  la  Provence  con- 
naissait, admirait.  Telle  serait  une  très  jolie  femme  qui,  pendant  un 
siècle,  s'arrêterait  à  l'âge  de  dix-huit  ans  :  on  pourrait  la  vêtir  des 
tissus  les  plus  précieux ,  d'une  robe  étincelante  de  riches  broderies 
où  brilleraient  l'or  et  les  diamans;  ce  serait  de  l'argent  bien  placé, 

La  vie  du  piano  le  mieux  constitué  n'est  pas  si  longue  à  beau- 
coup près.  Dix  ans  suffisent  pour  amener  son  âge  mûr ,  que  la  vieil- 
lesse et  la  caducité  suivent  de  bien  près;  aussi  les  facteurs  se  gardent- 
ils  bien  de  marquer  l'année  où  ces  instrumens  ont  vu  le  jour.  Cet 
acte  de  naissance  était  consigné  sur  la  tablette  du  clavier  ;  elle  y  sui- 
vait le  nom  et  l'adresse  du  facteur.  On  a  soin  maintenant  de  ne  pas 
commettre  une  semblable  indiscrétion.  Comme  les  chevaux  ou  les 
coquettes ,  le  piano  reste  muet  quand  on  lui  demande  quel  est  son 
âge.  Les  connaisseurs  le  devinent  pourtant  en  examinant  ses  dents, 
ses  pieds,  ses  hanches  pointues  ou  bien  arrondies,  sa  taille  et  sur- 
tout sa  voix ,  dont  les  sons  aigres  et  criards  sont  un  signe  certain  de 
vieillesse  réelle,  quand  môme  les  délais  ordinaires  ne  seraient  pas 
encore  expirés.  L'existence  du  piano  est  toute  dans  son  mécanisme, 
qui  ne  résiste  point  à  un  exercice  constant ,  à  la  fatigue  que  lui  font 
éprouver  des  études  suivies,  des  concerts  fréquens ,  et  surtout  les 
terribles  assauts  que  lui  livrent  les  joueurs  de  contredanses.  Ces  pia- 
nistes ménétriers  travaillent  dans  l'intérêt  du  facteur,  en  détruisant 
son  ouvrage.  Pourquoi  prodiguer  l'or  et  les  peintures  à  un  instrument 
que  l'on  sera  obligé  d'échanger  bientôt,  si  l'on  n'aime  mieux  le  re- 
léguer à  la  campagne?  Pourquoi  voudrait-on  courir  les  chances  d'une 
révolution  dans  la  forme  et  le  mécanisme  d'un  instrument  pour  le 
perfectionnement  duquel  on  prend  tous  les  jours  de  nouveaux  brevets 
d'invention?  Les  riches  amateurs  gardent  leurs  pianos  tels  que  le 
facteur  les  leur  cède.  Ils  sont  vêtus  de  bois  précieux,  bien  poli ,  bien 
verni  ;  l'habit  paraît  assez  riche ,  on  doit  s'en  contenter.  On  a  pu  voir 
chez  Érard  un  grand  piano  doré  en  entier;  Pape  en  a  fait  un  couvert 
en  ivoire  pour  la  duchesse  de  IJerri,  Ces  deux  pianos  sont  les  plus 
riches  que  j'aie  vus.  Les  plaques  d'ivoire  de  ce  dernier  piano  sont 
larges  comme  un  mouchoir;  aucune  dent  d'éléphant  n'a  jamais  pré- 
senté celle  surface  prodigieuse.  C'est  par  un  moyen  fort  ingénieux 
que  le  facteur  a  pu  obtenir  des  lames  d'ivoire  aussi  étendues.  Il  a 
inventé  une  scie  qui  tourne  autour  de  la  dent  au  lieu  de  la  diviser 
d'une  manière  horizontale.  Cette  scie  manœuvre  comme  le  couteau 
que  l'on  tient  en  main  pour  peler  une  orange,  une  pomme.  C'est 


REVUE  DE  PARIS.  171 

par  le  même  procédé  que  Pape  nous  donne  ces  dessus  plaqués  sur 
lesquels  on  voit  un  dessin  régulier  comme  un  manteau  d'hermine. 
Les  nœuds  du  bois  y  sont  répétés  à  distances  égales,  un  peu  sinor- 
zando.  Ce  placage  est  un  long  ruban  déroulé  sur  une  branche ,  une 
racine  d'acajou,  de  peuplier,  d'orme,  sur  un  fragment  de  deux  ou 
trois  pouces  de  diamètre,  et  qu'il  eût  fallu  jeter  au  feu,  malgré  la  ri- 
chesse de  ses  accidens,  avant  que  Pape  eût  trouvé  le  moyen  de  le 
dérouler  comme  on  fait  une  carte  de  géographie. 

Quelques  Parisiens  disent  :  Partir  à  la  cauipayne,  nous  deux  ma 
sœur,  il  fallait  que  je  passe' chez  le  blanchisseux ,  etc.;  les  nantilleSj 
le  caneçon  de  lanlcin,  la  caslonnade,  la  casferole,  et  bien  d'autres 
manières  aussi  vicieusesdc  parler,  se  font  remarquer  seulement  dans 
les  colloques  des  gens  du  peuple.  Je  ne  critiquerai  point  ces  barba- 
rismes, je  n'aime  pas  à  m'occuper  des  choses  qui  ne  sont  pas  de  mon 
diocèse;  mais  s'il  s'agit  de  termes  de  musique  et  de  la  manière  de  les 
associer,  il  faut  se  conformer  au  langage  des  musiciens,  et  ne  pas 
dire,  ne  pas  imprimer,  toucher  du  inano,  toucher  de  Vorgue,  pincer 
de  la  harpe,  pincer  de  la  ynitarc.  On  ne  touche  pas,  on  ne  pince  pas 
de  quelque  chose.  Le  plus  singulier,  c'est  que  la  même  personne  qui 
viendra  d'employer  ces  locutions  condamnées  vous  répondra  correc- 
tement, si  vous  la  heurtez  ou  si  vous  la  pressez  avec  les  doigts: 
«  Vous  m'avez  touché  l'épaule,  vous  m'avez  pincé  le  bras.  » 

Vous  avez  vu  que  Bruéis  et  Palaprat  ont  fait  dire  à  M.  Grichard, 
dans  le  Grotideur  :  «  Je  t'ai  défendu  cent  fois  de  racler  ton  maudit 
violon.  »  Ils  se  sont  bien  gardés  d'écrire  racler  de  ton  violon;  car  on 
ne  racle  pas  plus  du  violon  qu'on  ne  touche  du  piano. 

Jouer  des  instrumens,  c'est  exécuter  sur  ces  instrumens  des  airs 
de  musique,  surtout  ceux  qui  leur  sont  propres,  ou  les  chants  notés 
pour  eux.  Le  mot  jouer  étant  devenu  générique,  s'applique  mainte- 
nant à  tous  les  instrumens. 

On  disait  autrefois 70?/?/'  du  violon,  pincer  la  harpe,  toucher  Vorr/ue, 
le  clavecin,  donner  du  cor,  sonrier  de  la  trompette,  blouser  les  tim- 
bales, battre  le  tambour,  etc.  Le  moi  jouer  a  remplacé  tous  ces  termes 
propres,  et  il  en  résulte  un  double  avantage  : 

1°  De  simplifier  le  langage  et  de  prévenir  toute  fausse  application , 
telle  que  donner  de  la  harpe,  toucher  la  trompette. 

2°  De  pouvoir  consacrer  ces  mêmes  termes  propres  à  des  actions 
tout-à-fait  étrangères  à  l'art  musical ,  quoiqu'elles  s'opèrent  par  les 
moyens  qu'il  fournit.  Ainsi  nous  dirons  sonner  de  la  trompette,  donner 


172  REVUE   DE  PARIS. 

du  cor,  battre  le  tambour,  lorsqu'il  s'agira  d'une  manœuvre  de  cava- 
lerie, d'une  chasse  à  courre,  ou  de  l'appel  d'un  régiment. 

L'Académie  pourtant,  mais  faut-il  se  fier  à  l'Académie,  on  sait  que 
son  dictionnaire  présente  les  contradictions  les  plus  révoltantes,  cette 
demoiselle  est  vieille  et  se  permet  souvent  de  radoter,  en  musique 
surtout,  j'en  ai  déjà  donné  plus  d'une  preuve,  l'Académie  nous  dit, 
dans  sa  dernière  édition  ,  que  le  verbe  pincer  est  ordinairement 
neutre  quand  il  s'agit  d'instrumens  dont  on  ne  joue  que  de  cette 
façon  ;  et  que  l'on  peut  dire  à  la  rigueur  pincer  de  la  harpe,  sans  être 
trop  ridicule  aux  yeux  des  personnes  qui  ne  sont  pas  musiciennes. 
Mais  si  le  verbe  actif  pincer  a  la  licence  de  devenir  neutre  quand  il 
passe  à  travers  des  cordes  d'une  harpe ,  pourquoi  le  verbe  toucher, 
dont  l'activité  n'est  point  contestée,  n'a-t-il  pas  la  même  faculté 
quand  on  l'applique  au  clavier  d'un  piano?  Souffle-t-on ,  pince-t-on, 
racle-t-on  du  piano?  Vomi  du  tout.  On  en  joue  en  le  touchant,  et 
jamais  d'une  autre  manière.  L'Académie  défend  de  toucher  dit  piano, 
l'Académie  permet  de  pincer  de  la  liarpe;  l'Académie  a-t-elle  sérieu- 
sement pensé  à  toute  la  bouffonnerie  de  son  antithèse  grammaticale? 
Nous  proscrivons  les  quintes  en  mouvement  direct  en  fa  comme  en 
î(t;  trois  dièses  ou  six  bémols  à  la  clé  ne  changent  rien  à  notre  déci- 
sion. Les  quintes  sont  toujours  quintes,  soit  que  deux  flûtes  ou 
deux  trombones  les  attaquent;  la  loi  n'admet  aucun  prétexte,  aucun 
amendement;  notre  règle  est  sans  exceptions. 

Qui  Bavium  non  odit  aniet  tua  carmina,  Blacvi. 

Lorsqu'un  théoricien  s'avise  de  souffler  le  froid  et  le  chaud ,  il  souffle 
toujours  une  bêtise.  Quand  on  se  constitue  en  cour  suprême,  on  ne 
doit  pas  juger  sur  des  ouï-dire.  Il  faut  rendre  de  bons  arrêts,  dicter 
des  lois  fermes  et  précises,  les  motiver  par  d'excellentes  raisons.  Le 
Dictionnaire  de  r Académie  ressemble  trop  souvent  aux  feuilletons 
de  ces  littérateurs  qui  écrivent  sur  la  musique,  le  chant,  l'harmonie, 
sans  y  rien  comprendre.  Quoi  qu'on  fasse,  qu'on  dise,  qu'on  chante, 
ils  sont  toujours  de  l'avis  du  public.  Vous  savez  très  bien  que  le  pu- 
blic d'une  première  représentation  se  compose  uniquement  d'amis  et 
de  claqueurs. 

Castil-Blaze. 


SOUVENIRS  DE  VOYAGE. 


SIIEDE   ET   NORVEGE. 


III.< 

A  Jerkind ,  je  laissai  mes  compagnons  de  voyage  partir  pour  Drontheim ,  et 
je  restai  là  avec  M.  Angles,  qui  était  séduit  par  le  désir  de  chasser  dans  les 
marécages,  comme  moi  je  Tétais  par  celui  de  voir  ces  paysages  étranges.  La 
maison  où  nous  fûmes  installés  est  bâtie  au  sein  d'une  vallée  humide  dont  le 
maigre  gazon  n'a  pas  encore  reverdi.  Sur  les  coteaux  qui  la  dominent,  on  ne 
trouve  que  de  chétives  tiges  de  bouleau  et  de  larges  touffes  de  lichen  dont  les 
légères  ramifications  ressemblent  à  celles  des  arbres,  comme  si  la  nature,  en 
refusant  à  ces  campagnes  la  magnifique  végétation  des  forêts,  avait  voulu  leur 
en  donner  au  moins  l'image.  A  travers  ces  bandes  de  lichen  jaune  et  cendré , 
je  n'ai  pas  \-u  d'autre  fleur  que  la  violette  sauvage  et  Vaneviona  vernalis,  avec 
ses  six  pétales  roses  et  blancs,  ouverts  comme  un  calice  et  revêtus  en  dehors 
d'un  léger  duvet  gris,  comme  pour  les  garantir  du  froid.  Autour  de  ces  collines 
s'élèvent  des  montagnes  couvertes  de  neige ,  et  quand  du  haut  d'un  de  ces 
rochers  nus,  où  j'allais  parfois  m'asseoir,  je  regardais  ces  sommités  lointaines, 
toutes  blanches  comme  au  milieu  de  l'hiver,  ces  collines  arides,  cette  vallée 
marécageuse  et  cette  maison  en  bois  au  milieu  d'un  gazon  jaune ,  il  me  sem- 
blait voir  encore  l'Islande. 

(1)  Voir  la  livraison  du  12  mal  1839. 


iVp  REVUE  DE  PARIS. 

Ici  Ton  est  au  milieu  de  la  chaîne  de  Dovre-Field,  dont  les  deux  points  les 
plus  élevés  sont  le  Skagstlos-Fiend  et  le  Snœhatten  (chapeau  de  neige),  quia 
sept  mille  huit  cent  cinquante  pieds  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Jusqu'à  la 
Ihi  du  siècle  dernier,  il  passait  pour  inaccessible.  M.  Esmark  fut  le  premier 
qui  le  gravit  en  1797.  Depuis  ce  temps,  on  y  a  fait  de  fréquentes  ascensions,  et 
peu  de  voyageurs  s'arrêtent  à  Jerkind  sans  vouloir  visiter  ce  pic  de  neige  si 
peu  redoutable  et  si  long-temps  redouté.  Dès  notre  arrivée  en  ÎSorvége,  nous 
entendions  parler  du  Snœhatten ,  comme  en  Suisse  on  parle  de  la  .Tungfrau  ou 
du  ]Mont-Blanc.  INous  résolûmes  de  faire  aussi  cette  excursion.  Nous  partîmes 
le  matin  de  .Terkind  avec  ini  guide  qui  retournait  au  Snœhatten  pour  la  dixième 
fois  de  sa  vie,  mais  qui ,  dans  son  humeur  curieuse  de  guide ,  se  réjouissait  d'y 
aller  pour  la  première  fois  avec  des  Français. 

A  une  demi-lieue  de  Jerkind,  on  aperçoit  le  Snœhatten,  qui  ne  parait  pas 
très  imposant.  Sa  pente  inclinée,  sa  base  qui  s'étend  fort  avant  dans  la  plaine, 
diminuent  considérablement  l'effet  qu'il  produirait,  s'il  s'élevait  en  ligne  per- 
pendiculaire. Il  est  entouré  de  plusieurs  autres  montagnes  dont  les  flancs  cre- 
vassés et  les  pics  aigus  lui  nuisent  encore  en  faisant  ressortir  la  rondeur  de  ses 
formes.  Le  chemin  qui  y  conduit  est  assez  curieux  :  tantôt  on  passe  à  travers 
des  tourbières  vacillantes  comme  celles  de  l'Islande,  où  le  cheval  intelligent 
s'arrête  et  tâtonne  long-temps  avant  que  de  traverser  la  motte  de  terre  sur  la- 
quelle il  peut  poser  le  pied;  tantôt  on  galope  le  long  d'un  sentier  étroit,  sur 
des  bruyères  desséchées;  puis  il  faut  franchir  de  larges  ravins  couverts  de 
neige  et  des  torrens  grossis  par  l'hiver  et  à  moitié  cachés  sous  une  voûte  de 
glace.  On  laisse  les  chevaux  dans  une  petite  plaine,  où  ils  trouvent  un  peu 
d'herbe ,  et  l'on  continue  à  marcher  à  travers  les  ravins ,  la  neige  et  les  marais. 
Là ,  nul  arbre  n'élève  sur  le  sol  ses  verts  rameaux ,  nulle  plante  fleurie  ne  sourit 
aux  regards,  et  l'on  n'entend  que  le  soupir  mélancolique  du  pluvier  ou  le  cri 
de  la  perdrix  blanche  qui  se  cache  dans  la  mousse.  Tout  est  désert ,  silencieux , 
sauvage,  et,  à  mesure  que  l'on  avance,  on  cesse  de  rencontrer  le  pluvier  aux 
ailes  dorées,  la  perdrix  aux  pattes  blanches,  garnies  de  plumes.  On  n'aperçoit 
plus  que  les  traces  des  rennes  imprimées  dans  la  neige  et  l'aigle  qui  plane  dans 
les  airs  en  cherchant  une  proie. 

La  partie  inférieure  du  Snœhatten  est  couverte  de  grands  blocs  de  mica,  de 
talk  et  de  granit,  noircis  par  les  siècles,  entassés  confusément,  et  tellement 
serrés,  qu'il  n'y  a  d'autre  moyen  de  gravir  la  montagne  qu'en  sautant  de  roc 
en  roc,  ce  qui  ressemble  à  un  véritable  exercice  d'équilibriste.  Le  trajet  est 
plus  facile  quand  on  arrke  à  la  ligne  des  neiges,  auxfiuelles  le  froid  a  presque 
donné  la  consistance  de  la  glace.  Mais  à  certains  endroits  elles  commencent  à 
s'amollir  aux  rayons  du  soleil,  et  nous  y  restons  quelquefois  plongés  jusqu'à 
la  ceinture.  Pendant  ce  temps,  notre  guide,  soutenu  par  ses  larges  souliers, 
s'en  va  philosophi((uement  en  avant  avec  son  llegme  norvégien ,  sans  détourner 
la  tête  et  sans  |)araitre  se  soucier  de  ce  que  nous  devenons.  Quand  nous  lui 
crions  de  s'arrêter,  il  nous  montre  le  bout  de  son  nez,  surmonté  de  deux  mor- 
ceaux de  verre  incrustés  dans  un  morceau  de  cuir;  sa  face  rubiconde,  recou- 


REVUE  DE  PARIS.  175 

verte  d'une  calotte  grise;  et  l'air  avec  lequel  il  nous  regarde  à  travers  ses  deux 
vitres  cassées ,  qu'il  appelle  pompeusement  des  lunettes ,  est  si  comique ,  qu'au 
lieu  de  nous  fâcher  de  son  insouciance ,  nous  nous  mettons  à  rire. 

Après  deux  heures  de  marche  à  partir  de  la  base ,  nous  arrivons  au  dessus 
du  Snœhatten.  Autour  de  nous  apparaît  un  horizon  immense,  une  plaine  nue, 
sillonnée  par  des  rubans  de  neige,  et  une  longue  chaîne  de  montagnes ,  dont  les 
sommités  blanches  touchent  à  l'azur  du  ciel.  Les  unes  sont  couvertes  de  nuages 
qui  projettent  sur  elles  de  grandes  ombres  ;  les  autres ,  exposées  au  soleil ,  reflè- 
tent ou  loin  une  lumière  éblouissante.  Du  haut  du  pic  où  nous  sommes  placés, 
nous  planons  sur  cette  vaste  étendue  ;  les  pics  les  plus  élevés  s'inclinent  devant 
celui  que  nous  avons  gravi ,  et  les  collines  semblent  s'affaisser  dans  la  plaine. 
Et  l'on  n'entrevoit  pas  une  habitation  humaine,  et  l'on  n'entend  pas  un  bruit , 
pas  un  souffle ,  hors  le  souffle  du  vent ,  qui  gémit  dans  les  fentes  du  rocher  et 
qui  soulève  dans  l'air  des  flocons  de  glace.  Tout  cela  n'a  pas  l'aspect  terrible 
des  volcans  de  l'Islande,  ni  l'aspect  sublime  des  montagnes  de  la  Suisse;  mais 
cela  est  beau  et  solennel.  ]Sous  restâmes  long-temps  à  regarder  ces  plaines 
solitaires,  ces  ceintures  de  montagnes,  la  neige  à  nos  pieds,  le  ciel  bleu  sur 
notre  tête,  et  alors  nous  oubliâmes  que  le  Snœhatten  nous  avait  paru  si  petit 
et  d'un  aspect  si  peu  imposant. 

IV. 

Les  quatre  stations  de  poste  situées  dans  le  Dovi-eOeld  :  Fogstuen ,  Jerkind  , 
Kongsvold ,  Drivstuen ,  étaient  autrefois  entretenues  aux  frais  du  gouverne- 
ment pour  servir  d'asile  aux  voyageurs.  Depuis  que  les  connnunications  entre 
Christiania  et  Drontlieim  sont  devenues  plus  fréquentes  et  les  ressources  de 
ces  stations  par-là  même  mieux  assurées ,  le  gouvernement  ne  leur  fait  plus  de 
subsides;  mais  il  leur  abandonne  encore  un  impôt  en  grains  à  percevoir  sur 
certaines  fermes  du  Guldbrandsdal  ;  cet  impôt  est  de  toute  nécessité  pour  les 
malheureux  qui  habitent  ces  terres  incuhes.  Autour  de  Fogstuen,  tout  présente 
l'aspect  d'une  aridité  désolante.  Autour  de  Jerkind,  il  ne  croît  ni  seigle,  ni 
orge ,  ni  avoine.  Le  propriétaire  essaya ,  il  y  a  quelques  années ,  de  planter  des 
pommes-de-terre;  il  lui  arriva  une  fois  d'en  récolter  un  peu  plus  qu'il  n'en 
avait  mis  dans  le  sillon;  puis  l'année  suivante  il  perdit  tout.  On  ne  sait  pas 
ici  ce  que  c'est  qu'un  arbre  à  fruits  ou  une  plante  potagère.  C'est  pire  qu'en 
Islande.  On  remarque  encore  quelque  culture  dans  les  jardins  des  babitans  de 
Reykiavik.  Ici  il  n'y  a  rien,  rien  qu'un  peu  d'herbe  que  l'on  ne  parvient  pas 
toujours  à  récolter.  Les  habitans  de  cette  ferme  élèvent  des  bestiaux  qu'ils  vont 
vendre  en  automne  à  la  foire  de  Drontlieim;  l'été  ils  tirent  aussi  quelque  proGt 
du  passage  des  voyageurs;  mais  l'hiver,  ils  ne  voient  personne.  Avec  si  peu  de 
ressources,  ils  sont  pourtant  parvenus  à  faire  de  leur  maison  une  des  meil- 
leures auberges  qui  existent  sur  toute  la  route  de  Christiania  à  Drontlieim,  une 
auberge  dont  le  comfort,  dans  ces  montagnes  sauvages,  ressemble  presque  à 
du  luxe. 

îsous  avions  pour  hôtesse  une  très  bonne  femme  qui  nous  prit  en  affection 


176  REVUE  DE  PARIS. 

du  moment  où  elle  sut  que  nous  venions  de  si  loin  visiter  son  pays.  Un  jour  elle 
entra  dans  ma  chambre  pour  m'offrir  une  jatte  de  lait  qu'elle  venait  de  traire. 
Je  la  fis  asseoir,  et  la  priai  de  me  raconter  sa  vie;  une  vie  bien  simple,  bien 
ignorante  de  toutes  les  choses  qui  nous  préoccupent  le  plus,  et  pleine  de 
calme,  de  bonheur,  dans  son  ignorance  et  sa  simplicité.  Elle  est  née  dans  un 
chalet  des  montagnes ,  à  quelques  lieues  d'ici.  A  dix-neuf  ans  elle  se  maria 
avec  le  propriétaire  de  cette  ferme ,  honnête  et  laborieux  paysan  que  je  voyais 
tout  le  jour  occupé  de  ses  chariots,  de  ses  chevaux  et  de  sa  grange.  Jusque-là 
elle  n'avait  encore  vu  que  l'humble  cabane  de  son  père,  et  les  champs  rocail- 
leux où  elle  menait  paître  ses  génisses.  Son  mari  la  conduisit  un  jour  à  Dron- 
theim.  Ce  fut  pour  elle  un  grand  événement.  L'aspect  de  ces  élégantes  maisons, 
rangées  symétriquement,  l'aspect  de  la  vieille  cathédrale,  le  mouvement  d'une 
ville  de  douze  mille  âmes,  lui  causèrent  une  surprise  dont  elle  n'était  pas  encore 
bien  revenue.  Depuis  ce  temps ,  il  y  aura  de  cela  vingt-et-une  années  l'automne 
prochain ,  elle  est  rentrée  dans  sa  paisible  maison  de  Jerkind ,  prenant  soin 
des  bestiaux,  dirigeant  les  ouvriers  et  servant  les  voyageurs.  Ses  plus  proches 
voisins  sont  à  trois  lieues  d'elle ,  ses  parens  à  peu  près  à  la  même  distance. 
Elle  les  voit  une  ou  deux  fois  par  an  ;  elle  va  tous  les  deux  mois  à  l'église  de 
Dovre  entendre  le  sermon  d'un  vieux  prêtre  qui  ne  peut  pas  venir  prêcher 
plus  souvent  dans  cette  succursale.  Ce  sont  là  tous  ses  voyages.  Le  dimanche 
dans  l'après  midi ,  elle  lit  un  chapitre  de  la  Bible  ou  un  sermon.  C'est  là  toute 
sa  littérature.  Elle  a  autour  d'elle  huit  domestiques  dont  elle  est  la  mère  plutôt 
que  la  maîtresse.  Quatre  fois  par  jour  une  petite  cloche,  suspendue  au-dessus 
du  toit,  appelle  les  laitiers,  les  garçons  de  ferme  à  la  cuisine;  et  maîtres  et 
valets  s'asseoient  à  la  même  table,  et  se  tutoient  l'un  l'autre  selon  la  coutume 
des  paysans  norvégiens  qui  tutoient  leurs  hôtes,  leurs  gouverneurs,  et  leur  roi. 
Le  repas  de  ces  pauvres  gens  qui  travaillent  du  matin  au  soir  est  d'une  fruga- 
lité remarquable;  le  matin,  du  pain  noir  avec  du  beurre;  à  midi,  la  soupe 
au  lait;  à  quatre  heures,  du  jlat  brœd  et  du  fromage,  le  soir  de  la  bouillie; 
un  morceau  de  lard  aux  jours  de  fête ,  et  de  temps  en  temps  un  verre  d'eau- 
de-vie,  quand  ils  ont  été  chercher  bien  loin  les  poutres  de  sapins.  Ils  ne  boi- 
vent ordinairement  que  du  lait  mêlé  avec  de  l'eau,  et  de  la  bière  une  fois  par 
an,  à  Noël.  Leurs  gages  sont  aussi  exigus  que  leur  entretien.  On  donne  ici  à 
un  garçon  de  ferme  8  spècies  par  an  (  40  fr.) ,  un  habit  en  vadmel ,  deux  che- 
mises et  une  paire  de  souliers;  à  une  servante  3  spècies.  Et  tous  les  membres 
de  cette  petite  colonie,  si  pauvrement  nourris  et  si  pauvrement  rétribués,  ont 
l'air  content  et  vivent  ensemble  dans  une  parfaite  harmonie.  Chaque  matin , 
de  bonne  heure ,  ils  s'en  vont  gaiement  à  leur  travail ,  ils  reviennent  gaie- 
ment le  soir  s'endormir  sur  leur  couche  de  paille,  et  le  dimanche,  quand  ils 
revêtent  leur  belle  chemise  de  toile  neuve  et  leur  habit  neuf,  pour  faire  quel- 
([ue  course  aux  environs,  ils  semblent  si  heureux  qu'en  les  voyant  passer  on 
pourra*it  envier  leur  sort. 

Avant  de  quitter  le  Dovre,  je  devais  apprendre  une  nouvelle  manière  de 
voyager  en  Norvège;  cette  manière  consiste  à  s'en  aller  de  station  en  station  dans 


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la  charrette  du  paysan.  SI  par  hasard  ce  chapitre  tombe  entre  les  mauis  de 
quelque  lecteur  prêt  à  pai'tir  pour  ces  lointaines  contrées ,  je  le  prie ,  au  nom 
de  son  salut ,  de  profiter  de  mon  expérience  et  d'acheter,  coûte  que  coûte ,  une 
de  ces  légères  voitures  qu'on  iippelie  luirioles;  car  la  charrette  des  stations,  la 
siolluera,  est  certainement  le  véhicule  le  plus  rude  et  le  plus  perfide  qui  existe 
au  monde.  Pour  qu'on  ne  m'accuse  pas  de  calomnier  la  poste  de  JXorvége ,  voici 
la  description  exacte  de  notre  équipage  au  moment  où  nous  partions  de  Jerkind. 
Une  charrette  à  deux  brancards,  taillés  à  la  hache  comme  des  pièces  de  char- 
pente; au  milieu  une  planche  servant  de  siège,  posée  sur  deux  leviers  en  bois 
qui ,  par  leur  balancement,  tiennent  lieu  de  ressort.  Cette  planche,  un  peu  plus 
large  que  les  deux  mains,  est  munie  d'un  dossier  qui  parait  fort  peu  empressé 
de  nous  soutenir  et  fait  mine  de  s'en  aller  avec  les  derniers  clous  qui  le  retien- 
nent chaque  fois  que  nous  le  serrons  un  peu  trop  amicalement.  Les  roues  ont 
subi  tant  de  chocs  meurtriers  sur  les  grandes  routes ,  qu'elles  ressemblent  à 
du  vieux  bois  dégénéré  en  amadou,  et  les  bandes  de  fer  qui  les  recouM*ent,  à 
des  lames  de  couteau.  Quant  aux  chevilles  de  l'essieu ,  il  ne  faut  pas  y  regarder 
de  trop  près  si  l'on  veut  conserver  quelque  repos  d'esprit;  l'une  est  une  espèce 
de  clou  soudé  à  diverses  reprises  ;  l'autre  est  en  bois ,  et  à  les  voir  l'une  et  l'autre 
plier  à  chaque  effort  et  danser  à  chaque  secousse ,  je  ne  sais  laquelle  des  deux 
est  la  meilleure. 

Entre  les  deux  brancards,  on  amène  un  cheval  si  amaigri  et  si  débile,  qu'il 
n'a  plus  la  force  de  résister  à  la  main  d'enfant  qui  le  guide.  L'équipement  de 
cette  pauvre  béte  est  en  parfaite  harmonie  avec  l'état  délabré  de  la  voiture  ;  un 
harnais  moitié  cuir  et  moitié  ficelle ,  usé  et  rapiéceté  ;  une  sous-ventrière  faite 
avec  de  l'écorce  de  bouleau ,  et  deux  lanières  amincies  pour  rênes  ;  voilà  tout. 
Dire  qu'avec  cet  attirail  on  joue  sa  vie  à  chaque  pas ,  c'est  ce  qui  arrive  souvent 
en  voyage  ;  mais  dire  qu'on  la  joue  d'une  façon  aussi  misérable ,  c'est  fort  triste. 
Au  premier  coup  de  fouet ,  notre  cheval ,  qui  depuis  long-temps  avait  perdu 
l'hsbitude  de  trotter,  fait  un  soubresaut,  et  son  harnais  se  rompt.  IN'ous  voilà 
obligés  de  descendre  et  de  le  renouer  tant  bien  que  mal  a\ec  tous  les  bouts  de 
corde  qu'une  heureuse  prévoyance  nous  avait  fait  mettre  dans  notre  poche.  Un 
peu  plus  loin ,  nous  entendons  un  craquement  sinistre  suivi  d'une  secousse  qui 
nous  jette  sur  la  roue.  C'est  le  ressort  qui  se  brise.  Désormais  il  n'y  a  plus  de 
place  sur  le  banc  que  pour  une  seule  personne.  L'un  de  nous  s'en  va  à  pied, 
tandis  que  l'autre  tâche  de  tenir  d'une  main  prudente  les  rênes  fragiles  qui  me- 
nacent de  nous  abandonner  au  moindre  mouvement.  A  force  de  patience,  de 
réserve  et  de  temporisation ,  nous  arrivons  enfin  de  gîte  en  gîte  sans  nous  casser 
ni  bras  ni  jambes.  A  chaque  relais  nous  changeons  d'équipage ,  hélas  !  et  à  cha- 
que relais  l'équipage  apparaît  avec  quelque  misère  d'un  autre  genre.  Bientôt  ce 
qui  devait  être  pour  nous  une  consolation  devient  une  cause  perpétuelle  d'inquié* 
tude.  En  approchant  du  (jaard,  nous  savions  bien  ce  que  nous  allions  quitter, 
mais  qui  pouvait  dire  ce  qu'on  nous  donnerait.^  Si  impitoyable  que  fût  le  siège 
de  notre  voiture ,  nous  finissions  cependant  par  y  découvrir  quelque  bonne 

TOME  Y.      MAI.  13 


178  REVUE  DE  PARIS. 

qualité.  Il  y  avait  çà  e  là  certaines  rainures  où ,  après  deux  ou  trois  essais  in- 
l'iiictueux,  nos  os  et  nos  muscles  parvenaient  à  s'emboîter.  ]\ous  faisions  une 
connaissance  plus  intime  avec  le  dossier,  et  en  lui  sacrifiant  une  partie  de  nos 
membres ,  le  reste  du  corps  pouvait  rester  dans  un  état  de  repos  qui  ressemblait 
à  une  véritable  béatitude.  IMais  au  relais  suivant,  il  fallait  renoncer  a  cette  sé- 
curité conquise  par  une  étude  minutieuse  de  toutes  les  parties  de  la  cbarrette. 
Il  fallait  recommencer  une  nouvelle  expérience ,  chercber  un  nouveau  joint  et 
se  résigner  à  de  nouvelles  meurtrissures. 

C'est  ainsi  que  nous  avons  gravi  les  dernières  sonuuités  du  DovreGeld  pour 
redescendre  ensuite  dans  l'Opcla!.  C'était  la  partie  la  plus  difficile ,  mais  la  plus 
grandiose  de  notre  voyage.  De  hautes  montages  serrées  l'une  contre  l'autre; 
des  masses  de  roc  gigantesque  debout  comme  une  forteresse  à  la  cime  des  mon- 
tagnes, des  pics  de  neige  fermant  de  tout  côté  Tliorizon ,  des  gorges  profondes 
où  les  rayons  de  soleil  descendent  à  peine,  un  chemin  qui  monte  droit  sur  la 
pointe  des  rocs ,  une  cascade  qui  se  précipite  par  bonds  impétueux  jusqu'au 
sein  de  la  vallée,  une  rivière  qui  mugit  comme  un  torrent;  tel  est  l'aspect  d'un 
des  défilés  qui  entourent  Kongsvold.  Là  toute  végétation  est  en  quelque  sorte 
anéantie.  Si  l'on  aperçoit  encore  quelques  plantes,  c'est  un  tronc  de  bouleau 
qui  élève  timidement,  à  la  surface  de  la  terre,  ses  branches  languissantes; 
c'est  une  tige  de  saxifrage,  favorisée  par  une  goutte  de  pluie  et  un  rayon  de 
soieil.  Mais  l'on  n'entrevoit  pas  une  fleur  et  l'on  n'entend  pas  un  chant  d'oi- 
seau. Jusque-là  nous  n'avions  encore  rencontré  aucun  point  de  vue  aussi 
étrange,  aussi  imposant,  et  nous  abandonnions  avec  empressement  notre  voi- 
ture au  paysan  qui  nous  servait  de  guide  pour  gravir  à  pied  les  pointes  de  roc 
les  plus  escarpées  et  saluer  avec  des  cris  d'enthousiasme  ces  magnifiques  scènes 
d'une  nature  sauvage. 

A  peine  a-t-on  dépassé  cette  large  chaîne  du  Dnvre  qu'on  remarque  peu  à 
peu  un  grand  changement.  La  température  s'adoucit;  la  neige  disparaît;  la 
végétation  recommence.  C'est  d'abord  le  bouleau  qui  apparaît,  plus  fort  et 
plus  développé  à  chaque  pas,  puis  le  pin  aux  rameaux  arrondis  comme  ceux 
du  chêne,  puis  le  sapin,  et  bientôt  on  voit  toutes  les  collines  couvertes  de  forêts 
et  les  campagnes  parsemées  d'habitations.  Après  ce  douloureux  aspect  d'une 
nature  dépouillée  de  végétation  et  déserte,  on  éprouve  une  grande  joie  à 
revoir  les  beaux  bois  qui  revêtent  le  flanc  de  la  montagne ,  les  vertes  vallées 
qui  les  traversent,  et  les  champs  de  seigle  éclairés  par  un  beau  soleil;  et 
quand  nous  voyons  la  porte  du  chalet  s'ouvrir  au  bord  du  cb.emin,  et  quand  la 
renoncule  des  prairies  s'épanouit  à  nos  pieds,  quand  tout  autour  de  nous  re- 
prend un  air  de  vie  et  de  gaieté,  si  notre  pensée  se  reporte  vers  les  sombres 
défdés  de  Kongsvold,  il  nous  semble  (pie  nous  avons  passé  par  un  drame  ter- 
rible pour  arriver  à  mie  fraîche  et  riante  idylle. 

Toutes  ces  provinces  de  Norvège  sont  peuplées  de  traditions  anciennes  que 
les  habitans  du  (jnnrd  rustique  se  racontent  encore  l'hiver  dans  la  cabane 
chauffée  par  un  urand  poêle;  l'été,  dans  les  pâturages  où  ils  conduisent  leurs 
troupeaux.  Lecbristiuni-smen'a  point  aboli,  parmi  ces  populations  à  la  mémoire 


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tenace,  tous  les  vestiges  de  rancienne  religion  païenne.  Le  nom  de  ïlior,  le 
dieu  de  la  force  ;  de  Loki ,  le  dieu  de  la  ruse  et  de  la  iiiéclianceté ,  s'est  perpétué 
dans  le  souvenir  du  peuple,  malgré  le  sermon  du  missionnaire  et  la  défense  du 
clergé.  Seulement  ces  deux  redoutables  personnages  de  l'ancienne  Scandinavie 
ont  perdu,  dans  le  conflit  des  deux  religions,  leur  auréole  de  dieux.  On  les  a 
fait  descendre  au  niveau  de  la  vie  humaine.  ïlior  n'est  plus  qu'un  être  brutal 
qui  se  bat  comme  un  pâtre  et  s'enivre  de  bière  comme  un  paysan.  Loki  est 
malicieux  et  railleur  comme  un  écolier,  habile  et  rusé  comme  un  plaideur  nor- 
mand. 

Le  paganisme  qui  a  légué  à  la  iXorvége  ces  mythes  de  Tiior  et  de  Loki ,  lui  a 
donné  aussi  ces  myriades  de  divinités  qui  habitent  la  terre  et  les  eaux,  divinités 
grossières  qui  ne  rappellent  que  par  quelques-unes  de  leurs  attributions ,  les 
sylphes  de  l'Orient  et  les  nymplies  gracieuses  de  la  Grèce,  panthéisme  sauvage, 
façonné  aux  mœurs  d'un  peuple  primitif,  ignorant  et  superstitieux.  Dans  les 
montagnes  sont  les  géans,  les  premiers  habitans  du  monde,  ennemis  des  dieux 
qui  les  ont  subjugués  et  de  la  lumière.  Ils  se  cachent  pendant  le  jour  dans  leurs 
cavernes  sombres,  et  se  montrent  la  nuit  debout  sur  les  masses  de  rocs  qu'ils 
ont  lancées  auti*efois  contre  les  fils  d'Odin  et  dont  ils  ne  s'arment  plus  depuis 
leur  défaite  que  pour  ravager  la  demeure  des  honuues. 

Dans  les  enti-ailles  de  la  terre  sont  les  nains  actifs  et  industrieux  qui  fabri- 
quent les  armures  de  fer  et  cisèlent  les  glaives  d'acier,  les  ïrolles,  magiciens 
habiles  qui  s'en  vont  parfois  dans  la  demeure  du  paysan  exercer  leurs  sorcelle- 
ries. LesTrolles  ont  le  pouvoir  de  se  rendre  invisibles.  Ils  assistent  aux  banquets 
de  noces  et  dérobent  d'iuie  main  inaperçue  les  mets  posés  sur  la  table.  Quel- 
quefois aussi  ils  sont  tendres  et  généreux.  Ils  recherchent  les  filles  des  hommes, 
et  tâchent  de  les  emmener  dans  leurs  grottes  solitaires.  Si  le  pauvre  les  invoque, 
ils  viennent  à  son  secours  et  lui  distribuent  les  trésors  qu'ils  tiennent  eiifouis 
dans  le  sein  de  la  terre;  mais  si  on  les  irrite,  il  faut  se  hâter  de  fuir,  car  rien 
n'apaise  leur  esprit  vindicatif. 

Dans  les  pâturages  est  la  nymphe  Hulda,  jeune  fille  aux  cheveux  blonds, 
douce  et  mélancolique  figure  que  l'on  voit  passer  le  soir  dans  les  ombres  des 
taillis,  pauvre  ame  qui  erre  dans  la  solitude,  condanniée  à  un  éternel  veuvage, 
qui  parfois  s'approche  du  chalet  où  la  famille  du  pâtre  est  réunie,  jette  un  re- 
gard sur  les  joies  du  foyer  domestique,  et  s'éloigne  en  murmurant  un  chant 
plaintif. 

Dans  les  eaux  est  le  ZS'œk  (1),  divinité  cruelle  qui  garde  l'entrée  des  golfes 
et  à  qui  il  faut  cîiaque  année  une  victime  humaine;  la  sirène  ou  Uavfrue^  qui 
vient  comme  les  sirènes  d'autrefois  montrer  sa  belle  tète  à  la  surface  des  (lots , 
et  chanter  pour  séduire  les  passans;  le  (J/Jmm,  musicien  magique  qui  habite 
les  torrens,  les  cascades,  et  surprend  par  ses  étranges  mélodies  l'oreille  et  l'ame 
des  passans.  Le  Grimm  ne  craint  pas  d'enseigner  aux  hommes  les  secrets  de 
son  art.  Il  faut  pour  gagner  son  affection  lui  offrir  un  bouc.  Si  la  victime  est 

(1)  Suédois,  Nek;  allemand,  yisse. 

13. 


180  REVUE   DE  PARIS. 

maigre  et  eliétive,  il  ne  donne  au  sacrificateur  que  des  leçons  incomplètes.  Si , 
au  contraire,  elle  est  grasse  et  bien  choisie,  il  lui  révèle  tout  le  charme  de 
son  archet.  Aux  accords  de  son  instrument  les  arbres  dansent  et  les  cascades 
suspendent  leurs  cours. 

A  côté  de  ces  traditions  païennes ,  voici  les  clironiques  implantées  dans  le 
pays  par  le  christianisme;  voici  la  croyance  au  purgatoire  exprimée  par  le 
mythe  des  Varslunde.  Les  Varslunde  sont  ceux  qui ,  n'ayant  fait  ni  assez  de 
bonnes  œuvres  pour  être  admis  au  ciel  immédiatement  après  leur  mort,  ni 
assez  de  mal  pour  être  livrés  aux  tortures  de  Tenfer,  sont  condamnés  à  errer 
jusqu'à  la  fin  du  monde.  Ils  montent  des  chevaux  noirs  comme  le  charbon , 
qui  galopent  sur  les  cimes  des  montagnes,  francliissent  les  abîmes,  et  mar- 
chent sur  l'eau  comme  sur  la  terre.  La  nuit,  on  entend  résonner  au  loin  leur 
harnais  de  fer,  et  lorsqu'il  y  a  dans  le  voisinage  une  maison  qui  doit  être  pro- 
chainement visitée  par  la  mort  ou  désolée  par  un  crime,  les  Varslunde  se  ras- 
semblent autour  de  cette  demeure  et  poussent  des  cris  sinistres. 

L'une  des  légendes  les  plus  populaires  de  la  jN'orvége  est  celle  de  saint  Olai. 
Ce  fut  lui  qui  raffermit  dans  la  contrée  l'enseignement  du  christianisme ,  qui , 
depuis  la  mort  d'Olaf  Tryggeveson ,  tombait  dans  l'abandon.  Ce  fut  lui  qui 
imposa  le  baptême  à  ses  sujets,  et  convertit  par  la  force  ceux  qu'il  ne  pouvait 
séduire  par  la  persuasion.  Son  ardeur  de  prosélytisme  et  sa  rude  manière 
d'enseigner  révoltèrent  ses  sujets.  Trop  faible  pour  leur  résister,  il  fut  obligé 
de  fuir,  et  revint  quelques  années  après  pour  tenter  de  reconquérir  sa  couronne. 
Mais  dix  mille  paysans  s'étaient  réunis  contre  lui  dans  la  plaine  de  Stikklestad. 
II  leur  livra  bataille,  et  mourut  les  armes  5  la  main.  A  peine  était-il  mort,  que 
les  prêtres  le  firent  canoniser,  et  ceux  qui  n'avaient  pu  le  supporter  comme 
roi,  l'adorèrent  comme  martyr.  L'histoire  de  sa  vie,  de  ses  miracles,  se  ré- 
pandit dans  toute  la  contrée  et  dans  les  contrées  étrangères.  Maintenant  il 
n'est  pas  une  province  de  la  Norvège  où  le  nom  de  saint  Olaf  ne  se  soit  per- 
pétué avec  le  souvenir  d'un  fait  merveilleux.  Ici  il  a  vu  fuir  devant  lui  un  cerf 
qui  portait  entre  ses  cornes  une  petite  église  d'or,  et  cette  église  lui  a  servi  de 
modèle  pour  en  bâtir  une  sur  le  sol  païen;  là  il  a  frappé  du  pied  le  roc  dessé- 
ché, et  il  en  a  fait  jaillir,  comme  Moïse,  une  source  pure  et  rafraîchissante. 
Un  jour,  il  devait  s'emljarquer  pour  Drontheim  en  même  temps  que  son  frère; 
il  s'arrêta  pendant  trois  jours  pour  entendre  le  sermon  du  prêtre ,  et  lorsqu'il 
se  )nit  en  route,  les  anges  eux-mêmes  poussèrent  son  navire,  et  il  arriva  le 
premier  dans  le  port.  Une  autre  fois ,  il  lui  sembla  que  le  chemin  habituel  pour 
parcourir  ime  partie  de  ses  états  était  trop  long;  il  s'en  alla  en  droite  ligne;  la 
terre  s'ouvrit  devant  lui  et  forma  un  détroit,  que  l'on  appelle  encore  aujour- 
d'hui le  détroit  de  la  croix  {Korsstmd).  Dans  certains  lieux,  on  montre  sur  la 
pierre  la  trace  de  ses  pas;  dans  d'autres,  l'empreinte  du  pied  de  son  cheval. 
Auprès  de  Drivstuen  s'élève  un  rocher  taillé  à  pic,  droit  comme  une  nuiraille, 
haut  de  cinquante  à  soixante  pieds.  On  dit  que,  lorsque  saint  Olaf  était  pour- 
suivi par  ses  ennemis ,  il  s'élança  du  haut  de  ce  roc ,  et  personne  n'osa  le  suivre. 
On  voit  encore  en  cet  endroit  l'échancrure  faite  par  le  fer  de  son  cheval ,  et  les 


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paysans  du  hameau  le  montrent  avec  respect  au  voyageur.  Le  protestantisme 
avec  ses  dogmes  rigoureux  n'a  pu  détruire  ces  naïves  croyances.  Les  apôtres, 
les  martyrs,  ont  perdu  à  la  réforme  leur  palme  et  leur  autel  :  saint  Olaf  est 
resté  le  héros  populaire,  le  héros  chrétien  de  la  Norvège. 

D'autres  hommes  ont  pris  place  dans  ce  cycle  héroïque;  non  pas  comme  ce- 
lui-ci, avec  une  auréole  de  saint,  mais  avec  le  prestige  de  la  bravoure  guer- 
rière. La  Norvège  est  comme  la  Suède  et  le  Danemark  ])arsemée  de  tumulus, 
ou  monumens  en  terre  recouverts  de  gazon,  qui  s'élèvent  dans  les  vallées 
comme  autant  de  petites  collines.  Chacun  de  ces  tumulus  a  son  nom  et  son 
histoire.  C'est  un  vieux  guerrier  qui  est  venu  mourir  là  après  avoir  long-temps 
parcouru  les  cités  étrangères.  C'est  un  fds  de  Yiking,  trop  hardi,  qui  a  suc- 
combé à  la  fleur  de  l'Age  en  luttant  contre  les  géans.  Lorsque  l'on  vient  à  ren- 
contrer un  de  ces  monumens  funèbres  plus  grand  et  plus  élevé  que  les  autres, 
c'est  immanquablement  la  tombe  d'un  roi ,  et  lorsqu'il  y  en  a  deux  l'un  auprès 
de  l'autre,  c'est  que,  conune  dans  les  sagas  islandaises,  deux  guerriers  célèbres 
ont  eu  en  ce  lieu  un  duel  fameux  ;  tous  deux  sont  tombés  morts  en  même  temps, 
et  le  même  sol  les  a  reçus  dans  ses  entrailles. 

Dans  une  petite  vallée  de  l'Opland ,  il  existe  un  de  ces  monumens  consacrés 
à  un  chien.  Les  paysans  racontent  là-dessus  l'histoire  suivante  :  le  roi  Eystein 
avait  été  chassé  de  son  pays  par  ses  sujets.  Il  y  revint  avec  une  armée  nom- 
breuse ,  subjugua  les  rebelles  et ,  pour  les  punir  de  l'offense  commise  envers 
lui,  les  condamna  à  reconnaître  pour  souverain  légitime  un  esclave  ou  un 
chien.  Les  pauvres  gens  préférèrent  le  chien.  On  leur  donna  donc  un  dogue 
qui  s'appelait  Saur,  et  qui,  dès  son  avènement  au  trône,  prit  le  titre  de  majesté. 
Le  nouveau  roi  eut  une  cour,  des  officiers,  des  hommes  d'armes,  une  maison 
et  des  flatteurs.  Un  philosophe  démontra,  par  les  lois  de  la  métempsycose,  que 
l'ame  d'un  grand  honuiie  avait  passé  dans  ce  corps  de  dogue-,  un  grammairien 
Ht  voir  que  ce  noble  animal  pouvait  prononcer  distinctement  deux  mots  de  la 
langue  norvégienne  et  en  aboyer  un  troisième.  Lorqu'il  sortait  pour  se  mon- 
trer au  peuple,  il  était  toujours  escorté  d'une  garde  nombreuse,  et  lorsque  le 
temps  était  mauvais,  des  valets  en  livrée  le  portaient  sur  leurs  bras  pour  l'em- 
pêcher de  se  mouiller  les  pattes.  Ce  chien  régna  près  de  trois  années.  Il  rendit 
plusieurs  ordonnances,  et  scella,  du  bout  de  son  ongle,  des  jugemens  et  des 
édits.  Au  moment  où  les  habitans  de  la  contrée  commençaient  à  s'habituer  à 
ce  singulier  roi ,  et  à  reconnaître  ses  bonnes  qualités  de  chien ,  il  mourut  vic- 
time de  son  dévouement  et  de  son  héroïsme.  Un  jour,  il  était  assis  dans  un 
pâturage,  auprès  d'un  de  ces  troupeaux  de  moutons  qu'il  avait  gardés  jadis  et 
qu'il  aimait  toujours  à  revoir.  Tout  à  coup  un  loup  furieux  sort  de  la  forêt  et 
s'élance  sur  un  agneau.  Le  roi,  touché  de  commisération  à  la  vue  de  cet  at- 
tentat, veut  courir  au  secours  de  l'innocente  victime.  Des  conseillers  perfides, 
au  lieu  de  modérer  l'ardeur  de  son  courage ,  l'excitent  à  braver  le  danger.  II 
se  lève,  il  s'avance  sur  le  champ  de  bataille,  et  meurt  sous  la  dent  impitoyable 
•de  son  adversaire.  On  lui  fit  des  obsèques  magnifiques  et  on  l'enterra  près 
d'une  colline  qui  porte  encore  le  nom  de  Colline  de  la  Douleur. 


182  REVUE  DE  PARIS. 

C'est  là  un  de  ces  récits  sardoniques  comme  il  en  existe  peu  dans  le  souvenir 
des  populations  norvégiennes.  La  plupart  des  traditions  répandues  au  moyen- 
age  dans  cette  contrée  ont  un  caractère  grave,  rude  et  imposant.  D'autres  qui 
reposent  sur  un  fond  historique,  mais  qui  ont  été  évidemment  embellies  par 
l'imagination  des  poètes,  sont  d'une  nature  si  tendre  et  si  chevaleresque, 
qu'on  les  prendrait  pour  des  chapitres  de  romans.  Telle  est  la  tradition  de  la 
pauvre  Signe,  qui  se  brûle  dans  sa  demeure  au  moment  où  elle  apprend  que  son 
amant  va  mourir.  Telle  est  celle  d'Axel  et  Valborg,  qui  a  donné  à  Oehlens- 
chlseger  le  sujet  d'une  de  ses  plus  belles  tragédies. 

Valborg  était  une  belle  et  douce  jeune  fille ,  adorée  dès  l'enfance  par  Axel, 
(jui  s'était  fiancé  avec  elle  et  favait  mise  dans  un  couvent  jusqu'à  ce  qu'elle  fût 
en  âge  de  porter  la  couronne  nuptiale.  Plusieurs  nobles  chevaliers  et  le  roi  lui- 
même  devinrent  amoureux  d'elle,  mais  ni  les  soins  les  plus  assidus,  ni  les  offres 
les  plus  brillantes ,  ne  purent  lui  faire  oublier  celui  qu'elle  aimait ,  celui  qui  de- 
vait l'épouser  un  jour.  Cependant  le  roi  llagen ,  après  avoir  en  vain  employé 
tous  les  moyens  de  séduction,  la  menace  et  la  violence,  eut  recours  à  une  au- 
torité plus  forte  que  la  sienne,  à  celle  de  l'église.  Les  deux  jeunes  fiancés  étaient 
trop  proches  parens  pour  qu'il  leur  fut  permis  de  se  marier.  Hagen  convoqua 
une  assemblée  de  théologiens ,  qui  jetèrent  à  tout  jamais  l'interdit  sur  le  ma- 
riage projeté.  ]\Iais ,  en  écoutant  cette  fatale  sentence ,  Axel  jurait  de  ne  jamais 
aimer  une  autre  femme  que  Valborg,  et  la  jeune  fille,  dans  le  langage  poétique 
que  les  traditions  lui  ont  prêté,  se  comparait  à  la  tourterelle  qui  s'en  va  à  l'é- 
cart, baissant  la  tête  et  rappelant,  dans  un  soupir  mélancolique,  le  compagnon 
chéri  qu'elle  a  perdu. 

Tout  à  coup  la  guerre  éclate  en  rsorvége.  Le  roi  appelle  à  son  secours  ses 
vassaux  et  ses  chevaliers.  Il  n'osait  compter  sur  l'appui  d'Axel,  dont  il  venait 
de  dissiper  toutes  les  espérances ,  dont  il  avait  anéanti  le  bonheur.  Mais  Axel 
n'entend  que  la  voix  de  rhonneur,  qui  lui  dit  de  défendre  son  pays.  Il  revêt  une 
armure,  s'élance  sur  le  champ  de  bataille,  combat  pour  défendre  son  roi,  et 
meurt  à  coté  de  lui.  Un  soir,  on  vient  annoncer  cette  nouvelle  à  Valborg.  Elle 
tomba  prosternée  au  pied  du  sanctuaire,  invoqua  en  pleurant  le  nom  de  Dieu; 
|)uis ,  le  lendemain ,  elle  revêtit  la  robe  de  religieuse  et ,  peu  de  temps  après ,  les 
cloches  du  cloître  annonçaient  à  ceux  qui  l'avaient  aimée,  que  la  fiancée  d'Axel 
n'était  plus. 

Dans  tous  les  chalets  de  la  ÎS'orvége,  les  femmes  racontent  encore  la  doulou- 
reuse histoire  des  deux  amans,  et  lorsque  nous  entrâmes  dans  la  cathédrale  de 
Drontlieim,  le  gardien  nous  dit:  «  C'est  là  qu'ils  s'étaient  réunis  au  pied  de 
l'autel ,  c'est  là  qu'ils  avaient  promis  c'e  s'aimer  sans  cesse.  » 

X.  Makmier. 


Critique  iTittcntire. 


RECUEUE^IjEJIEXS  IROMl  TIQ  ZIES, 

PAR   M.    DE    LAMARTINE. 


La  préface  du  nouveau  volume  de  31.  de  Lamartine  mérite  une  attention 
toute  particulière,  car  il  s'y  trouve  certains  passages  au  sujet  desquels  le  poète 
et  la  critique  ne  sauraient  être  d'accord.  3L  de  Lamartine  qui ,  jusqu'à  ce  jour, 
n'avait  laissé  percer  que  de  temps  à  autre,  rarement  toutefois,  l'indifférence 
pour  ses  propres  œuvres,  M.  de  Lamartine  ne  prend  plus  la  peine,  aujourd'hui, 
de  déguiser  cette  indifférence  ;  il  la  formule  en  termes  nets  et  catégoriques , 
il  l'explique  même,  et  il  tente  de  la  légitimer.  !Nous,  qui  ne  tenons  pas  pour 
sérieux  ce  sentiment  par  trop  modeste ,  qui  ne  consentons  à  y  voir,  tout  au  plus, 
que  l'expression  de  ce  découragement  momentané  auquel  succombent  les 
grands  artistes,  quand  ils  comparent  l'œuvre  rêvée  à  l'œuvre  sortie  de  leurs 
mains;  nous  qui  comprenons,  mieux  que  lui-même  peut-être,  toute  la  valeur 
poétique  de  l'auteur  de  la  Chute  d'un  Ange,  nous  voulons  le  protéger  contre 
ses  propres  coups ,  le  défendre  de  ses  propres  outrages ,  de  crainte  qu'une 
foule  servile  ne  le  prît  au  mot. 

Qu'est-ce  qui  a  poussé  M.  de  Lamartine  au  dédain,  apparent  ou  réel,  de  ses 
facultés  poétiques.'  le  désir  de  jouer  un  rôle  actif  dans  les  affaires  de  l'état. 
Dès  les  premières  lignes  de  la  préface  des  Recueillemens ,  l'ambition  nouvelle 
du  poète  se  montre.  Le  poète  combat,  et  très  énergiquement,  l'opinion  qui  le 
fait  consacrer  les  douze  mois  de  l'année  au  culte  de  la  muse;  il  s'indigne  à  la 
pensée  qu'on  ait  pu  douter  à  ce  point  de  son  énergie  et  de  son  courage.  Un 
mois  par  an,  pour  la  muse,. et  encore  le  mois  le  plus  triste,  celui  qu'aucune 
occupation  importante  n'utilise ,  c'est  bien  assez  !  La  poésie ,  est-ce  donc  autre 
chose  qu'une  prière,  un  chant  intérieur?  et  serait-il  convenable  de  psalmo- 
dier du  matin  au  soir.^  Tels  sont  les  premiers  argumens  du  poète,  auxquels  il 
ajoute  :  qu'en  un  temps  d'élaborations  douloureuses  comme  le  nôtre,  l'égoïste 
seul  peut  aimer  le  loisir  et  la  solitude  ;  que  tout  passager,  dans  un  moment  de 


184  REVUE  DE  PARIS. 

péril  pour  le  navire ,  doit  travailler  à  la  manœuvre ,  au  lieu  de  rester  mollement 
étendu  sur  le  pont;  et  enfin,  qu'il  serait  honteux  de  s'abstenir  d'une  participa- 
tion directe  aux  labeurs  de  la  grande  famille  humaine ,  sous  le  sceptique  pré- 
texte que  Von  ne  sait  pas. 

Oh  !  nous  approuvons  de  grand  cœur  ces  généreuses  idées  de  jM.  de  I-aniar- 
tine,  nous  sympathisons  on  ne  peut  davantage  avec  le  poète,  quand  il  fait  une 
loi  aux  hommes  de  la  fraternité  et  du  travail;  mais,  en  vérité,  bien  que  par- 
tant du  même  point  que  lui ,  nous  ne  saurions  arriver  aux  mêmes  conséquences. 
Oui ,  l'égoïsme  est  un  vice  haïssable,  et  dont  les  cœurs  honnêtes  font  bien  de  se 
préserver;  oui,  tout  homme  doit  aide  et  secours  à  ses  frères  en  détresse;  oui, 
honte  à  celui  qui,  sachant  un  remède  au  mal  dont  la  société  souffre,  ne  vou- 
drait pas  se  donner  la  peine  de  l'appliquer  !  ]Mais  cependant ,  que  le  poète  nous 
permette  de  le  lui  dire ,  car  voici  le  point  où  ses  principes  diffèrent  des  nôtres, 
il  nous  paraît  mal  comprendre  la  solidarité  sociale  dont  il  fait  un  devoir;  et  de 
ceci,  nous  voulons  pour  preuve  unique  les  images  qu'il  emploie.  Comparant, 
comme  M.  de  Lamartine ,  la  société  à  un  navire,  nous  ne  pensons  pas  qu'en 
un  moment  de  péril  grave,  il  fût  prudent  de  laisser  l'équipage,  nous  ne  disons 
même  pas  les  passagers,  courir  en  foule  au  gouvernail.  Plus  le  péril  est  grave, 
au  contraire,  et  plus  il  importe  que  chacun  reste  à  son  poste,  timonier, 
pilote,  matelots,  également  appliqués  à  la  manœuvre;  plus  il  importe,  surtout, 
qu'un  bras  inexpérimenté  ou  irréfléchi  ne  touche  ni  aux  mats,  ni  aux  voiles, 
ni  aux  cordages;  le  salut  du  navire  est  à  ce  prix.  Et,  franchement,  en  pareil 
cas,  le  passager  ne  serait  point  répréhensible,  qui,  incapable  de  comprendre 
les  paroles  du  pilote  ou  d'exécuter  les  ordres  du  capitaine ,  se  tiendrait  prudem- 
ment, pour  avoir  au  moins  le  mérite  de  n'être  point  un  obstacle,  en  quelque 
coin  où  il  se  contenterait  de  prier. 

Passant  de  l'image,  où  nous  trouvons  'SI.  de  Lamartine  en  défaut,  à  la  réa- 
lité, nous  trouvons  M.  de  Lamartine  plus  vulnérable  encore;  car,  cette  fois, 
il  ne  résulte  pas  seulement  de  ses  paroles  que  les  poètes,  passagers  sur  le  grand 
navire  humain,  comme  il  les  appelle,  doivent  prendre  une  part  active  aux  tra- 
vaux de  l'équipage,  quelle  que  soit,  du  reste,  la  nature  du  travail  qu'ils  s'im- 
posent; il  en  résulte  positivement  qu'ils  doivent  mettre  la  main  au  gouvernail, 
c'est-à-dire,  pour  rentrer  plus  à  fond  dans  la  réalité,  qu'ils  doivent  jouer  un 
rôle  politique.  Pour  tout  lecteur  attentif  de  la  nouvelle  préface  de  M.  de  La- 
martine ,  il  est  clair  que  M.  de  Lamartine  voit  dans  la  coopération  aux  travaux 
parlementaires  la  seule  preuve  évidente  de  dévouement  que  l'on  puisse  donner 
à  la  société.  En  conscience,  nous  ne  croyons  pas  que  M.  de  Lamartine  eût  ré- 
fléchi mûrement  à  ce  qu'il  allait  dire,  quand  il  énonça  une  telle  opinion. 
Comment  le  poète,  en  effet,  après  quelques  minutes  de  réflexion,  n'eût-il  pas 
compris  de  quelle  injustice  il  se  rendait  coupable,  en  niant  ainsi  l'importance 
sociale ,  non-seulement  des  savans  et  des  artistes,  mais  encore  des  philosophes 
et  des  penseurs?  Quel  que  soit  le  respect  que  l'on  porte  à  la  représentation  na- 
tionale telle  qu'elle  est  constituée,  on  ne  peut  cependant  point  admettre  qu'elle 
résume  toute  la  force  et  tout  le  génie  de  la  France ,  ni  que  ses  œuvres  soient 


REVUE  DE  PARIS.  185 

seules  méritantes  aux  yeux  de  riiumanité.  Certes ,  M.  de  Lamartine  lui-même, 
la  question  étant  ainsi  posée,  n'hésiterait  pas  à  la  résoudre  dans  un  sens  tout- 
à-fait  contraire  à  celui  qu'indique  sa  préface.  M.  de  Lamartine  s'écrierait,  lui 
tout  le  premier,  que  nul  homme  n'a  droit  à  un  brevet  de  capacité ,  par  ce  fait 
seul  qu'il  est  éligible,  et  que  bien  des  intelligences  supérieures  et  généreuses 
sont  destinées  à  graviter,  pour  un  motif  ou  pour  un  autre ,  en  dehors  du  cercle 
restreint  de  la  représentation.  Lui  tout  le  premier,  il  prendrait  la  défense  de 
l'historien ,  du  moraliste ,  du  poète ,  qui ,  chacun  d'eux  dans  sa  sphère ,  con- 
courent à  l'émancipation  de  la  raison  humaine  et  à  son  développement-  et 
s'apercevant  alors ,  sans  doute ,  de  son  erreur  de  la  veille ,  il  ferait  amende  ho- 
norable aux  nobles  individualités  dont  il  a  implicitement  nié  les  mérites;  il  se 
réhabiliterait  à  ses  propres  yeux ,  en  songeant  qu'il  eut  pu  naître  avec  assez  de 
génie  pour  écrire  les  Harmonies  jmciiqves  et  /«  Chute  d'un  ange ,  et,  en  même 
temps,  avec  une  fortune  assez  médiocre  pour  n'être  ni  éligible,  ni  électeur.  Et 
nous  applaudirions  d'autant  plus  à  cette  réfutation  du  poète  par  le  poète  lui- 
même,  qu'elle  le  ramènerait  inévitablement  dans  la  voie  qu'il  semble  vouloir 
abandonner.  M.  de  Lamartine  comprendrait  alors  que  les  choses  doivent  rester 
ce  qu'elles  sont,  et  qu'il  ne  faut  pas  renouveler  la  confusion  des  langues.  Il  ne 
verrait  plus  le  salut  du  monde  dans  la  réédification  de  Babel. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  le  dire,  toutefois,  ce  n'est  point  sur  le  côté 
exceptionnel ,  mais  sur  le  coté  absolu  et  systématique  de  l'opinion  exprimée 
par  M.  de  Lamartine ,  que  porte  notre  blâme.  JN'ous  sommes  très  éloigné  de 
refuser  aux  hommes  éminens  le  privilège  d'appliquer  tour  à  tour  leurs  facultés 
à  diverses  études ,  à  divers  travaux,  ^ous  reconnaissons  volontiers  qu'au  do- 
maine de  l'esprit  il  serait  difficile  d'assigner  des  bornes ,  et  nous  applaudirons 
toujours  aux  efforts  qui  auront  pour  but  son  agrandissement  ;  n'oubliant  ja- 
mais, cependant,  qu'il  doit  y  avoir,  ici  comme  en  toute  chose  raisonnable, 
une  mesure.  Tout  en  approuvant  que  tel  ou  tel  homme,  voué  à  l'étude  des 
sciences  morales  ou  des  sciences  exactes ,  entre  un  beau  jour  dans  l'arène  par- 
lementaire, s'il  croit  pouvoir  y  jouer  un  rôle  utile ,  nous  protesterons  de  toutes 
nos  forces  contre  la  convocation  générale  des  intelligences  sur  ce  terrain.  Car, 
admise  la  supposition  que  l'accès  de  l'arène  parlementaire  fût  facile  à  toutes 
les  intelligences  reconnues  supérieures ,  supposée  complètement  absente  toute 
pensée  d'égoïsme ,  toute  ambition  personnelle ,  resterait ,  comme  nous  venons 
de  le  donner  à  entendre ,  l'inconvénient  énorme  de  former  un  assemblage  d'é- 
lémens  hétérogènes  qui ,  tout  en  ayant ,  chacun  dans  les  conditions  de  sa  na- 
ture particulière,  une  valeur  positive  et  précieuse,  réunis,  ne  donneraient 
plus  que  le  spectacle  de  l'impuissance  produisant  l'anarchie.  Oui,  qu'il  soit 
rendu  facile  à  une  renommée  quelconque  d'intervenir  activement  dans  les  luttes 
politiques ,  mais  que  cette  intervention  ne  soit  point  obligatoire  ,  et  surtout 
qu'elle  ne  soit  point  regardée  comme  nécessaire  et  indispensable  ;  car ,  nous 
ne  nous  lasserons  pas  de  le  redire ,  non  seulement ,  en  fait ,  cette  intervention 
n'est  point  possible  à  tout  le  monde ,  non  seulement  le  droit  n'en  est  accordé 
qu'à  un  très  petit  nombre  de  privilégiés  de  la  fortune ,  mais  encore ,  en  prin- 


186  REVUE  DE  PARIS. 

cîpe ,  elle  est  loin  de  constituer  cette  grande  preuve  de  dévouement  social  que 
dit  31.  de  Lamartine.  3Iille  intelligences  très  différentes  entre  elles ,  en  suivant 
les  voies  diverses  où  les  pousse  leur  énergie  instinctive,  rendent  à  la  société 
plus  de  véritables  services  qu'elles  ne  le  feraient  en  s' exerrant  dans  le  champ , 
aride  pour  elles ,  où  se  débattent  les  questions  d'état. 

Et  puisque  M.  de  Lamartine  désigne  spécialement  la  poésie  dans  la  préface 
des  RecueiUemens ,  nous  lui  dirons  ,  envisageant  enfin  la  question  au  point  de 
vue  où  il  la  place ,  que ,  loin  de  trouver  bon  qu'un  poète ,  renonçant  à  ses  incli- 
nations les  plus  chères,  abjurant ,  pour  ainsi  dire,  sa  foi  de  la  veille ,  désavouant 
presque  la  muse,  prodigue  aux  exigences  de  la  politique  militante  les  meilleurs 
mois  de  ses  années ,  les  plus  belles  heures  de  ses  jours ,  sauf  à  retourner  vers  la 
poésie  pendant  les  rares  instans  de  distraction  qu'il  s'accorde;  loin  de  partager 
son  avis  sur  ce  régime  de  double  et  inégale  activité  auquel  il  veut  soumettre  le 
cerveau  des  poètes ,  les  travaux  politiques  nous  semblent ,  au  contraire ,  de 
tous  les  travaux  relevant  du  domaine  moral ,  les  plus  radicalement  incompa- 
tibles avec  la  culture  de  la  poésie.  TSotre  dessein  n'est  aucunement  d'entamer 
une  discussion ,  pour  établir  l'impossibilité  absolue  d'être  à  la  fois  un  grand 
poète  et  un  grand  homme  politique  ;  encore  une  fois ,  nous  admettons  l'excep- 
tion pour  ce  cas,  comme  pour  tous  les  cas  où  il  s'agit  d'une  règle ,  bien  que  ce- 
pendant nous  pussions  peut-être  ici  nous  refuser  à  l'admettre ,  au  moins  en  ce 
qui  regarde  le  passé,  sans  courir  grand  risque  d'être  démenti.  Sophocle ,  en 
effet,  quoiqu'il  ait  concouru  de  sa  personne  à  la  gloire  militaire  d'Athènes, 
n'est  pas  demeuré ,  que  nous  sachions,  un  rival  de  Périclès.  Dante  Alighieri , 
quoiqu'il  ait  été  appelé  un  instant  au  gouvernement  de  Florence ,  ne  serait 
guère  connu  du  siècle  présent,  s'il  n'eût  écrit  son  admirable  poème.  Et  ainsi 
de  Milton ,  à  qui  ses  vers  ont  assuré  une  gloire  durable  ,  et  que  le  rôle  qu'il 
joua  comme  secrétaire  du  conseil  d'état  institué  par  le  parlement  de  1649, 
non  plus  que  son  Arropafjitka,  n'eut  sûrement  pas  suffi  à  placer  à  côté  de 
Cromwell.  Et  ce  n'est  pas  sans  intention  que  nous  choisissons ,  entre  cent 
autres ,  les  trois  noms  si  populaires  de  Sophocle  ,  de  Dante  et  de  jMilton  ;  c'est 
que ,  tout  en  autorisant  noti-e  opinion  au  moins  dubitative  sur  la  question 
soulevée  par  la  préface  des  Ueciœillemens ,  ils  sont  une  réponse  directe  et  élo- 
quente au  dédain  de  la  poésie  professé  par  ]\L  de  Lamartine ,  et  témoignent  par 
le  rang  qu'ils  occupent ,  de  niveau  avec  les  plus  grands  noms  politiques  de  tous 
les  siècles,  contre  l'infériorité  que  M.  de  Lamartine  assigne  à  la  poésie.  Con- 
sidérée comme  simple  moyen  de  délassement  pour  l'esprit ,  réduite  aux  vul- 
gaires proportions  d'un  instrvunent  de  plaisirs  frivoles  ,  la  poésie  ne  mériterait 
sans  doute  pas  d'occuper  les  hommes  sérieux.  Mais,  pour  servir  parfois  aux 
distractions  de  l'oisiveté  profane,  la  lyre  est-elle  moins  l'instrument  divin, 
source  inépuisable  de  mélodie,  dont  les  cordes  peuvent  rendre  des  sons  im- 
mortels? Rebelle  ou  muette  entre  des  mains  sacrilèges,  ses  vibrations  en  se- 
raient-elles moins  magnifiques,  touchée  par  quelque  héritier  d'Orphée?  C'est 
à  quoi  IM.  de  Lamartine  n'a  pas  songé,  lorsqu'il  a  confondu  dans  une  même 
réprobation  la  poésie  et  les  poètes,  rendant  ainsi  la  lyre  responsable  de  l'im- 


REVUE  DE  PARIS.  f^ 

puissance  des  musiciens.  Que  M.  de  Lamartine  s'élève  contre  les  profanateiu's 
des  cordes  saintes ,  à  la  bonne  heure  !  mais ,  dans  l'intérêt  même  de  la  société, 
qu'il  ne  proscrive  plus  tous  les  poètes.  Qu'il  se  souvienne  que  l'harmonie  d'Ho- 
mère inspira  le  génie  militaire  d'Alexandre  et  le  génie  philosophique  de  Platon. 

Car,  pour  reprendre  une  dernière  fois ,  et  pousser  à  bout  la  comparaison  de 
M.  de  Lamartine,  le  vrai  poète  n'est  point  le  passager  du  navire,  l'homme 
sans  mission  spéciale,  et  de  qui  l'on  peut  indifféremment  exiger,  selon  les 
besoins  du  moment ,  divers  travaux ,  divers  offices.  Le  ^Tai  poète  a  sa  fonction 
solennelle ,  la  plus  importante  peut-être  de  toutes  celles  qui  s'exercent  autour 
de  lui.  Il  est  le  pilote  auquel  les  destinées  de  l'équipage  sont  confiées.  C'est  lui 
qui,  les  yeux  levés  vers  le  ciel ,  pendant  que  ses  compagnons  attachent  leurs 
mornes  regards  à  l'horizon  brumeux ,  doit  interroger  les  nuages  et  les  étoiles  ; 
c'est  lui  dont  la  pensée,  veillant  pour  les  corps  fatigués  qui  sommeillent,  doit 
chercher,  au  milieu  des  vagues  tumultueuses  et  à  travers  les  ténèbres ,  le  che- 
min qui  mène  au  port.  Certes,  un  pareil  rôle,  si  glorieux  et  si  périlleux  tout 
ensemble,  n'est  pas  moins  utile  que  celui  qui  consiste  à  gouverner  le  timon; 
une  pareille  tâche  n'est  pas  tellement  aisée  et  simple ,  que  l'homme  qui  s'en 
acquitte  puisse  déplorer  l'inaction  de  ses  bras  et  regretter  la  fuite  des  heures. 
M.  de  Lamartine ,  s'il  se  laissait  gagner  à  nos  convictions ,  ne  regarderait  sûre- 
ment plus  comme  perdu  le  temps  employé  à  l'accomplissement  de  ses  poèmes; 
loin  de  là ,  acceptant  la  poésie  comme  un  sacerdoce ,  il  se  croirait  coupable  de 
ne  s'y  point  consacrer  tout  entier.  A  supposer  qu'il  ne  se  soit  pas  involontaire- 
ment abusé  lui-même,  dans  sa  préface,  il  gémirait  sincèrement  de  n'avoir 
donné  que  trente  mois  à  peine ,  des  plus  belles  années  de  sa  vie ,  à  la  noble 
fonction  qu'il  ne  traiterait  plus  de  métier  puéril.  Comparant  ce  qu'il  a  fait  avec 
ce  qu'il  aurait  pu  faire,  ce  ne  sont  plus  les  jours  passés  jadis  à  chanter,  mais  les 
autres  jours,  qu'il  trouverait  vides,  et  c'est  là  le  temps  qu'il  se  montrerait  jaloux 
de  réparer. 

Que  le  poète  nous  pardonne  d'insister  aussi  opiniâtrement  sur  les  paradoxes 
contenus  dans  sa  préface.  iN'ous  le  lui  avons  déjà  dit,  notre  excuse  est  dans 
l'admiration  même  que  nous  inspire  son  génie ,  dans  l'intérêt  que  nous  pre- 
nons à  sa  gloire.  Loin  de  nous  la  pensée  qu'il  soit  tout-à-fait  impropre  au 
métier  parlementaire;  nous  désavouerions  hautement  cette  interprétation  de 
nos  paroles,  s'il  arrivait  qu'on  la  leur  donnât.  ]Nous  sommes  heureux  de 
l'avouer,  notre  approbation  est  pleinement  acquise  à  l'élévation  désintéressée, 
sinon  à  l'utilité  pratique,  des  opinions  émises  par  M.  de  Lamartine  à  la  cham- 
bre des  députés.  Sans  contredit ,  la  politique  poétique  de  l'auteur  des  Harmo- 
nies est  supérieure ,  en  vue  de  l'avenir,  à  la  politique  proprement  dite ,  à  la 
politique  du  jour  le  jour.  Mais  convient-elle  aussi  bien  que  l'autre  aux  besoins 
quotidiens  de  la  société?  force  nous  est,  ici ,  d'opter  pour  la  négative,  autorisé 
que  nous  y  sommes,  d'ailleurs,  par  M.  de  Lamartine  lui-même.  L'auteur  des 
Recueillemens  ne  parle-t-il  pas ,  dans  sa  préface ,  de  certaine  loi  sur  les  chemins 
vicinaux ,  à  rérection  de  laquelle  il  a  travaillé ,  sur  laquelle  on  lui  demande  des 
explications,  et  qu'il  ne  comprend  pas  mieux  que  celui  qui  iinteiToge?  Com- 


188  REVUE  DE  PARIS. 

ment,  après  une  confidence  aussi  naïve,  eussions-nous  pu  ne  pas  tenter  de 
ramener  le  poète  à  sa  véritable  vocation  ;  surtout  quand  les  chants  nouveaux 
(ju  il  nous  donne,  quoique  écrits  à  la  hâte,  quoique  improvisés  entre  deux  ses- 
sions ,  s'il  faut  l'en  croire ,  contiennent  assez  de  haute  philosophie ,  assez  d'idées 
fécondes,  pour  nous  faire  regretter  qu'il  n'ait  réservé  à  la  poésie  qu'une  partie 
de  son  intelligence?  Nous  arrivons  enfin  aux  Recueillemens. 

Le  nouveau  volume  de  M.  de  Lamartine  a  d'abord  ce  remarquable  mérite, 
de  se  rattacher  parfaitement  aux  précédens  recueils  lyriques  de  l'auteur.  L'in- 
dividualité du  poète  des  Méditatious ,  moins  apparente  déjà  dans  les  Harmu- 
nies,  s'efface  presque  complètement  aujourd'hui.  Et  non-seulement  elle  s'ef- 
face, mais  le  poète  n'hésite  pas  à  la  condanuier  dans  le  passé.  C'est  avec  dou- 
leur, bien  plus,  c'est  avec  un  sévère  et  ironique  mépris,  qu'il  rappelle  les 
hymnes  consacrées  par  lui ,  autrefois ,  à  la  peinture  unique  de  ses  sentimens 
personnels.  Au  lieu  de  se  mêler  aux  autres  hommes,  au  lieu  de  vivre  de  la  vie 
commune,  au  lieu  de  se  faire  l'interprète  des  passions  générales,  il  se  com- 
plaisait dans  les  impressions  d'une  source  toute  intérieure ,  dans  les  épanche- 
inens  d'un  enthousiasme  privé.  Comme  si  lui  seul,  ici-bas,  eût  reçu  du  ciel  la 
faculté  d'aimer  et  le  don  des  larmes  harmonieuses,  il  ne  s'inspirait  que  de  ses 
|)ropres  amours,  de  ses  propres  gémissemens;  obstinément  enfermé  dans  le 
cercle  étroit  de  ses  émotions  solitaires,  comment  aurait-il  accordé  quelque 
sympathie,  joyeuse  ou  compatissante,  aux  félicités  ou  aux  angoisses  qu'il 
ignorait.^  Sans  s'inquiéter  de  savoir  si,  à  ses  cotés,  il  ne  se  pouvait  point  ren- 
contrer d'autres  âmes  eu  fête  ou  en  détresse ,  dont  les  destinées  mystérieuses 
valaient  la  peine  d'être  révélées  aussi  ;  sans  se  demander  si  toute  humaine 
créature  n'a  pas,  à  quelques  différences  près,  tôt  ou  tard,  son  lumineux  Tha- 
bor  ou  sou  douloureux  Calvaire ,  il  convoquait  hardiment  la  foule  autour  du 
[)iédestal  où  il  se  posait  à  la  fois  en  triomphateur  et  en  victime  ;  il  appelait  sur 
lui  seul  l'œil  des  hommes  et  l'oeil  de  Dieu.  Et  voilà  de  quoi  il  rougit,  à  cette 
heure!  Honteux  de  l'importance  donnée  aux  moindres  accidens  d'une  exis- 
tence vulgaire,  il  jure  de  dépouiller  dès  à  présent  le  vieil  homme  orgueilleux 
et  égoïste;  et,  en  attendant  qu'il  répare  la  faute  dont  il  s'accuse ,  il  proclame 
tout  haut  son  repentir. 

Il  ne  faut  pas  prendre  trop  à  la  lettre ,  pourtant ,  la  colère  du  poète  contre 
ses  productions  de  la  veille;  outre  que  cette  colère  exagère  singulièrement 
le  mal  causé  par  le  prétendu  vice  auquel  elle  s'attaque ,  acceptée  connue  rétrac- 
tation définitive,  elle  constituerait  le  poète  en  état  flagrant  de  contradiction, 
puisque  l'on  trouve,  dans  le  nouveau  recueil,  plusieurs  pièces  où  le  poète  se 
met  encore  personnellement  en  scène.  Le  mérite  de  l'énergique  protestation  de 
\[.  de  Lamartine,  il  importe  donc  de  le  reconnaître,  consiste  moins  en  ce 
qu'elle  condamne  les  œuvres  anciennes  de  l'auteur,  qu'en  ce  qu'elle  est  une 
sorte  de  barrière  opposée  aux  envahissemens  de  la  poésie  individualiste.  Quoi 
((ue  puisse  dire  le  chantre  des  Recueillemens,  il  ne  persuadera  jamais  à  per- 
sonne, il  ne  se  persuadera  jamais  à  lui-même,  nous  l'espérons,  que  l'esprit  qui 
a  présidé  à  la  conception  iks  Méditations  et  des  Harmonies  soit  conipictfuii'nl 


REVUE  DE  PARIS.  189 

blâmable,  et  qu'il  convienne  d"v  renoncer  désormais;  aussi  doit-on  voir  sim- 
plement, au  fond  de  Topinion  qu'il  exprime,  ce  noble  désir  du  mieux  qui 
tourmente  les  grandes  natures,  cette  généreuse  et  perpétuelle  tendance  des 
génies  de  premier  ordre  vers  un  but  plus  difficile  et  plus  élevé.  Les  quelques 
pièces  du  nouveau  volume  qui  pourraient  montrer  l'auteur  en  contradiction 
avec  ses  récens  principes  poétiques ,  si  l'on  poussait  ces  principes  jusqu'au  radi- 
calisme, prouvent,  sans  même  invoquer  leur  rareté  comme  un  témoignage,  la 
vérité  de  notre  double  assertion  :  bien  qu'écrites  sous  l'influence  de  préoccu- 
pations personnelles,  ainsi  que  les  odes  et  les  élégies  réprouvées  en  masse  tout 
à  l'heure,  la  conclusion  qu'elles  offrent  leur  assure  néanmoins  une  superioriît^ 
incontestable  sur  le  plus  grand  nombre  de  leurs  aînées. 

Dans  la  Réponse  à  un  curé  de  campagne,  par  exemple,  si  l'auteur  prend  la 
parole  en  son  nom,  ce  n'est  point,  comme  il  l'eût  fait  autrefois  peut-être,  à 
l'époque  des  Méditations  surtout,  pour  raconter  verbeusement  ses  doutes  et 
ses  espérances,  pour  appeler  un  de  ses  frères  au  secours  de  sa  foi  défaillante, 
ou  pour  se  glorifier  du  calme  de  son  esprit.  Il  n'y  a  pas  ici  prétexte  au  déve- 
loppement d'un  thème  égoïste  ;  c'est  une  réponse  claire  et  simple  à  une  inter- 
rogation. On  a  douté  que  le  toit  du  poète  fût  hospitalier  à  un  représentant  de 
l'orthodoxie  catholique,  et  le  poète  répond,  avec  une  onction  touchante,  que  la 
différence  des  symboles  n'implique  pas  la  répulsion  des  croyaus  les  uns  pour 
les  autres,  d'après  la  loi  même  du  divin  pasteur.  Ailleurs,  s'il  donne  carrière 
aux  élans  d'une  tendresse  exclusive  et  jalouse,  ce  n'est  pas  qu'il  veuille  faire 
preuve  de  sensibilité,  ni  qu'il  tienne  à  mettre  le  public  dans  la  confidence  de  se.s 
affections  domestiques.  Un  motif  plus  avouable  et  plus  désintéressé  l'inspire , 
le  besoin  de  remercier  une  muse  amie  qui  a  répandu  des  larmes  sur  le  tom- 
beau de  l'enfant  dont  il  pleure  la  perte  récente,  rsaturellement,  l'aflliction  du 
père  se  montre,  à  cette  occasion,  dans  toute  la  solennité  que  le  douloureux 
sujet  comporte,  mais  tempérée,  et  à  demi  consolée  déjà,  par  la  ferme  attente 
d'une  autre  vie.  La  Cloche  du  village  donne  lieu  aux  mêmes  remarques  sur  le 
peu  de  penchant  qu'a  maintenant  le  poète  pour  l'analyse  des  sentimens  intimes. 
En  prêtant  une  oreille  émue  aux  sons  mélancoliques  de  la  cloche,  la  pensée 
qui  vient  au  poète  n'est  pas  un  retour  sur  son  existence,  ou  une  comparaison 
puérile  entre  sa  voix  et  la  voix  du  pieux  insti'ument,  ou  un  orgueilleux  dédain 
pour  ceux  que  son  génie  lyrique  et  les  battemens  de  l'airain  sonore  trouvent 
également  insensibles.  Non.  Il  songe  aux  morts,  il  fait  la  sainte  aumône  du 
souvenir  aux  pau\Tes  âmes  oubliées;  et  s'il  intervient  ostensiblement,  vers  les 
dernières  strophes,  c'est  uniquement  pour  demander  à  la  cloche  des  chants  de 
joie,  au  lieu  de  sanglots  funèbres,  quand  s'ouvrira  pour  lui  le  cercueil. 

Avant  de  poursuivre,  et  tout  en  approuvant  la  tendance  plus  humaine  des 
inspirations  lyriques  de  M.  de  Lamartine,  et  précisément  parce  que  nous  l'ap- 
prouvons, nous  devons  reprocher  à  ^l.  de  Lamartine  d'avoir  troublé  Iharn.o- 
nie  de  son  livre  par  l'introduction  d'une  demi-douzaine  de  pièces  insignifiantes. 
Nous  ne  songerions  sûrement  pas  à  réclamer  contre  les  Vers  à  une  jeune  Mol- 
dcivc:  s'ils  n'avaient  que  le  défaut  d'être  un  cliapitre  énigmatique  de  la  vie  de 


100  REVUE  DE   PARIS. 

l'auteur  ;  mais  le  peu  d'importance  évidemment  attachée  par  l'auteur  à  la  cir- 
constance qui  nous  a  valu  ces  quatre  ou  cinq  strophes,  devait  être  un  motif 
souverain  pour  qu'elles  ne  fussent  pas  publiées.  Quelque  plaisir  qu'éprouve  la 
jeune  Moldave  à  l'idée  d'occuper  une  place  dans  les  l\ecneiUemens  poétiques. 
ne  pourrait-elle  pas  cependant,  sans  craindre  le  reproche  de  coquetterie, 
s'étonner  que  le  poète,  cette  fois,  ait  eu  l'haleine  si  courte,  et  trouver  qu'il  y 
avait  à  tirer  iheiileur  parti  du  sujet?  Les  vers  écrits  sur  l'album  de  jM""  la  du- 
chesse de  R... ,  les  vers  adressés  à  M""'  L... ,  les  stances  à  une  jeune  fdle  qxù 
me  demandait  de  mes  cheveux,  méritent  la  même  critique.  Non  que  les  mor- 
ceaux nous  paraissent  absolument  mauvais,  ni  que  nous  reprochions  a  l'auteur 
d'avoir  médiocrement  développé  des  thèmes  aussi  frivoles;  la  publicité  donnée 
à  ces  pièces,  voilà  tout  ce  que  nous  blâmons.  Dans  un  recueil  moins  grave, 
ces  pièces  ne  seraient  certes  pas  tout-à-fait  déplacées.  Elles  figureraient  avan- 
tageusement, il  est  permis  de  le  croire,  parmi  ces  poésies  pour  le  genre  des- 
quelles on  a  choisi  l'épithète  de  légères,  de  fugitives;  en  attendant,  elles  eussent 
dû  demeurer  au  fond  du  portefeuille,  ou  sur  l'album.  Offertes  au  lecteur  entre 
deux  odes  où  les  pensées  abondent ,  elles  paraissent  plus  pâles  encore  qu'elles 
ne  le  sont  réellement,  et  projètent  un  reflet  d'autant  plus  terne  sur  les  pages 
qu'elles  avoisinent.  Elles  troublent  l'harmonie  du  livre,  nous  y  insistons. 

Au  reste,  la  faiblesse  des  pièces  que  nous  désignons,  sinon  leur  i)résence  dans 
le  volume,  est  justifiée  par  la  Variauieà  l'cpilo(jue  deJocehjn.  Dans  cet  admi- 
rable fragment,  le  poète  des  Harmonies  religieuses,  celui  que  nous  avons  en- 
tendu autrefois,  sur  la  tombe  d'une  fenuîie  aimée,  interroger  Dieu  et  la  nature, 
fermement  attaché  aujourd'hui  à  ses  croyances  nouvelles,  se  montre  à  nous  ne 
connaissant  plus  de  l'amour  que  le  côté  de  l'amour  qui  est  divin.  Il  ne  se  sou- 
vient plus  des  fougueux  délires  où  se  consuma  sa  jeunesse;  il  a  oublié  les  hymnes 
profanes  dont  il  saluait  le  réveil  d'Elvire,  quand  Elvire  habitait  ce  monde;  tout 
ce  qu'il  y  a  de  périssable  dans  la  passion  est  à  jamais  sorti  de  sa  mémoire,  tout, 
jusqu'au  nom  mortel  si  souvent  ciianté.  Ainsi  épurées  et  agrandies ,  ses  facul- 
tés aimantes,  au  point  de  vue  de  la  jjassion,  n'en  ont  pas  moins  d'ardeur  ni 
moins  de  force  ;  seulemeat,  leur  mobile  n'est  plus  sur  la  terre,  il  est  dans  le  ciel. 
Et  comme  pour  déjouer  la  curiosité  ironique  ou  importune,  comme  pour  jouir 
plus  complètement  de  sa  félicité  céleste,  il  a  donné,  dans  la  Variante,  des 
f  )rmes  symboliques  à  sa  pensée  :  deux  amans  devenus  par  lui  célèbres ,  Jocelyn 
et  Laurence,  prêtent  leurs  noms  au  saint  hymen  qu'il  contracte  en  présence 
des  anges,  sous  l'œil  de  Dieu.  Sublime  réponse  qu'adresse  M.  de  Lamartine, 
en  passant,  à  ceux  qui,  ne  comprenant  pas  son  poème,  ont  si  étourdiment 
dénaturé  le  sens  philosophique  de  Jocelyn!  Après  la  lecture  de  la  ]'aria)dc. 
on  s'explique  à  merveille  comment  IM.  de  Lamartine,  pour  qui  l'amour 
est  aujourd'hui  à  l'état  de  vision  lumineuse,  ne  trouve  rien  à  dire  devant 
les  divinités  de  cliair  ;  ef  en  s'expli(iuai!t  la  froideur  actuelle  qu'il  leur  montre, 
on  s'explique  également  la  pitié  profonde  qu'éveille  en  lui  la  douleur  sous  tous 
ses  aspects.  Après  s'être  élevé  des  inspirations  personnelles  aux  inspirations 
passionnées,  le  poète  a  élargi  et  divinisé  la  passion.  De  la  tendresse  pour  une 


REVUE   DE   PAUIS.  191 

femme,  il  est  arrivé  à  la  tendresse  pour  toutes  les  créatures.  Dar.s  le  désert  de 
son  cœur,  sous  des  cendres  encore  tièdes,  il  a  semé  l'amour  de  l'humanité. 

Le  nouveau  recueil  contient  quatre  remarquables  preuves,  et  très  diverses, 
de  la  transformation  de  sentimens  subie  par  famé  du  |;oète.  Le  C.aniiqve 
inspiré  par  la  mort  de  M""'  la  duchesse  de  Broglie,  plein  d'une  sensi!)ilité  si 
vivement  touchante  et  éloquente,  ouvrage  de  longue  haleine,  justiGe  pleine- 
ment notre  opinion  par  le  singulier  contraste  qu'il  offre  avec  la  galanterie  un 
peu  auindée  et  mal  ii  l'aise  des  strophes  écrites  sur  l'album  de  31""  la  duciiesse 
de  R...  Évidemment,  la  préférence  de  M.  de  Lamartine  est  déterminée  ici  par 
sa  s\nîipathie  pour  le  malheur.  Vivante ,  heureuse ,  entourée  de  tous  les  objets 
qui  rendent  l'existence  agréable  et  enviée,  la  duch.esse  de  Broglie  n'aurait 
obtenu  sans  doute,  comme  la  duchesse  de  R...,  et  encore  à  force  de  sollicita- 
tions pressantes ,  qu'une  vingtaine  de  vers  d'album  ;  tombée  jeune  encore  sous 
les  coups  d'une  fatalité  inexorable ,  arrachée  san?  pitié,  par  la  mort,  à  une 
famille  dont  elle  était  la  joie  et  la  gloire,  à  des  amis  qui  se  la  proposaient 
comme  inimitable  modèle,  aux  malheureux  dont  l'affliction  va  être  doublée 
par  cette  perte  irréparable;  frappée  en  pleine  jeunesse,  au  milieu  des  félicités 
maternelles,  un  poétique  tribut  de  larmes  lui  sera  payé.  Comment  douter  du 
motif  que  nous  assignons  aux  préférences  de  M.  de  Lamartine,  quand  nous 
l'entendons,  quelques  pages  plus  loin,  plaindre  et  consoler  tout  ensemble, 
avec  une  intarissable  effusion ,  une  jeune  fille  poète ,  simple  enfant  du  peuple , 
vivant  à  peine  de  l'ingrat  travail  de  ses  mains.'  La  pièce  adressée  à  un  ami 
malade,  eî  à  laquelle  nous  einpruntions  tout  à  l'heure  l'expression  du  mouve- 
ment accompli  dans  les  idées  de  'SI.  de  Lamartine,  ne  continue-t-elle  pas  \ic- 
torieusement  encore  la  défense  de  notre  interprétation  ?  J.'LjAlre  a  >I.  Adolpiie 
Dumas,  tirée  de  la  même  source  que  les  trois  pièces  précédentes,  donne  lieu, 
cependant,  à  une  restriction  assez  gi-ave.  En  consolant  M.  Adolphe  Dumas 
d'une  douleur  morale ,  dont  la  cause ,  bien  qu'imparfaitement  précisée  par 
VÉpiire,  n'est  pas  autre,  on  le  devine,  qu'un  mécompte  littéraire,  !M.  de 
Lamartine  a  trop  écouté,  nous  le  croyoïîs,  l'indulgence  de  son  creur.  Que 
M.  de  Lamartine  ait  tenté  de  ranimer  le  courage  d'un  jeune  frère  en  poésie , 
c'était  là  une  noble  tàcb.e ,  et  ({ue  nous  le  félicitons  de  n'avoir  pas  hésité  à  entre- 
prendre; mais  qu'il  ait  poussé  la  complaisance  jusqu'à  prendre  parti,  en  faveur 
du  jeune  homme,  contre  l'opinion  publique,  ceci  est  inin-atitude  et  impru- 
dence tout  à  la  fois  :  ingratitude  pour  l'opinion  publique,  dont  la  conipétence 
ne  saurait  être  sérieusement  niée  par  3L  de  Lamartine ,  qui  lui  doit  une  gloire 
populaire;  imprudence  à  l'éirard  du  jeune  homme,  qu'une  approbation  aussi 
éclatante  et  complète  poussera  peut-être  à  s'exagérer  son  mérite,  tandis  qu'il 
aurait  besoin  d'être  mis  en  sarde,  au  contraire,  avec  toute  la  jeunesse  du 
siècle ,  contre  la  maladie  terrible  qui  étouffe  dans  lem'S  germes  tant  de  radieuses 
espérances,  la  maladie  de  l'orgueil.  Il  est  clair  pour  nous  que,  si  la  bonté  de 
M.  de  Lamartine  l'a  emporté,  en  cette  occasion,  sur  sa  prévoyance,  l'exhor- 
tatinn  salr.iaire  n'en  est  pas  moins  sous-entendue  par  lui  aa  milieu  des  éloges. 

Uissi  M.  Adolphe  Dumas,  en  suppléant  au  s;  ence  de  son  consolateur  iiius- 


192  REVUE  DE  PARIS. 

tre,  en  acceptant  la  conclusion  que  nous  proposons  pour  les  vers  de  M.  de  La- 
martine, se  montrerait  digne  de  l'honneur  que  M.  de  Lamartine  lui  a  fait. 

Parmi  les  pièces  dont  nous  n'avons  pas  parlé  encore ,  il  en  est  trois  que  nous 
réservions  à  dessein;  placées  ici,  en  dépit  du  rang  qu'elles  occupent  dans  le 
volume,  elles  révèlent  toute  l'intention  de  M.  de  Lamartine,  et  donnent  la 
complète  intelligence  des  Recueillemens.  Prodiguer  éternellement  la  consola- 
tion à  des  souffrances  toujours  renaissantes,  c'est  le  fait  d'un  esprit,  bien- 
veillant sans  doute,  mais  borné  dans  ses  vues,  et  stérile.  Ne  passe  contente)' 
de  verser  le  baume  sur  la  plaie  ouverte,  chercher  à  produire  une  guérison  pro- 
chaine et  à  prévenir  toute  rechute,  voilà  l'œuvre  d'un  esprit  puissant  et  lo- 
gique, et  c'est  l'œuvre  tentée  par  M.  de  Lamartine  dans  les  vers  à  M.  de  Ge- 
noude  sur  son  ordinati  in,  dans  Utopie  et  dans  le  Toast.  C'est-à-dire  qu'après 
ies  soins  accordés  par  M.  de  Lamartine  au  présent,  ces  trois  pièces  nous  in- 
struisent de  sa  sollicitude  pour  l'avenir.  Les  vers  adressés  à  M.  de  Genoude  sont 
une  rupture  courageuse  et  définitive  avec  le  catholicisme,  rupture  dont 
VHijmne  ait  Christ,  des  Harmonies  religieuses  ,  était  le  signe  irrécusable,  et 
après  laquelle  le  poète  doit  se  mettre  en  quête  d'autels  nouveaux.  Le  titre 
même  de  la  pièce  où  M.  de  Lamartine  interroge  l'avenir,  témoigne  de  l'incerti- 
tude dans  laquelle  le  poète  flotte  encore;  baptiser  du  nom  d'utopie  les  idées 
qu'il  expose  sur  les  futures  destinées  humaines,  c'est,  de  la  part  du  poète, 
confesser  clairement  que  la  question  qu'il  agite  n'est  pas  encore  un  problème 
résolu  pour  lui.  Mais  le  Toast,  qu'il  porte  à  l'union  indissoluble  de  toutes  les 
nations  du  globe  sous  une  même  loi  providentielle,  ne  laisse  aucun  doute  sur 
l'inébranlable  fermeté,  non  plus  que  sur  la  nature  de  ses  espérances.  Le  poète 
ignore  encore  la  longueur  de  la  route  qui  lui  reste  à  parcourir,  les  dangers 
et  les  obstacles  qui  s'offriront  sur  cette  route  ;  mais  le  but  est  visible  à  l'œil  de 
sa  foi. 

On  reproche  à  M.  de  Lamartine,  nous  ne  l'ignorons  pas,  le  caractère  indécis 
de  ses  révélations  sociales;  pour  notre  compte ,  nous  pensons  qu'il  y  a  injustice 
à  rendre  le  poète  responsable  de  cette  indécision.  En  un  siècle  orageux  et  tour- 
menté comme  le  nôtre ,  n'est-ce  point  assez  faire  que  ne  pas  perdre  courage  et 
de  chercher  résolument  un  chemin  ?  La  seule  condition  que  mette  l'Évangile 
aux  conquêtes  spirituelles,  c'est  le  désir  de  trouver.  Or,  ce  noble  désir,  M.  de 
Lamartine  en  étant  animé  plus  que  personne ,  le  vague  de  ses  idées  philosophi- 
ques ne  saurait  lui  être  imputé  à  crime  raisonnablement.  Faut-il  en  conclure 
que  l'auteur  des  Reciœillemens  échappe  à  toute  espèce  de  blâme?  non,  certes! 
M.  de  Lamartine  est  blâmable,  si ,  malheureusement  fidèle  aux  principes  de  sa 
nouvelle  préface ,  il  emploie  son  temps  le  moins  précieux  à  l'approfondissement 
des  questions  importantes  qu'il  se  propose.  Quel  que  soit  le  mérite  de  l'œuvre  que 
nous  venons  d'examiner,  l'auteur  n'en  est  pas  moins  blâmable  si,  pouvant  faire 
mieux  encore ,  il  n'a  pas  fait  mieux.  Mais  l'idée  de  cette  imperfection  volontaire 
ne  se  concilie  pas,  dans  notre  esprit,  avec  la  juste  importance  qu'attribue  M.  de 
î^amartine  aux  cantiques  du  prophète-roi.  L'hynme  admirable  chantée  par 
M.  de  Lamartine  sur  le  tombeau  de  David,  et  qui  fait  partie  du  nouveau  volume, 


REVUE  DE  PARIS.  193 

nous  répond  que  jM.  de  Lamartine  n'a  pas  sur  la  poésie  les  opinions  un  peu 
légèrement  émises  dans  sa  préface.  Non,  le  poète  qui  demande  avec  larmes, 
pour  sa  lyre,  quelques-uns  de  ces  accords,  pareils  aux  accords  de  la  harpe  de 
David ,  dont  la  vibration  se  perpétue  de  siècle  en  siècle  ;  non ,  celui-là  ne  pré- 
fère pas  sérieusement  le  torrent  bruyant  et  fangeux  à  la  source  calme  et 
sainte,  la  politique  inconstante  à  Timmortelle  poésie. 

J.  Ch.vudes-Aigues. 


CtotUiMe, 

Le  nouveau  roman  de  ^l.  Karr  se  rattache  à  une  série  de  publications  ou- 
verte avec  succès  par  le  joli  roman  de  Gcuevièvc.  Ce  premier  portrait  de  femme 
doit  être  suivi  de  quelques  autres ,  et ,  dans  cette  galerie  fort  agréablement 
commencée ,  Cloiilde  occupe  le  second  rang.  A  Geneviève ,  la  jeune  fille  tendre 
et  dévouée,  succède  iM'"'  Clotilde  de  Sommery,  type  de  coquetterie  et  d'ar- 
dente ambition.  Le  contraste  de  ces  deux  esquisses  est  d'un  effet  heureux,  et 
il  n'y  a  pas  lieu  d'adresser  à  M.  Karr,  au  sujet  du  classement  de  ses  portraits 
de  femmes,  le  reproche  d'insouciance  qu'il  mérite  si  souvent.  Il  est  à  regretter 
que  cet  éloge  nécessite  en  même  temps  un  biànie ,  car  il  n'est  pas  douteux  que 
le  choix  du  sujet  n'ait  gêné,  dans  Clotilde,  l'essor  des  facultés  de  l'auteur.  Les 
caractères  exigeaient ,  cette  fois ,  une  fermeté  de  touche  qui  n'est  guère  dans  la 
nature  de  son  talent.  M.  Karr  n'est  vraiment  à  l'aise  que  dans  ce  genre  demi- 
sérieux,  demi-enjoué,  qu'il  affectionne,  auquel  appartient  Une  heure  trop  tard, 
auquel  appartient  aussi  Geneviève.  L'insouciance  est  'alors  presque  de  mise; 
les  couleurs  vives  et  fraîches  ont  beau  être  jetées  comme  au  hasard  sur  un  dessin 
ébauché  :  la  légèreté  de  la  conception  demande  grâce  pour  l'abandon  de  la 
forme.  Dans  Clotilde,  il  n'en  est  plus  de  même;  les  figures  de  M"'"  de  Som- 
mery et  de  Tony  Vatinel  ne  s'accommodaient  pas  de  cette  facile  peinture  vers 
laquelle  M.  Karr  est  entraîné  d'instinct.  Aussi  n'est-ce  plus,  cette  fois,  dans 
le  développement  de  la  donnée  choisie  par  l'auteur,  que  réside  l'intérêt  du 
roman;  l'intérêt  se  trouve  dans  les  excursions  en  tous  sens  que  iNI.  Karr  ne  se 
refuse  jamais,  à  quelque  sujet  qu'il  s'applique.  C'est  aux  jolies  descriptions 
jetées  à  travers  le  cours  du  récit,  c'est  aux  intermèdes  placés  entre  les  scènes 
du  drame ,  que  les  plus  sages  appréciateurs  du  talent  de  M.  Karr  accorderont , 
nous  n'en  doutons  pas ,  leur  attention  et  leurs  éloges. 

Il  y  a  sans  doute  aussi  des  éloges  à  donner  à  la  partie  dramatique  de  Clotilde. 
La  passion  de  Tony  Vatinel  est  décrite  dans  les  derniers  chapitres  avec  une  re- 
marquable énergie.  Pourtant ,  dans  cette  partie  du  livre ,  la  manière  brusque 
et  insouciante  de  l'auteur  nuit  singulièrement  à  l'effet  qu'il  veut  produire ,  et 
le  goût  des  digressions  bizarres  qui  ne  l'abandonne  pas,  même  dans  les  plus  so- 
lennels momens  du  drame,  suffit  pour  enlever  au  récit  toute  couleur  sérieuse. 
On  accorde  assez  généralement  une  grande  sensibilité  à  l'auteur  de  Sons  les 

TOME  V.      MAI.  14 


194  REVUE   DE   PAIIIS. 

iill  vis.  Ce  que  nous  venons  de  dire,  relativement  à  !a  partie  dramatique  de 
CloiUde,  est-il  en  contradiction  avec  l'opinion  reçue?  Nous  ne  le  pensons  pas. 
Il  V  a  deux  espèces  de  sensibilité  :  l'une  grave  et  contenue,  l'autre  vive  et  tou- 
jours prête  à  s'épancher;  mais,  par  cela  même,  moins  profonde  que  la  pre- 
mière. Telle  est  la  sensibilité  qui  distingue  Vue  heure  trop  tard  et  ileucvlnei 
et  on  ne  jieut  le  nier,  elle  convient  à  merveille  à  ces  récits  qui  flottent  entre  les 
larmes  et  le  rire,  à  ces  tableaux  dont  on  admire  plus  la  fraîcheur  et  la  verve 
(|ue  l'exécution  élevée  et  savante.  Mais  quand  31.  Karr  rencontre  des  situations 
profondes,  quand  il  veut  tracer  des  figures  sévères,  involontaireinent  il  les  ra- 
mène aux  proportions  d'une  esquisse  folâtre.  S'il  s'élève  parfois  à  la  hauteur  du 
sujet,  c'est  pour  redescendre  bien  vite  à  la  causerie,  à  la  peinture  rn|)ide  et 
abandoiuiée ,  et  l'émotion  sérieuse  s'efface  aussitôt.  En  lisant  le  second  volume 
de  CAotilde,  on  est  frappé  du  contraste  qui  existe  entre  la  légèreté  de  l'exécu- 
tion et  l'importance  du  sujet.  La  passion  de  Tony  exaltée  ju.squ'au  meurtre, 
l'ardente  coquetterie  de  Clotilde,  sont  décrites  dans  un  récit  vif  et  coquet  oi^i  il 
est  impossible  de  ne  pas  se  plaire,  mais  où  l'on  cherche  en  vain  mieux  qu'une 
distraction  frivole.  On  se  souvient  d'un  joli  passage  du  livre  de  la  Fiance,  où 
^î.  Heine  raconte  qu'étant  entré  au  théâtre  de  la  Porte-Saint-Martin ,  xni  soir  où 
l'on  jouait  /«  Tour  de  yesle,  il  vit  toutes  les  scènes  du  sanglant  mélodrame  à 
travers  le  voile  rose  d'une  dame  placée  devant  lui.  Nous  ne  saurions  mieux  dé- 
linir  que  par  cette  comparaison  l'impression  que  fait  éprouver  la  lecture  de 
CloiiJde.  Il  semble  qu'entre  le  lecteur  et  le  monde  évoqué  par  le  romancier,  un 
crêpe  rose  se  joue ,  qui  répand  sa  joyeuse  couleur  sur  les  plus  sombres  tableaux . 
L'esprit  n'ose  jamais  s'abandonner  avec  sécurité  aux  impressions  sérieuses;  il 
tremble  de  rencontrer  le  badinage  au  revers  du  feuillet  le  plus  reiupli  d'émo- 
tion, et  presque  toujours,  malheureusement,  le  badinage  arrive.  Aussi  préfé- 
rons-nous Geneviève  h  Clotilde.  Dans  le  premier  de  ces  romans,  du  badinage 
;i  la  mélancolie ,  la  transition  est  concevable  ;  dans  le  second ,  des  ardens  en- 
tretiens de  Tony  et  de  Clotilde  aux  scènes  bouffonnes,  aux  diuressions  rail- 
leuses, il  y  a  un  abîme  à  franchir.  Le  défaut  d'harmonie  auquel  l'auteur  pour- 
rait remédier  dans  Ccnpr  (ère ,  est,  en  quelque  sorte,  inhérent  à  ChtiUle.  Il 
i-ésulte  dans  ce  roman  du  sujet  même ,  et  on  ne  saurait  espérer  de  l'eu  voir  dis- 
païaître. 

Nous  n'essaierons  pas  d'analyser  dotildr,  car  la  fable  n'est  pas  la  [)artie  de  ce 
livre  qui  mérite  le  plus  de  fixer  l'attention.  Nous  nous  contenterons  d'exposer 
lapidement  les  caractères  principaux.  Dans  Clotilde  M.  Karr  a  personnifié  la 
coquetterie,  non  pas  la  coquetterie  innocente,  superficielle,  que  l'amour  finit 
jiar  dominer,  mais  celle  qui  triomphe  de  l'amoiu-  et  qui  jjourrait  niieux  s'ap- 
peler égoïsme ,  insensibilité.  Il  suffit  de  définir  ce  caractère  pour  que  le  lecteiu' 
s'attende  à  ne  pas  le  trouver  dépeint  d'une  manière  .satisfaisante  dans  le  roman 
de  M.  Karr.  Des  conceptions  aussi  sévères  réclament  la  main  la  plus  ferme,  le 
marbre  le  plus  solide  .  et  Clotilde  n'est  tracée  que  d'une  main  nonchalante  sur 
une  page  fugitive.  Nous  en  dirons  autant  de  'i'ony  Yatinel,  nature  sauvage  et 
mélancolique,  dont  quelques  parties  sont  analysées  avec  talent,  et  qui,  dans 


REVUE  DE  PARIS.  195 

l'ensemble,  n'est  qu'une  ébauclie,  moins  imparfaite  que  Clotilde,  mais  non 
moins  dépourvue  d'une  valeur  sérieuse.  Restent  les  figures  secondaires.  Robert 
Dimeux ,  Cbarles  Reynold ,  31.  de  Sommery,  sont  des  portraits  qui  plaisent  par 
leur  exécution  spirituelle  et  gaie.  Nous  regrettons  d'avoir  à  ranger  l'abbé  \ov- 
lèze  dans  ce  groupe  im  peu  frivole.  Cette  lionnéte  et  grave  figure  était  digne 
d'une  exécution  plus  soigneuse.  On  peut  citer  comme  une  fort  lieureuse  inven- 
tion la  scène  où  l'humble  abbé  vient  balayer  lui-même  le  seuil  de  la  maison  de 
M.  de  Sommery,  la  veille  de  la  Fête-Dieu.  Avec  un  peu  plus  d'efforts,  le  per- 
sonnage de  l'abbé  Vorlèze  serait  devenu  vraiment  digne  d'intérêt.  L'auteur  s'est 
borné  à  des  indications ,  et  ce  n'est  pas  une  des  moindres  fautes  qu'on  doive 
reprocher  à  son  insouciance. 

Quelques  lecteurs  blâmeront  31.  Karr  d'avoir  peint  avec  des  couleurs  trop 
sensuelles  l'amour  de  Tony  pour  Clotilde.  Il  y  a,  au  début  du  second  volume, 
une  scène  qu'ils  voudront  voir  supprimer  au  plus  vite.  Nous  ne  chercherons 
point  à  défendre  M.  Karr  sur  ce  dernier  point;  car  rien  ne  peut  l'excuser 
d'avoir  cherché  à  divertir  ses  lecteurs  par  une  grossière  énigme.  Mais  nous 
croyons  que  l'auteur  de  Cloiilde  a  bien  fait,  en  insistant  dans  son  lin-e  sur  le 
côté  sensuel  plutôt  que  sur  le  côté  idéal  de  l'amour  Les  caractères  comme 
ceux  de  ïouy  et  de  Clotilde  ne  comprennent ,  en  effet ,  de  l'amour,  que  les  em- 
portemens  et  le  délire;  ils  en  ignorent  les  régions  sereines,  les  aspects  chastes, 
les  nuances  délicates.  En  peignant  Tony  et  Clotilde  dominés  par  leur  passion 
fougueuse,  3L  Karr  n'a  donc  fait  qu'accepter  les  conséquences  de  sa  propre 
invention. 

Outre  la  partie  dramatique,  outre  la  partie  railleuse,  Cloiilde  contient  une 
partie  descriptive;  et  ici  le  talent  de  fauteur  se  révèle  sous  un  jour  plus  favo- 
rable que  dans  la  satire  et  dans  le  récit  passionné.  On  ne  remarque  aucune 
prétention ,  aucun  effort  dans  les  paysages  qui  se  mêlent  çà  et  là  au  cours  de 
l'action.  M.  Karr,  qui,  pour  écrire  le  roman,  ne  consulte  pas  assez  sa  voca- 
tion, est  toujours  fidèle,  dans  ces  petites  esquisses,  à  la  nature  de  son  ta- 
lent. Il  ne  lui  faut  ni  les  grandes  lignes,  ni  les  horizons  majestueux;  il  se 
complaît  dans  les  cadres  bornés  ;  il  préfère  les  riantes  échappées  aux  vastes 
perspectives.  Il  attrape  à  la  haïe  de  charmans  détails,  et  ne  songe  pas  à  sou- 
mettre à  l'épreuve  du  travail  ce  que  l'impression  du  moment  lui  a  dicté;  mais 
son  but  est  atteint,  car  il  fait  passer  cette  impression  dans  l'ame  du  lecteur. 
Il  y  a ,  vers  le  milieu  du  second  volume  de  Clotilde,  deux  lettres  de  Tony  Va- 
tinel  à  Robert  Dimeux ,  où  la  verve  pittoresque  de  31.  Karr  se  montre  dans 
toute  sa  fraîcheur  et  sa  légèreté.  Si  l'on  joint  à  ces  lettres  une  page  du  premier 
volume  que  nous  citons  ici ,  on  aura  bien  vite  l'idée  nette  du  talent  descriptif 
que  révèle  Clotilde. 

«  Il  était  tombé  au  point  du  jour  une  petite  pluie  fine  et  tiède On  était 

alors  au  mois  de  mai....  Cette  petite  pluie  douce,  c'était  le  printemps  qui  tom- 
bait du  ciel;  un  beau  soleil  vint  après,  et  sous  ses  rayons  s'ouvrirent  dans 
l'herbe  les  petites  pâquerettes  blanciies  avec  des  gouttes  de  pluie  qui  brillaient 
de  couleurs  changeantes  comme  des  opales.  Les  pommiers,  en  boutons  l;i 

14. 


196  REVUE  DE  PARIS. 

veille,  ouvraient  leurs  fleurs  blanches  bordées  de  rose.  Il  semblait  que  tout 
cela  était  tombé  du  ciel  avec  la  pluie;  la  nature  avait  sa  robe  de  noces.  Sous 
nos  pieds  les  marguerites ,  sur  nos  têtes  les  fleurs  des  pommiers  :  il  me  sem- 
blait que  l'ame  aussi  s'épanouissait.  Une  foule  de  petites  sensations,  de  petits 
bonheurs,  fleurissaient  dans  nos  cœurs.  Nous  étions  joyeux  sur  le  chemin 
comme  les  fauvettes  qui  chantaient  dans  les  haies,  conuue  les  abeilles  qui 
bourdonnaient  dans  les  pommiers ,  comme  le  lézard  qui  faisait  frémir  l'herbe.  » 
Il  est  inutile  de  chercher  quel  rang  on  peut  assigner  à  des  livres  conuue 
Clolilde  dans  la  littérature  actuelle.  Le  mieux  est  de  ne  les  repousser  ni  de  les 
admettre  sérieusement,  c'est-à-dire  de  les  accepter  au  même  titre  qu'on  accepte, 
en  musique ,  les  jolies  valses  des  musiciens  viennois.  En  un  autre  temps  que  le 
nôtre ,  on  pourrait  blâmer  avec  insistance  un  tel  emploi  donné  à  des  facultés  heu- 
reuses. Aujourd'hui  l'abondance  des  œuvres  qui  ne  révèlent  que  la  médiocrité 
sous  une  forme  orgueilleuse  dispose  les  juges  les  plus  sévères  à  se  montrer 
indulgens  pour  l'insouciance  spirituelle.  iMais  il  faut  bien  se  rappeler  que  ce 
n'est  là  qu'une  cause  de  succès  passagers ,  et ,  tout  en  reconnaissant  le  mérite 
d'à-propos  de  ces  compositions  folâtres,  la  critique  ne  peut,  sans  manquer  à 
sa  mission,  donner  à  ceux  qui  les  écrivent  de  plus  sérieux  encouragemens. 

D.  M. 


X«?  Eiffs  «l'JfsB'fsfft,  —  JLff  Etivi'e  tles  liois 
et  ttes  Pewtptes. 

L'.'IiiiP  cxiUe  est  certainement  un  des  livres  les  plus  purs  de  notre  siècle; 
conception  heureuse,  inspiration  suave,  revêtue  de  toute  la  limpidité  de  la 
poésie  virgilienne  et  de  toute  la  profondeur  du  sentiment  chrétien.  L'auteur 
de  ce  livre  présente  aujourd'hui  une  œuvre  de  même  nature  dictée  par  le  même 
sentiment,  mais  plus  développée.  Nous  ne  l'avons  pas  ouverte  sans  quelque 
crainte.  Il  nous  paraissait  difficile  que  dans  le  cours  de  deux  volumes  le  même 
bonheur  d'inspiration  se  soutînt,  et  qu'au  lieu  de  ce  jet  si  égal ,  si  pur,  il  n'y 
eût  pas  des  chances  diverses  d'admiration  et  de  regret ,  des  momens  de  lassi- 
tude, des  inégalités  sur  la  route. 

Il  ne  pouvait  guère  en  être  autrement.  Nulle  ame  d'écrivain  ne  s'est  sou- 
tenue, dans  toutes  les  parties  d'un  poème,  à  la  même  hauteur.  Il  ne  faut  donc 
pas  demander  au  Lys  d'Israël  une  pensée  toujours  également  haute  et  des  clartés 
également  transparentes.  D'ailleurs,  ici  le  sujet  était  tout  tracé,  et  le  plus  dif- 
ficile de  tous,  puisqu'il  s'agissait  de  compléter  les  évangélistes,  et  de  remplir 
les  intervalles  qu'ils  ont  laissés  ouverts  à  l'imagination ,  en  gardant  poin-  la 
lettre  de  leurs  récits  un  respect  continuel  et  scrupuleux.  Il  s'agissait  en  outre 
de  plier  à  la  vérité  historique  et  aux  exigences  de  l'érudition ,  si  vétilleuse 
aujourd'hui,  les  écarts,  toujours  réservés  et  contenus,  d'une  imagination  reli- 
gieuse. Celle  espèce  de  mythologie  chrétienne,  dominée  d'un  coté  \y:v  v.v. 


REVUE  DE  PARIS.  197 

lettre  sacrée  dont  on  ne  voulait  en  rien  dévier,  de  l'autre  par  un  travail  histo- 
rique qui  donnait  sans  doute  des  secours,  mais  aussi  des  entraves,  était  pour 
la  foi  une  œuvre  séduisante  encore ,  mais  laborieuse ,  je  dirais  même  alarmante, 
souvent  essayée ,  rarement  accomplie  avec  bonheur. 

Malgré  les  inégalités  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  le  Lijx  d'Israël  nous 
paraît  une  réalisation  de  cette  pensée  plus  heureuse  que  tout  ce  qu'il  nous  était 
possible  d'attendre,  et,  nous  osons  le  croire,  que  tout  ce  qui  a  été  fait.  Dans 
ce  travail  où  il  était  si  facile  de  dévier,  où  s'offraient  à  l'imagination  tant  de 
séductions  apparentes  qui  menaient  à  des  difficultés  réelles,  l'auteur  a  répandu, 
et  souvent  à  pleines  mains,  ce  charme  que  présente  l'Ame  exilée,  ces  conceptions 
radieuses  sans  manquer  jamais  de  simplicité,  ces  élans  de  cœur  qui  ne  se  per- 
dent jamais  en  trop  longues  effusions ,  et  deux  sentimens  surtout  qui,  parmi 
tous,  me  semblent  se  dégager  de  toutes  les  œuvres  de  cet  écrivain  ;  dans  l'ordre 
moral  le  sentiment  maternel,  dans  l'ordre  extérieur  le  sentiment  de  l'associa- 
tion de  la  nature  muette  à  toutes  les  impressions  humaines  comme  à  toutes 
les  révélations  divines.  Si  le  premier,  caressé  avec  trop  d'amour,  amène  parfois 
quelques  traits  un  peu  recherchés  ;  si  le  second ,  trop  approfondi ,  enfante 
quelques-unes  de  ces  pensées  où  il  semble  qu'on  ait  pris  l'esprit  pour  de  l'ima- 
gination ,  on  peut  dire  que  l'un  et  l'autre  y  deviennent  souvent  admirables  ;  et 
surtout  le  sentiment  moral  de  la  nature,  cette  vivification  des  choses  du  dehors, 
cette  sorte  de  panthéisme  idéal,  spiritualiste  et  chrétien,  amène  ici  des  images 
et  des  impressions  qui  me  semblent  toutes  neuves. 

L'histoire,  autre  élément  de  ce  travail,  n'a  pas  non  plus  été  employée  sans 
un  \Tai  bonheur,  et  si  j'avais  un  reproche  à  faire  à  l'écrivain ,  ce  serait  plutôt 
d'avoir  négligé  un  élément  de  même  nature ,  la  ti-adition.  Ce  ne  peut  être  en 
vain  que  dix-huit  siècles  de  foi  savante  ou  populaire ,  poétique  ou  naïve ,  ont 
médité  sur  les  récits  sacrés,  et  il  s'est  formé  par  le  concours  de  toutes  les  puis- 
sances de  l'homme,  par  les  arts ,  par  la  poésie ,  par  la  méditation  extatique , 
par  le  récit  populaire ,  par  le  souvenir  des  lieux,  comme  un  corps  de  traditions 
presque  consacrées,  que  l'auteur  a  connu,  mais  où  peut-être  il  n'a  pas  assez 
puisé.  Ainsi  la  peinture  a  ses  souvenirs  traditionnels,  auxquels  elle  donne 
comme  une  foi  d'artiste.  A  un  degré  inférieur,  les  évangiles  apocryphes 
souvent  insipides  et  puérils,  sont  cependant  une  mine  précieuse  et  inexplorée; 
c'est  la  tradition  toujours  un  peu  enfantine  de  l'Orient.  Je  n'eusse  pas  voulu 
rompre  cette  chaîne  dont  Raphaël  est  le  dernier  anneau ,  et  qui  se  rattache  à 
l'Écriture  comme  un  poétique  commentaire  écrit  par  le  genre  humain. 

Le  Livre  des  peuples  ei  des  rois  appartient  à  la  même  nature  de  pensées,  je 
ne  dirai  pas  d'opinion,  que  le  Livre  du  peuple  et  les  Paroles  d'un  croyant, 
œuvres  dont  la  forme,  tant  de  fois  et  si  péniblement  imitée,  a  presque  fini  par 
devenir  fatigante.  Ici  cependant,  cette  imitation  ou  plutôt  cette  ressemblance 
n'est  pas  un  pur  jeu  de  l'esprit,  comme  elle  l'a  été  si  souvent  :  on  comprend 
([ue  la  pensée  a  amené  la  forme  avec  elle ,  et  que  le  style,  qui  au  premier  coup 
ti'œii,  semble  d'emprunt,  est  le  style  sous  lequel  la  pensée  est  née.  On  peut  le 


198  REVUE  DE  PARIS. 

méconnaître  si  on  se  borne  à  lire  quelques  pages  ;  mais ,  si  ou  avance,  on  dis- 
tingue bientôt,  dans  ces  chapitres  qui  semblent  sans  liaison,  la  pensée  une, 
dogmatique  et  supérieure,  qui  a  imposé  sa  forme  à  l'écrivain. 

Et  cependant  j'hésite  encore  à  approuver  l'usage  perpétuel  de  cette  forme. 
M.  de  Lamennais,  envisageant  deux  ou  trois  grandes  questions,  a  pu  l'employer 
avec  bonheur.  Mais,  quoique  vraie,  je  viens  de  le  dire,  elle  devient  parfois 
contrainte  et  même  fausse,  lorsque,  comme  M.  Sainte-Foi,  on  tourne  et  re- 
tourne tous  les  côtés  de  la  question  sociale  ;  lorsque  souvent  on  fouille  jusque 
dans  ses  détails  et  qu'on  arrive  jusqu'à  la  partie  la  plus  technique  de  ce  grand 
sujet.  Le  langage  d'Isaïe  ou  de  la  Sagesse,  appliqué  à  des  rélîexions  sur  les 
devoirs  des  notaires  ou  sur  la  composition  des  listes  de  jurés,  devient  d'une 
affectation  pénible,  et  les  circonlocutions,  si  laborieuses  qu'elles  soient,  ne  peu- 
vent empêcher  de  singuliers  contrastes  entre  la  pensée  et  le  style.  Et  pour 
passer  à  une  critique  plus  grave,  lorsque  l'écrivain  descend  avec  une  hardiesse 
qui  effraie  dans  les  plaies  les  plus  déshonorantes  et  les  plus  cachées,  je  ne  dirai 
pas  de  la  société,  mais  des  consciences,  alors  peut-être,  plus  que  jamais,  tout 
ce  qui  sent  sa  rhétorique ,  tout  ce  qui  peut  passer  pour  un  sacrifice  à  la  méta- 
phore, tout  ce  qu'il  y  a  de  cherché  dans  la  forme  du  langage ,  tout  ce  qui  n'est 
pas  l'expression  la  plus  grave,  la  plus  sérieuse,  mais  en  même  temps  la  plus 
naturelle  et,  si  je  puis  le  dire ,  la  plus  consanguine  de  la  pensée  de  l'honnête 
homme ,  me  paraît  devoir  être  écarté.  .Tuvénal ,  parlant  en  style  de  rhéteur  des 
vices  de  son  temps,  nous  paraît  plus  hyperbolique  que  son  siècle  ne  nous  pa- 
raît corrompu.  Saint  Paul  au  contraire,  gardien  de  la  tradition  biblique,  parle 
sur  ce  sujet  avec  une  simplicité  d'expression  bien  remarquable ,  et ,  par  cela 
même,  il  est  d'une  toute  autre  éloquence.  Voudriez-vous  que  l'honnête  Parent- 
Duchâteli't  eût  écrit  son  livre  avec  le  style  de  Rousseau? 

Voilà  pf)ur  la  forme  de  cet  écrit.  Quant  au  fond ,  il  nous  sera  aisé  de  faire 
comprendie  que  de  questions  il  soulève,  inabordables  pour  nous  en  ce  moment, 
•en  répétant  ce  que  nous  venons  de  dire,  que  nulle  part  peut-être  plus  qu'en  ce 
petit  nombre  de  pages,  toutes  les  faces  de  l'ordre  social  sont  mises  au  jour. 
Certes,  sur  bien  des  points,  l'examen  est  triste;  nous  ne  sommes  pourtant  pas 
de  ceux  qui  aimeraient  mieux  qu'on  ne  le  fit  pas.  L'auteur  obéit  à  cette  ten- 
dance, commune  à  des  hommes  d'opinions  différentes,  qui  écarte  non-seule- 
ment les  théories  dont  le  vide  est  à  peu  près  démontré  pour  tous,  mais  même, 
comme  accessoires  et  secondaires,  toutes  les  questions  purement  politiques, 
et  qui,  après  avoir  soulevé  toutes  ces  écorccs,  arrivera  d'ici  à  |)eu  de  temps,  on 
peut  le  prédire,  à  ne  voir,  sous  le  nom  un  peu  vague  de  questions  sociales, 
que  des  questions  morales  au  cœur  de  toutes  choses.  Cette  solution,  ou  plutôt 
cette  manière  de  poser  le  problème ,  la  plus  positive  ,  la  plus  nette,  et,  j'en  suis 
intimement  convaincu,  la  plus  féctuule  et  la  seule  vraie ,  sera  notablemeiU 
avancée,  si  ce  livre  est  lu  et  s'il  est  compris.  Non  pas  cependant  que  l'auteur 
ne  me  semble  en  certains  points  ioiidèle  au  principe  que  je  reconnais  avec 
lui,  et  que  la  partie  technique  de  la  politique  et  de  la  législation  n'ait  parfois 
à  ses  yeux  un?  iinportance  que  je  ne  lui  donnerais  pas.  Mais  ces  quelqiies 


REVUE   DE   PARIS.  199 

passages  n'empêchent  pas  qu'en  réduisant,  plus  hardiment  et  plus  philoso- 
phiquement qu'on  ne  l'a  fait  encore,  toutes  les  questions  publiques  à  des 
questions  de  conscience  personnelle,  il  n'ait  fait  une  bonne  chose,  action 
d'honnête  homme,  de  sérieux  penseur,  je  puis  ajouter  d'écrivain  éloquent  et 
grave.  C. 


Essfsi  SBSf  les  Mic»'i/s  ftnlitiQktes 
elc  C'fifisfiBte  fie  M^isata.  ;1) 

Gabriel  Naudé,  qui  aimait  les  vieux  livres,  avait  songé,  il  le  dit  dans  une 
de  ses  lettres,  à  donner  une  édition  de  Christine  de  Pisan.  Mais  ce  projet  du 
bibliothécaire  de  Mazarin  n'eut  point  de  suite,  et  les  écrits  de  Christine 
sont  à  peine  connus  de  nos  jours  de  quelques  rares  érudits,  curieux  avant 
tout  des  livres  oubliés.  ^I.  Thomassy  a  voulu  venger  du  dédain  de  la 
science  moderne  une  des  grandes  renommées  littéraires  du  moyen-age,  et 
sans  partager  l'admiration  quelque  peu  exagérée  qu'il  semble  vouer,  comme 
une  sorte  de  culte,  aux  écrits  et  au  caractère  de  Christine,  la  critique  doit 
néanmoins  lui  tenir  compte  de  ses  exactes  et  scrupuleuses  recherches.  Chris- 
tine, en  effet,  a  marqué  d'une  manière  distincte  et  notable  dans  le  mouve- 
ment littéraire  et  les  luttes  intellectuelles  du  xv"^  siècle.  Italienne  d'origine, 
elle  appartient  à  la  France  par  ses  opinions  constantes  et  ses  travaux.  Elle 
paya  l'hospitalité  que  Charles  V  avait  donnée  à  son  père  ,  en  écrivant  la  vie 
de  ce  roi  et  des  traités  pleins  de  sages  conseils,  destinés  aux  princes  qui  de- 
vaient régner  après  lui.  Triste  de  toutes  les  misères  du  royaume,  elle  se  jeta 
courageusement  dans  les  luttes  politiques  pour  en  calmer  l'ardeur,  et,  au 
milieu  de  la  vie  active  du  monde,  des  séductions  de  toute  sorte,  des  exem- 
ples corrupteurs,  elle  resta  fidèle  aux  devoirs  austères  de  la  femme.  Ses 
nombreux  écrits  attestent,  par  leur  extrême  variété,  la  souplesse  de  son  ta- 
lent. Ce  sont  des  romans,  des  allégories  pieuses,  moitié  en  ver?,  moitié  en 
prose,  des  ballades,  des  pastorales,  des  traités  moraux,  politiques,  philoso- 
phiques, stratégiques  même  ;  car  son  esprit,  facile  mais  peu  contenu,  se 
pliait  à  toutes  les  formes,  et  souvent,  à  défaut  d'inspiration  propre  et  indi- 
viduelle, elle  translatait  en  rhétorique  polie  les  livres  de  l'antiquité,  qui  re- 
prenaient chaque  jour  plus  défaveur.  Christine  savait  le  latin,  s'inspirait 
d'Aristote,  et  laissait  déjà  pressentir,  par  l'érudition  et  peut-être  un  peu  par 
le  pédaptisme,  Cassandre  Fidèle,  cette  rivale  directe  de  M"""  de  Schurman 
et  de  M"*'  Dacier,  ce  prodige  fémin'n,  qui  devait  un  siècle  plus  tard  dispu- 
ter la  souveraineté  de  l'érudition  classique  à  Pic  de  la  Mirandole  ,  soutenir 
des  thèses  sur  les  bancs  de  l'école,  et  professer  dans  les  cours  publics.  Du 
reste  les  malheurs  de  sa  vie,  sa  pauvreté,  font  excuser  dans  Christine  les 

(1)  1  vol,  in-8o  chez  Debècourt,  rue  des  Saiuts-Pères. 


200  REVUE  DE  PARIS. 

prodigalités  de  plume.  Elle  écrivait  pour  vivre,  comme  les  trouvères  avaient 
chanté  pour  gagner  le  pain  du  jour;  et  c'était  un  trésor  qui  tombait  dans  sa 
bourse,  quand  le  duc  de  Berry  payait  son  roman  d'Othon  50  sols  tournois, 
ou  ses  ballades  bien  historiées,  40  liv.  parisis.  Avec  cela,  elle  élevait  ses  en- 
fans;  car  elle  était  bonne  mère  comme  elle  avait  été  épouse  dévouée ,  et  dans 
sa  position  difficile,  dans  les  arides  études  des  langues  et  des  textes,  elle  gar- 
dait encore,  avec  la  fraîcheur  des  instincts  poétiques ,  un  vif  élan  de  cœur. 
Cette  nature  enthousiaste  et  vertueuse  se  révéla  surtout  dans  les  luttes  lit- 
téraires qu'elle  engagea,  d'accord  avec  Gerson,  au  sujet  du  roman  de  la  Rose. 
Le  chancelier,  on  le  sait ,  défendait  contre  .Tean  de  IMeungla  morale  et  la  fot, 
Christine,  la  pureté  de  la  femme;  mais  le  mysticisme  du  docteur,  l'amour 
épuré  qui  avait  gardé  tous  les  élans  chevaleresques,  succombèrent  devant  le 
cynisme  et  l'ironie  du  romancier.  Cette  alliance  de  Christine  et  de  Gerson 
contre  un  livre  qui  réunissait  d'unanimes  suffrages,  offrait  un  curieux  rap- 
prochement, qui  paraît  avoir  échappé  à  j\I.  Thomassy.  Christine,  en  effet, 
en  attaquant  le  lloman  de  la  Rose,  se  constituait  l'apologiste  des  femmes,  et 
travaillait  à  sa  manière  «  l'émancipation  de  son  sexe  amoindri  par  Jean  de 
Meung.  Il  est  donc  assez  bizarre  de  la  voir  choisir  pour  auxiliaire ,  en  cette 
circonstance,  Gerson,  l'inflexible  héritier  des  traditions  scholastiques,  qui  se 
demandait  encore,  avec  l'inquiétude  exagérée  d'un  casuiste  toujours  défiant 
contre  les  femmes  :  Est-il  permis  de  leur  apprendre  à  lire.^ 

jM.  Thomassy  a  résumé,  dans  une  introduction  générale,  les  jugemens  di- 
vers qui  ont  été  portés  sur  Christine  de  Pisan  ;  il  a  donné  l'analyse  de  ses 
écrits  les  plus  remarquables,  en  indiquant  avec  soin  les  manuscrits  qui  sont 
restés  inédits,  et  les  a  jugés  en  appuyant  toujours  ses  propres  jugemens  de 
fragmens  de  textes,  prose  ou  poésie.  Ce  mode  intelligent  de  publication  mé- 
rite d'être  encouragé;  il  suppose,  avec  l'habitude  des  textes,  une  certaine 
critique  historique  ;  et  d'ailleurs,  il  satisfait  pleinement  la  curiosité,  car  nous 
sommes  loin  de  penser  que  la  science  ait  un  profit  réel  à  tirer  d'une  édition 
complète  de  Christine.  Nous  croyons  peu  d'ailleurs  aux  livres  méconnus  : 
l'oubli  est  venu  sans  retour  pour  les  vers,  la  philosophie  et  la  politique  de 
cette  femme  bel  esprit,  parce  qu'il  ne  se  rencontre  vraiment  en  elle  aucune 
de  ces  qualités  éminentes  qui  font  durer,  bien  au-delà  de  l'époque  pour  la- 
quelle elles  ont  été  écrites,  les  œuvres  de  l'intelligence.  Christine  ne  peut 
être  étudiée  de  notre  temps  qu'au  point  de  vue  de  la  simple  érudition.  On 
pourra  feuilleter  ses  livres,  on  ne  les  lira  jamais.  Il  faudrait  engager  peut- 
être  M.  Thomassy  à  se  défier  un  peu  de  son  admiration  pour  cette  littéra- 
ture, toujours  diffuse  et  souvent  vide,  du  xv*^  siècle,  à  se  montrer  surtout 
moins  sévère  à  l'égard  des  travaux  antérieurs  ;  car  il  croit  trop  facilement 
aux  découvertes  historiques,  aux  documens  inconnus,  aux  hommes  et  aux 
siècles  ma!  étudiés  et  mal  compris.  L. 


BULLETIN. 


Le  ministère,  qui  n'a  fait  encore,  à  cette  heure,  aucun  acte  naiment  poli- 
tique, est  déjà  en  butte  aux  attaques  de  tous  les  partis.  Il  nous  suffira,  pour 
donner  une  idée  de  ces  attaques,  de  dire  que  ses  adversaires  les  plus  modérés  se 
contentent  de  le  comparer  au  ministère  du  15  avril;  et  Ton  n'a  pas  encore 
oublié  sans  doute  de  quelle  manière  k  ministère  du  1.5  avril  a  été  traité  par 
l'opposition  parlementaire,  et  par  les  journaux  de  la  coalition.  Voilà  donc  ce 
qui  attendait,  cinq  jours  après  sa  formation,  le  ministère  produit  par  la  coa- 
lition qui  devait  nous  rendre,  dans  son  intégrité,  le  gouvernement  parlemen- 
taire ! 

Pour  notre  part ,  nous  regarderions  comme  d'un  bon  augure  pour  le  minis- 
tère actuel  cette  comparaison  avec  le  ministère  du  15  avril ,  si  elle  avait  l'ombre 
de  la  justesse.  Malheureusement  pour  le  pays  et  pour  la  stabilité  comme  pour  la 
force  du  pouvoir  que  nous  désirons  ardemment ,  il  n'en  est  rien  -,  seulement  en 
repassant  dans  notre  mémoire  tous  les  reproches  qui  ont  été  adressés  au  minis- 
tère de  M.  jMolé,  nous  n'en  voyons  pas  un  qui  ne  puisse  être  tourné  contre  la 
présente  administration.  iSous  n'en  exceptons  pas  cette  fameuse  accusation 
de  ministère  non  parlementaire  basée  sur  l'absence  des  sommités  qui ,  disait- 
on,  ne  figuraient  pas  dans  le  pouvoir.  Nous  nous  entendrons  toujours  mal 
avec  ceux  qui  emploient  ce  mot  de  sommité  dans  un  sens  absolu  ;  mais  enfin , 
si  on  entend  par-là  les  chefs  avoués  des  partis  politiques  dans  la  chambre,  il 
est  certain  que  pas  un  d'eux  ne  figure  dans  la  combinaison  actuelle ,  d'oiî  l'on 
pourrait  conclure ,  en  adoptant  les  principes  de  la  coalition ,  que  le  ministère 
actuel  est  peut-être  encore  moins  parlementaire  que  celui  du  15  avril. 

]Nous  avons  eu  beau  dire  à  la  coalition  qui  se  servait  de  ce  genre  d'at- 
taque, qu'un  ministère  est  toujours  assez  parlementaire  quand  il  a  la  ma- 


202  REVUE   DE   PAlllS. 

jorité;  M.  Guizot,  M.  de  Rémusat,  M.  Duvergier  de  Hauranne  et  tous  les 
membres  inlUiCMis  de  la  coalition  répoiulirent,  par  leurs  écrits,  qu'un  minis- 
tère qui  ne  compte  pas  dans  son  sein  les  sommités  de  la  chambre,  ne  remplit 
pas  les  conditions  du  gouvernement  représentatif  et  n'offre  pas  une  respon- 
sabilité réelle.  C'est  ainsi  que  maintenant  chacun  des  argumens  employés 
contre  le  ministère  du  15  avril  est  retourné  contre  le  ministère  actuel.  Nous 
voudrions  y  opposer  les  raisons  par  lesquelles  nous  les  combatthues,  mais  le 
désavantage  est  plus  grand  aujourd'hui  ;  et  c'est  avec  un  effroi  bien  motivé 
pour  les  principes  que  nous  tentions  d'établir,  que  nous  songeons  combien 
nos  armes  défensives  furent  alors  insuffisantes. 

Le  ministère  du  15  avril,  attaqué  d'une  manière  formidable  par  les  som- 
mités de  tous  les  partis,  avait,  en  effet,  un  moyen  de  défense  dont  nous  ne 
croyons  pas  le  ministère  actuel  aussi  bien  pourvu.  Il  était  uni.  Durant  deux  ans, 
pas  un  seul  indice  de  discorde  ne  s'est  laissé  voir  dans  ce  ministère  aux  yeux 
si  vigilans  qui  s'efforçaient  d'en  découvrir.  Tous  les  efforts  qu'on  a  tentés  de 
main  de  maître,  pour  le  diviser,  ont  été  inutiles,  et  les  liens  qui  formaient 
son  unité  étaient  si  forts,  que  la  majorité  qui  le  soutenait  est  restée  unie  après 
sa  chute,  par  la  seule  force  de  ces  liens.  Exemple  unique,  qui  fait  à  la  fois 
l'éloge  du  ministère  et  de  ceux  qui  le  soutenaient  ;  car  il  n'y  a  que  les  principes 
qui  unissent  ainsi  les  hommes  après  une  défaite.  JN 'avons-nous  pas  vu  que  la 
victoire  même  ne  peut  les  lier,  quand  les  intérêts  seuls  les  avaient  rapprochés? 

Ces  deux  ans  d'union  dans  le  pouvoir  ont  donné  deux  années  de  calme  et  de 
prospérité  à  la  France.  La  longue  crise  qui  avait  suspendu  cette  prospérité,  et 
l'émeute  qui  vient  de  la  terminer  comme  par  un  coup  de  foudre,  ont  nécessité  la 
prompte  formation  d'un  ministère.  Nous  nous  efforçons  d'espérer  que  les  dé- 
vouemens  qui  ont  concouru  à  ce  résultat  si  vainement  désiré  pendant  deux 
mois,  parviendront  aussi  à  rendre  au  pays  le  bien-être  et  la  confiance  qu'il  a  si 
subitement  et  si  cruellement  perdus.  C'est  pourquoi  nous  voudrions  voir  chan- 
ger la  nature  d'une  opposition  dont  nous  avons  reconnu  tous  les  dangers;  sur- 
tout voudrions-nous,  si  l'opposition  ne  change  pas,  ce  qui  est  probable,  voir 
un  rempart  mieux  cimenté  et  plus  solide  s'élever  au-devant  de  ses  coups.  Nous 
conîprenons  qu'on  reste  sur  la  brèche  contre  les  ennemis  éternels  du  gouverne- 
ment ;  mais  il  nous  eiit  paru  plus  prudent  de  réparer  d'abord  cette  brèche.  On 
y  combattrait  avec  plus  de  sûreté. 

]Mais  que  voyons-nous  dans  le  camp  où  se  trouve  maintenant  établi  le  pou- 
voir? Plusieurs  partis  opposés  qui  viennent  de  faire  une  campagne  ensemble, 
et  qui,  au  moment  de  se  partager  le  terrain  qu'ils  ont  conquis,  semblent  em- 
barrassés de  l'absence  de  leurs  chefs.  Nous  qui  ne  regardons  pas  comme  un 
léger  inconvénient  l'accord  de  la  presse  contre  le  pouvoir,  depuis  que  les  der- 
nières élections  nous  ont  montré  le  mal  (|ue  cet  accord  peut  produire,  nous 
avions  espéré  (pie  les  organes  de  la  coalition  ménageraient  les  représentans  des 
partis  réunis  dans  le  ministère.  Il  n'en  est  rien  ;  et  nous  désirons  sincèrement 
que  d'autres  embarras  ne  se  joignent  pas  à  celui-ci. 


REVUE  DE  PARIS.  203 

A  en  juger  par  les  nominations  qni  se  font  dans  chaque  ministère,  et  par 
le  renouvellement  du  personnel  des  employés  supérieurs,  on  dirait  que  chaque 
parti  se  cantonne  dans  le  département  ministériel  qui  lui  est  échu,  comme 
dans  un  bastion,  et  si  ce  manège  continue,  ce  seront  autant  de  forts  déta- 
chés, luais  détachés  les  uns  des  autres,  oii  s'organisera  une  sorte  de  guerre  qui 
ne  tom-nera  pas  au  profit  du  pays.  C'est  ainsi  seulement  que  s'explique  le  petii 
nombre  des  actes  ministériels  qui  ont  eu  lieu  cette  semaine,  et  ceux  qu'on  nous 
annonce  encore.  Le  parti  doctrinaire  a  appelé  une  partie  des  siens  au  minis- 
tère de  l'intérieur,  et  le  seul  membre  de  la  nuance  des  221  qui  y  ait  pris  place 
touche  de  bien  près  par  ses  opinions  à  celles  qui  dominent  niaintenant  dans  ce 
département.  On  a  même  choisi  les  honuues  les  plus  avancés  dans  le  parti 
doctrinaire  pour  leur  confier  les  postes  importans  de  l'intérieur,  comme  pour 
montrer  que  c'est  la  pensée  politique  du  parti  qui  est  entrée  aux  affaires,  et 
pour  compenser,  par  cette  manifestation,  l'absence  de  M.  Guizot.  Privé  de  son 
chef  aux  affaires,  le  parti  doctrinaire  s'est  cru  obligé  de  faire  acte  de  puis- 
sance, afin  qu'il  n'y  eût  pas  de  doute  sur  l'éloignement  volontaire  de  iM.  Gui- 
zot. De  son  côté,  le  centre  gauche  n'a  pas  voulu  rester  en  ai'rière.  Il  a  tendu  la 
main  à  M.  Odilon  Barrot  dans  la  personne  de  son  frère ,  et  s'il  est  vrai  qu'il  ait 
exigé  la  nomination  de  M.  Dupont  de  l'Eure  à  la  cour  de  cassation,  ainsi  que 
la  réintégration  de  M.  Mottet,  on  peut  craindre  que  la  lutte  ne  soit  ouverte 
entre  les  deux  nuances  du  cabinet.  S'il  en  était  ainsi,  au  lieu  de  se  modérer 
l'une  par  l'autre,  comme  c'est  le  but  de  tout  ministère  de  coalition ,  les  deux 
parties  du  cabinet  s'exciteraient,  au  contraire,  et  nous  finirions  par  avoir,  en 
résultat,  une  administration  composée  de  membres  de  l'extrême  droite  et  de 
l'extrême  gauche.  Or ,  le  pouvoir  est  fait  pour  modérer  la  société ,  et  non  pour 
être  une  arène  ouverte  aux  opinions  exagérées!  Est-ce  là  le  but  où  nous  ten- 
dons, et  notre  situation  s'est-elle,  en  effet,  bien  améliorée  depuis  la  chute  du 
ministère  du  lo  avril.' 

Nous  dissimulons  d'autant  moins  les  alarmes  que  nous  causent  ces  ten- 
dances, qu'il  est  encore  temps  de  s'arrêter  et  de  réparer  le  mal.  Le  désordre 
matériel  qui  a  hâté  la  formation  du  ministère  n'a  pas  permis  de  bien  se  recon- 
naître. Peut-être  les  partis  qui  figurent  au  pouvoir  s'arrêteront-ils  dans  leur 
impulsion,  et  verront-ils  eux-mêmes  que  le  résultat  bien  prompt  de  cet  état 
de  choses  serait  la  dissolution  de  toute  autorité,  dans  un  moment  où  une 
autorité  bien  établie  et  bien  unie  peut  seule  rassurer  la  France.  Les  nomina- 
tions effectuées  et  les  nominations  annoncées,  toutes  significatives  qu'elles  sont 
de  part  et  d'autre,  pourront  faire  réfiéchir  ceux-là  même  qui  les  ont  laites, 
lorsqu'ils  verront  l'effet  qu'elles  produisent.  D'ailleurs,  nous  l'avons  dit  sou- 
vent, un  ministère  a  droit  de  n'être  jugé  que  par  ses  actes  politiques,  et  le 
ministère  n'en  a  encore  fait  qu'un  seul  qui  avait  depuis  long-temps  notre  ap- 
probation. 

Nous  parlons  de  la  diminution  des  fonds  secrets,  que  le  ministère  vient  de 
proposer  à  la  chamhre,  après  avoir  annoncé  -que  ces  fonds  seront  dans  ses 
mains  des  moyens  de  sûreté  et  d'ordre,  et  non  des  moyens  de  séductidi. 


204  REVUE  DE  PARIS. 

Après  cette  déclaration  à  laquelle  on  sera  sans  doute  fidèle ,  les  journaux  qui 
veulent  l'ordre  et  le  maintien  des  véritables  principes  du  gouvernement ,  pour- 
ront soutenir  les  ministres  qui  leur  sembleront  utiles  au  pays ,  sans  essuyer 
les  attaques  et  les  injures  qui  les  ont  quelquefois  arrêtés  dans  cette  tache. 
Ce  n'est  là  qu'un  espoir,  toutefois,  et  nous  craignons  bien  que  les  attaques  et 
les  reproches  de  vénalité  survivront  aux  fonds  secrets ,  et  s'élèveront  chaque 
fois  qu'un  journal  défendra  le  gouvernement  Aux  yeux  de  l'opposition ,  un 
journal  ministériel  sera  toujours  un  journal  subventionné,  de  même  que  les 
ministres  seront  toujours,  pour  leurs  adversaires,  des  ambitieux  uniquement 
occupés  de  l'avancement  de  leur  famille  ou  de  leur  fortune.  Au  reste,  quel 
que  soit  l'effet  de  ce  projet  de  loi,  nous  l'approuvons.  La  réduction  qui 
doit  avoir  lieu  en  conséquence  de  ce  projet,  était  déjà  demandée  dans  ce 
recueil,  trois  mois  avant  la  dernière  convocation  de  la  chambre  dissoute, 
et  il  est  juste  de  dire  que  la  diminution  de  300,000  francs  sur  les  fonds 
secrets,  avait  été  arrêtée  par  le  ministère  de  M.  Mole.  Le  projet  était  déjà 
préparé,  nous  l'annonçâmes  avant  les  élections,  en  désignant  ce  chiffre, 
et  il  avait  été  même  question  d'opérer  une  diminution  de  500,000  francs. 
C'était  l'avis  de  M.  Mole  et  de  M.  de  Montalivet;  mais  quelques  considé- 
rations de  police  et  de  sûreté  publique  prévalurent.  Les  ministres  du  15  avTil 
sont  donc  les  auteurs  véritables  de  la  mesure  qui  a  lieu  aujourd'hui ,  et  le 
ministère  actuel  n'a  fait  que  la  confirmer.  iNous  ne  l'en  félicitons  pas  moins; 
mais  nous  doutons  qu'on  lui  épargne  les  accusations  dont  ses  prédéces- 
seurs du  15  avril  eussent  continué  d'être  l'objet,  même  après  l'adoption 
de  la  mesure  qu'ils  avaient  unanimement  résolue  dès  le  début  de  la  dernière 
session. 

Tout  en  demandant,  tout  en  approuvant  cette  résolution,  nous  n'avons  ja- 
mais espéré  qu'elle  adoucirait  cette  partie  de  la  presse  qui  combat  irrévocable- 
ment le  gouvernement.  Tvous  le  répétons,  les  accusations  seront  toujours  les 
mêmes;  car  on  ne  se  privera  pas  d'une  façon  si  commode  de  répondre  au.\ 
raisons  et  aux  argumens  de  ses  adversaires.  IN'importe,  la  presse  qui  soutient 
les  principes  de  l'ordre  public,  aura  ainsi  quelques  moyens  de  plus  de  se 
faire  rendre  justice.  Mais,  encore  une  fois,  l'opposition  radicale  et  systéma- 
tique n'accordera  jamais  qu'il  puisse  exister  hors  d'elle  des  journaux  indépen- 
dans  et  désintéressés. 

Nous  avons  fait  preuve  de  quelque  courage  et  de  quelque  persistance  en 
montrant  quels  maux  cause  la  presse  en  sortant  des  limites  de  la  modération; 
mais  nous  n'avons  pas  accusé  toute  la  presse  de  faire  sciemment  le  mal  auquel 
elle  contribue  quelquefois.  Disons  d'abord  qu'il  serait  déraisonnable  d'exiger 
de  toute  la  presse  un  même  langage,  et  de  vouloir  que  des  hommes  qui  s'op- 
posent ouvertement  à  l'ordre  de  choses  actuel ,  que  ceux  qui  ont  renoncé  à  se 
rapprocher  du  gouvernement,  parlent  et  agissent  comme  ceux  qui  demandent 
leur  part  de  pouvoir  au  nom  de  leurs  principes.  Les  lois  de  septembre  ont  été 
faites  contre  la  presse  dont  nous  parlons.  Qu'on  les  applique,  et  elle  se  trouvera 
réprimée  dans  chacun  de  ses  écarts.  C'est  là  justement  ce  qui  nous  fait  désirer  le 


REVUE  DE  PARIS.  205 

maintien  des  lois  de  septembre.  C'est  une  législation  de  sécurité,  qui  atteste, 
par  sa  rigueur  même,  l'existence  du  mal.  Pourquoi  donc  s'en  étonner? 

Quant  à  la  presse  qui  admet  le  principe  du  gouvernement  et  qui  prétend 
vouloir  le  conserver,  il  est  évident  que  l'aigreur  l'égaré  souvent  au-delà  des 
limites  qu'elle  devrait  se  prescrire,  et  la  jette  dans  une  fausse  route.  Elle  ne 
veut,  dit-elle,  que  changer  les  ministres  et  réformer  l'administration.  Mais 
elle  arriverait  bien  plus  sûrement  à  son  but  en  n'attaquant  que  les  ministres. 
A  quoi  bon  ces  mots  de  gouvernement  personnel  et  d'empiétement  sur  la  res- 
ponsabilité ministérielle?  Faites  prévaloir  vos  principes;  et  s'ils  trouvent  une 
majorité ,  elle  mettra  bientôt  au  pouvoir  des  hommes  qui  vous  paraîtront  des 
garanties  suffisantes.  Mais  dans  l'état  actuel  des  choses,  devant  l'efferves- 
cence qui  anime  tant  d'esprits,  c'est  toucher  à  la  base  même  de  l'ordre  social 
que  se  livrer  à  de  telles  attaques.  Pour  nous,  il  n'y  a  de  personnel  que  les 
ministres.  S'ils  font  le  bien,  nous  n'en  ferons  pas  honneur  à  la  couronne.  S'ils 
font  mal ,  ce  n'est  pas  non  plus  à  la  couronne  que  nous  nous  en  prendrons. 

Depuis  quelques  jours,  on  essaie  d'un  autre  genre  d'attaque  qui  ne  nous 
semble  pas  plus  constitutionnel.  Ainsi,  selon  quelques  feuilles ,  c'est  M.  Guizot 
qui  mène  le  cabinet  de  31.  Duchàtel ,  lequel  n'est  déjà  qu'un  simulacre  de  mi- 
nistre placé  devant  31.  Guizot  ;  de  même  que  le  maréchal  Soult  n'est  qu'un  autre 
simulacre  placé  devant  un  autre  pouvoir  occulte.  Ainsi  voilà  deux  influences 
I)ersonnelles ,  extra-parlementaires ,  qui  se  combattent  dans  le  gouvernement  ! 
C'est  M.  Guizot,  dit-on ,  qui  a  placé  31.  Benjamin  Dejean  à  la  direction  de  la 
police  générale  dans  le  ministère  de  l'intérieur;  c'est  31.  Guizot  qui  a  placé 
M.  3Iallac  dans  le  cabinet  de  31.  Duchàtel;  31.  Duvergier  de  Hauranne, 
M.  de  Piémusat,  etc. ,  sont  également  placés,  sans  fonctions  apparentes,  près 
de  31.  Duchàtel ,  pour  être  les  agens  de  31.  Guizot.  ]N"ous  ignorons  la  valeur  de 
ces  allégations,  et  nous  voulons  les  ignorer;  car,  après  tout ,  31.  Duchàtel  est 
le  ministre,  et  si  ses  actes  politiques  font  chavirer  le  ministère  en  le  privant 
de  la  majorité,  31.  Duchàtel  en  sera  responsable  aux  yeux  de  l'opinion,  et 
non  31.  Guizot.  Il  en  est  de  même  de  31.  le  maréchal  Soult  et  du  général 
Schneider ,  les  actes  qu'ils  feront  seront  bien  les  leurs ,  et  les  intérêts  de  l'op- 
position pas  plus  que  ceux  du  pays  ne  gagneront  à  ce  qu'on  les  désigne  comme 
les  lieutenans  et  les  instrumeiis  passifs  d'une  puissance  occulte. 

IN'ous  déplorons  ce  genre  d'attaques ,  et  notre  sincérité  ne  saurait  être  mise 
en  doute ,  car  ce  sont  les  armes  dont  s'est  servi  la  coalition  pour  abattre  une 
administration  qui  nous  semblait  utile  au  pays.  Ses  adversaires  avouent  au- 
jourd'hui qu'elle  a  été  heureuse.  Bien  heureuse,  en  effet,  car  dès  qu'elle  s'est 
formée ,  les  attentats  qui  effrayaient  le  pays  et  l'Europe ,  ont  cessé  comme  par 
enchantement ,  et  tant  qu'elle  a  été  debout ,  les  partis  exaspérés  ont  laissé  dormir 
leurs  armes.  A  force  d'écrits  et  de  paroles ,  la  coalition  est  parvenue  à  persuader 
à  la  masse  des  électeurs  que  31.  3Iolé  et  ses  collègues  n'étaient  pas  des  minis- 
tres, mais  des  simulacres  de  ministres.  Presque  toutes  les  feuilles  qui  ont  servi 
la  coalition,  un  grand  nombre  des  hommes  capables  qui  y  figuraient,  se  trou- 


20G  REVUE  DE  PARIS. 

vent  encore  opposes  au  pouvoir.  Nous  voudrions  voir  au  cabinet  du  12  mai  assez 
de  force  pour  résister  à  des  coups  qui  ont  détruit  un  ministère  plus  uni  que  ne 
sera  jamais  celui-ci;  et  c'est  dans  l'intérêt  de  leur  avenir  que  nous  eni2;ageons 
ceux  qui  sont  destinés  à  devenir  ministres  à  ne  pas  prolonger  une  lutte  de 
cette  nature.  Qu'ils  songent  qu'à  leur  tour  on  les  traitera  de  simulacres ,  comme, 
à  leur  tour,  les  journaux  qui  servent  d'organe  aux  partis,  se  verront  décorés 
du  nom  de  feuilles  vendues,  quand  leur  jour  viendra  de  défendre  l'ordre. 
Nous  savons  la  valeur  de  ces  accusations;  mais,  malheureusement,  nous  sa- 
vons aussi  quel  crédit  elles  trouvent.  C'est  poiu'quoi  nous  eussions  voulu  voir 
M.  le  maréchal  Soult  à  la  tête  d'un  ministère  composé  de  chefs  des  partis.  Les 
transactions  eussent  été  plus  faciles  dans  l'intérieur  du  cabinet,  qu'en  l'absence 
de  ces  chefs,  et  l'influence  réelle,  le  prestige  du  nom  du  maréchal,  n'eussent 
pas  été  dissipés  dans  une  combinaison  qui  péchera ,  nous  le  craignons  bien , 
du  côté  de  l'union  et  de  la  force. 

Il  y  avait  de  grandes  difficultés,  nous  le  savons.  Le  ministère  a  été  fait 
devant  l'émeute,  devant  l'émeute  qui  bouleverse  toutes  les  combinaisons,  et 
((ui  suspend  toutes  les  pensées  politiques,  hors  une  seule,  la  nécessité  de  ré- 
primer le  désordre.  Peut-être  demandons-nous  l'impossible,  en  voulant  donner 
à  ce  ministère  un  caractère  de  durée  et  de  permanence.  Le  Juurnal  Gênerai, 
organe  actuel  d'un  parti  aux  affaires,  dit  qu'il  est  des  momens  où  rien  que  de 
transitoire  ne  peut  avoir  lieu ,  et  M.  Fonfrède ,  l'un  des  soutiens  les  plus  absolus 
de  l'unité  du  pouvoir,  déclare  que  le  cabinet  du  12  mai  n'a  qu'un  caractère 
|)rovisoire.  iSous  entendons  avec  peine  ces  aveux  de  la  part  d'hommes  re- 
connus pour  vouloir  la  stabilité  du  gouvernement;  car  nous  le  répétons,  ce 
serait  une  combinaison  funeste  que  celle  qui  tendrait  à  user  la  force  de 
médiation  et  de  résistance  du  maréchal  Soult  dans  un  ministère  qui  n'au- 
rait i)as  un  caractère  définitif  aux  yeux  même  de  ceux  qui  l'ont  formé  et  de 
.ses  partisans.  Kt  ce  qui  ajouterait  à  notre  déplaisir,  ce  serait  de  penser  que  le 
ministère  de  ]M.  ]\Iolé  aurait  été  renversé  de  gaieté  de  cœur  par  la  coalition 
pour  lui  substituer  une  administration  en  butte  aux  mêmes  accusations,  moins 
unie  de  sa  nature,  qui  ne  pourrait  rien  faire  de  plus  que  le  cabinet  du  15  avril, 
ou  qu'accomplir  seulement  ce  qu'il  avait  décidé,  comme,  par  exemple,  cette 
mesure  dont  on  fait  grand  bruit,  et  qui  est  de  lui ,  la  réduction  de  300,000  fr. 
sur  les  fonds  secrets. 


THÉATur.s.  —  Gymnase.  —  Le  Diamant ,  comédie  mêlée  de  couplets,  par 
M.  Théaulon.  La  Maîtresse  et  la  Fiancée,  comédie  en  deux  actes,  par  31.  Emile 
Souvestre.  —  Le  Diamant  de  M.  Théauîon  est  Une  petite  comédie  qui  ne  serait 
pas  trop  déplacée  au  théAtre  de  I\r.  Comte.  Il  s'agit  d'un  jeune  Allemand,  du 


IIEVUE  DE  PAIUS.  207 

nom  de  Breslaw  ,  qui ,  tourmenté  du  désir  de  faire  fortune,  anandonne  un  beau 
jour  son  tuteur  et  sa  cousine  et  s'embarque  pour  les  Grandes-Indes.  Il  en  re- 
vient au  bout  de  quelques  années  avec  un  diamant  de  trois  millions.  De  retour 
au  pays ,  il  n'a  rien  de  plus  pressé  que  de  ne  pas  aller  voir  son  vieux  tuteur 
Millier  et  sa  cousine  \\  ilhelmine.  En  Allemagne,  tous  les  tuteurs  s'appellent 
Millier,  toutes  les  cousines  se  noimnent  AVilhelmine.  Breslaw  se  soucie  bien  , 
^"raiment,  de  sa  cousine  et  de  son  tuteur!  Il  épousera  la  fllle  d'un  riche  ban- 
quier de  Vienne.  Toutefois,  avant  d'unir  les  deux  amans,  le  beau-père  pense 
qu'il  serait  prudent  de  faire  estimer  le  diamant  par  le  joaillier  de  la  couronne. 
Rien  n'est  plus  simple;  le  joaillier  est  ap[)eié.  Mais,  o  surprise!  c'est  l'honnête 
Millier  lui-même  qui  tire  de  sa  poche  sa  loupe  de  joaillier  et  déclare  sans  s'émou- 
voir que  le  diamant  de  trois  millions  est  faux.  Breslaw  s'évanouit;  le  beau- 
père  fait  une  horrible  grimace,  la  fiancée  s'esquive;  Wilhelmine  reste  seule 
auprès  de  l'ingrat  qui  l'avait  délaissée  et  qui  se  préparait  à  la  trahir. 

Au  deuxième  acte,  Breslaw  est  à  peu  près  fou.  Il  refuse  de  voir  son  tuteur 
et  ne  se  laisse  approcher  que  par  sa  cousine.  Cependant,  il  sUjiwre  Zambu- 
lanti ,  juif  vénitien ,  la  pire  espèce  de  juifs  qui  soit  au  monde ,  rôde  depuis 
long-temps  autour  de  la  maison  oii  s'est  retiré  Breslaw.  Un  jour  que  Breslaw 
se  promène  tristement  dans  sa  chambre,  rêvant  aux  trois  millions  que  lui  a 
ravis  la  loupe  de  son  tuteur,  Zambulanti  ouvre  la  porte  et  se  présente  avec 
force  révérences.  Il  connaît  le  diamant  de  Breslaw  :  c'est  un  diamant  faux,  il 
!e  sait,  mais  tout  faux  qu'il  soit,  Zambulanti  en  offre  trois  mille  ducats.  Bres- 
law hésite  long-temps,  puis  il  cède,  car  trois  mille  ducats,  c'est  la  fortune 
d'un  honnête  ouvrier,  et  Breslaw  s'est  décidé  à  épouser  sa  cousine  et  à  vivTe 
modestement  avec  elle.  Il  se  dit  que  sa  cousine  est  un  diamant  qui  ne  redoute 
la  loupe  d'aucun  joaillier.  Breslaw  peut  être  heureux  encore.  Mais  voilà  bien 
une  autre  affaire  !  le  pendu  ressuscite;  le  diamant  n'est  pas  faux.  Que  devient 
le  vieux  Miiller,  quand  il  apprend  que  "Wilhelmine  l'a  porté  chez  Zambulanti, 
de  la  part  de  Breslaw  !  Que  devient  Breslaw ,  lorsqu'il  sait  que  pour  trois  mille 
ducats  il  vient  de  livrer  trois  millions.  Heureusement,  "Wilhelmine  n'a  pas 
voulu  se  dessaisir  du  diamant  sans  avoir  consulté  préalablement  31.  Miiller. 
Breslaw  retrouve  ses  trois  millions  qu'il  partage  avec  sa  cousine.  Telle  est  cette 
pièce  qui  ne  serait  qu'un  enfantillage ,  s'il  ne  s'y  trouvait  un  frénétique  amour 
de  l'argent,  qui  révolte  les  coeurs  les  plus  épris  des  réalités  de  la  vie.  Le  lâche 
désespoir  de  Breslaw ,  puis  sa  joie  de  cannibale  en  ressaisissant  son  trésor, 
forment  un  spectacle  qui ,  bien  que  vraisemblable ,  est  médiocrement  édifiant. 
jM.  Bocage  a  joué  le  rôle  de  Breslaw  avec  une  grâce  souffrante  et  résignée. 
Maiircsse  et  fiancée,  par  M.  Emile  Souvestre,  est  une  touchante  histoire 
d'amour  qui,  telle  qu'elle  est,  nous  fait  regretter  que  M.  Souvestre  n'ait  pas 
donné  à  sa  pensée  plus  de  déveioppemens.  C'est  moins  un  tableau  qu'une  es- 
quisse, où  se  retrouvent  d'ailleurs  le  talent,  l'esprit  et  la  moralité  de  l'auteur  de 
Heurtj  llaindin.  M""'  Dorval  a  joué  le  rôle  de  Caroline  Allard ,  comme  M.  Bo- 
cage le  rôle  de  Breslaw ,  avec  une  résignation  touchante  II  y  a  long-temps  que 


208  REVUE  DE  PARIS. 

nous  avons  exprimé  notre  opinion  sur  l'engagement  de  ces  deux  artistes  au 
théâtre  du  Gymnase. 

—  Depuis  quelque  temps  la  situation  de  l'Irlande  attire  l'attention  de  nos 
écrivains.  Tout  récemment,  un  de  nos  premiers  publicistes,  M.  de  Carné, 
membre  de  la  chambre  des  députés,  a  publié  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes 
un  travail  fort  remarquable  sur  cet  important  sujet.  L'un  des  auteurs  du 
Sysième i)i'niieniiaire  aux  Etats-L'nis,  M.  de  Beaumont,  vient  à  son  tour  de 
publier,  à  la  librairie  de  Ch.  Gosselin,  un  livre  intitulé  :  L'Irlande  sociale, 
politique  et  relicjieuse.  Il  n'y  a  qu'un  regret  à  exprimer  au  sujet  de  cet  ou- 
vrage, c'est  qu'il  vienne  un  peu  tard.  M.  de  Beaumont  s'adresse  à  un  public 
déjà  éclairé  par  des  publications  nombreuses;  il  doit  s'attendre  à  trouver  des 
lecteurs  exigeans;  l'épreuve  est  difficile,  on  le  voit,  mais  nous  ne  doutons  pas 
qu'il  n'en  sorte  victorieux  et  qu'on  ne  rende  justice ,  malgré  le  retard  qu'a 
éprouvé  la  publication  de  son  travail ,  à  l'élévation  et  à  la  netteté  qui  le  dis- 
tinguent. Au  reste,  nous  reviendrons  prochainement  sur  l'ouvrage  de  M.  de 
Beaumont. 

—  Nous  avons  annoncé,  il  y  a  peu  de  temps,  les  succès  de  Mademoiselle 
de  Belle-Isle ,  et  déjà  nous  avons  à  entretenir  nos  lecteurs  d'une  nouvelle  pu- 
blication de  M.  Alexandre  Dumas.  Dans  la  Comtesse  de  Salisburij,  qui  vient 
de  paraître  chez  le  libraire  Dumont,  M.  Dumas  a  su,  comme  dans  Isabelle  de 
Bavière,  donner  à  l'histoire  tout  l'intérêt  du  drame,  sans  y  rien  changer  ce- 
pendant. La  couleur  seule  est  à  lui;  tout  le  reste  est  aux  chroniques  anglaises 
et  françaises.  Une  traduction  du  beau  roman  d'Ugo  Foscolo,  Jacob  Ortis ,  ac- 
compagne cette  esquisse  historique.  Jacob  Ortis  peut  former  le  pendant  du 
livre  de  Silvio  Pellico  ;  l'oeuvre  d'Ugo  Foscolo  est  dictée  par  le  désespoir,  celle 
deSilvio  par  la  résignation.  Chacun  de  ces  livres  offre  ainsi  une  des  faces  de 
l'Italie  moderne 


F.   BOKNAIRE. 


UN 


HOMME  ARRIVÉ 


I. 

—  Oui!  comme  tu  le  dis,  mon  cher  gendre,  je  dois  renoncer,  le 
moment  est  enfin  venu ,  à  travailler  et  à  me  fatiguer.  On  n'est  pas 
riche  pour  ne  pas  s'en  apercevoir,  j'ai  cinquante-trois  ans  ;  quarante 
ans  bien  comptés  que  je  suis  dans  la  droguerie;  je  ne  m'en  plains  pas. 
Si  j'ai  commencé  à  treize  ans  à  faire  mes  preuves  dans  ce  magasin 
même  où  j'étais  entré  en  qualité  de  commis  de  recette,  sur  la  re- 
commandation de  M.  Barillier,  l'ami  de  mon  père,  j'ai  gagné  une 
fortune  assez  ronde;  nous  pouvons  en  parler  entre  nous.  Quatre  cent 
mille  francs  en  biens  fonds  sur  le  pavé  de  Paris;  autant  d'inscrits  au 
trésor;  avec  cela,  on  peut  vivre  honnêtement  sans  rien  demandera 
personne. 

Et,  quand  j'y  pense ,  ce  n'est  encore  là  que  la  moitié  de  mon  con- 
tentement ,  puisque  je  t'ai  mariée ,  ma  Lucette ,  avec  un  brave  homme 
et  un  homme  de  talent,  j'espère. 

—  Mon  cher  monsieur  Richomme,  répondit  le  jeune  homme  à 
qui  le  riche  droguiste  s'était  adressé ,  vous  n'avez  plus  qu'à  penser  à 
vous  maintenant,  à  votre  repos  si  bien  mérité.  Profitons  du  moment 
où  nous  sommes  seuls  pour  causer  des  arrangemens  que  ma  femme 
et  moi  avons  pris  dans  l'intérêt  de  votre  avenir  à  l'abri  pour  toujours 
des  embarras  du  commerce ,  des  tracasseries  de  ventes  et  d'achats, 
et  des  dégoûtans  ennuis  de  l'industrie. 

TOME  V.     MAI.  is 


210  REVUE  DE  PARIS. 

—  Voyons- ce  que  vous  avez  imaginé,  mes  chers  enfans,  dit  le 
droguiste  en  arrondissant  son  bras  autour  du  cou  de  sa  flUe  Lucette , 
et  en  souriant  à  son  gendre. 

Les  trois  sièges  se  rapprochèrent  plus  étroitement  de  la  cheminée. 

—  Tu  peux  aller  te  coucher,  Fournisseaux,  dit,  sans  changer  de 
position,  le  père  de  Lucette.  Voilà  onze  heures,  Fournisseaux, 
régale-toi  encore  d'une  tasse  de  café  froid  pour  t'empèchcr  de  dormir, 
et  gagne  ton  lit,  entends-tu? 

—  Oui ,  monsieur  Hichorame  !  je  n'ai  plus  qu'à  boucher  le  tafia. 
— Fournisseaux! 

—  Monsieur. 

—  N'oublie  pas  de  descendre  au  magasin  cependant  et  de  voir  si 
les  cruches  de  vitriol  sont  bien  bouchées  :  prenons  garde  au  feu. 
Jette  aussi  un  coup-d'œil  chemin  faisant  sur  les  ballots  qui  doivent 
partir  demain  matin  pour  le  roulage,  et  assure-toi  que  l'emballage 
est  bien  conditionné.  Le  samedi  soir  les  commis  ne  font  rien  qui 
vaille  ;  ils  ont  la  tête  pleine  de  Musard.  Il  n'y  avait  pas  de  Musard 
dans  mon  temps;  diable  de  Paris!  je  n'ai  pas  besoin  de  te  recom- 
mander, Fournisseaux,  de  voir  si  la  souricière  est  placée  où  sont  les 
barriques  de  sucre  :  trois  souris  valent  un  protêt.  Va ,  Fournisseaux  ! 
et  ne  t'amuse  pas  à  balayer,  libertin!  et  à  ramasser  les  bouts  de 
ficelle.  C'est  encore  dimanche;  il  ne  sera  lundi  que  dans  une  heure; 
dors  comme  un  Turc  jusqu'à  demain. 

Reprenant  le  propos  comme  s'il  n'avait  pas  été  interrompu ,  le  dro- 
guiste dit  à  son  gendre  et  à  sa  fille  de  lui  faire  part  des  projets  qu'ils 
avaient  sur  lui ,  pour  le  bonheur  du  reste  de  ses  jours. 

—  Vous  aviez  toujours  désiré  avoir  une  maison  de  campagne  où 
vous  retirer. 

—  Oui,  ma  fille,  et  je  t'en  parlais  encore  l'autre  jour;  une  cam- 
pagne, loin  du  bruit,  loin  de  Paris;  bien  loin  de  la  rue  des  Lom- 
bards. 

—  Nous  vous  en  avons  acheté  une  à  Montcreau  dans  un  canton 
presque  montagneux.  On  appelle  l'endroit  1rs  Petits-Déserts. 

—  Je  te  reconnais  bien  là,  chère  Lucette,  Tu  as  fini  par  com- 
prendre mes  goûts.  Mon  cher  Flcuriot ,  vous  avez  une  femme  qui 
vaut  son  pesant  d'essence  de  rose.  L'essence  de  rose  est  cotée  haut 
sur  les  derniers  prix  courans!  C'est  bien  trouvé,  les  Petits-Déserts  ! 
Qu'on  vienne  me  relancer  là-bas  :  monsieur  Richomme ,  j'ai  une 
partie  d'huile  de  colza!  monsieur  Richomme,  j'ai  de  la  manne,  su- 
perbe choix  !  monsieur  Richomme ,  j'ai  du  campêche  !  monsieur  Ri- 


REVUE  DE  PARIS.  211 

chomme,  j'ai  de  l'adragant!  Plus  de  M.  Ricliomme!  Il  est  aux  Petits- 
Déserts.  Comme  ils  seront  attrapés,  quand  ils  me  sauront  dans  ma 
grotte,  tranquille  comme  un  capucin. 

—  Cependant ,  mon  cher  monsieur  Ricliomme ,  vous  ne  serez  pas 
privé  de  l'agrément  de  la  société.  J'ai  pris  quelques  informations 
auprès  d'un  notaire  de  Montereau.  Le  curé  des  Petits-Déserts  est  un 
homme  charmant. 

—  Tant  mieux!  j'aime  les  vieux  curés;  ils  sont  tolérans  ceux-là. 
Tu  te  souviens,  Lucette,  du  beau  mélodrame  de  la  Cure  et  V Arche- 
vêché, à  la  Porte-Saint-Martin.  Voilà  un  honnête  curé.  Pleurais-tu! 
pleurais-tu  ! 

—  Le  curé  des  Petits-Déserts  a  vingt-cinq  ans. 

—  Rien  que  vingt-cinq  ans!  Je  l'aurais  désiré  moins  jeune;  enfin! 

—  Il  y  a  aussi  un  percepteur  aux  Petits-Déserts. 

—  Et  que  perçoit-il ,  là-bas? 

—  Ses  appointemens. 

—  Mon  gendre ,  c'est  plus  fort  que  toi,  tu  fais  toujours  de  l'oppo- 
sition. Tu  ne  seras  pas  nommé  député,  Fleuriot.  Prends  garde!  Xous 
disons  un  curé  et  un  percepteur,  voilà  un  joli  commencement;  et 
puis  encore? 

—  Quelques  familles  anglaises  dont  les  chefs  ont  établi  des  manu- 
factures de  poteries  aux  environs. 

—  Quelle  simple  et  charmante  réunion!  Voilà  le  bonheur;  le  véri- 
table bonheur.  Et  j'y  aspire  depuis  plus  de  vingt  ans!  Je  renvoyais 
toujours;  enfin,  l'échéance  est  venue.  Total  :  un  homme  arrivé,  un 
homme  heureux.  Fleuriot,  tu  as  donc  mi  la  propriété? 

—  Je  l'ai  visitée  trois  fois  avant  de  rien  conclure. 

—  Puisque  tu  la  connais  si  bien,  dis-moi,  Fleuriot,  y  a-t-il  des 
arbres ,  mais  de  vrais  arbres ,  comme  sur  le  boulevart  Bonne-Nou- 
velle? 

—  Elle  renferme  un  petit  bois  clos  de  murs. 

—  Tu  dis  un  petit  bois,  avec  des  lapins  et  des  sangliers.  Un  bois! 
moi  qui  n'ai  jamais  connu  que  celui  de  Romainville! 

—  Peu  de  sangliers,  monsieur  Richomme,  mais  beaucoup  de 
lièvres. 

—  Donc  je  chasserai;  c'est  forcé.  Voilà  encore  du  bonheur,  ou  je 
ne  m'y  connais  pas. 

—  Sans  doute,  vous  chasserez  et  vous  pécherez  aussi;  il  y  a  de 
l'eau  dans  votre  propriété. 

—  De  l'eau  comme  la  Seine  !  et  des  poissons,  des  ablêtes,  des  soles. 

15. 


212  REVUE  DE  PARIS. 

Tous  mes  souhaits  s'accomplissent;  la  pêche  le  matin,  depuis  le 
lever  du  soleil  jusqu'à  dix  heures  ;  au  retour  de  la  pêche ,  on  déjeune 
avec  quelques  amis  ;  le  déjeuner  à  onze  heures  ;  ensuite  la  chasse 
dans  mon  bois  jusqu'au  dîner;  on  se  rend  au  salon  au  bruit  de  la 
cloche;  après  dîner,  les  jeux,  le  tric-trac,  le  billard,  les  échecs,  le 
whist  avec  M.  le  curé.  Et  parfois  on  va  passer  la  soirée  chez  les  voi- 
sins, les  manufacturiers  étrangers.  A  propos,  Fleuriot,  je  te  recom- 
mande essentiellement ,  et  ne  va  pas  l'oublier,  de  ne  m'envoyer  aux 
Petits-Déserts  aucun  journal  quelconque,  soit  politique,  soit  litté- 
raire, soit  de  théâtre.  A  quoi  bon?  Je  ne  m'intéresserai  plus  à  aucun 
des  évènemens  de  ce  monde  de  bruit  et  de  dissipation,  auquel  j'ai 
donné  une  assez  belle  part,  j'espère,  d'attention  et  d'activité.  Mais 
continue,  Fleuriot,  à  me  peindre  les  nombreux  agrémens  de  ma 
propriété.  Tu  m'as  mis  en  goût  ;  tu  m'as  presque  rendu  ambitieux. 
— Vous  avez  encore  un  pré  magniflque,  et  d'un  excellent  rapport; 
un  immense  verger. 

—  Vraiment!  Et  je  mangerai  des  fruits  de  ma  propriété? 

—  Oui ,  papa ,  affirma  Lucette  ;  et  même  vous  nous  en  enverrez 
toutes  les  semaines  un  panier;  car  vous  en  auriez  trop  pour  vous  et 
maman. 

—  Oui!  oui!  je  t'en  enverrai,  intéressée. 

— Et  vous  nous  enverrez  aussi  des  fleurs,  des  œufs,  du  beurre,  des 
poules  quelquefois,  des  lapins  souvent. 

—  Nous  verrons  cela  ;  mais ,  Fleuriot ,  tu  ne  me  parles  pas  de 
mon  vin? 

—  Vous  en  récolterez  beaucoup ,  seulement  je  ne  vous  réponds 
pas  de  la  qualité.  Le  vin  de  Montereau  n'est  pas  encore  à  la  mode 
dans  les  restaurans  de  Paris. 

—  Dire  que  je  boirai  de  mon  vin!  Vous  en  boirez  pareillement. 
Chaque  fois  que  je  viendrai  à  Paris,  j'en  porterai  en  contrebande 
quelques  bouteilles  sous  ma  redingote.  C'est  si  bon  le  vin  passé  en 
fraude;  ça  lui  vaut  deux  ans  de  bouteille.  De  son  côté,  ta  mère,  ma 
Lucette,  en  fourrera  dans  ses  poches.  C'est  ta  mère,  je  ne  vous  le 
cache  pas,  qui  me  préoccupe  un  peu.  Elle  aime  moins  la  solitude  que 
moi  ;  mais  le  goût  lui  viendra  avec  l'usage.  Que  je  vous  embrasse 
encore  une  fois,  Fleuriot,  et  toi,  Lucette,  d'avoir  pensé  à  moi. 
Gageons  que  vous  ne  me  reconnaîtrez  plus  au  retour,  si  je  reste  seu- 
lement six  mois  absent.  J'aurai  l'air  d'un  capitaine  de  vaisseau,  d'un 
loup  de  mer;  je  serai  bronzé  par  le  soleil,  vigoureux  et  alerte.  Ah! 
ça ,  vous  m'écrirez  le  plus  souvent  possible. 


REVUE  DE  PARIS.  213 

—  Mon  cher  monsieur  Richomme ,  je  vous  tiendrai  au  courant  des 
raouvemens  électoraux ,  afin  que  vous  me  ménagiez  toujours ,  quoi- 
que éloigné,  des  intimités  avec  vos  amis  les  électeurs  influens  de 
l'arrondissement.  Il  faut  que  vous  emportiez  ce  souci  avec  vous  dans 
la  retraite  ;  mais  c'est  le  dernier  dont  vous  serez  affligé  après  avoir 
rompu  avec  les  agitations  du  monde.  Et,  au  fond,  je  m'en  veux  moins 
de  vous  causer  cet  ennui,  quand  je  me  dis  que  je  suis  devenu  votre 
fils  en  épousant  votre  Lucette  chérie.  Vous  avez  honorablement  en- 
richi votre  famille  ;  pourquoi  ne  pas  chercher  à  l'illustrer  en  lui  don- 
nant un  relief  politique? 

—  Illustre ,  mon  cher  Fleuriot,  illustre;  c'est  ton  idée.  Je  ne  m'y 
oppose  pas.  Sois  aussi  heureux  que  moi  dans  ta  partie;  c'est  mon 
souhait  parfaitement  sincère.  Oui!  je  t'en  prie,  dispose  de  moi,  do 
mon  crédit  auprès  des  électeurs  de  l'arrondissement.  Je  les  ai  tous 
dans  la  manche.  Les  riches  sont  mes  égaux;  les  petits  détaillans  sont 
mes  obligés,  et  mes  très  obhgés;  car  je  leur  ai  sauvé  plus  d'une  ban- 
queroute aux  mauvais  jours  de  l'empire  et  des  émeutes  de  1831  et  de 
1832.  Tu  auras  une  lettre  de  moi  pour  chacun  d'eux  ;  par  exemple,  tu 
seras  obligé  d'aller  de  boutique  en  boutique,  d'étage  en  étage,  do 
porte  en  porte,  chapeau  à  la  main ,  recueillir  les  suffrages.  Il  faut  parer 
la  marchandise,  mon  gendre.  Que  les  beaux  grains  de  café  soient 
au-dessus  du  tonneau;  sinon,  c'est  le  voisin  qui  vend  et  chez  qui  l'on 
va.  Présente-leur  ta  politique  dans  le  meilleur  jour  et  près  de  la 
croisée. 

—  Je  ferai  mieux. 

—  Il  n'y  a  pas  mieux,  mon  gendre. 

—  Je  ne  sais,  monsieur  Richomme,  si  je  vous  ai  dit  dans  le  temps 
que  j'avais  le  projet  de  publier  une  brochure  dont  je  soignerai  les 
idées  et  le  style,  et  où  je  persuaderai  aux  électeurs  de  notre  arron- 
dissement qu'il  est  dangereux  pour  eux  de  choisir  un  député  qui  n'en 
soit  pas.  Je  suis  de  l'arrondissement  par  mon  domicile,  qui  est  le 
vôtre,  et  j'en  suis  encore  par  le  sang,  puisque  j'ai  épousé  la  fille  du 
plus  estimable  commerçant  de  la  rue  Saint-Merri. 

—  Je  te  remercie,  Fleuriot ,  de  ton  éloge,  mais  je  te  dirai  la  vérité 
tout  entière.  Tu  ne  passes  pas  pour  un  fort  habile  commerçant  dans 
l'arrondissement.  On  t'y  estime  pour  tes  talons;  tu  as  fait  brillam- 
ment ton  droit;  tu  écris  avec  goût,  avec  clarté;  tu  jouis  d'une  re- 
nommée de  probité  incontestée;  on  désirerait  cependant  que  tu  te 
montrasses  plus  souvent  à  la  Rourse ,  que  tu  n'allasses  pas  toujours 
en  cabriolet  chez  tes  confrères  en  droguerie,  que  tu  ne  portasses  pas 


214  REVUE  DE  PARIS. 

constamment  des  bottes  vernies  et  des  gants  blancs. — Au  surplus 
ceci  n'a  été  remarqué  que  du  moment  où  tu  as  affiché  des  prétentions 
politiques. 

—  Mon  cher  monsieur  Richomme,  je  ne  vois  pas  le  rapport  qu'il  y 
a  entre  mes  opinions  et  mes  gants.  Si  je  suis  digne  de  représenter 
l'arrondissement,  mon  cabriolet,  que  j'ai  depuis  dix  ans,  ne  peut 
m'ôter  l'estime  des  électeurs.  Mes  moyens  et  les  vôtres  réunis  sont 
assez  satisfaisans  pour  permettre  ce  luxe ,  dont  il  me  serait  pénible 
de  me  priver.  D'ailleurs ,  dans  ma  brochure ,  je  démontrerai  qu'il  est 
temps  de  ne  pas  exclure  l'élégance  des  manières,  de  l'indépendance 
même  la  plus  absolue  en  matière  d'opinions. 

—  Tu  tiens  à  ta  façon  de  penser,  mais  je  crains  que  tu  ne  par- 
viennes pas  à  changer  celle  des  électeurs.  Ils  tirent  des  conséquences 
de  tout.  Puisque  nous  sommes  en  train  de  causer  en  famille ,  je  te 
dirai  également  que  ta  femme  est  trop  parée  pour  eux.  Ils  l'ont  dit. 
Fais-en  ton  profit ,  mon  cher  Fleuriot.  Attends-toi  surtout  à  leurs 
observations  si  tu  changes,  comme  tu  en  as  la  pensée,  notre  vieille  et 
noire  enseigne  :  Au  Balai  cVor. 

—  Changer  l'enseigne  !  s'écria  d'une  voix  tremblante  et  presque 
indignée  Fournisseaux ,  qui  était  remonté  de  la  boutique  en  roulant 
dans  sa  bouche  un  gros  morceau  de  sucre  trempé  dans  du  cognac; 
vous  n'y  pensez  pas.  Mais  le  Balai  d'or  est  connu  dans  toute  l'Europe 
et  au  fin  fond  de  Paris,  comme  le  Mortier  d'or  de  la  rue  des  Lom- 
bards, la  Truie  qui  file  de  la  pointe  Saint-Eustache,  la  Barbe  d^or 
de  la  rue  de  la  Ferronnerie.  Changer  le  Balai  d'or!  Mais  nous  aurons 
perdu  toute  confiance,  nous  ne  vendrons  pas  pour  deux  sous  d'ama- 
dou. Les  Russes  et  les  Cosaques,  de  fiers  conquérans  pourtant ,  n'ont 
pas  touché  à  notre  vieille  enseigne.  Et  vous  voudriez  la  changer!  Ce 
n'est  pas  moi  qui  me  chargerai  de  la  déclouer;  je  me  donnerais  plutôt 
des  coups  de  marteau  sur  les  doigts  à  me  les  briser. 

—  Fournisseaux,  dit  M.  Richomme,  fais-moi  l'amitié  d'aller  te 
coucher;  on  ne  t'a  pas  demandé  ton  avis  dans  la  question.  Contente- 
toi  de  boire  mon  vieux  cognac  et  de  manger  mon  sucre. 

—  On  y  va ,  monsieur  Richomme;  quant  au  cognac  et  au  sucre, 
c'est  un  petit  punch  que  je  faisais  dans  ma  bouche,  répondit  Fournis- 
seaux en  grognant  comme  un  dogue  qui  reçoit  un  coup  de  la  main  d'un 
maître  chéri.  On  y  va.  Ce  serait  beau!  murmura-t-il  encore  tout  en 
gagnant  le  haut  de  l'escalier,  de  changer  l'enseigne. 

— Vous  avez  entendu  Fournisseaux ,  reprit  M.  Richomme;  eh  bien  I 
îl  n'y  a  pas  un  marchand  qui  ne  voie  la  chose  comme  lui.  On  ne  saura 


REVDK  DE  PARTS.  215 

que  penser  de  cette  révolution  dans  le  quartier.  Ma  fortune  s'est  faite 
sous  le  Balai  (Vor;  c'est  mon  drapeau  de  victoire.  Et  vous  le  déchirez 
avant  d'entrer  en  campagne. 

—  Mais,  papa,  interrompit  Lucette,  nous  remplacerons  l'enseigne 
du  Balai  par  une  belle  enseigne  en  lettres  tremblées  dans  une  bor- 
dure d'or,  et  on  y  lira  :  Maison  de  droguerie  en  gros  de  Fleiiriot, 
gendre.  Voyez  si  tous  les  établissemens  de  Paris  ne  se  rajeunissent 
pas  depuis  quelques  années. 

—  Il  ne  s'agit  pas  de  rajeunir,  ma  Lucette,  mais  de  vivre.  Les 
grandes  fortunes  de  Paris  se  sont  faites  sans  tous  ces  diadèmes  de 
papier  doré;  elles  se  sont  faites  dans  des  caves.  Vois  les  Gouriet,  an- 
ciens peaussiers  de  la  rue  Mauconseil,  riches  à  galions.  Entre  chez 
eux.  Qu'y  trouveras-tu?  Trois  vieilles  chaises  mal  rempaillées,  un 
banc  près  du  bureau,  et  pour  bureau  un  billot  sur  lequel  on  a  cloué 
une  planche;  des  murs  de  pierre,  pour  parquet  les  pavés  de  la  rue, 
et  deux  ou  trois  peaux  de  chevreau  et  de  cheval  dans  un  coin.  Les 
Gouriet  ont  trente  maisons  dans  les  cinquième  et  sixième  arrondis- 
semens,  et  douze  vaisseaux  sur  mer.  Voilà  les  Gouriet.  Et  les  Chau- 
miers,  ces  fabricans  de  chandelles  à  Ménilmontant,  les  connais-tu 
encore,  ceux-là?  Ètes-vous  passés  l'un  ou  l'autre  devant  leur  dépôt 
à  Paris,  dans  la  rue  de  Berry,  au  Marais?  Chaumier  est  assis  sur  le 
fond  d'un  tonneau  vide,  près  de  la  porte;  et  quand  on  vient  le  voir, 
il  vous  fait  la  politesse  de  coucher  le  tonneau  pour  qu'il  y  ait  deux 
places.  Je  vous  garantis,  moi,  qu'il  fait  pour  trois  millions  d'affaires 
par  an  sur  ce  tonneau.  Vous  lui  donneriez  deux  liards.  Je  n'en  fini- 
rais plus  si  je  te  disais ,  mon  gendre,  tous  les  millions  et  les  mille  qu'il 
y  a  dans  la  rue  des  Cinq  Diamans,  au  fond  de  ses  mauvaises  cours 
pleines  de  boue  et  de  fumée,  couleur  garance,  gluantes  comme  des 
bonbons,  rouillées  comme  de  vieux  couteaux.  Je  ne  te  nommerai 
pas  les  Flochard,  les  Chamy,  les  Mauduits.  C'est  de  l'or  en  barre. 
Vois-tu,  Fleuriot,  quand  l'or  est  sur  l'enseigne,  c'est  qu'il  n'est  pas 
dans  la  caisse. 

—  Mais,  papa!  répéta  Lucette ,  Fleuriot  entend  mieux  le  gros  que 
le  détail;  s'il  est  nommé  député,  il  aura  des  relations  avec  les  plus 
riches  négocians  expéditionnaires  du  Havre  et  de  Bordeaux ,  et  il 
traitera  directement  avec  le  Brésil,  le  Mexique ,  les  États-Unis  et  les 
Indes. 

—  Soit,  dit  Richomme  en  regardant  philosophiquement  ses  pan- 
touffles;  que  chacun  cède  à  sa  vocation;  au  reste,  ce  que  j'en  ai  dit, 
ce  n'est  que  par  pure  et  bonne  amitié  pour  vous ,  mes  enfans.  Je  suis 


216  REVUE  DE  PARIS. 

le  vieux  sage  des  Petits-Déserts  qui  vous  endoctrine  avant  de  vous 
quitter;  il  ne  veut  pas  que  ceux  qu'il  aime  ne  profitent  pas  de  sou 
expérience. 

—  Je  vous  remercie ,  mon  cher  monsieur  Richomme ,  dit  Fleuriot  » 
fort  peu  convaincu  au  fond  des  raisons  de  son  beau-père;  je  me 
représenterai  sans  cesse  vos  excellens  conseils ,  et  dans  les  occasions 
difficiles  j'aurai  toujours  recours  à  vous  pour  me  conduire. 

—  Et  tu  ne  me  dis  pas ,  mon  gendre ,  l'époque  à  laquelle  j'entrerai 
en  possession  de  mon  château  des  Petits-Déserts. 

— Mais  quand  il  vous  plaira,  beau-père;  le  traité  de  vente  est 
rédigé ,  vous  n'aurez  plus  qu'à  le  signer.  Je  pense  cependant  qu'il 
serait  convenable  d'attendre  jusqu'au  milieu  du  printemps  pour  entrer 
en  jouissance;  nous  voilà  arrivés  en  mars  ;  vous  partiriez  vers  la  fin  de 
mai  ou  le  commencement  de  juin. 

—  Fin  de  mai  !  commencement  de  juin  !  tu  n'as  pas  pitié  de  mon 
impatience,  Fleuriot;  mais  tout  de  suite!  songe,  songe  que  je  sou- 
pire après  la  retraite  depuis  plus  de  vingt  ans.  Et  lorsque  mon  parti 
est  pris ,  lorsque  j'ai  liquidé  toutes  mes  affaires  jusqu'au  dernier  cen- 
time ,  lorsque  ma  maison  de  droguerie  est  passée  à  ton  nom ,  lors- 
qu'enfin  ,  mon  gendre ,  j'ai  des  arbres,  une  maison  de  campagne ,  de 
l'eau,  des  fruits,  des  poules,  un  bois,  tu  me  dis  froidement  d'attendre 
jusqu'au  commencement  de  juin!  Pas  de  délais;  la  marchandise  est 
vendue  et  payée  :  livrons-la.  Je  partirai ,  s'il  vous  plaît ,  mes  bons  amis, 
dans  huit  jours;  je  dirai  à  M""^  Richomme  de  préparer  ses  paquets  et 
d'aller  faire  ses  visites  d'adieu  au  quartier.  Ces  devoirs  remplis,  en 
route,  Richomme!  bon  voyage  aux  Petits-Déserts. 

J'ai  une  prière  à  vous  adresser  à  tous  deux,  mes  enfans,  et  vous 
y  aurez  égard,  j'en  suis  sûr.  Fournisseaux  est  depuis  trente-neuf  ans 
dans  la  maison  du  Balai  d'Or.  Lorsque  j'allai  le  prendre  à  l'hospice 
des  orphelins ,  car  ce  pauvre  Fournisseaux  est  bâtard,  il  n'avait  que 
six  ans.  Ce  n'est  pas  un  esprit  merveilleux ,  mais  c'est  un  fidèle  ser- 
viteur, et  ils  deviennent  de  plus  en  plus  rares,  un  bon  cœur  d'homme. 
Traitez-le  bien,  et  quoi  qu'il  fasse,  ne  le  renvoyez  jamais  sans  m'avertir. 
Tu  dois  l'aimer  particulièrement,  toi,  ma  Lucette,  car  un  jour  que 
le  feu  avait  pris  aux  mansardes  où  étaient  déposées  les  essences  et 
les  huiles,  la  chambre  de  ta  nourrice,  qui  était  tout  auprès,  fut 
envahie  par  les  flammes.  Fournisseaux  seul  eut  le  courage  de  monter, 
de  marcher  sur  l'huile  embrasée  et  de  t'emporter  dans  ses  bras  avec 
ta  nourrice;  ses  deux  pieds  furent  brûlés.  On  se  souvient  de  pareil 
service;  je  compte  donc  sur  vos  bons  procédés  pour  Fournisseaux^ 


REVUE  DE  PARIS.  217 

qui  sera  toujours  un  lion  pour  la  défense  de  vos  intérêts.  J'ai  pour 
habitude ,  tu  le  sais ,  Lucette ,  de  l'inviter  à  ma  table  le  jour  de  Pâques 
et  le  soir  de  Noël;  mon  père  en  usait  ainsi  envers  ses  commis,  quand 
ils  avaient  plusieurs  années  de  service. 

Le  ton  de  profonde  honnêteté  avec  lequel  M.  Richomme  s'aban- 
donnait à  ces  recommandations  cordiales  avec  ses  enfans,  toucha  et 
attendrit  Lucette ,  sa  charmante  fille.  Elle  s'enlaça  au  cou  de  son 
père  et  l'embrassa  avec  force. 

— Ah  ça!  s'écria  tout  à  coup  une  voix  du  fond  d'une  alcôve,  vou- 
dras-tu bientôt  te  coucher,  monsieur  Richomme,  j'ai  les  pieds  glacés? 

—  On  obéit,  madame  Richomme,  répondit  le  droguiste  en  se 
levant.  Il  dit  bonsoir  à  sa  fille  par  un  gros  baiser  sur  les  deux  joues, 
et  il  serra  la  main  à  son  gendre. 

IL 

Qui  ne  devinera  la  fin  d'une  soirée  de  dimanche,  passée  en  famille, 
à  cette  causerie  bourgeoise ,  auprès  du  feu ,  entre  onze  heures  et  mi- 
nuit? La  maison  Richomme  avait  reçu,  et  tout  l'attestait  dans  la 
chambre  de  réunion.  La  disposition  des  chaises  indiquait  encore  les 
petites  agrégations  qui  s'étaient  formées  autour  des  tables  d'écarté. 
On  eût  dit  aisément  le  sujet  des  conversations  ou  des  petits  jeux,  rien 
qu'à  examiner  la  position  respective  des  sièges.  Ici  un  cercle  indi- 
quait qu'on  avait  joué  au  furet;  là  un  fauteuil  et  deux  chaises  appre- 
naient qu'une  mère  s'était  placée  entre  sa  fille  et  un  premier  commis 
du  quartier,  afin  d'encourager  des  aveux  honnêtes ,  et  pour  en  ré- 
primer les  trop  chaleureux  élans  ;  plus  loin ,  une  longue  rangée  de 
chaises  adossées  exactement  à  la  tapisserie  disait  hautement  qu'à  cette 
place  avaient  figuré  les  mères  invalides,  les  belles-mères,  les  vieilles 
filles,  les  grosses  demoiselles  de  comptoir,  les  antiques  teneurs  de 
livres,  qui  ont  des  taches  dans  l'œil  à  force  de  tracer  des  accolades 
aux  profits  et  pertes;  tous  silencieux ,  impassibles,  prisant  de  quart- 
d'heure  en  quart-d'heure ,  jusqu'au  moment  où  ils  se  prennent  à  rire 
comme  des  bienheureux  pour  s'être  rencontré  cinq  ou  six  dans  un 
même  éternument.  Il  y  avait  eu  soirée  d'hiver  chez  M.  Richomme, 
le  droguiste  qui  recevait  le  mieux  à  partir  du  passage  du  Grand-Cerf 
jusqu'au  passage  Saint-Antoine;  le  seul  droguiste  qui  s'élevait  à  la 
prodigalité  du  punch.  Son  père  s'était  arrêté  à  l'orgeat.  La  transition 
s'était  faite  par  le  thé,  qui ,  du  reste ,  est  encore  un  peu  demeuré  à 
l'état  de  médicament  dans  les  rues  Sainte-Avoye,  d'Anjou  et  Sainte- 


218  REVUE  DE  PARIS. 

Croix-de-la-Breloiinerie.  On  parle  encore  de  la  profusion  d'argenterie 
en  circulation  aux  soirées  de  M.  Richomme.  C'est  à  s'y  noyer,  disait 
quelquefois  Fournisseaux  en  emportant  dans  ses  bras  des  douzaines 
de  timbales,  des  poignées  de  cuillères  et  des  monceaux  de  cafetières. 
Et  cafetières ,  cuillères ,  timbales ,  bols ,  tout  portait  sur  le  manche 
ou  sur  la  panse  ces  mots  gravés  :  Richomme,  dror/uiste,  au  Balai 
d'or.  Aux  grandes  fêtes,  on  dansait  jusqu'à  trois  heures;  dans  ces 
nuits  solennelles,  les  aiguilles  des  pendules  étaient  enlevées,  pré- 
cautions hiéroglyphiques  dont  Fournisseaux  n'avait  jamais  osé  de- 
mander l'explication  à  M.  Richomme.  Pourquoi  enlever  les  aiguilles? 
Est-ce  qu'on  avait  peur  que  quelqu'un  ne  les  volât?  Mystère  resté 
insoluble  pour  ce  brave  Fournisseaux,  qui  rayonnait  comme  une 
bougie  au  milieu  de  ces  fêtes  de  famille. 

Fournisseaux  avait  quarante-cinq  ans,  mais  il  ne  paraissait  guère 
en  avoir  que  vingt-quatre,  si  toutefois  il  paraissait  avoir  quelque  chose. 
Car,  ainsi  que  les  professeurs ,  les  commis  épiciers  et  droguistes  n'ont 
pas  d'âge;  les  professeurs,  à  force  de  vivre  avec  les  enfans,  leur  pren- 
nent leurs  petites  voix  criardes,  leurs  petits  gestes,  leurs  mignonnes 
manies  de  sautiller,  de  courir  toujours.  Tels  senties  commis  épiciers, 
qui  tiennent  et  de  l'enfant  par  la  confiture ,  et  de  la  cuisinière  par  le 
sel.  La  barbe  leur  pousse  mal ,  ils  ne  savent  ni  marcher,  ni  tenir  en 
place ,  et  l'habitude  de  tourner,  de  se  heurter  sans  cesse  dans  la  cage 
de  leur  boutique ,  les  réduit,  les  presse,  les  amincit;  ils  vieillissent 
sans  changer  de  forme.  Et  de  môme  qu'il  y  a  des  choux  de  Bruxelles, 
parodie  gracieuse  mais  un  peu  risible  des  choux  ordinaires,  il  y  a 
également,  et  les  commis  droguistes  et  les  professeurs  sont  du  nom- 
bre ,  des  hommes  de  Bruxelles. 

M.  Richomme  avait  été  d'une  sincérité  généreuse  en  recomman- 
dant Fournisseaux  à  sa  fille  et  à  son  gendre.  Fournisseaux,  qui 
n'avait  jamais  su  lire  pourtant,  connaissait  la  droguerie  aussi  bien 
que  son  maître.  Il  en  aurait  remontré  sur  quelques  [points  au  fa- 
meux Émery  lui-même,  ce  A^oltaire  de  la  droguerie.  Nul  n'était 
assez  habile  pour  le  tromper  sur  la  qualité  ou  sur  le  prix  d'une  mar- 
chandise, vînt-elle  du  fond  des  Indes.  Il  la  palpait,  la  flairait,  la  goû- 
tait, et  il  disait:  c'est  telle  chose,  et  cela  vaut  tant.  Une  fois,  il 
couronna  sa  science  par  un  fait  qui  mérite  d'être  cité.  Un  étranger 
avait  présenté  aux  plus  fiers  droguistes  de  Paris  une  poudre  grise  dont 
il  prétendait  avoir  vingt  ballots  en  grenier.  Qu'était  cette  poudre? 
voilà  ce  que  ne  put  dire  aucun  d'entre  eux,  et  ce  qu'ignorait  le  ven- 
deur lui-môme,  qui  tenait  la  marchandise  d'un  parent,  mort  sans  avoir 


REVUE  DE  PARIS.  219 

révélé  le  nom  de  son  étrange  legs.  M.  Richomme  y  laissa  sa  pénétra- 
tion ;  il  renonça  à  deviner  après  avoir  étudié,  comparé,  analysé  l'em- 
barrassante poudre.  Qu'est-ce  que  cela?  demanda-t-il  à  Fournisseaux. 
Fournisseaux  prend  la  poudre,  la  regarde,  la  sent,  la  met  dans  la 
bouche,  la  savoure,  et  il  dit  en  riant  :  C'est  de  la  fiente  de  pigeon, 
monsieur  Richomme;  nous  pouvons  la  prendre  à  trois  francs  la  livre. 
Fournisseaux  était  un  génie ,  Richomme  l'embrassa. 

Outre  sa  perspicacité ,  Fournisseaux  possédait  la  force  d'un  bœuf; 
Il  remuait  des  ballots  de  six  cents  livres,  roulait  les  pipes  de  rum 
comme  on  le  ferait  d'un  simple  cerceau  ;  et  il  servait  encore  au  ma- 
gasin où  l'on  vendait  aussi  en  détail.  Levé  à  cinq  heures,  été  ou  hiver, 
il  ne  se  couchait  qu'à  minuit,  long-temps  après  que  les  commis 
étaient  partis  et  que  le  teneur  de  livres  avait  méthodiquement  es- 
suyé toutes  ses  plumes ,  pris  son  parapluie  et  passé  sous  l'auvent  du 
magasin.  Il  avait  vu  marier  M.  Richomme ,  naître  et  marier  Lucette, 
et  cela  sans  que  sa  position  fût  notablement  changée.  Trente-cinq 
francs  par  mois  étaient  ses  appointemens  qui  s'étaient  élevés  à  ce 
chiffre  au  bout  de  trente-neuf  ans  de  service  sans  interruption.  Mais 
qu'aurait-il  désiré  de  plus?  Il  laissait  son  argent  dans  la  maison  où 
M.  Richomme  le  faisait  valoir,  et  il  jouissait  de  toutes  les  paires  de 
bottes,  de  tous  les  pantalons,  de  tous  les  gilets  de  son  excellent 
maître ,  regrettant  seulement  parfois  de  n'être  pas  assez  gros  pour 
porter  sans  y  faire  des  plis  ces  dépouilles  de  famille.  S'il  eût  eu  de  la 
vanité,  Fournisseaux  aurait  pu  s'avouer  que  la  fortune  de  son  maître 
provenait  en  grande  partie  de  ses  conseils  et  de  son  activité.  D'un 
mot,  mais  d'un  mot  plein  de  sens  et  de  calcul,  il  fit  un  jour  gagner  cent 
vingt  mille  francs  à  M.  Richomme.  Pendant  les  cent  jours,  une  pa- 
nique entraîna  tous  les  droguistes  de  la  place  de  Paris  à  se  défaire  de 
leurs  sucres.  M.  Richomme  se  disposait  à  les  imiter;  il  y  avait  déjà 
une  parole  presque  donnée.  Du  haut  d'une  échelle  où  il  était  juché, 
Fournisseaux ,  témoin  du  marché  sur  le  point  de  se  conclure ,  dit  à 
voix  basse,  et  comme  à  part  lui  :  monsieur  Richomme,  gardez!  —  Je 
garderai,  répondit  M.  Richomme,  je  suivrai  ton  avis,  Fournisseaux. 
—  Trois  jours  après,  les  Rourbons  rentrent;  révolution  dans  le  com- 
merce; Richomme  réalise  cent  vingt  mille  francs  de  bénéfice.  Que 
veux-tu  pour  récompense,  Fournisseaux?  lui  dit  son  maître.  —  Une 
cravate  rouge,  monsieur  Richomme.  —  Cherchez  un  dévouement  plus 
beau  chez  les  Grecs. 

Ce  qui  est  plus  beau,  c'est  ceci  : 

Après  la  révolution  de  juillet,  il  y  eut ,  chacun  s'en  souvient ,  une 


220  REVUE  DE  PARIS. 

effrayante  crise  dans  le  commerce;  suspension  de  paiement  partout. 
M.  Richomme  avait  40,000  fr.  à  payer  le  23  novembre,  et  il  n'avait  la 
veille  que  1,500  fr.  en  caisse  :  il  était  fou.  Dans  la  nuit,  il  voulait  se 
tuer.  Fournisseaux  met  son  habit  gris,  son  plus  beau  gilet,  et  il  sort; 

il  va  tout  droit  chez  M.  L Étonné,  le  banquier  lui  demande  ce 

qui  lui  vaut  la  faveur  de  cette  visite.  Voilà  les  clés  de  nos  magasins, 
répond  Fournisseaux;  je  vous  demande  à  emprunter  40,000  fr.  là- 
dessus.  Je  suis  Fournisseaux ,  homme  de  peine  de  M.  Richomme,  le 
droguiste. — Cette  conûance  sublime  frappe  le  généreux  banquier. — 

Attendez  un  instant,  monsieur  Fournisseaux ,  lui  répond  M.  L ; 

je  reviens. —  Dix  minutes  après,  Fournisseaux  descendait  l'escalier  de 

l'hôtel  avec  quarante  billets  de  banque  dans  le  chapeau.  M.  L 

le  rappela  pour  lui  rendre  les  clés. 

III. 

Le  gendre  de  M.  Richomme  était  aussi  d'une  famille  dont  s'hono- 
rait le  commerce  de  la  droguerie.  Son  père  avait  été  le  fondateur 
d'une  maison  en  grande  renommée,  non  seulement  à  Paris  où  était 
son  comptoir  principal,  son  centre  commercial  d'action ,  mais  encore 
à  l'étranger.  Esprit  vaste,  il  ne  confondait  pas  le  petit  négoce  avec 
l'industrie.  Plusieurs  voyages  aux  Indes  et  en  Amérique ,  des  études 
en  chimie,  des  connaissances  variées  en  botanique  lui  avaient  donné 
des  avantages  extraordinaires  sur  ses  concurrens,  gens  de  boutique, 
laçons  d'épiciers  et  de  pharmaciens  de  village.  Quoique  savant,  il 
avait  réussi  dans  presque  toutes  ses  opérations  pendant  plus  de  qua- 
rante ans  d'exercice.  Sa  mort  légua  à  son  fils,  Alexandre  Fleuriot,  le 
gendre  de  M.  Richomme ,  près  de  30,000  livres  de  revenu ,  indépen- 
damment d'un  nom  en  crédit  et  de  l'établissement  de  droguerie  du 
faubourg  Saint-Antoine.  Celui-ci  s'éloigna  encore  plus  que  son  père 
des  traditions  routinières  de  la  spécialité;  peut-être  s'en  éloigna-t-il 
trop.  Après  avoir  fait  son  droit,  non  pour  être  avocat,  mais  pour  con- 
naître à  fond  et  savoir  expliquer  au  besoin  la  législation  commerciale, 
Alexandre  Fleuriot  prit  en  dégoût  la  profession  de  son  père  qui  de- 
vait être  la  sienne.  Au  lieu  de  s'occuper,  dans  l'étude  des  lois,  des 
rapports  du  commerce  avec  l'administration  du  pays,  il  ne  s'attacha 
iiu'ù  examiner  la  valeur,  la  portée  et  enfin  la  justice  de  la  législation 
en  elle-même.  La  politique  l'entraîna ,  et  il  négligea  pour  elle  les  in- 
térêts positifs  de  la  maison  qu'il  était  appelé  à  diriger  au  moment  où 
son  père  se  retirerait.  Veim  à  une  époque  facile  à  l'ambition  io^; 


REVUE  DE  PARIS.  221 

jeunes  gens  riches,  il  rêva ,  comme  tant  d'autres ,  celle  de  la  tribune. 
Selon  lui ,  il  était  mille  fois  préférable  de  tirer  ce  glorieux  bénéfice 
de  l'opulence  de  sa  famille,  que  de  chercher,  au  prix  d'une  foule  de 
risques,  à  en  grossir  le  chiffre.  D'ailleurs  il  voulait  être  député,  et  on 
comprend  qu'il  se  posât  les  plus  spécieux  raisonnemens  du  monde 
pour  avoir  raison  avec  lui-même.  Cette  obstination  fut  un  grave  cha- 
grin pour  son  père ,  enthousiaste  de  sa  profession ,  et  de  vingt  ans 
trop  vieux  pour  comprendre  l'indifférence  de  la  jeunesse  pour  cette 
industrie  qui  commence  au  minéral  le  plus  caché  et  ne  finit  pas  aux 
plus  hautes  branches  du  cèdre.  Son  espérance  s'était  flétrie.  Comme 
les  Richorame,  les  Fleuriot,  tous  les  Fleuriot  avaient  marqué  dans 
la  droguerie;  et  le  dernier  rejeton  mentait  à  l'arbre  tout  entier.  Il 
portait  un  fruit  inconnu  :  la  politique.  D'année  en  année  le  chagrin 
de  cette  déception  s'aggrava  au  fond  du  cœur  du  vieux  droguiste,  et 
le  jour  où  son  fils  eut  l'honneur  de  se  faire  nommer  président  du  co- 
mité électoral  de  l'arrondissement,  il  tomba  malade.  Son  agonie  ne 
fut  adoucie,  car  il  alla  promptement  aux  extrémités  du  mal,  qu'en 
apprenant  que  son  fils  allait  se  marier  avec  la  fille  de  M.  Richomme, 
un  bon  et  vieux  droguiste  comme  lui.  Il  mourut  presque  consolé;  il 
pensa  qu'un  petit-fils  à  venir  vengerait  ce  moment  de  faiblesse  et  de 
désertion  aux  principes.  Peut-être  son  fils  lui-même  y  était  déjà  re- 
venu puisqu'il  s'alliait  aux  Richomme.  Cette  dernière  opinion  de  feu 
M.  Fleuriot  n'était  pas  bien  fondée.  Alexandre  Fleuriot  était  entré 
dans  la  famille  des  Richomme,  moins  par  un  retour  aux  doctrines 
commerciales  de  sa  race,  moins,  il  faut  aussi  l'indiquer,  par  suite 
d'un  amour  profond  pour  Lucette,  moins  surtout  pour  augmenter  sa 
fortune  que  pour  profiter  de  l'influence  de  son  beau-père  sur  les 
coramerçans,  les  fabricans  et  les  industriels  de  tout  genre,  enclavés 
dans  l'arrondissement  dont  il  briguait  la  députation.  M.  Richomme 
le  recommanderait,  l'accréditerait  auprès  des  douteux  (et  il  y  en  a 
toujours  tant),  le  raffermirait  auprès  des  bien-intentionnés;  enfin  il 
obtiendrait  partout  pour  lui  ce  qu'il  n'acquerrait  jamais  seul.  Avant 
la  dernière  soirée  où  il  venait  d'être  encore  question  de  ces  démar- 
ches à  faire  auprès  des  électeurs,  Fleuriot  avait  déclaré  ses  intentions 
à  son  beau-père ,  tout  porté ,  comme  on  l'a  vu,  à  se  mettre  à  la  dis- 
position du  mari  de  sa  fille  unique,  Lucette;  considération  plus  puis- 
sante auprès  de  lui  que  celle  d'avoir  un  gendre  député.  Le  bonheur 
de  M.  Richomme  était  moins  difficile  à  réaliser;  d'ailleurs,  il  était  à 
peu  près  atteint  :  vivre  obscurément  à  la  campagne  avec  sa  femme  le 
reste  de  ses  jours;  et  il  avait  déjà  un  pied  dans  cette  retraite  «i  ar- 


222  REVUE  DE  PARIS. 

demment  souhaitée.  Dans  huit  jours  il  aura  laissé  pour  toujours, 
derrière  lui ,  les  tours  Notre-Dame ,  la  rue  Saint-Merri  et  l'enseigne 
du  Balai  d'or,  triple  souvenir,  doux  à  évoquer  à  distance,  au  miUeu 
des  foins  et  au  bruit  du  feuillage  des  grands  marronniers. 

Lucette  et  Fleuriot  étaient  restés  seuls  auprès  du  feu  depuis  que 
M.  Richomme  et  Fournisseaux  avaient,  à  une  heure  bien  indue  pour 
l'un  et  pour  l'autre,  regagné  le  lit  où  le  sommeil  ne  les  faisait  jamais 
attendre. 

—  Ne  penses-tu  pas ,  dit  Fleuriot  à  Lucette ,  que  cet  appartement 
est  fort  ridicule  auprès  de  celui  de  ton  amie  de  pension ,  M"^  Desro- 
bert?  qu'il  y  a  du  goût  dans  l'arrangement  de  ses  tentures  et  dans  le 
choix  de  ses  meubles?  On  peut  recevoir,  quand  on  est  ainsi  logé!  et 
si  l'on  ne  reçoit  pas,  quelle  figure  fait-on  dans  le  monde?  de  qui 
est-on  connu?  comment  se  faire  apprécier?  On  est  toujours  gêné 
chez  les  autres.  Peut-on  môme  aller  chez  les  autres,  si  l'on  n'est  pas 
en  position  de  rendre  les  politesses  qu'on  vous  fait? 

—  Il  est  bien  difficile,  répondit  Lucette,  d'établir  une  maison  sur 
un  pied  convenable  dans  le  quartier  où  nous  sommes ,  quelque  désir 
qu'on  en  ait.  C'est  à  peine  si  les  fiacres  veulent  s'y  rendre.  Pas  de 
trottoirs,  pas  de  porte  coclîère. 

—  Pas  de  cour  où  faire  tourner  un  équipage,  ajouta  Fleuriot,  On 
ne  peut  guère  se  permettre  que  des  soirées  comme  celle  dont  ton 
père  a  régalé  ses  amis,  ce  soir.  Quels  amusans  personnages!  Il  est 
vrai,  se  reprit  Fleuriot,  que  j'ai  aperçu  trois  électeurs  parmi  eux, 
hommes  nécessaires;  il  faut  les  ménager.  Oui!  mais  une  fois  député! 

—  Quand  tu  seras  député ,  Alexandre ,  nous  habiterons  une  belle 
rue,  large,  bien  éclairée.  La  rue  Saint-Louis,  au  Marais,  par  exemple. 

—  Non  pas  la  rue  Saint-Louis,  mon  amie,  mais  plutôt  la  rue  de  la 
Ferme  des  Mathurins,  près  de  la  Magdelaine.  C'est  riche;  c'est  au 
bout  du  monde.  On  n'y  peut  aller  qu'en  voiture. 

—  C'est  bien  loin  du  marché  Saint-Martin. 

—  Il  y  a  des  marchés  partout  à  présent ,  fille  de  ta  mère ,  dit  Fleu- 
riot en  souriant  de  la  naïveté ,  mais  un  peu  dépité  de  voir  sa  femme 
n'être  qu'à  moitié  encore  de  son  éducation  du  monde. 

—  Et  nous  irons  souvent  au  spectacle,  n'est-ce  pas,  Alexandre, 
quand  papa  et  maman  seront  partis? 

—  Oui ,  sans  doute.  Le  foyer  est  un  lieu  où  l'on  rencontre  les  no- 
tabilités littéraires  et  politiques,  les  députés  au  sortir  de  la  chambre. 

—  Ainsi,  Fleuriot,  nous  aurons  une  loge  à  la  Gaîté.  C'est  un  bien 
joli  théâtre. 


REVUE  DE  PARIS.  223 

—  A  l'Opéra,  tu  veux  dire,  ma  bonne  amie. 

—  A  la  Gaîté  ou  à  l'Opéra,  je  n'y  tiens  pas;  mais  pour  cela,  comme 
tu  le  disais ,  mon  ami ,  il  faut  changer  de  quartier  et  habiter  une  autre 
maison.  Comme  Stéphanie  et  Adèle  seront  surprises  quand  nous  les 
inviterons  à  dîner  dans  nos  salons  et  qu'elles  marcheront  sur  des  car- 
reaux tellement  cirés  qu'elles  auront  peur  de  tomber. 

—  On  a  des  tapis  dans  les  salons  où  l'on  reçoit ,  ma  bonne  Lucette. 
Penses-tu  ensuite  que  tes  bonnes  amies  Stéphanie  et  Adèle  seront  à 
leur  aise  au  milieu  des  personnes  d'un  autre  rang  que  nous  serons 
obligés  d'inviter?  On  doit  toujours  craindre  de  déplacer  les  gens 
simples  qui  sont  une  curiosité  pour  les  autres  et  une  gêne  pour  eux- 
mêmes,  là  où  ils  n'ont  pas  leur  liberté. 

—  Je  ne  voudrais  pas  cependant  me  brouiller  avec  elles,  mon  ami, 
dit  Lucette ,  et  ne  plus  les  voir. 

—  Tu  les  verras  toujours,  mais  plus  souvent  chez  elles.  Est-ce  que 
je  veux  te  déplaire,  te  tyranniser?  Je  croyais  que  tu  me  comprendrais 
mieux, toi  qui  as  été  élevée  chez  M™^  d'Aubray,  toi  qui,  dans  un  salon, 
ne  dois  rester  étrangère  à  aucun  sujet  de  conversation ,  car  tu  sais 
l'anglais,  l'italien,  un  peu  l'allemand,  et  tu  as  eu  les  premiers  prix 
dans  toutes  les  classes.  Je  ne  pensais  qu'aux  occasions  de  faire  valoir 
ton  mérite,  en  te  choisissant  une  société  nouvelle. 

—  Tu  es  bon  et  tu  as  raison,  Alexandre.  Je  serai  comme  tu  vou- 
dras que  je  sois,  pourvu  que  tu  m'aimes. 

Fleuriot  prit  la  main  de  sa  femme. 

—  Elle  n'est  pas  encore  ainsi  que  je  le  désirerais,  pensa  Fleuriot. 
Richomme  a  déteint  sur  sa  fille. 

Les  droguistes,  Fleuriot  avait  raison ,  sont  un  peu  comme  l'outre- 
mer :  un  grain  écrasé  par  mégarde  envahit  les  mains,  le  linge  et  jus- 
qu'aux cheveux.  On  est  bleu  pour  long-temps. 

—  Mais  patience!  ajouta  Fleuriot,  une  fois  le  beau-père  parti,  je 
la  façonnerai  à  ma  fantaisie.  Bon  cœur,  esprit  franc  et  doux,  mais 
habitudes  de  comptoir. 

Et,  en  effet,  Lucette  était  cela.  Son  mari  la  jugeait  bien.  Elle  était 
le  type  des  filles  de  la  bourgeoisie  commerçante.  A  la  pension ,  elles 
ne  diffèrent  pas  des  demoiselles  de  l'aristocratie  ;  même  visage  frais, 
plus  frais  souvent,  même  simplicité  d'écolière,  même  degré  au  moins 
d'intelligence  et  d'aptitude.  Voyez  passer  une  ronde  de  ces  jeunes 
filles  dans  le  jardin  d'une  pension,  sur  le  gazon  anglais,  et  dites 
quelles  sont  celles  qui  descendent  des  comtesses  et  qui  le  seront  dans 


224.  REVUE  DE  PARIS. 

un  an ,  et  celles  dont  les  mères  vendent  des  homards  au  marché  des 
Innocens. 

Tant  que  Lucette  était  à  la  pension ,  elle  n'était  qu'une  jeune  fille 
brune,  aux  yeux  brillans,  aux  pieds  un  peu  forts,  car  elle  avait  à 
grandir  beaucoup  ;  mais  dès  qu'elle  était  chez  elle ,  dès  qu'elle  res- 
pirait l'odeur  du  café  ou  du  poivre ,  la  métamorphose  s'opérait.  Ve- 
nant en  aide,  aux  jours  de  sorties,  les  vacances  de  septembre  l'ache- 
vaient. Pendant  les  vacances ,  son  père  lui  faisait  copier  des  factures, 
avec  force  agrémens  de  plume ,  accolades  et  traits  de  toutes  façons; 
sa  mère  lui  fourrait  les  bras  dans  des  bouts  de  manches  en  serge 
noire;  son  père  lui  disait  :  Copie-moi  cette  lettre!  Sa  mère  lui 
donnait  des  sacs  de  papier  à  étiqueter  ;  enfin  elle  avait  presque  la 
valeur  d'un  commis.  Et  la  chose  lui  plaisant  de  plus  en  plus,  elle  y 
mettait  toujours  un  peu  plus  d'amour-propre  ;  si  bien  qu'après  huit 
ans  de  pension ,  balancés  par  seize  mois  au  moins  de  vacances ,  elle 
avait  acquis  les  connaissances  variées  d'une  jeune  demoiselle  de  la 
Chaussée-d'Antin  et  pris  les  goûts  de  son  excellent  père,  M.Richomme; 
goûts  qui  étaient  aussi  ceux  de  Fournisseaux. 

—  Une  fois  ton  père  parti ,  nous  commencerons  par  faire  peindre 
le  magasin  en  bleu,  dit  Fleuriot  en  se  levant. 

—  J'aimerais  mieux  que  ce  fût  en  vert,  dit  Lucette.  Cela  tient 
mieux.  Le  vert  résiste  à  l'éponge. 

—  Nous  verrons ,  ma  Lucette  ;  il  est  temps  de  nous  retirer.  J'ai  à 
revoir,  demain  de  bonne  heure,  les  derniers  feuillets  de  ma  brochure 
aux  électeurs  de  l'arrondissement. 

IV. 

On  s'agitait  beaucoup  dans  le  magasin  et  autour  du  magasin  de 
M.  Richomme.  Attroupés  devant  leurs  portes,  les  commis  des  maga- 
sins environnans  avaient  quitté  le  comptoir,  l'aune  et  la  plume,  pour 
être  témoins  de  deux  évènemens  qui  exerçaient  leurs  langues  mati- 
nales comme  ne  l'eût  pas  fait  un  orage  d'automne  qui  eût  enlevé  les 
tours  Notre-Dame  pour  les  déposer  dans  la  plaine  des  Sablons.  L'un 
de  ces  deux  évènemens  était  le  départ  de  M.  Richomme  pour  sa 
terre  des  Petits-Déserts,  l'autre  l'enlèvement  de  la  vieille  enseigne 
du  Balai  d'or. 

M.  Richomme  courait  comme  un  cerf  du  magasin  au  premier 
étage ,  d'où  il  descendait  des  paquets ,  des  porte-manteaux ,  des  pa- 


REVUE  DE  PARIS. 

niers  et  des  sacs  de  nuit,  et  du  magasin  encore  à  la  grande  voiture 
de  déménagemens  stationnée  le  long  du  trottoir.  En  suspens  entre 
deux  idées,  il  demeurait  quelquefois  cinq  minutes  à  la  même  place, 
tenant  un  carton  à  chapeau  d'une  main  et  une  cage  de  l'autre.  Puis 
il  reprenait  son  activité  brouillonne,  sans  remarquer  que  ses  vieux 
voisins,  marchands  de  nouveautés,  clincaillers  et  droguistes,  riaient 
entre  eux  de  son  costume  inusité.  Sa  grosse  tête  de  dogue,  mais  de 
dogue  honnête,  se  voyait  à  peine  sous  un  chapeau  d'une  dimension 
outrée,  comme  en  portent  les  Brésiliens  dans  les  pampas  de  l'Ura- 
guay.  C'était  un  feutre  sans  proportion  avec  le  soleil  de  Paris.  Il  y 
entrait  au  moins  la  toison  de  dix  castors.  Aussi  paraissait-il  éprouver 
quelque  difficulté  à  regarder  devant  lui  sous  un  rebord  avancé  en 
manière  de  toit.  Mais  un  homme  qui  renonce  au  monde  pour  vivre 
aux  champs  doit  s'habituer  à  ces  inconvéniens ,  comme  à  porter  des 
guêtres  de  cuir  boutonnées  tout  le  long  de  la  jambe  jusqu'au  dessus 
des  genoux,  supplice  réalisé  par  M.  Richomme,  qui,  emprisonné 
dans  ce  fourreau  inflexible ,  marchait  tout  d'une  pièce ,  ou  plutôt  ne 
marchait  pas;  il  avançait.  Ses  épaules  étaient  chargées  de  tout  le 
mouvement  de  son  corps  :  elles  étaient  prises  dans  un  habit  de 
chasse ,  semé  de  boutons  a  tête  de  sanglier,  symbole  de  l'exercice 
violent  auquel  il  se  préparait  et  dont  il  se  réjouissait  en  idée. 

—  C'est  un  autre  homme,  disaient  les  voisins,  qui  ajoutaient  avec 
un  peu  d'envie  :  Voilà  ce  que  c'est  que  d'être  riche;  on  se  retire  au 
bel  âge,  on  va  vivre  à  la  campagne.  Mais  les  Richomme  ont  toujours 
été  heureux  :  c'est  connu.  Son  père  se  retira  à  cinquante-cinq  ans. 
Après  tout,  c'est  mérité;  souhaitons-nous-en  autant,  voisin. 

Attentif  au  moindre  mouvement  de  son  maître,  Fournisseaux 
touchait  à  tout  ce  que  touchait  M.  Richomme;  il  marchait  dans  ses 
pas,  regardait  par  ses  yeux,  parlait  par  sa  voix;  en  sorte  qu'ils 
étaient  deux ,  qu'il  y  avait  quatre  mains  pour  soulever  un  panier 
d'osier  à  porter  au  bout  du  doigt.  Comment  Fournisseaux  aurait-il 
été  moins  dévoué  à  son  maître  à  l'heure  suprême  de  la  séparation , 
lui,  l'ombre  portée  de  M.  Richomme,  le  mur  qui  lui  avait  fait  écho, 
le  miroir  où  il  s'était  réfléchi  pendant  plus  de  trente  ans?  Au  fond  de 
son  cœur,  il  était  désolé;  il  perdait,  le  même  jour,  père,  mère,  pa- 
trie, en  se  séparant,  en  se  disjoignant  plutôt  du  droguiste  de  la  rue 
Saint-Merri.  On  lui  enlevait  la  moitié  de  lui-même,  le  drap  fort  et 
ample  dont  il  était  l'humble  et  fidèle  doublure.  De  son  côté,  M.  Ri- 
chomme ressentait  un  chagrin  réel  de  s'éloigner  de  ce  front  étroit, 
mais  où  il  lisait  toutes  les  étiquettes  de  ses  marchandises;  de  ce  nez 

TOME  V.     MAI.  16 


226  REVUE  DE  PARIS. 

retroussé  et  taché  comme  une  fraise  de  l'arrière-saison,  mais  si  vif, 
si  sûr  à  distinguer  la  bonne  de  la  mauvaise  marchandise  cachée; 
de  ce  visage  sans  virilité ,  sans  caractère ,  mais  de  la  nullité  la  plus 
loyale  de  France.  Depuis  trois  jours,  il  ne  l'appelait  plus  que  mon 
bon,  mon  petit,  mon  vieux  Fournisseaux.  Chaque  fois  qu'ils  pas- 
saient ensemble  sous  la  porte  du  magasin  pour  déposer  dans  la 
tapissière  quelques  piles  d'assiettes  ou  quelques  douzaines  de  draps, 
ils  relevaient  la  tète  et  regardaient,  avec  une  confusion,  avec  une 
douleur  communes,  l'échelle  destinée  à  l'ouvrier  qui  allait  déclouer 
l'enseigne  du.  Balai  cTor.  Ce  n'était  pas  moins  pour  tous  les  deux  que 
l'exécution  en  place  publique  de  leur  meilleur  ami.  Que  d'éloquens 
regrets  dans  leurs  regards  et  dans  leurs  soupirs  dérobés  aux  autres! 
sans  se  communiquer  leurs  pensées,  ils  semblaient  se  dire  :  enfin  le 
jour  est  venu  ;  le  crime  va  se  consommer ,  pleurons  !  A  force  de  passer 
et  de  repasser  sous  cette  enseigne ,  ils  s'attendrirent  tant ,  que  s'étant 
trouvés  seuls  un  moment  au  fond  du  magasin ,  Fournisseaux  exprima 
à  son  maître  un  désir  que  celui-ci  avait  déjà  lu  dans  ses  yeux.  «  Je 
vous  la  demande  !  s'écria  Fournisseaux.  —  Tu  l'auras,  répondit  M.  Ri- 
chomme.  —  Et  je  la  mettrai  dans  ma  chambre,  dit  Fournisseaux,  en 
travers,  derrière  mon  lit;  et  là,  personnelle  viendra  l'enlever!  — Je 
te  remercie,  Fournisseaux,  répondit  M.  lUchomme;  mais  silence! 
voici  mon  gendre  et  ma  fille.  » 

Fleuriot  mettait  tout  l'empressement  dont  il  était  capable  à  con- 
vaincre M.  Richomme  du  regret  qu'il  éprouvait  de  son  départ, 
glissant  à  travers  ses  phrases  filiales  des  sollicitations  nombreuses 
pour  que  ses  espérances  électorales  n'eussent  pas  à  souffrir  de  cet 
éloignement.  Comme  pour  prendre  date  de  ses  dernières  instances, 
il  offrit  à  son  beau-père  un  superbe  fusil  de  Lefaucheux ,  à  deux 
coups,  incrusté  de  nacre  à  la  crosse.  Radieuse  surprise  de  M.  Ri- 
chomme qui ,  dans  ses  rêves  de  chasse  où  il  se  voyait  déjà  dépeuplant 
sans  pitié  le  ciel  et  la  campagne,  n'avait  oublié  qu'une  chose,  c'était 
de  se  procurer  un  fusil.  Rien  ne  se  compare  à  sa  joie,  semblable  à 
celle  d'un  enfant  qui  reçoit  pour  la  première  fois  un  tambour;  il 
retourne  l'arme  dans  tous  les  sens ,  l'admire ,  la  fait  admirer  à  Four*- 
nisseaux,  qui,  dans  son  étonnement  béatifique  et  timoré,  dit  à  son 
maître  : 

—  Prenez  bien  garde  au  moins  de  ne  pas  vous  brûler  la  cervelle 
l)ar  imprudence. 

Confiant  dans  son  adresse,  Richomme  sourit  de  la  naïveté  de  Four- 
nisseaux, et  coucha  en  joue  sa  fille  et  sa  femme,  la  bonne  M"''  Ri- 


REVUE  DE  PARIS. 

chomme,  toute  attendrie,  toute  contrite  d'entendre   au  moment 
même  sonner  dix  heures  au  clocher  fêlé  de  Saint-Merri. 

—  Tu  parais  triste,  femme,  lui  dit  Richomme;  nous  n'allons  pas 
au  fin  fond  de  la  Cochinchine.  Elle  t'a  remué  le  cœur,  cette  vieille 
cloche  de  la  paroisse. 

—  Elle  a  sonné  la  mort  de  ma  pauvre  mère ,  notre  mariage ,  le 
baptême  de  notre  Lucette  et  son  mariage  aussi.  On  n'est  pas  indif- 
férent à  ces  souvenirs  ;  c'est  plus  fort  que  soi ,  Richomme. 

—  Bonne  madame  Richomme,  dit  tout  bas  Fournisseaux  ;  voilà  un 
véritable  cœur  d'agneau,  elle  vous  regrette  celle-là.  Y  a-t-il  du  boa 
sens  à  s'expatrier  de  sa  rue ,  et  de  la  plus  belle  rue  de  Paris ,  encore , 
quand  on  est  si  riche? 

—  Voyons,  ne  pleure  pas,  madame  Richomme;  je  ne  suis  pas  déjà 
trop  brave ,  moi. 

—  C'est  que  c'est  bien  triste,  mon  ami,  répéta  la  femme  du  dro- 
guiste ,  de  perdre  de  vue  ce  qu'on  a  toujours  eu  sous  les  yeux  pendant 
tant  d'années. 

—  Je  n'en  disconviens  pas,  ma  femme. 

—  Quand  l'été  nous  nous  mettions  sur  la  porte,  toi ,  en  veste  de 
nankin  piqué;  moi,  en  robe  de  bazin  rayé;  nous  nous  plaisions,  tu 
t'en  souviens,  monsieur  Richomme,  à  voir  le  marchand  de  nou- 
veautés du  coin ,  et  tout  le  monde  qui  entre  chez  lui  :  c'est  un  petit 
Palais-Royal.  Et  M""'  Javiron ,  la  mercière,  qui  venait  nous  dire  bon- 
jour; et  M.  Nouëtte,  le  chapelier,  ce  bon  M.  Nouëtte  que  nous  ne 
reverrons  plus,  qui  t'offrait  toujours  l'étrenne  de  sa  tabatière. 

—  Et  la  rue  des  Lombards,  dit  tout  à  coup  Fournisseaux  en  jetant 
sa  tête  entre  celle  de  W""  Richomme  et  celle  de  son  mari. 

—  Et  la  rue  des  Lombards!  répéta  avec  amertume  M""'  Richomme. 

—  On  ne  te  demande  pas  ici  pour  que  tu  viennes  distiller  ton  mot , 
répliqua  M.  Richomme  en  frottant  ses  deux  mains  contre  la  crinière 
hérissée  de  Fournisseaux,  moitié  en  maître  fâché  de  tant  de  liberté, 
moitié  en  ami  touché  de  la  licence. 

—  Zoé ,  ne  te  monte  pas  ainsi  l'imagination ,  s'efforça-t-il  d'ajouter 
avec  plus  de  calme;  si  nous  changions  une  ville  pour  une  autre,  je 
n'essaierais  pas  de  te  consoler;  mais  nous  quittons  l'arrondissement 
et  le  quartier  pour  aller  vivre  à  la  campagne,  aux  champs,  aux  Petits- 
Déserts,  où  nous  trouverons  le  repos.  Ne  désirais-tu  pas  le  repos? 

—  Sans  doute,  monsieur  Richomme,  sans  doute. 

—  Nous  fréquenterons  des  bourgeois  retirés  comme  nous.  N'as-tu 
pas  dit  cent  fois  :  Toujours  travailler!  pas  de  trêve  à  nos  vieux  jours! 

16. 


228  REVUE  DE  PARIS. 

—  Je  ne  dis  pas  non. 

—  Sois  donc  raisonnable;  veux  ce  que  tu  as  voulu. 

—  Et  moi,  je  vous  écrirai  toutes  les  semaines,  maman,  pour  vous 
donner  des  nouvelles  de  vos  amis  du  quartier,  de  M"*  Farge,  de 
M"*  Blessois  et  de  votre  ami  M.  Burdin. 

—  Oui!  ne  manque  pas,  entends-tu,  Lucette?  Mais  est-on  bien 
sûr,  Richomme ,  que  les  lettres  ne  s'égarent  pas  d'ici  aux  Petits  Dé- 
serts? C'est  si  loin! 

—  Tu  n'y  penses  pas,  M"^  Richomme;  je  suis  en  correspondance 
réglée  avec  les  négocians  de  Pondichéry. 

—  Alors,  c'est  différent,  mon  ami.  Oui,  écris-moi,  Lucette;  mais 
forme  bien  tes  lettres  surtout ,  ma  mignonne. 

—  Oui,  maman. 

Ici  le  dialogue  auquel  participaient  M.  et  M""  Richomme,  Fleuriot, 
sa  femme  et  Fournisseaux ,  fut  brisé  comme  par  un  coup  de  hache. 
On  déclouait  l'enseigne  !  Fournisseaux  eut  un  irrésistible  mouvement 
d'indignation;  il  se  jeta  comme  un  fou  sur  le  fusil  de  M.  Richomme. 
On  eût  tiré  à  bout  portant  sur  son  maître  qu'il  ne  se  fût  pas  senti 
emporté  avec  tant  de  violence.  Richomme  le  retint  ;  mais  il  tremblait 
en  le  retenant.  Sa  poitrine  se  soulevait  à  chaque  coup  de  marteau 
de  l'ouvrier  ;  non  moins  agitée ,  M""*  Richomme  laissa  tomber  sa  tête 
sur  l'épaule  de  sa  fille.  Fleuriot  était  impassible.  Les  ambitieux  n'ont 
pas  de  cœur.  Dans  le  pauvre  Fournisseaux,  l'indignation  comprimée 
se  changea  en  larmes.  Il  pleura  comme  un  enfant.  Cet  homme  de 
rien,  qui  n'avait  ni  père,  ni  mère,  ni  parens,  ni  amis,  éprouva  tous 
les  sentimens  humains  à  la  fois ,  et  tous  les  sentimens  de  douleur, 
quand  il  vit  descendre ,  couverte  de  toiles  d'araignées ,  noircie ,  indé- 
chiffrable, à  demi  brisée,  la  vieille,  la  vénérable  enseigne  du  Balai 
d'Or.  A  peine  toucha-t-elle  la  terre,  qu'il  s'y  précipita ,  la  chargea  sur 
ses  épaules  émues  et  traversa  le  magasin  en  criant  :  «  Elle  est  à  moi  !  » 
Fournisseaux  avait  sauvé  le  drapeau,  honneur  de  la  maison.  Il 
monta  l'enseigne  à  sa  chambre. 

—  C'est  fini!  dit  stoïquement  Richomme  :  partons! 

V. 

Après  avoir  pressé  la  main  à  tous  ses  confrères  les  marchands  du 
voisinage ,  après  avoir  distribué  et  reçu  des  adieux  sur  le  seuil  de 
chaque  boutique,  après  avoir  embrassé  sa  fille  Lucette,  son  gendre 
Fleuriot ,  et  frappé  amicalement  sur  l'épaule  de  Fournisseaux ,  que 


REVUE  DE  PARIS.  229 

le  dévouement  et  la  tristesse  avaient  rehaussé  à  la  plus  noble  expres- 
sion de  la  fidélité  domestique  ;  après  avoir  placé  sa  femme  dans  la 
carriole  de  voyage,  M.  Richomme,  le  cœur  abattu,  mais  délibéré, 
s'appuya  sur  le  marche-pied  pour  partir. 

Un  homme  le  retient  par  les  pans  de  son  habit.  Il  reste  suspendu 
sur  le  marche-pied. 

—  Que  me  veut-on? 

—  C'est  moi ,  monsieur  Richomme  ;  Versolois. 

—  C'est  vous,  monsieur  Versolois;  j'en  suis  bien  fâché,  mais 
vous  le  voyez ,  je  pars  pour  ma  terre. 

—  Je  n'ai  qu'un  mot  à  vous  dire;  un  simple  mot.  J'ai  une  partie 
de  cannelle. 

—  Il  est  trop  tard.  Je  me  suis  retiré  des  affaires.  Adieu,  monsieur 
Versolois. 

—  Cent  quintaux ,  pour  Ceylan.  Une  belle  affaire. 

—  Impossible  de  vous  entendre. 

—  Cinquante  pour  cent  de  bénéfice'  à  réaliser  dans  trois  mois. 

—  C'est  beau,  dit  Richomme  en  abandonnant  le  marche-pied  et  en 
touchant  la  terre. 

—  C'est  superbe ,  monsieur  Richomme  ;  voyez  les  échantillons. 
Et  M.  Richomme  prit  la  cannelle,  la  brisa,  la  sentit  et  la  goûta 

en  s'écriant  : 

—  C'est  du  fin ,  c'est  du  relevé.  Vous  dites  cent  quintaux.  La  place 
de  Paris  en  manque. 

— Cent  quintaux,  monsieur  Richomme.  Vousles  prenez,  n'est-ce  pas? 

—  C'est  que  je  ne  suis  plus  dans  le  commerce;  je  suis  rentier,  je 
suis  bourgeois,  je  suis  un  ermite. 

—  On  est  toujours  dans  le  commerce  pour  d'aussi  belles  affaires. 
Quand  faut-il  livrer? 

—  Puisque  vous  m'y  forcez ,  livrez  tout  de  suite.  Mais  je  ne  mets 
point  de  signature.  Tout  au  comptant ,  rien  qu'au  comptant. 

—  Comme  il  vous  plaira. 

—  Fleuriot,  cria  Richomme  à  son  gendre ,  tu  régleras  au  comptant 
avec  M.  Versolois  cent  quintaux  de  cannelle.  Adieu ,  monsieur  Ver- 
solois !  c'est  ma  dernière  affaire  dans  ce  monde. 

Cette  affaire  avait  retardé  d'une  heure  le  départ  de  M.  Richomme. 
Comme  il  remontait  pour  la  seconde  fois  en  carriole ,  un  homme 
plus  fort  que  lui  le  prit  par  le  milieu  du  corps  et  le  remit  à  terre. 

—  Tiens  !  c'est  toi ,  Demarrois. 

—  C'est  moi ,  Richomme. 


230  REVUE  DE  PARISi 

—  Tu  arrives  à  temps,  Demarrois,  pour  ra'embrasser.  Je  pars  pour 
les  Petits-Déserts.  Je  ne  suis  plus  dans  le  commerce.  Souhaite-moi 
un  bon  voyage. 

—  Un  moment.  J'attends  de  notre  vieille  amitié  que  tu  m'endosses 
ces  huit  lettres  de  change  que  j'ai  souscrites  à  Bruny.  Tu  sais  que  je 
suis  d'une  exactitude  éprouvée. 

—  Je  le  sais,  mais  j'ai  rompu  avec  les  affaires.... 

—  Mais  pas  avec  l'amitié ,  Richomme.  Nous  avons  fait  nos  cam- 
pagnes ensemble;  tu  as  été  plus  heureux,  Dieu  soit  béni!  Ce  n'est 
pas  une  raison  pour  me  désobliger. 

—  Moi,  te  désobliger I 

—  Signe  donc  vite  ! 

—  Allons!  ce  sera  ma  dernière  signature. 

—  Fournisscaux ,  une  plume  et  de  l'encre. 

—  J'en  étais  sur,  Richomme;  tu  es  un  ami  rare. 

Sur  son  chapeau,  Richomme  signa  une  à  une  les  huit  lettres  de 
change  et  les  rendit  à  Demarrois,  qui  s'en  alla  content  après  avoir 
encore  enlevé  une  heure  au  bonheur  rural  de  son  ami. 

—  Pour  cette  fois ,  je  partirai ,  dit  Richomme  en  courant  à  la  car- 
riole au  fond  de  laquelle  sa  femme  s'était  endormie. 

—  Monsieur,  je  suis  votre  huissier,  lui  dit  un  homme  qui  s'interposa 
entre  lui  et  la  carriole. 

—  Je  vous  reconnais  bien,  monsieur  Rameau,  mais  laissez-moi 
passer.  Je  monte  en  voiture  pour  ma  terre  des  Petits-Déserts.  Adres- 
sez-vous à  mon  gendre  Fleuriot  qui  me  remplace.  Adieu. 

—  Ceci  ne  concerne  que  vous.  M.  Jérumin  a  fait  banqueroute. 

—  Banqueroute  ! 

—  Vous  êtes  pour  vingt-deux  mille  francs  dans  la  faillite. 

—  N'en  parlons  plus.  C'est  un  malheur  ;  mais  permettez-moi  de 
monter. 

—  Encore  un  mot.  M.  Jérumin  laisse  quelques  milliers  de  char- 
bon.... 

—  Que  m'importe?  J'ai  déjà  fait  mon  deuil  de  cet  argent. 

—  Quelques  barriques  de  goudron.... 

—  J'abandonne  tout. 

—  Deux  immeubles ,  rue  de  V Homme  armé. 

—  Laissez-moi  tranquille!  Monsieur  Rameau,  je  vous  le  répète: 
abandon  complel  de  tout.  Je  l'ai  assez  répété. 

—  Vous  ne  le  pouvez  pas,  monsieur  Richomme. 

—  Comment  cela? 


REVUE  DE  PARIS.  231 

—  Comme  vous  êtes  le  plus  fort  créancier,  vous  avez  été  nommé 
syndic  de  la  faillite. 

—  Syndic!  syndic!  Il  faudra  que  j'assiste  à  toutes  les  assemblées 
de  créanciers  tous  les  huit  jours.  Mais  ma  terre!  mon  repos! 

—  J'en  suis  désolé!  c'est  indispensable. 

—  Ah  !  c'est  ce  que  nous  verrons ,  s'écria  M.  Richomme ,  en  pous- 
sant M.  Rameau ,  en  s'élançant  dans  la  carriole  et  en  fouettant  le 
cheval  de  toute  la  longueur  de  son  bras. 

Il  fut  bientôt  sur  les  quais ,  et  alors  laissant  la  conduite  de  la  car- 
riole au  conducteur,  il  s'enfonça  dans  un  coin ,  la  tête  cachée  sous 
son  chapeau  cyclopéen ,  de  peur  d'être  aperçu  par  quelque  négociant, 
courtier  ou  commis  en  rapport  avec  sa  maison  de  droguerie. 

—  Enfin  je  suis  heureux!  je  suis  libre!  murmura-t-il  quand  il  eut 
aperçu  les  arbres  plantés  au-delà  de  Bercy.  Je  n'ai  plus  aucun  lien 
avec  Paris  ! 

Cependant  M.  Richomme ,  malgré  son  exclamation ,  pensait  à  son 
achat  des  cent  quintaux  de  cannelle,  à  sa  signature  apposée  au  bas  de 
huit  lettres  de  change,  à  sa  nomination  de  syndic  dans  la  faillite  de 
M.  Jérumin.  Si  la  cannelle  allait  baisser  tout  à  coup,  si  Versolois  ne 
payait  pas;  soucis,  remboursemens ;  si  le  tribunal  de  commerce  le 
forçait  à  être  syndic? 

Voilà  cet  homme  retiré  des  affaires.  Debout  sur  le  marche-pied ,  il 
avait  contracté  trois  préoccupations  chagrines  qu'il  emportait  dans 
saretraite.  Mais  lacarrioletraversaitCharenton.  Jamais  M.  Richomme 
n'avait  vu  la  jonction  de  la  Marne  et  de  la  Seine.  Il  admira. 

VI. 

Pressé  de  rajeunir  l'établissement  de  la  rue  Saint-Merri,  malgré 
les  remarques  si  sensées  de  son  beau-père,  Fleuriot  appela  les  archi- 
tectes, les  maçons ,  les  menuisiers  et  les  peintres ,  et  les  restaurations 
locales  commencèrent  avec  une  effroyable  activité.  Comme  les 
hommes  politiques ,  les  maçons  ne  reconstituent  qu'après  avoir  tout 
démoli  autour  d'eux  ;  sous  la  pioche  de  fer  et  le  levier,  les  murs  de  la 
maison  de  droguerie  furent  renversés  ;  les  plafonds  s'écroulèrent  ;  des 
ruisseaux  de  poussière  sortaient  des  croisées  et  des  portes,  des 
poutres  monstrueuses  barraient  l'entrée.  La  besogne  fut  longue, 
Fournisseaux  en  maigrissait  à  vue  d'oeil  :  chaque  coup  de  marteau 
tuait  une  de  ses  habitudes ,  pulvérisait  un  de  ses  souvenirs  ;  où  il 
cherchait  un  mur,  il  heurtait  un  escalier;  où  il  croyait  trouver  l'esca- 


232  REVDE  DE  PARIS. 

lier,  il  rencontrait  le  vide;  où  il  se  figurait  pouvoir  penser,  il  se 
cognait  le  front.  Sa  chambre  même  ne  fut  pas  respectée;  on  en 
troua  la  cloison  pour  ménager  une  ouverture  à  une  bouche  de  chaleur, 
et  on  démolit  l'étroite  bande  de  plomb  qu'il  ornait  de  pots  de  réséda, 
afin  de  laisser  l'espace  libre  à  une  chaîne  électrique,  car  la  maison 
s'arma  d'un  paratonnerre ,  autre  douleur  pour  Fournisseaux. 

Après  l'invasion  des  maçons  eut  lieu  l'invasion  des  peintres  :  portes, 
volets,  corniches,  reçurent  un  vernis  élégant  et  frais;  on  imita  le 
marbre  et  le  granit  aux  soubassemens  :  la  maison ,  de  la  tête  aux  pieds, 
fut  magnifique  et  empestée;  mais  que  ne  souffre-t-on  pas  pour  être 
beau?  L'amour-propre  de  Lucette  s'enivrait  à  l'odeur  de  l'essence 
comme  l'esprit  d'un  buveur  à  l'aspect  d'une  cave  de  Bercy,  remplie 
de  Champagne  et  de  xérès.  Dans  le  travail  des  embellissemens,  elle 
avait  été  chargée  par  Fleuriot  du  choix  des  tapisseries;  honneur  dont 
ses  prédilections  bourgeoises  eurent  un  peu  à  souffrir.  Elle  n'acheta 
chez  son  marchand  que  des  tapisseries  à  sujets  historiques  ;  elle  s'en- 
goua pour  la  Fête  du  soleil  chez  les  Incas,  Ventrée  des  Français  à 
Madrid,  et  rétablissement  des  braves  de  Varmée  de  la  Loire  au  champ 
d'asile.  Grand  Dieu!  avait  dit  Fleuriot  envoyant  ces  tapisseries;  mais 
ma  chère  amie,  ce  sont  là  des  tapisseries  de  restaurant;  c'est  d'un 
goût  suranné ,  permets-moi  de  te  le  dire.  Rapporte  au  marchand  ces 
vieilleries  de  vingt  ans  et  demande-lui  un  papier  uni,  gris  tendre, 
ondulé  et  jouant  le  satin.  — Un  peu  blessée  de  la  leçon,  Lucette  avait 
corrigé  son  erreur,  tout  en  regrettant  et  les  Incas  avec  de  si  ébourif- 
fantes plumes  sur  la  tête ,  et  le  temple  du  soleil  d'un  si  magique  effet 
entre  deux  trumeaux.  Aux  grands  applaudissemens  de  Fleuriot,  elle 
fit  couvrir  les  murs  d'une  tapisserie  exquise,  si  exquise,  que  Four- 
nisseaux, chaque  fois  qu'il  entrait  dans  les  appartemens,  ôtait  ses 
souliers,  son  chapeau,  et  faisait  par  mégarde  le  signe  de  la  croix. 
Son  émotion  était  celle  qu'il  éprouvait  en  entrant  dans  l'église  de 
Saint-Merri ,  sa  paroisse.  Mais  son  respect  devint  de  la  tristesse  et 
presque  de  la  mélancolie ,  lorsque  les  peintres  enlevèrent  aux  boîtes 
du  magasin  leur  croûte  de  couleur  de  boue  pour  les  habiller  d'une 
couche  de  bleu ,  ainsi  que  l'avait  arrêté  Fleuriot  dans  son  système 
d'améliorations;  et,  profanation  indicible  aux  yeux  de  Fournisseaux  , 
lorsqu'ils  effacèrent  les  anciennes  dénominations  des  marchandises 
enfermées  comme  échantillon  dans  ces  boîtes ,  pour  les  remplacer 
par  les  désignations  prises  dans  la  nouvelle  nomenclature  chimique. 
Le  bi-carbonate  de  soude  le  mettait  au  désespoir:  bi-carbonate! 
le  deutoxide  le  crispait.  Jamais  il  n'apprendrait  ces  mots-là ,  il  était 


REVUE  DE  PARIS.  233 

trop  vieux;  il  se  respectait  trop.  Il  lui  paraissait  odieux  d'appeler  la 
pierre  infernale,  nitrate  d'argent.  Pierre,  parce  que  c'est  une  pierre, 
disait-il,  infernale,  parce  qu'elle  brûle;  nitrate  d'argent!  les  misé- 
rables. 

Le  mauvais  vouloir  de  Fournisseaux  devint  à  la  fin  trop  visible  aux 
yeux  de  son  maître  qui  le  traita  fort  mal  un  certain  jour.  Fleuriot 
imagina  de  donner  à  Fournisseaux  une  espèce  de  livrée  obscure , 
indéterminée,  sans  aiguillettes  ;  un  habit-veste  à  boutons  d'or  ornés 
d'un  filet.  La  transition  à  la  livrée  complète  était  adroite;  l'essai  fut 
cependant  vivement  rejeté  par  le  commis,  trop  habitué  à  aller  en 
manches  de  chemises  et  à  porter  dans  les  grandes  occasions  un  bonnet 
de  papier  gris;  c'était  pour  lui  changer  de  religion;  il  refusa.  Fleuriot  le 
regarda  avec  un  air  qui  voulait  dire  :  Vous  êtes  libre,  monsieur  Four- 
nisseaux, de  vous  vêtir  comme  vous  l'entendez;  mais  je  suis  libre 
aussi  de  vous  renvoyer.  Ce  regard  fut  un  saumon  de  plomb  sur  la 
poitrine  de  Fournisseaux.  Ce  n'est  pas  ainsi,  pensa-t-il,  que  M.  Ri- 
chomme  se  conduisait  avec  moi;  il  m'eût  battu  plutôt,  mais  il  ne 
m'eût  pas  regardé.  Est-ce  que  je  saurais  jamais  porter  ce  bel  habit, 
moi  !  cela  m'irait  comme  une  soutane  d'archevêque  à  un  loup.  Mais 
comme  il  m'a  regardé!  ton  compte  est  fait,  se  dit  Fournisseaux;  je 
ne  digérerai  jamais  ce  regard  ! 

Pourtant ,  trois  jours  après,  Fournisseaux  était  au  magasin  en  su- 
perbe livrée  brou  de  noix  et  en  cravate  blanche.  Il  avait  cédé.  Mais 
qu'il  était  honteux  dans  cet  habit!  Il  se  cachait  tant  qu'il  pouvait;  il 
se  fourrait  dans  les  coins;  et  pour  cinq  cents  francs,  il  ne  se  fût  pas 
mis  sur  la  porte.  Douleur  nouvelle ,  le  soir,  le  gaz ,  dont  il  était  l'en- 
nemi personnel,  illumina  le  magasin.  C'est  à  faire  périr  toutes  les 
marchandises,  murmurait-il;  en  trois  jours  de  temps  nos  sucres 
seront  cuits.  Mais  que  leur  a  fait  l'huile?  Pour  peu  que  cela  dure, 
ajoutait-il ,  ils  changeront  la  manière  de  parler. 

Ce  même  soir  d'éclairage  au  gaz ,  c'est-à-dire  d'inauguration  pour 
le  magasin,  ou,  pour  mieux  s'exprimer,  d'inauguration  pour  la  mai- 
son, Stéphanie  et  Adèle  vinrent  rendre  visite  à  Lucette,  qu'elles 
n'avaient  pas  vue  pendant  le  remue-ménage  des  réparations.  Elles 
furent  reçues  avec  joie  par  Lucette ,  empressée ,  on  le  suppose ,  de 
leur  montrer  le  résultat  brillant  des  changemens  opérés. 

—  Oh!  que  c'est  beau!  s'écrièrent-elles  toutes  deux  ensemble  en 
montant  au  premier  étage  par  l'escalier  éclairé  au  gaz.  C'est  comme 
aux  Tuileries. 


234  REVUE   DE  PARIS. 

—  Tu  trouves?  dit  Lucette  à  Stéphanie  qui  n'avait  jamais  vu  que 
l'Intérieur  de  riIôtel-de-Ville  en  plein  jour. 

—  J'aurais  peur  de  salir  ce  joli  bois,  si  j'y  appuyais  ma  main,  ajou- 
tait Adèle. 

—  Et  quand  elles  verront  le  salon,  pensait  Lucette,  que  diront- 
elles? 

Les  deux  amies  ne  dirent  rien  en  voyant  le  salon.  L'éblouissement 
fut  si  vif,  si  profond,  qu'elles  se  turent  et  qu'elles  furent  obligées  de 
s'asseoir.  Elles  étaient  pétrifiées  d'admiration.  Les  lampes  brûlaient, 
le  feu  des  deux  foyers  rougissait  sous  le  marbre,  et  solennisait 
l'acajou  et  le  palissandre  de  chaque  meuble.  Les  grappes  du  lustre 
en  cristal  les  fascinèrent. 

—  Approchons-nous  du  feu ,  dit  Lucette  à  ses  amies  pour  les  en- 
courager. Il  ne  fait  pas  très  chaud  ce  soir. 

C'est  à  peine  si  Stéphanie  et  Adèle  osèrent  s'asseoir  près  du  feu, 
tant  leurs  petits  bonnets  de  tulle,  leurs  robes  simples,  les  humihaient 
devant  tant  de  richesses  mobilières. 

Elles  auraient  été  muettes  tout  le  temps  de  l'entrevue,  si  Adèle, 
qui  s'était  laissée  tomber  dans  un  vaste  fauteuil  à  roulettes,  n'eût,  en 
cherchant  un  point  d'appui  à  terre,  fait  rouler  le  fauteuil  loin  de  la 
cheminée.  Confusion  naïve,  plus  elle  voulait  l'arrêter,  plus  elle  rou- 
lait avec  lui  ;  en  sorte  qu'en  prolongeant  cette  lutte ,  elle  fut  bientôt 
au  bout  du  salon ,  toute  honteuse  et  toute  riante  de  sa  gaucherie. 
Comme  Luceltc  et  Stéphanie  riaient  également  de  leur  côté  avec  la 
même  franchise,  la  timidité  générale  s'envola,  et  les  bonnes  amies 
s'épanchèrent. 

—  Comme  on  donnerait  un  beau  bal,  ici,  dit  Stéphanie. 

—  On  pourrait  aisément  former  six  quadrilles,  ajouta  Adèle. 

—  Et  nous  danserons ,  je  l'espère ,  avant  la  lin  de  l'hiver,  dit  Lu- 
cette. Et  si  vous  valsiez  un  peu!  — J'ai  là  mon  piano. 

—  Je  veux  bien  ! 

—  Et moi  aussi! 

—  As-tu  quelques  airs  de  Musard,  là,  Lucette? 

—  J'ai  toutes  les  contredanses  et  les  valses  de  Musard  ;  mais  je  les 
cache;  mon  mari  prétend  que  ce  n'est  pas  assez  sérieux.  Mais  en 
place,  mesdemoiselles,  en  place! 

Au  son  du  piano,  Adèle  et  Stéphanie,  si  timorées  d'abord,  val- 
sèrent comme  deux  folles,  autour  des  tables  chargées  de  porcelaines, 
sous  le  beau  lustre  à  girandoles ,  faisant  voler  à  grandes  bouffées 


REVUE  DE  PARIS.  235 

sur  leur  passage  les  tentures  des  rideaux.  Et  Lucette  était  aux  anges; 
elle  s'épanouissait;  elle  riait;  elle  était  si  heureuse  et  si  gaie,  qu'elle 
sonna  pour  que  Fournisseaux  montât  du  cassis  et  trois  petits  verres. 
Après  la  danse ,  les  rafraîchissemens. 

—  Vous  n'aviez  pas  besoin  de  sonner,  mademoiselle ,  j'étais  là ,  je 
regardais  danser  entre  les  deux  batlans  de  la  porte.  Ah!  vous  êtes 
une  bonne  petite  bourgeoise,  vous!  Le  sang  de  M.  Richomme  ne  peut 
mentir.  Pas  fière  ! 

—  Va  donc  chercher  ce  cassis ,  bavard! 

— A  la  bonne  heure ,  elle  me  maltraite  celle-là!  Il  n'y  a  plus  qu'elle 
pour  m'appeler  gourmand ,  paresseux ,  bavard ,  et  encore  ! 

Fournisseaux  monta  le  cassis,  et  les  trois  amies  allaient  boire  à 
leur  fraîche  santé  et  au  bonheur  d'avoir  bientôt  un  bal  dans  les  beaux 
salons. 

Les  trois  petits  verres  restèrent  en  l'air. 

Fleuriot  entrait  au  salon. 

—  Mais,  continuez,  mesdemoiselles,  je  vous  en  prie,  dit-il;  mais 
d'un  ton  qui  figea  l'hilarité  des  trois  amies.  Ma  présence  n'est  pas 
celle  d'un  étranger;  que  je  n'interrompe  pas  le  plaisir  que  vous  avez 
à  être  réunies.  Je  vous  remercie  de  venir  tenir  compagnie  à  ma 
femme.  Je  te  charge,  Lucette,  de  rappeler  ces  demoiselles  à  leur 
gaîté,  et  je  vous  demande  pardon  de  ne  pas  rester  avec  vous.  Un 
travail  m'appelle  dans  mon  cabinet.  Bonsoir,  mesdemoiselles. 

—  Adieu,  Lucette!  s'écrièrent  Stéphanie  et  Adèle  dès  que  Fleuriot 
ne  fut  plus  là;  adieu,  amie.  Viens  nous  voir  le  plus  souvent  que  tu 
pourras.  —  Recommandation  qui,  à  peu  près,  voulait  dire:  nous  ne 
reviendrons  pas  tous  les  jours. 

—  Mon  mari  vous  paraît  peut-être  un  peu  froid.  C'est  de  la  poli- 
tesse chez  lui.  Il  voit  beaucoup  le  grand  monde ,  où  il  faut  être  froid, 
m'a-t-il  dit,  pour  paraître  bien  élevé.  Fleuriot  est  bon. 

—  Nous  le  trouvons  charmant,  dit  Adèle  qui,  ainsi  que  Stéphanie, 
était  déjà  dans  l'escalier;  nous  nous  en  allons,  parce  qu'il  est  tard. 
Adieu,  bonne! 

—  Serez-vous  chez  M™^  Canillon ,  dimanche?  leur  demanda  Lucette 
à  voix  basse  du  haut  de  la  rampe. 

—  Oui! 

—  Eh  bien!  j'irai.  Jouera-t-on  au  loto? 

—  On  jouera  au  loto  et  au  furet. 

—  Bon!  Je  n'y  manquerai  pas. 

—  Nous  t'attendrons. 


236  REVUE  DE  PARIS. 

—  Oui. 

—  Adieu  ! 

—  Adieu! 

VII. 

Quand  Fleuriot  sortit  de  son  cabinet  pour  passer  dans  le  salon ,  sa 
figure  exprimait  un  contentement  dont  il  ne  tarda  pas  à  confier  la 
cause  à  sa  femme.  Glissant  son  bras  sous  celui  de  Lucette,  il  la  sou- 
leva doucement  de  la  place  qu'elle  occupait  près  du  feu ,  et  ils  se 
promenèrent  à  petits  pas.  Il  y  a  des  momens  où  les  hommes  pren- 
nent la  joie  de  leur  ambition  pour  de  la  tendresse;  et  parce  qu'ils  ont 
besoin  de  livrer  passage  à  la  lave  de  l'orgueil  qui  les  tourmente  et  les 
brûle,  ils  s'imaginent  avoir  de  l'amour  ou  de  l'amitié.  Fleuriot  sou- 
riait au  joli  visage  de  sa  femme  en  s'inclinant  sur  elle;  et,  par  mo- 
mens, il  quittait  son  appui  docile,  pour  se  frotter  les  mains  avec  la 
trivialité  du  parvenu.  Au  bout  de  vingt  ans  de  grandeur  et  de  prospé- 
rité ,  un  parvenu  se  frotte  encore  les  mains. 

—  Sais-tu  d'où  je  viens,  Lucette? 

—  Du  cercle  des  droguistes,  sans  doute? 

—  Tu  plaisantes.  Moi,  au  cercle!  J'ai  fait  ma  première  visite  aux 
électeurs  de  l'arrondissement. 

—  Mais  tu  avais  promis  d'attendre  les  lettres  d'introduction  que 
devait  t'écrire  mon  père. 

—  J'ai  brusqué  la  partie.  D'ailleurs,  je  suis  justifié  de  ma  hardiesse. 
J'ai  réussi. 

—  Ah  !  tant  mieux ,  mon  ami.  Bien  vrai  ? 

—  Pleinement  réussi.  On  se  fait  des  montagnes  de  tout,  quand  on 
est  à  distance.  Et  crois-tu  que  j'aie  suivi  à  la  lettre  les  leçons  de  ton 
père;  que  j'aie  fait  mes  visites  à  pied;  que  j'aie  ôté  mes  gants  blancs 
avant  d'entrer;  que  je  me  sois  fait  petit  peuple,  boutiquier  détaillant, 
pour  manger  les  votes  dans  la  main  des  électeurs.  Comme  tu  me  vois. 
Tout  en  noir,  en  gants  blancs  ;  mon  cabriolet  à  la  porte. 

—  Raconte-moi  cela,  dit  aussitôt  Lucette  en  soufflant  sur  les 
deux  bougies  placées  sur  son  piano. 

—  Pourquoi  éteins-tu  ces  bougies,  mon  amie? 

— Mais,  par  économie,  mon  ami  :  puisque  la  lampe  est  allumée, 
à  quoi  bon  les  bougies?  nous  y  voyons  assez  pour  causer. 

—  Soit!  dit  Fleuriot  en  se  mordant  les  lèvres.  Il  reprit  :  J'ai  d'a- 
bord rendu  visite  aux  électeurs  de  la  rue  des  Lombards.  Quelles 
excellentes  gens  !  Heureusement  je  me  suis  présenté  le  premier  ; 


REVUE  DE  PARIS.  237 

car,  entre  nous,  je  crois  qu'ils  sont  pour  le  premier  venu.  Leurs 
femmes,  surtout,  m'ont  parfaitement  accueilli.  Notre  maison  les 
émerveille.  Ils  sont  au  courant  des  embellissemens,  qu'ils  louent 
outre  mesure,  pour  être  invités  à  dîner,  sans  doute.  Je  ne  saurais 
te  dire  celui  que  j'ai  trouvé  le  plus  facile  à  ma  proposition  de  les  repré- 
senter. Ils  adhéraient  à  tout  ce  que  je  disais.  «  Mais,  comment,  mon- 
sieur Fleuriot ,  je  te  répète  ici  leurs  propres  expressions ,  nous  sommes 
tout  à  vous.  Vous  nous  faites  vraiment  trop  d'honneur  en  prenant  la 
peine  de  passer  chez  nous  pour  si  peu.  Vous  n'aviez  qu'à  nous 
écrire  deux  mots,  et  votre  but  aurait  été  rempli.  »  Là-dessus ,  je  re- 
merciais, et  je  sortais  accompagné  de  leurs  politesses  et  de  leurs  saints 
jusqu'au  milieu  de  la  rue.  Voilà  l'histoire  de  presque  tous  les  mar- 
chands en  boutique.  Les  troisièmes  et  quatrièmes  étages  étaient 
plus  rudes,  non  à  cause  de  la  résistance  des  locataires,  mais  au  con- 
traire à  cause  des  monstrueuses  et  fastidieuses  avances  dont  ils 
m'accablaient,  eux,  leurs  femmes,  leurs  enfans  et  leurs  petits-enfans. 
Assis  au  milieu  de  l'atelier,  j'étais  comme  un  spectacle ,  comme  une 
lanterne  magique  en  plein  jour.  Les  marteaux  et  les  limes  restaient 
suspendus  dans  la  main  des  ouvriers  ébahis  de  me  voir;  les  femmes 
tournaient  autour  de  moi  sous  différens  prétextes  ;  les  enfans  s'ap- 
privoisaient jusqu'à  sauter  sur  mes  genoux  ;  ils  m'embrassaient  avec 
leurs  doigts  noirs  et  leurs  lèvres  barbouillées  de  confiture,  tandis  que 
le  chef  de  la  maison,  le  bonnet  à  la  main,  les  lunettes  au  front,  le 
tablier  sur  la  poitrine ,  m'assurait  de  son  dévouement  politique.  Mais 
pourquoi  es-tu  ainsi  gênée  en  marchant,  ma  Lucette;  te  serais-tu 
blessée  au  pied? 

— Non,  mon  ami,  c'est  que  je  m'applique  à  ne  jamais  poser  les 
pieds  sur  les  roses  du  tapis  de  peur  de  les  faner;  je  ne  marche  que 
sur  le  fond. 

Autre  innocence ,  pensa  Fleuriot ,  qui ,  après  avoir  dit  à  sa  femme 
que  les  tapis  étaient  faits  pour  être  usés ,  reprit  ainsi  : 

—  Moins  pour  m'attirer  des  suffrages  dont  j'étais  sûr,  que  pour 
répondre  à  tant  de  preuves  d'amitié,  j'ai  acheté  aux  uns  des  che- 
nets, aux  autres  des  pendules  ;  j'ai  pris  des  garnitures  de  boutons, 
des  ressorts  de  montres,  des  bobines  de  soie ,  des  boîtes  de  dragées, 
et  jusqu'à  de  la  gelée  de  coings.  On  ne  tardera  pas  à  t'apporter  ces 
divers  objets  qui  témoignent  de  ma  sollicitude  pour  le  commerce  de 
l'arrondissement.  Ainsi,  sauf  des  accidens  impossibles  à  prévoir,  je 
serai  élu  à  l'unanimité. 


238  REVUE  DE  PARIS. 

—  Que  je  serai  heureuse  le  jour  où  tu  seras  nommé ,  mon  ami  !  Ne 
donnerons-nous  pas  un  bal  ce  soir-là? 

—  Plus  tard,  nous  aurons  une  soirée;  tu  en  composeras  le  per- 
sonnel avec  moi.  Je  suis  sûr  que  le  choix  des  dames  fera  honneur  à 
ton  discernement  exquis.  Tu  ne  peux  pas  me  laisser  toute  la  charge 
de  représenter  la  maison  dans  les  occasions  importantes.  Tu  t'acquit- 
teras à  merveille  de  ton  emploi ,  le  plus  brillant ,  le  plus  doux ,  le  plus 
aimé,  dès  que  tu  auras  consenti  à  comprendre  notre  nouvelle  posi- 
tion et  les  petites  gênes  qu'elle  impose  à  côté  de  tant  de  compensa- 
tions. J'ai  eu  aussi  des  amis  de  collège,  bons  compagnons,  toujours 
revus  avec  plaisir;  je  m'en  souviens;  je  les  sers  quand  je  le  peux, 
mais  j'obéis,  tout  en  les  aimant,  à  la  nécessité  de  ne  pas  les  fréquenter 
trop  intimement.  Je  te  demanderai  de  ne  pas  les  déranger  de  leurs 
habitudes  faites,  pour  les  inviter  à  cette  soirée  que  je  projette. 

—  Je  comprends  pourquoi  Fleuriot  me  dit  cela.  Il  ne  veut  pas 
décidément  chez  lui  de  Stéphanie,  d'Adèle  et  de  mes  autres  amies; 
comme  c'est  injuste  pourtant  !  —  Mon  ami ,  répondit-elle  avec  le  bon 
sens  le  plus  naïf  et  parfaitement  dans  la  question ,  quoiqu'elle  parût 
en  être  à  cent  mille  lieues  :  c'est  donc  bien  mal  que  de  boire  du 
cassis  avec  ses  amies? 

Toutes  les  paroles  du  monde  n'auraient  pas  mieux  résumé  le  fond 
des  pensées  de  Fleuriot  qui,  avec  toutes  ses  circonlocutions  polies,  ses 
détours  et  ses  comparaisons,  n'avait  pas  voulu  dire  autre  chose  : 
blâmer  sévèrement  Lucette  d'avoir  reçu  ses  amies ,  trop  au-dessous 
d'elle  maintenant,  et  de  s'être  montrée  trop  familière  dans  ce  rap- 
prochement irréfléchi.  Fleuriot  n'osa  pas  soutenir  que  telle  n'avait 
pas  été  son  intention. 

Pour  terminer  une  si  belle  journée  politique,  Fleuriot  proposa  à  sa 
femme  de  lui  lire  la  première  partie  de  sa  brochure,  déjà  tirée  en 
épreuves. 

Ils  s'assirent  auprès  de  la  cheminée  :  Fleuriot  commença  la  lecture. 
A  la  première  page ,  Lucette  ouvrit  de  grands  yeux  pour  prouver 
qu'elle  était  bien  attentive.  Elle  crut  comprendre. 

Dès  la  troisième  page,  elle  s'avoua  que  c'était  trop  beau  pour  elle. 
Elle  admira  son  mari. 

Vers  le  quart  de  la  brochure,  elle  s'imagina  que  de  la  cendre  lui 
était  volée  dans  les  yeux.  Elle  se  les  frotta. 

Cette  cendre  était  encore  de  l'admiration ,  mais  sous  les  traits  du 
sommeil.  Malheureusement  Lucette  ignorait  que  c'est  une  faute  im^ 


REVUE   DE  PAIIIS.  539 

pardonnable  de  céder  à  cette  espèce  d'estime  pour  un  auteur,  fût-on 
sa  femme. 

De  page  en  page ,  la  léthargie  fut  plus  pressante ,  et  Lucette  n'y 
résistait  pas,  soit  en  se  pinçant  les  côtes,  soit  en  se  mordant  les 
lèvres,  soit  en  retenant  long-temps  sa  respiration.  Bref  elle  s'en- 
dormit. 

Lorsqu'on  relevant  la  tête ,  Fleuriot  s'aperçut  que  sa  femme  dor- 
mait, il  fut  douloureusement  blessé  dans  son  orgueil  de  mari  et  de 
candidat  à  la  députation.  Quel  avant-goût  du  succès  !  Il  n'était  pas 
possible  que  des  phrases  si  éloquentes,  des  pensées  si  justes  pro- 
duisissent cet  effet-là.  Sa  femme,  à  coup  sûr,  manquait  d'élévation 
dans  l'esprit  ;  la  condition  du  père  Richomme  avait  à  jamais  perdu  le 
goût  de  Lucette.  C'est  ce  que  pensa  Fleuriot  de  sa  pauvre  femme, 
qu'il  laissa,  pour  la  punir,  endormie  au  coin  du  feu. 

Sous  tout  écrivain  blessé ,  quel  qu'il  soit ,  il  y  a  un  Néron. 

Vin. 

Enfin,  après  bien  de  pénibles  soubresauts  et  de  longues  haltes, 
la  carriole  atteignit  la  propriété  des  Petifs-Déserts,  dans  les  parages 
de  Montereau.  Comme  il  était  fort  tard  lorsque  M.  Richomme  et  sa 
femme  mirent  pied  à  terre  chez  eux ,  ils  travaillèrent  une  partie  de 
la  nuit,  aidés  de  leurs  nouveaux  domestiques ,  à  rentrer  les  meubles 
indispensables.  Les  murs  du  plain-pied  étaient  humides,  mais  c'est 
tout  naturel,  pensa  M.  Richomme,  les  appartemens  n'ont  pas  été 
occupés  depuis  l'arrière-saison ,  et  d'ailleurs  le  dernier  locataire 
manquait  de  soins,  —  ce  qu'on  dit  toujours  des  derniers  locataires. 
En  frissonnant,  il  mit  du  bois  dans  tous  les  foyers,  dans  le  double  but 
de  chauffer  la  maison  et  de  se  chauffer  lui-même.  Un  quart  d'heure 
après,  la  maison  était  noire  de  fumée;  on  y  étouffait.  Je  n'avais  pas 
prévu  ce  léger  inconvénient,  pensa  encore  l'heureux  propriétaire 
qui  toussait  à  tous  les  coins;  après  tout,  le  temps  est  à  la  neige,  et 
il  est  également  possible  que  le  dernier  locataire  n'ait  pas  fait  ra- 
moner les  cheminées.  Quels  vices  n'ont  pas  les  derniers  locataires? 
Cependant  les  meilleures  explications  n'ayant  pas  la  vertu  de  dissiper 
la  fumée ,  Richomme  ouvrit  toutes  les  croisées ,  et  il  jouit  aussitôt 
d'un  air  parfaitement  glacial  ;  sa  pauvre  femme  grelottait ,  sans  avoir 
autant  de  philosophie  que  lui.  Quand  le  bois  fut  consumé,  la  fumée 
cessa,  et  la  maison  ne  fut  pas  plus  chaude.  Loin  d'être  entamé  par 
ce  petit  acccident,  dont  un  homme  décidé  à  vivre  de  la  vie  des 


2^0  REVUE  DE  PARIS. 

champs  ne  doit  pas  s'effaroucher,  Richorame  proposa  à  sa  femme  de 
visiter  en  détail  les  appartemens  de  la  maison  où  ils  étaient  destinés 
à  passer  le  reste  de  leurs  jours.  M"^  Richomme  aurait  désiré  remettre 
cette  jouissance  au  lendemain  ;  son  mari  n'y  consentit  jamais.  Les 
propriétaires  sont  comme  les  amans ,  pour  eux  demain  n'existe  pas. 
Un  flambeau  à  la  main ,  son  manteau  de  voyage  sur  les  épaules ,  pré- 
cédant M""'  Richomme ,  l'ex-droguiste  de  la  rue  Saint-Merri  com- 
mença la  promenade  à  travers  les  pièces  de  son  Escurial.  Le  premier 
salon  où  ils  pénétrèrent  était  assez  remarquable  dans  ses  proportions , 
mais  rien  n'en  égalait  la  tristesse  :  les  rideaux  des  fenêtres  étaient 
noirs,  le  parquet  sombre,  les  fauteuils  étaient  en  crin,  ainsi  que  le 
canapé;  les  tables  en  ébène ,  sans  incrustation. 

—  C'est  peu  gai  pour  nous,  murmura  Richomme;  toi  qui  aimes  le 
vert ,  madame  Richomme ,  et  moi  le  ponccau.  Assurément  le  dernier 
locataire  n'avait  pas  de  goût,  ajouta-t-il. 

Par  malheur,  le  dernier  locataire  avait  vendu  son  mobilier  en  ven- 
dant sa  propriété  à  M.  Richomme. 

—  Voyons  l'autre  pièce,  dit  M.  Richomme;  tout  ne  se  ressemble 
pas  peut-être. 

A  beaucoup  d'égards ,  l'autre  pièce  pouvait  passer  pour  un  salon 
de  campagne  :  beaucoup  d'espace,  des  tentures  riches,  un  plafond  à 
corniches ,  un  tapis ,  des  tableaux ,  de  beaux  meubles.  Cependant 
M.  Richomme  recula  sur  sa  femme  qui  le  suivait  pas  à  pas.  Déplo- 
rable similitude!  Ainsi  que  l'appartement  précédent,  le  salon  de 
compagnie ,  tout  tendu  de  noir,  était  lugubre  comme  une  chapelle 
ardente. 

—  Décidément,  le  propriétaire  qui  nous  a  vendu  sa  maison  était 
fou,  dit  Richorame. 

—  Peut-être,  mon  bon  ami,  était-il  en  grand  deuil ,  répliqua  plus 
sagement  sa  femme. 

L'on  verra  bientôt  que  M"*  Richomme  ne  se  trompait  pas. 

—  Fleuriot  aurait  dû  m'avertir,  pensa  Richomme;  je  n'aurais  pas 
acheté  les  meubles  meublans.  C'est  à  vous  donner  du  noir  dans 
l'ame,  n'est-ce  pas ,  ma  femme? 

Résigné  pourtant  à  ce  funèbre  mobilier,  il  poursuivit  son  inspec- 
tion ,  et  il  ouvrit  la  porte  de  l'appartement  du  fond ,  lieu  retiré , 
espèce  de  cabinet  d'étude,  orné  d'une  bibliothèque.  Ici  le  pro- 
priétaire avait  mis  un  terme  raisonnable  aux  témoignages  de  sa  déso- 
lation morale;  mais  si  ce  cabinet  n'était  pas  en  grand  deuil ,  les  livres 
de  la  bibliothèque  n'étaient  pas  faits  pour  égayer  l'ame.  Richomme 


REVUE  DE  PARIS.  241 

frémit  en  lisant  de  pareils  titres  :  Nuits  iVYoung  ;  la  lente  Prépa- 
ration à  la  Mort,  poème  traduit  de  l'anglais  ;  Choix  de  Tristesses,  ou 
collection  des  meilleurs  morceaux  élégiaques.  Il  n'alla  pas  plus  loin, 
le  cœur  lui  faillit;  en  tournant  le  dos  à  ces  épitaphes ,  il  se  promit 
de  renouveler  le  mobilier  de  fond  en  comble.  Las  de  ces  petites  con- 
trariétés locales ,  dont  pourtant  il  ne  s'exagérait  pas  l'importance,  il 
alla  se  coucher  plein  de  la  joie,  si  longuement  attendue,  de  se  mettre 
au  lit,  libre  de  tout  souci  d'affaires  pour  le  lendemain,  dégagé  de 
toute  préoccupation,  comme  le  laboureur  de  Virgile.  Heureuse  indif- 
férence si  propice  au  sommeil  ! 

Soit  que  les  draps  fussent  trop  froids,  soit  qu'il  n'eût  pas  l'habi- 
tude du  nouveau  lit,  Richomme,  glacé,  perdu,  dépaysé  dans  celui 
où  il  s'étendit,  ne  ferma  pas  l'œil  de  la  nuit.  Aucune  attitude  ne 
vainquit  l'insomnie.  Plongé  dans  le  silence  compacte  qui  règne  au- 
tour des  campagnes  pendant  l'hiver,  les  heures  lui  furent  d'une  lon- 
gueur de  poème.  Au  moins ,  pensa-t-il  sans  oser  le  confier  à  sa  femme 
qui  ne  dormait  pas  plus  que  lui ,  on  entend  toujours  rouler  quelques 
fiacres,  la  nuit,  dans  le  quartier  des  Lombards,  et  on  sent  qu'on  est 
parmi  les  vivans;  mais  ici ,  rien.  Et  puis  ces  salons  noirs,  ces  meubles 
noirs,  cette  bibliothèque  sinistre,  lui  revenaient  à  la  mémoire;  sou- 
venir désagréable.  Cependant  sa  raison  lui  conseillait  de  ne  pas  juger 
le  caractère  des  nuits  qu'on  goûte  à  la  campagne  par  celle  dont  il 
désirait  la  fin.  Chaque  innovation  a  ses  surprises.  Le  lendemain,  il 
dormirait  mieux  ;  le  lendemain ,  compensation  à  ces  légers  ennuis,  il 
verrait,  dans  tout  son  éclat,  sa  belle  propriété  des  Petits-Déserts. 

Quand  le  jour  fut  venu  et  que  Richomme,  un  peu  brisé  du  mau- 
vais dormir,  s'approcha  de  la  croisée,  il  aperçut  la  campagne  cou- 
verte de  neige;  aucune  verdure  ne  teignait  cette  couche  monotone. 
Il  frissonna.  Mais  la  réflexion  lui  ayant  aussitôt  démontré  qu'on  doit 
accepter  les  saisons  avec  leurs  bons  et  leurs  mauvais  jours,  il  dit  à  sa 
femme,  dont  il  redoutait  le  découragement  à  un  si  beau  début  de  la 
vie  champêtre  : 

—  Voilà  un  superbe  temps  pour  la  chasse.  On  chasse  abondamment 
certain  gibier  par  la  neige.  Allons!  mes  guêtres,  ma  carnassière  et 
mon  fusil.  La  chasse!  la  chasse! 

—  Mais  tu  vas  gagner  un  gros  rhume,  monsieur  Richomme,  y 
songes- tu? 

—  Bah!  ce  froid  ragaillardit.  L'exercice  est  bon  :  je  ne  suis  pas 
venu  ici  pour  dormir.. 

TOME  V.      MAI.  17 


242  REVUE  DE  PARIS. 

—  Tu  dis  plus  vrai  que  tu  ne  le  supposes,  Richomme,  si  toutes  les 
nuits  doivent  ressembler  à  la  première. 

—  Gela  n'est  rien  :  nous  avons  payé  la  bien-venue.  N'en  parlons 
plus.  Je  donnerais  volontiers  cent  francs  pour  envoyer  à  Fleuriot  un 
lièvre  tué  de  ma  main ,  dans  mon  parc;  un  lièvre  ou  autre  chose. 

—  C'est  imprudent  à  toi,  Richomme,  de  sortir  si  matin  sans  prendre 
ton  café  à  la  crème. 

—  Un  verre  de  vin  blanc  me  suffira.  Voilà  la  vie  champêtre,  ma- 
dame Richomme!  béni  soit  Dieu  !  nous  la  tenons  enfin. 

—  Mais  ne  reste  pas  long-temps  dehors,  entends-tu? 

—  Cela  dépendra  du  gibier.  A  ta  santé,  ma  femme,  dit  Richomme 
en  avalant  d'un  trait  un  verre  de  vin  blanc,  pour  sacrifier  aux  bons 
usages  rustiques. 

—  Eh!  prends  garde  de  tuer  quelqu'un,  mon  ami...  Un  malheur 
est  bientôt  arrivé. 

Cette  réflexion  de  sa  femme  entraîna  Richomme  à  se  souvenir  de 
Fournisseaux  qui ,  la  veille ,  lui  avait  d'i/i  aussi  de  ne  pas  se  brûler  la 
cervelle  dans  un  mouvement  d'inexpérience. 

Voilà  le  bon  droguiste  courant  le  gibier  dans  son  parc ,  où  il  n'y 
avait,  à  vrai  dire,  ni  parc  ni  gibier,  mais  une  mer  de  neige.  Il  ne 
voyait  pas  une  plume  d'oiseau.  Patience!  dit-il ,  j'entre  en  fonctions. 
Allons  plus  loin.  Sobre  par  habitude,  Richomme  fut  bientôt  ravagé 
par  le  verre  de  vin  blanc  qu'il  avait  si  fièrement  avalé  avant  de  partir. 
Ses  tempes  et  ses  oreilles  sifllaient;  parfois  la  neige  lui  paraissait 
rouge,  et  il  tremblait.  Au  bout  de  trois  heures  il  rentra  à  la  maison, 
les  jambes  raides ,  le  nez  bleu ,  les  lèvres  gercées  et  les  cils  cristallisés. 
Un  grand  feu  qu'on  alluma  bien  vite  au  salon ,  un  bouillon  succulent, 
une  côtelette  et  du  café,  relevèrent  graduellement  la  vitalité  si  com- 
promise de  notre  heureux  propriétaire.  Sa  femme  se  garda  bien  de 
lui  demander  si  la  chasse  avait  été  productive.  De  lui-même  il  s'im- 
posa la  poignante  modestie  d'avouer  qu'il  n'avait  pas  même  déchargé 
son  fusil  pendant  cinq  heures  de  marche.  Et  pour  être  juste  il  fallait 
dire  qu'il  n'y  avait  pas  trace  de  gibier  dans  l'air  à  cause  de  l'excessive 
rigueur  du  temps.  Ce  jour  là ,  Richomme  ne  quitta  pas  son  bon  fau- 
teuil près  de  la  cheminée.  A  son  attitude  pensive  on  voyait  qu'il 
revenait  déjà  sur  quelques-unes  des  erreurs  où  tombent  d'ordinaire 
les  gens  de  la  ville  en  se  peignant  avec  trop  d'avantages  les  voluptés 
champêtres.  INéanmoins  Richomme,  en  esprit  éprouvé,  se  mettait 
au-dessus  de  beaucoup  de  petites  déceptions,  inséparables  après  tout 


REVUE  DE  PARIS.  243' 

du  chapitre  des  illusions  humaines.  L'hiver  est  rude  partout,  se 
disait-il ,  tout  en  ne  repoussant  pas  le  souvenir  de  sa  chambre  à 
coucher  de  la  rue  Saint-Merri,  d'une  température  si  bonne  et  si' 
égale  que  des  oranges  y  auraient  mûri.  Toutefois,  comme  on  tou- 
chait au  printemps,  l'air,  au  bout  de  quelques  jours,  se  détendit,  la 
neige  fondit;  sans  être  ardent  le  soleil  commençait  à  agir  d'une  ma- 
nière sensible  sur  la  végétation.  Richomme  sortit  pour  visiter  en 
détail  sa  propriété  des  Petits-Déserts ,  qui  offrait ,  il  s'en  convain- 
quit, les  avantages  dont  Fleuriot ,  son  gendre,  lui  avait  fait  l'énumé- 
ration.  Chaque  partie  eut  de  lui  son  mot  d'admiration  ;  il  ne  lui  res- 
tait plus  qu'à  gravir  un  tertre  boisé  de  sapins  et  de  petits  cèdres , 
placé  au  milieu  du  parc  et  si  bien  situé ,  qu'on  découvrait  de  son 
sommet  fleuri  une  vaste  étendue  de  campagnes  et  le  cours  du  fleuve. 
Il  faut  voir  cela ,  se  dit  Richomme ,  quoique  un  peu  las  de  ses  explo- 
rations. Là  serait  son  belvédère;  il  y  bâtirait  un  pavillon  chinois  où 
les  amis  trouveraient,  l'été ,  au  milieu  de  la  chasse,  de  l'eau  de  seltz, 
du  vin  blanc,  de  la  bière,  de  l'ombre,  de  la  fraîcheur,  d'excellentes 
lunettes  d'approche  pour  s'amuser  à  voir  naviguer  les  bateaux  à 
vapeur,  des  livres ,  un  peu  plus  gais  s'entend  que  ceux  du  dernier 
locataire,  et  un  divan  tout  autour  du  charmant  asile.  Ainsi  raison- 
nait M.  Richomme  en  escaladant,  à  l'aide  de  sa  canne  et  de  tous  les 
troncs  d'arbres  possibles ,  le  monticule  dont  il  s'inspirait.  Enfin  il 
atteignit  au  sommet,  et  que  voit-il?  Une  tombe!  quatre  cyprès!  une 
épitaphe!  une  tombe!  Cette  découverte  l'anéantit!  Son  belvédère 
était  un  cimetière!  Quelle  sinistre  surprise!  Dès-lors  il  s'expliqua 
avec  une  douloureuse  facilité  pourquoi  le  dernier  locataire  avait  affi- 
ché les  signes  non  équivoques  d'un  deuil  profond  aux  murs ,  aux 
meubles,  aux  tentures  de  sa  demeure.  Que  faire  de  cette  tombe  sur 
laquelle  il  lut,  aux  derniers  rayons  du  jour  :  Ci-gît,  sous  cette  humble 
pierre,  une  épouse  adorée,  morte  au  printemps  de  son  âge  :  louange  à 
ses  vertus,  respect  à  sa  tombe.  Respect  à  sa  tombe,  murmura  Ri- 
chomme; il  faut  donc  qu'on  n'y  touche  pas!  Comprend-on  un  tel 
embarras?  Et  moi,  ajouta-t-il ,  qui  suis  venu  chercher  ici  des  idées 
dégagées  de  tristesse  !  ceci  m'oblige  à  ne  pas  négliger  d'inviter  à  mes 
soirées  le  curé  de  la  commune ,  et,  par  la  même  occasion  ,  mes  voi- 
sins ,  les  manufacturiers  anglais.  Je  prendrai  conseil  de  ces  braves 
gens. 

IVavré  de  ce  qu'il  avait  vu ,  il  descendit  à  la  maison ,  où  il  trouva 
un  petit  paquet  à  son  adresse.  —  Ce  sont  mes  enfans  qui  nous  écri- 
vent, pensa-t-il  en  déchirant  l'enveloppe;  j'ai  besoin  de  cette  com- 

17. 


2H  REVUE  DE  PARIS. 

pensalion ,  dans  l'état  où  je  suis.  On  vit  comme  des  loups ,  ici ,  se  dit-il 
sans  pouvoir  retenir  ce  cri  qui  trahissait  l'espèce  de  découragement 
où  il  venait  d'être  jeté.  —  Mais  ce  ne  sont  pas  des  lettres ,  ma  femme. 
Ah!  je  le  reconnais  bien  là,  c'est  Fournisseaux ,  tiens!  regarde! 
c'est  Fournisseaux  qui  m'envoie  tous  les  prix-courans  des  marchan- 
dises depuis  notre  départ.  —  Richomrae  palpitait  de  joie  en  touchant 
à  ces  poésies  du  commerce;  il  froissait  les  prix  courans ,  les  étalait 
sur  la  table;  il  les  aurait  embrassés,  s'il  l'eût  osé.  —  Bravo,  Four- 
nisseaux !  tu  as  deviné  les  désirs  de  ton  maître ,  sois  remercié  de 
ta  bonne  inspiration.  Et  Richomme  lisait  à  haute  voix  :  —  Prix  cou- 
rant des  marchandises;  sucre  bourbon,  tant!  sucre  brut,  tant!  café 
martinique ,  tant  !  café  moka ,  tant  !  Enfoncés  les  accapareurs. 
Cannelle  ceylan,  tant!  J'ai  gagné  vingt  mille  francs  en  vingt  jours. 
—  Femme,  viens  que  je  t'embrasse  —  Arsenic,  tant!  cacao  de- 
mandé, bien!  maragnon,  en  souffrance  !  ^/owi6 ,  en  hausse;  bon! 
Chalamel  est  sauvé.  —  Il  en  avait  trois  mille  quintaux.  —  Gomme 
vermiculée,  rare!  —  C'est  cela!  je  l'avais  dit  à  la  Bourse;  tant  pis 
pour  qui  ne  m'a  pas  écouté.  —  Soufre,  en  baisse  !  —  Je  l'avais 
encore  dit.  —  Poivre  de  Bombay,  très  recherché.  —  Quel  bien  lu 
me  fais,  Fournisseaux!  Il  ne  sait  pas  écrire,  lui,  mais  il  a  un  cœur 
d'or.  Par  la  première  occasion  je  lui  enverrai  cette  redingote.  — 
Et  Richomme,  après  les  avoir  parcourus,  savourés,  mit  les  prix  cou- 
rans dans  la  poche,  se  proposant  de  renouveler  sa  lecture  au  dessert, 
car  le  dîner  était  servi. 

LÉON  GOZLAN. 

[La  fin  au  prochain  numéro.  ) 


MALTE. 


€eHvi  à  M.  le  ^0fteur  pariset. 


Je  vous  ai  promis  de  mes  nouvelles,  mon  cher  docteur,  et  je  profite 
de  mon  premier  séjour  pour  vous^en  donner;  cela  doit  vous  promettre 
quelque  régularité  dans  ma  correspondance. 

Je  suis  à  Athènes  ;  d'après  mon  itinéraire  que  vous  connaissez,  je 
n'ai  donc  pas  encore  posé  le  pied  sur  la  terre  d'Egypte ,  terre  vers 
laquelle  vos  souvenirs  se  reportent  sans  cesse.  Ce  que  j'ai  à  vous  dire 
n'aura  peut-être  pas  pour  vous  tout  l'intérêt  de  ce  que  je  vous  écrirai 
du  Caire  ;  mais  vous  serez  assez  bon  pour  vous  contenter,  en  atten- 
dant mieux ,  du  récit  de  ce  qui  m'est  advenu  depuis  mon  départ  de 
Marseille. 

Nous  étions  près  de  cent  embarqués  sur  le  paquebot  à  vapeur  de 
l'état,  le  Scamandre.  Parmi  nous  se  trouvaient  quelques  jeunes  têtes 
parisiennes,  que  de  prétendus  romans  maritimes  ont  remplies  d'admi- 
ration pour  l'art  nautique;  aussi,  pendant  que  les  matelots  levaient 
l'ancre  et  après  que,  l'ancre  étant  levée ,  nous  courions  sur  les  eaux 
tranquilles  du  port,  ce  n'étaient  que  cris  d'enthousiasme  et  de  ravisse- 
ment ,  qu'expressions  de  pitié  pour  ceux  que  la  crainte  empêche  d'af- 
fronter la  mer  et  ses  orages.  A  peine  les  contre-maîtres  parvenaient-ils 
à  entendre  la  voix  du  capitaine  et  à  répéter  son  commandement. 
Toutes  ces  belles  dames ,  tous  ces  jeunes  élégans  que  vous  voyez  l'été, 
de  vos  fenêtres  d'Enghien,  vêtus  de  chemises  de  laine  rouge,  hissant 


216  REVUE  DE  PARIS. 

des  voiles ,  puis  les  carguant  sans  rime  ni  raison ,  sont  presque  autant 
d'apprentis  voyageurs,  qui ,  l'hiver  arrivé,  s'en  vont  achever  leur  édu- 
cation maritime  sur  la  mer  Méditerranée,  dans  une  traversée  de  trente- 
six  à  quarante-huit  heures.  Au  retoun,  cesont  des  Jean-Bart ,  des  loups 
de  mer. 

—  Quoi?  monsieur,  vous  allez  en  Egypte,  en  Grèce,  à  Constan- 
tinople,  dans  la  mer  Noire?  Que  vous  êtes  heureux!  me  disaient-ils. 

—  Mon  dieu ,  messieurs ,  mon  bonheur  serait  plus  grand  encore  si 
j'étais  de  retour,  car  la  mer  me  fatigue  beaucoup, 

—  Malade  à  la  mer,  à  bord  d'un  bateau  à  vapeur  de  la  force  de  cent 
soixante  chevaux ,  c'est  incompréhensible  ! 

Pendant  ce  colloque,  nous  doublions  la  pointe  des  Catalans,  et 
nous  entrions  dans  la  rade  de  Marseille  où  se  faisait  sentir  une  houle 
encore  assez  faible. 

—  Bon  soir,  messieurs,  je  vais  rejoindre  ma  cabine;  la  position 
horizontale  est  ce  que  j'ai  pu  trouver  de  mieux  contre  le  mal  de  mer. 

Ce  pauvre  homme,  devaient-ils  se  dire,  après  mon  départ,  que 
ne  s'est-il  essayé  d'abord  sur  le  lac  d'Enghien  !  Dans  les  premiers 
temps  j'avais  aussi  des  nausées;  mais  aujourd'hui,  c'est  fini,  je  suis 
amariné. 

Au  bout  d'une  heure,  il  faisait  chaud  dans  la  chambre ,  et  je  montai 
pour  prendre  un  peu  l'air.  Personne  sur  le  pont  que  l'équipage  qui 
courait  aux  manœuvres;  car  le  vent  augmentait ,  le  baromètre  bais- 
sait, tout  annonçait  un  coup  de  vent,  et  l'on  se  mettait  en  mesure 
de  lutter  contre  une  mer  plus  grosse.  Nos  marins  improvisés  avaient 
disparu;  par  précaution  ou  par  nécessité,  ils  étaient  allés  chercher  la 
position  horizontale.  Le  silence  régnait  sur  le  pont,  et  le  commande- 
ment de  l'officier  de  quart  n'avait  plus  à  traverser  de  verbeuses  cau- 
series pour  parvenir  jusqu'aux  matelots. 

Trois  jours  durant,  nous  eûmes  une  très  grosse  mer;  trois  jours 
durant,  le  silence  régna  à  bord;  il  n'était  troublé  qu'aux  heures  du 
repas  et  par  quelques  passagers  anglais ,  que  rien  ne  pouvait  empê- 
cher de  manger  du  rosbeef  et  de  boire  du  vin  de  Bordeaux. 

Enfin,  nous  mouillûmcs  dans  le  port  de  Livourne,  où  la  mer  est 
aussi  calme  que  dans  le  port  de  Marseille.  Je  quittai  ma  cabine,  chacun 
en  fit  bravement  autant.  Plusieurs,  une  fois  débarqués,  ne  voulurent 
plus  s'exposer  au  mal  de  mer;  d'autres  osèrent  continuer  jusqu'à 
Civita-Vecchia ,  ce  qui  leur  doima  l'occasion  de  vérifier  pendant 
quinze  heures  de  plus  l'efficacité  du  procédé  que  je  leur  avais  indiqué. 

De  Civita-Vecchia  à  Malte,  la  traversée  fut  douce  et  calme.  Après 


REVUE  DE  PARIS.  ^ 

quarante-huit  heures  de  marche ,  nous  aperçûmes  les  rochers  de  l'île 
de  Gozzo;  bientôt  nous  vîmes  les  terres  plus  basses  de  l'ancienne 
Melita  ;  et  à  huit  heures  et  demie  du  soir,  par  une  lune  admirable,  par 
un  temps  d'une  pureté  merveilleuse,  nous  mouillâmes  entre  les  innom- 
brables lignes  de  batteries  qui  défendent  le  port  des  anciens  cheva- 
liers. Là,  nous  trouvâmes  une  escadre  anglaise  de  cinq  vaisseaux  de 
ligne,  purgeant,  à  contre-cœur,  une  quarantaine  de  vingt-un  jours; 
comme  nous  venions  de  France,  nous  fûmes  autorisés  à  communi- 
quer immédiatement  avec  la  terre ,  et  nous  mîmes  à  profit  cette  au- 
torisation. C'est  chose  assez  singulière  qu'une  ville  vue,  pour  la  pre- 
mière fois,  au  clair  de  la  lune;  tout  y  prend  un  aspect  vaguement 
gigantesque;  les  proportions  des  édifices  augmentent  sans  qu'on 
puisse  juger  de  combien  ;  les  ombres  sont  d'une  vigueur  extraor- 
dinaire ,  et  les  parties  éclairées  ne  le  sont  pas  assez  pour  qu'il  soit 
facile  de  découvrir  tous  les  détails  d'architecture  qui  les  décorent. 
Il  y  a  des  villes  faites  pour  être  vues  en  plein  soleil ,  et  d'autres  qu'il 
convient  mieux  de  voir  la  nuit.  La  cité  Valette ,  capitale  de  l'île  de 
Malte,  nous  parut  d'abord  devoir  gagner  à  être  contemplée  à  l'heure  où 
nous  la  visitions  :  ses  grands  palais,  ses  rues  qui  montent  et  qui  des- 
cendent, les  rochers  percés  qui  servent  de  passage,  les  ponts-levis 
et  les  voûtes  sombres  des  portes,  les  lanternes  des  bateliers  se  por- 
tant à  la  rencontre  des  gens  qui  ont  à  aller  de  Lavalette  à  la  cité 
victorieuse,  située  de  l'autre  côté  du  port,  les  chants  de  quelques 
hommes  attardésqui  parcourent  les  rues  solitaires,  les  pas  cadencés 
des  patrouilles  écossaises,  feraient  supposer  qu'on  parcourt  un  séjour 
fantastique,  une  ville  de  somptueux  sépulcres,  où  errent  çà  et  là  quel- 
ques âmes  en  peine,  qui  simulent  des  habitudes  de  la  vie.  Vue  au 
jour,  Lavalette  ne  perd ,  pour  ainsi  dire ,  rien  de  son  caractère  ;  elle 
est  pleine  de  palais;  c'est  Venise  sans  les  canaux.  Lavalette  est  placée 
en  double  amphithéâtre  sur  une  colline  dont  elle  couvre  les  deux 
revers.  Au  sommet  de  la  colline  est  l'église  des  chevaliers,  les  au- 
berges, ou  plutôt  les  palais  de  Castille,  de  Provence,  etc.;  car  chaque 
langue  de  l'ordre  avait  son  palais  pour  loger  ses  chevaliers  sans  for- 
tune; les  autres  tenaient  maison.  Sur  cette  partie  élevée  se  trouve 
aussi  le  palais  du  grand-maître,  où  réside  aujourd'hui  un  gouverneur 
anglais,  et  en  face  du  palais  une  superbe  caserne,  sur  la  façade  de 
laquelle  on  lit  une  inscription  qui  prouverait  que  la  gravité,  que  le 
bon  sens  anglais  ne  résistent  pas  toujours  à  l'enivrement  produit  par 
la  conquête. 
Le  cœur  bat  à  un  Français ,  quand  il  arrive  à  Malte  :  partout  des 


2S^  REVUE  DE  PARIS. 

raonumens  de  triomphe  et  presque  partout  des  noms  français  inscrits 
au  front  de  ces  monumens.  Si  l'on  vous  montre  une  épée  ancienne 
qui  fut  fatale  à  l'ennemi ,  c'est  une  épée  que  mania  une  main  fran- 
çaise; si  l'on  vous  montre  une  riche  et  illustre  armure,  c'est  l'ar- 
mure d'un  Lavalette,  d'un  l'Ile-Adam;  si  vous  pénétrez  dans  l'église 
Saint-Jean ,  église  belle  à  voir  après  les  plus  belles  églises  d'Italie , 
église  qu'ornent  les  chefs-d'œuvre  de  Michel-Ange,  de  Carravagio 
et  du  Garrache ,  vous  marchez  sur  un  pavé  de  marbre  dont  les  mille 
couleurs  habilement  combinées  représentent  les  armoiries  des  che- 
valiers ;  au  bas  de  chaque  blason  se  lit  une  épitaphe ,  mort  en  com- 
battant,  tnort  après  avoir  vaincu,  mort  en  chargeant  les  infidèles. 
Vous  avancez  avec  anxiété ,  vous  craignez  de  profaner  les  marbres 
funéraires,  de  gêner  sous  vos  pieds  les  squelettes  héroïques  et  de  les 
voir  se  dresser  devant  vous  du  même  air  qu'ils  se  dressaient  devant 
l'ennemi.  Mais  la  moitié  de  ces  héros  au  moins  appartenaient  aux 
langues  d'Auvergne ,  de  France  et  de  Provence ,  et  s'il  est  donné  à 
leurs  débris  d'éprouver  quelque  émotion ,  ils  tressaillent  sans  doute 
de  bonheur  quand  de  loin  en  loin  des  Français  font  retentir  du  bruit 
de  leurs  pas  les  voûtes  de  leur  vieille  église. 

Malgré  l'immensité  des  revenus  de  l'ordre,  on  ne  comprend  pas, 
au  premier  abord ,  comment  les  chevaliers  ont  pu  élever  tant  de 
palais  et  tant  de  fortifications.  Partout,  dans  l'île,  ce  sont  des  batte- 
ries, des  forts,  des  redoutes,  avec  fossés  et  chemins  couverts,  et  dont 
les  feux  sont  on  ne  peut  mieux  combinés.  Il  fallait  une  artillerie 
immense  pour  armer  tant  d'ouvrages  et  des  ouvrages  si  considérables. 
J'avais  été  émerveillé  de  ce  que  les  Espagnols  ont  fait  à  Oran  et  les 
Anglais  à  Gibraltar  ;  mais  tout  cela ,  je  ne  crains  pas  de  le  dire ,  n'ap- 
proche pas  de  ce  que  les  chevaliers  ont  fait  à  Malte.  Il  faut  convenir 
aussi  que  la  misère  qui  règne  et  qui  a  toujours  régné  dans  le  pays  a 
permis  d'élever,  à  moins  de  frais  que  partout  ailleurs,  tous  ces  bas- 
tions, tous  ces  édifices,  de  percer  des  rues  sous  des  montagnes,  de 
créer  un  arsenal  pour  une  armée  de  terre  et  un  autre  pour  une  armée 
de  mer.  Deux  cent  mille  bras  inactifs  et  qui  ont  toujours  demandé 
du  travail,  de  l'activité,  devaient  rendre,  en  effet,  la  main-d'œuvre 
moins  chère  à  Malte  que  partout  ailleurs.  Du  reste ,  ce  n'est  pas 
seulement  à  Malte  que  s'est  montré  l'esprit  actif  et  éclairé  des  che- 
valiers. Lorsqu'ils  prirent  Rhodes,  en  1319,  ils  la  trouvèrent  ruinée; 
mais  le  grand-maître  Foulques  de  Villaret  fit  rebûtir  la  ville  et  l'ar- 
senal des  vaisseaux.  Les  fortifications  furent  si  bien  disposées,  les 
ouvrages  si  nombreux  et  les  chevaliers  si  braves,  qu'il  fallut  aux 


REVUE  DE  PARIS.  249 

Turcs  quarante  ans  et  des  armées  de  cent  mille  hommes  pour  prendre 
cette  île,  qu'ils  n'obtinrent  encore  qu'en  signant  une  des  capitulations 
les  plus  honorables  pour  le  vaincu. 

L'ordre  de  Malte,  comme  tous  les  ordres  religieux,  a  été  l'objet  de 
dérisoires  plaisanteries.  L'homme  est  toujours  ainsi;  un  passé  utile 
ne  peut  sauver  du  mépris  ce  qui  ne  sert  plus.  Il  y  a  des  peuples  sau- 
vages qui  tuent  les  vieillards ,  parce  que ,  ne  pouvant  plus  faire  la 
guerre ,  ils  deviennent  un  embarras  pour  la  tribu  ;  mais,  du  moins, 
avant  de  les  tuer  ils  ne  leur  crachent  pas  au  visage!  Cependant,  sans 
l'ordre  de  Malte,  que  serait  devenu  à  l'époque  dont  nous  parlons  le 
commerce  de  la  Méditerranée?  Supposez  un  gouvernement  turc,  une 
régence  barbaresque ,  établie  à  Malte  au  xvi''  siècle;  Malte  devenait 
alors  le  plus  redoutable  nid  de  corsaires  qui  se  put  voir.  Quand  l'ordre 
usé  tomba,  comme  tout  tombe ,  de  la  virilité  dans  la  décrépitude , 
quand  une  sorte  de  sybarisme  monastique  remplaça  l'ardeur  des  pre- 
miers chevaliers,  l'ordre  rendait  encore  service  à  l'humanité,  en  con- 
servant intact  le  dépôt  qu'il  s'était  chargé  de  défendre;  les  victoires 
passées  préoccupaient  les  Turcs  et  les  détournaient  de  l'idée  de  sur- 
prendre le  vieux  lion  qui ,  s'il  avait  usé  ses  jambes  à  courir  pour  atta- 
quer, avait  au  moins  conservé  ses  dents  pour  se  défendre. 

Lorsque  les  chevaliers  furent  obligés  d'évacuer  Rhodes,  ils  se  réfu- 
gièrent dans  l'île  de  Candie  qui  appartenait  à  la  répubhque  de  Venise, 
et  où  dès-lors  ils  ne  pouvaient  former  un  établissement  permanent. 
D'ailleurs  Candie  était  trop  vaste  et  par  conséquent  trop  difficile  à 
défendre  avec  les  forces  dont  l'ordre  pouvait  disposer.  Ils  jetèrent  les 
yeux  sur  Malte  et  la  demandèrent  à  Charles-Quint  qui  la  leur  ac- 
corda ,  les  plaçant  ainsi  comme  une  avant-garde  chargée  de  surveiller 
l'ennemi  que  la  Sicile  avait  en  face  d'elle.  A  cette  époque,  Charles- 
Quint  avait  formé  le  projet  de  s'emparer  de  tous  les  ports  de  la  côte 
d'Afrique  et  d'empêcher  par  là  l'armement  des  corsaires.  Cette  idée 
était  belle,  grande  et  généreuse,  réduite  à  ce  point  de  vue;  mais 
Charles-Quint  voulait  surtout  faire  de  la  Méditerranée  un  lac  enclavé 
dans  des  terres  de  la  domination  impériale  ;  il  occupa  successivement 
la  plupart  des  ports  de  la  côte  de  Barbarie  et  vint  échouer  devant 
Alger.  On  conçoit  que,  dans  un  tel  état  de  choses,  les  princes,  dans 
les  domaines  desquels  l'ordre  de  Saint -Jean  de  Jérusalem  avait  des 
possessions,  aient  consenti  à  ce  que  cet  ordre  acceptât  la  cession  que 
lui  faisait  Charles-Quint,  puisqu'ils  pouvaient  mettre  pour  condition 
à  leur  consentement  la  neutraUté  des  chevahers  à  l'égard  des  puis- 
sances chrétiennes. 


2SÔ  REVUE   DE   PARIS. 

Ce  fut  surtout  de  1530  à  1571,  c'est-à-dire  pendant  les  quarante 
premières  années  de  son  établissement,  que  l'ordre  de  Malte  eut  le 
plus  à  lutter  contre  les  Turcs.  Après  1571,  il  y  eut  un  moment  de 
repos  pour  la  chrétienté,  car  «  don  Juan  avait  livré  la  grande  bataille 
d'Élépantho  qui  fut  telle  que  depuis  la  grande  bataille  actiaque  don- 
née entre  Marc-Antoine  et  César-Auguste,  jamais  il  n'en  avait  été 
donné  une  telle  :  encore  celle-ci  fut-elle  mieux  débattue  et  com- 
battue que  la  leur,  dit  Brantôme.  »  Les  Turcs  y  avaient  perdu  plus 
de  deux  cents  galères,  plus  de  trente  mille  hommes,  et  douze  mille 
esclaves  chrétiens  avaient  été  délivrés  de  leurs  chaînes,  ce  qui  fit 
dire,  comme  vous  savez,  de  don  Juan  d'Autriche,  ce  qu'on  a  dit  de- 
puis de  Jean  Sobieski  :  Fuit  homo  missus  a  Deo  cui  nomen  erat 
Joannes. 

Plus  tard  la  politique  matérielle  l'emporta  sur  la  politique  religieuse; 
Venise  avait  déjà  fait  des  alliances  avec  les  Turcs.  Elle  avait  sagement 
pensé  qu'il  valait  mieux  gagner  de  l'argent  en  temps  de  paix  qu'en 
dépenser  en  temps  de  guerre;  François  I"  l'imita,  les  rois  d'Angle- 
terre imitèrent  François  I";  des  relations  s'établirent  entre  l'Orient 
constitué  sous  la  domination  turque  et  les  nations  de  l'Occident. 
L'ordre,  à  partir  de  ce  moment,  fut  paralysé  :  son  énergie  pouvait, 
en  frappant  les  Turcs ,  offenser  la  France  ou  l'Angleterre.  Quand  les 
nations  de  l'Europe  eurent  fondé  leurs  colonies  de  l'Inde  et  de  l'Amé- 
rique, les  chances  de  guerre,  entre  ces  nations,  devinrent  plus  nom- 
breuses, et  les  coups  de  canon  tirés  sur  l'Océan  retentirent  jusque 
dans  la  Méditerranée,  où  des  coups  de  canon  leur  répondirent. 
L'Angleterre ,  la  France ,  la  Hollande  cherchèrent  des  alliances  offen- 
sives et  défensives  jusque  parmi  les  puissances  barbaresques.  Sou- 
vent nous  donnâmes  des  navires  et  des  canons  aux  pachas  d'Alger, 
de  Tunis  et  de  Tripoli  ;  souvent  l'Angleterre  et  la  Hollande  donnèrent 
à  ces  mômes  pachas  des  moyens  d'attaque  et  de  défense.  Fatale  poli- 
tique du  moment!  Ces  canons  et  ces  vaisseaux  servaient  à  courir  peu 
de  temps  après  contre  des  navires  appartenant  aux  pays  qui  les 
avaient  fournis.  Les  choses  arrivèrent  à  tel  point  que  l'Angleterre 
et  la  France  ont  dû,  tour  à  tour,  faire  des  armemens  contre  les  ré- 
gences, et  qu'à  Alger,  en  1830,  nous  n'avons,  pour  ainsi  dire,  conquis 
que  des  canons  français! 

Je  vous  ai  parlé  des  souvenirs  français  qu'on  trouve  à  Malte  ,  mon 
cher  docteur,  mais  je  n'ai  parlé  qui;  des  Français  engagés  dans  l'ordre. 
Cependant  d'autres  de  nos  compatriotes  y  ont  aussi  acquis  de  l'hon- 
neur; je  veux  parler  de  la  division  laissée  à  la  garde  de  l'île  par  le 


RENTE  DE  PARIS.  251 

général  Bonaparte,  quand  il  allait  conquérir  l'Egypte.  Cette  division 
de  quatre  mille  hommes  seulement,  fut  obligée  d'abandonner  toute 
la  position  de  l'île,  qu'elle  ne  pouvait  pas  suffire  à  défendre,  et  de  se 
retrancher  dans  un  fort  qui  commande  l'entrée  du  port.  Là  elle 
soutint  un  long  siège,  mais  ne  recevant  pas  de  secours,  elle  se  vit 
obhgée  de  capituler  et  ne  le  fit  pas  sans  gloire.  La  même  chose  arri- 
verait aux  six  mille  Anglais  qui  tiennent  garnison  dans  l'île,  si  les  An- 
glais n'étaient  pas  maîtres  de  la  mer.  Toutefois  l'invention  des  bateaux 
à  vapeur  peut  compromettre  quelque  jour  cette  souveraineté. 

A  l'époque  où  je  suis  arrivé  à  Malte,  on  attendait  la  reine  douairière 
d'Angleterre  qui  venait  y  demander  l'hospitalité  à  un  climat  plus 
doux  que  celui  de  Londres.  Beaucoup  d'Anglais  viennent  passer 
l'hiver  à  Malte.  Malte,  en  effet ,  vaut  mieux  que  Nice  sous  le  rapport 
de  la  température  ;  mais  Malte  est  bien  éloignée  du  continent.  Il  est 
impossible  de  s'y  rendre  en  moins  de  cinq  jours  de  navigation.  Dans 
cet  état  de  choses  j'en  suis  à  me  demander  comment  il  se  fait  que 
notre  Corse  n'ait  pas  encore  fixé  l'attention  des  médecins.  Il  y  a  dans 
cette  île  un  beau  golfe  que  je  connais  ;  il  est  entouré  de  montagnes 
aux  formes  les  plus  singulières;  les  figuiers  de  Barbarie,  les  aloës 
croissent  là  comme  en  Afrique  et  donnent  à  ce  pays  un  air  de  nou- 
veauté qui  plaît  et  séduit.  Au  bord  du  golfe,  bien  entourée,  bien 
enveloppée ,  bien  préservée  des  vents  par  un  épais  rideau  de  hautes 
collines,  repose  doucement ,  au  bruit  léger  de  la  mer,  la  ville  d'Ajaccio . 
ville  charmante,  ville  aux  larges  rues ,  aux  belles  places,  aux  fontaines 
limpides.  C'est  à  grand'peine  que  le  thermomètre  y  descend  quelque- 
fois au  degré  de  la  glace  fondante ,  et  cela  de  très  grand  matin  et  pen- 
dant une  heure  ou  deux  seulement.  Jamais  les  pluies  n'y  durent  plus 
de  quelques  heures.  On  peut,  malgré  l'opinion  contraire,  parcourir 
la  campagne  sans  crainte  d'aucune  nature,  quand  on  ne  joue  en 
Corse  que  le  rôle  d'étranger,  et  qu'on  ne  se  mêle  pas  aux  vendetk 
des  gens  du  pays;  on  peut,  en  huit  heures  de  marche  à  cheval,  aller 
visiter  les  gigantesques  forêts  d'Aj tonne  et  de  Vizzavone  qui  sont  des 
colonnades  de  dix  à  vingt  heues  carrées,  formées  par  de  hauts  sapins 
dont  la  peau  est  lisse  et  la  forme  élancée.  On  peut  en  six  heures 
aller  aux  sources  de  la  Gravone ,  qui,  dans  six  lieues  de  cours,  se 
précipite  de  raille  mètres  de  hauteur,  comme  une  cascade  conti- 
nuelle; on  peut  en  un  peu  plus  de  temps  aller  visiter  BasteUca,  la 
Suisse  de  la  Corse,  admirer  ses  énormes  cliàtaigniers  contempo- 
rains de  l'île.  On  peut  enfin  chasser  et  pêcher,  car  la  pêche  et  la 
chasse  sont  abondantes  en  Corse. 


252  RETUE  DE  PARIS. 

A  Ajaccio  la  chère  est  délicieuse;  on  y  trouve  de  jolies  maisons , 
un  grand  et  immortel  souvenir;  mais ,  ce  qui  me  paraît  plus  heureux 
pour  l'humanité ,  il  y  a  à  trois  quarts  de  lieue  de  la  ville  une  source 
sulfureuse  chaude  dont  l'usage  est  recommandé  dans  une  foule  d'af- 
fections. Cette  source  a  fait  ses  preuves  depuis  quelques  années,  et  il 
serait  important  de  la  faire  connaître.  Quand  un  pauvre  malade  vient 
vous  consulter,  l'hiver,  si  les  bains  sulfureux  lui  sont  utiles ,  vous  l'en- 
voyez aux  eaux  thermales  factices  qu'on  trouve  à  Paris ,  mais  tout  en 
regrettant  que  la  saison  s'oppose  à  ce  qu'il  puisse  aller,  soit  dans  les 
Pyrénées,  soit  ailleurs.  Eh  bien!  envoyez-le  à  Ajaccio,  ordonnez-lui 
les  bains  de  Caldaniccia  ;  il  s'y  fera  porter  chaque  jour  en  voiture, 
par  une  route  superbe ,  longeant  le  golfe;  il  ira  par  un  beau  soleil , 
par  une  douce  température ,  sous  laquelle  croissent  et  la  canne  à 
sucre,  cette  puissance  détrônée,  et  le  cafeyer,  et  l'arbre  à  thé. 

Nice  n'offre  pas  la  moitié  des  avantages  que  présente  Ajaccio.  Mais 
pour  y  aller  on  n'a  pas  besoin  de  faire  vingt-quatre  heures  de  navi- 
gation. Malte,  d'un  autre  côté,  n'a  ni  les  vues  pittoresques,  ni  les 
sources  thermales  de  la  Corse ,  mais  présentât-elle  plus  d'avantages 
qu'elle  n'en  présente,  elle  aurait  toujours  l'inconvénient  d'être  à  cinq 
jours  de  navigation  de  Marseille  ;  et  la  Corse  serait  encore  un  juste 
milieu  auquel  on  devrait  donner  la  préférence.  Que  la  médecine  en- 
voie donc  en  Corse  mille  à  deux  mille  malades  par  hiver,  elle  civilisera 
rîle  en  l'enrichissant  et  en  procurant  aux  malades  des  soulagemens 
qu'ils  n'auraient  pu  trouver  autre  part,  qu'au  mois  de  juin,  c'est-à-dire 
après  cinq  ou  six  mois  de  souffrances. 

De  Ségur-Dupeyron. 


EXPOSITION 


DE  L'INDUSTRIE. 


PREjVIIER   ARTICIiE. 


C'est  une  malheureuse  idée  d'avoir  choisi ,  pour  l'inauguration  de 
cette  fête  de  l'industrie ,  une  époque  de  crise  commerciale.  Les 
fabricans  ont  exposé  des  chefs-d'œuvre,  selon  leur  habitude  en 
pareilles  occasions;  mais  ils  n'ont  pas  le  loisir  de  stationner  auprès 
de  leurs  produits,  si  longuement  élaborés,  pour  les  expliquer, 
comme  en  183i,  avec  une  complaisance  toujours  renaissante,  à  la 
foule  incessamment  renouvelée  ;  ils  n'ont  pas ,  peut-être ,  assez  de 
liberté  d'esprit  pour  cela.  Il  y  a  sans  doute  plus  d'un  exposant  qui , 
au  milieu  de  ses  merveilles ,  est  préoccupé  des  échéances  de  la  fin  du 
mois ,  préoccupation  grave ,  dont  ne  peuvent  le  distraire  même  les 
jouissances  de  la  vanité.  Et  voilà  que,  pour  mieux  démontrer  com- 
bien sont  inopportunes  et  tristes  les  circonstances  où  l'on  est  venu  de- 
mander maladroitement  à  l'industrie  d'étaler  toutes  ses  richesses,  une 
émeute  éclate  tout  à  coup,  dans  un  jour  de  fête  et  de  repos ,  au  mi- 
lieu d'une  population  résignée  qui  se  contentait  de  la  plainte ,  mais 
dont  les  souffrances  sont  grandes  depuis  long-temps,  et  l'inquiétude 
encore  plus  vive  que  les  souffrances.  Pendant  que  les  coups  de  fusil 
retentissaient  à  un  autre  bout  de  la  ville ,  on  assure  que  plusieurs  de 


254  REVUE  DE  PARIS. 

ces  hôtes  temporaires  des  galeries  improvisées  aux  Champs-Elysées 
se  demandaient  s'ils  n'auraient  pas  à  plier  bagage  et  à  reprendre  le 
chemin  de  leurs  ateliers.  A  ces  provinciaux  trop  vite  intimidés  ,  qui 
ne  peuvent  pas  être  ceux  que  Lyon  nous  a  envoyés ,  car  ils  sauraient 
comme  nous  que  les  émeutes  sont ,  depuis  huit  ans ,  les  accès  pério- 
diques de  la  fièvre  intermittente  qui  nous  consume;  à  ces  industriels 
fourvoyés  qui  comprennent ,  mais  un  peu  tard ,  que  l'exhibition  de 
1839  ne  pourra  sous  aucun  point  de  vue  essentiel ,  ni  par  l'enthou- 
siasme des  exposans  eux-mêmes,  ni  par  le  naïf  entraînement  des 
visiteurs ,  ni  surtout  par  la  confiance  de  tous  dans  l'avenir,  entrer  en 
parallèle  avec  la  magnifique  solennité  de  1834 ,  on  a  fait  entendre 
aisément  que  le  péril  ne  deviendrait  pas  assez  sérieux  pour  leur 
faire  déserter  leur  poste. 

Ils  s'y  sont  tenus ,  fidèles  jusqu'au  bout  à  leur  engagement;  mais 
l'exhibition  va  continuer  à  travers  les  plaidoiries  bruyantes  de  l'émeute 
en  cour  des  pairs  et  les  révélations  sinistres.  Au  moment  où  le  jury 
central  distribuera  des  récompenses,  le  public  n'accordera  son  atten- 
tion qu'au  jugement  prononcé  sur  l'insurrection  par  la  plus  haute 
justice  du  pays.  Le  ministère  nouveau  portera  la  peine  de  l'impré- 
voyante décision  qui  a  convoqué  à  Paris  l'éUte  des  manufacturiers 
de  France ,  et  leur  a  fourni  ainsi  le  moyen  de  faire  entendre  un  con- 
cert de  doléances  trop  justifiées  par  leur  détresse.  Il  eût  été  sage  de 
laisser  les  lamentations  de  l'industrie  s'exhaler  isolément  de  chaque 
centre  de  travail ,  au  lieu  de  réunir  en  un  faisceau  déplorable ,  au 
siège  du  gouvernement ,  tous  ces  mécontcntemens  partiels  qui  doi- 
vent s'aigrir  par  le  contact,  aggraver  leurs  maux  en  se  les  commu- 
niquant, et  rendre  plus  difficile  la  tache  des  hommes  d'état  appelés 
aujourd'hui  à  relever  le  crédit  industriel. 

Certes ,  nous  ne  prétendons  pas  que  Ton  ait  dû  prévoir,  au  mo- 
ment où  Ton  annonçait  au  pays  f  exposition  de  1839 ,  une  prise  d'ar- 
mes aussi  insensée  que  celle  dont  nos  rues  viennent  d'être  ensan- 
glantées. Mais  le  mauvais  état  des  affaires  commerciales  suffisait 
bien  ,  et  au-delà ,  pour  ajourner  l'acte  ministériel  qui  est  venu  mal 
à  propos  convier  la  France  à  cette  fête  équivoque.  La  crise  indus- 
trielle, à  laquelle  le  pouvoir  assiste  depuis  plusieurs  mois,  était 
déjà  imminente,  et  se  déclarait  par  des  présages  infaiUibles,  alors 
qu'on  s'aventurait  à  donner  le  signal  d'un  concours  qui  devrait 
être  réservé  toujours  pour  des  temps  de  prospérité.  En  vain  vou- 
drait-on se  couvrir  aujourd'iiui  de  fordonnance  du  V  octobre  1833, 
qui,  en  indiquant  pour  183'i.  la  première  exposition  ouverte  à  fin- 


REVUE  DE  PARIS."  2S5 

dustrie  française  par  la  révolution  de  juillet,  stipulait  que  les  exposi- 
tions périodiques  auraient  lieu  de  cinq  en  cinq  ans  à  l'avenir.  Il  n'y 
avait  là  rien  d'aussi  impératif  qu'on  l'a  supposé,  et  jamais  ordonnance 
ne  fut  plus  conditionnelle  et  révocable  que  celle-là.  On  ne  s'est  pas 
fait  faute  plusieurs  fois  de  laisser  sommeiller  et  tomber  en  désuétude 
des  décisions  plus  obligatoires.  Nul  doute  que,  si  les  deux  ministres 
d'une  habileté  éprouvée  qui  sont  intervenus  dans  l'exposition  de 
1831.,  l'un  pour  l'ordonner,  l'autre  pour  la  conduire  à  terme  sous 
d'heureux  auspices ,  avaient  eu  à  statuer  sur  le  môme  objet ,  dans 
une  année  comme  celle-ci ,  ils  auraient  renvoyé  à  des  temps  meilleurs 
une  cérémonie  dont  l'éclat  trompeur  est  indigne  de  satisfaire  des 
esprits  sérieux. 

Au  reste ,  il  sortira ,  nous  l'espérons ,  un  enseignement  salutaire  de 
cette  indifférence  fâcheuse  qui  accueille  l'exposition  actuelle  faite  à 
contre-temps;  ce  qu'il  y  a  de  vide  et  de  vague  au  fond  de  ces  dé- 
monstrations apparentes  de  progrès  industriel ,  n'étant  plus  déguisé 
par  l'illusion  qui  naturellement  s'établit  entre  les  exposans  et  le 
public  dans  les  jours  prospères,  il  deviendra  plus  facile  à  tout  le 
monde  de  se  désabuser  maintenant  :  rien  n'éclaire  comme  un  peu 
d'adversité.  Les  expositions  de  l'industrie,  telles  qu'on  les  a  prati- 
quées jusqu'ici,  n'ont  jamais  pu  produire  qu'une  idée  incomplète, 
et  souvent  fausse ,  de  l'état  d'avancement  de  la  fabrication  française  : 
elles  ont  été  une  parade  où  toute  une  nation  grande  et  laborieuse  se 
donnait  rendez-vous  pour  s'adresser  à  elle-même  des  complimens,  à 
la  face  des  étrangers  exclus  de  cette  réunion  de  famille.  Mais,  enfin , 
voici  que  l'on  se  met  à  réfléchir  plus  profondément  en  1839  qu'en 
aucune  autre  année,  sur  la  puérilité  de  cet  usage;  car  le  malheur 
porte  à  la  réflexion  ;  et  désormais  si  le  gouvernement  veut  sauver  le 
principe  des  exhibitions  industrielles,  il  est  tenu  d'en  faire  une  insti- 
tution, par  les  formes  sévères  dont  il  l'environnera,  et  non  plus  une 
revue  frivole  et  superficielle;  un  travail  et  une  étude  pratiques,  et 
non  plus  un  amusement  pour  l'amour-propre  national. 

Les  expositions  ont  trop  long-temps  gardé  le  caractère  et  la  cou- 
leur dont  elles  furent  empreintes  à  leur  origine.  La  première  qui  ait 
eu  lieu  en  France  date  de  1798 ,  sous  le  ministère  de  François  de 
Neufchàteau  ;  époque  de  cette  lutte  acharnée  de  \Yilliam  Pitt  contre 
nous,  qui  tendait  à  nous  fermer  toutes  les  mers ,  les  îles  opulentes  et 
les  rivages  de  l'Asie  et  de  l'Amérique ,  à  nous  isoler  même  du  con- 
tinent européen.  Dans  cette  situation  extrême,  où  la  haine  de  cet 
austère  génie  breton  fut  sur  le  point  de  prévaloir  contre  la  fortune 


256  REVUE  DE  PARIS. 

de  la  France ,  l'idée  vint  à  un  ministre  du  directoire  d'exposer  tout 
d'un  coup  aux  yeux  du  monde  le  tableau  des  ressources  intérieures 
qui  nous  restaient  encore;  il  fit  un  appel  au  patriotisme  des  manu- 
facturiers et  des  artistes,  pour  montrer  que  notre  pays  était  inépui- 
sable et  saurait  au  besoin  se  suffire  long-temps  avec  ses  seules  forces, 
si  la  fatalité  le  voulait  ainsi.  On  nous  permettra  d'emprunter  ici 
quelques  lignes  d'un  écrivain  industriel ,  qui  font  bien  comprendre 
sous  quelle  influence  d'enthousiasme  exclusif  et  de  sentimens  géné- 
reux sans  doute,  mais  un  peu  fanfarons,  cet  usage  des  expositions 
publiques  de  l'industrie  a  pris  naissance  en  1798.  «  Alors  un  noble 
élan  fut  donné  par  toutes  les  classes  de  la  société  ;  l'indignation  se 
mêla  à  l'orgueil  national ,  et  l'on  éleva  en  toute  hâte ,  au  Charap-de- 
Mars ,  des  portiques  pour  recevoir  les  produits  des  manufactures  et 
des  ateliers.  Le  temple  de  Vlndustrie  fut  placé  au  milieu  comme  un 
gage  certain  que  ces  Français ,  qu'on  voulait  faire  tomber  dans  la 
barbarie ,  viendraient  en  foule ,  sous  peu  d'années ,  y  apporter  les 
plus  riches  offrandes  de  tous  les  arts  industriels,  et  les  présenter 
même  d'une  main  généreuse  à  ces  insulaires ,  etc.  » 

Il  est  bon  de  noter  que  cette  première  exposition,  ouverte  le  11) 
septembre,  fut  fermée  le  21 ,  et  que  sur  quatre-vingt-dix-huit  dépar- 
temens  composant  alors  le  territoire  français,  seize  seulement  envoyè- 
rent des  produits  et  fournirent  un  contingent  de  cent  onze  exposans. 
Le  but  qu'on  s'était  proposé  évidemment  n'était  pas  tant  d'éclairer 
l'intelligence  des  manufacturiers  que  d'exalter  l'esprit  public;  on 
avait  voulu  étaler  sous  un  point  de  vue  avantageux  nos  richesses  pro- 
ductives, comme  on  eût  passé  une  revue  de  nos  troupes ,  pour  impo- 
ser la  crainte  ou  le  respect  à  une  puissance  ennemie.  Cette  mani- 
festation accomplie ,  on  abaissa  le  rideau  de  cette  lanterne  magique , 
et  les  trompettes  de  la  renommée  se  chargèrent  de  grossir  les  mer- 
veilles qui  venaient  de  briller  d'un  éclat  si  fugitif,  sans  être  sérieu- 
sement jugées. 

C'était  toutefois  une  bonne  pensée  que  celle  des  expositions ,  annon- 
cées dès-lors  comme  devant  être  périodiques  ;  c'était  du  moins  un 
germe  qui  valait  la  peine  d'être  fécondé,  soyons  juste  envers  le 
ministre  du  directoire.  Cependant  il  omit  de  s'enquérir  de  doux 
points  essentiels  :  1"  quel  pouvait  être  le  prix  courant  et  ordinaire  des 
divers  produits  exposés;  et  2"  s'ils  étaient  des  produits  d'une  con- 
sommation usuelle,  plus  ou  moins  étendue,  ou  des  échantillons 
façonnés  exprès  pour  conquérir  la  palme  d'un  concours  exceptionnel. 
Ces  deux  questions  n'ont  pas  manqué  d'être  posées  dans  les  pro- 


REVUE  DE  PARIS.  257 

grammes  des  expositions  suivantes  ;  mais  on  n'a  pas  rigoureusement 
exigé  des  réponses  précises  et  appuyées  de  preuves  ;  on  s'est  contenté 
d'indications  arbitraires  sur  lesquelles  le  gouvernement  n'exerçait 
aucun  contrôle  efficace. 

Il  y  a  eu  trois  expositions  sous  le  consulat  et  l'empire  :  en  1801 ,  en 
1802  et  en  1806.  Dès  la  première ,  les  vrais  principes  qui  devraient 
présider  toujours  à  ces  grandes  épreuves  de  l'industrie  furent  établis 
en  quelques  paroles ,  où  l'on  reconnaît  tout  d'abord  la  ferme  impulsion 
et  l'esprit  éminemment  pratique  du  nouveau  maître  de  la  France. 
Voici  des  prescriptions  qui  ont  dû  être  écrites  sous  sa  dictée  : 

«Déclarer  le  prix  courant  de  chaque  objet  destiné  à  l'exposition  , 
et  le  faire  affirmer  par  des  experts  que  les  magistrats  locaux  nom- 
meront ad  hoc,  parce  que  le  jugement  apporté  sur  le  mérite  des 
fabrications  dépend  du  prix  autant  que  des  qualités  matérielles. 

«  Exiger  que  chaque  chose  présentée  soit  accompagnée  d'une  dé- 
claration authentique,"^  qui  apprendra  si  cette  chose  est  le  produit 
d'une  fabrication  courante,  si  elle  est  un  objet  de  commerce,  ou  si 
elle  est  simplement  une  de  ces  productions  isolées,  auxquelles  on 
donne  le  nom  de  chef-d'œuvre,  attendu  que  les  résultats  d'une  fa- 
brication habituelle,  qui  alimentent  un  commerce,  méritent  plus  de 
faveur  que  des  tours  de  force ,  qui  n'attestent  souvent  que  l'adresse 
et  la  patience  d'un  individu  et  n'apprennent  rien  sur  l'industrie  d'une 
contrée.  » 

Voilà  trente-huit  ans  que  les  conditions  vitales  d'une  exposition 
raisonnée  et  efficace  ont  été  signalées  avec  ce  bon  sens  instinctif  qui 
va  tout  de  suite  au  fond  des  choses  et  qui  n'est  autre  que  le  génie 
des  affaires;  mais  l'on  est  aujourd'hui  aussi  peu  avancé  qu'en  1801 
dans  la  réalisation  de  ce  plan  si  sévèrement  tracé.  A  vrai  dire,  la  dif- 
ficulté consiste  surtout  à  trouver  les  moyens  d'application  et  à  les 
faire  accepter  des  industries  qui ,  en  se  mettant  au  concours ,  veu- 
lent prendre  de  la  publicité  ce  qui  leur  convient ,  et  en  rejeter  ce  qui 
les  gêne.  Il  est  vraisemblable  que  l'intelligence  féconde  qui  présidait 
alors  au  gouvernement  de  notre  pays  eût  imaginé  des  procédés 
d'exécution  pour  faire  passer  dans  la  pratique  les  principes  salutaires 
qui  avaient  été  posés  sous  son  inspiration;  mais  la  guerre  ne  lui  laissa 
pas  le  loisir  d'y  songer,  et  les  expositions,  sous  son  règne,  n'étant 
que  des  intermèdes  entre  deux  campagnes,  on  ne  chercha  pas  à  en 
faire  jaillir  les  lumières  qu'aurait  pu  produire  un  système  général 
d'investigations,  pénétrant  toutes  les  parties  du  territoire. 

Du  moins,  si  une  exposition,  en  ce  temps-là,  n'était  qu'une  fête 

TOME  Y.      MAI.  18 


258  REVUE  DE   PARIS. 

et  presque  un  accessoire  de  ces  grandes  revues  du  Carrousel  et  du 
Champ-de-Mars,  c'était  une  fête  à  laquelle  ne  manquait  ni  l'enivre- 
ment populaire,  ni  la  foi  dans  les  destinées  de  la  France,  ni  l'admi- 
ration pour  son  chef.  Reportez-vous  par  l'imagination,  ou  par  le 
souvenir,  à  cette  année  1806,  un  peu  après  l'étonnante  campagne 
d'Austerlitz ,  et  dites  si  l'on  avait  besoin  de  poursuivre  un  but  utile 
derrière  cette  solennité  industrielle,  pour  donner  de  l'intérêt  et  de 
la  vie  à  une  réunion  d'hommes  qui  était  à  la  veille  de  célébrer  un  tel 
anniversaire.  Cependant  l'empereur  était  absent;  mais  il  faut  avoir 
vécu  au  début  glorieux  de  ce  siècle  pour  comprendre  tout  l'effet  que 
le  jury  central  était  sûr  de  produire  en  faisant  allusion  à  son  absence 
tant  regrettée ,  par  ces  simples  paroles  :  «  Rien  n'aurait  manqué  à 
l'intérêt  de  cette  exposition  et  à  l'encouragement  des  fabricans  qui 
y  ont  concouru ,  si  des  circonstances  d'un  ordre  supérieur  ne  l'avaient 
privée  de  la  présence  de  celui  dont  le  regard  vivifie  tout.  » 

Depuis  lors,  on  a  vu  passer  quatre  exhibitions  qui  ont  été  forcé- 
ment privées  de  ce  prestige  d'une  gloire  immense,  celles  de  1819,  de 
1823,  de  18-27  et  de  183'i..  Si  l'on  excepte  la  première,  qui  venait 
après  une  interruption  de  treize  années,  et  la  dernière,  qui  offrait  à 
l'industrie  la  récompense  de  sept  ans  d'activité,  et  toutes  deux  d'ail- 
leurs au  milieu  des  flatteuses  espérances  qui  accompagnent  d'ordi- 
naire les  commencemens  de  tout  règne  nouveau,  les  autres  exhibi- 
tions ont  contribué  de  plus  en  plus  à  prouver  que,  pour  peu  qu'elles 
restent  ce  qu'elles  ont  été  jusqu'à  présent ,  des  fêtes  mensongères  et 
rien  davantage ,  elles  n'auront  pas  devant  elles  un  long  avenir.  Celle 
de  1839  achèvera  la  démonstration  déjà  bien  avancée  de  cette  triste 
vérité.  Elle  n'est  pas  même  une  fête,  comme  celles  qui  l'ont  précé- 
dée, ni  un  temps  de  relâche  et  de  félicitations  mutuelles  pour  les 
coryphées  de  l'industrie ,  et  si  elle  prétendait  à  cela  dans  d'aussi  mau- 
vais jours,  ce  serait  une  dérision  amère.  D'autre  part,  elle  est  aussi 
loin  que  jamais  d'être  une  institution  d'utilité  générale.  Ce  n'est  pas 
encore  de  ce  parallélogramme  de  planches  des  Champs-Elysées  que 
l'on  verra  poindre  la  lumière  invoquée  par  le  programme  impérial 
de  1801,  et  qui  ne  s'est  pas  faite  à  la  parole  du  maître.  Le  jury  cen- 
tral ,  il  est  vrai ,  s'est  empressé  récemment  de  déclarer  que  chaque 
fabricant  serait  tenu  d'inscrire  sur  chacun  de  ses  produits  exposés  le 
prix  auquel  ils  peuvent  être  livrés  aux  consommateurs.  Il  n'a  fait, 
en  cela,  que  se  référer  à  une  circulaire  de  M.  Martin  (du  Nord) ,  le- 
quel, en  imposant  celte  règle  banale  aux  fabricans  réunis  si  mal  à 
propos,  s'est  conformé  aux  principes  théoriquement  proclamés  par 


REVUE  DE  PARIS.  259 

tous  ses  prédécesseurs.  On  a  fait  grand  bruit  de  la  déclaration  du 
jury  central. 

Qu'en  résultera-t-il?  Les  exposans  s'y  soumettent  avec  plus  ou 
moins  de  lenteur,  et  insensiblement  les  pièces  d'étoffes  diverses  et 
innombrables,  étalées  dans  les  pavillons,  se  couvrent  d'une  infinité 
de  petites  cartes  où  les  prix  sont  numérotés  en  cbiffrcs  illisibles.  Je 
m'étonne  que  la  plupart  des  concurrens  ne  s'exécutent  pas  de  meil- 
leure grâce,  en  répondant  au  jury  par  des  professions  de  foi  commer- 
ciales plus  ou  moins  franches ,  mais  en  caractères  énormes ,  comme 
l'ont  fait  quelques  tapis  audacieux.  A  quoi  cela  engage-t-il ,  en  effet"? 
Uniquement ,  ce  nous  semble ,  à  livrer  les  échantillons  exposés ,  s'il  y 
avait  lieu,  au  prix  modéré  où  l'on  se  flatte  d'être  descendu.  Et  en- 
core c'est  pousser  l'hypothèse  à  l'extrême  ,  à  l'absurde.  Mais  y  a-t-il 
une  puissance  au  monde  qui  puisse  forcer  une  fabrique  à  produire 
des  milliers  d'autres  objets  identiquement  pareils,  et  aux  mêmes 
conditions  de  vente?  N'est-il  pas  manifeste  qu'avec  l'inscription  des 
prix  sur  tous  les  articles,  le  jury  n'aura  encore  rien  obtenu  de  ce  qu'il 
doit  rechercher?  Ce  qui  serait  nécessaire  et  tout-à-fait  nouveau,  c'est 
qu'on  se  mît ,  par  une  enquête  préalable ,  en  mesure  de  nous  dire  si 
les  échantillons  proposés  à  l'aveugle  admiration  du  public  repré- 
sentent avec  fidélité  d'autres  pièces  parfaitement  semblables  qui  déjà , 
avant  l'exposition,  étaient  livrées  aux  mêmes  prix  et  sur  la  demande 
du  premier  venu.  Ce  n'est  pas  tout  :  il  faudrait  encore ,  et  ce  serait  peut- 
être  le  premier  point,  qu'on  pût  nous  apprendre  si  les  articles  ainsi 
marqués  à  une  cote  authentique  sont  des  produits  usuels ,  et  jusqu'à 
quel  degré  ils  sont  usuels ,  comparativement  à  d'autres  ;  c'est-à  -dire 
que  nous  saurions  d'avance  quelle  place  doit  avoir  chaque  genre  de 
travail  dans  notre  attention,  et,  plus  tard,  quelle  part  dans  notre 
estime  la  qualité  même  et  le  fini  des  produits  devraient  leur  mériter. 

Pour  une  mission  si  haute,  le  jury  central  des  récompenses,  tout 
composé  qu'il  est  de  praticiens  consommés  dans  les  arts,  de  person- 
nages éminens  dans  les  sciences ,  et  d'écrivains  industriels  habitués  à 
déduire  tout  ce  que  contiennent  les  problèmes  économiques ,  le  jury 
n'a  pas  la  force  dont  on  le  voudrait  voir  armé.  Il  n'a  que  les  pouvoirs 
qui  lui  sont  délégués  ;  son  rôle  se  borne  presque  à  distribuer  des 
médailles  avec  toute  l'équité  qui  lui  est  permise  dans  les  ténèbres 
épaissies  autour  de  lui  comme  à  plaisir,  et  à  travers  les  pièges  que 
lui  tend  l'égoïsme  mercantile.  Ce  ne  serait  pas  trop  de  toute  la  puis- 
sance du  gouvernement ,  aidé  du  mécanisme  administratif  dont  il 
dispose  dans  les  provinces,  pour  voir  clair  dans  les  élémens  d'une 

18. 


260  REVUE  DE  PARIS. 

exposition  variée  à  l'infini,  et  pour  estimer  à  sa  juste  valeur  le  per- 
l'ectionnement  manufacturier  du  pays ,  qui  se  résume  dans  le  bon 
marché  relatif. 

Et  puis,  quand  le  gouvernement  se  serait  éclairé  lui-même,  ou 
l'aurait  été  par  l'intervention  d'un  jury,  investi  de  toute  l'autorité 
qui  lui  manque  aujourd'hui ,  ne  serait-il  pas  convenable  d'ordonner 
que  la  lumière  se  fasse  aussi  au  profit  du  public  ?  Cela  nous  ramène 
à  stipuler  que  toutes  les  informations  requises  aient  lieu  avant  l'ou- 
verture de  l'exposition  générale,  qui  deviendrait  ainsi,  avec  beau- 
coup plus  de  logique ,  le  couronnement ,  et  non  pas  le  début  de  ce 
grave  examen  de  conscience  appliqué  à  l'industrie.  De  cette  façon, 
l'on  ne  verrait  pas  ce  que  l'on  voit  actuellement,  des  produits  ridi- 
cules se  glisser  au  grand  jour  d'une  publicité  payée  par  l'état,  sans 
avoir  été  judicieusement  examinés,  et  sauf  à  être  déclarés  indignes 
et  conspués  après  leur  intrusion  téméraire.  Il  ne  résulte  pas  de 
notre  système  que  toutes  les  palmes  à  décerner  seraient  d'avance 
connues,  et  leur  répartition  irrévocablement  décidée  avant  l'appari- 
tion simultanée  des  produits  dans  les  galeries  publiques.  La  foule  des 
visiteurs  sans  titre  et  sans  mission  trouverait  bien  moyen ,  par  les 
organes  de  la  presse  ,  et  même  sans  autre  organe  que  le  murmure 
quotidien  de  ses  éloges  ou  de  ses  censures ,  de  faire  pénétrer  l'in- 
lluence  de  son  opinion  toute  ^puissante  dans  les  jugemens  déjà  ébau- 
chés par  le  jury.  Seulement,  le  simple  fait  de  l'admission  resterait 
toujours  un  honneur  qui  n'aurait  pas  été  prodigué  au  hasard. 

Par  quel  procédé  d'information  préalable  le  gouvernement  prépa- 
rerait-il les  voies  à  une  exposition  raisonnable ,  utile ,  pouvant  servir 
de  type  mémorable  et  de  colonne  milliaire  dans  l'histoire  progressive 
des  arts?  On  peut  lui  recommander  l'idée  de  ces  experts  spéciaux, 
nommés  par  les  administrations  locales,  et  dont  il  est  parlé  dans  les 
instructions  de  1801.  En  fouillant  dans  les  circulaires  de  cette  époque, 
et  compulsant  les  procès-verbaux  des  jurys  particuliers  d'admission 
pour  chaque  localité,  il  découvrirait  probablement  les  directions 
bonnes  à  suivre,  les  écueils  à  éviter,  les  obstacles  insurmontables.  H 
dépendrait  de  lui  d'ajouter  à  ses  ressources  d'exploration  l'enquête 
parmi  les  fabricans  eux-mêmes,  l'enquête  qui  n'était  pas  en  faveur 
vers  1801 ,  mais  dont  il  n'est  pas  possible  de  nier  aujourd'hui  l'in- 
lluence  toujours  croissante ,  et  qu'on  fera  bien  d'employer  quelque- 
fois avec  discrétion. 

Ne  nous  laissons  pas  alarmer  par  le  peu  de  succès  de  l'enquête 
commerciale  ouverte,  en  1834-,  par  M.  Tanneguy  Duchûtel.  Il  s'aiiis- 


REVUE  DE  PARIS.  261 

sait  alors  d'une  enquête  générale;  celle  que  nous  conseillons  serait 
partielle,  disséminée  dans  quatre-vingt-six  départemens,  et  peut-être 
subdivisée,  en  outre,  dans  quelques  arrondissemens  d'activé  produc- 
tion, tels  que  Saint-Étienne,  Tarare,  Saint-Quentin,  Mulhouse,  El- 
beuf,  Louviers,  Bolbec,  etc.  L'enquête  de  183i,  hasardeuse  comme 
un  coup  d'essai ,  s'annonçait  résolument  comme  ayant  pour  but  la 
réforme  des  tarifs ,  et  la  vérité  nous  force  de  convenir  que  les  résul- 
tats ont  été  bien  contraires  au  but  qu'elle  se  proposait.  Mais,  malgré 
tant  d'intérêts  commerciaux  ligués  contre  le  jeune  ministre  d'alors, 
et  qui  accomplissaient  journellement  devant  lui  cet  oracle  rendu, 
dans  un  autre  ordre  d'idées ,  par  l'aïeul  des  doctrinaires  :  «  Ne  les 
interrogez  pas,  car  ils  vous  mentiraient!  »  malgré  les  réticences,  les 
contradictions ,  les  menaces  qui  jetaient  la  confusion  dans  ces  inter- 
rogatoires ,  que  de  révélations  franches ,  libérales ,  ont  été  arrachées 
à  la  loyauté  de  quelques  hommes!  Noble  contraste  avec  l'égoïsme  du 
plus  grand  nombre  !  Il  en  serait  de  même ,  à  plus  forte  raison ,  dans 
une  enquête  qui  ne  se  proposerait  pas  le  but  direct  de  la  révision 
des  tarifs ,  et  qui ,  s'exerçant  isolément  sur  tous  les  points  du  terri- 
toire ,  laisserait  dormir  cette  arrière-pensée  générale. 

Si  l'enquête,  même  réduite  à  ces  proportions,  semblait  devoir 
exciter  encore  une  assez  vive  agitation  dans  le  pays,  rien  ne  dit 
qu'on  serait  forcé  de  la  renouveler,  ainsi  que  l'exposition ,  tous  les 
cinq  ans?  Pourquoi  ne  déclarerait-on  pas  l'exposition  septennale,  ou 
même  décennale,  en  rétablissant,  au  moins  pour  l'industrie,  cette 
institution  des  prix  décennaux  de  l'empire,  dont  nos  devanciers  peu- 
vent nous  dire  quelle  était  la  valeur  à  leurs  yeux! 

Je  reviens  à  l'exposition  de  1839,  mais  à  contre-cœur,  et  trop 
assuré  de  n'y  avoir  rencontré  que  bien  peu  d'indications  positives, 
irrécusables ,  dignes  d'une  confiance  absolue  et  de  l'attention  d'un 
observateur  réfléchi.  Quand  on  ne  permet  pas  à  son  approbation  de 
s'égarer  à  l'aventure,  où  peut-on  la  fixer  dans  ce  dédale  inextricable? 

Cependant  on  aperçoit  çà  et  là  de  rares  fabricans  qui  auraient  le 
droit  d'être  distingués  par  la  nouveauté  ou  la  perfection  de  leurs 
produits ,  et  par  la  désignation  de  leurs  prix  réels ,  sans  aucune  res- 
triction mentale.  Nous  voudrions  avoir  le  courage  et  le  temps  d'ex- 
traire leurs  noms  de  ce  pêle-mêle  d'objets  bizarres ,  fantastiques , 
stérilement  splendides,  dont  le  voisinage  les  étouffe. 

On  devra  remarquer,  par  exemple ,  un  modeste  étalage  qui  s'est 
contenté  d'envahir  deux  pieds  et  demi  de  largeur,  au  bas  bout  de  la 
galerie  des  tissus  où  se  pavanent  les  cachemires  français  dans  leur 


262  REVUE   DE   PARIS. 

gloire;  je  veux  parler  de  l'étalage  de  M.  Eugène  GrioUet ,  filateur  de 
laine ,  qui  expose  un  certain  nombre  de  fuseaux  avec  leur  laine  filée 
à  divers  degrés  de  finesse.  Ce  n'est  pas  le  mérite  de  ces  filés  que  le 
public  peut  apprécier,  car  ils  sont  sous  verre ,  on  ne  fait  que  remar- 
quer la  ténuité  de  fils,  et  il  faut  s'en  rapporter  pour  le  reste  à  la  juste 
renommée  de  l'habile  fabricant  ;  mais  au-dessous ,  et  en  dehors  de 
cette  cage  vitrée ,  il  abandonne ,  à  qui  veut  la  voir  et  la  toucher» 
une  belle  couverture  de  laine  grise,  longueur  environ  deux  mètres 
trente  centimètres,  et  largeur  un  mètre  et  demi;  poids,  environ 
trois  kilogrammes.  Il  en  indique  le  prix,  15  francs  ;  et,  afin  qu'on 
ne  suppose  pas  que  c'est  là  un  prix  arrangé  pour  la  circonstance,  car 
tout  le  monde  n'est  pas  obligé  de  savoir  que  M.  GrioUet  n'a  plus 
rien  à  demander  aux  distributeurs  de  médailles ,  qu'il  est  hors  de 
concours ,  comme  membre  du  jury  central  des  récompenses ,  et  qu'il 
est  entré  récemment  dans  le  conseil  général  des  manufactures,  il 
ajoute  ces  mots  que  l'on  voudrait  pouvoir  lire  au  dessous  des  plus 
somptueuses  fantaisies  de  l'exposition  :  —  S'adresser,  pour  une  ou 

plusieurs,  rue n" —  Ainsi  voilà  l'ouvrier  de  Paris  averti,  dès 

le  premier  jour  de  l'exposition ,  qu'il  aura  deux  mois  pour  économiser 
quinze  francs  et  s'approvisionner  d'une  chaude  couverture  d'hiver. 

D'autres  exposans  annoncent  des  progrès ,  en  fait  de  bon  marché 
ou  d'invention,  qui  seraient  méritoires,  s'ils  étaient  prouvés;  mais 
leur  contrôle  n'est  pas  aussi  facile  au  public  qu'il  l'est  pour  le  simple 
produit  cité  tout  à  l'heure.  A  chaque  pas,  on  est  arrêté  par  la  même 
lacune,  le  défaut  d'une  information  authentique  et  rigoureuse,  qui 
ait  vérifié  l'application  en  grand  des  chiffres  ou  des  faits  allégués  à 
propos  de  quelques  échantillons  choisis.  Voici  des  exemples  : 

Un  ingénieur  civil,  déjà  connu  d'ailleurs  par  la  création  d'appareils 
propres  aux  usines  à  sucre ,  expose  une  petite  fiole  contenant  de 
l'eau  douce ,  provenant  d'eau  de  mer,  potable  dès  son  extraction ,  et 
obtenue  par  des  procédés  nouveaux.  Quels  sont  ces  procédés?  Sont-ils 
applicables  sur  une  grande  échelle,  à  bord  des  navires  eux-mêmes, 
en  cours  de  navigation?  L'eau,  obtenue  avec  toutes  ces  conditions 
de  rigueur,  serait-elle  d'aussi  bonne  qualité  qu'on  l'assure?  Toutes 
questions  qui  demandent  à  être  résolues,  et  qui,  ne  l'ayant  pas  été 
par  des  épreuves  antérieures  et  officielles  telles  que  nous  les  recom- 
mandons pour  toute  chose,  font  que  l'on  passe  avec  indifférence  à 
côté  de  ce  prodige.  Et  pourtant  il  s'agit  là  d'une  découverte  long  - 
temps  cherchée  vainement,  qui ,  si  elle  était  enfin  avérée  ,  compte- 
rait au  nombre  des  plus  grandes  et  des  plus  utiles  ;  nous  la  tenons 


REVUE  DE  PARIS.'  263 

d'avance  pour  supérieure  au  miracle  des  noces  de  Cana.  Au  surplus , 
le  môme  inventeur  présente  de  la  viande  de  bœuf  conservée  depuis 
dix-sept  et  dix-neuf  ans. 

En  un  autre  endroit  sont  exposés,  par  MM.  Renodierpère  et  fils, 
de  Saint-Étienne,  d'humbles  couteaux,  connus  vulgairement  sous  le 
nom  d'eusiaches,  et  cotés  à  3  cent,  et  demi ,  à  3  cent,  trois  quart ,  à  4 , 
à  6  et  demi ,  à  7  cent,  la  pièce,  suivant  le  luxe  de  la  monture.  De  plus, 
un  couteau  de  table  à  manche  noir,  orné  sur  chaque  côté  de  trois  vi- 
roles de  laiton  qu'on  dirait  d'argent,  pour  5  cent.  ;  et  un  couteau  de 
poche,  à  manche  de  corne,  qui  ne  vous  coûtera  que  IV  cent.  Enfin , 
l'on  vous  offre,  pour  18  cent.,  un  couteau  espagnol  à  manche  de  bois 
noirci,  façon  eiistache,  et  aussi  long,  aussi  large,  ma  foi!  que  le 
poignard  d'un  officier  de  marine.  Il  est  écrit  au  bas  d'une  pancarte  : 
«  Les  lames  sont  en  acier.  »  C'est  bien;  mais  nous  aurions  voulu 
qu'avant  de  présenter  ces  chefs-d'œuvre  du  bon  marché  à  l'admira- 
tion universelle,  l'enquête  eût  éclairci  trois  points  :  1"  Si  les  lames 
sont  en  acier,  et  quel  acier;  2°  si,  pour  les  prix  indiqués,  dont  per- 
sonne ne  doute,  on  trouverait  constamment  en  fabrique  des  articles 
aussi  bien  travaillés  et  finis,  et  d'aussi  belle  apparence,  que  ceux  de 
l'exposition;  en  un  mot,  si  l'échantillon  ne  flatte  pas  la  fabrication 
courante;  3°  si  ces  prix  sont  ceux  de  la  consommation  au  détail ,  ou 
de  la  vente  en  gros  aux  marchands  intermédiaires  entre  le  produc- 
teur et  le  consommateur.  Or,  on  sait  que  les  prix  dont  la  cote  est 
exigible  dans  une  exposition  publique  ont  toujours  été  ceux  qui  se 
réfèrent  à  la  vente  au  détail ,  article  par  article.  Il  eût  été  bien  d'avoir 
réponse  toute  prête  à  ces  questions,  qu'on  ne  s'avise  de  faire,  du 
reste,  que  pour  des  objets  qui  intéressent  vivement,  ce  qui  est  déjà 
un  hommage  aux  estimables  manufacturiers  de  Saint-Étienne. 

Deux  tapis,  dits  tapis  médaillons,  en  soie  brochée  ,  tous  deux  sem- 
blables par  le  tracé  du  dessin  ,  et  diversifiés  seulement  par  les  cou- 
leurs ,  tous  deux  de  même  grandeur,  onze  pieds  sur  quinze  ,  ont  été 
faits  en  quatre  jours ,  d'après  l'affirmation  de  l'exposant ,  l'un  par  un 
homme  et  deux  enfans ,  l'autre  par  un  homme  seul,  plus  grand  tra- 
vailleur que  son  camarade,  apparemment?  Il  s'en  suit  que  le  prix  de 
ce  genre  de  tapis  ne  dépend  guère  que  de  la  valeur  de  la  matière 
première.  En  résumé  ,  quel  est  ce  prix?  L'exposant  ne  l'a  point  écrit 
sur  ses  tapis  médaillons.  Si  l'admission  était  précédée  d'une  enquête, 
on  le  saurait ,  et ,  de  plus ,  on  ne  conserverait  aucun  doute  sur  le 
temps  nécessaire  à  une  fabrication  courante,  sans  tours  de  force. 


264  REVUE  DE  PARIS. 

En  industrie  on  ne  peut  pas  dire  :  «  Le  temps  ne  fait  rien  à  l'affaire.  » 
Mais  un  jury  d'admission,  dans  l'organisation  nouvelle  que  nous  ap- 
pelons de  tous  nos  vœux ,  se  rendrait  compte  du  temps  employé , 
ferait  travailler  devant  lui  dans  sa  localité,  et  si  le  prodige  était  déjà 
réalisé  avant  son  arrivée,  il  dirait  comme  cet  amateur  d'éclipsés  : 
«On  me  fera  bien  le  plaisir  de  recommencer  pour  moi.  » 

Il  serait  fastidieux  d'énumérer  tous  les  industriels  admis  dans  les 
galeries  des  Champs-Elysées  ,  avec  le  sauf-conduit  d'une  assertion 
non  vérifiée,  à  laquelle  toutefois  la  présence  d'un  produit  quelconque 
semble  donner  gain  de  cause  :  c'est  une  pièce  à  l'appui,  sans  certificat 
d'origine. 

D'après  cela,  comment  blâmerions-nous  d'ingénieux  spéculateurs, 
qui  ont  fait  de  l'exposition  ce  qu'il  est  tout  simple  d'en  faire;  un 
bazar,  le  plus  fréquenté  de  tous ,  pour  la  mise  en  montre  de  leurs 
produits,  et  cela  avec  location  gratuite  pendant  trois  mois;  le  carre- 
four le  plus  commode  pour  s'embusquer  à  rencontre  des  promeneurs 
et  leur  faire  accepter  des  cartes,  des  adresses,  des  prospectus,  bon 
gré  mal  gré  ;  en  un  mot ,  un  supplément  aux  annonces  qu'en  d'autres 
temps  on  porte  au  Journal  des  Débats. 

Tel  marchand  de  tapis ,  qui  n'a  jamais  peut-être  fabriqué  un 
chausson  de  lisière,  fait  des  commandes  à  quatre  ou  cinq  manufac- 
tures et  les  expose  sous  son  nom  qui  passe  en  première  ligne;  mais  il 
réserve  une  modeste  place  pour  les  noms  des  fabricans  avec  lesquels 
il  a  traité,  et  il  faut  lui  en  savoir  gré,  car  ces  tapis  sont  à  lui ,  il  les  a 
payés,  il  en  est  le  maître,  et  il  expose! 

Tout  ce  que  j'ai  vu  depuis  plus  de  vingt  jours,  dans  ce  grand  goût 
de  charlatanisme  que  ne  dédaignent  pas  les  plus  renommés  indus- 
triels, m'a  pénétré  d'une  profonde  indulgence  pour  tous  les  brim- 
borions ridicules  qui  ont  tant  fâché  le  journahsme  quotidien,  et  onl 
été  déclarés  par  lui  incompatibles  avec  la  dignité  de  l'exposition  ! 
Moi ,  je  n'éprouve  aucune  colère  contre  les  corsets,  je  m'habitue  aux 
cols  de  chemise,  je  reste  calme  enfin  devant  l'invasion  de  tant  de 
perruques  blondes ,  blanches ,  grisonnantes ,  brunes ,  rousses  et  môni{> 
chauves ,  car  il  y  a  des  perruques  qui  consentent  à  paraître  chauves  : 
ô  altitudo!  profondeur  de  dissimulation! 

Je  ne  m'étonne  pas  qu'on  ait  admis  ces  bustes  de  coiffeurs  que 
vous  savez,  qui  tournent  lentement  sur  eux-mêmes  pour  attrouper 
les  passans  ébahis  sur  les  trottoirs  et  entraver  la  voie  publique.  L'au- 
teur d'un  de  ces  bustes,  M.  Assuérus,  a  été  couronné  d'un  plein 


REVUE  DE  PARIS.  265 

succès ,  dit-il ,  de  l'avis  d'un  grand  nombre  d'artistes,  dans  son  imi- 
tation de  la  nature ,  tant  sous  le  rapport  des  tons  de  carnation  que 
sous  celui  de  V implantation  des  cheveux  avec  raie  de  chair. 

Pourtant  je  préfère  ce  fabricateur  d'instrumens  de  pêche,  cet  ama- 
teur de  la  pêche  à  la  ligne  ,  plus  amateur  cent  fois  que  manufactu- 
rier, qui  ne  s'est  mis  à  fabriquer  pour  le  public  qu'après  avoir  acquis 
son  expérience  de  l'art  de  la  pêche  dans  les  quatre  parties  du  monde 
qu'il  a  parcourues.  J'aime  surtout  sa  mécanique  à  prendre  le  poisson 
seul  (comprenez-vous?),  à  laquelle  est  joint  un  petit  carillon  aver- 
tisseur, par  lequel  le  poisson  victime  sonne  lui-même  sa  défaite. 

Dans  un  prochain  article  nous  parlerons  sérieusement,  mais  briè- 
vement, de  quelques  produits,  choisis  dans  le  nombre  assez  grand 
de  ceux  qui ,  malgré  le  vice  inhérent  au  système  de  l'exposition , 
contribuent  à  la  relever,  et  honorent  l'industrie  française  aux  yeux 
de  l'étranger. 

Victor  Gharlier. 


Critique  fittcntirc. 


Le  trouvère  Rutebeuf,  peu  connu  ou  mal  apprécié  jusqu'ici ,  appartient, 
par  ses  habitudes  et  ses  inspirations,  à  celte  classe  de  poètes  qu'on  pourrait, 
avec  quelque  raison ,  nommer  les  truands  littéraires  du  xiii"  siècle.  C'est  le 
même  cynisme,  la  même  dévotion,  la  même  pauvreté.  Comme  les  cordeliers, 
ses  ennemis,  Rutebeuf  courait  le  monde,  avec  la  sébile  et  la  besace,  chantant 
aux  noces  et  aux  tournois ,  et  implorant  de  la  charité  des  bonnes  gens  le  denier 
de  l'aumône.  Mais  le  poète,  moins  heureux  que  les  moines,  n'avait  que  trop 
souvent  occasion  d'accuser  l'avarice  des  chevaliers  ou  des  comtes,  ruinés  par 
la  croisade ,  et  peu  s'en  faut  qu'il  n'ait  été  réduit  à  faire  danser  des  ours  au 
milieu  des  rues.  Tristement  préoccupé  du  pain  de  chaque  jour,  Rutebeuf 
raconte  avec  une  naïveté  singulière  les  misères  qui  usaient  sa  vie.  «  .Te  n'ai  pas, 
dit-il,  deux  huches  de  chêne  dans  mon  foyer.  Tous  mes  pots  sont  cassés.  Je 
tousse  de  froid ,  je  baille  de  faim.  Je  me  couche  dans  un  lit  sans  paille ,  et  quand 
mes  amis  me  demandent  où  je  demeure,  je  me  garde  bien  de  le  dire.  L'argent 
est  de  jour  en  jour  plus  rare.  Ceux  qui  se  plaisaient  aux  histoires  des  anciens 
temps  sont  allés  mourir  outre-mer,  et  nous  qui  restons  au  royaume  de 
France,  nous  avons  grand'  peine  à  payer  le  terme  et  la  nourrice  de  nos  en- 
fans.  »  Ces  plaintes,  du  reste,  sont  familières  aux  poètes  du  xiii"  siècle. 
Colin  Muset,  le  jongleur,  n'était  ni  plus  heureux,  ni  plus  résigné,  et,  comme 
Rutebeuf,  il  trace  de  sa  vie  affamée  un  bizarre  tableau.  «  Merci  de  votre 
compagnie,  »  lui  disait  sa  femme  lorsqu'il  rentrait  la  besace  vide  et  affaissée 
sur  le  dos.  Puis  c'étaient  des  reproches  sans  mesure,  d'invincibles  froideurs. 
Mais  quand  la  quête  avait  été  bonne,  la  fenune  quittait  vite  sa  quenouille, 
sautait  au  cou  de  son  mari,  et  courait  chercher  deux  poulets  qu'on  man- 
geait à  la  sauce  à  l'ail.  Cette  misère  avait  cependant  d'autres  causes  encore 
que  la  vilenie  des  seigneurs  ou  l'indifférence  des  manans  pour  les  chansons  et 
les  belles  histoires.  Précurseur  de  Mllon  et  des  héros  de  Rabelais,  Rutebeuf 
aimait,  comme  il  le  dit  en  son  trivial  langage,  à  oujressicr  sa  jmnce;  il 
aimait  surtout  les  plats  abondans,  bien  saturés  de  poivre  fort,  et  plus  d'une 

(1)  Publiées  par  M.  Achille  Jubinal ,  2  vol.  in-8",  1839,  chez  Paniiicr,  rue  de  Seine  ,  23. 


REVUE  DE  PARIS.  267 

fois  il  perdit  au  jeu  de  dés  son  cheval,  ses  livres  et  sa  cotte;  car  il  cherchait 
à  se  consoler  par  le  désordre  des  chagrins  de  son  ménage.  Sa  femme  était 
laide,  vieille  et  maigre.  La  peine  était  née  de  cette  union,  et  le  poète  se  prit 
souvent  à  maudire  ses  enfans,  qui  pleuraient  toujours  lorsqu'il  voulait 
chanter.  A  ces  douloureuses  préoccupations  se  joignit  bientôt  le  mal  physi- 
que. Rutebeuf  perdit  un  oeil,  et  il  adressa  à  cet  œil  tant  regretté,  et  qui  était 
le  mieux  voyant,  une  complainte  singulièrement  triste  et  naïve,  la  Cum- 
plainie  l'œul  llustehevf.  S'il  devient  aveugle,  quelle  main  le  guidera  dans  ses 
quêtes?  Ses  protecteurs  sont  morts.  Le  comte  de  Poitiers,  si  charitable,  qui 
donnait  aux  pauvres  huit  cents  livres  tournois,  le  lundi  de  la  semaine  sainte^, 
et  pratiquait  toutes  les  vertus  chrétiennes  de  saint  Louis,  le  comte  de  Poitiers 
n'est  plus.  Les  rares  amis  du  trouvère  ont  oublié  vite  le  cht min  de  sa  mai- 
son, dit-il  comme  Ovide,  quand  ils  ont  vu  la  misère  assise  sur  le  seuil,  et  le 
vent  de  l'adversité ,  qui  soufflait  devant  sa  porte,  a  glace  tous  les  cœurs.  Que 
faire  alors?  Pleurer  les  souillures  du  passé,  chanter  les  saints,  et  se  réfugier 
en  Dieu;  car  celui  qui  aime  Dieu  ne  craint  ni  la  maladie,  ni  la  mort.  Ces 
retours  à  la  foi  qui  console  sont  fréquens  dans  les  poésies  de  Rutebeuf. 
Riche  et  puissant,  il  eût ,  pour  faire  pénitence  ,  fondé  des  couvens  et  doté 
des  églises;  mais,  pauvre  et  poète,  il  cherche,  à  défaut  de  pieuses  largesses, 
à  s'acquitter  envers  le  ciel  par  de  saintes  inspirations. 

Ainsi  tout  se  mêle  et  se  confond  dans  les  chants  comme  dans  la  vie  du 
trouvère  :  soucis  du  foyer  domestique ,  désordre  et  repentir,  haine  ardente  du 
clergé,  respect  des  choses  saintes,  contes  obscènes  ,  flatteries  prodiguées  aux 
seigneurs,  sarcasmes  et  prières.  Rutebeuf  garde  encore  en  lui  quelques  mysti- 
ques rayons  de  la  poésie  du  \iV  siècle ,  mais  affaiblis  déjà  et  voiles  en  bien  des 
points  sous  les  traditions  des  Vaudois.  L'impatience  du  pouvoir  temporel  de 
l'église  se  traduit  dans  ses  strophes  en  attaques  brutales  contre  les  moines 
qui  prêchent  la  paix,  quoique  vivant  en  éternelles  disputes,  et  qui  dépouillent 
les  familles  de  la  succession  légitime ,  en  montrant  aux  mourans  le  diable  et 
l'enfer,  hypocrites  souillés  de  tous  les  vices,  blancs  au  dehors,  noirs  au  de- 
dans, qui  devraient  porter,  bien  serrés  au  cou,  les  cordons  qui  pendent  à 
leur  ceinture.  Les  plaies  de  l'église  et  du  monde  sont  larges  et  profondes.  On 
oublie  ceux  qui  sont  en  terre  sainte.  Chevaliers,  bourgeois  et  prélats,  donnent 
à  peine  aux  choses  du  ciel  un  jour  de  chaque  mois,  et  le  temps  n'est  plus  oii 
les  pauvres  auraient  engagé  volontiers  leur  part  de  paradis  pour  acheter  une 
lance  et  une  dague  et  courir  chez  les  Sarrasins.  Bien  qu'il  pousse  encore  avec 
une  sorte  de  foi  le  cri  de  guerre  des  croisades,  R^utebeuf  a  cependant  perdu, 
pour  sa  part,  l'enthousiasme  des  expéditions  lointaines;  et,  s"il  montre  les 
joies  du  ciel  comme  prix  du  voyage,  il  sait  aussi  compter  tous  les  dangers  de 
la  route. 

Les  allusions  aux  évènemens  contemporains  sont  vives  et  fréquentes  dans 
ce  livre.  Les  querelles  de  l'Université  et  de  Guillaume  de  Saint -Amour 
occupent  le  poète  ,  comme  elles  occupaient  son  siècle  tout  entier.  Le  pape 
Alexandre,  qui  persécute  les  docteurs,  n'est  guère  plus  ménagé  que  le  roi  de 


268  REVUE  DE  PARIS. 

France ,  qui  obéit  lâchement  aux  bulles  de  Rome ,  bien  qu'il  soit  maître  chez 
lui.  Rutebeuf  déploie  même  à  ce  propos  une  ardeur  de  gallicanisme  et  de  ré- 
forme qui  dépasse  de  bien  loin  les  plus  incisives  hardiesses  de  Clémangis.  Le 
couvent,  avec  ses  scandales  hypocrites  et  cachés,  ses  vices  qui  ne  font  pas 
irruption  au  dehors,  est  attaqué  plus  rudement  encore  que  la  cour  de  Rome, 
dont  l'ambition  du  moins  se  révèle  au  grand  jour.  Rutebeuf,  dans  ses  fa- 
bliaux, fait  agir  et  parler  des  moines  perdus,  qui  n'usent  du  ministère  saint 
que  pour  tromper  et  corrompre.  Ainsi,  dans  la  pièce  de  Frère  Denise  (sorte 
de  proverbe  qu'on  pourrait  nommer,  de  son  premier  vers  même,  Vhabit  ne 
fait  pas  l'ermite),  un  cordelier,  père  Simon,  après  avoir  séduit  une  jeune 
femme,  lui  fait  prendre  l'habit  de  Saint-François,  et  la  conduit  dans  son  cou- 
vent. Chacun  est  édifié  de  la  candeur  de  frère  Denise;  c'est  le  nom  de  la  femme. 
Sa  voix  est  si  douce,  elle  a  si  bonne  grâce  à  faire  la  quête,  qu'elle  rentre 
toujours  le  bissac  bien  garni.  Aussi  l'envoie-t-on  quêter  souvent,  et  le  père 
Simon  ne  manque  jamais  de  l'accompagner  dans  ses  courses.  Un  jour  ils  se 
présentent  ensemble  dans  un  château  ;  mais  à  peine  frère  Denise  a-t-il  pro- 
noncé quelques  mots,  que  la  châtelaine  reconnaît  son  sexe,  et  lui  dit  :  «  Mon 
frère ,  je  voudrais  bien  me  confesser  à  vous.  »  Grand  embarras  de  frère  De- 
nise et  du  père  Simon.  La  dame  insiste.  On  passe  dans  une  chambre  voisine. 
Frère  Denise  se  voit  reconnue,  avoue  son  sexe,  sa  faute  et  ses  malheurs.  La 
dame  alors,  qui  sait  compatir  aux  tendres  faiblesses,  excuse  la  pauvre  jeune 
fille ,  la  console ,  et  garde  toute  sa  colère  pour  le  frère  Simon  ;  car  elle  ne  par- 
donne pas  aux  séducteurs,  surtout  quand  ils  portent  l'habit  de  Saint-Fran- 
çois. Ah!  papelard,  lui  dit-elle,  vous  défendez  aux  bonnes  gens  les  déduits 
des  ménestrels  et  vous  perdez  les  femmes;  votre  patron  faisait-il  ainsi .-^  On 
aurait  bien  raison  de  vous  étrangler  par  le  cou.  Le  frère  Simon  ne  sait  que 
répondre ,  et  la  dame ,  qui  lui  fait  la  leçon  sévère,  donne  un  libre  cours  à  sa 
haine  contre  les  moines,  leur  licence  et  leur  hypocrisie. 

Le  Testament  de  l'âne  est  une  allégorie  plus  mordante  encore  ;  la  dame  qui 
fit  trois  fois  le  tour  du  moustier,  la  femme  du  chevalier  et  le  sacristain  font 
déjà  présager,  mais  avec  plus  de  cynisme  et  moins  de  verve ,  et  surtout  avec 
une  fastidieuse  diffusion  de  détails,  Roccace  et  La  Fontaine.  Dans  ces 
pièces  licencieuses,  l'impiété  se  mêle  souvent  à  la  satire.  La  Vierge  y  joue 
un  rôle  que  le  roi  des  ribauds  n'eût  pas  toujours  avoué;  et  par  un  bizarre 
contraste ,  tandis  qu'on  punissait  par  le  fer  rouge  toute  parole  contraire  à 
l'honneur  de  la  benoîte  mère  de  Dieu,  ces  blasphèmes  rimes  étaient  répétés 
aux  fidèles  dans  les  assemblées  pieuses,  les  fêtes  solennelles,  et  toujours  ac- 
cueillis avec  applaudissemens.  Rutebeuf  pourtant  était  dévot,  surtout  au  culte 
de  la  Vierge.  Comme  Robert  Wace ,  Guyon  de  Sardière  et  Gauthier  de  Coinsy, 
il  mit  en  strophes  VAve  Maria  et  les  miracles  de  Notre-Dame,  et  comme  eux 
il  prodigue  à  la  mère  de  Dieu  toutes  les  fleurs ,  tous  les  parfums  de  la  plus 
fraîche  poésie.  Marie,  c'est  le  vitrail  éblouissant  qu'un  rayon  de  soleil  a  tra- 
versé sans  le  ternir;  c'est  la  branche  d'églantier,  sur  laquelle  s'est  posé  le 
Sauveur;  c'est  cette  étoile  qui  va  bientôt  se  lever  pour  Dante  aux  plus  pures 


REVUE  DE  PARIS.  269 

régions  du  ciel.  Mais  Rutebeuf  ne  se  soutient  qu'avec  peine  dans  cette  sphère 
virginale.  Le  trouvère  sceptique,  le  ribaud  joueur  de  dés  qui  sait  par  expérience 
tous  les  vices  et  toutes  les  misères  de  son  temps ,  reprend  vite  ses  allures  cy- 
niques et  brisées.  Il  tentera  bien  encore  cà  et  là,  comme  le  poète  florentin, 
de  s'élever  par  la  vision  au  paradis  lumineux ,  ou  d'explorer  les  cercles  de 
l'abîme.  Mais  ce  ne  sera  pour  lui  qu'une  simple  occasion  de  satire.  Dans  le 
Miracle  de  Thèoi)hilus,  dans  cette  légende  célèbre,  rêvée  aux  premiers  jours 
de  l'église  par  Eutychien,et  transmise  au  xiii"  siècle  par  Siméon  le  Méta- 
phraste  et  la  nonne  inspirée  de  Gandersheim,  la  Vierge  intervient  encore, 
avec  son  auréole  de  grâce  et  de  charité,  pour  pardonner  et  pour  bénir;  mais 
le  poète  lui  prête  parfois  sans  scrupule  des  paroles  fort  peu  mesurées  ;  on 
croirait  entendre  ce  dialogue  du  mystère  de  sainte  Geneviève,  où  la  pieuse 
bergère,  se  querellant  avec  une  de  ses  compagnes,  lui  adresse  ce  trivial  re- 
proche : 

Au  jardin  Gauthier  Chantelou , 

Vous  souffrîtes  que  son  berchier 

Vous  déflourast  sous  un  péchier. 

Rutebeuf,  du  reste ,  s'entend  mieux  à  faire  parler  les  charlatans  que  les 
saints.  La  place  publique  sied  plus  au  talent  du  coitereau  que  le  monde  invi- 
sible; et  le  dit  de  l'erberie  est  un  curieux  et  quelquefois  spirituel  pastiche, 
moitié  en  prose,  moitié  en  vers,  des  annonces  de  carrefour.  Un  médecin  qui 
a  parcouru  l'Espagne,  la  Brie  et  les  Ardennes,  qui  sait  toutes  les  merveilles 
des  royaumes  du  prêtre  Jean ,  et  les  vertus  cachées  des  pierres,  débite  au  pu- 
blic assemblé  force  remèdes  et  quolibets.  Approchez ,  dit-il ,  pauvres  et  riches  ! 
bien  des  gens  n'ont  pas  cinq  livres  dans  leur  bourse.^  Qu'importe!  je  ne  vends 
pas  ma  marchandise,  je  la  donne.  Souffrez-vous.^  prenez  un  peu  de  cette 
herbe.  Sa  force  est  telle,  qu'en  en  plaçant  sur  la  langue  d'un  bœuf ,  gros 
comme  un  pois,  on  le  tuerait  du  coup  ;  faites-la  infuser  dans  de  bon  vin  blanc , 
ajoutez-y  cinq  feuilles  de  sauge  et  dix  feuilles  de  plantain ,  buvez  pendant 
treize  jours  chaque  matin  cette  infusion  salutaire,  et  je  vous  promets  prompte 
guérison.  A  la  bizarrerie  des  drogues,  à  l'incohérence  de  leurs  combinaisons, 
à  la  dégoûtante  turpitude  de  certains  détails,  il  est  facile  de  voir  que  Rute- 
beuf veut  tenter  à  sa  manière,  à  l'égard  des  médecins  de  son  temps,  et  dans 
une  langue  imparfaite  comme  leur  science,  ce  que  Molière  accomplira  contre 
eux  quatre  siècles  plus  tard. 

M.  Jubinal  a  donné  beaucoup  de  soins  à  cette  louable  et  curieuse  publi- 
cation que  le  savant  helléniste  M.  de  Sinner  a  enrichie  d'un  texte  grec  du 
miracle  de  Théophilus.  Mais  l'éditeur  nous  paraît  avoir  exagéré  la  valeur 
esthétique  du  trouvère.  Rutebeuf,  comme  la  plupart  des  poètes  de  la  langue 
d'Oil,  représente  avant  tout  cet  esprit  d'opposition,  cette  impatience  inquiète 
du  pouvoir  spirituel  et  de  toute  inégalité  sociale  qui  se  trahit  au  xiii"  siècle 
par  des  luttes  sans  cesse  renaissantes  entre  les  municipalités  et  l'église,  par 
un  besoin  plus  senti  de  garanties  individuelles ,  quelquefois  même  par  la 


270  REVUE  ©E  PARIS. 

violence  de  l'émeute;  mais  hors  de  là,  et  à  part  quelques  curieux  détails  de 
mœurs,  Rutebeuf,  au  seul  pointde  vue  de  l'art,  n'est  qu'un  rimeur  sans  élé- 
vation qui  méconnaît ,  comme  presque  tous  les  trouvères  contemporains ,  les 
éternelles  sources  de  la  poésie.  IN'ous  engageons  donc  M.  Jubinal  à  se  défier 
de  cette  admiration  trop  vite  prodiguée  à  des  œuvres  incomplètes  et  bar- 
bares. ISous  l'engageons  aussi,  tout  en  appréciant  l'exactitude  de  ses  recher- 
ches, à  se  défier  de  cette  prodigalité  d'annotations  faciles,  qui  ne  saurait 
constituer  la  science ,  et  qui  indique  seulement  une  habitude  exercée  des  index 
et  des  tables  alphabétiques. 

Eté  Hoi»êft»t  tte  Jff/'tfff , 

PAR   WACE    (l). 

Ce  roman  fut  écrit  en  l'année  1155,  à  la  cour  d'Angleterre.  L'auteur, 
né  dans  l'île  de  Jersey,  avait  été  conduit  jeune  à  Caen,  et  son  origine, 
sa  vie  tout  entière,  dirigèrent  ses  instincts  poétiques  vers  l'étude  de  l'his- 
toire anglo-normande.  Wace  recueillit,  pour  les  traduire,  en  chroniques 
rimées,  les  traditions  celtiques  et  bretonnes,  traditions  multiples,  bizarre- 
ment accouplées  et  qui  se  divisent,  ainsi  que  l'a  démontré  dans  la  Revue 
des  Deux  Mondes  M.  Fauriel,  en  deux  séries  distinctes,  l'une  se  composant 
de  la  poésie  des  bardes,  des  triades,  depuis  le  vi'"  siècle  jusqu'au  xii*'; 
l'autre  consistant  en  épopées  qui  embrassent  toute  l'histoire  de  la  Grande- 
Bretagne  depuis  ses  sources  les  plus  éloignées  jusqu'aux  temps'voisins  du 
règne  de  Henri  II.  C'est  à  cette  seconde  série  qu'est  emprunté  le  sujet  de 
Brut,  œuvre  bizarre,  où  se  confondent,  comme  dans  tous  les  poèmes  du 
même  genre,  les  mythes  païens,  les  courses  aventureuses  des  barbares,  les 
souvenirs  du  christianisme  et  la  chevalerie.  Les  personnages  de  ce  roman 
appartiennent  au  cycle  de  la  Table-Ronde,  à  la  famille  du  roi  Arthur.  Au 
début  de  son  poème ,  début  fort  simple  et  qui  n'a  rien  des  solennelles  for- 
mules de  l'épopée,  le  trouvère  annonce  qu'il  va  remonter  de  règne  en  règne 
jusqu'aux  premiers  monarques  de  l'Angleterre,  et  retracer  l'histoire  des 
peuples  primitifs  de  cette  île,  que  les  Gallois  nommaient  la  ceinture  de  la 
mer.  Vile  de  miel.  Les  traditions  des  temps  héroïques  de  l'antiquité,  la  Grèce 
d'abord,  et  plus  tard  Rome  et  l'Italie,  dominent,  dans  le  poème  du  cha- 
noine anglo-normand ,  toutes  les  traditions  du  nord.  Les  mythes  antiques  se 
sauvent,  par  leur  poésie,  de  la  barbarie  du  moyen-ûge,  comme  le  droit 
romain  par  sa  haute  raison.  Brut,  ou  Brutus,  le  héros  du  roman,  le  fonda- 
teur de  Londres,  selon  Robert  Wace,  était  l'arrière-petit-fils  d'Énée.  Forcé 
de  quitter  le  Latium,  il  court  la  mer  pour  chercher  une  nouvelle  patrie,  et 
aborde  en  Angleterre  avec  une  colonie  de  Troyens.  Les  souvenirs  de  l'anti- 
quité sont  partout  présens  au  début  du  poème.  Le  dogme  de  la  fatalité  y 
reparaît  dans  son  indexible rigueur,  et  Brut  proscrit  pour  avoir  causé  par  sa 
naissance  la  mort  de  sa  mère,  et  tué,  sans  le  savoir,  son  père  d'un  coup  de 

(\)  Publié  par  M.  Le  Roux  de  Lincy.  Rouen  ,  chez  Edouard  Frère,  2  vol.  in-S»,  1838. 


REVUE  DE  PARIS.  271 

flèche ,  c'est  OEdipe  expiant  par  une  vie  errante  des  crimes  involontaires , 
même  avant  de  les  avoir  commis.  La  lignée  de  Brut  règne  sur  l'Angleterre; 
ses  fils  se  battent  entre  eux,  courent  à  la  conquête  des  royaumes  lointains, 
et  se  montrent,  du  reste,  constamment  fidèles  aux  habitudes  les  plus  barbares. 
César  paraît  à  son  tour  sur  la  scène.  Le  héros  romain ,  en  vrai  chevalier  du 
moyen-âge,  court  volontiers  au-devant  des  périlleuses  rencontres;  il  aime 
les  combats  corps  à  corps,  et  brise  plus  d'une  épée  sur  les  boucliers  des 
chefs  bretons.  L'invasion  des  missionnaires  chrétiens  suit  de  près  l'invasion 
des  armées  romaines.  La  foi  nouvelle,  annoncée  dans  les  prophéties  des 
devins,  a  bientôt  des  croyans.  L'Église  bretonne  est  fondée  sur  le  modèle 
des  églises  continentales.  ÏMais  Wace,  toujours  peu  soucieux  de  la  vérité 
historique ,  transforme  les  apôtres  de  l'Angleterre  et  ses  premiers  évêques 
en  abbés  du  xii''  siècle,  riches  et  bien  dotés  de  rentes  féodales.  Le  poète, 
après  avoir  suivi  dans  tous  leurs  détails  les  diverses  phases  de  la  résistance 
et  de  la  conquête ,  raconte  comment  Sévère  fit  bâtir  un  fossé  et  un  palis  qui 
allait  d'une  mer  à  l'autre  pour  s'opposer  aux  invasions  des  Pietés ,  et  com- 
ment les  Romains  quittèrent  la  Grande-Bretagne,  attendu  qu'il  en  coûtait 
trop  cher  pour  aller  et  venir  de  Londres  en  Italie.  Les  Saxons  succèdent  aux 
Romains.  Wace  n'a  plus  à  raconter  que  d'impitoyables  ravages,  des  traités 
sans  foi ,  des  repas  où  les  filles  des  rois  versent  elles-mêmes  à  boire  aux  étran- 
gers et  les  embrassent  en  leur  présentant  la  coupe.  Le  massacre  des  onze 
mille  vierges,  les  expéditions  des  pirates  du  nord,  se  mêlent  et  se  confon- 
dent avec  le  récit  des  enchantemens  de  Merlin.  Le  puissant  sorcier,  l'homme 
né  sans  père,  l'enfant  mystérieux  d'un  démon  incube  ,  fait  mouvoir  d'un  mot 
les  pierres  gigantesques  des  plaines  de  Salysbury  qu'une  armée  tout  entière 
ne  pouvait  ébranler.  Il  prédit  la  naissance ,  les  exploits  d'Arthur ,  et  ce  roi  des 
preux  justifie  en  tous  points  ses  prophéties  inspirées.  Armé  de  son  épée  esca- 
libur,  de  son  bouclier,  où  est  peinte  l'image  de  la  Vierge,  Arthur  disperse 
les  Saxons,  et  arrive  rapidement  par  son  courage  et  sa  piété  au  plus  haut 
degré  de  puissance.  Il  bâtit  des  églises,  dote  des  monastères,  et  fonde  cet 
ordre  fameux  de  la  Table-Ronde ,  à  laquelle  devaient  s'asseoir,  au  moins  une 
fois  dans  leur  vie,  tous  les  chevaliers  de  l'Europe.  Les  Romains  rassemblent 
vainement,  pour  le  détrôner,  les  troupes  de  la  Grèce,  de  la  Turquie  et  de 
l'Afrique,  au  nombre  de  cinq  cent  quatre-vingt  mille  hommes.  Arthur,  à  la 
tête  des  Bretons ,  des  Islandais,  des  habitans  des  îles  Orcades  et  des  hommes 
du  Poitou,  de  la  Flandre  et  de  Boulogne,  remporte  une  victoire  éclatante.  Il 
va  combattre  ensuite  au  mont  Saint-Michel ,  le  géant  Dinabuc ,  et  cette  nou- 
velle et  périlleuse  expédition  est  encore  pour  lui  une  nouvelle  occasion  de 
gloire.  Mais  de  si  longues  prospérités  devaient  enfin  rencontrer  leur  terme. 
Pendant  l'absence  d'Arthur,  Genièvre ,  sa  femme,  l'avait  oublié  pour  un  autre. 
Mordret,  le  séducteur,  s'était  même  emparé  de  la  couronne  d'Angleterre. 
Arthur,  irrité  de  cette  félonie,  rassemble  une  armée  pour  la  punir.  IMordret, 
de  son  côté,  appelle  à  son  secours  Childric,  roi  des  Saxons.  Les  deux  partis 
se  rencontrent  auprès  de  Cambelan  dans  la  Cornouaille;  Mordret  est  vaincu; 
mais  Arthur,  mortellement  blessé ,  disparaît  sans  qu'il  soit  possible  de  re- 


272  REVUE  DE  PARIS. 

trouver  ses  traces.  Suivant  une  tradition  long-temps  admise,  Wace  assure 
qu'il  fut  porté  dans  l'île  d'Avalon  où  la  fée  Mourgue  et  ses  sœurs  pansèrent 
ses  blessures ,  et  qu'un  jour  il  reparaîtra  dans  le  monde  pour  y  courir  encore 
les  aventures  des  batailles. 

Wace  fixe  l'enlèvement  d'Arthur  par  les  fées  à  l'an  642  avant  Jésus-Christ, 
ce  qui  ne  l'empêche  pas,  quelques  années  plus  tard,  de  faire  arriver  saint 
Augustin  en  Angleterre.  Le  pieux  évéque  rétablit  le  culte  catholique  menacé 
par  Pelage,  et  signale  par  un  grand  miracle  la  toute-puissance  qu'il  a  reçue 
de  Dieu.  Les  habitans  de  Dorcestre  l'avaient  grossièrement  insulté  en  atta- 
chant à  sa  robe  des  queues  de  poissons,  et  le  saint ,  pour  les  punir,  les  con- 
damne, ainsi  que  leurs  descendans,  à  porter  une  queue.  C'est  là  un  des  plus 
saillans  épisodes  du  roman;  il  appartient  entièrement  à  Wace,  et  donne  la 
juste  mesure  de  sa  puissance  d'invention  poétique.  Mais  saint  Augustin  est 
vite  oublié  pour  Cadwallan ,  que  son  neveu ,  dans  un  temps  de  famine ,  nour- 
rissait de  sa  propre  chair;  et  le  trouvère,  après  avoir  raconté  les  grandes  mi- 
sères du  pays  sous  les  derniers  rois  bretons,  termine  brusquement  son  poème 
en  annonçant  le  triomphe  définitif  des  Saxons  et  l'adoption  par  les  vaincus 
de  leur  langage  et  de  leurs  mœurs. 

L'histoire  a-t-elle  des  lumières  nouvelles ,  des  enseignemens  inattendus  à 
demander  à  cette  chronique.^  On  ne  doit,  je  pense,  y  recourir  qu'avec  une 
extrême  réserve;  car  il  me  paraît  difficile  de  dégager  un  fait  positif,  une  date 
précise,  dans  ce  mélange  de  mythes  païens,  de  légendes  saxonnes  ou  de  tra- 
ditions monastiques.  Les  principaux  évènemens  racontés  par  Wace  se  lient 
toujours,  il  est  vrai ,  d'une  manière  plus  ou  moins  directe  aux  souvenirs  réels 
et  incontestés  de  l'histoire  d'Angleterre;  mais  toute  vérité  s'altère  et  se  con- 
fond rapidement  dans  l'étroite  imagination  du  trouvère.  Wace  croit  aux 
géans ,  aux  syrènes ,  aux  pierres  qu'on  remue  avec  des  mots ,  aux  dragons  rou- 
ges et  blancs,  à  tous  les  monstres  de  l'enfer  antique  ou  de  l'enfer  chrétien.  II 
prend  cela  pour  de  la  poésie  :  je  doute  que  ses  lecteurs  soient  du  même  avis. 
Il  met  en  scène  des  archevêques  et  des  chanoines  six  cents  ans  avant  la  venue 
du  Christ,  et  si  le  roman  de  Brut  mérite  d'être  étudié  par  les  curieux,  c'est 
avant  tout  parce  qu'il  montre  comment  l'histoire  était  comprise  au  xii*  siècle. 
Wace  ne  paraît  jamais  soupçonner  une  cause  ou  une  conséquence  à  tous  les 
évènemens  qu'il  raconte.  Il  y  a  en  lui  absence  complète  de  sympathie  et  d'in- 
térêt pour  les  hommes,  et  sa  pensée ,  dans  son  expression  la  plus  élevée,  ne 
va  jamais  au-delà  du  proverbe  pratique  et  populaire.  Au  point  de  vue  de  l'his- 
toire littéraire ,  le  Brut  a  bien  aussi  quelque  valeur.  C'est  l'un  des  types  les  plus 
bizarres  de  celte  poésie  chevaleresque,  essentiellement  française  d'origine,  qui 
fut,  au  moyen-âge,  adoptée  de  l'Europe  entière,  poésie  aventureuse,  et  qui 
devait  inspirer  tour  à  tour  les  ménestrels  de  l'Angleterre,  les  minnesingers  de 
l'Allemagne,  se  substituer  même  en  bien  des  lieux  aux  traditions  nationales, 
mais  que  la  France ,  qui  l'avait  créée,  allait  abandonner  tout  à  l'heure,  impar- 
faite et  barbare,  pour  laisser  à  l'Italie,  au  Tasse  et  plus  tard  à  l'Arioste,  la 
gloire  de  l'élever  à  la  grandeur  durable  de  l'épopée. 

C'est  donc  comme  œuvre  de  linguistique  que  le  roman  de  Brul  doit  surtout 


REVUE  J)E  PARIS.  273 

prendre  place,  et  les  partisans  de  la  philologie  romane  y  pourront  puiser  d'uti- 
les renseignemens.  A  ne  considérer  exclusivement  cette  composition  singulière 
qu'en  vue  de  la  langue  et  de  la  grammaire ,  j'eusse  préféré  de  beaucoup,  sans 
doute ,  la  publication  d'un  document  en  prose.  L'idiome  en  serait  nécessaire- 
ment plus  contenu, 'plus  régulier;  on  y  véritierait  plus  à  l'aise  les  règles  indi- 
quées par  Raynouard.  Néanmoins  la  date  reculée  de  1155  donneaccès  au  Brut 
parmi  les  plus  anciens  monumens  de  notre  langue.  Sans  pouvoir  ajouter,  je 
le  crois ,  à  l'engouement  de  quelques  modernes  pour  les  mauvaises  compi- 
lations rimées  des  trouvères,  la  publication  désintéressée  de  cette  épopée 
chevaleresque  est  louable.  Avec  le  roman  de  Rou,  imprimé  en  1827,  par 
M.  Pluquet,  le  Brut  complète  les  principales  œuvres  qui  nous  restent  de 
Wace.  On  trouvera  la  liste  de  celles  qui  sont  encore  inédites  dans  le  livre  de 
l'abbé  de  Larue ,  et  dans  les  notices  de  ^I.  de  Lincy.  Ce  dernier  éditeur  a  fait 
preuve  de  zèle ,  et  a  essayé ,  par  d'estimables  efforts  d'érudition ,  d'entourer 
le  Brut  de  tous  les  éclaircissemens  désirables.  La  très  complète  et  très  exacte 
analyse  qu'il  a  donnée  du  poème  de  Wace,  sera  d'autant  plus  utile  qu'elle 
peut  à  la  rigueur  dispenser  du  texte ,  ce  qui  n'est  pas  un  médiocre  service 
rendu  au  lecteur.  J'y  aurais  voulu  seulement  plus  de  netteté ,  plus  d'ordre  et 
de  précision.  Pourquoi  ne  pas  marcher  franchement  au  but,  ne  pas  se  dé- 
gager de  ces  détours  sans  fin,  de  ces  explications  superflues,  de  ces  énumé- 
rations  bibliographiques ,  qui  embarrassent  l'auteur  comme  le  lecteur  ?  Quant 
à  la  longue  description  des  manuscrits,  donnée  par  M.  de  Lincy,  je  n'y  vois, 
malgré  l'usage  analogue  adopté  par  quelques  éditeurs,  que  l'abus  exagéré 
de  scrupules  paléographiques  qui  sentent  trop  leur  École  des  Chartes.  Lors- 
qu'un livre  mérite  d'être  imprimé,  qu'importe  que  les  manuscrits  qui  le  con- 
tiennent aient  quelques  pouces  de  plus  ou  de  moins,  qu'ils  se  composent  de 
cent  ou  de  mille  feuillets,  qu'ils  soient  couverts  en  veau  fauve  ou  en  maro- 
quin, qu'ils  soient  reliés  avec  le  Perceval  ou  le  Lo h ce/ot.'' C'est  là  de  l'éru- 
dition minutieuse  et  puérile.  Les  notes  de  M.  de  Lincy  attestent  un  long 
travail  et  des  recherches  consciencieuses  qui  méritent  souvent  éloge.  J'enga- 
gerai cependant  l'auteur  à  relire  plus  attentivement  ses  épreuves  et  à  ne  pas 
laisser  des  lapsus  valami,  comme  un  certain  eos  habet  sccutus  (tome  II, 
page  9),  qui  eût  fait  dresser  les  cheveux  à  Lhomond,  et  comme  la  date  de 
1303  assignée  aux  derniers  temps  du  règne  d'Edouard  III  {Analyse,  page  40), 
ce  qui  ne  rendrait  guère  possible  la  bataille  de  Crécy,  où  ce  roi  combattait,  si 
j'ai  bonne  mémoire,  en  1346.  .Te  pourrais  bien  encore  chercher  querelle  à 
M.  de  Lincy  sur  certaines  ponctuations  de  son  texte  ,  sur  l'orthographe  elle 
sens  de  certaines  expressions  de  Wace  ;  mais  il  faut  se  garder  de  ce  procédé 
méticuleux  de  détails ,  dont  je  reprochais  tout  à  l'heure  l'abus  fatigant  à 
nos  modernes  pubijcateurs.  Le  rôle  d'éditeur,  d'ailleurs,  est  assez  pénible 
et  méritoire,  pour  qu'il  ait  droit  aux  bîenveillans  encouragemens  de  la  cri- 
tique. Ch.  L. 

TOUIE   ^.    M\T.     —   SIPPLKMKNT.  19 


BULLETIN, 


Le  ministère  actuel  n'est  pas  seulement ,  comme  on  Ta  dit ,  le  résultat  de 
l'émeute.  Il  est  aussi  le  résultat  des  dernières  élections ,  et ,  si  nous  pouvons 
nous  servir  de  ce  terme ,  l'expression  de  l'impossibilité  où  l'on  s'est  trouvé  de 
former  une  majorité  ministérielle.  Il  a  donc  fallu  prendre  les  représentans  de 
l'opinion  publique  dans  tous  les  partis  qui  pouvaient  prétendre  à  la  direction 
des  affaires,  et  leur  adjoindre  des  membres  du  parti  vaincu.  Sans  la  déplorable 
journée  du  12  mai ,  ce  ministère  aurait  sans  doute  compté  parmi  ses  membres 
les  chefs  de  ces  différens  partis  dans  la  chambre  ;  mais  les  nuances  eussent  été 
les  mêmes ,  car  un  ministère  doctrinaire  était  aussi  impossible  qu'un  ministère 
de  la  gauche ,  aussi  impossible  que  la  formation  d'un  cabinet  pris  dans  les 
221.  C'est  donc  un  ministère  de  concessions  mutuelles  que  celui  du  12  mai;  et 
sa  mission  comme  son  but  seraient  complètement  manques,  s'il  n'était,  au 
contraire ,  qu'un  ministère  d'exigences  réciproques. 

Nous  ne  doutons  pas  de  l'union  du  cabinet.  A  la  longue ,  on  apprend  à  vivre 
unis ,  et  quand  l'expérience  a  tant  de  fois  démontré  que  les  cabinets  périssent 
le  plus  souvent  par  les  divisions  intestines ,  la  concorde  s'établit  malgré  quel- 
ques divergences  d'opinion.  Mais  il  y  a  union  et  union,  et  si,  par  une  fatale 
condescendance  des  uns  envers  les  autres  ;  si ,  par  ménagement  réciproque  pour 
les  faiblesses  de  ses  membres,  une  administration  devait  affaiblir  le  pouvoir 
qui  lui  est  confié,  il  vaudrait  mieux  mille  fois  qu'elle  périt  par  la  mésintelligence 
et  les  divisions  intestines,  que  de  se  maintenir  aux  dépens  de  sa  propre  auto- 
rité. Ces  réflexions  nous  sont  suggérées  non  pas  précisément  par  les  actes  en- 
core peu  nombreux  du  ministère ,  mais  par  la  portée  de  sa  conduite  vis-à-vis 
de  la  chambre  ;  et  connue  ce  n'est  encore  là  qu'une  tendance ,  il  n'y  a  rien 
d'hostile  à  en  signaler  les  dangers. 

Disons  d'abord  qu'il  n'y  a  pas  de  petits  dangers  pour  le  ministère  du  12  mai, 
composé  de  fractions  de  partis  politiques  privées  de  leurs  chefs.  On  a  beau 
médire  depuis  quelque  temps  du  talent  de  la  parole,  on  a  beau  même  ne  plus 
parler;  les  hommes  qui  possèdent  au  plus  haut  degré  cette  faculté  de  bien  dire 
seront  toujours  les  plus  influens  dans  un  gouvernement  représentatif,  et 
quelques  fautes  passagères  ne  les  priveront  pas  long-temps  de  leur  crédit.  C'est 
pourquoi  nous  eussions  voulu  voir  I\I.  Guizot  encore  plus  près  du  gouverne- 
ment qu'il  n'est  à  cette  heure,  puisque  son  parti  a  un  pied  dans  les  affaires. 
C'est  aussi  ce  ([ui  nous  a  iaii  déplorer  la  faute  que  la  majorité  de  la  cham- 


REVUE  DE  PARIS.  275 

bre  a  commise  en  écartant  M.  Thiers  de  la  présidence,  honneur  qui  lui 
était  bien  du,  s'il  s'accorde  à  la  droiture  du  caractère  et  à  l'éminence  du 
talent.  On  nous  dira  que  M.  Guizot  est  décidé  à  appuyer  le  gouvernement, 
et  que,  dans  cette  session,  il  se  fera  bénévolement  l'orateur  du  ministère. 
Nous  en  félicitons  le  gouvernement ,  mais  nous  n'avons  pas  oublié  que  lors 
de  la  formation  du  cabinet  du  15  avril,  M.  Guizot  prit  la  même  résolution, 
et  que  plus  tard  M.  Thiers  se  déclara,  sans  enthousiasme,  il  est  vrai,  le 
défenseur  de  ce  cabinet  où  il  pensait  trouver  la  pratique  de  ses  principes. 
Ainsi  fera  sans  doute  M.  Guizot ,  jusqu'au  jour  où  il  s'aperce\Ta  qu'on  ne  suit 
pas  ses  conseils,  et  si  ce  jour-là  M.  Thiers,  qui  paraît  différer  souvent  d'avis 
avec  M.  Passy  et  ^I.  Dufaure,  se  croit  obligé  de  blâmer  la  marche  du  minis- 
tère, nous  nous  retrouverons  en  pleine  coalition. 

Il  est  parfaitement  juste  d'accorder  au  centre  gauche  l'influence  qui  lui 
revient  dans  une  combinaison  où  il  figure  par  quelques-uns  de  ses  membres; 
mais  puisque  cette  partie  du  cabinet  est  la  plus  attaquée  par  les  journaux  du 
tiers-parti  et  de  la  gauche ,  et  qu'elle  a  apporté  par  conséquent  peu  de  force  au 
ministère,  est-il  bien  habile  d'adopter  toutes  ses  idées,  et  de  se  plier  aux 
formes  qu'elle  affecte  et  qu'elle  veut  transporter  de  l'opposition  dans  le  gou- 
vernement? Compte-t-on,  par  exemple,  affermir  l'autorité  et  la  dignité  du 
pouvoir  par  ces  comptes-rendus ,  par  ces  méticuleux  interrogatoires  sur  les 
moindres  affaires,  subis  par  les  ministres  dans  les  bureaux  des  chambres, 
et  qui  nous  ont  été  révélés  par  les  journaux?  Les  ministres  doivent-ils  oublier 
qu'ils  représentent  la  couronne,  et  ne  savent-ils  pas  que  la  majorité  de  la 
chambre  applaudirait ,  si ,  bravant  quelques  petits  orages ,  ils  montraient  la 
réserve  et  la  fermeté  qui  conviennent  en  certaines  circonstances?  ]Vous  ne  par- 
lons que  sur  des  ouï-dire  ;  mais ,  dans  ce  qui  a  été  rapporté  des  dernières 
séances  des  bureaux ,  il  nous  semble  que  les  ministres  se  sont  mis  plutôt  au 
point  de  vue  de  leur  situation  de  députés  et  de  pairs  de  la  dernière  opposition , 
qu'en  leur  place  de  conseillers  et  de  représentans  du  pouvoir  roval. 

Il  y  a  eu  déjà  assez  d'abdications,  comme  a  dit  ^I.  Odilon  Barrot.  Les  mi- 
nistres du  centt-e  gauche  sont  des  hommes  de  talent ,  leurs  intentions  sont  par- 
faites ,  nous  n'en  doutons  pas  ;  mais  il  leur  manque  peut-être  l'autorité  d'une 
influence  déjà  ancienne  et  incontestée  dans  leur  parti ,  pour  avoir  le  cou- 
rage de  rejeter  quelques  faiblesses  qui  sont  incompatibles  avec  le  pouvoir. 
On  s'est  plaint ,  et  nous  nous  sommes  plaints  nous-mêmes  souvent,  de  l'énergie 
avec  laquelle  M.  Thiers  et  M.  Guizot  ont  attaqué  le  ministère  du  15  avril  ;  mais 
cette  énergie,  M.  Guizot,  ainsi  que  INI.  Thiers,  savent  l'employer  au  profit  du 
pouvoir  quand  ils  en  sont  dépositaires ,  et  ni  l'un  ni  l'autre  n'approuveraient 
cette  dépense  de  la  dignité  du  gouvernement  qui  se  fait  dans  les  bureaux ,  ces 
mesquines  explications ,  ces  protestations  et  ces  promesses  qui  semblent  re- 
doubler la  défiance  de  ceux  à  qui  elles  sont  prodiguées.  Le  ministère  ne  craint-il 
pas  que  cette  condescendance  par  trop  extrênîe ,  dont  il  a  fait  preuve  à  l'occa- 
sion des  fonds  secrets,  ne  devienne  un  antécédent  consacré,  et  qu'on  ne  s'en 
fasse  une  arme  contre  lui  dans  l'examen  de  tous  les  chapitt-es  du  budget  et  de 
ses  autres  projets  de  loi  ?  Les  fonds  secrets  ne  sont  qiie  l'occasion  de  ces  en- 


270  KEVLE   DE   PARIS. 

quêtes ,  et  nous  ne  nous  y  arrêterons  pas  particulièrement  ;  mais  eniiu  ces 
fonds  sont  secrets  ou  non ,  et  en  pareil  cas  il  y  a  quelque  chose  à  supprimer, 
ou  les  fonds  ou  l'enquête. 

Tsous  pensons  que  le  gouvernement  doit  user  de  toute  son  influence ,  et  non 
des  fonds  secrets ,  pour  maintenir  la  presse ,  et  particulièrement  la  presse  des 
départemens,  dans  une  ligne  modérée.  Il  y  a  quelques  années,  la  presse  des 
départemens  était  toute  républicaine  ou  légitimiste.  On  ne  comptait  que  des 
Ctazettes  de  province  et  des  Amis  du  Peuple  qui  entretenaient  soigneusement 
l'esprit  de  parti  dans  chaque  localité.  Des  journaux  modérés  se  sont  établis 
depuis  dans  les  départemens ,  et  si  le  gouvernement  a  encouragé  l'établisse- 
ment de  ces  feuilles ,  le  gouvernement  a  rendu  au  pays  un  service  véritable. 
En  traitant  ces  feuilles  qui  défendent  l'ordre  de  feuilles  subventionnées,  l'op- 
position sait  bien  qu'elle  les  rend  impuissantes,  et  qu'elle  les  arrête  souvent 
dans  la  mission  qu'elles  se  sont  donnée.  Nous  pourrions  citer  un  grand  nom- 
bre de  ces  feuilles  dont  l'indépendance  est  parfaitement  avérée ,  et  qui  sont 
rédigées  par  des  écrivains  que  leur  position  ou  la  modération  de  leurs  goûts 
met  à  l'abri  de  tout  reproche  de  vénalité.  Ont-ils  trouvé,  nous  le  demandons, 
dans  le  pouvoir  actuel,  les  défenseurs  qu'ils  étaient  en  droit  d'attendre,  ne  fut-ce 
qu'à  titre  de  réciprocité?  Est-ce  que,  par  hasard,  ceux  qui  plaident  en  faveur  du 
respect  de  l'autorité  et  de  l'ordre  légal  ne  méritent  pas  la  reconnaissance  et  les 
égards  de  tous  les  ministres,  n'importe  de  quel  parti  sortent  les  ministres  !  Si  les 
ministi-es  n'avaient  rien  trouvé  à  répondre  aux  vagues  accusations  de  vénalité 
lancées  par  l'opposition  à  toute  la  presse,  quelle  qu'elle  soit,  qui  défend  les  prin- 
cipes éternels  du  gouvernement  contre  ceux  qui  veulent  aveuglément  la  ruine 
de  toute  autorité,  ce  serait  assurément  une  grande  faiblesse  et  une  grande 
faute.  Ce  serait  un  tribut  payé  à  l'opposition  par  le  ministère,  et  une  sorte 
d'abandon  de  lui-même ,  que  le  pouvoir  paierait  cher  un  jour  Autant  vau- 
drait tout  de  suite  user  un  ministère  de  quelque  parti  avancé,  que  de  laisser 
le  centre  gauche  courtiser  la  gauche ,  aux  dépens  du  pouvoir  qu'il  a  pris  la 
mission,  non  pas  seulement  de  maintenir,  mais  de  fortiQer. 

En  France,  le  gouvernement  représentatif  ne  s'est  pas  établi  dans  un  champ 
de  l'Arcadie,  mais  dans  un  pays  labouré  par  les  immoralités  de  vingt  révolu- 
tions successives.  Toutes  les  affaires  y  sont  cependant  devenues  publiques.  Il 
n'est  pas  une  administration  où  se  fasse  le  moindre  mouvement,  la  plus  insi- 
gnifiante promotion,  sans  que  la  presse  n'en  soit  instruite , souvent  avant  que 
Facte  même  ne  soit  consommé.  Les  agens  du  gouvernement  eux-mêmes, 
plus  imbus  de  ce  principe  de  publicité  que  de  leurs  obligations,  y  obéissent 
trop  souvent,  et  chaque  année  la  chambre  s'inunisce  de  plus  en  plus  dans  le 
détail  des  affaires,  et  porte  ses  regards  dans  leurs  moindres  replis.  Et  tandis 
que  le  gouvernement  est  ainsi  à  jour,  les  factions  s'organisent  en  secret  ;  les 
associations  républicaines,  légitimistes  et  napoléoniennes  se  concertent  dans 
l'ombre.  Est-ce  le  moment  de  restreindre  les  moyens  secrets  qui  restent  au 
gouvernement  pour  combattre  ces  secrètes  attaques,  car  c'est  les  restreindre 
que  d'en  vouloir  préciser  l'emploi.  A  notre  avis,  le  ministère  n'a  qu'un  moyen 
de  maintenir  dans  leur  ligne  les  feuilles  qui  plaident  la  couse  de  l'ordre,  c'est 


RE  VIE  DE  PARIS.  277 

de  les  défeudre  dans  les  chambres  contre  les  imputations  dont  elles  sont 
l'objet  ;  et  quant  aux  crédits  qui  lui  sont  nécessaires  pour  déjouer  les  complots 
et  surveiller  les  perturbateurs ,  il  doit  les  obtenir  de  la  conflance  sans  réserve 
de  la  chambre,  ou  se  retirer.  Subir  les  déflances  de  chaque  bureau,  et  s'ef- 
forcer timidement  de  les  dissiper,  c'est  affaiblir  le  pouvoir,  et  le  diminuer  de 
telle  sorte  que  tous  les  crédits  possibles  ne  pourraient  le  restaurer.  Or,  les  mi- 
nistres doivent  défendre  l'autorité  qui  est  en  leurs  mains,  non-seulement  dans 
la  rue ,  mais  dans  les  chambres  ;  et  il  ne  suffit  pas  de  dépenser  les  crédits  avec 
honneur  et  conscience,  il  faut  encore  les  demander  avec  dignité. 

ÎS'ous  ne  voudrions  pas  qu'on  pût  se  tromper  à  nos  paroles.  Il  ne  s'agit  ni 
des  fonds  secrets ,  ni  de  la  presse ,  qui ,  après  tout ,  a  les  moyens  de  se  défendre 
et  de  se  faire  respecter,  même  quand  elle  soutient  le  gouvernement;  il  s'agit 
d'une  force  qui  se  perd  chaque  jour  davantage.  Le  grand  mérite  de  Casimir 
Périer  a  été  de  n'avoir  pas  honte  du  pouvoir.  Jusqu'au  13  mars,  les  ministres 
de  juillet  semblaient  vouloir  se  faire  pardonner  à  force  de  concessions.  M.  Guizot 
lui-même,  pendant  son  ministère  de  l'intérieur,  fléchissait  chaque  jour  devant 
l'opposition  radicale.  Il  semblait  que  l'autorité  légale,  instituée  par  la  con- 
stitution, ne  pût  vivre  désormais  en  France  qu'en  se  dissimulant,  en  se  fai- 
sant humble  et  petite.  Voudrait-on  nous  faire  revenir  à  ce  triste  temps  signalé 
par  tant  de  désordres,  à  ces  déplorables  idées.'  INous  croyons  qu'il  suffit  de 
signaler  cette  tendance  avant  qu'elle  se  manifeste  réellement ,  pour  la  faire 
cesser.  En  s'y  livrant  de  plus  en  plus,  au  contraire,  les  membres  du  centre 
gauche  qui  figurent  aux  affaires,  diminueraient  la  force  du  pouvoir  sans  lui 
apporter  l'approbation  du  parti  qu'ils  prétendent  représenter.  Il  est  à  souhaiter 
que  le  désir  de  se  distinguer  du  reste  du  ministère ,  et  de  marquer  entre  les 
doctrinaires  et  les  221 ,  ne  les  entraîne  pas  trop  loin.  En  pareil  cas,  un  minis- 
tère de  la  gauche  serait  préférable.  Il  diminuerait,  il  est  vrai,  le  pouvoir,  il 
l'affaiblirait;  mais  au  moins  il  servirait  d'exemple  au  pays,  et  amènerait  bientôt 
une  salutaire  réaction.  Au  contraire,  la  présence  d'une  fraction  du  centre 
gauche  aux  affaires ,  quelques  concessions  qu'elle  fasse  aux  idées  de  l'oppo- 
sition ,  permettra  toujours  à  la  gauche  de  dire  qu'on  n'a  pas  essayé  d'elle ,  et 
de  demander  qu'on  la  mette  à  l'essai. 

S'il  s'agissait  de  principes ,  on  aurait  mauvaise  grâce  à  en  demander  le  sa- 
crifice. Si  le  centre  gauche,  entré  aux  affaires,  voulait  l'abolition  des  lois  de 
septembre,  le  suffrage  universel  ou  la  conversion  immédiate  de  la  rente,  la 
nuance  doctrinaire  et  la  nuance  des  221  se  trouveraient  forcées  de  lutter  pour 
leurs  principes,  ou  de  céder.  3Iais  il  ne  s'agit  que  de  formes.  Les  formes  sont 
importantes,  il  est  M-ai.  Celles  qu'on  veut  faire  prédominer,  iraient  droit  à 
donner  à  la  chambre  élective ,  non  pas  seulement  la  prépondérance  absolue , 
mais  le  gouvernement  de  fait ,  et  le  gouvernement  dans  ses  plus  petits  détails. 
A  quoi  serviraient  alors  des  ministres.'  Il  suffirait  de  nommer  des  commis- 
saires dans  chaque  bureau  de  la  chambre  pour  gérer  les  affaires.  Nous  n'ad- 
mettons pas  l'indépendance  et  la  réalité  du  pouvoir  royal ,  si  ceux  qui  le  repré- 
sentent ne  se  réservent  de  ne  pas  obtempérer  aux  demandes  qui  blessent  leur 
dignité.  Encore  une  fois ,  nous  n'assistions  pas  aux  discussions  des  bureaux  où 


278  REVUE  DE  PARIS. 

des  explications  ont  été  données  par  les  ministres;  mais  si  elles  ont  été  telles 
qu'on  les  rapporte,  nous  ne  saurions  les  approuver. 

Nous  ajouterons  un  mot  tiré  du  même  ordre  d'idées.  A  notre  avis,  si  les 
ministres  veulent  que  l'on  croie  à  leur  indépendance  du  côté  de  la  couronne , 
ils  doivent  montrer  d'abord  de  l'indépendance  et  une  fermeté  digne  en  face  de 
la  chambre.  On  sait  combien  nous  blâmons  l'opposition  qui  s'est  faite ,  qui  se 
fait  encore  à  présent ,  qui  se  fera  toujours  au  nom  de  la  réalité  du  gouverne- 
ment représentatif,  et  contre  ce  qu'on  appelle  l'influence  personnelle.  M.  Du- 
faure  sortant  il  y  a  quelques  jours  du  conseil ,  disait  hautement  que  le  roi  est 
l'homme  le  plus  capable  et  le  plus  constitutionnel  qu'il  ait  connu.  Ce  témoi- 
gnage serait  encore  plus  éclatant,  si  les  ministres  entrés  pour  la  première  fois 
au  pouvoir  le  portaient  à  la  chambre  ,  en  montrant  que  là  comme  au  conseil , 
ils  connaissent  toute  l'étendue  et  toute  la  rigueur  de  leurs  droits.  Il  ne  suffit  pas 
d'être  indépendant  au  conseil  :  il  faut  encore  ne  pas  faiblir  dans  les  bureaux , 
car  un  député  de  l'opposition  qui  voit  vm  cabinet  fléchir  devant  la  crainte 
de  sa  censure ,  peut  bien  se  croire  en  droit  de  penser  qu'on  est  très  porté  à 
céder  ailleurs.  Le  ministère  du  13  mars  et  celui  du  11  octobre  ont  conquis 
une  majorité  en  défendant  les  prérogatives  du  pouvoir  dans  la  chambre ,  et 
en  donnant  eux-mêmes  la  direction  au  lieu  de  la  recevoir.  Nous  n'avons  pas 
oublié  non  plus  que  les  adversaires  du  ministère  du  15  avril  l'accusaient  surtout 
d'être  un  petit  ministère,  en  ce  qu'il  subissait  les  vo^ontés  de  la  chambre,  au 
lieu  de  faire  prévaloir  les  siennes;  cependant  jamais  le  ministère  du  15  avril 
n'a  transigé  avec  les  formes  qui  doivent  accompagner  un  vote  de  confiance. 
En  pareil  cas,  on  discute  les  principes  généraux  d'un  ministère,  sa  politique 
intérieure  et  extérieure ,  on  le  renverse  ou  on  le  maintient  ;  mais  lui  faire  subir 
des  examens  de  conscience,  et  des  défiances  en  quelque  sorte  personnelles, 
c'est  l'annuler.  Or,  peu  importe  que  ce  soit  devant  la  chambre  ou  devant  la 
royauté  que  le  ministère  ne  soit  qu'un  simulacre  ;  dans  l'un  et  l'autre  cas ,  le 
gouvernement  représentatif  n'est  pas  moins  faussé. 

On  a  parlé  de  quelques  propositions  qui  doivent  être  faites  dans  la  chambre, 
et  qui  nous  semblent  aussi  devoir  nuire  à  la  dignité  du  pouvoir.  C'est  ce  que 
nous  pensons  du  projet  d'affranchir  les  journaux  des  droits  de  timbre  et  de 
poste ,  en  leur  imposant  la  condition  de  réserver  une  ou  deux  de  leurs  colonnes 
aux  articles  qui  leur  seraient  envoyés  par  le  gouvernement.  C'est  bien  mal  con- 
naître l'action  de  la  presse,  qui  n'a  de  force  que  par  sa  continuité.  Douze  co- 
lonnes de  journal  acquises  à  l'opposition  l'emporteront  toujours  sur  deux  co- 
lonnes d'argumens  ministériels.  C'est  bien  alors  que  le  gouvernement  se  verrait 
obligé  de  tenir  des  écrivains  à  sa  solde,  et  d'avoir  recours  aux  fonds  secrets.  Se 
figure-t-on  un  gouvernement  faisant  chaque  jour,  en  son  propre  nom ,  de  la 
polémique  avec  les  journaux  !  Et  comme  le  nombre  des  journaux  augmentera 
infailliblement,  le  gouvernement  aura  sans  doute  une  multitude  d'écrivains  à 
son  service,  tous  assez  honorables  et  assez  habiles  pour  défendre  le  pouvoir 
comme  il  convient,  avec  mesure  et  en  termes  qui  contrasteront  avec  le  langage 
violent  de  la  presse!  En  vérité,  c'est  pousser  trop  loin  le  gouvernement  de 
discussion  ! 


REVUE  DE  PARIS.  279 

Quant  au  journal  officiel  que  le  ministère  se  propose  de  faire ,  dit-on ,  et  de 
confier  à  un  fonctionnaire  arf  hoc  qui  sera  changé  à  chaque  avènement  minis- 
tériel ,  c'est  une  idée  qui  ne  soutient  pas  même  l'examen.  Tant  qu'un  ministère 
soutiendra  sa  propre  autorité  ;  tant  qu'il  se  défendra  avec  dignité  contre  l'op- 
position dans  les  chambres ,  et  qu'il  ne  quêtera  pas  l'approbation  de  ceux  qui  ne 
tendent  qu'à  désarmer  le  pouvoir  ;  tant  que,  pour  gagner  quelques  voix ,  il  ne 
fera  pas  bon  marché  de  la  presse  modérée ,  qui  n'est  pas  à  lui ,  mais  aux  idées 
d'ordre  et  de  conservation;  tant  qu'il  repoussera,  comme  il  le  doit,  les  accu- 
sations injustes  et  intéressées  qui  s'élèvent  contre  elle ,  il  n'aura  besoin ,  ni 
d'une  légion  d'écrivains  enrôlés  et  stipendiés ,  ni  d'un  journal  de  polémique 
officielle.  Dans  le  cas  contraire,  il  aura  beau  s'ouvrir  des  colonnes  dans  les 
journaux  de  l'opposition ,  et  créer  un  secrétaire-d'état  journaliste ,  il  n'en  suc- 
combera pas  moins.  îsous  faisons  des  vœux  pour  qu'en  pareil  cas  toute  auto- 
rité ne  succombe  pas  avec  lui. 

—  Le  gouvernement  a  reçu  la  nouvelle  de  la  reprise  des  hostilités  entre  le 
sultan  ISIahmoud  et  ]\Iéhémet-Ali.  Un  crédit  de  dix  millions,  pour  renforcer 
notre  flotte  du  Levant,  a  été  demandé  aujourd'hui  à  la  chambre.  Cette  mena- 
çante question  d'Orient  peut  devenir  une  nouvelle  source  d'embarras  pour  le 
cabinet  du  12  mai;  plus  que  jamais  il  faudra  dans  les  affaires  diplomatiques 
une  direction  ferme ,  habile  et  sûre. 

—  Le  Théâtre-Français  a  joué ,  cette  semaine ,  une  comédie  en  vers  de 
M.  Amédée  de  Beauplan.  Il  est  à  regretter  que  l'auteur  n'ait  pas  cru  devoir 
s'en  tenir  aux  succès  de  salon  que  lui  ont  valu  de  gracieuses  romances ,  deve- 
nues populaires.  Le  Susceptible  est  une  pièce  sans  valeur  littéraire ,  que  n'ont 
pu  sauver  quelques  détails  spirituels.  Il  faut  dire,  pour  justifier  le  Théâtre- 
Français,  que  le  Susceptible  était  reçu  depuis  dix  ans ,  et  faisait  partie  de  ce 
vieux  fonds  de  pièces  que  la  Comédie-Française  se  voit ,  de  temps  à  autre , 
forcée  de  jouer  par  crainte  des  huissiers  ou  par  autorité  de  justice.  Du  reste , 
on  raconte  une  petite  scène  d'intérieur  que  l'auteur  aurait  su  se  ménager  avec 
beaucoup  d'adresse  pour  arriver  à  la  représentation  du  Susceptible,  et  qui  vaut 
certainement  mieux  que  sa  petite  comédie.  En  cela  du  moins,  il  s'est  montré 
plus  ingénieux  que  ceux  de  ses  confrères  qui  ne  savent  que  recourir  au  tribunal 
de  commerce  pour  faire  exhiber,  sur  notre  première  scène ,  des  drames  et  des 
tragédies  qui  ne  sont  pas  de  meilleure  famille  que  le  Susceptible.  Si  l'auteur 
avait  fait  de  cette  scène  d'intérieur  dont  nous  parlons  le  prologue  de  sa  pièce, 
il  eut  peut-être  trouvé  grâce  devant  le  public  pour  son  petit  acte.  Quoi  qu'il  en 
soit,  nous  félicitons  M.  de  Beauplan  d'avoir  parfaitement  joué  la  comédie  avec 
d'excellens  comédiens,  comme  nous  féliciterons  le  Théâtre-Français  d'avoir 
repris ,  par  compensation  sans  doute ,  une  pièce  pleine  de  gaieté  et  de  verve , 
qui  avait  disparu  du  répertoire  depuis  le  départ  de  M'""  Volnys.  Nous  voulons 
parler  de  la  Camaraderie  de  M.  Scribe,  qui  a  été  joué  dimanche  dernier,  avec 
un  ensemble  remarquable,  par  I\DI.  jMonrose,  Samson  et  Régnier;  M"''  Anaïs 
surtout  a  été  charmante  dans  son  rôle,  et  IM"''  Plessy  a  rempli  avec  bonheur 
celui  de  Césarine. 

F.   BONNAIRE. 


TABLE  DES  MATIERES 

CONTENUES    DANS   LE    CINQUIÈME    VOLUME 

(  me  SÉRIB  ) 

DE  LA  REVUE  DE  PARIS. 


L'Innocence  d'un  Forçat,  première  partie,  par  M.  Ch.  de  Bernard.  5 

Le  Piano. — Quatrième  article ,  par  M.  Castil-Blaze 32 

Critique  littéraire.  —  La  Chartretise  de  Parme ,  de  l'auteur  de  Rotuje  et 

Noir,  par  M.  Arnould  Fbémy 51 

Bulletin 64 

L'Innocence  d'un  Forçat.  —  Dernière  partie,  par  M.  Ch.  de  Ber- 
nard          73 

Souvenirs  de  Voyage.  —  Suède  et  Norvège,  premier  article,  par 

M.  X.  Marmier 101 

Mademoiselle  Rachel  dans  la  comédie,  par  M.  A.  DE  Latour.     .    .  118 

Bulletin 136 

LaClé  duParc,  par  M.  Arsène  HoussAVE 14& 

Le  Piano. — Cinquième  article ,  par  M.  Castil-Blaze 157 

Souvenirs  de  Voyage.  —  Suède  et  Norvège,  dernier   article,  par 

M.  X.  Marmier 173 

Critique  littéraire.  —  Hecueillemens  poétiques,  de  M.  A.  de  Lamartine, 

par  M.  J.  Chaudes-Aigues 183 

Bulletin 201 

Un  Homme  arrivé,  première  partie,  par  M.  LÉON  GozLAN.     .    .    .  209 

Malte.  —  Lettre  à  M.  le  docteur  Pariset ,  par  M.  De  Ségur-Dupeyro^n  .  24.5 
Exposition  de  l'Industrie.  —  Premier  article,  par  M.  Victor  Char- 

LIER 253 

Critique  littéraire.  —  Œuvres  complètes  de  Ruieheuf.  —  Le  Roman  de 

Brut,  par  M.  Ch.L.     . 266 

Bulletin 274 


REVUE 


DE  PARIS. 


VI. 


IMPRIMERIE  DE  H.  FOURNIER  ET  C'^ , 

BUE  DE  SEINE,  U  BIS. 


REVUE 


DE  PARIS. 


^%oiweHe  t/ef'te.    —    ty^^i7tee  -/SJn, 


T03IE  SIXIEME. 


PARIS. 

AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DE  PARIS , 

QUAI   jMALAQUÀIS,  17. 

1839. 


UN 

HOMME  ARRIVÉ. 


BERIVIERE  PARTIE,  i 


IX. 

Ainsi  qu'il  se  l'était  judicieusement  promis,  M.  Ricliomme  réunit 
dans  sa  première  soirée  à  la  campagne  et  autour  de  son  foyer  rustique 
les  fabricans  de  porcelaine  établis  aux  Petits-Déserts ,  deux  graves 
familles  de  Limerick ,  et  le  personnel  religieux  de  l'église  de  l'en- 
droit ,  le  curé  et  son  vicaire.  Cette  assemblée  modeste  était  la  réa- 
lisation tardive  des  doux  projets  d'existence  rurale  calculés  avec 
le  plus  d'amour  par  l'ancien  droguiste  pendant  ses  rêves  d'avenir. 
Ses  mille  et  une  nuits  n'avaient  pas  été  l'Orient,  les  palmiers  et  le 
caravanséraï  où  les  chameaux  chargés  d'étoffes  et  de  parfums  dorment 
à  genoux,  les  naseaux  dans  le  sable;  ses  désirs  avaient  beaucoup  moins 
d'imagination;  il  ne  quintessenciait  pas  si  théologiquement  le  bon- 
heur. Son  Orient  était  à  la  distance  d'un  département  :  aussi  l'avait-il 
atteint  non  pas  en  un  jour,  toute  volupté  a  besoin  d'avoir  été  une 
peine,  mais  au  bout  de  trente  ou  quarante  ans  de  sollicitations  se- 

(1)  Voyez  la  livraison  du  2{-  mai. 


6  REVUE  DE  PARIS. 

crêtes,  attisées  en  silence,  nourries  sans  cesse.  Que  de  fois  s'était-il 
surpris  à  penser  aux  voisins  de  campagne  attirés  par  son  hospitalité! 
C'est  si  vrai ,  si  proverbial ,  les  voisins  de  campagne;  il  se  les  était  figu- 
rés tous  bons,  tous  officieux,  tous  gais,  tous  grands  parleurs,  mais 
francs  d'esprit,  tels  qu'ils  sont,  en  un  mot,  dans  les  meilleures  pein- 
tures des  livres  fameux.  Qu'ils  sont  attrayans  sous  des  formes  di- 
verses dans  Cervantes,  La  Fontaine,  Bernardin  de  Saint-Pierre, 
philosophes  consolans  dont  il  faut  croire  les  paroles  sensées,  puis- 
qu'ils ont  l'autorité  du  génie  et  de  la  renommée.  Et  M.  Richomme 
y  croyait  de  toute  la  puissance  de  ses  lectures.  Cependant,  comme 
les  temps  ont  marché  depuis  qu'on  s'assemblait  à  la  veillée ,  sous  le 
chaume,  à  la  lueur  tremblotante  d'une  mèche  nageant  dans  le  suif  et 
en  face  d'un  pot  de  cidre ,  le  propriétaire  des  Petits-Déserts  n'avait 
pas  reculé  devant  les  nécessités  du  progrès.  La  pièce  de  réception 
était  agréablement  meublée  ;  les  voisins  de  campagne  allaient  trouver 
chez  lui  des  tables  de  jeu,  des  gâteaux  eu  abondance ,  des  rafraîchis- 
semens,  un  bon  feu,  un  luxe  convenable  de  lumières,  des  fauteuils 
pour  la  mollesse;  et  qui  ne  l'aime  pas  à  la  campagne?  des  tapis  et 
même  un  piano  pour  complaire  aux  musiciennes  naïves  invitées  à  ces 
soirées  cordiales.  Heureuses  attentions,  récompensées  cent  et  cent 
fois  par  la  joie  qu'elles  donnent  à  ceux  qui  en  sont  l'objet!  Comment 
dessiner  dans  le  sable  d'or  des  soirées  un  cours  plus  tranquille  aux 
heures  de  la  maturité  et  de  la  retraite?  Que  la  parole  des  anciens 
sages  de  l'antiquité  était  noblement  justifiée  :  Je  commence  à  vivre, 
je  vieillis. 

A  huit  heures,  l'un  des  deux  manufacturiers  anglais ,  accompagné 
de  ses  deux  neveux ,  s'était  déjà  rendu  à  l'invitation  de  M.  Richomme 
qui  avait  déployé  dans  la  réception  les  plus  prolixes  formules  de  po- 
litesse. Austères  sous  leurs  habits  de  dimanche,  M.  Thompsay  et 
ses  neveux  s'étaient  rangés  d'un  côté  de  la  cheminée ,  l'un  étroite- 
ment près  de  l'autre  sur  une  même  ligne.  M'""  Richomme  ne  pouvait 
se  lasser  de  regarder  ces  trois  habits  bleus  clair,  ces  trois  pantalons 
gris  tendus  le  long  de  la  jambe,  ces  trois  cravates  blanches,  ces  trois 
têtes  blondes  d'une  ressemblance  comique.  M.  Thompsay,  au  nez 
busqué,  aux  larges  oreilles  toutes  laineuses  de  sa  chevelure  bouclée, 
avait  l'air  d'un  béher;  Noll,  l'aîné  de  ses  deux  neveux,  ressemblait  à 
un  mouton,  et  Lewis,  le  plus  jeune,  également  blond  et  busqué,  à 
un  agneau.  Leurs  trois  jambes  droites  tombèrent  en  croix  sur  leurs 
trois  jambes  gauches;  leurs  six  pouces  se  glissèrent  sous  l'entour- 
nure de  leurs  gilets  rouges,  et  à  tous  les  efforts  de  M.  et  de  M""*  Ri- 


REVUE  DE  PARIS.  T 

cliomme,  ils  répondaient  tous  les  trois  par  un  salut  de  tête  dont  l'in- 
clinaison s'arrêtait  au  bord  supérieur  de  la  cravate.  Comment  entamer 
ces  rochers?  Richomme  avait  beau  rire  pour  les  faire  rire ,  leur  parler 
de  toutes  sortes  d'objets  pour  les  faire  parler,  leur  offrir  du  tabac 
pour  les  obliger  à  éternuer  au  moins ,  tourner  autour  d'eux ,  préparer 
les  fiches  du  jeu,  déplacer  les  flambeaux  ;  rien  n'était  une  diversion  à 
leur  sérieux  laconisme.  Ils  ne  sont  pas  tous  les  jours  aimables,  pen- 
sait-il; cependant  j'aurais  tort,  ajoutait-il,  de  les  juger  si  vite.  Les 
Anglais  ne  se  livrent  pas  à  la  première  entrevue.  —  M.  Richomme 
comptait  beaucoup  en  ce  moment  sur  l'arrivée  de  l'autre  manufac- 
turier anglais  pour  animer  la  soirée.  Ses  deux  filles  y  apporteraient 
le  charme  de  leur  jeunesse  et  l'entrain  de  leur  gaieté;  la  musique  et 
le  jeu  feraient  le  reste;  le  thé  et  le  punch  couronneraient  joyeuse- 
ment une  première  réunion  assez  décolorée  à  son  début.  Ce  ne  fut 
pas  M.  Green,  l'autre  manufacturier,  qui  se  présenta  le  premier, 
mais  le  curé  accompagné  de  son  vicaire,  un  homme  gigantesque, 
surtout  à  côté  de  son  supérieur,  délicat,  chûtain-clair,  frêle  comme 
un  épi  de  l'arrière-saison.  En  les  voyant  entrer,  Richomme  faillit 
renverser  deux  tables  de  jeu ,  tant  il  s'élança  vite  vers  eux.  Autre  ac- 
complissement de  ses  espérances  d'autrefois  :  recevoir  chez  lui, 
admettre  à  son  foyer  la  personnification  de  tous  les  bons  prêtres 
connus  au  théâtre  et  dans  les  livres  ;  d'abord  le  bon  pasteur  de  l'évan- 
gile avec  un  mouton  sur  le  dos,  les  anciens  pères  de  l'église  qui  avaient 
une  croix  de  bois,  Fénelon,  le  cygne  de  Cambrai,  Vincent  de Paule, 
les  moines  du  mont  Saint-Rernard ,  le  bon  prêtre  de  Paul  et  Virginie, 
le  Vicaire  Savoyard,  le  père  Aubry,  Las  Cases,  et  le  curé  si  atten- 
drissant dans  la  Cure  et  V Archevêché  de  la  Porte-Saint-Martin.  Quoi- 
que la  tradition  n'ait  pas  encore  exaUé  au  même  degré  l'humanité 
des  vicaires ,  Richomme  eut  autant  d'égards  pour  celui  de  son  curé 
que  pour  le  curé  même  qui  s'assit  après  quelques  complimens  froids, 
mais  assez  bien  tournés ,  entre  M""*  Richomme  et  le  plus  jeune  des 
Thompsay.  Trop  occupé  de  cette  dernière  réception ,  l'heureux  dro- 
guiste ne  remarqua  pas  l'indifférence  presque  impolie  avec  laquelle 
M.  de  la  Gàtinière  avait  répondu  aux  salutations  respectueuses  des 
Anglais.  Le  vicaire  avait  imité  cette  réserve ,  mais  en  y  mettant  une 
intention  beaucoup  moins  directe. 

Ce  vicaire,  qui  se  nommait  Troussier,  était  bien  le  plus  bel  honmae 
du.  clergé  français  depuis  Rossuet  et  le  cardinal  Fleury;  mais  il  était 
aussi  l'homme  le  plus  malheureux  de  sa  beauté ,  à  cause  de  son  curé 
dont,  malgré  lui,  par  son  voisinage,  il  abaissait  encore  la  taille  et 


8  REVUE  DE  PARIS. 

anéantissait,  pour  ainsi  dire,  tout  l'individu.  Troussier,  non  pas  en 
homme  d'esprit,  il  était  trop  bel  homme  pour  avoir  de  l'esprit,  mais 
en  garçon  de  sens ,  avait  deviné  dès  le  premier  jour  tout  le  danger 
de  sa  position  auprès  d'un  curé  trop  petit  et  trop  chétif  pour  n'être 
pas  l'ennemi  d'une  haute  taille  et  d'un  beau  visage;  car  l'église  a  des 
mouvemens  d'orgueil  dont  les  femmes  seules  connaissent  les  analo- 
gies. Quelle  puissance  a  le  beau  prêtre  en  chaire,  quand  il  parle,  à 
l'autel  quand  il  prie,  à  la  procession  lorsqu'il  marche!  avantages  in- 
terdits à  M.  de  La  Gâtinière,  et  permis  à  Troussier,  si  Troussier  y  avait 
aspiré.  Mais  Troussier  s'en  gardait  comme  du  feu,  sachant  que  M.  de 
La  Gâtinière  était  bien  en  cour,  et  pouvait,  d'un  mot,  le  réduire  au 
néant  ou  l'élever  bien  haut.  Pour  s'effacer,  au  contraire,  Troussier 
marchait  très  courbé  ;  il  disait  avoir  la  vue  mauvaise,  se  tenait  mal 
en  chaire,  portait  toujours  du  linge  douteux,  précautions  qui  n'em- 
pêchaient pas  les  paroissiennes  de  dire  que  M.  Troussier  ferait  un 
beau  morceau  d'archevêque;  et  l'éloge  comprend  tant  d'éloges! 

Elles  veulent  me  perdre,  murmurait  alors  Troussier  qui  n'avait 
jamais  consenti  à  être  le  confesseur  des  jeunes  femmes. 

Dans  tous  les  livres  qu'il  avait  lus,  M.  Richomme,  et  ceci  l'inquié- 
tait malgré  lui,  n'avait  jamais  trouvé  de  curé  aussi  jeune  que  M.  de 
La  Gâtinière.  Son  imagination,  jusqu'ici,  se  serait  autant  refusée  à 
concevoir  un  Turc  sans  barbe  qu'un  curé  sans  rides  et  sans  cheveux 
gris.  Un  curé  qui  n'avait  que  vingt-cinq  ans  !  c'est  peut-être  un  phé- 
nomène d'expérience  et  de  sagesse ,  pensait-il  ;  et  le  bon  sens  vaut 
l'âge. 

En  homme  jaloux  de  son  rôle  de  maître  de  maison ,  et ,  au  fond , 
pour  essayer  de  mettre  le  feu  à  la  conversation ,  il  vanta  beaucoup 
l'un  à  l'autre  les  invités  des  deux  catégories  bien  distinctes ,  rangées 
près  de  lui.  M.  Thompsay  devait  être  fier  d'avoir  pour  directeur  spi- 
rituel un  curé  aussi  éloquent;  l'abbé  de  La  Gâtinière  était  sans  doute 
édifié  de  compter  parmi  ses  paroissiens  un  homme  aussi  probe  que 
M.  Thompsay;  pour  lui ,  il  se  félicitait  d'avoir  à  passer  le  reste  de  ses 
jours  au  milieu  de  si  honnêtes  gens. 

Loin  de  répondre  aux  avances  polies  de  M.  Richomme,  l'abbé  de 
La  Gâtinière  prétendit  qu'il  ne  connaissait  pas  de  commune  plus  in- 
différente au  culte  que  celle  dont  il  avait  la  conduite  religieuse.  Les 
mariages  ne  rapportaient  rien  ;  les  baptêmes  se  réduisaient  à  quel- 
ques aumônes  insignifiantes.  C'était  une  avarice  sordide.  D'ailleurs  la 
population  se  composant  d'ouvriers,  plus  portés  à  boire  qu'à  entendre 
les  sermons,  il  n'avait  pas  môme  la  consolation  d'être  écouté  en 


REVUE  DE  PARIS.  9 

chaire.  A  cette  occasion,  il  se  livra  à  des  allusions  dont  le  sens  au- 
rait paru  moins  voilé  à  M.  Richomme,  s'il  avait  connu  pourquoi 
l'abbé  se  les  permettait  en  face  des  MM.  Thompsay.  Ceux-ci ,  de  leur 
côté ,  répliquèrent  par  la  bouche  de  l'oncle  Thompsay,  mais  avec  un 
flegme  magnifique,  que,  dans  les  états  modernes,  la  liberté  de  con- 
science, établie  désormais  comme  une  vérité  expérimentale,  autori- 
sait chacun  à  remplir  ses  devoirs  religieux  comme  il  l'entendait. 

—  Ceci  est  du  pur  matérialisme,  riposta  l'abbé  de  La  Gâtinière. 

—  Ceci  est  du  matérialisme  pur,  répondit  en  manière  d'écho  l'abbé 
Troussier. 

M.  Thompsay  écarquilla  ses  doigts  sur  le  basin  de  son  gilet  où  ses 
deux  pouces  faisaient  l'office  de  deux  charnières ,  et  il  reprit  : 

—  Le  règne  de  la  raison  est  enfin  venu. 

—  Oui ,  l'autel  de  la  raison ,  la  déesse  de  la  raison ,  Marat ,  inter- 
rompit le  curé ,  93 ,  le  hideux  athéisme ,  le  tombereau  des  victimes , 
Quiberon. 

Le  mur  et  la  voûte,  qui  avaient  nom  Troussier,  répercutèrent  les 
mêmes  mots,  mais  en  les  commençant  par  la  queue  :  Quiberon  ,  vic- 
times dans  les  tombereaux,  athéisme  hideux,  93. 

Bien!  se  dit  Richomme,  cela  s'anime,  cela  s'échauffe;  la  conversa- 
tion se  noue.  Jetons  notre  avis  afin  d'activer  la  discussion. 

—  Rien  ne  s'oppose ,  dit  Richomme,  à  ce  qu'on  ait  de  la  rehgion 
et  du  bon  sens ,  qu'on  soit  homme  de  piété  et  de  travail.  Il  y  a  du 
temps  et  de  la  place  pour  tout. 

Derrière  cette  opinion  si  inoffensive,  M.  Thompsay  ayant  cru  voir 
l'intention  chez  M.  Richomme  d'être  de  l'avis  du  curé  sans  vouloir 
blesser  l'opinion  opposée ,  et  le  curé  ayant  cru  distinguer  un  senti- 
ment ennemi  du  sien ,  mais  contenu  cependant  par  la  politesse ,  tous 
deux  se  turent  après  les  deux  bordées  qu'ils  s'étaient  envoyées. 

Tel  fut  le  résultat  de  la  malencontreuse  participation  que  M.  Ri- 
chomme avait  essayé  de  prendre  à  la  conversation  :  le  retour  du 
silence  glacial  si  difficilement  rompu.  Les  Thompsay  tirèrent  le 
verrou  sur  leurs  lèvres;  le  curé ,  dédaignant  de  renouer  le  fil  du  dia- 
logue ,  se  pencha  vers  M"^  Richomme,  et  il  lui  demanda  si  le  chapitre 
de  Saint-Merry  était  dans  un  état  satisfaisant,  au  moment  de  son 
départ. 

On  ne  pouvait  choisir  un  objet  qui  fût  plus  du  goût  de  M"'  Ri- 
chomme. Elle  regrettait,  dit-elle,  sa  bonne  et  noire  paroisse,  sa  place 
près  du  chœur,  les  belles  voix  qu'elle  entendait  aux  vêpres,  et  surtout 


10  REVUE  DE  PARIS. 

son  vieux  confesseur,  un  digne ,  un  excellent  homme  :  elle  ne  le 
remplacerait  jamais. 

—  Nous  n'avons  pas ,  c'est  vrai ,  répondit  l'abbé  de  la  Gâtinière , 
piqué  à  l'endroit  de  l'amour-propre ,  des  voix  aussi  belles  qu'à  Paris 
où  on  les  recrute  à  l'Opéra.  Et  je  conviens  aussi  que,  si  les  confesseurs 
ne  sont  bons  qu'avec  l'âge,  je  ne  suis  pas  encore  tout-à-fait  digne 
d'être  celui  de  M""  Richomme. 

—  Eh  !  oui  !  dit  M""'  Richomme  sans  deviner  ce  qull  y  avait  d'ai- 
greur jalouse  dans  la  voix  du  curé,  eh!  oui!  j'aime  mon  vieux  confes- 
seur; j'y  tiens,  quoiqu'il  soit  un  peu  sourd. 

—  Vous  ne  prétendez  pas,  cependant,  madame,  que  ce  soit  là  un 
avantage. 

— Non;  d'ailleurs ,  il  était  jeune  comme  vous  quand  il  fut  nommé 
à  Saint-Merry.  C'était  un  bel  homme,  un  œil  à  veus  ravir,  un  teint 
blanc  comme  du  lait ,  une  taille  d'ofûcier  de  la  garde;  il  ressemblait 
un  peu ,  ma  foi  !  à  votre  vicaire ,  à  M.  Troussier. 

—  Encore  une  qui  me  perd ,  pensa  Troussier.  Voilà  que  je  res- 
semble à  son  confesseur  maintenant.  Tout  le  monde  me  trouvera 
donc  beau  !  —  Et  comme  il  regarda  en  dessous  le  curé  pour  voir  l'effet 
produit  sur  lui  par  ce  déplorable  compliment  : 

—  Je  ne  vous  gênerai  point,  madame ,  dans  vos  sympathies ,  reprit 
ce  dernier;  vous  continuerez  à  vous  adresser  au  prêtre  de  votre  choix 
et  de  vos  habitudes.  Je  suis  loin  de  le  trouver  mauvais.  Et  M.  Ri- 
chomme? poursuivit-il,  mettant  dans  sa  voix  le  sens  mielleusement 
interrogatif  de  sa  phrase  suspendue... 

— Monsieur  Richomme,  répondit  M.  Richomme  lui-même,  a  plus 
fréquenté  la  Rourse  que  l'église  jusqu'ici.  J'aime  ma  religion  cepen- 
dant, la  religion  de  mes  pères. 

—  Fort  bien!  remarqua  le  jeune  curé,  et  il  ajouta  mentalement  : 
Comme  tant  d'autres ,  il  aime  la  religion  pour  se  dispenser  d'aller  à 
l'église. 

—  Le  bon  prêtre  des  Incas  est  de  mon  goût,  par  exemple,  ajouta 
M.  Richomme. 

—  Je  ne  connais  pas  le  prêtre  des  Incas,  fut  la  réponse  du  curé, 
que  suivit  cette  autre  réponse  du  naïf  Troussier  ; 

—  Le  prêtre  des  Incas  ne  nous  est  pas  connu  :  nous  ignorons  sur 
quelle  paroisse  il  se  trouve. 

—  Ou  bien,  continua  M.  Richomme,  le  curé  de  Réranger.  Mais 
puisque  nous  traitons  de  ce  sujet  intéressant ,  ajouta-t-il,  permettez» 


REVUE  DE  PARIS.  H 

moi,  monsieur  le  curé,  de  vous  confier  l'embarras  où  je  suis.  M.  Tliomp- 
say  peut  aussi  m'éclairer  de  ses  lumières.  En  visitant  ma  nouvelle  pro- 
priété, j'ai  découvert  hier,  au  sommet  d'un  bouquet  de  bois,  au 
centre  de  mon  parc,  sur  un  tertre... 

—  Vous  avez  découvert  un  tombeau ,  celui  que  M.  Troussier  et 
moi  avons  béni  il  y  a  deux  ans.  La  femme  de  votre  prédécesseur  y  est 
inhumée  :  une  ame  sainte  ! 

— Je  n'en  disconviens  pas,  monsieur  le  curé;  mais  vous  comprenez 
aussi  bien  que  moi  ce  qu'il  y  a  de  gênant  à  avoir  un  tombeau  dans  un 
parc.On  n'ose  pas  trop  se  Uvrer  à  la  joie  dans  le  voisinage  d'une  sé- 
pulture. D'ailleurs,  les  morts  me  semblent  beaucoup  mieux  en  terre 
sainte. 

— Vos  scrupules  sont  fort  sensés,  monsieur  Richomme,  fort  sensés, 
affirma  M.  Thompsay ,  qui  ne  savait  pas  le  tort  qu'il  portait  à  M.  Ri- 
chomme en  l'appuyant  ainsi. 

— Je  désirerais  donc  obtenir  de  vous,  monsieur  le  curé,  la  permis- 
sion de  transporter  en  terre  sainte ,  avec  tous  les  respects  possibles , 
les  restes  auxquels  on  a  élevé  ce  tombeau  au  milieu  de  ma  propriété 
des  Petits-Déserts. 

—  Oh!  s'écria  le  curé  en  se  levant  et  en  élevant  les  bras;  oh!  mais 
c'est  un  sacrilège  ! 

^-  Mais  c'est  un  sacrilège!  Oh  !  s'écria  pareillement  l'abbé  Trous- 
sier qui,  s'apercevant ,  une  fois  debout,  combien  il  était  plus  grand 
et  combien  il  avait  plus  d'envergure  que  son  curé ,  se  raccourcit  sur- 
le-champ,  remboîta  ses  bras,  et  se  fit  petit  et  rechigné. 

—  En  ce  cas ,  dites-moi,  monsieur  le  curé,  ce  que  j'ai  à  faire  pour 
n'avoir  pas  ce  tombeau  chez  moi. 

—  Il  n'y  a  rien  à  faire  :  vous  le  garderez. 

Bonne  Vierge!  pensa  M"""  Richomme,  la  maison  n'était  pas  déjà 
si  gaie  !  Nous  voilà  avec  un  tombeau  sur  les  bras.  Ces  jeunes  curés 
sont  tous  les  mêmes;  ah!  celui  de  Saint-Merry  ! 

Je  m'adresserai  au  maire,  se  dit  Richomme,  et  j'arriverai  à  mon  but. 

C'était  fort  sage;  mais  que  devenaient  les  bons  rapports  qu'il  pen- 
sait établir  avec  le  curé,  ce  tj^e  de  bonté,  de  clémence  et  d'hu- 
manité? Si  le  bon  curé  n'était  que  dans  les  romances?  osa  penser, 
dans  l'exagération  de  son  regret,  l'ancien  droguiste.  Sa  réflexion 
l'eût  mené  loin  si,  au  moment  môme,  on  n'eût  annoncé  M.  Green  et 
ses  deux  filles. 

Enfin  ma  première  soirée  est  au  complet ,  se  dit-il  en  allant  au- 
devant  de  M.  Green  pour  le  présenter  à  sa  femme.  Les  deux  demoi- 


12  REVUE  DE  PARIS. 

selles  firent  une  longue  révérence  aux  neveux  de  M.  Thompsay  et 
se  plantèrent  ensuite  comme  deux  pieux  jumeaux  à  la  plus  grande 
distance  possible  de  la  cheminée. 

—  Ces  demoiselles  craignent-elles  de  s'approcher  du  feu?  dit  le 
droguiste  après  une  pause  silencieuse  qui  commençait  à  l'effrayer, 
instruit  par  l'exemple. 

— Cependant,  reprit  précieusement  M.  Thompsay,  c'est  le  feu  qui 
dore  nos  belles  porcelaines. 

—  Et  qui  les  durcit,  ajouta  M.  Green,  tenant  à  honneur  de  conti- 
nuer une  plaisanterie  issue  de  la  profession. 

—  Par  le  feu  elles  sont  dignes  d'être  présentées  aux  rois  et  aux 
empereurs ,  dit  M.  Thompsay. 

—  L'or  ne  les  égale  pas,  dit  à  son  tour  M.  Green. 

L'allégorie  suivait  un  vol  si  élevé ,  qu'on  ne  savait  plus  s'il  s'agis- 
sait au  bout  du  compte  des  assiettes  de  porcelaine  ou  des  deux  de- 
moiselles Green  parfaitement  indifférentes  sur  l'un  ou  l'autre  sens. 

Avec  un  admirable  sang  froid ,  l'abbé  Troussier,  tombant  sur  le 
côté  prosaïque  de  la  chose ,  intervint  pour  dire  : 

—  Peut-on ,  sans  les  casser ,  faire  cuire  de  la  bouillie  dans  vos  por- 
celaines? —  Adieu  l'allégorie  ! 

—  Je  réponds  des  miennes ,  dit  Thompsay.  Elles  portent  d'ailleurs 
ma  marque  :  John  Thompsay. 

—  Les  miennes  ont  aussi  mon  chiffre,  riposta  M.  Green,  Dick 
Green;  et  elles  supporteraient  le  feu  de  l'enfer  pendant  un  an.  Ceci 
soit  dit  sans  déprécier  les  produits  de  M.  Thompsay. 

—  Mes  produits,  objecta  celui-ci,  sont  au-dessus  des  critiques,  et 
surtout  des  allusions.  Ils  se  rient  de  toutes  les  concurrences.  Conune 
je  ne  connais  pas  l'enfer  et  que  je  n'y  crois  pas  beaucoup ,  je  ne  par- 
lerai pas  d'y  exposer  mes  porcelaines.  Mais  je  défie  le  Japon. 

—  Il  ne  croit  pas  à  l'enfer,  murmuraTabbé  de  la  Gâtinière.  Voilà 
bien  un  luthérien  ! 

—  Puisque  M.  Thompsay  se  fâche ,  reprit  M.  Green ,  je  me  borne- 
rai à  dire  que  ma  supériorité  bien  connue  dans  la  fabrication  provient 
d'un  secret  et  non  de  mon  habileté. 

—  Votre  habileté,  voilà  votre  secret,  s'écria  tout  rouge  M.  Thomp- 
say. Habileté  de  charlatan. 

—  Allons,  messieurs,  ne  vous  aigrissez  pas  ainsi,  intervint  M.  Ri- 
chomme.  Vous  êtes  deux  grands  manufacturiers,  deux  grands  indus- 
triels, deux  braves  négocians,  deux  honnêtes  Anglais,  deux  savans 
chimistes,  deux... 


REVUE  DE  PARIS.  13 

Richomme  aurait  poursuivi  son  double  éloge  encore  long-temps 
s'il  ne  se  fût  aperçu  que  M.  Green  et  M.  Thompsay  s'étaient  ren- 
lermés  tous  deux  dans  le  plus  grave  silence ,  et  si  bien  qu'ils  parais- 
saient ne  s'être  jamais  parlé  de  leur  vie.  Calme  parfait. — J'aurai  de  la 
peine,  se  dit-il,  à  me  créer  une  société  paisible,  amusante,  ici.  Mais 
profitons  de  la  trêve  pour  proposer  une  partie  de  bouillotte  ou 
d'écarté  :  le  jeu  rapproche  les  opinions  et  les  caractères  les  plus  anti- 
pathiques. 

Il  s'adressa  à  l'un  des  neveux  de  M.  Thompsay  : 

—  Si  monsieur  désirait  faire  une  partie  d'écarté  avec  M.  Green? 
Les  tables  vous  attendent. 

—  Dans  notre  vénérée  religion ,  répondit  l'aîné  des  deux  neveux 
Thompsay ,  on  ne  se  livre  à  aucun  jeu  dans  la  soirée  du  dimanche. 

Me  voilà  bien  entrepris ,  pensa  Richomme ,  si  les  autres  ont  les 
mêmes  scrupules. 

—  Quelle  idolâtrie  !  murmura  l'abbé  de  la  Gâtinière. 

—  Quelle  idolâtrie,  répéta  l'écho  Troussier. 

—  J'offrirai  à  M.  Green  et  à  M.  Thompsay  un  whist. 

—  Dans  notre  sainte  religion ,  répondit  Green ,  le  dimanche  est  un 
jour  consacré  au  Seigneur  et  non  au  whist. 

Allons!  c'est  un  parti  pris,  se  dit  Richomme;  aucun  d'eux  ne 
voudra  jouer.  Et  qu'allons-nous  devenir  jusqu'à  onze  heures? 

Je  suis  sauvé,  réfléchit  Richomme;  les  demoiselles  Green  seront 
assez  complaisantes  pour  nous  faire  un  peu  de  musique.  —  11  pria 
sa  femme  de  les  engager  à  se  mettre  au  piano. 

—  Dans  notre  pure  religion ,  répondirent-elles  toutes  deux  à  la 
fois,  le  dimanche  appartient  au  Seigneur,  et  c'est  un  péché  mortel  de 
faire  de  la  musique ,  de  chanter  ou  de  danser. 

—  Sombre  ignorance ,  dit  tout  bas  de  la  Gâtinière. 

—  Ignorance  sombre,  redit  Troussier. 

—  Je  ne  sais  plus  que  leur  proposer,  dit  Richomme  à  sa  femme;  ils 
ne  jouent  pas ,  ils  ne  chantent  pas. 

—  Monsieur  Thompsay,  dit-il  avec  désespoir,  vous  avez  voyagé 
beaucoup  dans  votre  jeunesse;  vous  auriez  à  raconter  une  foule 
d'aventures  curieuses ,  si  l'on  vous  priait  de  faire  quelques  efforts  de 
mémoire. 

—  Dans  notre  sainte  rehgion ,  répliqua  M.  Thompsay,  le  divin  jour 
du  dimanche  est  dévolu  au  Seigneur  ;  les  causeries  familières  sont 
un  péché.  On  doit  penser,  réfléchir  et  parler  fort  peu. 

—  Et  à  quelle  heure  se  couche-t-on  le  dimanche,  dans  votre  sainte 
religion?  demanda  avec  une  ironie  bête  le  naïf  Troussier. 


tk  REVUE  DE  PARIS. 

—  Tout  de  suite ,  répliqua  M.  Green  qui  crut  voir  un  propos  imper- 
tinent dans  la  question  de  l'abbé,  et  il  se  leva  ainsi  que  ses  deux 
filles. 

Quelque  effort  que  tentèrent  le  droguiste  et  sa  femme  pour  les 
retenir,  ils  ne  purent  empêcher  M.  Green  et  ses  filles,  M.  Thompsay 
et  ses  neveux  de  se  retirer.  Ils  se  sentaient  blessés  dans  leur  religion, 
endroit  où  l'on  blesse  toujours  un  Anglais,  lui  parlât-on  du  soleil, 
de  la  lune  ou  du  cours  du  Gange. 

A  neuf  heures ,  le  curé  et  son  vicaire  s'étant  retirés ,  M.  Richomme 
et  sa  femme  restèrent  dans  la  plus  complète  solitude ,  en  dépit  de 
leur  commun  désir  d'inaugurer  leur  première  soirée  qui  fut  la  der- 
nière :  ils  n'eurent  pas  le  courage  de  risquer  un  nouvel  essai.  Désen- 
chanté sur  ce  point  comme  sur  tant  d'autres ,  Richomme  se  prit  à 
douter  de  la  siraphcité  des  curés  et  de  la  sociabilité  des  voisins  de 
campagne. 

Cependant,  se  dit-il  dans  sa  robuste  croyance  en  l'âge  d'or  des 
communes  rurales,  j'ai  eu  tort  de  vouloir  tout  rencontrer  dans  un  seul 
endroit.  Les  voluptés  champêtres  ne  sont  pas  seulement  dans  la  con- 
versation d'un  curé  de  village;  aux  champs  on  laboure ,  on  sème ,  on 
greffe ,  on  plante  :  je  planterai ,  je  sèmerai ,  je  grefferai ,  c'est  dans 
quelques  jours  le  printemps.  L'agriculture  m'occupera  tout  entier. 

En  prenant  un  flambeau  pour  se  retirer  dans  sa  chambre  à  coucher, 
Richomme,  distrait  de  son  philosophique  monologue,  se  tourna  vers 
sa  femme  et  lui  dit  : 

—  Fais-moi  souvenir,  bonne,  que  j'ai  à  livrer  demain  matin  cent 
quintaux  de  bois  de  campêche. 

—  Est-ce  que  ta  tête  déménage ,  Richomme;  te  croirais-tu  encore 
droguiste  ? 

— Qu'est-ce  que  j'ai  dit  !  —  Voilà  en  effet  que  j'oublie  que  je  suis 
retiré  des  affaires;  ces  voisins  ont  dérangé  tous  mes  projets,  toutes 
mes  espérances.  On  est  plus  aimable  dans  le  commerce. 

—  Tu  as  voulu  venir  ici ,  Richomme. 

—  Je  n'en  suis  pas  fâché!  je  n'en  suis  pas  fâché!  Nous  n'avons  pas 
encore  pris  nos  habitudes. 

—  Mon  doux  Jésus  !  ce  sera  long,  murmura  M"'^  Richomme, 
Richomme  fit  semblant  de  n'avoir  pas  entendu,  et  il  alla  se  cou- 
cher. Dans  son  premier  sommeil ,  fort  agité ,  il  eut  un  rêve  qu'il 
raconta  le  lendemain  à  sa  femme.  Dans  ce  rêve  il  voyait  une  barrique 
qui  roulait  sans  être  poussée ,  et  du  fond  de  laquelle  s'échappaient 
des  cris  lamentables;  un  homme  y  était  enfermé.  Ensuite  les  douelles 
tj'écartaicnt,  et  de  la  barrique  ouverte  Fournisseaux  sortait,  tout 


REVUE  DE  PARÏS.  fS 

vêtu  de  papier  d'enveloppe;  il  était  jaune  comme  du  safran ,  et  dans 
sa  main  droite  il  soulevait  un  pain  de  sucre  tronqué  au  sommet. 

—  Assurément,  dit  Richomme,  après  avoir  raconté  son  rêve  à  sa 
femme,  il  est  arrivé  quelque  malheur  à  Fournisseaux.  Je  n'ai  pas  de 
préjugés,  mais  je  ne  puis  m'empêcher  de  croire  à  ce  rêve;  il  nous 
faudra  écrire  demain  à  nos  enfans. 

X.  ''' 

Le  rêve  de  M.  Richomme  n'était  pas  un  jeu  de  son  imagination. 
Dix  jours  après  sa  nuit  prophétique,  il  reçut  une  lettre  dont  l'écriture 
n'était  ni  de  la  main  de  sa  fille ,  ni  de  celle  de  son  gendre  Fleuriot. 
Un  écrivain  public  en  avait  enrichi  le  fond,  d'ailleurs  très  laconique, 
de  majuscules  sans  nombre.  Fournisseaux,  avec  toutes  les  réserves 
de  sa  timidité  naturelle,  assignait  dans  ce  billet  un  rendez-vous  à 
l'ex-droguiste.  Yilleneuve-Saint-George  était  la  ville  choisie  pour  la 
conférence;  un  hôtel  bien  désigné,  l'endroit  où  l'entrevue  se  passerait. 
Rien  de  plus;  aucun  motif  n'expliquait  le  but  de  l'invitation,  si  la 
signature  en  justifiait  pleinement  l'utilité.  Fournisseaux,  qui  n'avait 
jamais  écrit  de  sa  vie  à  personne,  n'était  pas  homme  à  entrer  dans  la 
voie  épistolaire  pour  l'unique  plaisir  de  dépenser  du  style  et  de  dé- 
ranger un  maître  aussi  respecté  que  M.  Richomme.  Aussi  M.  Ri- 
chomme ne  balança  pas  un  instant  à  se  rendre  au  désir  de  son  ancien 
commis.  Le  jour  venu,  il  monta  dans  sa  carriole,  et  dès  six  heures 
du  matin ,  afin  d'être  de  retour  aux  Petits-Déserts  peu  avant  dans  la 
nuit.  Une  ponctualité  rare  les  caractérisa  tous  deux.  A  Yilleneuve- 
Saint-George  ,  à  l'hôtel  indiqué ,  à  l'heure  dite,  M.  Richomme  fut  reçu 
par  Fournisseaux,  qui,  à  l'aspect  de  son  ancien  maître,  ne  put  maî- 
triser un  mouvement  spontané  de  tendresse.  Il  lui  sauta  au  cou ,  le 
pressa  comme  pour  le  ficeler,  et  ne  le  lâcha  qu'après  avoir  pris  son 
chapeau,  afin  d'enlever  avec  son  mouchoir  toute  la  poussière  amassée 
pendant  la  route.  Commencé  avec  l'effusion  de  l'ami ,  son  bon  mou- 
vement se  termina  avec  le  zèle  du  valet  de  chambre.  Pylade  tourna 
immédiatement  au  Caleb.  Richomme  partagea  cet  élan  sans  se  con- 
traindre, heureux  en  lui-même  de  montrer  à  Fournisseaux  qu'il  était 
toujours  pour  lui  le  patron  des  anciens  jours,  et  de  plus  l'ami  dont 
l'affection  s'était  accrue  par  l'absence. 

Un  bon  déjeuner  ayant  été  commandé  et  servi,  Richomme  indiqua 
à  Fournisseaux  la  place  qu'il  devait  prendre.  Le  courage  manqua  à 
Fournisseaux  ;  il  n'osait  pas  accepter  tant  d'honneur.  Debout ,  l'œil 


16  REVUE  DE  PARIS. 

baissé,  il  effleurait  à  peine  de  ses  doigts  timides  le  dos  de  la  chaise, 
ébloui  des  verres,  des  assiettes,  des  nappes  blanches  étalées  sous  son 
regard. 

—  Voyons,  Fournisseaux ,  quand  je  t'en  prie. 

—  Autant  dire,  remarqua  Fournisseaux  en  s'asseyant,  que  nous 
sommes  à  Noël  ou  à  Pâques. 

—  Soit!  Mais  approche-toi  davantage.  On  dirait  que  ce  beurre  te 
fait  peur? 

—  C'est  du  beurre  de  Gournay,  dit  Fournisseaux ,  qui  ne  manquait 
jamais  d'indiquer  le  pays  des  denrées.  Savez-vous  bien ,  monsieur, 
dit-il  sans  transition,  que  les  pays  étrangers  ne  vous  vont  pas? 

—  Comment  ça,  Fournisseaux? 

—  Je  vous  trouve  maigri. 

—  L'air  est  bon,  pourtant,  à  Montereau. 

—  Vous  êtes  jaune  comme  je  ne  vous  ai  jamais  vu  chez  nous. 

—  Cependant  je  prends  de  l'exercice ,  beaucoup  d'exercice ,  aux 
Petits-Déserts.  Je  chasse,  je  vais  aux  champs,  je  pêche. 

—  Alors ,  c'est  que  la  pêche  et  la  chasse  jaunissent.  Est-ce  que  cela 
ferait  aussi  blanchir  les  cheveux,  monsieur  Richomme? 

—  J'ai  donc  bien  grisonné?  Ah  ça!  tu  me  trouves  donc  considéra- 
blement changé,  vieilli? 

—  Oui,  monsieur,  beaucoup. 

— Je  n'ai  pourtant  pas  de  soucis  dans  ma  retraite.  Je  me  lève  quand 
je  veux,  je  me  couche  quand  j'ai  sommeil ,  je  mange  sans  être  dé- 
rangé; pas  de  Bourse,  pas  d'échéance,  pas  de  paiemens  dans  la  tête. 
Ce  n'est  pas  comme  à  Paris.  Et  que  fait-on ,  Fournisseaux ,  à  Paris , 
depuis  que  je  n'y  suis  plus? 

—  Beaucoup  de  faillites  ;  les  Dermoy  ont  manqué. 

—  Je  l'avais  dit  :  les  Dermoy,  c'est  de  l'écume,  et  rien  dessous.  Les 
huiles  les  ont  entraînés. 

—  Oui ,  monsieur,  les  huiles.  Les  Charvin  ont  suspendu. 

—  Je  l'avais  encore  dit.  Ils  ont  péri  dans  les  indigos. 

—  Oui ,  monsieur,  dans  les  indigos.  Mais  les  ilafin  ont  fait  de  belles 
affaires  dans  le  noir  animal. 

—  J'en  étais  sûr!  J'avais  cette  spéculation  dans  la  tête;  là,  Four- 
nisseaux. C'est  cent  mille  francs  que  j'ai  tenus  dans  ce  pli  du  front. 
J'ai  dit  :  Le  noir  animal  enrichira  celui  qui  y  mettra  une  bonne  fois 
les  mains.  Quelle  belle  affaire  j'ai  manquée!  Nous  eussions  acheté 
discrètement,  sans  bruit,  avec  des  souliers  de  lisière.  Puis  nous  gar- 
dions six  mois  ;  nous  affamions  la  place.  Un  beau  jour  nous  lâchions 


REVUE  DE  PARIS.  17 

les  courtiers ,  et  nous  enlevions  cent  mille  francs.  Voilà  le  commerce. 
Savoir  attendre,  savoir  livrer!  Bois,  Fournisseaux ! 

—  A  votre  santé!  monsieur.  Vous  rajeunissez  à  vue  d'oeil,  mon- 
sieur Richomme,  depuis  que  nous  causons.  C'est  si  beau,  le  com- 
merce de  la  droguerie. 

—  Oui,  Fournisseaux  ;  quand  on  le  fait  avec  réflexion ,  avec  probité. 

—  Et  vous  le  faisiez  comme  un  roi ,  vous ,  monsieur. 

—  Tu  me  flattes,  Fournisseaux. 

—  Comme  vous  parliez  aux  uns,  aux  autres,  sans  vous  troubler, 
sans  vous  tromper  de  fiole.  Assis  sur  un  baUot  de  marchandises,  pas 
plus  fier  que  ça ,  vous  répondiez  :  J'achète  !  je  prends  pour  vingt  mille 
francs;  j'achète  à  livrer;  je  garde;  et  tous  les  courtiers  vous  saluaient 
jusqu'à  la  porte.  A  vos  ordres,  disaient-ils,  monsieur  Richomme. 

—  Tu  as  bonne  mémoire,  Fournisseaux. 

—  Comme  vous  manipuliez  les  affaires. 

—  Oui,  j'avais  quelque  habitude. 

—  Vous  les  regrettez  un  peu ,  n'est-ce  pas? 

—  Fournisseaux! 

—  Ça  vous  remue  quand  vous  pensez  à  notre  Balai  d'or. 

—  Fournisseaux! 

—  Non ,  ni  vos  arbres,  ni  vos  laitues  ne  vous  ont  fait  oublier  notre 
rue  Saint-Merri ,  toujours  pleine  de  belles  charrettes  de  marchan- 
dises; là  des  tas  de  sucre,  là  des  monceaux  de  café,  là  du  poivre,  là 
des  drogues. 

—  Fournisseaux!  Fournisseaux!  Eh  bien!  oui,  Fournisseaux, 
malgré  le  bonheur  que  je  goûte  dans  ma  propriété,  où  je  mène  une 
vie  long-temps  enviée,  je  me  prends  à  regretter  comme  un  enfant  les 
belles  journées  que  nous  avons  passées  ensemble  dans  le  magasin.  Je 
songe  aux  ballots  que  nous  ouvrions,  aux  caisses  déclouées,  à  nos 
ventes,  à  nos  rentrées.  Nous  fourrions  les  mains  dans  tout  en  un 
seul  jour;  dans  les  suifs,  dans  les  huiles,  dans  les  essences.  En  fai- 
sions-nous de  l'ouvrage,  depuis  cinq  heures  du  matin  jusqu'à  minuit  1 
Sans  compter  que  j'allais  à  la  Bourse,  quelquefois  au  tribunal,  que 
je  faisais  la  moitié  de  la  correspondance.  Assez  !  N'éveillons  pas  d'in- 
justes regrets,  Fournisseaux;  puisque  j'ai  obtenu  enfin  ce  que  je 
souhaitais ,  il  est  mal  de  se  plaindre.  Dis-moi  pourquoi  tu  m'as  fait 
venir  ici. 

—  Voici  pourquoi  :  la  vieille  maison  du  Balai  (TOr  est  perdue. 

—  Perdue!  s'écria  M.  Richomme  à  cette  nouvelle  si  peu  adroite- 
ment ménagée  par  Fournisseaux  ;  perdue  !  Sais-tu  bien  ce  que  tu  dis 

TOME  VI.     JUIN.  2 


18  revuï;  de  paris. 

là?  perdue!  Mais  perdue  signifie  sans  crédit,  sans  confiance ,  sans.... 
je  n'ose  pas  dire  le  mot.  Qui  te  fait  croire  cela,  Fournisseaux? 

—  Votre  gendre  veut  me  renvoyer.  Est-ce  qu'on  renvoie  un  homme 
comme  moi  ?  on  le  tue  plutôt  ;  on  retire,  sans  qu'il  le  sache ,  l'échelle 
par  où  il  doit  descendre;  on  lui  laisse  rouler  une  barrique  sur  les 
jambes;  mais  le  renvoyer!  ce  n'est  pas  avoir  de  cœur!  Et  où  irais-je, 
moi,  dans  Paris?  Je  n'y  connais  personne;  je  n'y  ai  pas  d'amis;  quand 
j'ai  dépassé  la  rue  des  Lombards,  la  tête  me  tourne  comme  si  j'étais 
sur  mer.  Vous  voyez,  monsieur  Richomme,  que  puisqu'on  me  ren- 
voie, c'est  que  la  maison  est  perdue. 

Au  lieu  de  douter  de  la  conséquence  si  grave  que  Fournisseaux 
tirait  de  son  renvoi  de  la  maison ,  Richomme  se  prit  à  penser  pro- 
fondément, la  tête  appuyée  sur  ses  mains  qui  s'épanouissaient  sur 
ses  joues. 

Son  recueillement  fut  long;  on  eût  dit  que  le  chagrin,  comme  une 
trombe,  grossissait  et  montait  dans  sa  tète ,  qui  semblait  s'alourdh:  à 
vue  d'œil  entre  ses  dix  doigts  écarquillés  sous  ses  cheveux  gris. 

Effrayé  de  ce  silence  et  de  cette  immobilité  où  il  n'avnit  jamais 
vu  son  maître,  Fournisseaux  regretta  d'avoir  parlé,  d'avoir  mis  un 
chagrin  si  amer  à  ce  cœur  d'honnête  homme.  Il  aurait  bien  mieux 
fait  d'accepter  son  congé  sans  compromettre  la  tranquillité  de  l'an- 
cien droguiste,  heureux  au  fond  de  sa  propriété,  heureux  surtout  de 
l'ignorance  où  il  vivait  de  l'état  des  affaires  de  son  gendre. 

Enfin  le  droguiste  releva  le  front  où  était  empreinte  en  lignes 
rouges  la  longue  application  des  doigts,  fronça  les  lèvres  et  renfla  les 
narines,  comme  lorsqu'il  apprenait  qu'un  de  ses  amis  avait  fait  ban- 
queroute; et  en  tendant  la  main  à  Fournisseaux  de  plus  en  plus  dé- 
solé d'avoir  apporté  tant  de  soucis,  il  dit  : 

—  Fournisseaux,  je  te  jure  sur  l'honneur  que  tu  ne  sortiras  de  la 
maison  du  Balai  d'Or  que  volontairement.  Maintenant,  dis-moi  le 
reste  ;  tu  peux  parler. 

Après  avoir  essuyé  une  larme  avec  le  coin  de  la  serviette  d'une 
manière  à  la  fois  grotesque  et  touchante ,  Fournisseaux  reprit  ainsi  : 

—  A  dater  du  jour  où  vous  avez  quitté  la  maison,  votre  gendre  a 
commencé  à  tout  changer,  à  tout  gAter,  mieux  vaut  dire.  Vous  ne 
reconnaîtriez  plus  votre  maison ,  tant  ils  l'ont  défigurée  en  prétendant 
la  faire  belle,  comme  si  elle  ne  l'était  pas  auparavant,  parce  qu'elle 
n'était  pas  pimpante  et  dorée.  L'escalier,  notre  bon  escalier,  si  noir, 
mais  si  solide,  a  été  refait,  les  cloisons  ont  disparu;  la  maison,  c'est 
à  ne  pas  y  croire,  a  des  balcons  à  chaque  étage,  et  les  balcons  lui 


REVUE  DE  PARIS.  J9 

vont  comme  une  cocarde  à  un  chat.  Le  résultat  de  tous  ces  change- 
mens,  dont  vous  avez  été  heureux  de  n'être  pas  témoin,  a  été  l'éloigne- 
ment  de  vos  meilleurs  amis,  de  vos  plus  vieux  voisins. 

—  Tu  m'attristes,  Fournisseaux ;  mais  continue. 

—  De  ce  moment,  nous  n'avons  plus  eu  le  dimanche  de  ces  soi- 
rées où  nous  nous  amusions  tant  au  nain-jaune  et  au  vingt-un,  où, 
quand  je  bâillais ,  vous  me  mettiez  un  grain  de  sel  dans  la  bouche. 
Mais  si  nous  n'avons  plus  de  soirées ,  nous  donnons  de  grands  dîners 
maintenant.  Vous  n'avez  pas  d'idée,  monsieur  Richomme,  de  la  quan- 
tité de  vivres  qui  entrent  dans  la  maison  ;  vous  qui  régaliez  si  bien 
votre  monde  autrefois  avec  un  dinde  rôti ,  farci  de  marrons ,  un  plat 
de  crème  au  chocolat  et  des  mendians  sans  excès.  C'est  une  morta- 
lité. J'apporte  du  Palais-Royal  des  bêtes  dont  le  bon  Dieu  seul  sait  le 
nom;  des  espèces  d'ours  qui  me  font  peur. 

—  Ce  sont  des  chevreuils ,  Fournisseaux. 

—  A  ce  que  j'imagine. 

—  On  mange  du  chevreuil  chez  moi!  murmura  M.  Richomme. 
Fournisseaux  reprit  : 

—  Et  des  poissons  si  gros  et  si  longs  qu'on  les  sert  sur  des  planches 
et  que  nous  les  portons  à  quatre,  comme  un  lustre. 

—  Des  truites  saumonnées,  indiqua  Richomme  dans  son  triste 
commentaire. 

—  Et  enfin ,  continua  Fournisseaux,  ça  n'a  pas  de  fin;  ils  ne  ces- 
sent pas  de  banqueter.  Viennent  les  liqueurs  après  le  café;  les  glaces 
après  les  hqueurs;  le  thé  par-dessus. 

—  Ruine!  ruine,  disait  tout  bas  Richomme. 

—  Ensuite  le  punch  ! 

—  Ruine!  ruine,  ajoutait  encore  le  vieux  droguiste. 

— Et  encore  si  tous  ces  mangeurs  nous  faisaient  rire  pour  notre  ar- 
gent; mais  ils  n'ont  pas  l'air  de  se  connaître.  Dès  qu'il  n'y  a  plus  rien 
au  fond  des  bouteilles ,  ils  prennent  leurs  chapeaux,  et  s'en  vont  sans 
même  dire  bonsoir  la  compagnie. 

—  Je  devine  quelles  sont  les  personnes  invitées  par  mon  gendre, 
pensa  Richomme.  As-tu  quelquefois  remarqué,  Fournisseaux,  le  sujet 
de  leur  conversation? 

—  Pas  trop.  Mais  il  est  rare  qu'il  ne  soit  pas  un  peu  question  entre 
eux  des  grands  personnages  de  l'état.  Il  y  a  un  petit  monsieur  qui  a 
des  lunettes  d'or,  bossu  autant  dire,  qui  dit  toujours  à  votre  gendre  : 
Vous  serez  ceci ,  vous  serez  cela  ;  mettez-vous  en  avant ,  monsieur 
Fleuriot;  je  vous  réponds  de  l'affaire;  votre  affaire  est  au  sac. 

2. 


20  REVUE  DE  PARIS. 

—  Mon  gendre  traite  les  électeurs  de  l'arrondissement,  afin  de  s'as- 
surer leurs  voix.  Ambition  !  ambition  !  voilà  le  fruit  de  plus  de  trente 
ans  de  veilles  et  de  soucis.  Je  n'ose  pas  te  demander  ce  que  devient 
le  commerce  de  la  maison  au  milieu  de  ces  festins. 

—  Nous  n'avons  plus  de  commerce ,  à  proprement  parler.  M.  Fleu- 
riot  ne  va  jamais  à  la  Bourse,  et  il  n'a  pas  le  temps  de  recevoir  les 
courtiers.  Sans  le  détail ,  nous  n'aurions  aucun  prétexte  d'ouvrir  cha- 
que jour  les  portes  du  magasin. 

— Et  ma  fille?  demanda  Richomme  qui  ne  laissait  pas  voir  la  moitié 
de  la  douleur  dont  il  était  affecté. 

— Celle-là  ne  dément  pas  votre  sang,  monsieur  Richomme.  Docile 
à  son  mari,  elle  se  pare  comme  une  déesse;  quand  il  l'exige,  elle 
monte  en  voiture  pour  aller  au  spectacle  ;  dès  qu'il  le  désire ,  elle 
reçoit  sans  bouder  des  personnes  qu'elle  n'aurait  guère  voulu  con- 
naître ;  mais  au  fond ,  voyez-vous ,  monsieur  Richomme ,  votre  fille 
a  plus  d'un  ennui.  Il  est  évident  que  son  mari  lui  a  ordonné  de  ne 
plus  voir  ses  amies ,  parce  qu'elles  n'étaient  pas  assez  huppées  pour 
venir  dans  nos  beaux  salons ,  pour  marcher  sur  nos  tapis  et  s'asseoir 
à  notre  table. 

—  Pauvre  Lucette  !  dit  M.  Richomme.  C'est  pourtant  un  droguiste 
que  je  croyais  te  donner  pour  mari.  Chère  enfant,  elle  n'a  rien  écrit 
de  ses  chagrins  ni  à  sa  mère  ni  à  moi.  Encore  si  nous  étions  là  pour 
l'encourager,  pour  lui  rendre  plus  faciles  ces  changemens  d'habitude, 
et  enfin  pour  apprendre  à  ce  M.  Fleuriot,  dit  M.  Richomme  en  éle- 
vant la  voix ,  qu'on  ne  rend  pas  une  femme  victime  des  ennuis  de 
l'orgueil  d'un  mari.  Sa  femme  n'est  que  la  fille  d'un  droguiste  de  la 
rue  Saint-Merri.  Quand  sa  mère  et  moi  l'avons  élevée  dans  notre 
simplicité ,  ce  n'était  pas  pour  qu'un  Fleuriot  lui  mît  tant  de  tapis 
sous  les  pieds  et  tant  de  panaches  sur  la  tête  ;  c'était  pour  qu'il  la 
rendît  heureuse,  et  rien  de  plus. 

—  Et  rien  de  plus!  répéta  Fournisseaux ,  superbe  de  l'énergie  qui 
revenait  au  cœur  de  son  maître. 

—  Ma  fille  doit  suivre  ses  goûts,  puisqu'ils  sont  irréprochables,  et, 
certes,  fort  peu  coûteux,  quand  son  mari  suit  les  siens.  Ma  Lucette 
s'ennuie;  ma  Lucette  est  donc  malheureuse.  Je  ne  veux  pas  cela! 

—  Nous  ne  voulons  pas  cela ,  redit  Fournisseaux. 

—  Je  te  remercie,  Fournisseaux,  d'avoir  eu  le  courage  de  rae 
mettre  au  courant  des  fâcheux  changemens  survenus  dans  ma  maison 
depuis  mon  successeur.  Oui,  je  t'en  remercie.  Ta  peine  ne  sera  pas 


REVUE  DE  PARIS.  21 

perdue,  crois-moi;  mais  dis-moi  maintenant  pourquoi  Fleuriot  a 
voulu  te  renvoyer. 

—  La  semaine  dernière  c'était  Pâques;  j'avais  mis  votre  pantalon 
bleu,  si  fin  et  si  lustré,  qui  me  va  comme  à  un  prince  du  sang;  si 
bien  que  je  me  prenais  pour  vous  ;  vous  vous  seriez  trompé  vous- 
même.  J'avais  aussi  le  dernier  gilet  que  vous  me  jetâtes  un  jour  au 
visage  avec  tant  de  bonté ,  en  me  disant  :  Trouve  ta  vie  là-dedans , 
Fournisseaux  !  Et ,  outre  ces  deux  ornemens,  j'avais  ma  cravate  rouge 
sang  de  bœuf  et  mon  habit  de  fête;  enfin  j'étais  beau,  j'étais  com- 
plet. Après  vêpres,  je  rentre  à  la  maison  et,  sans  me  déshabiller, 
j'aide  les  domestiques  à  mettre  le  couvert  dans  le  grand  salon.  Quand 
tout  est  prêt ,  on  va  avertir  votre  gendre  et  sa  femme  que  le  dîner 
est  servi.  Pourquoi  ce  couvert  de  plus,  ce  troisième  couvert?  de- 
mande M.  Fleuriot  ;  nous  n'avons  invité ,  nous  n'attendons  personne 
aujourd'hui. 

L'invité ,  c'est  moi ,  je  réponds  en  tremblant. 

—  C'est  toi!  me  dit  votre  gendre  d'un  air  moqueur;  et  depuis 
quand  es-tu  invité? 

—  Depuis  plus  de  vingt-cinq  ans,  je  lui  réponds. 

Votre  fille  pâlissait  en  me  regardant;  donc  je  devais  être  pâle 
aussi. 

—  Ah!  depuis  vingt-cinq  ans!  et  par  qui,  monsieur  Fournisseaux? 

—  Par  M.  Richomme;  pour  honorer  mes  services,  à  Noël ,  à  Pâques, 
au  jour  de  l'an,  il  m'accordait  la  faveur  de  m'asseoir  à  sa  table,  et 
cela  voulait  dire  :  Fournisseaux ,  tu  as  bien  travaillé ,  je  suis  content 
de  toi  ;  tu  es  un  brave  garçon  ! 

—  Cette  habitude  ne  me  convient  pas,  à  moi,  dit  votre  gendre; 
je  ne  suis  pas  d'humeur  à  la  continuer.  Veuillez  ôter  ce  couvert  et 
nous  servir  au  plus  vite,  car  le  potage  doit  être  froid  depuis  que  je 
discute  avec  M.  Fournisseaux. 

—  Et  ce  couvert  restera  et  je  m'asseoirai  à  cette  table ,  auprès  de 
la  fille  de  mon  maître!  je  m'écriai;  c'est  mon  droit;  oui,  c'est  mon 
droit!  Je  suis  un  pauvre  orpheUn,  moi  !  mon  père,  c'est  le  Balai  d'or; 
mon  pays,  c'est  cette  maison.  Je  n'ai  pas  de  bonheur  hors  d'ici. 
Toute  l'année  je  travaille  comme  un  cheval  de  meule;  mais  je  re- 
prends courage  en  me  disant  :  Il  y  a  un  jour  de  l'année  où  tu  t'as- 
sieds à  la  table  du  maître,  qui  te  sert  à  boire  1  Je  resterai  à  cette  place, 
oui,  j'y  resterai! 

Votre  fille  me  priait  cependant  de  ne  pas  irriter  son  mari  qui  n'était 
déjà  que  trop  monté  comme  vous  allez  voir.  Avec  le  grand  couteau 


22  REVUE  DE  PARIS. 

à  découper,  il  poussa  mon  couvert ,  et  tout  se  brisa  à  terre,  en  tom- 
bant ,  les  assiettes  et  le  verre. 

—  Vous  m'avez  déshonoré!  dis-je  alors  à  votre  gendre»  je  ne  veux 
plus  demeurer  chez  vous. 

—  C'est  ce  que  je  voulais  vous  faire  dire,  me  répondit-il;  sortez! 

—  Tu  as  eu  tort,  dit  Richomme  à  Fournisseaux ,  ne  voulant  pas 
d'abord  justifier  la  conduite  révolutionnaire  de  son  ancien  commis; 
mais  je  n'approuve  pas  non  plus  mon  gendre  d'avoir  été  si  fier  avec 
toi.  Pour  ma  fille  qui,  j'en  suis  sûr,  a  été  affligée  de  cette  scène,  tu 
aurais  dû  te  contenir,  Fournisseaux  ;  ce  n'est  pas  elle  qui  aurait  voulu 
te  faire  cet  affront. 

—  Vous  la  connaissez  bien ,  monsieur  Richomme;  et  je  ne  vous  ai 
pas  tout  dit.  Savez-vous  ce  que  j'ai  trouvé  le  soir,  en  rentrant  dans 
ma  chambre ,  le  cœur  encore  tout  gros  de  ma  honte? 

Fournisseaux  enfonça  la  main  dans  son  gousset. 

—  J'ai  vu  reluire  ceci  sur  ma  table  :  une  montre  en  or,  qui  sonne 
les  heures  comme  un  ange ,  avec  ce  compliment  gravé  sur  la  boîte. 

M.  Richomme  lut  à  haute  voix  et  avec  une  vénération  tendre  : 
Offerte  par  Vancietme  maison  du  Balai  d'or  à  M.  Fournisseaux  :  té- 
moigrhaye  de  reconnaissayice. 

—  Je  t'aime ,  ma  fille  !  je  t'aime  !  s'écria  Richomme  en  rendant  à 
Fournisseaux  sa  montre  d'honneur.  Voilà  le  sang!  le  bon,  le  vrai 
sang  des  Richomme.  Avoue,  vieux  Fournisseaux,  que  la  réparation 
a  été  complète.  Le  cadeau  de  ma  fille  veut  dire  qu'elle  me  remplace 
auprès  de  toi ,  comme  amitié ,  comme  générosité  et  comme  justice. 
Tu  n'as  plus  rien  à  dire,  tu  n'as  plus  le  droit  de  te  plaindre,  et  je  te 
répète  maintenant,  avec  plus  de  force  encore  que  tout  à  l'heure,  que 
tu  ne  sortiras  que  de  ton  propre  gré  de  la  maison  du  Balai  d'or  y 
malgré  monsieur  mon  gendre  et  ses  grands  airs.  Écoute-moi  encore. 
Je  ne  puis  prendre  tout  seul  l'engagement  d'aller  à  Paris;  il  faut  que 
je  consulte  M""'  Richomme.  IS'en  déplaise  au  jeune  commerce ,  le 
vieux  ne  s'en  trouvait  pas  mal  de  cette  déférence  envers  nos  femmes. 
J'espère  cependant  la  décider  à  me  laisser  partir.  Alors  compte  sur 
l'effet  de  ma  présence.  j\Ion  gendre ,  qui  n'est  pas  un  méchant  garçon 
au  fond,  m'entendra.  J'ai  aussi  mes  projets.  Mais  ne  gâtons  rien  par 
trop  de  précipitation.  Il  est  déjà  tard,  j'ai  du  chemin  à  faire  pour 
me  rendre  aux  Petits-Déserts  ;  quittons-nous. 

Dans  mes  bras,  Fournisseaux! 


REVUE  DE  PAUIg.  23 

XL 

Dans  sa  conférence  avec  son  maître ,  Fournisseaux  n'avait  pas  exa- 
géré les  fâcheuses  altérations  que  l'ancienne  maison  du  Balai  d'or  avait 
éprouvées  depuis  quelques  mois.  Il  avait  même  laissé  dans  l'ombre 
les  faits  qui  auraient  trop  blessé  au  vif  la  sensibilité  paternelle  de 
M.  Richomme,  l'ayant  déjà  vu  si  affligé  de  la  conduite  de  Fleuriot, 
son  successeur  commercial.  Il  ne  lui  avait  pas  dit  combien  son 
gendre,  par  son  ambition  despotique,  ses  nouvelles  amitiés  prises 
dans  une  sphère  élevée,  par  ses  préoccupations  politiques  si  mor- 
telles à  son  activité  industrielle,  rendait  sa  femme  plus  triste  de  jour 
en  jour.  S'il  lui  avait  loué  une  loge  à  l'Opéra,  c'était  moins  pour 
qu'elle  y  goûtât  le  plaisir  d'entendre  de  la  bonne  musique  que  pour 
avoir  l'occasion  de  réunir  des  hommes  dont  il  caressait  le  suffrage 
dans  la  prévision  d'une  prochaine  crise  électorale.  Elle  expiait  un 
avantage  dont  elle  ne  s'était  jamais  montrée  fort  jalouse  par  d'éter- 
nelles discussions  sur  la  conversion  de  la  rente  et  l'abaissement  du 
cens.  Chez  elle  point  d'indépendance.  De  recommandations  en  re- 
commandations graduellement  moins  détournées,  Fleuriot  avait  enfin 
ouvertement  exigé  qu'elle  rompît  avec  ses  intimités  de  pensionnat  et 
surtout  de  quartier,  oubliant  qu'il  ne  faut  jamais  ôter  à  une  femme 
ses  habitudes  sans  se  charger  de  remplir  aussitôt  par  une  amabilité 
presque  impossible  le  vide  profond  qu'on  a  creusé  autour  de  sa  vie. 
Sa  femme  avait  obéi,  mais  elle  périssait  d'ennui.  Elle  ne  devait  ja- 
mais descendre  au  magasin,  jamais  se  mettre  au  balcon,  jamais 
sortir  à  pied;  et  comme  elle  avait,  malgré  une  éducation  assez  dis- 
tinguée ,  conservé  des  familiarités  de  langage  innées  au  commerce , 
son  mari  l'avait  engagée  à  participer  le  moins  possible  aux  conver- 
sations qui  avaient  lieu  à  ses  grands  dîners  du  jeudi.  Qu'on  juge  du 
bonheur  d'une  jeune  femme  ainsi  emprisonnée  dans  les  convenances. 
Malgré  son  désir  de  se  plaindre  à  sa  mère ,  elle  avait  toujours  eu  le 
bon  sens  de  comprimer  ses  chagrins  et  de  pleurer  en  secret.  Elle  ne 
trouvait  que  dans  Fournisseaux  un  écho  à  sa  douleur.  C'est  Four- 
nisseaux qui  lui  donnait  en  secret  des  nouvelles  de  ses  amies  :  chaque 
soir,  quand  Fleuriot  était  à  ses  réunions  politiques,  le  fidèle  commis 
racontait  à  la  fille  de  M.  Richomme  les  nouvelles  du  quartier.  Celle-ci 
allait  se  marier  avec  un  marchand  de  quincaillerie;  celle-là  lui  bro- 
dait des  pantoufles  qu'elle  lui  enverrait  pour  sa  fête.  Et  elle  était 
heureuse  d'entendre  Fournisseaux,  jusqu'au  moment  où  son  mari,  de 


24.  REVUE  DE  PARIS. 

retour  et  plein  de  pensées  soucieuses ,  s'asseyait  près  d'elle ,  et  lui 
disait  avec  cette  ennuyeuse  joie  qui  ne  cause  du  plaisir  qu'à  celui  qui 
la  ressent  :  J'ai  gagné  une  voix  de  plus  pour  ma  prochaine  candi- 
dature. 

C'est  encore  Fournisseaux  et  elle  qui  réparaient  les  désordres 
apportés  par  un  grand  dîner  au  vieux  régime  d'économie  et  aux 
usages  méthodiques  de  la  maison.  Le  lendemain  d'un  banquet,  ils 
profitaient  de  l'absence  ou  du  sommeil  de  Fleuriot  pour  se  hâter  de 
ranger  les  porcelaines,  de  renfermer  l'argenterie  et  de  remplir  les 
flacons  de  liqueur  à  demi  vidés,  afin  qu'aucun  objet  ne  fût  égaré, 
qu'aucun  liquide  ne  s'éventât,  principes  d'or,  professés  avec  religion 
par  M.  Richomme,  mis  en  pratique  constante  par  sa  femme.  C'est 
ainsi  que  se  font  les  bonnes  maisons  de  la  rue  de  la  Verrerie  et  de  la 
rue  des  Cinq-Diamans.  Il  y  a  dans  ces  angles  ténébreux  de  rues ,  au 
fond  de  ces  maisons  enfumées,  des  trésors  de  femme  qui  décuple- 
raient en  trois  ans  la  fortune  d'un  état  si  elles  étaient  à  la  tête  des 
finances.  Ce  sont  des  miracles  de  chiffres  et  de  spéculations  ;  ces  pe- 
tites mains  qui  passent  sous  ces  bouts  de  manche  en  toile  grise  ou  en 
serge  verte  ont  une  activité  réfléchie  digne  des  plus  hauts  emplois  ; 
mais  le  monde  ne  connaît  pas  ces  femmes  qui  rapportent  plus  à  leurs 
maris  que  six  vaisseaux  sur  les  mers,  et  qui  n'exigent  rien  d'eux,  si 
ce  n'est  de  les  conduire  trois  fois  par  an  à  l'Opéra-Comique  et  à  la 
Gaieté,  et  qui  ne  souhaitent  un  peu  vivement  encore ,  quand  le  prin- 
temps se  fait  sentir  dans  le  quartier  des  Arcis ,  que  d'aller  quelque- 
fois, le  dimanche,  dîner  au  restaurant,  et  l'été  à  Montmorency. 
Tiennent  trente  ans ,  elles  ne  sont  plus  qu'à  leurs  enfans  qu'elles 
échelonnent  si  bien  que,  lorsqu'elles  en  retirent  un  de  nourrice,  l'autre 
vient  au  monde  ;  et  ainsi  de  môme  jusqu'au  septième  ou  huitième 
rejeton. 

La  fille  de  M.  Richomme  était  née  et  élevée  pour  augmenter  le 
nombre  de  ces  femmes;  malheureusement  Fleuriot  faussa  la  vocation. 

XIL 

Dans  sa  sagesse,  M""  Richomme  décida  que  son  mari  ne  devait  pas 
se  mêler  des  affaires,  bonnes  ou  mauvaises,  de  son  gendre,  pour 
deux  raisons  :  la  première,  parce  qu'à  la  rigueur,  son  gendre  n'était 
pas  son  associé;  la  seconde,  parce  que  l'on  ne  quittait  pas  à  chaque 
instant  son  repos  sur  le  moindre  bruit  venu  de  Paris.  Leurs  biens  ne 
pouvaient  pas  courir  do  chances  mauvaises ,  ajouta-t-cUe ,  puisqu'ils 


REVUE  DE  PARIS.  25 

avaient  eu  la  prudence  de  les  réaliser  en  revenus  sur  les  caisses  de 
l'état;  et  si  leur  fille  s'ennuyait  de  la  contrainte  où,  selon  Fournis- 
seaux  ,  elle  était  tenue ,  elle  viendrait  passer  l'automne  auprès  d'eux 
aux  Petits-Déserts. 

Soumis,  comme  il  a  déjà  été  dit,  à  l'autorité  de  sa  femme,  tou- 
jours consultée  dans  les  grandes  occasions,  Richomme  renonça, 
d'après  elle ,  à  son  projet  d'aller  à  Paris  porter  des  conseils  sévères  à 
son  gendre.  Il  se  borna  à  lui  dire,  dans  une  lettre  pleine  de  bonnes 
raisons  tirées  de  sa  solide  intelligence  et  de  son  cœur,  qu'il  était  peu 
généreux,  peu  reconnaissant  de  méconnaître  les  longs  services  de 
son  ancien  commis.  Non-seulement  il  ne  voulait  pas  qu'il  fût  ren- 
voyé, mais  il  exigeait,  au  nom  de  la  générosité  la  plus  simple,  la 
plus  naturelle,  que  Fournisseaux  fût  traité  avec  affection  dans  une 
maison  dont  il  avait  augmenté  la  prospérité  et  le  crédit 

Ayant  ainsi  calmé  les  inquiétudes  de  sa  pensée,  Richomme  se 
proposa ,  pour  la  centième  fois ,  de  se  vouer  tout  entier  aux  travaux 
agricoles  de  sa  propriété  des  Petits-Déserts  sur  laquelle  allait  luire  le 
soleil  d'un  premier  printemps.  Le  printemps!  saison  magique  pour 
un  propriétaire!  époque  fortunée  où  il  lui  était  enfin  permis  de  faire 
usage  des  nombreux  instrumens  aratoires  dont  il  s'était  muni  en 
rompant  avec  la  vie  commerciale  pour  entrer  dans  la  vie  des  champs  : 
couteaux  pour  tailler  les  arbres,  scies  de  toutes  formes,  râteaux, 
serpettes,  arrosoirs. 

Enfin  l'astre  du  printemps  dora  un  matin  la  cime  des  arbres ,  et 
Richomme  sortit  aussitôt  en  guêtres  et  en  blouse  pour  ouvrir  ses 
travaux  rustiques.  C'était  vers  la  mi-avril.  Les  premiers  coups  de 
bêche  lui  réjouirent  tout  le  corps;  il  était  heureux  de  penser  que  de 
cette  terre  remuée  par  lui  sortiraient  du  froment ,  des  fruits ,  des 
fleurs  en  abondance.  Au  bout  d'une  heure ,  les  bras  furent  moins 
actifs;  une  heure  après,  malgré  l'espoir  des  fruits  et  du  froment,  ils 
allaient  moins  ;  une  heure  après  ils  n'allaient  plus.  Le  déjeuner  ré- 
tablira mes  forces,  se  dit  Richomme,  plus  moulu  que  le  terrain  qu'il 
avait  retourné  :  allons  déjeuner.  Richomme  ignorait  qu'à  son  âge 
tout  changement  d'existence  ébranle,  et  que  l'agriculture  est  un 
métier  aussi  dur,  aussi  difficile  que  la  guerre  et  la  navigation.  En 
poésie,  la  culture  des  champs  est  une  chose  riante  et  facile,  un  passe- 
temps  des  plus  doux;  mais,  en  réalité,  c'est  un  exercice  qui  de- 
mande, sinon  la  jeunesse ,  du  moins  une  habitude  prise  avec  la  jeu- 
nesse. Après  son  déjeuner,  il  fut  impossible  à  Richomme  de  se  lever 
de  son  fauteuil;  ses  pieds  pesaient  cent  Uvres,  et  ses  mains  étaient 


^  REVDE  DE  PARIS. 

bouffies  d'ampoules  d'avoir  trop  long-temps  tenu  le  manche  de  la 
bêche.  Sa  femme  fut  obligée  de  lui  frotter  les  reins  avec  de  la  graisse 
d'ours.  Il  passa  une  bien  mauvaise  nuit. 

Une  autre  erreur  de  M.  Richomme  fut  de  croire  que  le  printemps 
et  l'été  représentaient  deux  époques  absolues  :  k  première  résenée 
à  la  culture,  la  seconde  aux  profits  qu'elle  donne.  En  avril,  par 
exemple,  on  semait  tout  et  partout,  les  fleurs ,  les  légumes,  les  choux 
et  les  melons;  en  juillet  et  en  août,  on  récoltait.  C'est  à  peu  près  là 
l'idée  des  poètes,  des  enfans  et  des  propriétaires  parisiens  qui  rêvent 
au  bonheur  de  se  retirer ,  sur  leurs  vieux  jours ,  dans  quelque  cam- 
pagne. 

Or,  M,  Richomme  ayant  semé  en  avril  les  fèves  et  les  pois  hâtifs 
qu'il  faut  semer  en  janvier,  il  n'eut  ni  pois  ni  fèves;  il  eut  des  herbes 
magnifiques;  ayant  aussi  taillé  ses  pommiers  et  ses  poiriers  en  avril, 
lorsqu'ils  étaient  en  fleurs ,  il  en  perdit  un  grand  nombre  ;  enfin  là  où 
il  avait  semé  à  propos ,  il  l'avait  fait  avec  tant  de  surabondance,  qu'il 
y  eut  étouffement  dans  la  germination  et  par  conséquent  stériHté, 
sans  parler  des  places  où  il  poussa  des  fleurs  au  lieu  de  légumes  et 
où  il  vint  des  tomates  pour  des  navets  attendus. 

Ces  contretemps  révélèrent  à  Richomme  une  vérité  assez  mécon- 
nue ;  c'est  que  l'agriculture  est  un  art  des  plus  difficiles  et  des  pl«s 
compliqués.  De  tout  temps  il  s'était  imaginé  avec  la  foule  qu'un  mor- 
ceau de  terrain  étant  donné,  on  n'a,  pour  remplir  au  bout  de  quel- 
ques mois  ses  caves  et  ses  greniers ,  qu'à  acheter  un  sac  de  grains  et 
à  le  vider  sur  ce  terrain.  Son  mécontentement  fut  vif  :  sa  propriété 
ne  lui  rapporterait  rien  que  des  feuiUes,  à  cause  de  l'inopportunité 
de  ses  semailles  et  de  ses  plantations;  et  l'année  suivante  il  serait 
obligé  de  prendre  des  vignerons,  des  jardiniers  à  son  service,  et  de 
ne  presque  plus  participer  aux  travaux  sur  lesquels  il  avait  tant  compté 
pour  charmer  les  si  pesantes  années  de  la  vieillesse.  Ainsi  Ri- 
chomme n'avait  pas  rencontré  une  seule  joie  qui  ne  fût  factice  de- 
puis son  installation  à  la  campagne.  Il  avait  voulu  l'aimer,  y  trouver 
une  compensation  aux  commotions  si  vivifiantes  du  commerce,  et  il 
avait  été  constamment  trompé.  Quelle  déception  que  le  jeune  curé 
tolérant,  que  les  voisins  de  campagne  si  agréables  à  lire  dans  les  ro- 
mans d'Auguste  Lafontaine,  que  les  plaisirs  purs  et  sans  étude  de  la 
culture!  Quand  même  Richomme  aurait  menti  à  sa  conscience  en  se 
disant  heureux  de  sa  nouvelle  existence ,  il  n'aurait  pas  caché  le  dé- 
périssement de  sa  santé  si  florissante  autrefois  dans  la  rue  Saint- 
Merri  où  l'air  natal  du  commerce  souffle  toujours.  Il  avait  des  heures 


REVUE  DE  PARIS.  2t 

de  mélancolie  qu'il  cachait  à  sa  femme,  de  peur  de  l'attrister  et  de  lui 
faire  partager  son  dégoût.  Que  devient  ma  fille?  se  disait-il  en  prome- 
nant d'une  main  ennuyée  le  râteau  sur  ses  allées;  que  fait  mon  gendre? 
de  mauvaises  affaires,  sans  doute;  et  je  lui  avais  laissé  un  si  beau 
nom  à  continuer!  Que  fait  aussi,  que  devient  Fournisseaux,  mon 
fidèle  Fournisseaux?  Assis  sous  un  ciel  tout  radieux  des  chaudes 
clartés  de  juin,  le  regard  vague,  triste,  balancé  sur  la  campagne, 
Toreille  charmée  par  le  doux  murmure  de  l'eau  courant  près  de  lui, 
Richomme  répétait  :  Quelle  belle  chose  que  le  commerce  ! 

Une  fois  dans  le  chemin  du  découragement,  il  s'affaissa,  il  fut 
atteint  de  langueur;  son  appétit  fut  inégal,  son  sommeil  perdu,  et 
ses  idées  s'assombrirent  en  proportion  de  ses  ennuis.  Sa  iille  ne  l'ai- 
mait pas;  son  gendre  le  reniait  par  sa  conduite;  ses  anciens  amis 
l'avaient  déjà  oublié.  ^I"""  Richomme  exigea  enfin  qu'il  consultât  un 
médecin ,  tant  elle  fut  effrayée  de  l'altération  progressive  de  sa  santé. 
Un  médecin  !  je  suis  donc  un  homme  perdu ,  se  dit  Richomme.  Encore 
un  effort  sur  moi-même!  Allons  à  Paris  faire  mon  testament,  puis  je 
reviendrai  mourir  ici  ! 

XIII. 

Quelle  différence  entre  ce  voyage  funèbre  de  M.  Richomme  et  ce- 
lui qui  l'avait  conduit,  il  y  a  trois  mois,  aux  Petits-Déserts!  On  se 
souvient  de  son  épanouissement  lorsqu'il  aperçut  la  Marne,  de  sa  joie 
d'enfant  à  voir  des  murs  couverts  de  Uerre ,  des  arbres  qui  semblaient 
lui  dire  en  balançant  leurs  têtes  :  Venez  à  nous,  monsieur  Richomme  ! 
Nous  vous  donnerons  à  profusion  de  l'ombre  et  des  fruits.  Maintenant 
il  se  tenait  caché  dans  un  coin  de  la  voiture,  le  front  plissé ,  les  mains 
traînantes  sur  ses  genoux,  le  regard  enfoncé  dans  sa  tête  soucieuse. 
Il  rentrait  dans  Paris  à  l'heure  triste  du  soir,  quand  il  n'y  a  encore 
que  quelques  pâles  réverbères  allumés  au  milieu  d'une  corde  mouillée. 
On  le  descendit  au  bout  de  la  rue  Saint-Martin.  Puissance  de  la  boue 
natale  sur  le  Parisien!  à  la  première  goutte  d'eau  (car  il  pleut  tou- 
jours quand  on  arrive  à  Paris) ,  Richomme  se  découvrit  pour  recevoir 
la  rosée  sur  la  tête.  A  peine  fut-il  entré  dans  la  rue  Saint-Martin, 
qu'il  se  sentit  déjà  mieux.  Joie  vraie  et  sentie!  Un  fiacre  couvrit  de 
boue  son  pantalon.  Richomme  sourit  et  se  dit  :  «  Elle  et  moi  nous 
nous  connaissons;  »  et  son  visage  resplendit  d'un  bonheur  où  il  en- 
trait un  peu  de  jalousie,  en  apercevant,  derrière  les  carreaux  d'un 
confiseur  de  ses  amis,  toute  la  famille  à  table.  Le  confiseur  était  assis 
au  milieu  de  ses  enfans  et  petits-enfans.  Celui-là  n'a  rien  à  envier  à 


28  REVUE  DE  PARIS. 

personne,  se  dit-il.  La  journée  a  porté  son  gain  ;  il  a  vendu ,  il  a  com- 
mercé ,  il  est  content  :  Dieu  soit  béni  ! 

Arrivé  au  coin  de  la  rue  Saint-Merri,  Richomme  manqua  de  force 
dans  les  jambes  :  il  y  a  tant  d'électricité  dans  la  joie  !  Comment  ne 
pas  faiblir?  De  l'endroit  où  il  était  il  distinguait  tout  ce  qu'il  y  a  de 
grandes  renommées  en  drogueries  dans  Paris  ;  le  Mortier  d'Or  entre 
autres  !  D'ailleurs  ne  pénétrait-il  pas  dans  la  rue  Saint-Merri ,  cor- 
ridor sacré  des  denrées  les  plus  riches  du  monde,  dans  la  rue  Saint- 
Merri  ,  parvis  de  sa  maison  du  Balai  d'Or!  Vingt  fois  il  s'appuya 
contre  le  mur  pour  ne  pas  fléchir.  Ses  yeux  s'emplirent  de  larmes , 
ses  joues  palpitèrent  quand  il  vit  projetée  sur  le  pavé  de  la  rue  la 
clarté  des  lampes  de  son  magasin.  Il  va,  il  avance,  encore  un  effort! 
encore  un  !  Dieu  n'a  pas  accordé  tant  de  forces  à  l'homme.  Richomme 
s'évanouit  sur  le  seuil  de  son  magasin. 

Quand  il  revint  à  lui ,  il  était  dans  les  bras  de  Fournisseaux ,  qui , 
de  son  côté ,  avait  besoin  de  toute  sa  volonté  pour  ne  pas  tomber  en 
défaillance. 

Ce  que  ces  deux  hommes  se  dirent  ne  s'écrit  pas.  C'étaient  des 
paroles  confuses,  mêlées,  troubles,  quoique  accentuées  par  le  cœur; 
c'étaient  des  signes  comme  ceux  des  sauvages ,  des  mouvemens  sans 
but.  Le  bonheur  de  Richomme  éclata  à  la  fin  d'une  manière  où  il  se 
révéla  tout  entier.  Un  courtier  en  marchandises  était  entré  pour  de- 
mander à  Fournisseaux  si  la  maison  pourrait  lui  céder  le  lendemain 
quarante  quintaux  de  gomme  du  Sénégal. 

Richomme  s'écria  : 

—  Oui! 

Il  fut  solennel  et  grand  comme  quand  Luther  dit  :  «  Non  !»  à  la 
diète  de  Worms. 

—  Peut-elle  entrer  avec  avantage  dans  les  compositions  pharma- 
ceutiques? demanda  encore  le  courtier;  n'est-elle  pas  terreuse? 

—  Elle  est  excellente,  répondit  Richomme  ;  vous  allez  en  juger. 
Et  il  courut,  par  un  instinct  de  divination ,  au  fond  de  la  boutique 

où  était  la  gomme,  en  remplit  ses  deux  mains,  les  vida  dans  un 
mortier. 

Fournisseaux  sentait  son  cœur  se  fondre  de  joie  et  d'adoration 
contemplative. 

Son  maître  ôta  ensuite  son  habit,  saisit  un  pilon  de  fer,  et  broya 
la  gomme  afin  d'en  démontrer  la  supériorité  au  courtier. 

Sur-le-champ  l'affaire  fut  faite.  Ainsi  il  n'y  avait  pas  une  demi- 


RE\TE  DE  PARIS.  29 

heure  que  Richomrae  était  de  retour  dans  sa  boutique,  qu'il  avait 
déjà  conclu  un  marché. 
Quand  l'acquéreur  fut  parti,  Richomme  dit  à  Fournisseaux  : 

—  Vieux,  que  crois-tu  que  j'aie  pilé  dans  ce  mortier? 

—  Dame!  c'est  de  la  gomme. 

—  C'est  la  goutte ,  la  jaunisse  et  la  mort  que  j'ai  broyées  d'un  seul 
coup  sous  mon  pilon.  Fournisseaux!  voilà  ma  guérison  trouvée!  Voilà 
ma  santé  revenue  !  Maintenant  allons  voir  ma  fille  !  Et  retiens  tou- 
jours ceci,  Fournisseaux  :  Le  bonheur  pour  nous  autres,  gens  de  peine 
et  de  travail ,  ce  n'est  pas  le  changement ,  c'est  encore  le  travail  et 
la  peine. 

—  Je  m'en  avais  toujours  douté,  monsieur  Richomme. 

Quelle  sagesse  modeste  dans  ce  stupide  et  admirable  Fournisseaux  ! 

XIV. 

Richomme  était  rentré  sous  le  toit  domestique  à  un  des  momens 
les  plus  propres  à  exercer  cette  activité  dont  il  avait  depuis  si  long- 
temps perdu  l'usage  pour  le  malheur  de  sa  santé.  Son  gendre  devait 
le  lendemain  même  répondre  aux  questions  que  lui  adresseraient, 
dans  un  grand  local ,  les  électeurs  réunis  en  assemblée  préparatoire, 
car  une  dissolution  avait  eu  lieu  et  la  chambre  élective  allait  de  nou- 
veau se  constituer.  Quoiqu'il  y  fût  préparé,  Fleuriot  subirait  une 
pénible  épreuve.  Heureusement  le  résultat  ne  lui  semblait  pas  dou- 
teux après  les  promesses  de  tant  d'électeurs  dont  il  avait  fasciné  la 
simplicité  par  le  faste  de  ses  visites.  Sa  brochure  achèverait  d'entraîner 
les  opinions  douteuses  s'il  en  restait  encore.  De  l'aveu  de  ses  amis 
les  plus  sévères,  cet  écrit  ne  le  pousserait  pas  seulement  au  banc  de 
député  ;  on  rêvait  pour  lui  un  poste  plus  élevé  dans  l'état.  Quoique 
dans  sa  position  il  eût  pu  négliger  de  recourir  à  toute  protection 
étrangère ,  il  pria  cependant  son  beau-père  de  l'accompagner  à  l'as- 
semblée. Peut-être  n'était-il  pas  fâché  de  le  rendre  témoin  de  son 
triomphe.  Quand  tous  les  électeurs  furent  réunis,  Fleuriot  monta  à 
la  tribune  en  faisant  doucement  craquer  ses  bottes  vernies  sur  le 
parquet.  Les  électeurs  n'eurent  pas  l'air  de  lui  tenir  compte,  et  vrai- 
ment c'était  de  l'injustice ,  de  sa  chevelure  bouclée ,  de  son  gilet  de 
satin,  supérieurement  taillé,  et  de  la  fraîcheur  de  ses  gants  jaunes. 
Ils  brûlaient  de  l'entendre  parler.  Leur  impatience  fut  bientôt  satis- 
faite. Fleuriot  toucha,  pour  commencer,  à  toutes  les  questions  de 
l'ordre  social  ;  mais  son  abondance  parut  sans  chaleur;  il  semblait 


30  REVUE  DE  PARIS. 

réciter  un  thème  long-temps  étudié ,  et  où  il  avait  fait  entrer  le  plus 
de  concessions  possibles  à  tous  les  systèmes.  Vous  voyez  que  je  suis 
ministériel  en  ceci ,  disaient  «es  phrases  émoussées ,  monarchique  en 
ceci  encore,  radical  en  cela,  et  même  un  peu  carliste ,  si  l'on  y  re- 
garde de  près.  S'étant  aperçu  du  pauvre  effet  du  début  de  son  gen- 
dre, Richomme  demanda  la  parole,  et  il  n'est  personne  qui  ne  fût 
heureux  de  l'accorder  à  l'ancien  droguiste ,  salué ,  ce  que  nous  avons 
omis  de  dire ,  fêté,  complimenté  à  son  entrée  comme  s'il  eût  été  de 
retour  d'un  voyage  autour  du  monde. 

— Je  crois  que  mon  gendre,  dit  Richomme,  eût  mieux  fait  de  nous 
entretenir  de  nos  intérêts  commerciaux  en  souffrance,  que  de 
l'alliance  avec  l'Angleterre ,  de  la  probabilité  d'une  invasion  russe  et 
des  assassinats  de  don  Carlos.  Je  suis  sûr  cependant  que,  s'il  a  l'hon- 
neur de  vous  représenter,  il  s'occupera  beaucoup  de  la  question  des 
sucres  et  des  améliorations  à  apporter  à  la  loi  des  douanes. 

—  Fort  bien!  dirent  les  électeurs,  à  la  bonne  heure. 

—  Je  l'engagerai  toujours  à  rester  sur  le  terrain  du  commerce, 
qui  est  le  nôtre.  Pourquoi  nommons-nous  un  député?  Pour  vendre  et 
acheter  avec  le  plus  de  profit  et  de  facilité.  Passez-moi  le  mot,  le 
député  que  nomment  des  électeurs  commerçans  n'est  que  leur  pre- 
mier commi«. 

—  Très  vrai  !  très  vrai  !  dirent  les  électeurs. 

—  Eh!  mon  Dieu!  dit-il  en  fourrant  sa  main  dans  son  large  gilet 
ûe  cuir-laine ,  il  y  aura  toujours  à  la  chambre  assez  de  députés  qui 
parleront  de  la  Pologne  et  du  Caucase.  Mon  gendre  ne  tombera  pas, 
je  vous  le  garantis,  dans  ces  brillantes  aberrations.  Il  a  du  vieux  sang 
de  droguiste  dans  les  veines  :  je  lui  ai  donné  ma  fille  et  ma  maison. 
Ceci  vous  répond  de  sa  probité. 

—  M.  Fleuriot,  demanda  un  électeur,  accepterait-il  une  place  dn 
gouvernement? 

De  son  banc  Fleuriot  répondit  : 

—  La  question  me  semble  inopportune  en  matière  électorale,  au- 
jourd'hui que  tout  député  qui  accepte  une  fonction  est  immédiate- 
ment soumis  à  une  réélection. 

—  Mon  gendre ,  reprit  Richomme  qui ,  pas  plus  que  les  électeurs ,  ne 
fut  satisfait  de  la  réponse  de  Fleuriot,  mon  gendre  n'a  pas  besoin 
d'emploi,  puisqu'il  est  riche  et  qu'il  se  bornera  à  l'ambition  de  vous 
représenter.  Sa  modestie  l'empêche  de  vous  dire  qu'il  a  des  habitudes 
tout-à-fait  bourgeoises,  des  goûts  casaniers,  de  solides  principes 
d'économie. 


REVUE   DE   PARIS.  ^ 

—  Cependant,  intervint  un  autre  électeur,  M.  Fleuriot  ne  va 
jamais  à  pied  dans  Paris ,  et  sa  mise  n'est  pas  simple  comme  les  goûts 
que  lui  prête  son  honorable  beau-père,  M.  Richomme. 

—  Il  me  semble ,  répliqua  Fleuriot  un  peu  ému,  que  l'on  descend 
beaucoup  trop  avant  dans  ma  vie  privée.  Mes  revenus,  messieurs, 
me  permettent  d'avoir  des  chevaux  et  une  voiture  ;  je  ne  suis  pas  de 
ceux  qui  ne  conçoivent  la  probité  qu'en  compagnie  de  la  misère. 

Le  mouvement  oratoire  fut  beau  ;  mais  il  ne  rallia  pas  tous  les  suf- 
frages. 

—  Si  mon  gendre  va  souvent  en  voiture ,  reprit  Richomme ,  c'est 
que  sa  santé  exige  de  l'activité  dans  les  organes.  A  trente-deux  ans 
on  prend  de  l'embonpoint;  ceci  est  plus  facile  à  voir  qu'agréable  à 
avouer.  Au  surplus,  la  dépense  de  deux  chevaux,  puisque  nous  cau- 
sons ici  entre  braves  gens  qui  s'estiment ,  est  largement  couverte  par 
le  plus  grand  nombre  d'affaires  qu'il  est  permis  de  traiter  en  allant  en 
cabriolet. 

—  Oui  !  oui  !  murmurèrent  les  électeurs  en  gens  convaincus  par 
l'explication. 

Un  d'entre  eux ,  toutefois,  osa  encore  dire  :  —  Pourquoi  M.  Fleuriot 
ne  s'est-il  pas  contenté  d'exercer  la  droguerie  dans  le  modeste  ma- 
gasin où  vous ,  monsieur  Richomme ,  avez  fait  peu  à  peu ,  avec  len- 
teur, patience  et  difficulté,  votre  fortune  et  votre  réputation?  Il  y  a 
bien  des  dorures  maintenant  dans  le  magasin  de  l'ancien  Balai  d'Or. 

D'un  geste ,  Richomme  empêcha  son  gendre  de  répondre. 

—  C'est  moi,  messieurs,  qui  ai  exigé  ces  changemens,  répliqua- 
t-il  ;  je  ne  voulais  pas  imposer  un  mobilier  suranné  à  ma  fille  qui , 
comme  toutes  les  jeunes  femmes  d'aujourd'hui,  n'aime  pas  à  se 
montrer  dans  un  magasin  où  le  gaz  n'a  pas  remplacé  l'huile,  à  la 
clarté  de  laquelle  nous  avons  pourtant  réalisé  de  si  solides  capitaux, 
et  où  les  peintures,  les  dorures  et  les  glaces  ne  font  pas  pardonner 
l'odeur  de  la  cire  en  pain  et  la  poussière  du  cacao.  Consultez  vos 
femmes  et  vos  filles  ,  et  vous  serez  ensuite  plus  indulgens  pour  mon 
gendre. 

—  Où  vous  asseoirez-vous,  si  vous  nous  représentez  à  la  chambre? 
s'informa  un  électeur  fort  acharné  à  reproduire  sa  question. 

Comme  Fleuriot  avait ,  non  pas  la  modestie  de  relever  d'un  chef 
d'opinion ,  mais  l'orgueil  d'en  être  un ,  et  de  vouloir  qu'on  se  dirigeât 
d'après  lui,  il  fut  obscur,  prétentieux,  inintelligible  dans  ses  ré- 
ponses. Sans  son  beau-père ,  il  perdait  du  coup  la  partie. 

—  Où  s'asseoira  mon  gendre,  demandez-vous? 

—  Oui!  oui! 


32  REVUE  DE  PARIS. 

—  Il  s'asseoira  sur  un  ballot  de  marchandises. 

—  Bravo  !  bravo  !  crièrent  les  électeurs  dont  la  position  était  tour- 
née ,  et  qui  ne  s'apercevaient  pas  qu'un  mot  heureux  les  payait  du 
mot  précis  qu'ils  attendaient. 

—  La  série  des  questions  étant  épuisées ,  dit  le  président ,  la  séance 
est  levée.  Demain  on  votera  ;  à  six  heures  du  soir  le  dépouillement. 

—  Tu  seras  nommé ,  dit  tout  bas  Richomme  à  son  gendre;  sais-tu 
pourquoi  ? 

—  Parce  que  vous  avez  bien  voulu  prendre  la  parole  pour  me  jus- 
tifier; pour... 

—  Ce  n'est  pas  cela  ;  c'est  parce  que  tu  es  seul  candidat.  Net'avais- 
je  pas  dit  que  la  disparition  de  l'enseigne  te  porterait  malheur? 
Demain  tu  me  feras  l'amitié,  mon  gendre,  de  mettre  des  gants 
violets,  et  de  venir  voter  à  pied. 

—  Mais ,  monsieur  Richomme... 

—  Je  serai  aussi  à  pied  et  je  n'aurai  pas  de  gants. 

XV. 

Il  était  avéré  pour  tout  le  monde,  pour  tous  les  électeurs,  que, 
sans  l'intervention  de  M.  Richomme,  son  gendre  aurait  complète- 
ment échoué  devant  l'assemblée  préparatoire  des  électeurs,  et  sa 
nomination  ne  semblait  assurée  que  parce  qu'il  était,  comme  l'avait 
dit  aussi  M.  Richomme,  le  seul  candidat  sérieux.  La  maison  se  dis- 
posa à  de  grandes  fêtes,  à  des  dîners  de  reconnaissance,  à  des  bals 
où  seraient  invitées  les  femmes  et  les  filles  d'électeurs.  Richomme 
ne  trouvait  pas  encore  trop  à  redire  à  ces  projets  bruyans,  à  cause  du 
bonheur  de  se  sentir  renaître  et  vivre  au  milieu  du  mouvement  qui 
se  faisait  autour  de  lui.  Et  puis,  il  avait  une  pensée  cachée.  Si  son 
gendre  était  nommé  député ,  lui  alors  reprenait  le  timon  des  affaires, 
redevenait  droguiste,  comme  auparavant;  le  Balai  d'or  remontait 
sur  l'enseigne.  Fournisseaux  avait  comme  deviné  cet  espoir  derrière 
la  discrétion  de  son  maître,  qu'il  admirait  plus  que  jamais.  Ils  passè- 
rent une  belle  nuit  ensemble ,  celle  qui  réunit  le  jour  de  l'assemblée 
préparatoire  au  jour  de  l'élection  définitive.  Profitant  du  trouble  où 
flottaient  les  idées  de  Fleuriot,  ils  étendirent  sur  toutes  les  couleurs 
éclatantes  du  magasin  une  composition  qui  les  altéra,  les  vieillit  et 
leur  rendit  leur  effet  terne,  insignifiant  et  pAlc.  Sous  l'action  du  pro- 
cédé chimique,  les  dorures  s'éclipsèrent;  enfin,  il  ne  resta  bientôt 
plus  que  l'enseigne  du  Balai  d'or  à  recloucr  au  fronton  de  la  porte 
pour  que  la  restauration  fût  complète.  Deux  antiquaires  enfouis  dans 


REVUE  DE  PARIS.  33 

les  catacombes  d'IIerculanum  ne  s'entendraient  pas  avec  plus  d'ac- 
cord et  de  mystère  pour  lire  dans  les  lambeaux  à  demi  consumés 
d'un  manuscrit,  que  Richomme  et  Fournisseaux  pour  rendre  au  ma- 
gasin de  drogueries  sa  physionomie  de  vétusté. 

Ce  fut  pendant  l'œuvre  de  cette  nuit  de  bonheur  que  Fournisseaux, 
enhardi  par  l'égalité  d'une  commune  joie,  dit  à  son  maître  : 

—  Il  y  a  beaucoup  de  gens  qui  seraient  heureux  de  subir  le  sort 
de  ces  boiseries. 

—  Que  veux-tu  dire,  Fournisseaux? 

—  Qui  ne  demanderaient  pas  mieux,  je  veux  dire,  de  redevenir 
tels  qu'ils  étaient  avant  d'être  peints  et  dorés. 

—  C'est  grave  ce  que  tu  penses-là ,  Fournisseaux. 

—  Alors  vous,  m'avez  compris ,  reprit  le  commis  en  regardant 
autour  de  lui ,  comme  s'il  eût  laissé  tomber  des  paroles  blessantes 
pour  l'état. 

De  peur  que  l'allusion  ne  fût  pas  assez  transparente,  il  ajouta  : 

—  M.  Fleuriot,  votre  gendre,  ne  me  paraît  pas  excessivement 
aimer  le  commerce  de  la  droguerie.  Il  ne  serait  peut-être  pas  fâché 
de  vendre  le  fonds,  s'il  en  trouvait  un  bon  prix. 

—  Vendre  le  fonds!  s'écria  Richomme,  vendre  le  fonds!  Il  ne 
nous  faudrait  plus  que  cela  pour  nous  achever!  Il  le  vendrait  à  quel- 
que misérable  successeur,  qui  effacerait  dans  le  souvenir  du  quartier 
le  passé  de  notre  maison ,  connue  partout ,  dans  la  province  comme 
à  l'étranger.  Oh!  non!  il  ne  vendra  pas  le  fonds!...  J'ai  d'autres 
projets. 

Richomme  se  trahissait. 

—  D'autres  projets!  s'écria  Fournisseaux,  qui,  de  son  côté  aussi, 
laissait  trop  voir  qu'il  avait  compris  Richomme.  —  D'autres  projets! 
Vous  voudriez  peut-être  rentrer  dans  le  commerce  de  drogueries , 
vous  remettre  à  la  tête  du  Balai  d'or? 

—  J'ai  mieux  que  cela  en  tête,  Fournisseaux  :  tu  verras. 

Et  la  nuit  s'était  écoulée  dans  ces  propos  délicieux  échangés  entre 
M.  Richomme  et  Fournisseaux. 

Enfin  le  grand  jour  se  leva  sur  la  vie  de  Fleuriot.  Avant  la  fin  de  ce 
jour  précédé  de  tant  de  vœux,  de  tant  d'espérances,  il  serait  un  re- 
présentant de  la  France,  un  des  députés  de  Paris.  Ainsi  que  la  veille, 
M.  Richomme  l'accompagna  au  comité  électoral,  où  ils  virent  défiler 
solennellement ,  un  à  un ,  les  électeurs ,  qui  déjà  venaient  jeter  leur 
vote  dans  le  scrutin.  Que  de  battemens  de  cœur  n'éprouvait  pas 
Fleuriot  à  ce  spectacle,  où  se  décidait  en  silence  le  fait  le  plus  im- 

TGME   YI.      JUIN.  3 


34.  REVUE  DE  PARIS. 

portant  de  sa  vie.  Il  croyait  lire  sur  chaque  visage,  dans  chaque  trait 
de  plume,  le  nom  qu'il  tenait  tant  à  voir  écrire  sur  les  bulletins.  Son 
beau-père  l'encourageait ,  tout  en  se  levant  à  chaque  instant  pour 
offrir  du  tabac  aux  électeurs  ou  leur  demander  des  nouvelles  de  leur 
famille.  Vers  cinq  heures  le  scrutin  fut  fermé ,  et  le  dépouillement 
commença. 

Surprise  renversante  !  Le  président  lit  le  premier  bulletin ,  et  il 
proclame  le  nom  de  M.  Richomme. 

—  Pure  fantaisie  électorale ,  murmura  Richomme;  écoutons  le 
second  bulletin. 

Encore  le  nom  de  M.  Richomme! 

—  Politesse  électorale,  dit  encore  celui-ci. 
Fleuriot  était  étonné,  confondu! 

Troisième ,  quatrième  bulletin ,  toujours  M.  Richomme.  Jusqu'au 
centième  bulletin  le  même  nom  sortit  de  l'urne.  Quelle  singularité, 
disait  Richomme.  Rien  n'égalait  le  profond ,  l'amer  désappointement 
de  son  gendre. 

Au  bout  d'une  demi-heure,  la  majorité  des  suffrages  était  acquise 
au  vieux  droguiste,  qui  se  vit  complimenté  et  embrassé  par  les  élec- 
teurs présens. 

Enfin  le  président  le  proclama  député  de  Paris ,  honneur  qui  le 
surprit  autant  que  s'il  eût  été  nommé  empereur  des  Turcs ,  lui  qui 
s'était  donné  une  peine  si  grande  pour  faire  élire  son  gendre.  Fleu- 
riot, rouge  de  honte,  s'était  esquivé.      .  , 

Quand  son  beau-père  le  revit  chez  lui,  il  lui  dit  en  lui  serrant  la 
main  : 

—  Tu  vois,  mon  gendre,  que  le  commerce  et  l'enseigne  du  Balai 
d'or  n'empêchent  pas  d'être  nommé  député.  Mais  rassure-toi  ;  je  n'ac- 
cepte pas  tant  d'honneur;  j'ai  déjà  écrit  au  président  que  je  refusais. 
Mets-toi  encore  sur  les  rangs  et  tâche  d'être  plus  heureux  cette  fois. 

Quant  à  moi,  je  suis  né  droguiste,  et  je  veux  mourir  droguiste.  Je 
reprends  ma  maison.  Approche,  Fournisseaux ,  et  écoute-moi.  Dès  ce 
moment  tu  es  mon  associé.  Demain  tu  remettras  l'enseigne  du  Balai 
d'or  à  son  ancienne  place,  et  désormais  tous  nos  effets  de  commerce 
seront  signés  Uichomtne  et  Fournisseaux,  droguistes,  rue  Saint-Merri , 
au  Balai  d'or. 

Enfin  cette  fois  je  suis  arrivé.  Je  reste  à  la  môme  place. 

LÉON  GOZLAN. 


LE 


DERISIER  ECRIVAIN  PAÏEN 

DE  LA  GALTLE. 


RUTILIUS   NUMATIA^LS.» 


Quand  on  a  assisté  à  tous  les  grands  débats  de  l'église  au  iv^  siècle, 
quand  on  a  vu  les  hautes  questions  de  métaphysique  et  de  théologie 
soulevées  et  approfondies  par  les  auteurs  ou  par  les  adversaires  des 
hérésies,  quand  on  s'est  enfoncé  dans  les  solitudes  de  la  Thébaïde 
avec  Cassien ,  et  qu'on  y  a  découvert  un  nouvel  ordre  de  pensées  et 
de  sentimens  se  révélant  à  l'intelligence  et  au  cœur  de  l'homme ,  on 
est  tenté  d'oublier  qu'il  existe  encore  des  païens  dans  le  monde.  Le 
paganisme  semble  quelque  chose  de  passé ,  d'anéanti  ;  on  croit  qu'a- 

(1)  Le  morceau  sur  Rutilius  que  nous  donnons  ici  est  tiré  d'un  ouvrage  important, 
que  M.  Ampère  est  au  moment  de  publier,  et  dont  le  cours  tju'il  a  professé  au  Col- 
lège de  France  lui  a  fourni  les  matériaux  :  VHistoire  littéraire  de  la  France  avant 
le  douzième  siècle.  On  retrouve  dans  cette  appréciation  to.ites  les  qualités  qui  ont 
valu  depuis  long-temps  au  savant  professeur  un  rang  si  élevé  parmi  les  critiques 
érudits.  Par  la  ricliesse  des  docuniens,  par  la  liuesse  et  l'élévation  des  aperçus, 
VHistoire  littéraire  de  la  France  ne  peut  manquer  d'être  placée  dès  son  apparition 
à  côté  des  travaux  les  plus  justement  estimés  de  M.  Ampère. 

3. 


36  RE\XE  DE  PARIS. 

près  les  querelles  du  gnosticisme ,  de  l'arianisme  et  du  pélagianisme , 
on  n'entendra  plus  parler  de  Jupiter  et  de  Vénus.  Cependant  il  n'en 
est  point  ainsi;  quatre  siècles  ne  suffisent  pas  pour  extirper  une 
croyance  âgée  de  quinze  ou  vingt  siècles. 

Le  paganisme  se  retranchait  dans  trois  classes  de  la  société  :  d'abord, 
chez  les  paysans  plus  constamment  et  plus  opiniâtrement  attachés  à 
leurs  vieilles  superstitions  que  les  habitans  des  villes;  ces  Vendéens 
du  paganisme  lui  ont  donné  le  nom  qu'il  a  gardé.  On  sait  que  les 
mots  paysan  et  païen  dérivent  également  de  pagus  ;  la  foi  païenne 
voulait  dire  la  foi  rustique.  Ausone  appelle  les  divinités  champêtres 
paganica  ninnina.  Dans  Rutilius,  l'auteur  qui  est  le  sujet  de  cette 
étude,  on  trouve  que,  vers  l'an  430,  les  paysans  de  la  Toscane  célé- 
braient encore,  au  solstice  d'hiver,  la  fête  du  renaissant  Osiris ,  c'est- 
à-dire  du  soleil  qui  commence  alors  à  remonter  au-dessus  de  l'éclip- 
tique.  Le  fait  de  l'existence  du  paganisme  chez  les  populations  rurales 
€st  incontestable,  non-seulement  à  l'époque  dont  il  s'agit,  mais  bien 
plus  tard ,  on  pourrait  presque  dire  jusqu'à  nos  jours ,  en  tenant 
compte  de  certains  usages  dont  l'origine  païenne  peut  eiscore  être 
avérée. 

A  l'autre  extrémité  de  l'échelle  sociale,  la  haute  aristocratie  du 
monde  romain  conservait  également  une  longue  fidélité  aux  tradi- 
tions païennes.  C'est  encore  comme  dans  la  Vendée,  où  le  noble  et  le 
paysan  se  donnaient  la  main.  On  a  vu  le  sénat  romain  lutter  contre 
saint  Ambroise  par  la  voix  de  Symmaque ,  pour  défendre  les  dieux 
du  Capitole.  Probablement  l'influence  de  l'aristocratie  romaine  fut 
•grande  sur  la  portion  inférieure  de  la  société.  Les  grands  proprié- 
taires durent  employer  leur  ascendant  pour  perpétuer,  parmi  les  po- 
pulations qui  dépendaient  d'eux,  une  prédilection  qu'eux-mêmes 
partageaient.  La  classe  moyenne  était  complètement  pénétrée  par  le 
christianisme;  les  deux  extrémités  du  corps  social  lui  résistaient  au 
moins  partiellement. 

Il  y  avait  encore  une  classe  d'hommes  que  leurs  études  et  leurs 
goûts  enchaînaient  au  paganisme;  c'étaient  les  littérateurs;  tous 
ceux  qui  n'avaient  pas  embrassé  la  cause  du  christianisme,  et  ils 
étaient  fort  nombreux ,  soutenaient  la  vieille  religion  liée  à  la  vieille 
littérature ,  avec  l'attachement  du  métier  et  la  passion  de  l'habitude. 
On  est  frappé  d'un  singulier  contraste;  les  lois  des  empereurs  sont  de 
plus  en  plus  sévères  contre  le  paganisme,  et  Théodose,  en  391 ,  dé- 
fend de  sacrifier  aux  dieux ,  sous  peine  de  mort.  Ainsi ,  à  la  fin  du 
IV'  siècle,  l'exercice  public  du  paganisme  est  interdit  par  une  loi 


REVUE  DE  PARIS.  3T 

terrible;  cependant,  on  trouve  long-temps  encore  des  auteurs ,  non- 
seulement  soutiens  déclarés  de  l'ancienne  religion,  mais  adversaires 
décidés ,  et  souvent  adversaires  acharnés  de  la  nouvelle;  ces  hommes 
arrivent  aux  premières  dignités,  comme  Symmaque  qui  fut  consul, 
et  ils  jouissent  de  la  bienveillance  particulière  de  l'empereur,  comme 
le  sophiste  Libanius,  bien  qu'ils  attaquent  le  christianisme  avec  une 
violence  qui  va  jusqu'à  l'outrage ,  comme  Eunape  et  Sozime;  ils  l'at- 
taquent en  toute  liberté,  sans  perdre  rien  ou  de  la  faveur  publique, 
ou  même  de  la  faveur  impériale.  Il  éemble  que ,  fidèles  à  l'esprit  de 
l'ancienne  législation  romaine,  les  empereurs  considéraient  le  culte 
et  la  religion  plutôt  comme  un  fait  politique,  un  ressort  de  gouver- 
nement, une  base  de  la  société  civile,  que  comme  un  objet  de  dogme 
et  de  foi.  On  s'explique  ainsi  comment  ils  toléraient  une  liberté 
d'opinions  assez  grande ,  et  même  de  très  vives  agressions  contre  une 
croyance  qui  était  la  leur;  en  un  mot,  les  successeurs  de  Constantin 
paraissent  tenir  infiniment  à  ce  que  la  religion  chrétienne  soit  la  reli- 
gion de  l'état,  à  ce  que  le  culte  proscrit  ne  soit  pas  exercé  publique- 
ment; mais  il  leur  importe  assez  peu  que  les  littérateurs  pensent  ou 
écrivent  dans  un  sens  ou  dans  un  autre.  Cette  situation  du  christia- 
nisme ,  religion  consacrée  par  l'autorité  impériale ,  et  en  même  temps 
abondonnée  à  une  libre  controverse,  cette  situation  explique  com- 
ment ,  au  V*  siècle ,  on  peut  trouver  un  homme  franchement  païen 
et  qui,  cependant,  a  rempli  les  fonctions  les  plus  élevées,  puisque 
après  avoir  été  d'abord  maître  des  sacrés  offices,  il  fut  préfet  de 
Rome;  on  comprendra  comment  le  petit  ouvrage  dont  je  vais  parler, 
ouvrage  tout  païen ,  et  qui  contient  un  persiflage  assez  vif  des  opi- 
nions chrétiennes ,  a  pu  être  écrit  par  Rutilius  Numatianus ,  de  Poi- 
tiers, vers  i20,  un  siècle  après  la  conversion  de  Constantin. 

Même  à  cette  époque ,  ceux  des  païens  qui  restaient  fidèles  à  leurs 
doctrines,  à  leurs  traditions,  ne  transigeaient  nullement  avec  le 
christianisme.  On  voit  bien  çà  et  là  se  glisser  dans  leur  langage  et, 
jusqu'à  un  certain  point,  dans  leurs  opinions,  quelques  emprunts 
déguisés  qu'ils  ont  faits ,  sans  le  savoir,  aux  idées  chrétiennes  ;  mais, 
sauf  ces  légères  exceptions,  ils  sont  complètement  étrangers  à  l'in- 
fluence de  ces  idées  ;  ils  ne  discutent  même  pas  avec  le  christianisme, 
ils  l'ignorent,  ils  ne  veulent  pas  se  donner  la  peine  de  l'étudier,  et  la 
peine  eût  été  grande ,  après  les  nombreuses  difficultés  qu'avaient  sou- 
levées les  hérésies  ;  ils  se  contentent  de  le  mépriser  profondément, 
ils  se  renferment  dans  un  dédain  et  dans  une  insouciance  superbes  ; 
ils  ne  doutent  pas  que  cette  espèce  de  foUe  ne  passe  bientôt  et  que, 


38  REVUE  DE  PARIS. 

dans  peu,  il  n'en  soit  plus  question.  C'est  ce  que  l'ami  de  Julien,  le 
rhéteur  Salluste,  disait  en  ces] termes:  «L'impiété  qui  se  répand 
dans  quelques  lieux  ne  doit  pas  inquiéter  les  hommes  sages,  elle  pas- 
sera de  mode  et  l'on  reviendra  à  l'ancienne  religion.  »  A  toutes  les 
époques  il  est  certains  esprits ,  et  même  de  beaux  esprits ,  comme  le 
rhéteur  Salluste  ,  qui  ignorent  complètement  le  mouvement  de  leur 
siècle;  quand  surgit  une  religion  qui  doit  changer  le  monde,  ils  la 
regardent  comme  une  folie  momentanée ,  comme  une  mode  passa- 
gère; quand  commence  une  grande  révolution  qui,  elle  aussi,  va 
changer  le  monde  ,  ils  la  prennent  pour  une  révolte  ;  c'est  la  même 
légèreté,  la  même  ignorance  des  temps. 

Rutilius  Numatianus ,  né  à  Poitiers  dans  les  dernières  années  du 
IV*  siècle,  était  un  hommefde  ce  caractère.  On  ne  sait  presque  rien 
de  sa  vie,  sinon  que,  vers  l'an  413,  il  fut  préfet  de  Rome,  et,  quel- 
ques années  plus  tard ,  partit  de  cette  ville  pour  retourner  par  mer 
en  Gaule.  Il  a  écrit  sur  son  voyage  un  petit  poëme  intitulé  Uinera- 
riu7n,  dont,  malheureusement,  la  seconde  partie  est  perdue.  Ce  frag- 
ment peint  très-naïvement  et  confidentiellement,  si  je  puis  parler 
ainsi ,  ce  qu'il  y  avait  alors  dans  l'àme  et  dans  la  pensée  de  ces  païens 
opiniâtres,  dont  Rutilius  est  un  type  si  piquant.  Du  reste,  on  ne  s'é- 
tonnera pas  qu'il  en  soit  ainsi;  Rutilius  venait  de  Rome,  il  avait  passé 
plusieurs  années  dans  ce  vieux  foyer  où  le  paganisme  ne  pouvait  par- 
venir à  s'éteindre;  il  avait  vécu  au  milieu  et  à  la  tête  de  ce  sénat  ro- 
main qui  restait  attaché  aux  croyances  païennes  comme  à  un  vieux 
titre  de  noblesse;  en  outre  ,  il  était  Gaulois:  c'est  dire  que  son  édu- 
cation littéraire  s'était  faite  dans  le  pays  qui,  après  Rome ,  conser- 
vait le  plus  de  la  culture  païenne. 

Ainsi  s'explique  par  ces  deux  causes  la  situation  d'âme  et  d'esprit 
dans  laquelle  nous  allons  trouver  Rutilius. 

L'usage  d'écrire  des  impressions  de  voyage,  comme  l'on  dit  mainte- 
nant, n'était  pas  étranger  à  l'antiquité,  et  un  grand  nombre  d'hommes 
célèbres  avaient  composé  des  Itinéraires. 

Jules  César  avait  fait  un  itinéraire  espagnol ,  Trajan  un  itinéraire 
dacique,  Alexandre  Sévère  un  itinéraire  persique,  Ovide  un  itiné- 
raire milésien,  Horace  le  récit  do  sa  course  à  Brindes.  Dans  l'itiné- 
raire de  Rutilius ,  comme  dans  celui  d'Horace ,  on  assiste  à  tous  les 
incidcns  du  voyage;  ils  sont  présentés  avec  beaucoup  de  vérité,  ra- 
contés avec  beaucoup  de  détails.  On  voit  exactement  comment  l'on 
voyageait  à  cette  époque  ;  Rutilius  revient  par  mer  en  côtoyant  l'ItaHe» 
il  suit  la  route  que.  suivent  maintenant  les  bateaux  à  vapeur.  11  fait  le 


REVUE  DE  PARIS.  W 

trajet  dans  une  petite  barque  qui ,  chaque  nuit ,  revient  à  terre  et 
repart  chaque  matin  :  système  de  navigation  encore  très-usité  dans 
ces  parages  et  en  générai  sur  les  côtes  de  la  Méditerranée.  Sur  son 
chemin ,  comme  pourrait  faire  un  voyageur  moderne ,  un  touriste 
actuel ,  il  rend  compte  des  objets  curieux  qu'il  rencontre  :  il  va  voir 
des  salines,  il  décrit  des  ruines,  il  exprime  à  leur  sujet  ces  sentimens 
mélancoliques  sur  la  fragilité  des  choses  humaines  qui  ont  été  tant  de 
fois  et  trop  de  fois  répétés.  En  présence  d'une  statue  qui  porte  sur 
son  front  des  caractères  demi-effacés  par  le  temps ,  près  d'un  vieux 
fort  abandonné  au  bord  de  la  mer,  il  trouve  des  vers  empreints  d'une 
mélancolie  toute  moderne,  comme  ceux-ci  : 

Cernimus  antiquas  nuUu  custode  minas. 

JSon  indUjnemur  moriulia  corpora  solvi , 
Cernimus  exemplis  oppida  passe  mori. 

Le  Tasse ,  dans  deux  beaux  vers  de  la  Jérusalem  délivrée,  a  traduit , 
pour  ainsi  dire,  Rutilius  qu'il  ne  connaissait  pas  :  «  Les  cités  meu- 
rent, les  empires  meurent ,  et  l'homme  s'indigne  d'être  mortel.  » 

Muojono  le  città ,  inuojono  i  regni , 

E  rimom  desser  inortal  par  che  si  sdegni  ! 

Rutilius  se  montre  à  nous ,  dans  certains  passages  de  son  Itinéraire, 
sous  un  aspect  qui  lui  est  assez  honorable  comme  homme  et  comme 
citoyen  ;  il  a  pour  sa  patrie  une  affection  touchante.  Au  moment  de 
quitter  Rome,  cette  Rome  qui ,  comme  on  le  verra  tout  à  l'heure ,  lui 
est  si  chère,  il  exprime,  en  vers  pleins  d'émotion,  qu'il  obéit  avec 
bonheur  à  l'appel  de  son  pays,  de  sa  Gaule  natale,  toute  dévastée, 

toute  désolée  qu'elle  est  parles  Rarbares Il  ajoute  :  «  Tes  champs 

sont  ravagés  par  de  longues  guerres!  mais  plus  ils  sont  tristes,  plus 
ils  méritent  d'amour!  C'est  un  moindre  crime  de  négliger  ses  conci- 
toyens au  jour  de  la  sécurité;  mais  le  malheur  public  réclame  la  foi 
de  tous.  »  Le  sentiment  qui  a  dicté  ces  vers  est  noble,  il  y  a  un  pa- 
triotisme délicat,  une  compassion  généreuse  dans  ce  souvenir  envoyé 
des  portes  de  la  magnifique  Rome  à  la  triste  Gaule.  Rutilius ,  trouvant 
sur  sa  route  un  de  ses  amis,  s'écrie  en  l'embrassant  :  «  Il  me  semble 
jouir  déjà  d'une  portion  de  ma  patrie.  » 

A  part  ces  traits  isolés  de  mélancolie  et  de  tendresse ,  Rutilius  est 
surtout  un  bel  esprit  ;  c'est  un  homme  lettré ,  savant ,  qui  a  été  pro- 


40  REVUE  DE  PARIS. 

bablement  rhéteur,  comme  tous  ceux  qui  arrivaient  aux  grands  em- 
plois, qui  a  cultivé  la  philosophie,  si ,  comme  je  le  pense,  la  dédicace 
du  Queroliis  est  adressée  à  ce  Rutilius 

Un  certain  Messala ,  autre  bel  esprit  du  temps ,  avait  affiché  des 
vers  de  sa  composition  à  l'entrée  d'une  maison  d'eaux  thermales.  Ru- 
tilius a  soin  de  recueillir  ces  vers;  il  rapporte  aussi  avec  beaucoup  de 
détails  une  conversation  qu'il  eut  avec  ses  compagnons  de  voyage  sur 
un  point  d'histoire  romaine  :  sur  les  quatre  hommes  qui  portèrent  le 
nom  de  Lepidus.  On  ne  verrait  pas  trop  pourquoi  il  s'est  souvenu  de 
cette  conversation ,  n'était  qu'elle  se  termine  par  un  jeu  de  mots  de 
sa  façon  dont  il  n'a  pas  voulu  priver  la  postérité.  A  propos  des  mines 
de  fer  de  l'île  d'Elbe,  il  déploie  une  grande  érudition  métallurgique; 
il  parle  des  mines  de  la  Sardaigne,  de  l'Andalousie  et  se  jette  dans 
une  déclamation  contre  l'or  en  faveur  du  fer ,  à  laquelle  il  consacre 
douze  vers  antithétiques  qui  devaient  lui  sembler  fort  beaux.  Au  sujet 
des  marées,  il  met  en  avant  une  hypothèse  d'une  détestable  physique 
et  l'expose  avec  une  certaine  complaisance;  de  même ,  à  propos  de 
l'évaporation  du  sel ,  il  s'émerveille  que  les  mêmes  effets  soient  pro- 
duits par  la  chaleur  et  le  froid,  le  froid  qui  congèle  l'eau  et  la  chaleur 
qui  la  solidifie. 

Je  cite  ces  passages  afin  de  montrer  la  tournure  d'esprit  d'un  litté- 
rateur un  peu  pédant  du  V  siècle;  il  n'y  a  pas  jusqu'à  l'emphase  des 
souvenirs  classiques,  appliqués  à  tous  propos,  qui  ne  se  rencontre 
déjà  dans  Rutilius.  Ainsi,  il  compare  un  magistrat  fort  obscur  de  ses 
amis  à  Cincinnatus,  à  Fabricius. 

Quand  la  poésie  de  Rutilius  n'est  pas  gâtée  par  une  obscurité  vo- 
lontaire, elle  est  d'une  singulière  élégance.  L'auteur  se  plaît  surtout 
à  ces  effets  descriptifs  qu'on  remarque  dans  le  poème  d'Ausone  sur  la 
Moselle,  à  ces  accidens  fugitifs,  indécis,  presque  insaisissables  et  que 
s'efforce  à  rendre  la  poésie  industrieuse  des  Ages  vieillis;  soit  qu'il 
peigne  l'ombre  des  pins  flottante  à  la  marge  des  flots  : 

Pineaque  cxiremis  lluctiiat  umbra  frctis. 

Soit  qu'il  montre  au  loin  les  cimes  des  montagnes  entrevues  et 
agrandies  dans  la  brume  matinale. 

Incipit  obscuros  osiendere  rorsica  manies , 
ISubiferumqve  caput  concolor  umbra  levai. 

Ce  qui  donne  surtout  un  intérêt  historique  au  poème  de  Rutilius, 


REVUE  DE  PARIS.  41 

ce  sont  les  passages  où  se  révèle  sa  pensée  intime  sur  le  paganisme 
et  sur  l'avenir  de  cette  religion. 

Quoique  trop  courts,  les  fragmens  de  V Itinéraire  que  nous  possé- 
dons contiennent  assez  de  traits  remarquables  pour  nous  faire  con- 
naître ce  mélange  de  scepticisme,  de  théisme  et  d'allégorie  qui  com- 
posaient la  croyance  fort  confuse  d'un  païen  d'alors.  On  voit  que 
Rutilius  hésite  entre  divers  points  de  vue.  Parfois  il  parle  comme  un 
croyant  zélé  qui  recueille  avec  soin  les  traditions  pieuses  et  défend 
l'authenticité  des  miracles  païens  ;  entre  autres,  en  rapportant  qu'un 
courant  d'eau  bouillante  sortit  du  temple  de  Janus  pendant  la  guerre 
contre  les  Sabins,  phénomène  assez  peu  surprenant  dans  un  pays 
volcanique,  Rutilius  a  soin  de  dire  que,  si  cette  éruption  était  per- 
pétuelle, elle  ne  prouverait  rien;  il  tient  à  établir  que,  n'ayant  eu 
lieu  qu'une  fois,  l'événement  devait  se  rapporter  à  une  intervention 
spéciale  des  dieux.  Il  adresse  une  dévote  prière  à  Vénus  pour  qu'elle 
dirige  sa  navigation ,  un  peu  d'après  Horace  implorant  les  dieux  pour 
le  vaisseau  de  Virgile.  Puis,  à  côté  du  dévot,  perce  l'esprit  fort,  le 
philosophe  qui  ne  voudrait  pas  sembler  croire  à  la  manière  du  peuple, 
et  qui ,  sentant  bien  qu'il  y  a  beaucoup  à  dire  contre  le  polythéisme, 
cherche  à  le  présenter  sous  un  jour  qui  puisse  le  faire  agréer  à  la 
raison.  Il  énumère  les  dieux  ntilcs;  il  insiste  sur  les  services  qu'ils 
ont  rendus  au  genre  humain,  comme  pour  les  défendre  contre  l'in- 
crédulité d'un  siècle  sceptique  et  contre  la  sienne  :  «  Nous  honorons 
celle  qui  a  découvert  l'olivier,  celui  qui  a  inventé  l'art  de  faire  le 
vin,  l'enfant  qui,  le  premier,  a  ouvert  le  sol  avec  la  charrue.  La 
gloire  a  fait  un  dieu  d'Hercule ,  la  médecine  a  obtenu  des  autels.  » 
Rutilius  incline  au  système  de  l'évhéraérisme  ou  de  l'allégorie  histo- 
rique, ressource  désespérée  d'une  foi  réduite  à  se  justifier  en  s'in- 
terprétant. 

D'autres  passages  offrent  un  curieux  mélange  de  déisme  et  de 
scepticisme.  L'emploi  du  nom  de  dieu  au  singulier  se  rencontre  en 
deux  endroits  dans  le  poème  de  Rutilius ,  car  l'idée  du  dieu  unique 
s'introduisait  chez  les  auteurs  païens  par  l'influence  indirecte  du 
christianisme.  Dans  un  de  ces  deux  endroits,  ce  déisme  philosophique 
placé  ainsi  entre  la  dévotion  païenne  et  l'allégorie  païenne,  ce  déisme 
incertain  se  produit  avec  la  forme  dubitative  si  habituelle  aux  anciens 
quand  ils  proclament  l'action  de  la  divinité  sur  le  monde.  A^oici  ce 
que  dit  Rutilius  : 

«  Si  nous  convenons  que  l'univers  a  été  formé  selon  un  plan  régu- 
lier, que  cette  grande  machine  est  une  pensée  de  Dieu...  » 


42  REVUE  DE  PARIS. 

L'expression  serait  belle,  n'était  ce  malheureux  5*  qui  la  glace  de 
scepticisme. 

Parmi  cet  alliage  de  crédulité  superstitieuse ,  de  raffinement  allé- 
gorique ,  de  déisme  flottant ,  on  trouve  avec  surprise  chez  Rutilius  un 
mouvement  de  fanatisme;  il  lui  est  inspiré  par  Stilicon ,  celui  que 
(libbon  a  appelé  le  dernier  général  romain ,  grand  homme  égorgé  par 
Honorius  pour  l'avoir  servi  1  Cette  illustre  victime  d'un  empereur 
chrétien  eut  le  malheur  d'être  exécrée  par  les  païens.  Stilicon  ne 
paraît  pas  avoir  été  un  chrétien  bien  zélé;  cependant,  Sozime  et  Ruti- 
lius se  déchaînent  contre  lui  avec  une  extrême  violence,  parce  que» 
dans  plusieurs  circonstances,  il  fit  exécuter  les  édits  des  empereurs 
contre  les  païens ,  et  parce  qu'il  fut  accusé  d'avoir  brûlé  les  livres 
sibyllins.  Or,  brûler  les  livres  sibyllins  c'était,  pour  un  fanatique  du 
paganisme  et  de  Rome  comme  Rutilius ,  avoir  commis  le  plus  grand 
des  crimes,  car  c'était  avoir  fait  tout  ce  qui  se  pouvait  faire  pour 
anéantir  les  destinées  de  Rome  et  du  paganisme.  Sous  l'impression 
de  la  haine  que  lui  inspire  ce  prétendu  crime ,  l'ame  douce  de  Ruti- 
lius trouve  des  imprécations  véhémentes.  Le  dévot  païen  damne  Sti- 
licon, comme  un  moine  du  moyen-âge  damnerait  un  Sarrazin  qui 
aurait  brûlé  l'Évangile. 

«  Que  les  tourmens  de  l'infernal  Néron  soient  suspendus ,  s'écrie- 
t-il,  qu'une  ombre  plus  funeste  épuise  les  feux  du  Styx!  » 

De  pareilles  malédictions  pourraient  s'excuser  chez  saint  Prosper, 
chez  un  partisan  farouche  de  la  prédestination ,  chez  un  homme  ayant 
une  foi  absolue  au  dogme  terrible  de  l'enfer;  chez  un  bel-esprit  incer- 
tain comme  l'était  Rutilius,  on  ne  comprend  pas,  on  n'excuse  pas 
une  pareille  violence.  Mais  cette  violence  exagérée  d'une  foi  qui 
chancelé  achève  d'en  accuser  la  faiblesse. 

On  découvre  aussi  dans  le  poème  de  Rutilius  une  des  raisons  de 
l'attachemerit  de  la  noblesse  romaine  aux  traditions  de  la  mythologie 
et  de  la  poésie  païennes:  c'est  que  les  héros  de  ces  traditions  étaient 
les  aïeux  prétendus  des  grandes  familles  et  faisaient  partie,  pour  ainsi 
dire ,  de  la  vanité  aristocratique  du  patriciat  romain.  Parlant  d'un  de 
ses  amis  nommé  Rufius,  Rutilius  dit  qu'il  avait  des  rois  rutules  pour 
aïeux;  il  ajoute  :  comme  Vattcstc  Vin/ile, On  sent  que  \ Enéide  devait 
être  chère  aux  anciennes  familles  romaines,  car  elle  contenait  jus- 
qu'à un  certain  point  leur  blason  mythologique. 

Dans  la  disposition  d'esprit  et  d'imagination  où  est  Rutilius,  on  ne 
doit  pas  s'étonner  de  son  enthousiasme  pour  Rome,  de  son  adora- 
tion de  Rome.  Rome  était,  pour  les  païens,  l'asile  et  le  dernier  sanc- 


REVUE  DE  PARIS.  '$3 

tuaire  du  paganisme;  le  paganisme  y  résista  mieux  qu'ailleurs  aux 
lois  des  empereurs ,  qui  ne  s'y  observèrent  que  long-temps  après 
l'époque  où  elles  furent  portées. 

Théodose,  en  391 ,  avait  défendu,  sous  peine  de  mort,  les  sacri- 
fices païens  ;  d'autres  édits  prescrivaient  que  les  temples  fussent  fer- 
més. Mais  ces  dernières  mesures  ne  furent  pas  d'abord  adoptées  à 
Rome;  Rome  continua  d'avoir,  sinon  des  sacrifices  publics  qui  étaient 
interdits ,  au  moins  tous  ses  temples ,  tous  ses  monumens;  les  tro- 
phées du  paganisme  étaient  encore  debout  en  420,  et  le  petit  poème 
dont  je  parle  serait  de  quelque  importance  quand  il  n'aurait  que  le 
mérite  d'attester  ce  fait.  Rome  était  pour  les  païens  la  ville  sacrée, 
la  ville  divine;  Rome,  par  la  môme  raison ,  était  pour  les  chrétiens  la 
ville  abominable,  la  Rabylone,  la  Sodome;  c'est  à  cette  cité  maudite 
que  saint  Augustin  la  compare ,  et  s'il  a  donné  quelques  larmes  à  la 
prise  de  Rome  par  Alaric ,  d'autres  pères ,  plus  inflexibles ,  comme 
saint  Jérôme,  se  sont  réjouis  de  ce  désastre.  Rutilius  a  consacré  un 
grand  nombre  de  vers  qui  sont  au  nombre  des  plus  remarquables,  des 
plus  expressifs,  quelquefois  des  plus  beaux  de  son  poème,  à  célébrer 
Rome  avec  idolâtrie.  Les  païens  s'applaudissaient  de  voir  tous  les 
temples  encore  si  brillans,  si  étincelans  d'or;  il  y  a  sur  ce  sujet  des 
vers  de  Claudien  antérieurs  de  quelques  années  au  siège  de  Rome 
par  Alaric;  on  pourrait  croire  que  tout  avait  bien  changé  dans  une 
ville  deux  fois  prise  par  les  barbares;  mais  le  poème  de  Rutilius  atteste 
la  même  splendeur  que  peignent  les  vers  de  Claudien...  Supposons 
qu'il  y  ait  un  peu  d'exagération  dans  les  tableaux ,  il  reste  toujours 
établi  que  Rome  avait  encore  un  grand  lustre  quand  écrivait  Rutilius. 
Il  disait  dans  son  ravissement  : 

«  Grâce  à  l'or  qui  couvre  les  temples,  le  ciel  de  Rome  surpasse  en 
éclat  tout  autre  ciel.  Rome  se  fait  à  elle-même  son  propre  jour,  un 
jour  plus  pur.  » 

Cette  Rome  encore  si  magnifique  par  ses  monumens,  cette  Rome 
qu'admirait  Rutilius,  de  laquelle  Symmaque,  cet  autre  fidèle  du  pa- 
ganisme, disait  vers  le  même  temps  ce  que  devaient  redire  tant  d'au- 
tres après  lui ,  qu'il  était  difficile  de  s'en  éloigner  lorsqu'on  y  était 
venu;  cette  Rome  allait  cependant  faire  place  à  la  Rome  nouvelle 
que  déjà  chantait  saint  Prosper;  celle  qui  tiendrait  par  la  religion  le 
monde  que  l'ancienne  possédait  par  les  armes,  et  qui,  à  son  tour, 
devait  dire  :  C'est  moi  qui  suis  la  ville  éternelle.  Pour  Rutilius,  il 
croyait  à  l'éternité  de  sa  Rome  païenne  ,  et ,  en  la  voyant  encore  si 


44  REVUE  DE  PARIS. 

belle,  si  brillante,  il  l'aimait;  il  la  quittait  avec  larmes  comme  une 
personne  adorée;  il  lui  adressait  de  tendres  adieux  : 

Crebra  rellnquendis  infigiimis  oscxila  poriis , 
Inviti  superant  Ihnina  sacra  pedes. 

«  Nous  attachons  de  nombreux  baisers  aux  portes  qu'il  faut  quitter;  nos  pas 
franchissent  à  regret  le  seuil  sacré.  » 

Après  cette  émotion  des  adieux ,  vient  un  hymne  de  Rutilius  à  la 
gloire  de  Rome,  pour  lui  reine  encore  du  monde;  son  enthousiasme 
a  devancé  le  mot  de  Philippe  II  :  «  Le  soleil  ne  se  couche  pas  dans 
mes  états.  »  Puis  il  la  loue  avec  raison  d'un  grand  fait  accompli  par 
elle,  de  l'unité  du  monde,  de  YunificaUon  des  peuples,  si  je  puis 
parler  ainsi.  Plusieurs  auteurs  païens  ont  exprimé  cette  pensée,  qui 
n'est  pas  sans  vérité  et  sans  profondeur  historique.  Les  chrétiens, 
qui  acceptaient  et  complétaient  celte  idée  par  celle  de  la  Providence, 
ont  montré  la  main  de  Dieu  réunissant  toutes  les  nations  sous  le  joug 
de  Rome,  pour  ne  faire  du  genre  humain  qu'un  grand  peuple,  et 
préparer  par  l'unité  du  monde  romain  l'universalité  de  l'église  chré- 
tienne. 

Prudence,  après  saint  Jérôme,  a  exprimé  cette  pensée  dans  un 
hymne  et  dans  des  vers  contre  Symmaque,  et  Orose  avait  déjà  dit: 
«  En  quelque  lieu  que  je  porte  mes  pas,  je  suis  un  Romain  parmi  des 
Romains,  un  chrétien  parmi  des  chrétiens,  un  homme  parmi  des 
hommes.  »  Cette  grande  idée  que  les  païens  et  les  chrétiens  s'accor- 
daient à  célébrer  dans  un  but  différent,  est  la  base  nécessaire  de 
l'unité  historique  que  la  philosophie  de  l'histoire  a  depuis  cherché  à 
établir  dans  la  destinée  du  genre  humain.  Parmi  les  modernes,  le 
premier  qui,  long-temps  avant  Vico,  ait  proclamé  cette  unité,  c'est 
Dante.  Dante ,  qui  pouvait  bien  en  avoir  puisé  l'idée  chez  les  pères 
dont  il  était  nourri ,  a  aussi  le  mérite  de  l'avoir  rendue  avec  une 
étrange  énergie  :  il  y  a  fait  d'éloquentes  allusions  dans  quelques  pas- 
sages de  son  poème ,  entre  autres  dans  le  magnifique  morceau  du 
Paradis,  où  il  raconte  l'histoire  et  le  voyage  de  l'aigle  impériale; 
mais  c'est  dans  le  traité  de  la  Monarchie  qu'il  a  discuté  ce  point  ex 
professa  avec  une  certaine  solennité  dramatique  qui  parle  vivement  à 
l'imagination.  Là,  il  nous  apprend  que  d'abord  il  s'était  indigné  en 
voyant  tous  les  peuples  tomber  tour  à  tour  victimes  de  l'ambition 
romaine;  il  avait  maudit  les  oppresseurs  du  monde,  mais,  en  y  regar- 


REVUE   DE  PARIS.  ko 

dant  de  plus  près,  il  avait  vu  la  raison  de  leurs  conquêtes;  alors  il 
avait  compris  que  la  terre  leur  avait  été  donnée  par  Dieu  dans  ses  des- 
seins et  il  s'était  écrié  avec  le  Psalmiste  :  «  Pourquoi  les  nations  se 
sont-elles  soulevées? pourquoi  ont-elles  formé  des  projets  insensés?» 

Quare  fremuerunt  (/entes  et  populi  meditati  sunt  inania. 

Cette  grande  vue  de  l'unité  sociale ,  imposée  au  monde  par  les 
Romains,  est  en  germe  dans  quelques  vers  du  dernier  auteur  païen 
de  la  Gaule.  «  En  appelant  les  peuples  vaincus  au  partage  de  tes 
droits ,  tu  as  fait  une  cité  de  ce  qui  était  auparavant  le  monde.  » 

Cumque  offeis  victis  popidis  consoriia  juris , 
Urbenifecistt  quodprius  orbis  erat. 

Ce  jeu  de  mots  n'est  pas  sans  grandeur  dans  la  bouche  du  pape  bé- 
nissant, du  balcon  de  Saint- Jean-de-Latran  ou  de  Saint-Pierre ,  la 
ville  et  le  monde ,  nrbi  et  orbi. 

Le  sentiment  passionné  de  Rutilius  pour  Rome  l'entraîne  à  de  sin- 
gulières exagérations  et  à  de  curieux  anachronismes. 

Il  lui  dit  :  «  0  déesse ,  chaque  coin  du  monde  romain  te  célèbre; 
ton  joug  pacifique  repose  sur  des  têtes  libres.  »  Or,  il  y  avait  au 
Y*  siècle  bien  des  coins  du  monde  romain  où  l'on  respectait  très  peu 
Rome;  son  joug  pacifique  qui  repose  sur  des  tètes  libres  est  une, 
étrange  expression  pour  un  temps  de  guerre  et  de  servitude.  Il  n'y 
avait  de  paix  ni  de  liberté  nulle  part,  et  le  joug  allait  être  brisé. 

La  splendeur  matérielle  de  Rome,  le  grand  nombre  de  ses  moriu- 
mens,  de  ses  aqueducs,  de  ses  fontaines,  le  luxe  de  ses  habitations 
privées,  inspirent  à  Rutilius  cette  pompeuse  description. 

«  Tes  temples  éblouissent  les  regards,  on  croirait  voir  les  habita- 
tions des  dieux  ;  que  dirai-je  des  ruisseaux  suspendus  sur  des  voûtes 
aériennes,  à  une  hauteur  où  Iris  porterait  à  peine  ses  eaux  pluviales... 
Des  fleuves  dont  tu  t'es  emparé  sont  enfermés  dans  l'intérieur  de  tes 
murailles,  tes  hauts  réservoirs  contiennent  des  lacs  entiers.  Tes  de- 
meures sont  aussi  traversées  par  les  eaux ,  de  ton  sein  jaillissent  des 
sources,  en  tous  lieux  murmurantes....  Dirai-je  sous  les  lambris 
splendides  ces  forêts  perpétuellement  vertes  où  chante  l'oiseau  ap- 
privoisé?... » 

C'est  ainsi  que  parlait  Rutilius  entre  Alaric  déjà  venu  et  Genseric 
qui  allait  venir.  Il  adresse  ensuite  à  Rome  personnifiée  une  invocation 
prophétique  dans  laquelle,  s'exaltant  et  s'abusant  par  ses  souvenirs, 
il  lui  promet  une  résurrection  glorieuse  et  une  puissance  éternelle. 


46  REVUE   DE  PARIS. 

«  Redresse  ton  front  chargé  de  lauriers  ;  cache  la  vieillesse  de  ta 
tête  sacrée  sous  une  jeune  chevelure  ;  que  tes  diadèmes  d'or  rayon- 
nent sur  ton  cimier  de  tours  ;  que  ton  bouclier  d'or  jette  un  éclat 
éternel  ;  que  la  vengeance  efface  l'injure  de  tes  revers....» 

Le  poète  rappelle  Brennus,  Pyrrhus,  Annibal,  vaincus  après  de  pas- 
sagers triomphes  ;  il  compare  la  fortune  de  Rome  à  un  flambeau  qui , 
incliné,  brille  d'un  plus  vif  éclat  ;  il  lui  promet  d'impérissables  desti- 
nées. 

«  Va  donc!  Qu'une  nation  sacrilège  te  soit  immolée!  que  les  Goths 
tremblants  courbent  sous  ton  joug  leurs  têtes  perfides  !  » 

Telle  était  l'illusion  profonde  de  cet  esprit  arriéré,  de  cet  immobile 
et ,  si  on  osait  le  dire,  de  ce  voltigeur  de  la  grandeur  romaine  ;  il 
n'avait  pas  la  moindre  inquiétude  sur  l'éternité  de  Rome  la  veille  du 
jour  où  Rome  devait  périr.  Il  se  cramponnait  au  paganisme,  et  le  pa- 
ganisme s'enfonçait  dans  le  néant. 

On  ne  sera  pas  surpris  que  le  même  homme  soit  injuste  pour  le 
christianisme  et ,  traitant  légèrement  la  seule  chose  sérieuse,  parle 
avec  dédain  de  ce  qui  devait  rester  debout  sur  tant  de  ruines.  La  voix 
qui  adressait  des  hymnes  au  passé  devait  lancer  des  épigrammes 
contre  l'avenir.  Mais  les  hymnes  ne  réveillent  pas  les  morts,  et  les 
épigrammes  ne  tuent  pas  ce  qui  doit  vivre....  Rutilius  en  veut  égale- 
ment aux  juifs  et  aux  chrétiens  :  les  juifs  et  les  chrétiens  étaient  sou- 
vent confondus  dans  la  haine  du  monde  païen.  L'ex-préfet  de  Rome, 
par  un  ménagement  tout  politique,  ne  désigne  pas  d'abord  ouverte- 
ment les  chrétiens  et  commence  par  les  juifs;  mais  plusieurs  des 
traits  qu'il  décoche  aux  seconds  sont  fort  applicables  aux  premiers  ; 
bientôt  il  ne  se  contient  plus,  et  il  attaque  les  chrétiens  sous  leur 
propre  nom. 

Ses  épigrammes  contre  les  juifs  lui  sont  inspirées  par  un  homme 
de  cette  nation  ,  qu'il  rencontre  sur  son  chemin ,  et  qui  était  fermier 
de  la  pêche  d'un  lac  appartenant  à  l'empereur  :  déjà  à  cette  époque 
les  juifs  exerçaient  le  métier  de  traitans  comme  au  moyen-Age.  Cet 
homme,  avec  une  âpreié  tout-à-fait  judaïque,  accuse  brutalement 
Rutilius  et  ses  amis  d'avoir  froissé  les  arbrisseaux  qui  bordaient  son 
lac,  et  leur  reproche  aussi  le  grand  dommage  de  l'eau  qu'ils  ont  bue. 
Une  telle  ladrerie  indigne  Rutilius  qui,  s'emporlant  contre  lui  et 
contre  sa  race  impie,  appelle  cette  race  radix  stultitiœ  [racine  de 
folie),  injure  qui  pourrait  bien,  dans  l'intention  de  l'auteur,  arriver 
aux  chrétiens  en  passant  par  les  juifs;  du  reste  les  premiers  accep- 
taient cette  imputation  de  folie  et  s'en  honoraient,  proclamant  avec 


REVUE  DE  PARIS.  kl 

saint  Paul  la  glorieuse  folie  du  Christ  cruciGé.  Rutilius  raille  le  sabat 
des  juifs,  jour  consacré  à  la  paresse  en  commémoration  du  repos  qu'a 
pris  leur  Dieu  fatigué  d'avoir  créé  le  monde;  il  s'écrie  :  «  Plût  au 
ciel  que  jamais  la  Judée  n'eût  été  soumise  par  les  armes  de  Pompée 
et  de  Titus,  car  la  nation  vaincue  opprime  ses  vainqueurs.  »  L'im- 
précation contre  la  nation  vaincue  qui  opprime  ses  vainqueurs 
semble,  dans  la  bouche  du  païen  incorrigible,  être  une  plainte  non 
contre  les  juifs,  mais  contre  le  christianisme  maître  de  l'empire. 

Il  y  a  dans  Y  Itinéraire  de  Rutilius  des  attaques  plus  directes  contre 
les  chrétiens  :  ce  sont  les  plaisanteries  qui  ont  les  moines  pour  objet. 
Dans  les  auteurs  ecclésiastiques  de  la  même  époque,  on  peut  trouver 
des  railleries  de  ce  genre;  à  plus  forte  raison ,  les  ennemis  déclarés 
du  christianisme  ne  devaient  pas  s'en  abstenir,  surtout  les  rhéteurs 
et  les  sophistes.  Libanius  compare  la  voracité  des  moines  en  robe 
noire  à  la  voracité  des  éléphans,  comparaison  repoussée  par  Gibbon 
dans  l'intérêt  des  éléphans  ;  Eunape  les  assimile  à  des  pourceaux , 
Sozime  leur  reproche  de  ne  servir  en  rien  la  société.  Rutilius,  enfin, 
décoche  ses  sarcasmes  à  ceux  qu'il  rencontre  dans  les  petites  îles  de 
la  mer  Thyrrhénienne,  la  Gorgone  et  Capraia.  Il  dit  de  la  première  : 
«  Cette  île  est  infestée  d'une  race  d'hommes  qui  fuient  la  lumière,  et 
que,  d'un  mot  grec,  on  appelle  moines.  »  Il  raconte  avec  indignation 
qu'un  jeune  et  riche  citoyen  a  quitté  sa  brillante  existence,  son 
épouse,  sa  famille,  pour  aller,  crédule,  s'exiler  avec  eux  dans  les  ca- 
vernes. Rutilius  était  trop  complètement  dominé  par  ses  préjugés 
païens  pour  comprendre  que  certains  sentimens  peuvent  porter  à 
quitter  la  société  et  à  embrasser  la  vie  solitaire  et  contemplative. 

Quand  l'écrivain  gaulois  se  moque  de  la  malpropreté  des  moines,, 
de  leurs  austérités,  qu'il  juge  inutiles,  ses  plaisanteries  sont  tout-à- 
fait  semblables  à  celles  de  Voltaire ,  qu'elles  ont  précédées  de  dix 
siècles. 

Tel  était  Rutilius,  type  parfait  de  cette  portion  de  la  société  ro- 
maine qui ,  les  yeux  attachés  sur  le  passé,  ne  comprenait  ni  le  présent 
ni  l'avenir. 

J.-J.  Ampère. 


EXPOSITION 


DE  L'INDUSTRIE 


DEUXIEME    ARTieiiEJ 


Avant  de  parler,  comme  nous  l'avons  annoncé  dans  notre  précédent 
article,  des  produits  qui  méritent  une  attention  sérieuse  et  ne  doi- 
vent pas  être  confondus  avec  les  puériles  innovations  de  la  pêche  à 
la  ligne,  les  billards  dressés  sur  des  bocaux  de  poissons  rouges,  tout- 
à-fait  dignes  de  Schaabaam ,  les  armures  à  pointes  de  hérissons  pour 
chasser  aux  lions,  dans  le  département  de  la  Seine;  avant  de  faire  un 
choix  parmi  les  œuvres  exposées  par  la  véritable  industrie ,  on  nous 
permettra  une  réflexion  qui  s'api)lique  aux  industriels  eux-mêmes ,  et 
qui,  dans  la  personne  de  quelques-uns,  les  honore  tous  à  nos  yeux,  en 
répondant  d'ailleurs  à  une  accusation  universellement  répandue  et 
trop  absolue  dans  sa  formule.  Il  y  a,  et  nous  dirons  pourquoi ,  des  excep- 
tions éclatantes  qui  protestent  contre  la  générahtéde  ce  reproche. 

On  entend  dire,  chaque  jour,  que  ce  mouvement  d'émulation 
excessive  qui  caractérise  notre  siècle,  le  besoin  de  monter,  ne  laisse 

(i)  Voyez  la  livraison  du  20  mai  1839. 


REVUE  DE  PARIS.  "  49 

personne  aujourd'hui  à  la  place  qu'occupait  son  père;  on  reproche 
aux  familles  enrichies  dans  le  commerce  ou  le  travail  manufacturier, 
de  ne  pas  vouloir,  ou  de  ne  pas  savoir  retenir  leurs  fils  dans  cette 
carrière  utile ,  qui  assure  toujours  un  exercice  satisfaisant  aux  facul- 
tés de  l'intelligence,  qui  leur  permet  quelquefois,  en  des  circon- 
stances privilégiées ,  l'essor  le  plus  hardi ,  et  ne  leur  interdit  d'ailleurs 
aucune  des  ambitions  plus  élevées ,  aucune  des  distinctions  sociales 
mises  au  concours  dans  le  temps  où  nous  vivons.  Certes,  il  y  a  du 
vrai  dans  cette  observation  critique  que  tous  s'adressent  mutuelle- 
ment et  que  personne  ne  prend  pour  soi  ;  mais  nous  avons  ouvert  le 
compte  rendu  officiel  de  l'exposition  de  1806,  ce  type  impérial,  ce 
modèle  des  expositions  sobres  et  sévères  auquel  nous  aimons  à  re- 
venir souvent.  Et  que  de  noms  couronnés  alors  nous  avons  trouvés, 
qui  se  rencontrent  encore ,  sinon  tous  dans  les  pavillons  des  Champs- 
Elysées  ,  du  moins  dans  l'industrie  de  nos  jours  ;  des  noms  qu'on  peut 
lire  encore  aujourd'hui,  ou  qu'on  lisait  hier,  comme  principal  orne- 
ment, sur  la  porte  des  plus  grandes  usines  ou  des  plus  renommés 
ateUers. 

Dans  la  fabrication  des  draps,  des  couvertures  et  autres  lainages, 
nous  citons  confusément,  et  au  hasard,  les  noms  de  Decretot,  Dela- 
rue,  Petou,  Grandin,  Guibal,  Albinet  (de  Paris),  mis  en  lumière  au 
concours  de  1806 ,  et  qui  datent  de  plus  loin ,  et  qui  ne  sont  pas 
perdus  pour  l'industrie  en  1839. 

En  1806 ,  nous  voyons  les  frères  Dugas,  de  Saint-Chamond ,  de  cette 
même  famille  à  laquelle  appartenait  un  défectionnaire  de  l'indus- 
trie, le  savant  Dugas -Montbel,  traducteur  d'Homère  et  député, 
exposer  des  rubans  qui  leur  obtiennent  la  médaille  d'or,  avec  cette 
observation  particulière  du  jury,  où  perce ,  à  travers  l'appréciation 
d'un  pacifique  travail  de  manufacture,  l'esprit  guerrier  de  l'époque  : 
«  Ces  rubans  ont  paru  faits  pour  effacer  ceux  que  l'Angleterre  a  été 
en  possession  de  fournir  jusqu'ici.  »  — Aujourd'hui  un  autre  Dugas, 
de  Saint-Chamond ,  expose  des  rubans  façonnés  et  se  prévaut  de  ce 
souvenir  avec  raison. 

Les  Gros-Davilliers ,  de  Wesserling,  qui  avaient  fait  remarquer, 
dès  1806 ,  leurs  toiles  de  coton  et  leurs  impressions  déclarées  par- 
faites par  le  jury,  sont  représentées,  cette  année,  par  Gros-Odicr, 
Roman  et  compagnie,  qui  exposent  diverses  étoffes  imprimées ,  tou- 
jours dignes  de  la  médaille  d'or  obtenue  par  eux  en  1819.  Cette 
maison  ,  pour  le  dire  en  passant,  n'avait  retiré  de  la  grande  exposi- 
tion de  l'empire,  malgré  toute  l'estime  que  lui  accordait  lejur;>, 

TOME  VI.      JUIN.  4 


50  REVUE  DE  PARIS. 

(ju'une  simple  mention  honorable  dont  ne  se  contenteraient  pas ,  de 
nos  jours ,  les  plus  humbles  fabricans.  Mais  c'est  qu'alors  on  ne 
prodiguait  les  rekompenses  en  aucun  genre  ;  c'est  que  l'on  n'avait 
pas  encore  avih ,  comme  elle  l'est  aujourd'hui,  toute  cette  monnaie 
d'honneur  dont  les  gouvernemens  habiles  et  populaires  savent  user 
sobrement  pour  payer  les  beaux  travaux  comme  les  belles  actions.  Il 
est  curieux  de  comparer,  sous  ce  point  de  vue,  l'exposition  de  1806 
et  celle  de  183^1- ,  la  dernière  dont  nous  ayons  les  résultats  complets 
sous  les  yeux.  En  1806,  on  décerna  vingt-sept  médailles  d'or;  en 
183i,  on  a  distribué  aux  expo^ans  vingt-huit  croix,  et  quant  aux 
médailles,  on  ne  comptait  plus.  M.  le  baron  Charles  Dupin  argu- 
mentera, tant  qu'il  voudra,  sur  des  différences  si  tranchées;  il  ne 
nous  persuadera  jamais  qu'elles  s'expliquent  naturellement  par  le 
plus  grand  nombre  des  exposans  et  les  progrès  des  arts  industriels. 

Parmi  les  fabricans  de  180G,  dont  les  fils  n'ont  pas  cru  devoir 
répudier  les  exemples  paternels ,  nous  remarquons ,  en  première 
ligne,  MM.  Sallandrouze  et  Rogier,  deux  noms  alors  associés, 
aujourd'hui  concurrens  dans  la  môme  carrière  de  la  fabrication  des 
lapis,  où  le  premier  ne  connaît  point  de  rivaux  ;  Haussmann,  Dolfus 
Mieg  et  Oberkampf ,  dont  le  nom  seul  adisparu,  mais  dont  la  famille 
survit ,  dans  la  plus  active  et  la  plus  féconde  industrie ,  par  les  Feray 
(d'Essonne  et  de  Chantemale). 

Les  noms  de  Calla  ,  dans  le  travail  du  fer  et  de  la  fonte ,  ceux  de 
Thomire  et  de  Ravrio,  dans  les  bronzes  ciselés,  d'Odiot,  dans  l'or- 
fèvrerie ,  qui  datent  de  l'empire  et  de  plus  loin ,  sont  encore  actuelle- 
ment voués  aux  mômes  branches  de  fabrication  d'où  ils  ont  tiré  leur 
célébrité  :  ce  sont  autant  d'exemples  de  la  transmission  héréditaire 
d'une  industrie  dans  des  familles  qui  ne  dégénèrent  point.  Enfin, 
pour  clore  cette  énumération  qu'il  serait  facile  de  prolonger  par  les 
Kœchlin,  les  Hartmann,  les  Gunin-(iridainc,  et  vingt  autres,  nous 
ne  citerons  que  le  nom  d'Utzschneider,  de  Sarreguemines ,  auquel, 
dès  1801,  était  décernée,  pour  de  belles  poteries  de  grès  et  de  terre 
de  pipe ,  une  médaille  d'or ,  perpétuellement  confirmée  depuis  lors , 
en  1802 ,  1806, 1819 ,  1823 ,  iM'^  et  183i.  Aujourd'hui ,  sous  le  même 
nom ,  continuée  du  père  au  fils,  la  même  industrie  se  présente,  un 
peu  plus  variée  seulement,  et  toujours  de  plus  en  plus  parfaite ,  peu 
remarquée  toutefois  de  la  foule  des  promeneurs,  mais  justement  ad- 
mirée par  tous  les  observateurs  attentifs  pour  la  modicité  presque  in- 
croyable de  ses  tarifs,  qui  ne  sont  pas  des  tarifs  menteurs  accommodés 
à  la  circonstance. 


REVUE  DE  PARIS.  H 

De  tout  ceci  il  faut  conclure  que  les  enfans  des  familles  manufac- 
turières, sans  avoir  de  parti  pris,  comme  on  le  dit,  pour  repousser 
l'héritage  paternel ,  l'acceptent  le  plus  souvent  sous  bénéfice  d'inven- 
taire. S'ils  trouvent  une  œuvre  médiocrement  avancée ,  une  raison 
sociale  qui,  malgré  d'honnêtes  succès,  n'a  pas  dépassé  certaines  limites 
de  notoriété  vulgaire ,  c'est  un  prétexte  qu'ils  saisissent  trop  avide- 
ment peut-être  pour  chercher  dans  d'autres  professions ,  appelées 
libérales  on  ne  sait  pourquoi ,  et  quelquefois  bien  ingrates ,  la  fortune 
et  la  renommée  sans  lesquelles  il  semble  ,  au  début  de  la  vie ,  qu'on 
ne  pourra  jamais  vivre.  Mais  s'ils  reconnaissent  qu'une  grande  posi- 
tion industrielle  leur  est  échue ,  ils  s'y  tiennent  plus  volontiers  qu'au- 
trefois, et  l'orgueil  humain  n'y  perd  rien;  car  l'industrie  de  nos  jours 
touche  par  ses  sommités  à  toutes  les  autres  grandeurs  de  ce  monde, 
ou  il  s'en  faut  de  bien  peu  ;  et  quand  on  se  trouve  déjà  monté  sur  ce 
faîte ,  ce  n'est  pas  la  peine  d'emprunter  ailleurs  des  échasses  pour 
s'élever  jusqu'au  ridicule. 

Qu'on  nous  pardonne  ces  observations  qui  touchent  aux  personnes, 
et  nous  reprenons  notre  tâche  réelle,  la  revue  sommaire  de  quelques 
produits  de  l'exposition. 

Un  mot,  d'abord,  de  l'agriculture.  Certes  nous  concevons  qu'elle 
doive,  elle  aussi,  avoir  ses  fêtes  comme  les  manufactures,  et  nous 
souhaiterions  qu'on  imaginât  des  moyens  sûrs  de  constater  périodi- 
quement ses  progrès.  Il  va  sans  dire  que  cela  ne  dispenserait  pas 
d'aider  à  son  développement,  en  créant  enfin  le  crédit  agricole,  sans 
lequel  tout  examen  qu'on  voudrait  lui  faire  subir  avec  sévérité  serait 
une  dérision  ou  un  hypocrite  témoignage  d'intérêt.  Mais,  en  atten- 
dant que  se  réalise  le  vœu  de  quelques  économistes  qui  réclament 
depuis  long-temps  pour  elle  des  institutions  de  crédit  avec  autant  de 
persévérance  que  de  talent,  il  est  bon,  et  surtout  il  est  plus  facile  de 
la  convier  à  des  fêtes  qui  la  reposent  et  l'encouragent  tout  à  la  fois. 
Nous  commençons  par  dire  que  des  solennités  comme  l'exposition  ne 
lui  conviennent  nullement.  Ses  réunions  d'apparat,  ce  sont  les  co- 
mices agricoles,  avec  le  caractère  local  et  l'esprit  de  famille  qui  les 
distinguent.  Et  encore  y  a-t-il  trop  de  pompe  et  de  bruit  dans  les  co- 
mices tels  qu'ils  sont  généralement  constitués  par  département  ;  il 
faudra ,  plus  tard  ,  les  démembrer  par  arrondissemens ,  et  peut-être 
même  les  réduire  chacun  aux  bornes  d'un  canton.  La  vie  de  l'agri- 
culteur est  toujours  attachée  à  la  glèbe,  seulement  elle  l'est  de  nos 
jours  en  vertu  du  libre  exercice  de  sa  volonté  :  dans  ses  heures  de 
loisir  et  de  réjouissance,  il  ne  sied  pas  à  l'agriculteur  de  se  donner 

4. 


52  REVUE  DE  PARIS. 

en  spectacle  à  une  multitude  d'oisifs;  les  applaudissemens  tumultueux 
ne  peuvent  que  le  troubler,  et  les  suffrages  d'un  petit  cercle  de  pro- 
priétaires renommés  dans  son  voisinage  doivent  lui  suffire,  de  môme 
qu'ils  lui  sont  nécessaires,  chaque  jour,  pour  le  soulagement  de  ses 
labeurs  continus. 

Ce  serait  donc,  à  pics  forte  raison,  un  étrange  expédient,  pour 
contrôler  la  situation  plus  ou  moins  progressive  de  l'agriculture,  que 
de  faire  comparaître  ses  produits  devant  le  tribunal  bruyant  et  incom- 
pétent de  l'exposition.  Imaginc-t-on ,  d'ailleurs,  quelle  figure  ferait, 
au  sein  d'une  immense  cité,  sous  tant  de  regards  curieux  et  mo- 
queurs, et  loin  des  véritables  juges,  qui  sont  les  cultivateurs  eux- 
mêmes,  une  exhibition  de  beaux  grains  de  froment,  de  colza,  de 
betteraves,  ou  de  pommes  de  terre  phénoménales?  Un  journal  nous 
a  appris  que,  dans  je  ne  sais  quel  coin  retiré  des  pavillons  des 
Champs-Elysées,  vivaient  tristement  depuis  un  mois  trois  moutons 
mérinos,  exposés  par  un  éleveur  qui  veut  avoir  sa  part  de  médailles. 
Ce  n'est  point  là  leur  place,  et  ils  n'y  ont  point  de  concurrens  ;  c'est 
ailleurs  qu'ils  en  trouveront,  et,  dans  le  lieu  où  on  les  a  conduits, 
ils  ont  l'air  de  fuir,  au  contraire,  des  rivalités  dangereuses.  Les  seules 
choses  que  l'agriculture  puisse  décemment  exposer  sur  un  pareil 
théâtre  sont  les  instrumens  dont  elle  fait  usage  et  les  laines  qu  elle 
produit:  les  instrumens,  parce  qu'ils  ont  des  procédés  peut-être  à 
emprunter  aux  combinaisons  des  machines  de  l'industrie;  les  laines, 
parce  qu'elles  se  lient  intimement  au  travail  manufacturier. 

Et  encore  les  instrumens  agricoles ,  si  perfectionnés  qu'on  les  ima- 
gine dans  l'avenir,  n'ayant  à  exécuter  que  des  travaux  simples,  uni- 
formes, et  pour  ainsi  dire  rectilignes,  dont  la  répétition  incessante 
est  le  grand  obstacle  qu'il  s'agit  de  vaincre  avec  économie ,  n'auront 
jamais  à  usurper  sur  le  domaine  du  génie  des  fabriques  que  les  mé- 
canismes les  moins  compliqués.  Aussi,  nous  nous  étonnons  qu'on  ait 
prétendu  voir  dernièrement  une  preuve  de  notre  infériorité  agricole 
dans  le  petit  nombre  et  la  configuration  monotone  des  outils  exposés 
parles  humbles  mécaniciens  de  nos  campagnes.  L'agriculture  souffre, 
elle  est  délaissée ,  les  divers  gouvernemens  de  la  France  n'ont  jamais 
eu  pour  elle  une  bienveillance  active  et  incessante  comme  ses  be- 
soins, infatigable  comme  elle-même.  Mais  pourquoi  chercher  les 
indices  de  sa  souffrance  oii  ils  ne  sont  pas,  quand  on  sait  si  bien  les 
découvrir  où  ils  existent  réellement?  Quant  à  nous,  en  voyant  l'exhi- 
bition des  instrumens  aratoires,  notre  étonncment  a  été  que  l'on  en 
ait  admis  un  si  grand  nombre,  qui  ne  diffèrent  entre  eux  quo  par 


REVUE  DE  PARIS.  53 

l'addition  ou  la  transformation  de  quelques  pièces,  les  unes  sans  ré- 
sultat utile,  les  autres,  qui  sait?  embarrassantes  dans  la  pratique. 
S'il  y  a  cinquante  modèles  de  charrues,  par  exemple,  nous  offririons 
de  parier  qu'il  suffirait  du  tiers  de  ces  modèles  pour  répondre  ample- 
ment à  toutes  les  nécessités  des  terres  les  plus  différentes  et  des 
genres  de  culture  les  plus  variés.  Le  reste  est  donc  là  sous  nos  yeux , 
parce  que  le  succès  de  la  charrue-Granyé  a  échauffé  les  cervelles  les 
moins  inventives;  succès  prodigieux,  en  effet,  et  que  tous  les  mi- 
nistres ont  accru  à  l'cnvi  l'un  de  l'autre,  se  croyant  pour  cela  de 
grands  patrons  de  l'agriculture,  et  imitant  Sully  comme  ils  peuvent. 

Des  laines,  provenant  de  diverses  origines,  maintenues  dans  leur 
caractère  primitif  ou  modifiées  par  des  croisemens ,  sont  présentées 
à  l'examen  du  jury  par  une  vingtaine  d'éleveurs.  Les  connaisseurs 
font  surtout  l'éloge  des  toisons  du  troupeau  de  Yillotte ,  près  Chàtil- 
loM-sur-Seine  (Côte-d'Or),  appartenant  à  M.  Joseph  Maître.  Ce 
troupeau ,  nous  assure-t-on ,  est  de  pure  race  électorale ,  de  cette 
race  qui  nous  vient ,  comme  chacun  sait ,  de  la  Saxe.  Après  lui ,  on 
cite  avec  estime  les  laines  du  troupeau  de  Mauchamp  près  Berry-au- 
Bac  (  Aisne),  nouvelle  race  mérinos,  dont  le  propriétaire  est  M.  Graux; 
puis,  le  troupeau  de  3,200  bêtes  de  M.  Maurice  Bazille,  à  Chàtillon- 
sur-Seine;  celui  de  M.  le  comte  Héracle  de  Polignac,  dans  le  Cal- 
vados, qui  se  distingue  principalement  par  le  nombre,  7,000  mérinos 
d'origine  espagnole,  maintenue  jusqu'ici  pure  de  tout  croisement; 
celui  de  M.  Ganneronfils,  à  Bussy-Saint-George  (Seine-et-Marne);  et 
enfin ,  le  troupeau  de  Vandepart  (  Aube) ,  appartenant  à  M.  Massin , 
ancien  chef  d'institution  à  Paris,  qui  élève  maintenant  des  moutons 
avec  succès. 

A  l'occasion  de  ce  genre  de  produits,  il  se  présente  une  observation 
qui  montre  de  nouveau  combien ,  en  l'absence  des  enquêtes  locales 
et  du  contrôle  rigoureux  que  nous  réclamons,  l'exposition  de  l'in- 
dustrie est  loin  d'être  une  épreuve  certaine  de  la  valeur  productive 
du  pays.  Ainsi  d'autres  troupeaux  ont  fourni  à  l'exposition  de  la  laine 
plus  blanche  que  toutes  celles  dont  nous  venons  de  parler  ;  mais  on 
accuse  les  propriétaires  de  ces  troupeaux  d'avoir  préparé  leur  laine , 
et  de  conjecture  en  conjecture,  on  en  est  venu,  devant  nous,  à  dé- 
clarer que  c'est  de  la  laine  habillée.  Il  faut  savoir  que  parfois ,  pour 
recueillir  des  toisons  plus  belles  et  plus  nettes,  des  propriétaires  ont 
couvert  leurs  bêtes  d'un  sarreau  de  toile  pendant  toute  une  année. 
Le  duc  de  Raguse,  dans  ses  fastueuses  fantaisies  d'agronome  et  d'in- 
dustriel à  Chàiilloa-sur-Seine,  n'avait  pas  manqué  celle-là.  Il  est 


54  REVUE  DE  TARIS. 

vrai  que  ses  moutons ,  trop  nombreux  pour  être  individuellement 
surveillés,  usaient  plus  d'un  habit  par  an  :  le  procédé,  appliqué  sur 
une  grande  échelle,  fût  devenu  ruineux  à  l'excès  ;  le  duc  y  renonça. 
Mais  qui  empêcherait  un  amateur  d'exposition  ,  coureur  de  médailles 
et  de  croix ,  d'habiller  douze  bêtes  choisies  entre  mille ,  puis  de  les 
lâcher  dans  les  pâturages,  en  leur  donnant  un  berger  spécial ,  chargé 
de  préserver  le  paletot  de  toile  qui  protège  la  pureté  de  la  robe  de 
laine  ?  Qui  nous  dira  à  quel  degré  dans  le  fantastique  on  s'arrêtera 
sous  le  système  actuel  des  expositions? 

Après  les  laines,  l'ordre  naturel  amène  les  tissus.  Nous  en  dirons 
peu  de  chose,  quelles  que  soient  les  matières  qui  les  composent ,  laine, 
soie,  coton ,  lin  ou  cachemire.  Ils  ont  mille  attraits  qui  attirent  les 
regards,  et  il  est  équitable  de  réserver  la  publicité  dont  on  dispose 
pour  des  objets  qui  risqueraient  de  rester  dans  l'ombre,  tristement 
négligés  en  dépit  de  leur  importance. 

Nous  signalerons  seulement ,  à  propos  des  étoffes  de  laine  drapées 
et  foulées,  un  fait  déjà  maintes  fois  signalé,  mais  qui  doit  l'être  en- 
core plus  positivement  :  c'est  que  la  prééminence,  dont  jouissait  Lou- 
viers  jadis,  achève  de  se  déplacer,  et,  sauf  quelques  exceptions,  ap- 
partient désormais  à  Elbeuf,  ville  entreprenante,  active,  envahis- 
sante, qui  couvre  le  marché  national  de  ses  produits  diversifiés  à  l'in- 
fini ,  et  trouve  encore  de  quoi  fournir  à  une  large  exportation  ;  ville 
jeune  qui  essaie  de  tout,  hasarde  un  peu  et  ne  doute  de  rien.  Que 
Sedan  même ,  après  Louviers ,  se  tienne  sur  ses  gardes  malgré  son 
éloignement ,  qui  semble  devoir  être  quelque  temps  encore  une  ga- 
rantie contre  les  excursions  des  aventureux  fabricans  d'Elbeuf. 

Sur  les  châles  il  n'y  a  pour  nous  rien  à  dire,  sinon  que  ceux  ap- 
pelés, par  un  audacieux  accouplement  de  mots,  cachemires  français, 
dégénérescence  méritoire  et  patriotique  du  cachemire  indien,  ont 
produit  à  leur  tour  une  seconde  génération  adultérine  de  châles  infé- 
rieurs, mais  presque  semblables,  qui  sortent  de  Lyon.  Ceux-ci  vont 
servir  de  types  à  une  troisième  dégradation  de  châles ,  dont  Nîmes 
se  charge  d'inonder  à  bas  prix  et  par  centaines  de  mille  la  France, 
le  continent  européen  et  les  pays  d'outre-mer.  Personne  plus  que 
nous  ne  rend  justice  à  cette  conquête  utile  sur  le  cachemire  indien  , 
conquête  pourtant  qui,  comme  beaucoup  d'autres,  s'est  emparée 
de  tout  en  apparence ,  mais  a  négligé  une  partie  cachée ,  où  l'étran- 
ger domine  encore.  Nous  admirons,  si  l'on  veut,  quoiqu'il  y  ait. 
Dieu  merci  !  assez  d'autres  choses  plus  admirables  dans  l'industrie 
française,  les  prix  raisonnables  ou  tout-à-fait  modiques  auxquels 


REVUE  DE  PARIS.  ^, 

Paris,  Lyon,  iSîmes,  peuvent  draper  de  ce  tissu  de  convention,  la 
bourgeoisie  du  second  étage ,  la  petite  propriété,  la  petite  élégance 
et  le  peuple  endimanché.  Mais  nous  voudrions  que  les  estimables 
spéculateurs ,  voués  à  cette  industrie ,  ne  se  figurassent  pas  qu'ils  cul- 
tivent un  art  :  la  complication  de  leurs  dessins  n'y  fait  rien  ,  et  l'on 
citerait  des  manufactures  qui  ne  font  pas  autant  travailler  M.  Amédée 
Couder,  l'ingénieux  dessinateur  des  tentures  du  château  d'Eu,  et  qui 
n'en  ont  pas  moins  de  valeur  pour  cela. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans  la  fabrication  des  cachemires 
français,  c'est  un  homme,  un  vieillard  à  cheveux  blancs,  M.  Girard, 
qui  depuis  vingt  ans  travaille  à  reproduire  en  France  le  cachemire 
indien  dans  sa  rigoureuse  exactitude ,  avec  la  même  matière  et  les 
mêmes  procédés  d'exécution;  du  moins  il  le  croit,  bien  que  per- 
sonne n'ait  jamais  vu  les  Indiens  tisser  leurs  châles.  Il  fait  usage  d'une 
infinité  de  petits  fuseaux  manœuvres  à  la  main,  et  non  pas  de  la  na- 
vette et  du  métier  mécanique  de  Jacquart,  comme  les  autres  fabri- 
cans  français.  11  peut  se  tromper  au  point  de  vue  de  la  spéculation  ; 
mais  son  erreur  ne  fera  tort  qu'à  lui.  Un  sentiment  généreux  l'anime, 
c'est  de  donner  aux  femmes  et  aux  enfans ,  les  seuls  ouvriers  qu'il 
emploie ,  un  peu  de  travail  manuel ,  un  refuge  contre  le  pêle-mêle 
corrupteur  des  ateliers ,  dans  cette  invasion  des  machines  qui  nous 
gagne  déjà  de  toutes  parts  et  qui  ne  s'arrêtera  plus.  Sur  ce  point  en- 
core il  peut  se  tromper,  mais  en  bonne  compagnie ,  avec  M.  de  Sis- 
mondi,  l'adversaire  des  machines.  Au  reste,  le  jury  de  1834  déclare  que 
M.  Girard  a  résolu  le  problème  commercial  de  faire  aussi  bien  que  les 
Indiens  et  même  mieux,  car  ses  cachemires  sont  d'une  seule  pièce  sans 
couture,  et  de  vendre  à  meilleur  marché.  Le  meilleur  marché!  ce 
n'est  pas  un  motif  pour  que  la  mode  ratifie  l'arrêt  du  jury.  En  atten- 
dant le  bon  plaisir  de  la  mode ,  cet  homme  à  idée  fixe  s'en  va  cher- 
cher une  main-d'œuure  à  vil  prix  jusque  dans  la  Lozère,  et  poursuit 
son  but  avec  la  conviction  d'un  illuminé.  C'est  un  spectacle  singulier, 
je  vous  assure!  Un  homme  se  rencontre  qui  croit  encore  à  quelque 
chose  ,  de  notre  temps,  avec  cette  foi  vive  qui  transporte  les  mon- 
tagnes ,  et  sa  foi,  son  dogme,  la  base  de  sa  croyance,  c'est  un  châle  ! 

Passons  à  d'autres  tissus ,  qui  sont  des  prodiges  de  dessin  et  de  cou- 
leur, je  veux  dire  les  tapis  et  les  tapisseries  de  M.  Salkndrouze.  Deux 
tapis  entre  autres  vont  accroître  encore  la  réputation  ancienne  et  nou- 
velle de  sa  fabrique  d'Aubusson.  L'un  est  un  tapis  ras,  où  l'on  a  heu- 
reusement combiné  des  dessins  empruntés  à  trois  écoles  bien  diver- 


56  REVUE  DE   PARIS. 

ses  :  des  fantaisies  arabes,  prises  de  l'Alhambra  ;  des  ornemens  clioîsîs 
avec  art  parmi  ceux  des  loges  de  Raphaël  ;  et  un  dessin  sévère  qui  nous 
reporte  au  siècle  de  Louis  XIV.  L'or  se  mêle  à  tout  cela  en  profusion, 
avec  un  art  qui  a  su  vaincre  toutes  les  difficultés  inhérentes  à  l'enni- 
ploi  de  ce  métal  dans  le  tissage  ;  et  les  couleurs  de  la  laine  n'ont  point 
à  souffrir  du  voisinage  de  l'or ,  tant  elles  sont  vives ,  et  tant  il  y  a  de 
relief  dans  tout  ce  tableau.  L'autre  tapis  est  velouté,  de  trente-cinq 
pieds  sur  vingt-huit ,  et  d'an  pouce  d'épaisseur.  Les  ornemens,  dont 
la  majeure  partie  remonte  au  temps  de  Louis  XIV,  sont  relevés  par 
quelques  détails  qui  rappellent  la  renaissance.  On  peut  donner  une 
idée  de  sa  magnificence,  en  disant  que  beaucoup  de  personnes  le  pré- 
fèrent même  au  précédent.  Parmi  les  tapisseries ,  il  y  a  un  fond  et 
deux  panneaux,  copiés  d'après  Boucher,  et  qu'on  croirait  dérobés 
aux  petits  appartemens  de  Choisy-le-Roi ,  si  leur  fraîcheur  n'attestait 
qu'ils  sont  d'hier.  Pour  les  tapisseries  ordinaires,  destinées  aux  ten- 
tures ou  aux  portières  d'appartemens,  une  nouvelle  manufacture  a 
été  fondée  ri3cemment  à  Felletin  par  le  même  fabricant,  et  elle  est 
consacrée  exclusivement  à  ce  genre ,  dont  le  goût  se  propage  parmi 
les  fortunes  môme  médiocres. 

Ici  il  est  juste  de  citer  le  nom  d'un  fabricant  à  bon  marché,  M.  Por- 
tier, qui  vise  à  satisfaire  le  même  goût ,  en  mettant  à  la  portée  d'un 
plus  grand  nombre  de  bourses  des  imitations ,  en  soie  et  laine  ,  des 
tapisseries  pour  ameublemens  et  pour  portières  :  ce  sont  des  étoffes 
qu'il  donne  à  20  fr.  l'aune.  Il  n'est  pas  le  seul  qui  soit  entré  dans 
cette  voie ,  mais  il  s'y  distingue  par  une  modération  de  prix  qui  n'ex- 
clut pas  la  qualité  du  tissu,  le  choix  du  dessin  et  l'éclat  des  couleurs. 
Il  tend  à  suppléer,  à  plus  forte  raison,  les  riches  soieries  pour  ameu- 
blemens et  tentures  que  continue  de  fabriquer,  pour  de  rares  et  opu- 
lentes maisons,  Lyon,  la  nouvelle  Gênes,  plus  magnifique  cent  fois 
et  plus  agitée,  aujourd'hui  sans  rivale  dans  le  monde. 

Xousne  quitterons  pas  les  tissus,  sans  noter  un  échange  qui,  depuis 
quelques  années  déjà,  semble  s'opérer  entre  les  deux  genres  de  pro- 
duction précédemment  si  distincts  de  l'Alsace  et  de  la  Normandie.  En 
effet,  Mulhouse  et  ses  succursales  voisines,  adonnées  à  la  fabrication 
d'élégantes  étoffes  imprimées  pour  l'usage  des  classes  moyennes,  ne 
descendaient  guère  aux  indiennes  communes  et  aux  cotonnades  dites 
roiienneries,  destinées  aux  derniers  rangs  du  peuple  ou  à  l'exporta- 
tion d'outre-mcr;  celles-ci,  d'un  autre  côté,  étaient  exclusivement 
fabriquées  à  Darnolal,  à  Déville,  à  Bapaume,  en  un  mot,  dans  toutes 


REVTE  DE  PARIS.  57 

les  usines  qui  enrichissent  les  vallées  dont  Rouen  est  le  centre.  Là, 
on  ne  songeait  pas  à  empiéter  sur  le  travail  plus  relevé,  admis  depuis 
long-temps  comme  l'apanage  de  l'Alsace  ou  de  quelques  colonies 
qu'elle  avait  envoyées  au  loin ,  à  Jouy ,  à  Claye ,  par  exemple ,  et  l'on 
se  contentait  de  la  perfection  compatible  avec  le  plus  modique  prix 
de  vente.  A  l'exposition  de  cette  année,  une  confusion  de  deux 
genres,  déjà  observée  auparavant  çà  et  là  dans  quelques  rares  et 
capricieuses  tentatives,  se  laisse  apercevoir  avec  plus  d'évidence; 
d'un  côté  comme  de  l'autre,  on  respecte  chaque  jour  un  peu  moins 
les  bornes  anciennes  des  deux  spécialités.  A  Sainte-Marie,  à  Ribeau- 
ville,  et  dans  d'autres  ateliers  du  Haut-Rhin,  nous  voyons  qu'on  a 
imité  quelques-uns  des  produits  de  la  fabrique  rouennaise,  qui,  en 
revanche  s'essaie  à  sortir  de  sa  sphère,  mais  plus  timidement.  II  n'est 
pas  certain  que  les  deux  provinces,  si  riches  de  leur  propre  fond, 
aient  beaucoup  à  gagner  à  ces  emprunts  mutuels,  s'ils  prenaient  de 
l'extension;  et  il  est  probable  qu'elles  y  perdraient,  en  déroutant, 
au  moins  pour  un  temps,  les  habitudes  des  populations  ouvrières  et 
les  demandes  du  commerce. 

Les  industries  qui  se  montrent  au  pays  telles  qu'elles  sont ,  sans 
s'être  fardées,  occupent  à  l'exposition  un  nombre  de  travées  que  l'on 
compterait  aisément;  le  charlatanisme  mercantile  remplit  tout  le 
reste,  hormis  deux  ou  trois  places  dédaignées,  où  s'est  glissé  l'art 
véritable  qui  se  respecte  et  ne  s'alfichc  pas.  L'orfèvrerie  ciselée  et 
émaillée  de  M.  Marrel  attire  tous  les  regards  et  les  repose ,  c'est  un 
nom  nouveau  qui  vient  de  se  révéler  par  de  petits  ouvrages  d'une 
délicatesse  et  d'une  grâce  que  rien  n'égale  dans  toute  l'exposition. 
On  admire,  entre  autres,  une  coupe  évasée  comme  les  patères  an- 
tiques destinées  aux  libations,  et  deux  vases  de  la  forme  et  de  la  gran- 
deur ordinaire  des  calices,  mais  que  leurs  ornemens  profanes  écarte- 
ront nécessairement  même  de  l'autel  de  Saint-Roch,  Autour  de  l'un 
de  ces  cahces,  qui  est  sans  contredit  le  plus  beau,  on  a  ciselé  l'une 
au-dessus  de  l'autre,  deux  rangées  de  figurines.  La  rangée  inférieure 
se  compose  de  jeunes  faunes  assis,  les  jambes  pendantes,  et  qui  jouent 
de  la  flûte ,  du  cor,  des  cymbales ,  du  tambour  de  basque ,  de  la  flûte 
de  Pan;  au-dessus  d'eux,  des  enfans  se  glissent  en  dansant  le  long 
des  parois  extérieures  du  vase,  avec  les  poses  les  plus  variées,  toutes 
naturelles  et  légères.  Au  nombre  des  qualités  éminentes  de  ce  travail 
d'art,  la  variété  n'est  pas  ce  qui  étonne  le  moins  ;  rien  de  symétrique, 
pas  un  ornement  qui  en  répète  un  autre ,  pas  un  enfant  ou  un  faune 


58  BEVUE  DE  PARIS. 

qui  ressemble  à  ceux  dont  il  est  accompagné.  Et  c'est  dans  des  figu- 
rines d'un  pouce  de  hauteur,  tout  au  plus,  qu'éclate  cette  fécondité 
de  formes  et  de  détails  si  bien  finis.  On  annonce  du  même  artiste 
des  théières ,  un  vase  d'après  Benvenuto  Cellini ,  et  enfin ,  une  aiguière, 
qui  sera,  dit-on,  le  morceau  capital  de  M.  Marrel. 

Les  conditions  de  l'art  sont  remplies  aussi  à  un  degré  remarquable 
dans  les  peintures  sur  verre  de  l'établissement  de  Choisy-le-Iloi.  In- 
dépendamment de  ses  cristaux  usuels ,  blancs  ou  de  couleur,  M.  Bon- 
temps,  l'habile  directeur  de  cette  fabrique,  expose  des  ogives  garnies 
de  leurs  vitraux  colorés,  et  deux  évangélistes  de  grandeur  naturelle, 
saint  Luc  et  saint  Jean.  Ce  sont  deux  beaux  produits  de  la  peinture 
sur  verre,  dont  on  a  long-temps  supposé  que  le  secret  était  perdu, 
quoiqu'il  eût  toujours  été  conservé  en  Angleterre  et  appliqué  même 
assez  souvent.  Depuis  plusieurs  années,  ce  procédé  d'art  est  revenu 
en  France,  et  aujourd'hui  il  est  suivi,  à  l'étabhssement  de  Choisy, 
avec  une  supériorité  toujours  progressive,  sous  les  auspices  de 
M.  Bontemps  et  la  surveillance  plus  immédiate  d'un  Anglais,  M.  Jones. 
Les  dessins  du  saint  Luc  et  du  saint  Jean  sont  de  M.  Adolphe  Pries, 
jeune  Allemand,  connu  déjà  par  d'intéressantes  lithographies  sur  des 
sujets  religieux  ou  mystiques,  qu'on  peut  voir  chez  Goupil  et  Rittner. 
Il  s'est  chargé  de  livrer  à  Choisy  les  modèles  dessinés  des  quatre 
évangélistes. 

Ce  qui  manquait  jusqu'à  présent  à  l'atelier  de  peinture  sur  verre 
de  Choisy,  c'était  de  bons  et  irréprochables  dessins,  ou  plutôt  c'était 
la  liberté  de  mettre  en  œuvre  des  dessins  qu'il  pût  choisir  lui-môme. 
Aussi  on  trouvait  bien  souvent  quelque  chose  à  reprendre  dans  ses 
travaux ,  mais  il  eût  été  juste  de  faire  retomber  le  blâme  jusqu'à  ceux 
qui  lui  envoyaient  des  modèles  imparfaits,  en  lui  imposant  la  loi 
d'une  fidélité  scrvile  dans  l'exécution.  Nous  venons  de  voirie  dessin 
colorié  d'un  saint,  que  l'église  Saint-Pierre,  de  Troyes,  a  envoyé 
comme  type  invariable  à  l'appui  d'une  commande  faite  à  Choisy  ;  c'est 
une  fort  laide  portraiture  de  saint,  qu'il  faudra  bien  copier  telle 
quelle  et  qui  ne  flattera  pas  le  goût  et  l'imagination  des  amateurs  de 
gothique,  comme  les  mélancoliques  images  des  évangélistes  par 
M.  Fries.  Mais  enfin  les  églises  sont  averties  que  Choisy  a  maintenant 
son  dessinateur,  et  qu'on  fera  bien  de  commander  désormais  le  des- 
sin avec  la  peinture.  Je  ne  voudrais  pas  proférer  un  blasphème  contre 
Jes  vieux  vitraux;  mais  il  me  semble  que  la  nouvelle  peinture  sur 
verre  les  égale  pour  l'éclat  ;  et  à  coup  sûr  elle  les  surpasse  par  le  soin 


REVUE  DE  PARIS.  59' 

que  l'on  prend  de  dissimuler  les  points  de  suture  de  tous  ses  ouvra- 
ges. Les  anciens  composaient  une  figure  en  pied  avec  quatre  mor- 
ceaux de  verre  coloré,  qu'ils  rajustaient  par  des  plombs  appliqués 
sur  les  trois  joints  parallèles  de  gauche  à  droite ,  au  risque  de  traver- 
ser ainsi  par  un  trait  noir  le  bras ,  la  main ,  la  jambe  du  saint  person- 
nage. Aujourd'hui,  on  fait  serpenter  les  plombs  dans  les  ombres  de 
la  peinture,  et  on  assure  à  l'assemblage  de  fragmens  de  verre  plus 
nombreux  autant  de  solidité  qu'autrefois ,  mais  sans  couper  par  une 
ligne  malencontreuse  les  parties  où  doit  se  jouer  la  lumière.  —  il  nous 
reste  à  peine  le  temps  d'ajouter  que  M.  Bontemps,  outre  les  produits 
déjà  cités,  expose  des  croivn-ylass  et  dn/lint-glass  dont  la  renommée 
est  grande  et  le  débouché  considérable  chez  les  opticiens  en  France 
et  même  au  dehors. 

L'espace  va  nous  manquer  pour  les  machines,  et  toutefois  il  est 
impossible  de  n'en  pas  dire  un  mot.  Non  qu'il  y  en  ait  beaucoup  de 
nouvelles,  surtout  parmi  celles  qui  s'appliquent  à  d'importans  tra- 
vaux; mais  les  plus  anciennes  môme,  si  elles  sont  bien  exécutées, 
ont  droit  à  la  faveur  publique. 

M.  André  Kœchlin,  de  Mulhouse,  expose  une  machine  àfdersans 
fileur,  ni  bien  nouvelle, «ni  ancienne  non  plus,  qui  supprime  un 
homme,  et  permet  de  ne  laisser  que  des  enfans  auprès  de  la  Mull- 
Jenny.  La  bobine,  dans  ce  système ,  se  couvre  de  fds  de  coton  qui 
viennent  d'eux-mêmes  s'enrouler  d'une  façon  régulière  sur  toutes 
ses  parties;  elle  se  passe  du  concours  de  l'ouvrier  intelligent  appelé 
spécialement /</<?wr,  qui  gagnait  2  fr.  50  cent,  à  3  fr.  par  jour,  et  n'a- 
vait pas  trop  de  l'attention  la  plus  active  pour  surveiller  le  travail 
mécanique.  Peu  à  peu,  comme  on  voit,  les  machines  tendent  à 
s'émanciper  entièrement. 

11  y  a,  des  mêmes  constructeurs,  une  belle  machine  à  fabriquer  le 
papier  continu.  Le  chiffon,  réduit  en  pète  liquide,  arrive  sur  cette 
machine,  s'y  étend,  s'évapore  et  se  sèche  peu  à  peu,  devient  plus 
consistant  jusqu'à  mériter  enfin  le  nom  de  papier,  et  alors,  se  sépa- 
rant du  feutre  qui  l'avait  soutenu  dans  ses  évolutions,  vase  faire 
couper  par  des  cisailles  dans  une  largeur  convenable,  pour  s'enrouler 
ensuite  sur  des  tambours,  d'où  il  est  enfin  emporté  par  masses  à 
l'atelier  :  là  seulement  il  est  réduit  en  rames. 

M.  Nicolas  Schlumberger,  de  Guebwiller  (Haut-Rhin),  expose  un 
métier  à  filer  le  lin.  Ce  constructeur,  qui  est  d'ailleurs  le  premier  de 
nos  filateurs  de  colon ,  ne  fait  pas ,  comme  ses  voisins  de  Mulhouse, 
toutes  les  machines  imaginables;  il  se  renferme  presque  absolument 


GO  REVUE  DE  PARIS. 

dans  la  fabrication  de  celles  qui  ont  pour  objet  la  filature.  Personne 
n'a  plus  de  respect  que  lui  pour  le  grand  principe  industriel  de  la 
spécialité;  mais  aussi  personne  n'atteint  à  une  semblable  perfection , 
comme  constructeur. 

Un  long  et  large  cylindre  creux ,  dans  lequel  on  peut  mettre  un 
amas  de  blé  comme  dans  un  grenier,  est  offert  pour  la  première  fois 
en  public  par  M.  Vallery.  Ce  cylindre ,  à  l'aide  d'une  roue  facile  à 
manœuvrer,  peut  être  mis  en  mouvement;  première  condition  pour 
la  conservation  des  blés.  Il  est  d'ailleurs  percé  d'une  foule  de  petites 
fenêtres,  toutes  garnies  de  toiles  métalliques;  il  est,  en  outre,  muni 
d'un  ventilateur,  et  rien  de  plus  simple  que  le  mécanisme  par  lequel 
on  aspire  ou  l'on  refoule  l'air,  à  volonté  ,  dans  l'intérieur  de  ce  gre- 
nier mobile;  or,  le  renouvellement  de  l'air  est  une  seconde  condition, 
aussi  favorable  aux  grains  que  le  mouvement.  La  seule  question  pour 
nous  est  de  savoir  combien  cela  coûtera. 

Une  machine,  nouvelle  pour  l'exposition,  et  qui  n'est  pas  ancienne, 
au  moins  dans  sa  forme  actuelle,  sous  laquelle  elle  a  été  rendue 
enfin  applicable  en  grand  à  l'industrie,  c'est  la  turbine  de  M.  Four- 
neyron.  Les  turbines  sont  connues  de  nom  depuis  long-temps;  il  en 
est  parlé  dans  un  vieux  livre,  celui  de  Bélidor,  que  les  hommes  d'art 
eux-mêmes  ne  lisent  plus  guère;  M.  Burdin,  ingénieur  des  mines, 
s'en  était  occupé  pratiquement.  Mais  M.  Fourneyron ,  par  ses  inno- 
vations radicales ,  en  est  devenu  le  véritable  créateur.  Telles  qu'elles 
existent  présentement ,  grâce  à  lui ,  nous  essaierons  de  les  définir, 
en  langage  vulgaire,  des  rours  hydrauliques  à  axe  vertical,  et  tour- 
nant horizontalement ,  pouvant  fonctionner  sons  l'eau,  et  susceptibles 
2}ar  cela  même  et  par  cFautres  co7idi lions  spéciales,  d'être  à  l'abri  des 
gelées,  des  variations  de  niveau  et  d'autres  inconvénicns plus  ou  moins 
graves.  On  conçoit,  d'après  cela  ,  quelle  peut  être  leur  utilité. 

En  1833 ,  le  système  des  turbines  de  M.  Fourneyron  a  obtenu  de 
la  société  d'encouragement  le  prix  de  6,000  francs,  qu'elle  avait  mis 
et  remis  plusieurs  fois  au  concours,  sur  ce  même  sujet,  depuis  plus 
de  sept  ans.  L'habile  ingénieur  n'avait  encore  exécuté,  à  cette 
époque,  que  trois  turbines ,  la  première,  dans  de  faibles  dimensions, 
pour  son  usage,  les  deux  autres  pour  le  service  des  forges  de  Dam- 
pierre  et  de  Fraisans  (  Jura).  Depuis  lors,  plus  de  soixante  turbines, 
de  la  force  ensemble  d'environ  deux  mille  chevaux-vapeur,  ont  été 
ou  sont  sur  le  point  d'être  mises  en  activité  par  lui ,  tant  en  France 
qu'à  l'étranger.  Dans  le  nombre  on  en  compte  plusieurs  de  soixante  à 
cent  chevaux  chacune. 


REVUE  DE  PARIS.  61 

Les  chûtes  d'eau ,  sous  lesquelles  ces  turbines  fonctionnent ,  sont 
comprises  entre  8  pouces  et  333  pieds  (  0""  22  à  108  mètres). 

Le  conseil  municipal  de  la  ville  de  Paris,  sur  la  proposition  de 
M.  Arago ,  ne  peut  manquer  d'adopter  prochainement  les  turbines- 
fourneyron  ,  pour  élever  l'eau  nécessaire  à  tous  les  quartiers,  môme 
jusqu'aux  points  les  plus  élevés.  L'établissement,  d'après  les  pro- 
jets qu'on  a  en  vue ,  serait  construit  de  manière  que  les  turbines 
jetassent  quatre  mille  pouces  de  fontainier  à  la  hauteur  voulue  pour 
que  de  là  il  pût  se  faire  une  distribution  convenable  dans  toute  la 
ville.  C'est  près  de  dix  fois  autant  d'eau  qu'on  en  élève  en  ce  moment. 

Une  des  plus  extraordinaires  machines  qui  ait  été  construite  depuis 
long-temps,  est  sans  contredit  la  turbine  que  M.  Fourneyron  a  éta- 
blie à  Saint-Biaise,  dans  la  Forêt-Noire.  Sa  force  est  de  soixante 
chevaux,  son  poids  est  de  f rente-cinq  livres,  et  elle  fait  deux  mille 
trois  cents  tours  par  minute  ! 

On  nous  permettra  de  clore ,  par  le  simple  énoncéfde  ce  fait  mer- 
veilleux, notre  pénible  revue  de  l'exposition. 

Victor  Ciiarlier. 


BULLETIN. 


La  session  marche  en  quelque  sorte  en  dehors  du  cabinet.  La  chambre  des 
pairs  a  discuté  et  adopté  le  projet  de  loi  sur  la  propriété  littéraire ,  la  chambre 
des  députés  a  discuté  et  adopté  le  projet  de  loi  sur  les  fonds  secrets  ;  mais  -ni 
dans  l'une  ni  dans  Tautre  chambre,  le  ministère  n'a  encore  exposé  ses  prin- 
cipes politiques  et  son  système.  On  ne  peut,  en  effet,  regarder  comme  des  dé- 
clarations politiques  les  paroles  de  M.  Dufaure,  qui  s'est  borné  à  protester  de 
son  dévouement  au  liouvernement  parlementaire,  et  celles  de  M.  Passy,  qui  a 
annoncé  qu'il  ne  reste  plus  aux  membres  du  cabinet  qu'à  effacer  quelques 
préventions  personnelles  qu'ils  avaient  conçues  les  uns  contre  les  autres.  Kous 
faisons  des  vœux  pour  que  ces  préventions  s'effacent  très  vite,  afin  que  le 
ministère  puisse  établir  un  système  et  le  faire  connaître  aux  chambres  avant  la 
fin  de  la  session. 

En  attendant,  les  actes  du  cabinet  se  bornent  à  une  demande  de  crédit  de 
10  millions  faite  par  IM.  le  ministre  de  la  marine,  à  une  demande  de 
1,200,000  francs  accordée  à  M.  le  ministre  de  l'intérieur,  outre  un  crédit  pour 
des  pensions,  à  une  demande  de  crédit  de  0,185,000  francs  pour  les  caisses  de 
retraite,  faite  par  M.  le  ministre  des  finances,  et  à  ime  demande  de  crédit  de 
0,515,090  francs  pour  des  pensions,  faite  par  IM.  le  ministre  de  la  guerre.  On 
annonce  encore  une  demande  de  crédit  de  5  millions ,  de  M.  le  ministre  des 
travaux  publics,  pour  une  entreprise  particulière  de  chemins  de  fer,  et  quelques 
autres  demandes  de  ce  genre.  Nous  ne  pouvons  voir  tout  au  plus,  dans  cet 
ensemble  de  propositions,  que  l'exposé  d'un  système  financier,  et  non  d'un 
système  politique. 

IMais  puisque  deux  de  ces  crédits  touchent  de  plus  près  que  les  autres  à  des 
questions  politiques,  ils  nous  serviront  peut-être  à  sortir  de  l'incertitude  où 
nous  sommes  jetés  en  ce  qui  est  des  vues  et  de  la  direction  du  ministère.  La 
discussion  du  crédit  des  1,200,000  francs  de  fonds  secrets  a  cependant  déjà  eu 
lieu  sans  avoir  marqué  le  caractère  de  la  nouvelle  administration,  malgré  les 
efforts  qui  ont  été  tentés  par  (juelques  députés  de  l'opposition.  On  doit  re- 
gretter que  les  réponses  du  ministère  à  ces  attaques  aient  été  vagues  et  faibles, 


REVUE  DE  PARIS.  "63 

et  qu'il  ait  laissé  le  soin  de  le  défendre  à  un  ministre  du  15  avril ,  à  M.  de  Sal- 
vandy.  Qui  eût  dit,  il  y  a  quelques  mois,  à  M.  Villemain  ,  à  M.  Dufaure  et  à 
M.  Passy,  quand  ils  attaquaient  si  vivement  M.  de  Salvandy  et  ses  collègues, 
qu'ils  seraient  bientôt  heureux  d'accepter  son  secours  contre  leurs  amis  de  la 
coalition?  Ce  secours,  M.  de  Salvandy  l'a]  donné  au  ministère  du  12  mai  avec 
la  franchise  et  la  verve  qui  le  distinguent ,  et  ce  sont  encore  les  paroles  les  plus 
efficaces  qui  aient  été  dites  en  faveur  du  gouvernement  depuis  la  formation  du 
nouveau  cabinet  ! 

Remarquons  d'abord  combien  est  défavorable  la  situation  du  cabinet  actuel 
quand  il  se  voit  forcé  de  remplir  sa  tâche  de  tous  les  jours ,  qui  est  de  défendre 
le  pouvoir,  et  de  repousser  les  reproches  de  servilité  et  de  dépendance  qui  ne 
lui  sont  pas  plus  épargnés  qu'à  ses  prédécesseurs.  Comment  veut-on  empêcher 
ceux  qui  ont  fait  partie  de  la  coalition  où  figuraient  la  plupart  des  membres  de 
l'administration ,  ceux  qui  ont  tonné  avec  eux  contre  les  prétendus  empiétemens 
du  pouvoir  royal ,  de  continuer  les  mêmes  déclamations ,  et  de  se  refuser, 
comme  par  le  passé,  à  ajouter  foi  aux  protestations  d'indépendance  qu'on  leur 
oppose?  M.  Gauguier  n'a-t-il  pas  pour  lui  les  autorités  et  les  textes  de  toute  l'an- 
cienne coalition,  quand  il  attaque  le  ministère  actuel?  Et  quand  il  dit  que  la 
situation  politique  lui  paraît  trop  grave  pour  qu'il  garde  le  silence,  ses  paroles 
ne  sont-elles  pas  l'écho  fidèle  de  celles  qui  retentissaient  à  la  tribune ,  il  y  a  deux 
mois?  Comment  prouver  à  M.  Gauguier  que  la  situation  politique  a  changé?  Que 
lui  dire  quand  il  continue  de  s'écrierque  le  gouvernement  représentatif  n'est  pas 
établi  en  France,  et  que  le  pouvoir  parlementaire  lui  semble  anéanti ,  détruit  par 
le  pouvoir  royal?  Faut-il  s'étonner  s'il  ne  se  trouve  qu'un  ministre  du  15  avril 
pour  répondre  avec]  quelque  portée  à  ces  paroles ,  et  s'il  ne  peut  les  réfuter 
qu'en  déclarant  que  le  ministère  actuel  lui  semble  se  trouver  dans  les  mêmes 
conditions  que  le  ministère  du  15  avril,  ni  plus  ni  moins  parlementaire,  ni 
plus  ni  moins  indépendant?  C'est,  en  effet,  tout  ce  qu'il  y  avait  à  dire,  et  de 
long-temps  il  n'y  aura  autre  chose  à  répondre  à  ceux  qui  sont  restés  fidèles  à 
l'esprit  de  la  coalition.  Mais  ce  ne  sont  pas  ceux  qui  en  faisaient  partie  qui  ré- 
futeront avec  succès  de  pareilles  attaques.  C'est  une  grande  leçon ,  et  il  n'a  pas 
dépendu  de  nous  qu'elle  ne  fût  épargnée  aux  hommes  qui  figurent  aujourd'hui 
à  la  tête  des  affaires.  Nous  leur  avons  signalé  assez  souvent  les  dangers  de  l'op- 
position qu'ils  faisaient  ;  et,  malheureusement,  les  embarras  qu'ils  ont  ainsi 
suscités  au  pouvoir  qu'ils  représentent  maintenant,  ne  touchent  pas  à  leur  fin. 

Les  orateurs  auxquels  a  répondu  M.  de  Salvandy  n'ont  toutefois  beau  jeu, 
avec  leurs  argumens  surannés,  que  vis-à-vis  de  leurs  anciens  collègues  de  la 
coalition.  Ceux  qui  n'ont  pas  abandonné  pendant  toute  cette  lutte  les  véritables 
principes  du  gouvernement,  ne  sont  pas  embarrassés  de  leur  répondre.  Les 
meralires  de  la  coalition  ne  savent-ils  donc  pas  que  c'est  à  eux-mêmes  qu'il  faut 
s'en  prendre  des  perturbations  dont  ils  se  plaignent ,  et  veulent-ils  qu'on  leur 
montre  les  résultats  de  tous  ces  reproches  d'envahissement  dont  ils  ont  rempli 
la  France?  Quand  cette  lutte  commença,  il  y  avait  en  France  trois  pouvoirs 


64-  REVUE  DE  PARIS. 

qui  s'exerçaient  librement ,  des  ministres  qui  réclamaient  et  qui  voulaient  la 
responsabilité  de  leurs  actes.  Depuis  la  formation  de  la  coalition ,  une  grande 
partie  de  la  chambre  s' étant  laissée  entraîner  par  les  déclamations  qui  se  fai- 
saient en  faveur  de  l'omnipotence  parlementaire ,  on  vit  s'élever  une  opposition 
qui  voulait  s'interposer  entre  le  roi  et  ses  ministres,  au  lieu  de  s'en  tenir  à 
l'examen  des  actes  ministériels.  On  prit,  pour  renverser  le  ministère,  des  armes 
qui  semblaient  plutôt  faites  pour  renverser  un  trône  ;  on  alarma  tout  le  pays , 
qui  était  en  pleine  paix,  et  qui  était  satisfait  de  sa  prospérité.  Qu'en  est-il  ré- 
sulté ?  Une  affreuse  crise ,  où ,  après  de  longs  débats ,  les  partis  coalisés  s'étant 
divisés,  ont  fait  admettre  au  pouvoir  quelques  faibles  débris  de  leurs  nuances. 
Cette  partie  de  la  coalition  qui  est  entrée  aux  affaires  a-t-elle  au  moins  apporté 
des  forces  au  gouvernement.^  ]N'a-t-eile  pas,  au  contraire,  paralysé  les  forces 
de  ceux  qui  étaient  restés  fidèles  aux  principes  de  l'ordre,  et  qui  se  trouvent 
chaque  jour  embarrassés  des  attaques  trop  faciles  qui  se  font  contre  leurs  col- 
lègues.^ 

iS'e  les  voit-on  pas ,  à  leur  tour,  exposés  aux  enquêtes  qu'ils  avaient  provo- 
quées.' et  maintenant  l'opposition  use,  à  leur  égard,  du  droit  qu'ils  ont  établi, 
de  s'assurer  si  les  ministres  ont  réellement  l'usage  de  leur  volonté  et  la  liberté 
de  leurs  principes.  On  se  sert  de  leurs  armes.  On  vient  inspecter  chaque  jour  la 
chambre  du  conseil.  On  demande  combien  de  fois  les  ministres  du  roi  se  sont 
rendus  aux  Tuileries.  On  tire  des  conséquences  d'un  conseil  tenu  en  présence 
du  chef  de  l'état;  et  s'ils  protestent  de  leur  indépendance,  on  ne  s'arrête  pas 
à  leurs  paroles.  M.  Mole,  M.  de  Montalivet,  M.  de  Salvandy,  tenaient  aussi, 
leur  dit-on,  le  même  langage.  Vous  avez  refusé  de  les  croire,  pourquoi  ajou- 
terions-nous foi  à  ce  que  vous  dites,  maintenant  que  vous  les  avez  remplacés.^ 
Voilà  ce  qui  se  passe  entre  la  presse  et  les  nouveaux  ministres.  Aussi  ne  savent- 
ils  quels  moyens  employer  pour  réduire  un  adversaire  qu'ils  ont  eux-mêmes 
rendu  si  redoutable  et  si  exigeant.  On  s'assemble ,  on  délibère  sur  les  moyens 
d'en  finir  avec  la  presse ,  comme  on  a  toujours  fait  à  la  veille  ou  au  lendemain 
de  grandes  perturbations.  Tantôt  c'est  un  projet  qui  consiste  à  ouvrir  au  mi- 
nistère les  colonnes  des  journaux  de  l'opposition ,  tantôt  on  propose  d'entre- 
prendre un  journal  de  discussion  officielle;  moyens  dangereux  et  insuffisans, 
car  ce  journal  otTutiel  obligerait  à  développer  un  système,  et  ces  colonnes  que 
se  réserveraient  les  ministres ,  on  n'aurait  qu'à  les  remplir  de  leurs  propres 
œuvres,  qu'à  y  réimprimer  leurs  discours  de  la  session  passée  et  les  pamphlets 
de  leurs  amis  de  la  coalition,  pour  combattre  leurs  actes  et  leurs  paroles  d'au- 
jourd'hui. 

Dans  la  chambre,  l'embarras  n'est  pas  moins  grand,  quoique  d'une  autre 
nature.  La  tribune  est  muette;  on  n'y  voit  du  moins  que  quelques  orateurs 
dont  la  parole  est  aventureuse,  comme  dit  le  Constitutionnel.  M.  Thiers, 
M.  Barrot,  les  chefs  de  partis,  sentent  tout  le  danger  qu'il  y  aurait  à  attaquer 
le  pouvoir  dans  la  diambre,  et  de  son  côté  M.  Guizot  et  ses  amis  restés  hors 
des  affaires,  ont  l'air  de  penser  qu'il  y  a  un  danger  égal  à  le  défendre.  On  dirait 


REVUE  DE  PARIS.  65 

que  le  souffle  de  quelques  paroles  suffirait  pour  tout  ébranler,  et  les  hommes  de 
sens  gardent  le  silence.  La  vérité  est  que  pour  avoir  voulu  être  trop,  la  chambre 
craint ,  avec  raison,  d'être  quelque  chose  à  cette  heure.  Personne  n'a  voulu  em- 
piéter sur  ses  pouvoirs  ;  mais  l'exagération  de  l'opposition  qui  s'y  est  faite  a  si 
bien  entravé  les  autres  pouvoirs  et  la  chambre  elle-même,  qu'elle  craint  de  faire 
naître  de  nouvelles  impossibilités.  Voilà  ce  qu'est  la  chambre.  Elle  s'est  laissée 
entraîner  hors  de  ses  limites;  on  lui  a  dit  qu'elle  devait  être  tout  dans  le  pays, 
et  les  perturbations  qui  sont  résultées  de  ces  doctrines  font  qu'elle  redoute 
d'être  quelque  chose,  qu'elle  n'est  en  ce  moment  presque  rien. 

Cette  nullité,  cette  abnégation  volontaire  de  la  chambre,  nous  alarment.  Elles 
peuvent  avoir  deux  graves  inconvéniens.  Le  ministère  peut  d'abord  se  figurer 
que  la  chambre  est  satisfaite,  et  que  la  marche  indécise  du  cabinet  sympathise , 
on  ne  peut  mieux ,  avec  l'esprit  d'une  chambre  qui  craint  de  savoir  et  d'agir. 
En  pareil  cas ,  la  réaction  ne  serait  que  plus  prompte,  et  nous  verrions  dans  la 
session  prochaine  s'élever  une  opposition  plus  violente  que  jamais.  INous  qui  ne 
sommes  pas  plus  pour  les  empiètemens  que  pour  l'abandon  de  soi-même,  nous 
appelons  de  tous  nos  désirs  le  rétablissement  de  l'état  normal ,  c'est-à-dire  une 
chambre  qui  s'informe  des  principes  du  cabinet ,  qui  ne  lui  donne  ses  votes 
qu'après  avoir  apprécié  et  approuvé  son  système,  et  un  cabinet  qui  satisfasse  à 
ces  exigences  légitimes.  Les  votes  de  complaisance  et  de  ménagemens  ne  font 
pas  exister  une  administration,  ou  lui  donnent  une  existence  précaire  et  embar- 
rassée; car,  en  politique  aussi ,  ce  n'est  pas  en  vivant  de  charités  qu'on  sou- 
tient son  état  et  son  train  dans  le  monde. 

Ne  sachant  à  qui  s'en  prendre  de  cet  état  de  malaise ,  qui  vient  de  la  chambre 
elle-même  et  en  partie  de  ceux  que  la  coalition  a  envoyés  aux  affaires ,  nos 
députés  s'escriment  contre  la  corruption.  Si  les  principes  d'ordre  et  de  gou- 
vernement n'ont  pas  été  assez  rigoureusement  défendus ,  c'est  sans  doute  la 
presse  favorable  au  gouvernement  qui  en  est  cause  !  C'est  cette  presse  qui  a 
ameuté  toutes  les  minorités  contre  le  pouvoir ,  et  qui  les  a  poussées  pêle-mêle 
dans  le  ministère ,  où  elles  sont  occupées  en  ce  moment  à  se  dépouiller  de  leurs 
préventions  réciproques ,  quand  il  y  aurait  autre  chose  à  faire ,  ne  fût-ce  que 
gouverner  !  Et  que  fait  le  ministère  ?  Il  se  hâte  d'adhérer  à  tout ,  et  de  répondre 
que  la  presse  qui  défend  l'ordre  est,  en  effet,  corrompue,  servile,  d'où  il  ré- 
sulte que  la  presse  qui  a  attaqué  les  vrais  principes  du  pouvoir,  l'ordre  et  la 
politique  modérée,  est  la  seule  qui  mérite  l'estime  et  la  considération.  Ainsi 
désormais,  aucune  feuille  ne  pourra  défendre  le  gouvernement  sans  craindre  de 
lui  nuire  et  de  se  nuire  à  elle-même.  La  presse  conservatrice  devra  craindre  de 
se  nuire,  car  les  ministres,  par  faiblesse  ou  par  tout  auti'e  sentiment,  n'ont  pas 
jugé  à  propos  de  répondre  à  ceux  qui  accusent  de  vénalité  toute  feuille  qui 
n'attaque  pas  le  gouvernement.  Elle  devra  craindre  de  nuire  au  gouvernement, 
car,  après  le  langage  tenu  par  les  ministres  auprès  de  l'opposition ,  dès  qu'ils 
trouveront  des  défenseurs ,  on  ne  manquera  pas  de  dire  que  le  ministère  est 
corrupteur,  corrompu,  et  qu'il  a  acquis  ces  organes  par  des  voies  illicites  et 

TOME    VT.    .TIITIN.    -     SUPPI.KMEAT.  5 


66  REVUE  DE  PARIS. 

secrètes.  Voilà  le  défilé  où  les  trois  hommes  d'état  du  tiers-parti ,  entrés  aux 
affaires,  ont  placé  le  gouvernement.  Nous  ne  nous  étonnons  pas  qu'ils  songent 
à  faire  eux-mêmes  un  journal  ;  ils  ont  rendu  trop  difficile  la  tâche,  déjà  pénible 
et  délicate ,  de  défendre  le  gouvernement. 

Passons  au  second  acte  politique  du  ministère,  au  crédit  de  dix  millions.  Les 
nouvelles  d'Orient  qui  annonçaient  la  reprise  des  hostilités  entre  l'armée  tur- 
que et  l'armée  égyptienne ,  obligeaient  le  cabinet  à  faire  une  démonstration. 
Un  crédit  de  dix  millions  a  été  demandé  pour  que  la  France  soit  en  mesure 
d'exercer  une  influence  réelle,  dit  l'exposé  de  motifs  du  ministre,  pour  qu'elle 
puisse  se  concerter  avec  ses  alliés,  afin  de  rétablir  la  paix ,  ou  faire  face  aux 
embarras  de  la  guerre.  Ce  crédit  de  dix  millions,  a  ajouté  le  ministre,  est 
demandé  pour  que  le  gouvernement  soit  prêt  à  maintenir  partout  les  droits , 
l'honneur  et  la  dignité  de  notre  pavillon.  Ce  crédit  ne  sera  pas  refusé  sans 
doute ,  et  nous  ne  voulons  pas  anticiper  sur  la  discussion  ;  mais  les  paroles 
que  nous  venons  de  citer  sont-elles  assez  rassurantes  dans  des  circonstances 
qui  sont  bien  graves,  ou  qui  peuvent  le  devenir  prochainement?  Dix  millions 
forment  un  crédit  à  peine  suffisant  pour  les  premiers  besoins  de  notre  marine; 
et  comme  faute  de  données  plus  claires ,  c'est  d'après  la  quotité  du  crédit 
qu'on  peut  seulement  juger  de  la  portée  des  intentions  de  ceux  qui  le  deman- 
dent ,  nous  ne  devons  pas  nous  attendre  à  des  démonstrations  bien  efficaces 
de  la  part  de  notre  gouvernement.  Malheureusement,  c'est  aussi  sur  l'étendue 
des  crédits ,  en  matière  d'arméniens ,  que  se  règle  l'opinion  des  puissances , 
et  ce  crédit  de  dix  millions  ne  nous  semble  pas  de  nature  à  faire  grande  im- 
pression sur  elles.  Dans  une  éventualité  de  guerre  pareille ,  quoique  moins 
menaçante  que  celle-ci,  Casimir  Périer,  qui  n'était  cependant  que  le  chef  d'un 
cabinet  de  résistance ,  et  fort  en  arrière  des  grandes  ^aies  politiques  du  tiers- 
parti  ,  Casimir  Périer  demandait  aux  chambres  un  crédit  de  cent  millions.  Il 
n'en  fit  pas  usage;  mais  ces  cent  millions  restés  en  caisse  nous  valurent 
peut-être  plus  d'influence  en  Europe  que  ne  nous  en  donnera  ce  crédit  de 
dix  millions  qui  sera  sans  doute  dépensé. 

Une  loi  pour  la  réduction  du  tarif  des  sucres  a  été  présentée  à  la  chambre. 
Un  projet  de  loi ,  préparé  par  M.  Martin  du  Nord,  réduisait  les  droits  établis 
sur  le  sucre  colonial  d'une  manière  notable.  La  réduction  que  demande 
M.  Cunin-Gridaine  ne  sera  pas  d'un  grand  secours  aux  colonies.  Nous  aurons 
à  revenir  sur  ce  sujet  ;  mais  nous  nous  bornerons  à  remarquer  aujourd'hui 
que,  s'il  y  a  nécessité  à  réduire  le  droit  sur  le  sucre  colonial,  cette  modifica- 
tion est  bien  insignifiante.  C'est  montrer  moins  de  décision  que  le  cabinet  du 
15  avril,  et  c'est  suivre  bien  timidement  la  ligne  qu'il  a  tracée.  Le  cabinet  du 
1-5  avril  était  cependant  souvent  accusé  d'indécision  par  les  honunes  du  tiers- 
parti.  Que  dira-t-on  du  cabinet  du  12  mai? 

Quant  au  projet  de  loi  qu'on  va  présenter,  dit-on ,  relativement  au  chemin 
de  fer  entre  Paris  et  Versailles,  sur  la  rive  gauche,  qui  se  trouve  dans  l'impos- 
sibilité d'être  acliové  sans  le  secours  du  gouvernement,  on  a  déjà  remarqué 


KEVUE  DE  PARIS.  67 

que  ce  fut  sur  la  proposition  de  IM.  Passy  que  la  chambre ,  pressée  d'opter 
entre  les  compagnies  des  deux  rives,  autorisa  l'un  et  l'autre  chemin,  mesure 
qui  a  déjà  causé  la  ruine  des  deux  entreprises.  La  compagnie  de  la  rive  droite 
a  cependant  terminé  ses  travaux  à  l'aide  de  ses  seules  ressources  et  d'un  em- 
prunt de  2  millions  à  5  un  quart  pour  100.  Le  ministère  se  propose  de  faire 
prêter,  par  le  gouvernement ,  à  la  compagnie  de  la  rive  gauche ,  5  millions  à 
4  pour  100.  Le  gouvernement  se  mettra  ainsi  en  rivalité  avec  la  compagnie 
qui  a  rempli  les  conditions  de  sa  concession ,  et  il  viendra  en  aide  à  celle  qui 
n'a  pas  su  se  créer  des  ressources.  Sans  doute,  la  chambre  a  causé  ces  embarras 
en  accordant  deux  concessions,  sur  la  proposition  du  ministre  des  linances 
actuel  ;  mais  la  chambre  doit-elle  se  croire  obligée  de  faire  réparer  par  les  con- 
tribuables toutes  les  fautes  que  lui  a  fait  faire  la  dernière  opposition  ?  C'est  une 
question  importante  dont  la  proposition  qui  va  lui  être  soumise  fait  partie,  et 
nous  aurons  occasion  d'y  revenir. 

La  prétendue  insulte  qui  avait  été  faite  au  pavillon  anglais  arboré  sur  le  ba- 
teau à  vapeur  anglais  la  Mèdée,  par  le  capitaine  du  brick  le  Griffon ,  donne  lieu 
aux  réflexions  des  journaux  anglais.  Le  Mornimj-Heralcl  remarque  que,  bien 
que  la  conduite  du  commandant  français  ait  été  sans  aucun  doute  «  répréhen- 
sible  et  injustiflable,  »  les  procédés  du  commandant  anglais  ont  été  d'une 
excessive  grossièreté.  Le  navire  anglais  a  couru  droit  au  navire  français,  et 
celui-ci  a  pu,  en  effet,  le  prendre  pour  un  pirate.  Le  capitaine  français  ne 
donna  cependant  que  Tordre  de  tirer  un  seul  coup  de  canon  ;  mais  dans  le  tu- 
multe causé  par  cet  incident  au  milieu  de  la  nuit,  ce  fut  une  bordée  qu'on  lâ- 
cha. De  tels  faits  s'expliquent  d'eux-mêmes.  Le  Sun  les  rapporte  d'une  ma- 
nière encore  plus  favorable  au  commandant  français.  D'où  vient  donc  que  les 
feuilles  anglaises  veulent  que  le  gouvernement  britannique  parle  haut  et  ferme 
au  gouvernement  français?  Si  le  commandant  du  navire  français  n'est  pas  dans 
son  tort  (  et  les  feuilles  anglaises  le  disent  en  citant  le  fait  même  qui  a  occa- 
sionné la  méprise),  que  signifierait  un  langage  haut  et  ferme,  et  que  serait-ce 
sinon  une  hostilité ,  et  une  hostilité  non  motivée  ?  Le  cas  paraît  ici  tout  diffé- 
rent de  celui  qui  eut  lieu  dans  le  golfe  du  Mexique ,  si  les  faits  sont  tels  que  les 
journaux  anglais  les  rapportent.  Il  n'y  aurait  donc  à  peine  lieu  qu'à  une 
simple  explication ,  et  cette  explication  est  toute  donnée  par  la  presse  anglaise. 
Que  voudrait-elle  de  plus?  Des  excuses  ou  la  punition  d'un  officier  qui,  de 
l'aveu  même  des  Anglais,  n'a  fait  que  son  devoir?  De  pareilles  prétentions 
seraient  inadmissibles ,  et  si  la  presse  anglaise  trouve  qu'il  soit  nécessaire  de 
jeter  quelque  pâture  à  la  vanité  de  John  Bull,  qui  n'a  pas  été  flattée  depuis  quel- 
que temps ,  ce  n'est  pas  à  la  France,  tout  alliée  qu'elle  est  de  l'Angleterre ,  de 
montrer  cette  complaisance.  On  parle  de  l'honneur  de  l'Angleterre  qui  veut  être 
sans  tache,  et  ne  doit  pas  souffrir  même  d'accidens  fortuits.  Le  Horiiing-Hérald 
pense-t-il  que  la  France  n'a  pas  aussi  son  honneur  à  soutenir ,  et  qu'il  ne  soit 
pas  aussi  précieux  que  celui  de  l'Angleterre?  Or,  si  l'un  veut  qu'on  parle  haut 
et  ferme  sans  raison ,  l'autre  exige  qu'on  réponde  sur  le  même  ton ,  quand  on 


G8  KEVLJE  i>E  PARIS. 

est  dans  son  droit.  Be  quel  côté  serait,  en  pareil  cas,  l'esprit  de  convenance  et 

de  justice?  Du  nôtre  assurément,  et  nous  espérons  bien,  le  cas  échéant,  que 
le  ministère  actuel ,  qui  vient  de  demander  10  millions  pour  soutenir  l'honneur 
du  pavillon  français ,  sera  de  cet  avis.  Au  reste  le  langage  à  la  fois  honorable 
et  conciliant  tenu  par  lord  Minto,  dans  la  séance  du  parlement  du  30,  paraît 
devoir  mettre  fin  à  ce  débat,  et  fera  cesser,  nous  l'espérons,  les  récriminations 
de  la  presse  anglaise. 

—  L'Académie  française  a  tenu  jeudi  dernier  sa  séance  annuelle,  devant 
un  auditoire  élégant  et  nombreux ,  qu'attirait  surtout  le  désir  de  voir  si  le  mi- 
nistre de  l'instruction  publique  n'avait  perdu  aucune  des  qualités  du  secré- 
taire perpétuel.  Il  a  été  constaté,  par  d'unanimes  applaudissemens,  que  M.  'Vil- 
lemain  à  l'Académie  était  toujours  éloquent  et  spirituel.  M.  Villemain  a  très 
légèrement  glissé ,  dans  son  rapport ,  sur  de  médiocres  ouvTages  que  l'Aca- 
démie seule  avait  remarqués  ;  mais  il  a  donné  un  soin  particulier  à  l'apprécia- 
tion d'un  livre  moral  et  éminemment  pratique ,  publié  par  M'"''  INecker  de 
Saussure.  li' Académie  a  cruellement  expié  l'imprudence  qu'elle  avait  eue  de 
provoquer  la  fécondité  des  versificateurs  sur  le  Mtisée  de  Versailles.  Le  prix 
a  été  long-temps  disputé  entre  M.  Fouinet  et  M"""  Colet,  et  il  est  probable 
que  si  les  suffrages  se  pesaient  au  lieu  de  se  compter,  Clorinde  n'eût  pas 
vaincu  Tancrède.  M.  Villemain  a  laissé  percer  ses  préférences  pour  le  vaincu, 
et  la  lecture  du  dithyrambe  couronné  a  donné  une  nouvelle  autorité  à  sa 
maligne  protestation.  Il  est  vrai  que  cette  lecture  a  été  faite  de  la  plus  rauque 
des  voix  de  M.  Viennet.  Mais,  de  bonne  foi,  est-ce  l'enrouement  de  M.  Viennet 
qui  a  produit  toutes  ces  épitbètes  parasites,  ces  mots  frisant  le  barbarisme, 
ces  lieux  communs  de  flagornerie  et  d'emphase,  enfin  ces  métaphores  effron- 
tées qui  livrent  Versailles  comme  une  prostituée  aux  chauds  embrassemens  de 
la  royauté  et  aux  violemens  populaires?  Félicitons  l'Académie  de  n'avoir  pas 
permis  à  une  jeune  et  belle  femme  de  lire  publiquement  certains  vers  qu'elle 
n'aurait  pas  dû  écrire.  C'est  bien  assez  qu'on  les  ait  couronnés.  M.  Etienne 
a  fait  avec  simplicité  et  bon  goût  le  récit  d'actions  vertueuses ,  qui  n'avaient 
pas,  comme  les  années  précédentes,  leur  coté  dramatique.  Depuis  l'établis- 
sement de  ces  récompenses,  l'Académie  a  soldé  un  long  arriéré  de  vertus 
et  de  dévouemens;  maintenant  elle  n'a  plus  à  recueillir  que  la  moisson 
d'une  année.  Il  faut  tenir  compte  de  cette  situation  nouvelle,  et  ne  pas  con- 
clure d'une  décroissance  apparente  à  la  décadence  de  la  vertu.  On  a  applaudi 
ensuite  à  deux  ou  trois  fables  spirituellement  tournées,  et  composées  en  l'hon- 
neur de  M.  Viennet  par  M.  Viennet  lui-même.  Ces  fables  ont  été  dites  par 
l'auteur  avec  une  voix  de  rechange,  qu'on  a  trouvée  moins  mauvaise  que  la 
voix  qui  avait  lu  l'interminable  dithyrambe  de  M"""  Colet. 


REVUE  UË  PAKIS.  69 

THÉÂTRES.  —  OPÉRA. 

Les  débuts  de  IM""  ISathan  n'ont  pas  réalisé  les  espérances  de  ses  amis.  Il  est 
vrai  que  ces  espérances  étaient  singulières  et  telles  que  le  public,  étourdi  par 
tant  de  beaux  discours  et  de  panégyriques  anticipés,  s'attendait  à  quelque 
merveille  de  la  race  des  Malibran  et  des  Sontag.  ]N"ous  l'avons  dit,  rien  n'est 
plus  dangereux  pour  une  jeune  fille,  à  ses  premiers  pas  dans  la  carrière,  que 
ces  protestations  maladroites  qui  s'emparent  d'elle  au  sortir  de  l'école ,  se  font 
une  affaire  de  lui  conquérir  à  toute  force  la  sympathie  des  gens,  et  travaillent 
à  son  succès  bien  avant  que  les  lustres  de  ses  débuts  ne  soient  allumés.  Qu'ar- 
rive-t-il  ?  Le  public  alors  hausse  ses  exigences  au  niveau  des  éloges  qu'on  donne 
chaque  matin  à  la  cantatrice,  car  le  public  ne  manque  jamais  de  vous  suivre 
pied  à  pied  sur  le  terrain  où  vous  vous  mettez.  Lorsque  vous  n'avez  que  des 
prétentions  modestes ,  il  vous  encourage  volontiers  et  vous  tient  compte  de 
tout,  d'une  note  sonore,  d'un  geste  vrai,  d'un  mouvement  heureux;  mais 
lorsque  les  fanfares  ont  sonné  d'avance ,  lorsqu'on  a  prononcé  à  votre  sujet  les 
plus  beaux  noms  qu'on  cite  au  théâtre ,  il  prétend  qu'on  lui  montre  des  pro- 
diges, et  certes  il  en  a  le  droit.  Il  écoute,  il  observe,  il  critique;  il  va  du  talent 
à  la  personne;  et  s'il  ne  s'informe  pas  seulement  du  timbre  et  de  l'étendue  de 
votre  voix,  s'il  veut  encore  que  vous  soyez  belle,  et  demande  quel  est  votre 
âge ,  ce  n'est  pas  à  son  exigence  rigoureuse  qu'il  faut  s'en  prendre ,  mais  à  la 
fougue  malencontreuse  de  vos  amis  qui  se  sont  faits  les  avocats  imprudens  de 
votre  jeunesse  et  de  votre  beauté.  Si  INI"''  ]Nathan ,  ou  plutôt  si  les  amis  de 
M"^  jNathan  n'eussent  point  affiché  de  si  hautes  ambitions,  si  la  cantatrice, 
élève  de  Duprez,  n'eût  voulu  que  tendre  au  premier  rang,  au  lieu  de  s'en  em- 
parer du  premier  coup;  si  ses  prétentions  n'eussent  pas  été  au-delà  de  celles 
de  jM"'"  Stoltz,  par  exemple,  les  débuts  honorables  qu'elle  vient  de  faire  auraient 
pu  répondre  à  ses  espérances,  sinon  les  combler  tout-à-fait.  ÏMais  quant  à  la 
grande  cantatrice  dont  on  avait  tant  parlé ,  il  faut  n'y  plus  penser  pour  le  mo- 
ment. ^M"""  >athan  n'a  pas  échoué  devant  le  public,  qui  l'a  accueillie  avec  faveur 
à  plusieurs  reprises;  elle  a  seulement  manqué  son  but.  Dans  tout  cela,  il  n'y  a 
guère  que  des  illusions  perdues.  La  voix  de  31"^  Nathan  est  un  soprano  aigu , 
qui  n'a  de  vibration,  de  limpidité,  de  puissance  que  dans  les  notes  élevées;  le 
médium  sonne  mal,  et,  pour  les  cordes  basses,  elles  n'existent  pas.  Il  en  est, 
sur  ce  point,  absolument  de  31""^  Nathan  comme  de  Duprez,  de  l'élève  comme 
du  maître.  On  prévoit,  d'après  cela,  quels  rudes  effets  de  contraste  résultent  de 
cette  inégalité  des  registres.  Ainsi ,  lorsque  M^'"  Nathan  chante ,  il  arrive  sou- 
vent que  deux  ou  trois  mesures  se  passent  sans  que  vous  l'entendiez;  puis 
tout  à  coup  un  son  aigu  vous  frappe.  Ce  son  a  de  la  richesse  et  de  l'ampleur, 
je  l'avoue;  mais  il  a  aussi  le  tort  de  vous  saisir  l'oreilie  à  l'improviste,  et  de 
vous  faire  bondir  d'étonnement.  C'est  surtout  dans  le  finale  du  premier  acte 
de  la  Juive  que  le  contraste  dont  nous  parlons  se  produit  avec  un  éclat  singu- 
lier, dans  cette  phrase  que  Rachel  et  le  vieux  juif  chantent  à  tour  de  rôle, 
chaque  fois  que  le  cortège  cesse  de  défiler.  Duprez  fait  de  même  de  l'autre  côté 
du  théâtre.  Pendant  cinq  mesures,  vous  n'entendez  que  l'orchestre;  puis 
tout  à  coup  une  masse  de  sons  vous  arrive  comme  par  une  soupape.  C'est  là 
un  effet  sinon  agréable ,  du  moins  curieux ,  et  qui  rappelle  aux  vieillards  qui 
fréquentent  l'Opéra  les  beaux  jours  de  M.  Lays  dans  Anacréon.  M"^  Nathan 


70  UEVUE  DE  PARIS. 

ne  manque  pas  de  caractère  dans  la  physionomie  et  d'expression  dans  la  pan- 
tomime ;  elle  dit  avec  chaleur  et  véhémence  la  partie  dramatique  du  second 
acte;  malheureusement  sa  voix,  qui,  par  un  instinct  bien  naturel  du  reste, 
semble  tendre  sans  cesse  vers  ses  belles  cordes  élevées ,  sa  voix  se  trouve  pres- 
que toujours  au-dessus  du  ton.  Il  est  fâcheux  que  Duprez  n'ait  pu  donner  à 
son  élève  plus  de  sûreté  d'intonation  qu'il  n'en  a  lui-même.  M"''  Nathan 
chante  haut  comme  son  maître.  On  a  beaucoup  parlé  aussi  de  l'agilité  de 
M"*"  Nathan;  en  ce  cas,  pourquoi  ne  pas  avoir  débuté  par  Guilhmme  TeH?En 
choisissant  la  Juive,  M""  Nathan  obéissait-elle  à  quelque  enthousiasme  divin , 
ou  bien  ne  cédait-elle  pas  plutôt  au  terrestre  désir  de  flatter  l'amour-propre  de 
M.  Halévy,  dont  l'influence  est,  comme  on  le  sait,  toute  puissante  à  l'Opéra? 
Nous  serions,  pour  notre  part,  assez  enclins  à  le  croire,  d'autant  plus  que 
nous  n'avons  pas  surpris  chez  M"''  Nathan  beaucoup  plus  d'inspiration  reli- 
gieuse et  d'enthousiasme  mosaïque  qu'il  n'y  en  avait  cliez  ÎM"'"  Falcon. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  le  public  de  l'Opéra  a  dû  entendre  deux  fois  dans  la  même 
semaine  le  chef-d'œuvre  de  M.  Halévy.  Deux  fois  en  huit  jours!  c'est  beau- 
coup. Il  faudrait  maintenant  se  hâter  de  passer  à  quelques  opéras  catholiques, 
ou  tout  au  moins  protestans,  Robert  le  Diable  ou  les  Huguenots,  par  exemple, 
ou  bien  encore  Guillaume  Tell;  tous  y  gagneraient.  M"''  Nathan  la  pre- 
mière, qui  n'aurait  plus  dès-lors  à  lutter  contre  l'ennui  profond  et  solennel 
dont  cette  musique  remplit  la  salle.  La  voix  de  Duprez  s'altère;  outre  que  son 
intonation  devient  de  jour  en  jour  moins  juste,  il  est  impossible  de  ne  pas  être 
frappé  du  travail  excessif  que  lui  coûte  la  simple  émission  du  son.  lin  cher- 
chant à  diminuer,  à  force  d'art ,  cette  fatigue  de  son  organe,  Duprez  exagère 
son  style,  et  son  ampleur  d'autrefois  dégénère  en  emphase.  C'est  surtout  dans 
la  scène  de  la  pâque,  au  second  acte  de  la  Juive,  que  le  pédantisme  singulier 
du  grand  chanteur  atteint  son  plus  haut  degré.  A  le  voir  ainsi  étendre  les 
bras  pompeusement ,  enfler  sa  voix  en  s'écoutant  lui-même  avec  une  admi- 
rable complaisance,  on  dirait  qu'il  se  croit  au  Conservatoire,  et  prend  les  spec- 
tateurs pour  des  élèves. 

Que  va  faire  l'administration  en  pareille  circonstance?  Les  premiers  succès 
de  M"'^^  Nathan  n'ont  point  été  assez  brillans  pour  qu'on  puisse  songer  à  lais- 
ser peser  sur  elle  seule  la  responsabilité  du  répertoire;  et  c'est  d'une  toute 
autre  manière,  on  s'en  souvient ,  que  l'élève  de  Nourrit,  M"''  Falcon,  s'em- 
para autrefois  de  la  scène  et  du  public  à  ses  débuts;  et  M"*"  Falcon  avait 
avec  elle  M"""  Damoreau,  aujourd'hui  à  l'Opéra-Comique,  et  M'""  Dorus.  On 
dit  que  M""'  Stoltz,  mécontente  sans  doute  de  la  part  qu'on  lui  fait  dans 
le  répertoire,  quitte  l'Opéra,  ce  qui,  soit  dit  en  passant,  n'est  pas  plus  fait 
pour  réjouir  les  compositeurs  que  le  public;  car  nous  savons  que  Meyerbeer 
avait  conunencé  à  écrire  dans  les  cordes  basses  de  la  voix  de  cette  cantatrice 
une  partie  assez  importante,  qu'il  sera  nécessairement  obligé  de  refaire.  A  ors 
qui  vont  se  tourner  maintenant  les  espérances  de  l'administration?  Vers 
M""'  Rieux  peut-être,  une  jeune  fille  venue  aussi  de  IMarseille,  et  dont  les 
débuts  doivent  être  fort  brillans.  Le  i)ublic  sait  désormais  à  quoi  s'en  tenir  sur 
ces  fastueuses  promesses.  On  avait  parlé  de  M"''  Loewe  de  Berlin;  IM""'  Loewe 
est  une  grande  cantatrice  qui  a  fait  ses  preuves ,  toute  jeune  qu'elle  est ,  et 
dont  l'engagement  ne  pourrait  avoir  que  de  magnifiques  résultats  pour  l'Aca- 
démie royale  de  Musique.  Aujourd'hui  que  M"''  Falcon  a  perdu  tout  espoir 
de  recouvrer  sa  voix ,  ^I"*^  Loewe  est  la  seule  cantatrice  qui  puisse  noblement 


REVUE  DE  PARIS.  71 

tenir  le  premier  rôle  dans  une  partition  de  M.  Meyerbeer;  mais  M"''  Loewe,  si 
fêtée  partout  en  Allemagne ,  si  libre  dans  ses  allures  de  prima  donna ,  voudra- 
t-elle  entrer  dans  la  hiérarchie  de  l'Opéra  et  reconnaître  l'infaillibilité  de 
Duprez?  Là  est  toute  la  question.  En  attendant,  on  produit  IM"'^  Lebrun,  qui 
depuis  tantôt  six  mois  n'avait  pas  reparu ,  et  que  la  gravité  du  temps  fait  sortir 
de  la  retraite  et  du  silence  où  le  public  aime  tant  à  la  voir  s'enfermer,  et  Ton 
répète  un  opéra  de  M.  de  Ruolz,  la  Vendetta,  cette  fameuse  partition  dont 
l'auteur  a  retiré  le  premier  rôle  des  mains  de  M'""  Dorus  pour  le  confier  à 
M"''  ]Nathan.  M.  de  Ruolz  se  recommande  à  l'intérêt  du  public  de  l'Opéra 
par  une  partition  de  Lara ,  que  personne  en  France  ne  connaît ,  et  surtout  par 
l'amitié  de  l'auteur  de  la  Juive.  Après  fa  Vendetta  de  M.  de  Ruolz  viendra 
le  Drapier  de  M.  Halé\y. 

Théâtre  de  la  Renaissance.  —Le  yaiifrage  de  la  Méduse,  opéra  en 
quatre  actes ,  paroles  de  ]\DL  Cogniard  frères ,  musique  de  j\OL  de  Flotteaux  et 
Pilati.  —  Je  ne  sache  pas  qu'il  y  ait  au  monde  un  sujet  qui  se  prête  moins  que 
celui-là  à  l'art  du  musicien  et  à  la  fantaisie  du  poète.  Géricault ,  ce  grand  peintre, 
mort  à  la  fleur  de  l'âge  et  du  génie ,  a  fait  le  seul  di'ame  que  pût  inspirer  un 
semblable  désastre;  il  l'a  reproduit  sur  la  toile.  Savez-vous,  en  effet,  un  drame 
plus  terrible  que  ces  hommes  entassés  sur  un  radeau ,  perdus  dans  l'immensité 
des  flots,  rongés  par  la  faim,  brûlés  par  la  soif,  attendant  depuis  quinze  jours 
qu'une  voile  blanchisse  à  l'horizon  ?  Quel  drame ,  je  vous  prie ,  le  poète  pourra- 
t-il  créer  dans  ce  drame?  Quel  intérêt  saura-t-il  ajouter  à  cet  intérêt?  et  quels 
accens  le  musicien  donnera-t-il  à  ces  tortures  qui  n'ont  pas  un  cri ,  à  ces  muettes 
angoisses,  à  ces  lèvres  desséchées ,  à  ces  poitrines  que  la  faim  déchire  et  que  la 
soif  embrase?  Nous  n'avons  pas  besoin  du  musicien  et  du  poète  pour  nous 
exprimer  ces  douleurs  :  elles  se  racontent  assez  énergiquement  elles-mêmes. 
Voyez  ces  cadavres  livides ,  ces  visages  flétris ,  ces  regards  ardens  où  s'est  ré- 
fugié un  reste  de  vie;  est-il  besoin  de  chant  et  de  paroles  pour  nous  raconter 
ce  lamentable  poème,  que  la  faim  et  la  soif  ont  écrit  sur  toutes  ces  figures? 
Non  certes,  et  cela  est  si  \Tai,  que  dans  le  drame  de  MM.  Cogniard,  dans  la 
musique  de  3IM.  de  Flotteaux  et  Pilati ,  nous  n'avons  pas  entendu  de  musique, 
et  nous  n'avons  vu  qu'un  seul  drame,  le  tableau  de  Géricault.  Mais  quel  drame, 
celui-là ,  et  qu'il  a  bien  remué  tous  les  cœurs  ! 

Nous  serons  brefs  dans  notre  analyse.  Au  premier  acte,  le  départ.  Le  vent 
enfle  la  voile  ;  le  port  retentit  de  cris  d'adieux  ;  les  mains  amies  se  cherchent  ; 
les  fils  embrassent  leurs  mères ,  les  amans  leurs  fiancées  ;  le  canon  tonne;  adieu 
la  France  !  Au  deuxième  acte,  en  pleine  mer,  sous  l'équateur.  Le  ciel  est  pur, 
la  mer  est  belle.  L'équipage  s'amuse  au  baptême  du  tropique,  ce  baptême 
dont  la  littérature  maritime  a  si  étrangement  abusé.  Tout  ceci  forme  un  ta- 
bleau assez  joyeux  et  passablement  animé.  Mais  voilà  qu'un  cri  d'alarme  re- 
tentit au  milieu  de  toute  cette  joie  !  le  bâtiment  est  près  de  toucher  un  banc  de 
rescifs.  A  ce  cri,  les  mousses  grimpent  aux  cordages,  le  capitaine  saisit  son 
porte-voix  et  commande  la  manœuvre;  chacun  est  à  son  poste;  mais ,  vains 
efforts!  le  navire  a  touché  :  il  craque,  s'entr'ouvre  et  s'abîme.  Au  troisième 
acte ,  le  plus  beau  spectacle  que  nous  ayons  encore  vu  au  théâtre ,  la  plus  mer- 
veilleuse chose  qu'ait  produite  jusqu'à  ce  jour  l'art  du  machiniste  et  du  déco- 
rateur. A  l'heure  où  nous  écrivons,  quoiqu'une  nuit  ait  passé  sur  nos  impres- 
sions, nous  en  sommes  encore  tout  ému.  C'est  bien  la  toile  de  Géricault,  mais 
vivante,  en  chair  et  en  os.  L'illusion  est  si  près  de  la  réalité,  qu'au  lever  du 


7â  REVUE  DE  PARIS. 

rideau,  l'effroi  et  la  terreur  ont  un  instant  paralysé,  dans  la  salle ,  l'admira- 
tion et  renthousiasine.  C'est  la  nier,  immense,  infinie.  lies  étoiles  luisent  au 
ciel;  la  lune,  qui  éparpille  les  nuages,  argenté  la  cime  des  vagues.  Rien  que 
la  mer  et  le  ciel  :  seulement,  dans  cette  immensité,  un  radeau  chargé  de 
mourans  et  de  cadavres,  dont  les  membres  raidis  trempent  dans  l'onde 
amère.  La  lame  est  forte;  le  vent  siffle;  à  chaque  instant  le  radeau  menace  de 
s'enfoncer  dans  l'abîme. 

En  présence  de  ce  grand  désastre ,  devant  cette  mer  écumante ,  en  face  de 
cette  lente  agonie,  qui  se  préoccupe,  je  vous  le  demande,  des  paroles  de 
MM.  Cogniard  frères,  de  la  musique  de  MINI,  de  Flotteaux  et  Pilati?  Ne  nous 
suffit-il  pas  de  lavoir,  de  la  toucher  du  doigt,  cette  immense  infortune?  Est-il 
donc  besoin  de  l'entendre ,  et  pensez- vous  que  tout  ceci  ne  parle  pas  assez  haut? 
Et  quelle  musique ,  dites-moi ,  fût-elle  de  Meyerbeer  ou  de  Rossini ,  pourrait 
lutter  contre  cette  solennelle  harmonie  des  vents  déchaînés  et  des  flots  mugis- 
sans?  Encore  une  fois,  de  semblables  catastrophes  ne  sont  pas  du  ressort  de 
l'art  dramatique  et  musical,  et  nous  regrettons  sincèrement  que  M.  de  Flot- 
teaux ait  choisi  un  pareil  sujet  pour  inaugurer  son  talent  sur  la  scène.  Quant 
au  drame  imaginé  par  MM.  Cogniard  frères,  nous  ne  saurions  qu'en  dire; 
d'ailleurs,  il  serait  moins  mauvais  qu'il  n'en  vaudrait  pas  mieux.  Au  milieu 
des  applaudissemens  frénétiques  qui  l'ont  couvert,  il  nous  a  été  impossible 
de  saisir  le  nom  du  décorateur  :  c'est  le  seul  que  nous  aimerions  à  citer. 
Disons  toutefois  que  quelques  motifs  gracieux  ont  été  applaudis  au  premier  et 
au  second  acte ,  et  que  M.  de  Flotteaux ,  tout  en  ne  réalisant  pas  les  espérances 
que  ses  amis  et  ses  succès  de  salon  avaient  fait  concevoir,  a  cependant  obtenu 
une  espèce  de  triomphe  qui  est  bien  loin  de  ressembler  à  une  chute.  La  musique 
du  quatrième  acte  n'est  pas  non  plus  sans  quelque  facilité ,  ni  sans  quelque 
grâce.  Ce  quatrième  acte  est  bien  d'ailleurs  la  plus  détestable  invention  qui  se 
puisse  voir  au  théâtre,  et  il  faut  que  MM.  Cogniard  frères  soient  bien  osés  pour 
venir,  après  ce  troisième  acte,  si  plein  d'émotions  et  de  terreurs,  suspendre 
des  guirlandes  de  roses  à  l'église  du  hameau,  jouer  de  la  cornemuse,  et  nous 
servir  du  fromage  à  la  crème. 

Nous  ne  terminerons  pas  sans  rendre  à  César  ce  qui  appartient  à  César.  Voici 
tantôt  un  mois  que  le  ^laufrmje  de  la  Méduse  a  été  représenté  au  tliéâtre  de 
l'Ambigu-Comique,  où  tous  les  soirs  il  attire  une  foule  nombreuse.  On  ne  parle 
pas  mieux  dans  ce  naufrage  que  dans  celui  de  la  Renaissance;  mais,  du  moins, 
on  n'y  chante  pas.  Les  décorations  de  l'Ambigu-Comique  ne  le  cèdent  en  rien 
à  celles  de  la  pièce  nouvelle,  et  si  la  scène  du  radeau  est  d'un  plus  bel  en- 
semble au  théâtre  de  la  Renaissance,  il  est  juste  de  dire  qu'à  l'Ambigu  elle  est 
plus  riche  de  détails. 

—  Le  théâtre  des  Variétés  a  donné  un  vaudeville  en  deux  actes ,  intitulé  Ge- 
neviève la  Blonde.  C'est  un  rôle  créé  tout  exprès  pour  les  blonds  cheveux  de 
M"''  Louise  Mayer.  Cette  pièce  n'a  de  commun  que  le  titre  avec  le  roman  de 
M.  Karr,  qui  est  un  livre  plein  d'esprit. 

—  Au  Vaudeville,  nous  avons  eu /a  Famille  des  Hlanc in i ,  drame  en  trois 
actes,  de  M.  Ancelot.  Ce  drame  n'a  de  commun  que  le  sujet  avec  un  roman  de 
M"""  Reybaud ,  le  Château  de  Saint-Germain ,  qui  est  m\  livre  plein  de  talent. 


F.   B0NN4TBT:. 


UN  REGARD. 


Si  le  plus  solide  argument  contre  l'athéisme  consiste  dans  la 
croyance  universelle  des  peuples  de  tous  les  temps  en  la  divinité, 
n'avons-nous  pas  les  mêmes  raisons  de  croire  au  monde  fantastique? 
Comment  se  fait-ilqu'il  n'y  ait  pas  une  nation ,  pas  une  province ,  qui 
ne  possède  des  traditions  populaires  où  le  surnaturel  joue  un  grand 
rôle?  Pourquoi,  dès  que  la  conversation  roule  sur  ce  sujet,  chacun 
a-t-il  quelque  histoire  à  conter,  soit  un  pressentiment,  soit  une  ap- 
parition, un  rêve  prophétique  ou  quelque  autre  fait  merveilleux 
arrivé  à  lui-même,  à  un  ami  ou  à  un  parent?  Qui  aurait  pu  inventer 
ce  monde  en  dehors  de  la  vie  positive ,  s'il  n'était  pas?  Qui  en  a  mis 
l'instinct  et  la  crainte  dans  tous  les  esprits?  Pour  moi,  il  me  semble 
que  c'était  une  chose  aussi  impossible  à  imaginer  qu'un  sixième 
sens.  Dans  ce  que  nous  appelons  réalité ,  on  trouve  déjà  tant  de  mys- 
tères! Est-il  vraisemblable  que  la  nature  se  soit  joué  de  nous  au  point 
de  nous  donner  le  sentiment  de  ce  qui  n'existe  pas? 

Ce  qu'on  va  Ure  me  fut  raconté  un  soir  de  cet  hiver.  Nous  étions 
plusieurs  jeunes  gens ,  étendus  devant  un  grand  feu  dans  une  dispo- 
sition d'esprit  mélancolique,  un  lendemain  de  carnaval.  Nous  par- 
lions de  mariage ,  comme  font  souvent  les  garçons  dans  les  momens 
où  la  bourse  est  vide,  le  fournisseur  importun  et  la  tête  fatiguée. 

— Je  gage  bien,  nous  dit  le  jeune  comte  de  S. .. ,  que  jamais  mariage 
ne  fut  rompu  d'une  manière  plus  bizarre  que  celui  que  j'ai  manqué 
l'année  dernière.  Apprenez  qu'un  revenant  est  sorti  de  la  tombe  pour 
s'opposer  à  mon  établissement. 

TOME  VI.     JUIN.  6 


74  REVUE  DE  PARIS. 

—  Un  revenant!  s'écrièrent  les  assistans,  et  tu  ne  nous  a  pas  en- 
core dit  cela! 

—  L'aventure  m'avait  laissé  une  impression  si  triste ,  que  je  n'osais 
pas  vous  en  parler;  mais,  aujourd'hui,  je  vais  en  essayer  le  récit. 

—  Tu  as  la  parole. 

—  Je  me  trouvais,  au  mois  de  septembre  dernier,  reprit  le  comte 
de  S...,  dans  une  maison  de  campagne  à  Savigny-sur-Bray,  près  de 
Vendôme.  J'étais  venu  là  pour  embrasser  une  grand'tante  et  manger 
du  raisin.  Je  songeais  déjà  au  retour,  lorsque  ma  vieille  tante  me  fit 
appeler  dans  sa  chambre,  et  me  tint  le  discours  suivant  : 

— Il  faut  que  je  vous  apprenne,  mon  cher  neveu,  pourquoi  je  vous  ai 
prié  de  venir  passer  une  semaine  avec  moi.  Je  désire  vous  marier.  Vous 
n'ignorez  pas  que  nous  avons,  à  dix  lieues  d'ici ,  une  cousine,  veuve 
depuis  six  ans,  jeune  et  belle ,  et  qui  jouit  d'une  fortune  considérable. 
J'ai  jeté  les  yeux  sur  elle,  et  je  veux  vous  la  donner  pour  femme. 

— La  marquise  de  S...,  m'écriai-je  !  Il  a  couru,  sur  cette  femme,  des 
bruits  étranges.  On  ne  parlait  d'elle  qu'à  mots  couverts  autour  de  moi , 
et  jamais  mon  père  ne  prononçait  son  nom  qu'en  fronçant  le  sourcil. 

—  Vous  allez  en  savoir  la  raison.  La  marquise  était  d'une  très 
bonne  famille  de  ce  pays.  Elle  avait,  dès  l'âge  de  quinze  ans,  une 
inclination  pour  un  gentilhomme  de  ses  voisins,  mais  son  père  ne 
voulut  point  donner  les  mains  à  cette  alliance.  On  fit  voyager  le  jeune 
homme  en  Italie,  et  pendant  ce  temps-là  on  maria  la  demoiselle  à 
notre  vieux  cousin ,  le  marquis  de  S....  Si  votre  mère  vous  a  parlé  du 
marquis ,  elle  vous  aura  dit  que  c'était  un  homme  d'une  humeur  ty- 
rannique  et  d'une  violence  extrême.  On  l'a  faussement  accusé  d'avoir 
tué  un  de  ses  gens  dans  un  moment  de  colère;  mais  s'il  ne  l'a  pas 
fait,  il  en  était  capable.  Sa  jeune  femme  vécut  avec  lui  en  bonne  in- 
telligence pendant  six  mois.  Au  bout  de  ce  temps ,  le  gentilhomme 
qu'elle  avait  aimé  revint  de  ses  voyages  ;  il  noua ,  je  ne  sais  comment, 
un  commerce  de  lettres  avec  elle.  Ces  lettres  tombèrent  dans  les 
mains  du  marquis,  et  quoique  l'innocence  de  la  jeune  dame  fût  dé- 
montrée par  la  correspondance  même ,  notre  vieux  cousin  entra  dans 
un  accès  de  fureur  si  terrible ,  qu'il  en  devint  malade.  Une  jaunisse 
gangreneuse  l'emporta  en  huit  jours.  Il  rendit  l'ame  en  accablant  sa 
femme  de  malédictions.  La  plupart  des  gens  ne  veulent  plus  voir  dans 
la  marquise  qu'une  personne  qui  a  causé  la  mort  de  son  mari.  Ce- 
pendant, tout  le  monde  sait  bien  ici  que  ses  torts  n'étaient  pas 
grands.  J'ai  surveillé  la  jeune  dame  depuis  cinq  ans  avec  soin.  Sa 
conduite  a  été  sans  reproche;  elle  n'a  point  revu  celui  qu'elle  avait 


REVUE  DE  PARIS.  TS 

aimé.  Elle  vit  retirée  dans  son  château  de  S...,  consacrant  les  plus 
belles  années  de  sa  jeunesse  à  élever  un  fils  dont  son  mari  l'a  laissée 
enceinte.  Moi  seule,  dans  la  famille,  j'ai  conservé  des  relations  avec 
elle ,  et  puisque  je  souhaite  l'avoir  pour  ma  nièce,  vous  devez  penser 
qu'elle  est  digne  de  vous.  Voici,  du  reste,  quelques-unes  des  lettres 
qu'elle  m'a  écrites.  Lisez-les  et  jugez  par  vous-même  de  son  esprit 
et  de  sa  douceur  de  caractère.  Faites  ensuite  vos  réflexions,  et  si 
vous  n'éprouvez  aucune  répugnance  ,  j'enverrai  un  exprès  à  S...  pour 
annoncer  à  la  marquise  votre  prochaine  visite. 

Ma  vieille  tante  me  remit  un  paquet  de  lettres  dont  quelques-unes 
étaient  de  fraîche  date.  J'eus  bientôt  acquis  la  certitude  que  la  dame 
avait ,  en  effet,  un  esprit  doux  et  enjoué  qui  ne  pouvait  manquer  de 
me  plaire.  J'appris  encore  qu'elle  était  grande  et  bien  faite;  que  ses 
yeux  bleus  étaient  fort  expressifs ,  ses  cheveux  d'un  blond  magni- 
fique, et  ses  mains  d'une  beauté  remarquable.  Je  donnai  mon  consen- 
tement à  l'envoi  du  courrier.  Un  garçon  de  ferme  enfourcha  aussitôt 
un  cheval  pour  aller  au  château  de  S....  îs'ous  étions  à  déjeuner  le 
lendemain  quand  revint  notre  exprès.  Il  était  porteur  d'une  lettre 
pour  ma  vieille  tante  et  d'un  billet  à  mon  adresse. 

«  Monsieur  et  cher  cousin,  me  disait-on,  je  ne  me  serais  pas  fâchée 
si  vous  étiez  venu  si  près  de  moi  sans  me  faire  une  visite;  mais  ce 
sera  pour  moi  un  grand  plaisir  que  de  vous  recevoir.  Vous  le  com- 
prendrez en  songeant  que  depuis  bien  long-temps  je  n'ai  pas  vu  un 
visage  de  la  famille.  Venez  me  parler  de  ce  pays  fabuleux  qu'on 
nomme  Paris,  et  ne  vous  scandalisez  pas  si  je  vous  semble  provin- 
ciale. Nous  avons  ici  des  chiens  et  du  gibier  à  votre  service.  Je  vous 
présenterai  mon  fils,  qui  est  un  beau  garçon  de  cinq  ans,  l'espoir  de 
sa  mère.  Nous  ne  recevons  pas  de  journaux  politiques,  mais  j'ai  un 
piano  d'Érard  et  les  mélodies  de  Schubert.  J'envoie  une  carriole  vous 
attendre  à  Saint-Calais.  a  Votre  affectionnée  cousine, 

Marie  de  S....  » 

—  Vous  voyez,  dit  ma  vieille  tante,  que  la  jeune  veuve  ne  de- 
mande qu'à  s'égayer.  J'ai  fait  ce  qui  était  en  mon  pouvoir;  le  reste 
vous  regarde.  Vous  êtes  assez  beau  cavalier  pour  plaire  à  une  recluse 
si  l'envie  vous  en  vient.  Quant  aux  arrangemens  de  fortune ,  je  m'en 
chargerai.  Il  faut  partir  à  l'instant  môme. 

J'embrassai  ma  vieille  tante  en  lui  promettant  de  repasser  par  Sa- 
vigny  à  mon  retour,  et  je  montai  à  cheval.  A  sept  heures  du  soir, 
j'étais  à  Saint-Calais.  Il  restait  encore  deux  grandes  lieues  à  faire 

6. 


76  REVUE  DE  PARIS. 

pour  gagner  le  château  de  S....  Le  garde-chasse  Benoit  m'ouvrit  la 
carriole  et  nous  nous  enfonçâmes  par  un  chemin  de  traverse  dans  les 
sombres  bois  de  sapins  dont  cette  partie  du  Maine  est  couverte. 

—  Êtes-Yous  dans  la  maison  de  M"''  de  S...  depuis  long-temps? 
demandai-je  au  garde-chasse. 

—  Il  y  a  plus  de  quinze  ans,  répondit-il.  J'étais  valel  de  chambre 
de  M.  le  marquis. 

—  Vous  avez  donc  été  témoin  de  la  mort  de  mon  cousin? 

—  Oui,  monsieur.  C'est  une  diable  d'histoire.  M.  le  marquis  était 
bien  portant  un  matin.  Il  avait  fait  sa  partie  de  chasse  et  mangé  de 
bon  appétit.  Tout  d'un  coup,  nous  l'avons  entendu  se  disputer  avec 
M"^  la  marquise,  et  quand  j'ai  reconnu  sa  mauvaise  voix,  j'ai  dit  en 
moi-même  :  Ça  va  tourner  mal  pour  l'un  ou  pour  l'autre.  Au  bout 
d'une  heure,  le  pauvre  homme  était  devenu  jaune  comme  un  citron. 
La  bile  lui  avait  passé  dans  le  sang.  Il  ne  s'en  est  pas  relevé  ;  mais 
quelle  vie  nous  avons  menée  pendant  sa  maladie  !  C'était  un  rude 
homme  que  M.  le  marquis.  Un  jour  il  me  mit  son  fusil  sur  l'estomac 
en  me  menaçant  de  tirer,  parce  que  j'avais  la  bêtise  de  le  contredire. 
Heureusement  je  me  tus  à  propos.  Ce  soir-là,  en  se  couchant,  il  me 
donna  trois  louis  :  Tiens ,  imbécile ,  me  dit-il ,  une  autre  fois  ne  t'avise 
pas  de  me  tenir  tête. 

—  Vous  disiez  que  pendant  sa  maladie.... 

—  Je  vous  disais  donc ,  monsieur ,  que ,  dans  ses  derniers  jours , 
M.  le  marquis  avait  des  idées  extraordinaires.  Il  faut  avouer  aussi 
qu'il  se  passait  des  choses  étonnantes  dans  la  maison.  Il  y  avait  dans 
ce  temps-là  un  grand  cyprès  devant  le  château  où  une  dizaine  de 
chouettes  s'en  vinrent  beugler  toute  une  nuit.  Notre  maître  nous 
commanda  de  tirer  des  coups  de  fusil  dans  cet  arbre;  mais  ces  chiens 
d'animaux  se  plantèrent  sur  le  toit,  et  on  entendait  leur  ramage  par 
les  cheminées.  C'était  fièrement  lugubre.  Ils  y  ont  chanté  jusqu'à 
l'accès  qui  a  emporté  monsieur. 

—  Madame  la  marquise  a-t-elle  pleuré  son  mari? 

—  Elle  l'a  soigné  jusqu'au  dernier  moment  comme  un  vrai  ange, 
et  ce  n'était  pas  agréable ,  car  M.  le  marquis  lui  disait  des  injures.  Il 
a  même  été  jusqu'à  lui  jeter  sa  sonnette  de  nuit  à  la  tête.  Il  faisait 
des  yeux  si  atroces  que  je  ne  les  oublierai  de  ma  vie.  La  femme  du 
fermier,  qui  était  grosse  de  son  troisième,  en  a  reçu  un  regard. 

—  Comment ,  un  regard  ! 

—  Oui ,  monsieur.  Elle  est  accouchée  huit  mois  après  d'un  enfant 
qui  avait  une  tête  d'animal. 


REVUE  DE  PARIS.  77 

—  Vous  me  faites  un  conte ,  Benoît. 

—  C'est  la  vérité ,  monsieur.  La  preuve,  c'est  que  le  médecin  lui- 
même  appelait  cela  un  bec  de  lièvre. 

—  Le  bec  de  lièvre  est  une  difformité  à  laquelle  les  regards  ne  font 
rien. 

—  Qu'est-ce  qu'on  en  sait?  Moi  je  soutiens  que  la  femme  du  fer- 
mier avait  reçu  un  regard  de  monsieur.  J'ai  vu  le  moment.  Notre 
maîtresse  a  un  fier  bonheur  d'avoir  fait  un  garçon  beau  comme  un 
astre;  mais  jusqu'à  ce  qu'il  ait  vingt  ans,  je  ne  serai  pas  tranquille. 
Je  crains  bien  qu'il  ne  lui  pousse  un  sixième  doigt  ou  une  bosse  au 
dos.  Le  pire  de  l'affaire,  c'est  que  M.  le  marquis  est  mort  sans  vouloir  se 
confesser,  de  manière  que  le  diable  a  mis  le  pied  dans  le  château,  et 
depuis  ce  temps-là  il  y  revient  tous  les  ans  faire  quelque  fredaine. 

—  Oui-dà!  et  quelles  sont  ces  fredaines? 

—  Il  ne  faut  pas  avoir  l'air  d'en  rire.  L'année  dernière,  c'était 
dans  la  cuisine  qu'il  venait.  Le  feu  a  pris  quatre  fois  dans  la  cheminée 
sans  qu'on  pût  cependant  y  trouver  un  brin  de  suie.  Cette  année, 
c'était  dans  l'écurie  que  se  faisait  le  sabbat.  Nous  avions  un  cheval 
possédé  qui  ne  voulait  aller  ni  à  la  voiture  ni  à  la  selle.  On  ne  pou- 
vait pas  l'approcher.  Jamais  on  ne  lui  donnait  un  coup  d'étrillé,  et 
tous  les  matins  on  le  trouvait  bien  propre  et  bien  peigné,  ce  qui  prouve 
qu'un  lutin  venait  le  panser  la  nuit. 

—  C'est  évident.  Et  comment  avez-vous  chassé  le  lutin? 

—  Par  un  moyen  connu.  Vous  savez  que  le  diable  est  obligé  de 
replacer  les  choses  en  ordre  avant  de  s'en  aller.  Un  soir,  nous  avons 
mis  sur  le  bord  du  râtelier  un  panier  plein  de  chenevis.  Le  coup  n'a 
pas  manqué.  Le  diable  a  jeté  le  panier  par  terre;  il  s'est  tant  ennuyé 
à  ramasser  chaque  grain  de  chenevis  pour  le  poser  comme  il  était, 
que  ça  l'a  dégoûté.  Il  n'est  plus  revenu. 

—  Et  le  cheval  s'est-il  dépossédé? 

—  C'est  la  bête  que  vous  voyez  à  cette  carriole.  Il  n'y  en  a  pas  une 
plus  tranquille  dans  le  canton. 

Benoît  me  raconta  encore  d'autres  fredaines  du  diable,  et  sa  pro- 
fonde crédulité  finit  par  agir  sur  mon  esprit.  La  lumière  pâle  de  la  lune 
glissait  à  travers  les  branches  des  sapins  sans  parvenir  jusqu'à  terre. 
La  voilure  roulait  sans  bruit  sur  un  sable  gris  et  fin  comme  de  la  cen- 
dre. Des  colonnes  de  fumée  noire  s'élevaient  des  charbonnières  et 
prenaient  lentement  des  formes  bizarres.  Ce  pays  désert  avait  une 
apparence  sauvage  et  diabolique.  Je  m'enveloppai  dans  mon  manteau 
jusqu'aux  yeux  et  je  laissai  tomber  la  conversation.  Nous  arrivâmes. 


78  REVUE  DE  PARIS. 

après  une  heure  et  demie  de  route,  en  face  d'une  grille  ouverte  ; 
j'aperçus  le  château  à  l'extrémité  d'une  cour  immense  garnie  d'herbe 
rampante.  Le  silence  le  plus  morne  régnait  dans  ce  manoir. 

Le  château  de  S...  est  une  construction  du  xiv^  siècle ,  ornée  de 
tourelles  et  de  donjons.  A  l'exception  d'une  aile  seulement,  qui  est 
en  pierres  de  taille ,  les  bâtimens  ont  cette  couleur  de  terre  brûlée 
des  briques  dites  romaines.  Les  arbres  séculaires  d'une  garenne  fort 
belle  touchaient  aux  murailles ,  et  des  branches  énormes  s'étaient 
même  allongées  jusqu'aux  fenêtres  de  l'une  des  tourelles. 

Un  domestique  arriva  sur  le  perron ,  une  lumière  à  la  main ,  pour 
m'introduire  dans  le  château.  Je  traversai  une  succession  de  pièces, 
dont  pas  une  n'était  de  niveau  avec  la  précédente.  On  sentait  par- 
tout cette  odeur  fraîche  que  les  pierres  et  l'éloignement  du  plein  air 
donnent  aux  caves  ou  aux  églises.  Nous  nous  arrêtâmes  enfin  dans 
un  immense  salon  lambrissé  en  bois  noir  et  garni  de  meubles  an- 
ciens. ÎS^os  ombres  projetées  au  loin  sur  les  murailles  avaient  une 
apparence  gigantesque. 

—  Je  ne  m'étonne  plus ,  pensais-je ,  que  la  superstition  habite  ce 
logis.  Si  j'y  demeurais  longtemps,  j'en  viendrais  bientôt  à  croire  aux 
regards  et  aux  lutins. 

Le  domestique  frappa  du  doigt  sur  une  porte  basse,  puis  il  m'an- 
nonça. Je  me  trouvai  alors  comme  transporté  dans  un  autre  séjour.  Le 
petit  salon  où  se  tenait  la  marquise  était  fraîchement  décoré ,  tendu 
en  soie  verte,  et  muni  d'un  tapis  épais.  Un  feu  brillant  et  deux  grandes 
lampes  éclairaient  l'appartement.  La  marquise  fit  quelques  pas  au- 
devant  de  moi.  Sa  voix  me  parut  une  musique  charmante. 

—  Soyez  le  bien  venu,  monsieur,  dit  la  jeune  veuve. 

—  Il  me  semble,  madame,  que  vous  m'appelez  votre  cher  cousin 
dans  le  billet  de  ce  matin  ? 

—  Pardon  ,  mon  cher  cousin,  je  mettrai  volontiers  la  cérémonie  de 
côté.  Vous  êtes  ici  sur  une  terre  hospitalière,  puisque  vous  en  portez 
le  nom;  mais  permettez ,  avant  tout,  que  je  demande  le  souper;  le 
voyage  et  le  froid  de  la  nuit  vous  ont  donné,  j'espère ,  de  l'appétit. 

—  Un  appétit  barbare,  ma  chère  cousine. 

—  Nous  ferons  donc  connaissance  à  table. 

La  marquise  sonna.  On  apporta  devant  la  cheminée  une  table  où 
six  personnes  eussent  été  à  l'aise  ,  et  sur  laquelle  étaient  servis  des 
mets  de  campagne  avec  la  profusion  usitée  en  province. 

— Commencez  par  apaiser  votre  faim,  reprit  mon  hôtesse;  le  temps 
n'est  pas  ce  qui  nous  manquera,  et  la  conversation  n'a  rien  qui  presse. 


RETUE  DE  PARIS.  19 

Je  m'emparai  d'un  poulet  et  d'une  bouteille  de  Bordeaux ,  auxquels 
je  fis  honneur.  Cette  occupation  ne  m'empêcha  point  de  remarquer 
la  jolie  figure,  l'air  ouvert  et  gracieux ,  et  les  manières  excellentes  de 
la  marquise.  II  n'était  pas  besoin  de  m'y  reprendre  à  deux  fois  pour 
m'assurer  que  sa  personne  me  plaisait  extrêmement.  Elle  paraissait 
avoir  vingt  ans  au  plus ,  quoiqu'elle  en  eût  vingt-quatre,  et  jouissait 
de  tout  ce  que  la  santé,  l'embonpoint  et  la  vie  régulière  peuvent 
ajouter  aux  charmes  d'une  jeune  femme  déjà  belle. 

—  Il  faut ,  me  dit-elle  en  souriant ,  que  je  vous  ôte  de  l'esprit 
une  inquiétude  que  vous  avez  certainement.  Vous  êtes  venu  me  voir 
pour  rerapUr  un  devoir  de  famille,  parce  qu'il  eût  été  mal  de  passer 
si  près  de  S...  sans  me  rendre  une  visite.  A  présent  que  vous  êtes 
en  règle,  ne  vous  faites  aucun  scrupule  de  partir  aussitôt  que  l'envie 
vous  en  prendra.  Je  ne  suis  pas  susceptible,  quoique  provinciale ,  et 
je  conçois  très  bien  qu'un  jeune  homme  regarde  comme  du  temps 
perdu  celui  qu'il  passe  dans  un  vieux  château,  Non  seulement  je  ne 
veux  pas  vous  retenir,  mais  je  vous  saurais  mauvais  gré  de  vous  con- 
traindre ;  ainsi  ne  vous  demandez  pas  sous  quel  prétexte  vous  sor- 
tirez d'ici. 

—  L'inquiétude  que  vous  me  supposez,  répondis-je,  est  si  loin 
de  ma  pensée,  que  dans  l'instant  je  songeais  avec  plaisir  au  calme  et 
au  bien-être  qu'on  goûte  ici ,  près  de  vous.  Si  cela  dure,  c'est  vous 
qui  serez  obligée  de  me  renvoyer. 

—  Et  que  deviendront  l'Opéra ,  les  bals ,  les  concerts  et  la  vie 
animée  de  Paris ,  si  vous  tournez  ainsi  au  campagnard  ? 

—  Je  ne  m'en  embarrasse  guère.  J'ai  pour  règle  de  conduite  de 
rester  le  plus  longtemps  possible  là  où  je  me  trouve  bien ,  et  je 
prévois  que  le  séjour  de  S...  me  plaira.  Je  vous  rends  donc  votre 
avertissement .  en  vous  priant  de  me  congédier  lorsque  vous  aurez 
assez  de  ma  présence. 

—  C'est  vous  tirer  d'affaire  galamment.  Nous  verrons  dans  trois  ou 
quatre  jours  où  vous  en  serez.  Si  vous  allez  jusqu'à  la  huitaine  sans 
avoir  le  mal  du  pays ,  je  me  tiendrai  pour  fort  honorée.  Je  vous  avertis 
encore  d'une  chose,  c'est  que  vous  me  divertirez  beaucoup  en  me  di- 
sant tout  ce  qui  choquera  vos  yeux  parisiens  dans  nos  usages  de  pro- 
vince. Je  m'en  amuserai  en  m'instruisant. 

—  Jusqu'à  présent  je  n'ai  rien  vu  ici  dont  le  coup  d'œil  d'une  élé- 
gante pût  s'effaroucher. 

—  Nous  avons  cependant  les  heures  des  repas  qui  diffèrent  ;  le  dîner 
à  trois  heures  et  le  souper  à  neuf.  Cela  doit  vous  sembler  patriarcal. 


80  REVUE  DE  PARIS. 

—  Point  du  tout.  Prenez  garde  plutôt  que  je  ne  finisse  par  trouver 
du  provincial  dans  l'idée  qu'un  Parisien  doive  se  choquer  de  toutes 
les  habitudes  de  la  vie  de  campagne. 

—  Ah!  je  suis  prise,  s'écria  la  marquise  en  riant.  J'ai  cru  en  effet 
que  vous  verriez  dans  tout  cela  des  affaires  capitales.  Afin  de  réparer 
ma  faute ,  je  me  hâte  de  vous  dire  que  je  suis  une  vraie  Parisienne  par 
la  manie  de  veiller  jusqu'à  une  heure  après  minuit.  Pour  une  femme 
qui  n'a  ni  voisins  ni  compagnie,  c'est  assez  méritoire. 

—  Je  vous  en  félicite.  Ce  que  je  craignais  le  plus  était  justement 
de  me  coucher  de  bonne  heure. 

Quand  on  eut  enlevé  la  table ,  nous  causâmes  longuement  au  coin 
du  feu.  La  marquise  se  plaignit  à  moi  de  l'abandon  où  ma  famille 
l'avait  laissée;  mais  avec  mesure  et  sans  amertume.  Je  m'empressai 
de  lui  dire  que  je  ne  partageais  aucune  des  préventions  qu'on  pouvait 
avoir  contre  elle  et  que  je  ferais  tout  au  monde  pour  les  détruire;  puis 
la  conversation  retourna  d'elle-même  sur  un  terrain  plus  agréable. 
Un  piano  était  ouvert  dans  un  coin.  Je  priai  la  marquise  de  faire  un 
peu  de  musique.  Elle  joua  d'une  manière  fort  satisfaisante  les  der- 
nières valses  de  Strauss  et  chanta  quelques  mélodies  allemandes,  avec 
plus  de  goût  que  je  n'osais  l'espérer.  Notre  parenté,  quoique  fort  éloi- 
gnée, jointe  à  son  enjouement  naturel  et  au  plaisir  qu'elle  trouvait  à 
voir  une  interruption  dans  son  isolement,  avaient  brisé  la  glace.  Ce- 
pendant ,  comme  nous  nous  connaissions  depuis  à  peine  deux  heures , 
nous  étions  balancés  entre  un  reste  de  cérémonie  et  l'intimité  qui  ten- 
dait à  s'établir.  La  singularité  même  de  cette  position  avait  son  prix. 

Tandis  que  la  belle  veuve  était  au  piano,  je  m'abandonnai  com- 
plaisamment  à  la  pensée  d'entrer  en  possession  de  sa  personne  et  de 
sa  fortune  par  le  mariage.  Il  me  sembla  que  ma  vieille  tante  avait 
reçu  d'en  haut  une  inspiration  providentielle  qui  devait  décider  de 
mon  sort.  Je  me  créais  en  imagination  une  existence  paisible  et  con- 
jugale. Nous  passions  l'hiver  à  Paris  et  la  belle  saison  dans  ce  vieux 
manoir.  Les  six  mois  de  solitude  par  an  ne  m'effrayaient  point,  et  je 
voyais  dans  l'avenir  une  chaîne  sans  fin  d'heureux  jours.  Quand  la 
marquise  revint  s'asseoir  en  face  de  moi,  soit  qu'elle  fût  intimidée 
ou  qu'elle  devinât  ce  qui  se  passait  dans  mon  esprit,  je  m'aperçus 
qu'elle  rougissait.  Sans  doute  elle  comprit  à  mes  regards  qu'elle  n'a- 
vait pas  à  redouter  mes  critiques  pour  son  talent  sur  le  piano;  mais 
(ille  en  devint  plus  rouge  encore  et  demeura  silencieuse.  C'était ,  selon 
toute  vraisemblance,  dans  l'instant  même  où  j'éprouvais  le  désir  de 
lui  plaire,  qu'elle  réfléchissait  aux  dangers  d'un  tête  à  tête  de  huit 


REVUE  DE  PARIS.  81 

jours  avec  un  homme  à  qui  la  parenté  ne  pouvait  donner  que  des 
armes  sans  être  un  sujet  de  scrupules. 

Une  femme  en  costume  de  paysanne  mit  fin  à  notre  embarras ,  en 
ouvrant  la  porte  brusquement. 

—  Qu'y  a-t-il ,  nourrice?  demanda  la  marquise.  Comment  êtes-vous 
débouta  cette  heure? 

—  Je  viens  vous  chercher,  madame ,  dit  la  paysanne.  Voilà  ce  qui 
arrive  :  M.  Arthur  a  fait  un  rêve,  tout  éveillé. 

—  Vous  êtes  folle ,  nourrice. 

—  Non,  madame.  Ce  pauvre  petit  est  tout  en  larmes.  Je  n'oserais 
pas  vous  dire  ce  qu'il  a  vu;  mais  c'est  bien  cela,  madame. 

—  C'est  bien  cela!  quoi  donc? 

—  Il  a  vu  son  père ,  M.  le  marquis. 

—  Taisez-vous,  nourrice!  Si  j'apprends  que  vous  fassiez  à  mon  fils 
des  contes  de  revenant,  je  vous  chasserai. 

—  Dieu  me  préserve  de  vouloir  lui  faire  peur,  à  ce  cher  enfant  !  Je 
ne  lui  ai  jamais  parlé  de  monsieur. 

—  Mon  cousin ,  me  dit  la  marquise  avec  agitation ,  permettez  que 
j'aille  donner  le  coup  d'œil  d'une  mère. 

La  belle  veuve  sortit  un  moment  et  revint  bientôt,  tenant  son  en- 
fant entre  ses  bras. 

—  Ne  pleurez  plus,  Arthur,  lui  disait-elle;  voilà  votre  cousin  qui  va 
se  moquer  de  vous,  si  vous  avez  peur  des  fantômes. 

— Comment  !  dis-je  à  l'enfant,  un  si  grand  garçon  croit  aux  fantômes  ! 
allons  donc!  c'est  bon  pour  les  petites  filles.  Il  n'y  a  pas  de  fantômes, 
mon  ami.  Si  vous  en  voyez  un,  appelez-moi;  je  lui  tordrai  le  cou. 

—  Ce  n'est  pas  un  fantôme  que  j'ai  vu,  dit  l'enfant.  Je  sais  bien 
comment  sont  les  fantômes ,  ils  sont  habillés  avec  des  draps  blancs  ; 
j'ai  vu  un  vrai  homme. 

—  Un  vrai  homme  !  repris-je.  Eh  bien  !  il  n'y  a  pas  de  quoi  pleurer  ; 
cet  homme  ne  vous  mangera  pas  ;  je  me  charge  de  le  jeter  par  la 
fenêtre ,  moi  qui  vous  parle. 

—  Entendez-vous,  Arthur?  dit  la  mère;  votre  cousin  jettera 
l'homme  par  la  fenêtre. 

L'enfant  se  mit  à  sourire  à  travers  ses  larmes,  et  me  tendit  les 
bras.  Je  le  posai  sur  mes  genoux. 

—  Voyons,  lui  dis-je,  quel  est  cet  homme  que  vous  avez  vu? 

—  C'est  un  vieux,  reprit  l'enfant.  Il  s'est  mis  debout  au  pied  do 
mon  lit  et  il  m'a  fait  des  grimaces;  il  avait  des  yeux  qui  brillaient;  il 
tenait  dans  sa  main  une  sonnette  et  il  voulait  me  la  jeter  à  la  tête. 

— Une  sonnette!  s'écria  la  marquise.  Voilà  qui  est  singulier. 


82  REVUE  DE  PARIS. 

—  Oui,  une  sonnette,  répéta  l'enfant.  Je  n'entendais  pas  ce  qu'il 
disait,  mais  je  voyais  bien  qu'il  voulait  me  gronder  et  me  battre. 

—  Et  comment  était  sa  figure? 

—  II  avait  un  nez  recourbé ,  une  grande  bouche ,  des  petits  cheveux 
gris ,  un  air  en  colère  et  la  peau  toute  jaune. 

Je  me  rappelai  aussitôt  la  maladie  du  marquis. 

—  Il  était,  poursuivit  l'enfant,  dans  une  grande  robe  rouge  avec 
un  collet  noir. 

—  C'est  lui  !  murmura  la  mère. 

Nous  nous  regardâmes  avec  stupéfaction. 

— Pour  empêcher  cette  vision  de  revenir,  dis-je  à  la  marquise,  il 
faut  tenir  votre  enfant  auprès  de  vous. 

—  C'est  ce  que  je  ferai.  Venez ,  Arthur  ;  je  vais  vous  coucher  dans 
mon  lit,  et  j'espère  que  vous  n'aurez  pas  peur  à  côté  de  moi. 

—  Je  n'aurai  pas  peur  si  vous  ne  laissez  pas  entrer  le  vieux. 

La  jeune  mère  porta  l'enfant  dans  sa  chambre  à  coucher  dont  elle 
laissa  la  porte  ouverte. 

—  Vous  m'excuserez,  monsieur,  dit-elle  en  rentrant,  si  je  ne  vous 
tiens  pas  compagnie  plus  long-temps.  Cette  vision  de  mon  fils  me 
trouble  extrêmement. 

—  J'en  sais  la  raison,  madame.  Vous  avez  cru  reconnaître  dans  le 
portrait  que  vous  a  fait  votre  enfant... 

—  C'était  d'une  épouvantable  exactitude. 

—  Il  est  possible  qu'une  impression  vive  reçue  pendant  votre  gros- 
sesse ait  gravé  cette  image  dans  une  cervelle  à  peine  formée.  Ce  n'est 
là  qu'un  phénomène  de  physiologie. 

—  Les  regards  ne  sont  donc  pas  une  superstition  populaire? 

—  II  faut  bien  le  croire,  puisqu'en  voici  un  exemple;  je  ne  vois 
d'ailleurs  rien  de  surnaturel  dans  tout  cela. 

— Mais  pourquoi  est-ce  arrivé  aujourd'hui,  ce  soir?... 
La  marquise  leva  sur  moi  des  yeux  effrayés  où  je  lus  clairement  le 
reste  de  sa  pensée.  Elle  allait  ajouter: 

—  Dans  le  moment  où  vous  alliez  peut-être  me  parler  d'amour  et 
de  mariage. 

—  Je  ne  crois  pas,  lui  dis-je,  que  les  morts  s'irritent  de  la  visite 
'*'  d'un  cousin,  ni  que  l'envie  leur  prenne  de  sortir  du  tombeau  pour 

me  chasser  de  votre  maison.  Vous  êtes  chez  vous,  et  libre  de  me 
recevoir;  je  compterais  sur  votre  force  de  caractère  pour  repousser 
cette  tyrannie.  Le  vieux  jaloux  de  l'autre  monde  ferait  mieux  de 
s'adresser  à  moi  plutôt  ([u'à  un  faible  enfant. 

—  C'est  à  moi  qu'il  en  veut. 


REVUE  DE  PARIS.  SES 

—  Ne  prenez  pas  au  sérieux  ce  que  je  vous  dis,  ma  cousine.  Parce 
que  votre  enfant  a  fait  un  mauvais  rêve ,  il  ne  s'ensuit  pas  que  l'ame 
de  votre  mari  soit  revenue  ce  soir  dans  votre  maison.  Certes,  cette 
ame  trépassée  n'a  pas  à  se  plaindre  de  vous  ;  voilà  cinq  ans  que  vous 
demeurez  dans  la  retraite.  La  providence  ne  doit  pas  vouloir  qu'à 
votre  âge  et  belle  comme  vous  êtes,  vous  viviez  dans  un  éternel  veu- 
vage; elle  ne  souffrira  pas  que  ce  vieillard  qu'elle  a  renvoyé  à  la  terre 
en  sorte  pour  vous  tourmenter.  Les  droits  conjugaux  et  paternels  sont 
rompus  par  la  mort  ;  puisque  l'étrange  incident  qui  vient  de  se  passer 
nous  a  mis  sur  ce  sujet,  je  vous  dirai  toute  ma  pensée  :  Depuis  le 
premier  instant  que  je  vous  ai  vue ,  je  songe  au  bonheur  de  remplacer 
le  mari  que  vous  avez  perdu. 

— N'en  doutez  pas  alors ,  s'écria  la  marquise,  c'est  là  ce  qui  a  rap- 
pelé son  ame  irritée.  Cet  homme-là  m'a  aimée  avec  un  emportement 
incroyable;  s'il  est  vrai  que  les  morts  puissent  se  mêler  encore  des 
choses  de  ce  monde,  nous  allons  le  savoir,  car,  je  vous  le  jure,  jamais 
ame  défunte  n'a  eu  plus  d'envie  de  briser  ses  liens  que  celle-ci. 

— Eh  bien!  nous  allons  le  savoir.  Je  mets  votre  mari  au  défi;  ne 
vous  pressez  pas ,  je  vous  prie,  de  croire  aux  revenans.  Ma  cause  est 
juste  d'ailleurs;  mes  intentions  sont  loyales;  le  ciel  est  pour  moi.  Ma 
cousine ,  je  vous  demande  formellement  votre  main. 

—  Vous  me  faites  frémir  avec  vos  badinages. 

—  Je  ne  badine  pas ,  et  s'il  faut  tout  vous  dire,  ma  vieille  tante 
n'attend  que  mon  autorisation  pour  vous  supplier  de  devenir  sa 
nièce.  Je  n'exige  pas  une  réponse  aujourd'hui  ;  dites-moi  seulement 
qu'un  second  mariage  n'est  pas  impossible  pour  vous ,  et  plus  tard , 
quand  le  revenant  de  ce  soir  sera  rentré  dans  sa  tombe,  et  que  vous 
me  connaîtrez  davantage.... 

—  Monsieur,  un  galant  homme  a  toujours  bonne  grâce  à  faire  une 
demande  comme  celle  que  vous  m'adressez.  Je  suis  trop  troublée  dans 
ce  moment  pour  vous  répondre.  Demain  nous  verrons  où  en  seront 
les  choses.  Le  rêve  de  mon  fils  n'aura  pas,  j'espère,  de  suites  fâ- 
cheuses. Je  dois  vous  avouer  pourtant  que  je  n'hésiterais  pas  à  me 
condamner  à  un  veuvage  éternel,  si  je  croyais  mettre  sa  vie  en 
danger  par  un  second  mariage. 

— La  nature  voit  toujours  d'un  bon  œil  le  mariage  d'une  jolie  femme. 
Elle  ne  laissera  pas  bouleverser  ses  lois  en  cette  occasion.  A  demain, 
madame;  dormez  paisible.  Le  revenant  a  servi  mes  intérêts  en  m'épar- 
gnant  l'embarras  de  la  première  déclaration;  s'il  daigne  m'apparaître 
cette  nuit ,  je  lui  ferai  entendre  raison  en  lui  parlant  avec  politesse. 


84  REVUE  DE  PARIS. 

Je  baisai  respectueusement  la  main  de  la  marquise ,  et  je  gagnai 
la  chambre  qu'on  me  destinait,  sous,  la  conduite  du  garde-chasse. 

—  Si  c'était  moi  qui  l'eusse  vu ,  disait  Benoît ,  on  m'appellerait 
imbécile  ;  mais  la  vérité  sort  de  la  bouche  des  enfans.  //  est  dans  la 
maison ,  pour  sûr. 

—  De  qui  parlez-vous?  demandai-je. 

—  De  monsieur  le  marquis.  Il  rôde  par  ici ,  j'en  réponds. 

—  Priez-le  de  venir  me  parler  si  vous  le  rencontrez ,  Benoît. 

—  Je  le  ferais  tout  de  même.  Il  m'aimait  assez ,  monsieur  le  mar- 
quis ;  je  n'en  aurais  pas  peur. 

Nous  montions  par  un  large  escalier  de  pierre ,  dont  j'admirais  la 
construction  ,  lorsque  Benoît  s'arrêta  d'un  air  effrayé. 

—  Entendez-vous  ?  me  dit-il. 

—  Quoi  donc? 

—  La  chouette  qui  chantait  le  jour  de  la  mort  de  monsieur. 

—  J'entends  une  chouette  :  mais  écoutez-la  bien ,  Benoît,  et  vous 
reconnaîtrez  que  ce  n'est  pas  celle  qui  chantait  le  jour  où  mourut 
mon  vieux  cousin. 

—  C'est  égal ,  il  est  dans  la  maison. 

Lorsque  nous  entrâmes  dans  ma  chambre,  la  fenêtre  s'ouvrit 
d'elle-même  à  grand  bruit. 
— Tenez!  s'écria  Benoît ,  le  voilà  qui  vient  de  s'envoler.  Il  était  ici. 

—  Vous  ne  voyez  pas  que  c'est  le  vent ,  et  que  vous  avez  fait  un 
courant  d'air  en  ouvrant  la  porte  ? 

—  Le  vent  !  une  autre  chouette  !  murmura  Benoît  ;  c'est  toujours 
facile  d'arranger  les  choses.  Moi ,  je  sais  à  quoi  m'en  tenir.  Voici 
votre  malle  ,  votre  manteau  et  toutes  vos  affaires.  Je  m'en  vais  faire 
le  tour  du  parc  avec  mon  fusil. 

Quand  le  garde-chasse  fut  parti,  je  m'assis  dans  un  antique  fau- 
teuil pour  rêver  aux  évènemens  de  cette  soirée.  J'étais  forcé  de  con- 
venir que  la  vision  du  fils  de  la  marquise  avait  quelque  chose  de  pro- 
fondément mystérieux  dont  mon  incrédulité  ne  pouvait  triompher. 
L'enfant  n'avait  jamais  connu  son  père,  et  il  venait  d'en  donner  une 
description  si  exacte  que  la  marquise  elle-même  en  avait  pâU  de 
terreur.  Que  ce  fût  une  impression  transmise  par  la  mère,  ou  que  le 
défunt  eût  échappé  à  la  tombe  pour  un  instant,  le  fait  n'en  était  pas 
moins  aussi  bizarre  qu'impossible  à  nier.  Au  milieu  de  ces  réflexions, 
les  charmes  de  la  jeune  veuve  me  revenaient  à  l'esprit,  et  je  sentais 
ces  premiers  frissons  de  l'amour  naissant  qu'on  prendrait  volontiers 
pour  une  influence  surnaturelle ,  si  chacun  n'avait  pas  éprouvé  cette 


REVUE  DE  PARIS.  85 

fièvre  une  fois  au  moins  dans  sa  vie.  Plus  le  désir  de  plaire  est  vif, 
plus  on  croit  aisément  aux  difficultés. 

—  S'il  est  vrai ,  pensais-je ,  que  ce  vieux  trépassé  vienne  se  placer 
entre  sa  veuve  et  moi ,  il  est  certain  qu'il  peut  réussir  à  empêcher 
mon  mariage.  Peut-être  vais-je  apprendre  à  mes  dépens  ce  dont  les 
morts  sont  capables. 

J'aurais  donné  tout  au  monde  pour  être  tiré  d'incertitude.  Cepen- 
dant la  raison  reprenant  le  dessus  par  momens,  je  me  figurais  que  le 
hasard  pouvait  avoir  organisé  ce  concours  de  circonstances.  L'imagi- 
nation d'une  jeune  femme  enfermée  depuis  cinq  ans  dans  ce  château 
pouvait  bien  avoir  mis  de  la  complaisance  à  reconnaître  ce  mari  dont 
elle  osait  à  peine  se  croire  débarrassée.  Quant  au  témoignage  de  la 
nourrice ,  il  n'avait  aucune  valeur.  Le  jour  du  lendemain  ramènerait 
sans  doute  au  bon  sens  ces  têtes  exaltées.  L'enfant  lui-même  s'était 
peut-être  amusé  à  mentir  pour  obtenir  d'être  conduit  à  sa  mère.  Tout 
cela  ne  supportait  pas  un  examen  sérieux  et  ne  valait  pas  la  peine 
d'être  mis  en  ligne  de  compte  dans  mes  projets. 

—  Non,  dis-je  tout  haut,  mon  cher  cousin  le  marquis  de  S...  ne 
reviendra  pas  se  montrer  à  son  fils.  Il  voudrait  en  vain  se  placer  au- 
devant  de  moi. 

Comme  je  m'apprêtais  à  prendre  mes  ustensiles  de  toilette ,  je  re- 
marquai près  de  la  cheminée  une  porte  d'armoire  qui  n'avait  point  de 
clé.  Je  fis  entrer  machinalement  dans  la  serrure  la  clé  de  ma  malle, 
que  je  tenais  à  la  main.  Il  se  trouva  qu'elle  ouvrait.  Au  milieu  de  la 
poussière  et  des  toiles  d'araignées,  j'aperçus  une  vieille  robe  de  cham- 
bre suspendue  à  la  muraille.  On  l'avait  sans  doute  reléguée  dans  ce 
coin  depuis  la  mort  du  marquis.  Elle  était  de  drap  rouge  et  avait  un 
collet  noir.  Je  trouvai  encore  un  mauvais  portrait  que  je  reconnus 
facilement  pour  être  celui  du  vieillard.  Il  était  parfaitement  conforme 
à  tout  ce  qu'avait  dit  l'enfant.  Le  nez  était  recourbé  comme  un  bec 
d'oiseau,  les  yeux  petits  et  vifs.  De  grosses  veines  gonflées  qui  ser- 
pentaient sur  le  front  comme  des  racines  d'arbre  donnaient  à  la  phy- 
sionomie une  expression  méchante  et  colérique.  Il  ne  m'était  plus 
permis  de  douter.  Les  esprits  les  plus  positifs  deviennent  les  plus 
crédules  une  fois  que  l'évidence  les  a  frappés.  On  ne  m'ôtera  jamais 
de  la  cervelle  la  persuasion  que  mon  arrivée  dans  le  château  de  S... 
avait  agité  l'ombre  du  vieux  marquis.  Je  m'étais  souvent  figuré  que 
la  preuve  d'un  fait  surnaturel  serait  pour  moi  un  sujet  d'épouvante 
à  me  jeter  à  la  renverse  ;  mais  la  vérité  ne  s'étant  présentée  que  gra- 
duellement, mon  imagination  l'admit  sans  effort  et  sans  répugnance. 


86  REVUE  DE  PARIS. 

Je  plaçai  le  portrait  sur  une  chaise  pour  le  regarder  à  mon  aise,  et  je 
l'apostrophai  comme  s'il  eût  pu  m'enteudre. 

— Vieillard  chagrin,  lui  dis-je ,  je  me  moque  de  ta  colère,  et  j'é- 
pouserai ta  femme.  Si  tu  ne  retournes  pas  tranquillement  dans  le 
tombeau,  je  t'en  ferai  arracher  quand  je  serai  maître  ici,  et  je  t'en- 
verrai jeter  à  la  mer  comme  un  chien. 

Malgré  cette  brave  allocution,  je  n'osai  pas  éteindre  ma  lumière, 
et  je  tressaillais  au  moindre  craquement  des  boiseries.  Au  milieu  de 
la  nuit,  je  crus  entendre  un  bruit  de  pas  et  des  voix  confuses.  Je  me 
levai  précipitamment  et  j'entr'ouvris  la  porte  de  ma  chambre. 

—  Qu'y  a-t-il  donc?  demandai-je  à  la  nourrice  qui  passait. 

—  Le  petit  garçon  a  des  convulsions,  répondit-elle.  Le  revenant 
ne  le  quitte  pas.  Si  cela  dure ,  c'est  un  enfant  perdu. 

—  Marquis,  dis-je  au  portrait ,  aurez-vous  donc  le  courage  de  faire 
mourir  votre  fils?  Ne  vous  irritez  pas  à  ce  point.  Je  préfère,  s'il  le 
faut,  renoncer  à  la  main  de  votre  veuve.  Apaisez-vous,  je  quitterai 
le  château  demain. 

Le  jour  commençait  à  paraître,  lorsque  je  m'endormis  accablé 
par  la  fatigue.  Toutes  les  sinistres  images  de  la  nuit  étaient  loin  de 
mon  esprit  quand  je  me  réveillai.  Le  soleil  éclairait  les  vieilles  ta- 
pisseries dont  ma  chambre  était  tendue  et  ravivait  leurs  couleurs 
effacées.  Des  hirondelles  babillaient  sur  les  gouttières.  Un  peuplier 
se  balançait  devant  la  fenêtre ,  et  les  parfums  de  la  campagne  arri- 
vaient jusqu'à  mes  narines.  11  n'est  rien  de  tel  que  la  lumière  du 
grand  jour  et  l'aspect  d'une  nature  animée  pour  dissiper  les  craintes 
fantastiques.  On  mettrait  alors  volontiers  en  doute  l'existence  de  la 
nuit  elle-même.  Je  me  levai  en  fredonnant  les  valses  qu'avait  jouées 
ma  belle  cousine ,  et  résolu  à  lui  faire  ma  cour  en  dépit  du  revenant. 
La  robe  de  chambre  du  défunt  ne  me  sembla  plus  qu'une  loque  pou- 
dreuse ,  et  le  terrible  portrait  une  caricature. 

Je  ne  trouvai  pas  mon  hôtesse  dans  les  mêmes  dispositions  que 
moi.  Elle  me  parut  plus  grave  que  la  veille,  et  m'accueillit  avec  plus 
de  cérémonie.  Son  enfant,  tout-à-fait  malade,  était  enveloppé  de 
couvertures  devant  le  feu;  la  nourrice  cherchait  à  le  distraire  en  lui 
faisant  des  contes.  On  attendait  un  médecin.  Des  fioles  et  des  potions 
encombraient  la  cheminée.  La  jeune  mère  regardait  étemellemenl 
son  fils  sans  vouloir  détourner  les  yeux;  j'étais  devenu  un  sujet  de 
contrainte.  La  marquise  consentit  pourtant  à  faire  avec  moi  le  tour 
du  jardin.  Je  lui  parlai  des  plaisirs  du  monde.  Elle  m'écoutait  d'un 
air  rêveur  ;  je  ne  tardai  pas  à  reconnaître  que  je  luttais  contre  une 


REVUE  DE  PARIS.  8T 

puissance  plus  forte  que  moi.  La  maladie  de  l'enfant  et  la  vision  de 
la  nuit  avaient  laissé  une  impression  que  rien  ne  pouvait  effacer. 

IN'ous  fûmes  interrompus  par  l'arrivée  du  médecin. 

Cet  homme  secoua  la  tète  en  déclarant  que  le  danger  était  grand. 
Il  prononça  le  mot  de  fièvre  syncopale ,  et  ne  parla  point  de  ma- 
nière à  donner  des  espérances.  Un  profond  sentiment  de  crainte  se 
lisait  sur  les  traits  de  la  jeune  mère. 

La  journée  fut  mortellement  ennuyeuse  pour  moi.  Toutes  les  cer- 
velles étaient  bouleversées  dans  le  château  ;  je  ne  rencontrais  plus 
que  des  visages  décomposés.  On  attribuait  sans  doute  l'apparition  à 
mon  arrivée,  car  Benoît  lui-même  me  regardait  de  travers.  La 
marquise  seule  faisait  encore  bonne  contenance;  elle  me  permit 
d'entrer  dans  sa  chambre  à  coucher  au  moment  où  le  jour  baissait; 
je  fus  témoin  d'une  scène  si  étrange,  que  je  laisse  aux  esprits  forts 
le  soin  de  l'expliquer.  Un  dialogue  paraissait  engagé  entre  un  être 
invisible  et  l'enfant,  dont  nous  entendions  seulement  les  réponses  : 

—  Pourquoi  voulez-vous  m'emporter?  disait  le  malade;  je  ne  veux 
pas  aller  avec  vous. 

Puis  il  se  jetait  au  cou  de  sa  mère,  en  criant  : 

—  Le  vieux  !  Le  vieux  va  me  prendre  dans  ses  bras! 
Et  il  tombait  dans  les  convulsions. 

Je  m'étais  retiré  par  discrétion  dans  ma  chambre,  où  je  commen- 
çais à  regretter  d'avoir  entrepris  ce  voyage,  lorsqu'on  vint  me  prier 
de  descendre  auprès  de  la  marquise. 

—  Monsieur,  me  dit-elle  avec  autant  de  froideur  que  d'embarras , 
vous  allez  me  trouver  sans  doute  ridicule  et  malhonnête.  Je  suis  ac- 
cablée d'un  pressentiment  funeste  que  je  ne  puis  vous  dissimuler. 
L'approche  de  la  nuit  m'épouvante  au  dernier  point. 

—  Je  devine  votre  inquiétude,  madame;  vous  croyez  que  le  mal 
de  votre  enfant  tient  à  ma  présence  dans  votre  maison. 

—  Il  m'en  coûte  beaucoup  de  vous  l'avouer. 

—  La  superstition  est  excusable  dans  ce  moment,  madame,  je 
tâcherai  de  n'y  rien  voir  de  désobligeant  pour  moi.  Je  respecte  vos 
frayeurs  de  mère.  Ma  retraite  apaisera  l'ame  courroucée  de  mon 
vieux  cousin ,  et  vous  conserverez  votre  fils  ;  mais  je  ne  puis  consentir 
à  abandonner  les  projets  dont  je  vous  ai  parlé.  Permettez-moi  de  les 
traiter  avec  vous  par  des  tiers  ou  par  correspondance. 

—  Pour  aujourd'hui ,  je  ne  songe  qu'à  la  vie  de  mon  fils.  Plus 
tard,  monsieur,  lorsque  mes  inquiétudes  seront  dissipées... 

—  Je  n'en  demande  paj  plus,  madame;  faites-moi  donner  un 
cheval  et  je  pars  à  l'instant. 


88  REVUE  DE  PARIS. 

La  carriole  qui  m'avait  amené  la  veille ,  fut  attelée  de  nouveau. 
Vers  sept  heures  du  soir,  j'y  montai  avec  Benoît.  La  marquise  me 
reconduisit  jusque  dans  la  cour. 

—  Mon  cousin ,  me  dit-elle  avec  un  sourire  gracieux ,  si  vous  dési- 
rez me  revoir,  obtenez  de  votre  famille  qu'elle  me  fasse  une  avance , 
et  je  visiterai  Paris  cet  hiver. 

— Voilà  au  moins  une  idée  raisonnable ,  répondis-je.  Comptez  sur 
mon  zèle;  je  vous  promets  qu'avant  un  mois  ma  famille  vous  suppliera 
de  venir.  Le  défunt  marquis  ne  sera  plus  là  sur  son  terrain  ;  les  grands 
parens  et  les  notaires  ne  s'effrayent  pas  des  trépassés,  et  les  revenans 
sont  rares  à  Paris. 

La  marquise  me  tendit  une  main  que  je  pressai  sur  mes  lèvres  et 
je  partis. 

Le  lendemain,  j'étais  de  retour  à  Savigny.  Je  contais  à  ma  vieille 
tante  le  résultat  de  mon  expédition ,  lorsqu'un  exprès  arriva  du  châ- 
teau de  S...  ;  il  apportait  la  nouvelle  de  la  mort  de  l'enfant. 

Après  mon  départ,  Benoît  avait  vu  le  portrait  du  défunt,  et  s'ima- 
ginant  faire  une  trouvaille  précieuse ,  il  l'avait  descendu  triomphale- 
ment dans  la  chambre  de  la  marquise.  La  vue  de  cette  figure  avait 
donné  à  l'enfant  une  crise  qui  l'avait  emporté. 

Il  y  a  de  cela  six  mois,  et  je  n'ai  point  revu  la  marquise;  on  la  dit 
inconsolable;  mais  elle  doit  pourtant  bientôt  venir  à  Paris ,  et  je  ne 
désespère  pas  d'être  un  jour  son  mari. 

Le  récit  du  comte  de  S...  étant  achevé ,  nous  causâmes  long-temps 
sur  les  regards.  Un  jeune  peintre  qui  avait  gardé  jusqu'alors  le 
silence,  prit  la  parole  et  déclara  que  toutes  les  histoires  de  revenans 
et  de  pressentimens  n'étaient  rien  auprès  de  ce  qui  lui  était  arrivé  à 
lui-même. 

— Je  vais  essayer,  ajouta-t-il,  de  vous  raconter  cette  horrible 
aventure. 

Toutes  les  bouches  étaient  closes  et  les  oreilles  attentives  ;  mais 
une  pâleur  mortelle  se  répandit  tout  à  coup  sur  le  visage  du  narra- 
teur. Il  murmura  quelques  mots  entrecoupés,  et  retomba  sur  sa 
chaise  en  s'écriant  : 

—  Il  m'est  impossible  de  dire  une  pareille  chose  ! 

La  réunion  se  dispersa  dans  une  consternation  profonde. 
J'ignore  encore  l'aventure  du  jeune  peintre,  et  vraisemblablement 
je  ne  la  saurai  jamais. 

Paul  de  Musset. 


UN 

DINER  CHEZ  BARRAS 


ou 


LA  SOIRÉE  DES  DUPES. 


PERSONNAGES. 

BA.RRAS,  directeur.  SANCY,  officier. 

BLOIN ,  banquier.  M-^^  LA  COMTESSE  DE  CHAULIEU. 

PETIT-PONT,  maître  d'hôtel  de  M-^^  SANCY,  actrice,  connue  au 
Barras.  théâtre  sous  le  nom  de  Laurette. 

BRION ,  incroyable.  Convives  muets. 

(  La  scène  est  à  Paris ,  au  Luxembourg.  ) 


SCEIVE  PREMIERE. 
(Uue  antichambre.  Porte  au  fond,  porte  latérale.  Table  chargée  de  papiers. 

BARRAS,  PETIT-PONT. 

BARRAS. 

Viens  ça ,  tout  marche-t-il  ?  a-t-on  bien  ordonné 
Les  choses? 

PETIT-PONT,  long,  sec,  humble  et  inquiet. 
Oui,  monsieur. 
BARRAS,  lui  mettant  gravement  la  main  sur  l'épaule. 

Il  faut  que  ce  dîné 
T'illustre ,  Petit-Pont. 

TOME   VI.      JUIN.  7 


90  REVUE  DE  PARIS. 

PETIT-PONT. 

Eh  !  mais ,  monsieur,  je  pense 
Qu'à  dresser  un  menu  l'on  a  quelque  science. 

BARRAS. 

Tout  estomac  te  rend  justice  sur  ce  point, 
Tâche  donc  que  ton  art  ne  se  démente  point , 
Et  qu'à  l'instant  voulu  toute  chose  soit  prête. 

PETIT-PONT. 

C'est  mon  devoir,  monsieur.  (  ii  sort.  ) 

•  scÈafE  lï. 

BARRAS  seul,  se  frottant  les  mains. 

Une  bruyante  fête  ! 
Et  de  bruyans  amis  !  Cercle  de  bons  vivans 
Merveilleusement  faits  pour  réjouir  les  gens. 

(Se  rembrunissant  tout  à  coup.  ) 

Pourvu  qu'ils  n'aillent  pas  me  parler  politique. 
Bah  !  leur  emportement  pour  la  chose  publique 
Doit  un  peu  se  calmer  devant  un  bon  repas. 
Ainsi,  maître  Bloin  :  un  coquin  des  plus  gras: 
Oui ,  mais  la  main  au  plat  qu'on  appelle  finance. 
Fort  bien,  mais  la  Chaulieu ,  que  l'amour  et  la  danse 
Firent  ensemble  éclore!  Et  Crion ,  le  doré: 
Incroyable  entre  tous;  toujours  musqué,  poudré. 
Frisé,  cadenetté;  complet  de  ridicule. 
De  prononcer  les  r  monsieur  s'est  fait  scrupule , 
Et  précieusement  penché ,  l'œil  demi- clos, 
Et  bégaie,  et  grassaie,  et  distille  ses  mots, 
Un  total  des  plus  gais.  En  outre,  un  astronome. 

Un  académicien,  un  vieux  garçon En  somme. 

C'est  fort  bien  ;  c'est  au  mieux  ;  un  seul  point  excepté , 

Cependant.  — Oui,  Barras;  et  votre  fatuité 

Comptait  sans  un  démon  de  grâce  et  de  caprice; 

Sans  la  vertu  de  qui?  Dieux  justes!  d'une  actrice. 

C'est  jouer  de  malheur.  Que  diront  mes  amis? 

Eh  bien!  l'astre  d'amour  qu'on  nous  avait  promis? 

Ce  soleil  de  beauté,  d'esprit?  cette  Laurette? 

Eli  bien  !  j'en  suis ,  messieurs ,  pour  mes  frais  de  conquête , 

Battu! 


REVCE  DE  PARIS.  3H 

SCÈ^E   OI. 

BARRAS,  PETIT-PONT,  BRION. 

PETIT-PONT,  annonçant. 
Monsieur  Brion. 

Entre  Brion.  Costume  d'incroyable ,  queue  d'habit  battant  sur  le»  talons;  revers 
en  ailes  de  moulins;  culottes  des  plus  collantes;  force  rubans,  cheveux  en  cade- 
nette,  souliers  en  aiguille ,  bâton  court  à  la  main,  clac  sous  le  bras,  flgure  à 
l'avenant. 

BARRAS,  allant  vers  lui- 

Eh  !  c'est  vous ,  mon  très  cher. 
Entrez  donc.  Enchanté  de  vous  voir  si  bon  air. 
Voilà  donc ,  aujourd'lmi ,  le  costume  à  la  mode; 
Il  est  galant. 

31.   BRION. 

Hé!  hé!  vous  t-ouvez; 

BARRAS. 

Fort  commode 
Surtout. 

M.   BRIOX. 

Ce  chè-  Ba-as  ! 

BARRAS. 

Fantasque,  quelque  peu, 
Mais  vous  le  portez  bien. 

SCÈXE  IV. 

Les  précédens,  MADAME  DE  CHAULIEU. 

PETIT-PONT,  annonçant. 

Madame  de  Chaulieu. 

(  Riche  costume  grec,  pieds  nus,  chargés  de  bagues ,  des  sandales  pour  chau  ssures.  ) 
BARRAS,  allant  vers  elle. 

Mes  lèvres  sur  les  mains  de  la  reine  des  belles. 
Jamais  les  gais  amours  ne  battirent  des  ailes 
Sur  bouche  plus  charmante ,  et  la  blonde  Vénus 
N'a  jamais  dans  les  flots  baigné  plus  beaux  pieds  nus. 

MADAME  DE  CHACLIEC. 

Oh!  sans  doute,  cher  comte ,  on  est  Vénus  la  blonde , 
On  a  de  beaux  pieds  nus,  de  peur  qu'on  ne  vous  gronde. 

7. 


92  REVUE  DE  PARIS. 

BARRAS. 

Me  gronder?  Depuis  quand  gronde-t-on  ses  amis? 

MADAME  DE   CHACLIEU. 

Mais ,  quand  pour  un  placet  qu'on  leur  avait  remis , 
On  reste  sans  réponse  une  longue  semaine 
Comme  un  solliciteur  qu'à  son  gré  l'on  promène , 
Et  lorsqu'il  faut  qu'un  autre  enfin  fasse  pour  nous 
Ce  qu'on  aurait  voulu  ne  tenir  que  de  vous. 

BARRAS. 

Un  autre!  et  qui  vous  dit,  madame,  en  cette  affaire 
Que  l'on  n'ait  pas  agi  comme  il  convient  de  faire. 
Et  qu'on  n'attende  pas  réponse  là  dessus? 

SCÈIVE  V. 

Les  précédens,  MM.  TOUQUET,  NOYON,  convives  muets; 
PUIS  APRÈS  BLOIN. 

PETIT-PONT,  annonçant. 

Messieurs  Touquet ,  Noyon. 

(Ils  entrent,  suivis  d'autres  convives.  ) 

BARRAS ,  en  les  saluant  et  en  prenant  la  main  à  plusieurs. 

Qu'ils  soient  les  bien  venus! 

PETIT-PONT. 

Monsieur  Gaspard  Bloin. 

(Gros,  court,  bouffi  et  satisfait.  ) 
BARRAS,  à  Bloin. 

Toi ,  roi  des  gastronomes , 

Bonsoir. 

(  Petit-Pont  sort.  ) 

SCÈIVE   VI. 
Les  précédens,  moins  PETIT-PONT. 

BARRAS. 

(  A  tous.  ) 

Et  maintenant,  messieurs,  puisque  nous  sommes 
En  nombre,  écoutez  bien.  Moi,  votre  amphitryon, 
Je  réglemente  ainsi  notre  réunion  : 
Libre  à  chacun  d'avoir  de  l'esprit  et  de  boire; 


REVUE  DE  PARIS.  93 

BLOIN. 

Liberté  qui ,  du  moins ,  n'aura  rien  d'illusoire. 

BARRAS. 

Libre  enfin  de  parler  de  tout,  hors  d'un  seul  point, 
De  politique. 

MADAME  DE   CHAULIEU. 

Oh!  moi,  je  ne  conteste  point. 
BARRAS ,  s'adressant  aux  autres  convives. 
Vous  voyez.  Et  de  fait  est-il  peste  publique , 
Est-il  pire  fléau  que  cette  politique 
Qui ,  sans  vous  demander  si  la  chose  vous  plaît , 
Au  lit,  à  table,  au  bal,  vous  vient  prendre  au  collet? 
Ainsi , 

(  S'adressant  à  madame  de  Chaulieu.  ) 

Que  l'on  ait  fait,  madame,  une  conquête; 
Tout  homme  là-dessus  de  se  monter  la  tête, 
De  rêver  rendez-vous,  amour;  qu'est-ce  que  c'est? 
On  cherchait  une  femme ,  et  l'on  trouve  un  placet. 
Ou  bien  on  vous  demande  avec  grande  insistance , 
Si  l'Autriche  ou  la  Prusse  est  mal  avec  la  France. 

Se  tournant  vers  Bloin  et  lui  frappant  sur  l'épaule.  ) 

Un  ami?  Pis  encor  :  c'est  un  bruit,  un  fracas, 

lu  bouleversement  de  tous  les  potentats  ; 

La  patrie  en  danger,  et ,  Dieu  lui  soit  en  aide , 

Le  pathos  des  journaux  proposé  pour  remède. 

Enfin ,  c'est  à  ne  plus  savoir  où  se  fourrer. 

Partout  la  poUtique!  Et  l'on  ne  peut  entrer 

Dans  si  chétif  recoin,  sans  la  voir  là  qui  braille, 

Se  déchaînant  auprès  d'un  pauvre  homme  qui  bâille. 

(Vest  pourquoi ,  cette  nuit ,  du  moins ,  n'en  parlons  plus. 

TOUS. 

De  grand  cœur. 

BARRAS. 

Le  conseil  me  semblant  là-dessus... 

TOUS,  l'interrompant. 

Unanime. 

BARRAS. 

Voici  ce  que  je  lui  propose  : 
Amende  contre  qui  transgressera  la  chose  : 

]\iiUc  écus. 


9i  REVUE   DE  PARIS. 

TOUS. 

Décrété. 

BARRAS. 

Le  conseil  est  d'accord? 
BLOIN ,  d'un  ton  peu  parlemenlaire. 

Le  conseil  veut  dîner. 

BARRAS. 

Le  conseil  n'a  pas  tort. 

(  En  ce  fflomenl  entre  Petit-Pont  par  la  porte  du  fond.  ) 

SCÈIVE  VII. 

Les  précédens  ,  PETIï-PONT. 

BARRAS. 

Petit-Pont,  le  dîner  est-il  servi? 

PETIT-PONT. 

Sans  doute , 
Monsieur,  et  je  venais  vous  dire.... 

BARRAS. 

Bon ,  écoute  : 
Si  l'on  me  demandait,  je  n'y  suis  pas. 

PETIT-PONT ,  d'un  air  fin. 

Ah  !  oui. 
Mais,  si  la  jeune  dame....  Est-ce  pas  aujourd'hui 
Qu'elle  doit 

BARRAS ,  l'interrompant  d'un  ton  digne. 

Petit-Pont S'il  vient  quelque  message 

De  l'état ,  tu  m'entends ,  barre-lui  le  passage. 
Rosse  même  au  besoin ,  si  tu  veux ,  le  porteur. 
Sinon,  je  me  déclare  ici  ton  débiteur 
De  plusieurs  coups  de  canne ,  à  très  courte  échéance. 

(Se  tournant  vers  les  convives  et  présentant  la  main  à  M"^^  deChaulieu.) 

Et  maintenant,  messieurs,  souffrez  qu'on  vous  devance. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÉIVE  VIII. 

PETIT-PONT ,  seul ,  se  grattant  la  tête. 
Cet  ordre  de  monsieur  ne  me  plaît  pas  du  tout. 
D'autant  que  pour  mener  ma  l'arque  jusqu'au  bout, 


REVUE  DE  PARIS.  9B 

Moi,  j'ai  toujours  tâché  de  ne  lieurter  personne. 

On  ne  sait  pas  qui  vit  ni  qui  meurt.  Tel  ordonne 

Qui  n'ordonnera  plus  peut-être.  D'où  je  croi 

Que  le  mieux  est  d'abord  de  se  conserver  soi , 

Et  pour  vivre  en  des  temps  aussi  durs  que  les  nôtres, 

De  savoir  finement  se  ménager  les  autres. 

Si  donc  un  messager  venait,  je  lui  dirai 

Que  monsieur  est  absent;  oui,  mais  je  lui  ferai 

Boire  d'un  bon  vin  vieux  quelque  bon  petit  verre. 

Décidément,  voilà,  je  crois,  ce  qu'il  faut  faire. 

On  entend  le  bruit  d'une  sonnette. 

PETIT-PONT. 

Hein?  On  vient  de  sonner.  On  sonne  encor,  ma  foi. 
Si  je  laissais  sonner.  Je  ne  sais  si  je  doi 
Répondre.  Si  pourtant  c'était  quelque  visite , 
Quelque  dame  !  Tant  pis ,  je  vais  ouvrir.  Ensuite , 
Nous  verrons. 
(  Il  va  ouvrir  avec  de  grandes  précautions.  Entre  Mme  Sancy,  jeune ,  jolie ,  coquette.  ) 
Justement. 


SCE^E  IX. 

PETIT-POXT,  MADAME  SANCY. 

MADAME   SAXCY. 

Le  citoyen  Barras... 

PETIT-PONT. 

Madame.... 

MADAME  SANCY. 

Est-il  visible? 

PETIT-PONT ,  à  part. 

Ah!  diantre!  autre  embarras. 

(Haut.) 

II  est  absent. 

MADAME  SANCY. 

Absent! 

PETIT-PONT. 

Oui.  Mais  il  se  peut  être 
Qu'il  y  soit.  Je  vais  voir,  (il  son.) 


96  REVUE  DE  PARIS. 


s€e:ve  X. 


MADAME  SANCY,  seule. 

Il  est  clair  que  son  maître 
Est  ici.  Seulement,  y  sera-t-il  pour  moi? 
Pour  une  jeune  femme  on  est  toujours  chez  soi. 
Oui;  mais  m'entendra-t-il ?  La  semaine  dernière 
Nous  l'avons  accueilli  d'une  étrange  manière , 
Et  Dieu  sait  quel  visage ,  et  quel  air  consterné 
Lorsque  je  lui  fermai  ma  porte  sur  le  né! 
N'importe!  nous  l'aurons.  Il  se  croit  fort  habile, 
Lovelace  profond;  soit,  d'autant  plus  facile 
A  tromper.  Triple  fat ,  et  partant  triple  sot. 
Aussi ,  mon  beau  seigneur,  combien  triste  et  penaud  ! 
La  bonne  occasion  de  maudire  les  femmes, 
Et  sur  vous,  en  retour,  quel  torrent  d'épigrammes! 
Lorsque ,  tout  terminé ,  nous  vous  dirons  :  Eh  bien? 
Vous  vous  êtes  donné  beaucoup  de  mal  pour  rien. 
C'est  mon  mari ,  Barras ,  et  chose  plus  étrange , 
Un  mari  bien-aimé. 

SCÈjIVE  XI. 

BARRAS,  MADAME  SANCY. 

BARRAS ,  paraissant  à  la  porte  du  fond  et  à  demi  tourné  vers  Peiit-Ponl  qn  i 

s'esquive. 

Qu'ainsi  l'on  vous  dérange  ! 
Je  t'avais  dit  pourtant  que  je  ne  voulais  pas 
Recevoir  aujourd'hui. 

MADAME  SANCY. 

Je  m'en  vais  dans  ce  cas. 

BARRAS. 

Hein?  vous  ici,  Laurette! 

MADAME  SANCY. 

Eh  bien?  sans  doute.  Ensuite? 

BARRAS ,  d'un  ton  piqué. 

Eh  bien!  je  comptais  peu  sur  pareille  visite , 
Et  je  n'espérais  pas  l'honneur  que  je  reçoi , 
Madame ,  après  l'accueil  que  vous  savez. 


REVUE  DE  PARIS.  97 

MADAME  SANCY. 

Pourquoi? 
J'ai  grand  besoin  de  vous;  je  viens. 

BARRAS,  à  part. 

Elle  est  sans  gêne. 

(Haut.) 

Enfin ,  expliquez-vous ,  quel  sujet  vous  amène? 

MADAME  SANCY. 

Vous  êtes  fâché? 

BARRAS. 

Non. 

BIADAME  SANCY. 

Vous  m'en  voulez  encor 
De  l'autre  fois. 

BARRAS. 

Du  tout. 

MADAME  SANCY. 

Ce  serait  bien  à  tort 
Que  vous  m'en  voudriez.  J'avais  mal  à  la  tête; 
Puis,  j'attendais  quelqu'un  ce  soir-là. 

BARRAS,  furieux. 

C'est  honnête. 

MADAME  SANCY. 

Vous  voyez  bien  :  voilà  que  vous  vous  emportez  ! 
Si  l'on  n'avait  encor  pour  vous  quelques  bontés... 

(  Lui  tendant  la  main.  ) 

Allons ,  faisons  la  paix. 

BARRAS. 

Oh!  serpent  qui  me  tente! 

MADAME  SANCY. 

Vous  refusez? 

BARRAS. 

Je  dis  que  vous  êtes  charmante; 
Que  je  suis  fou  de  vous,  que  j'en  perdrai  l'esprit. 

MADAME   SANCY. 

Je  le  sais;  tout  cela,  vous  me  l'avez  écrit. 

BARRAS. 

Alors , pourquoi  douter,  cruelle,  de  ma  flamme? 


98  REVUE  DE  PARIS. 

MADAME  SANCY. 

Mais,  on  n'en  doute  pas,  puisque  l'on  en  réclame 
Une  preuve. 

BARRAS. 

Une  preuve?  et  c'est?... 

MADAME  SANCY. 

Oh!  rien ,  mon  Dieu , 
Rien ,  sinon  de  vouloir  vous  employer  un  peu 
Pour  quelqu'un,  un  jeune  homme  à  qui  je  m'intéresse. 

BARRAS ,  ébouriffé. 

Hein? 

MADAME  SANCY. 

Oui.  Très  bien  d'ailleurs;  plein  d'ame,  de  noblesse. 
De  belles  qualités,  un  jeune  homme  charmant. 

BARRAS. 

J'en  suis  fort  réjoui. 

MADAME  SANCY. 

Je  conçois,  et  vraiment, 
J'ai  pensé  vous  devoir,  en  cette  circonstance , 
De  venir  m'adresser  à  vous  par  préférence. 

BARRAS. 

A  moi?  Je  vous  sais  gré  de  cette  attention. 

MADAME  SANCY. 

Du  tout,  vous  auriez  tort.  La  chose  en  question 

Est  si  peu  comphquée:  une  folle  algarade 

De  ce  jeune  homme.  Ainsi ,  près  d'obtenir  le  grade 

De  major,  on  le  fit  arrêter  ;  et  pourquoi? 

Pour  un  rien ,  pour  un  fait  bien  naturel  en  soi , 

Pour  avoir  dit  tout  haut,  étant  un  jour  à  boire 

Avec  quelques  amis  :  A  bas  le  directoire! 

Voilà  pourquoi  l'on  met  ce  jeune  homme  en  prison , 

Pourquoi  l'on  nous  l'enlève. 

BARRAS,  éclatant. 

Et  c'est  avec  raison. 
Puisque  d'argumenter  votre  galant  se  pique , 
Qu'on  lui  fasse  à  loisir  cuver  sa  politique. 
Qu'il  apprenne  parla,  ce  jeune  homme  charmant, 
A  boire  désormais  un  peu  plus  sobrement. 
Et  vous,  ma  belle  dame,  en  vérité,  j'admire 


REVUE  DE  PARIS.  99 

Que  l'on  me  dise  au  nez  ce  que  vous  m'osez  dire , 
Qu'on  vienne  sans  pudeur  implorer  mon  appui  : 
c  Mon  bon  monsieur,  veuillez  vous  employer  pour  lui. 
Pour  mon  amant.  » 

MADAME  SANCY ,  d'un  air  candide. 

Comment,  mon  amant?  c'est  mon  frère. 
Est-ce  que  j'ai  rien  dit  qui  marque  le  contraire? 

BARRAS. 

Hum!  son  frère! 

MADAME  SANCY. 

Oui,  mon  frère. 

BARRAS. 

Et  son  nom? 

MADAME  SANCY. 

Mais ,  Sancy. 

BARRAS. 

Ah!  l'on  vous  ignorait  ce  nom-là  jusqu'ici. 

MADAME  SANCY. 

Sans  doute ,  j'ai  mon  nom  de  théâtre. 

BARRAS. 

Oui.  L'histoire 
Me  semble  un  peu  bien  louche  et  difûcile  à  croire. 

MADAME  SANCY. 

En  quoi  donc,  louche? 

BARRAS. 

En  quoi?  Tenez,  là,  franchement, 
Vous  vouliez  que  Barras  courût  pour  votre  amant. 

MADAME  SANCY ,  jouant  la  surprise. 
(  Avec  gravité.  ) 

Oh!  bien!  vous  avez  cru..  Mais,  c'est  un  fort  beau  rôle. 

(  Éclatant  de  rire.  ) 

Protéger  l'innocence!  Ah!  mon  amant!  Très  drôle  ! 

BARRAS. 

Quoi  donc  là  de  si  drôle? 

MADAME  SANCY. 

Eh!  vous  probablement. 
Qui  vous  croyez  si  fin,  d'un  si  sûr  jugement, 
Et  qui,  dans  la  candeur  antique  de  votre  ame. 


100  REVUE  DE  PARIS. 

Pouvez  vous  figurer  qu'on  soit  assez  peu  femme 
Pour  s'en  venir  ici  tout  droit ,  naïvement 
Prier  monsieur  Barras,  pour  qui?  pour  un  amant. 
Avouez  qu'on  a  vu  mainte  étrange  merveille , 
I^Iais  que  l'on  n'en  voit  plus  d'une  force  pareille. 

BARRAS,  contrit. 

Il  est  vrai  que  j'étais... 

MADAME  S  ANC  Y,  souriant. 

Assez  fou,  n'est-ce  pas? 

BARRAS. 

Eh  !  qui  ne  le  serait  devant  autant  d'appas , 
Près  de  beauté  si  douce  en  son  espièglerie? 
Mais  vous  me  pardonnez.  Oh!  dites ,  je  vous  prie. 
Que  vous  me  pardonnez. 

BIADAME  SANCY ,  chattement. 

Et  le  méritez-vous? 

BARRAS. 

Je  veux  le  mériter,  Laurette,  à  vos  genoux. 

VOIX  LOINTAINE  DE  PETIT-PONT. 

Il  est  absent. 

AUTRE  VOIX. 

Non. 

PETIT-PONT  ,  la  voix  approche. 

Si. 

SCÈIVE  XII. 

Les  précédens  ,  PETIT-PONT. 

PETIT  -  PONT  débouclie  sur  la  scène  par  la  porte  du  fond ,  et  apercevant  Barras 
aux  genoux  de  M'^^  Sancy,  se  précipite  vers  quelqu'un  dont  on  n'aperçoit  que 
le  bâton  levé. 

Monsieur  est  en  affaire. 

barras  ,  se  relevant  brusquement. 

Hein? 
PETIT-PONT,  qu'on  voit  confusément  se  débattre  contre  lebiton. 
Monsieur  est  absent  et  nous  n'avons  que  faire 
Ici  devotre  canne. 

la  VOIX  DU  MESSAGER. 

Il  doit  être  à  dîner. 


REVUE  DE  PARIS.  101 

seÈivE  XIII. 

Les  précédens,  un  messager. 

BARRAS ,  s'adressant  à  Petit-Pout  qui  lâche  pied. 
Qu'est-ce  donc? 

PETIT-PONT  ,  montrant  le  messager  qui  entre. 
C'est  monsieur  qui  vient  de  me  donner 
Ce  que  vous  n'aviez  fait  tantôt  que  me  promettre. 

BARRAS. 

Comment  cela  ? 

LE  MESSAGER. 

Pardon,  citoyen,  une  lettre. 

BARRAS ,  la  prenant. 

De  qui? 

LE  MESSAGER. 

(  Montrant  Petit-Pont.  ) 
Du  citoyen  Schérer.  Et  ce  butor 
Prétendait  m'empêcher... 

BARRAS ,  à  Petit-Pont. 

Hein  !  voilà  donc  encor 
De  vos  coups,  Petit-Pont!  D'où  vous  vient  tant  d'audace? 
Sachez  qu'en  ce  qui  touche  aux  devoirs  de  ma  place , 
J'y  suis  toujours.  C'est  bien  ;  sortez  tous  deux. 
PETIT-PONT  ,  timidement  au  messager  en  se  dirigeant  avec  lui  vers  la  porte. 

J'ai  là 
D'un  certain  bon  vin  vieux ,  et  puisque  vous  voilà , 
Si  nous  en  allions  boire  ensemble  un  petit  verre? 

LE  MESSAGER,  faisant  le  moulinet  avec  son  bâton. 
Volontiers;  d'autant  plus  que  l'exercice  altère , 
Citoyen  Petit-Pont. 

{ U  sort  suivi  de  Petit-Pont.  ) 

SCÈ]VE  XIV. 

BARRAS,  MADAME  SANCY. 

BARRAS ,  qui  vient  d'achever  de  lire  la  lettre ,  se  tourne  vers  M°*^  Sancy . 

On  l'appelle  Sancy, 
Votre  frère? 


10^^  REVUE  DE  PARIS. 

MADAME  SANCY. 

Oui.  Pourquoi? 

BARRAS. 

C'est  qu'on  m'en  parle  ici 
Justement.  Écoutez. 

(Lisant.) 

«  Mon  cheb  Barras  , 
«  Un  jeune  officier  du  nom  de  Sancy  allait  être  promu  au  grade  de  major. 
11  devait  partir  le  lendemain  pour  l'armée  d'Italie.  Mais,  s'étant permis ,  la 
veille ,  dans  un  café ,  de  folles  déclamations  contre  le  directoire ,  il  nous  a  paru 
bon  de  rafraîchir  cette  tête  chaude  par  quelque  six  mois  de  prison.  Le  grade 
que  nous  lui  réservions ,  nous  sommes  donc  en  mesure  de  le  donner  à  votre 
protégé ,  qui  d'ailleurs  nous  est  également  recommandé  d'autre  part.  Ainsi , 
quelques  renseignemens  encore  à  prendre  et  tout  sera  dit. 

«  Signé,  Schérer,  ministre  de  la  guerre.  » 

3IADAME  SANCY. 

Hélas  !  mon  pauvre  frère  ! 
Six  grands  mois  de  prison  ! 

BARRAS ,  se  promenant  de  long  en  large. 

Que  voulez-vous?  L'affaire 
Est  grave. 

MADA3IE  SANCY ,  le  suivant. 

Vous  croyez? 

BARRAS ,  poursuivant  sa  promenade. 

Je  ne  me  doutais  point, 
Moi ,  qu'il  avait  poussé  les  choses  à  ce  point. 

MADAME  SANCY,  l'accompagnant  toujours. 

Mon  bon  monsieur  Barras. 

BARRAS. 

Je  VOUS  ai  lu  la  lettre 
De  Schérer.  Et  qu'ainsi  j'aille  me  compromettre  ! 

(S'arrèlant.) 

Que  diraient  les  journaux? 

MADAME  SANCY. 

Est-ce  qu'ils  y  pourraient 
Trouver  du  mal? 

BARRAS. 

Trouver?  Ils  en  inventeraient. 


REVUE  DE  PARIS.  103 

MADAME  SANCY,  d'un  air  piqué  et  faisant  mine  de  se  retirer. 

Bref,  vous  me  refusez? 

BARRAS,  la  retenant  par  la  main. 
Un  peu  de  patience. 
Je  ne  refuse  rien.  Mais ,  j'ai  l'expérience 
Du  monde;  et  l'on  y  voit,  Laurette,  tant  d'ingrats. 
Le  seriez-vous  ? 

MADAME  SANCY. 

Qui ,  moi?  Vous  ne  le  pensez  pas. 
C'est  un  devoir  si  doux  que  la  reconnaissance. 

BARRAS  ,  lui  baisant  les  mains. 

Divine  !  nous  ferons  tout  pour  la  délivrance 
De  notre  cher  Sancy. 

(Allant  s'asseoir  près  d'une  table  où  se  trouvent  del'enere  et  des  plumes.) 

Je  vous  le  rends  ce  soir. 
Eh  bien  !  Est-on  contente  ? 

(  Il  se  met  à  écrire. 

MADAME  SANCY,  s'appuyant  légèrement  sur  le  dossier  du  fauteuil  où  est  assis 

Barras. 

Oui.  Mais  il  faut  ravoir 
Son  brevet  de  major,  maintenant. 

BARRAS ,  se  détournant  brusquement. 

Hein? 

3IADAME  SANCY. 

Sans  doute. 
Ne  faut-il  pas  qu'il  l'ait  pour  se  remettre  en  route? 
BARRAS ,  se  levant. 

Diable  !  Et  mon  protégé? 

MADAME  SANCY. 

Quel  besoin  avons-nous 
De  votre  protégé  ? 

BARRAS. 

Fort  bien  à  dire  à  vous. 
Mais ,  moi,  Barras,  m' aller  rétracter  de  la  sorte  ! 
J'aurais  l'air  d'un  cerveau  fêlé. 

MADAME  SANCY. 

Que  vous  importe? 
Une  fois  par  hasard  pouvez-vous  pas  pour  moi 
Faire  quelque  folie  ? 


104  REVUE  DE  PARIS. 

BARRAS ,  se  rasseyant. 

Allons ,  soit  !  Je  le  voi , 
Tout  ce  que  femme  veut... 

MADAME  SANCY ,  l'interrompant. 

Homme  le  veut. 

BARRAS ,  lui  baisant  de  nouveau  la  main. 

Charmante  ! 
(  Il  se  met  à  écrire.  ) 
MADAME  SANCY. 

De  plus ,  quelque  autre  chose  encore  me  tourmente. 

BARRAS,  écrivant  toujours. 

Quoi  donc? 

MADAME  SANCY. 

C'est  que  mon  frère  a  l'énorme  défaut 
De  n'avoir  pas  toujours  tout  l'argent  qu'il  lui  faut. 

BARRAS. 

Ouais! 

MADAME  SANCY. 

Et  j'ai  cru  devoir,  en  cette  circonstance... 

BARRAS ,  se  levant. 

Vous  adresser  encore  à  moi ,  par  préférence. 

MADAME  SANCY ,  très  sérieusement. 

Du  tout,  vous  vous  trompez.  On  ne  plaisante  pas 
Sur  ces  choses ,  monsieur. 

BARRAS  ,  allant  tirer  un  cordon  de  sonnette. 

Soit.  Quepuis-jeen  ce  cas? 

MADAME  SANCY. 

M'indiquer  seulement  un  banquier  honnête  homme. 

BARRAS. 

Si  le  ciel  en  créait. 

MADAME  SANCY. 

Qui  m'avance  la  somme 
Dont  mon  frère  a  besoin. 

SCÉWE  XV. 

Les  précédens,  PETIT-PONT. 

PETIT-PONT ,  entrant. 

Que  veut  monsieur? 


REVUE  DE  PARIS.  105 

BARRAS ,  lui  donnant  les  lettres. 

Voilà 
Deux  lettres  :  celle-ci  pour  Schérer,  celle-là 
Est  pour  le  commandant  en  chef  de  l'abbaye. 

{ Petit-Pont  sort.) 

SCÈXE  XVI. 

BARRAS,  MADAME  SANCY. 
BARRAS,  galamment  à  M'^^  Sancy. 

Eh  bien  !  plus  promptement  peut-on  être  obéie? 
Me  remerciera-t-on ,  ce  soir,  quand  on  verra 
Ce  cher  frère  ici  même ,  et  qu'on  lui  remettra 
Son  brevet  de  major? 

MADAME   SANCY. 

Vous  êtes  admirable. 
Mais,  le  banquier?... 

BARRAS. 

Honnête!... 

SCÈXE  XVII. 

Les  précédées,  BLOIN. 

BLOIN ,  paraissant  sur  le  seuil  de  la  porte  du  fond ,  un  verre  dans  une  main  et  sa 
serviette  dans  l'autre. 

Ah!  ça,  c'est  incroyable!... 

BARRAS ,  se  retournant. 

Qu'un  banquier  soit  honnête ,  est-ce  pas  ?  Viens  ici. 

{  A  M-ns  Sancy.  ) 

Et  vous,  vous  demandez  de  l'argent? 

(  Indiquant  Bloin.) 
En  voici. 

MADAME   SAXCY,  àBloin. 

Monsieur  serait  banquier? 

BLOIN ,  s'inclinant. 

Pour  vous  servir,  madame. 

(Basa  Barras.) 

Dis-moi  donc,  j'ai  déjà  vu  cette  jeune  femme. 

BARRAS ,  bas. 

Oui.  Laurette. 

TOME  VI.      JUIN.  8 


106  REVUE  DE  PARIS. 

BLOIN,  de  même. 
Ah!  très  bien. 

(  Haut  à  M"^"  Sancy  en  s'inclinant  profondément.  ) 
Je  ne  m'étonne  plus... 
Que  négligeant...  Cornus  et...  Bacchus  pour  Vénus, 
Barras,  madame,  ait  pu...  dans...  le  plaisir...  extrême... 
De  vous  voir...  s'oublier;  et...  si  j'eusse  eu...  moi-même... 
L'avantage  charmant...  si...  j'eusse  eu...  le  talent... 
De  pouvoir...  en  avoir... 

MADA3IE  SANCY ,  rinterronipant, 

Monsieur  est  fort  galant. 

BARRAS. 

S'il  est  galant ,  madame  ?  Tl  est  bien  mieux  encore, 
Il  est  banquier;  de  plus ,  un  ami  que  j'honore , 
Un  homme  serviable  ! 

BLOIN  ,  s'inclinant  avec  modestie. 
Ah  ! 

BARRAS,  àBloin. 

Madame ,  de  toi 
Me  parlait  quand  tu  vins. 

BLOIN ,  s'inclinant  de  nouveau  devant  M™^  Sancy. 

C'est  trop  d'honneur  pour  moi. 

BARRAS. 

Oui.  C'était  pour  un  prêt,  une  excellente  affaire... 

(Apart.  )  (Haut.) 

Surtout  pour  l'emprunteur.  Un  officier. 

(  Indiquant  du  geste  M'"^  Sancy.) 
Son  frère, 
Très  solvable,  qui  part  pour  l'Italie. 

BLOIN ,  se  grattant  la  tète. 

Ah!  oui. 

BARRAS. 

Avec  qui  tu  pourrais  terminer  aujourd'hui. 

BLOIN ,  inquiet. 

Terminer  aujourd'hui? 

MADAME  SANCY,  qui  se  tient  de  l'autre  côté  de  Bloin. 

Que  de  reconnaissance 
Nous  vous  aurions,  monsieur,  d'une  telle  obhgeance! 


REVUE  DE  PARIS.  107 

BLOIN  ,  s'inclinant,  puis  tirant  Barras  à  part. 

Barras  ! 

BARRAS. 

Hein? 

BLOIN. 

Quel  profit  vois-tu  donc  là-dedans 
Pour  moi? 

BARRAS. 

Comment,  pour  toi?  C'est  d'obliger  les  gens. 

,     ,  BLOO. 

Le  beau  profit! 

BARRAS. 

J'entends.  Tu  voudrais  quelque  chose 
De  moins  métaphysique.  Et  si  je  te  propose 
Une  fourniture? 

BLOIN. 

Oui. 

BARRAS. 

Pour  caution  du  prêt. 

BLOIN. 

Il  est  clair  qu'en  ce  cas  l'affaire  se  pourrait. 
Dès-lors  que  je  fournis,  tout  devient  acceptable. 
Et  cette  fourniture?... 

BARRAS. 

Est  pour  l'armée. 

BLOIN. 

Ah!  diable r 
Mais  si  la  paix  allait  se  conclure? 

BARRAS. 

Du  tout. 

^  BLOIN. 

Tu  crois? 

BARRAS. 

Parbleu  ! 

BLOIN. 

C'est  juste  au  fait.  Guerre  partout! 
Voilà  ce  que  je  dis ,  moi  !  La  guerre  ! 

MADAME  SANCY. 

Sentence 
Digne  d'un  fournisseur! 

8. 


108  REVUE  DE  PARIS. 

BLOIN. 

La  guerre,  c'est  la  France, 
Et  la  France  a  besoin  de  la  guerre.  Les  rois 
Voudraient,  dans  l'esclavage ,  ensevelir  nos  droits. 

—  Je  l'ai  lu  dans  Chénier.  — 

BARRAS. 

Bah? 

BLOIN. 

—  Oui.  —  Si  donc  la  guerre 
N'existait  pas,  comment  nos  droits  pourraient-ils  faire 
Pour  triompher  des  rois? 

BARRAS. 

C'est  vrai. 

BLOIN. 

D'où  je  conclus 
Que,  d'après  ce Voilà  mon  avis  là-dessus. 

—  Je  l'ai  lu  ce  matin  dans  les  feuilles. 

BARRAS. 

Grand  homme  ! 

MADAME  SANCY. 

Parlant  comme  un  journal. 

BLOIN ,  s'inclinant. 

Ah! 

BARRAS. 

Ça,  réglons  la  somme. 
Combien  vous  faudrait-il,  madame? 

MADAME  SANCY. 

Mille  écus. 

BLOIN,  rapitlemcnt. 

Mille  écus,  soit,  alors,  et  qu'on  n'en  parle  plus. 

(A  pari.) 

Peste!  une  fourniture  à  ce  prix  ! 

BARRAS ,  le  retenant. 

Pas  si  vite. 
Quelle  soif  de  prùter  ! 

(  A  M"^^  Sancy.  ) 

Je  suis  à  vous  de  suite , 
Madame. 


REVUE  DE  PARIS.  109 

(  A  Bloin ,  en  le  tirant  à  part.  ) 

Bloin. 

BLOIN  ,  le  suivant  d'un  air  inquiet. 

Quoi? 

BARRAS. 

Je  te  dois,  n'est-ce  pas? 

BLOIN,  hésitant. 

Oui. 

BARRAS. 

Si  nous  réglions  notre  compte ,  en  ce  cas? 

BLOIN,  au  comble  de  rinquiétude. 

Régler  ici!  comment? 

BARRAS. 

Oh!  très  bien,  je  t'assure. 
—  Je  ne  te  dois  plus  rien,  ou  pas  de  fourniture. 

BLOIN,  ébaubi. 

Barras  ! 

BARRAS. 

C'est  dit? 

BLOIN ,  avec  un  profond  soupir. 
C'est  dit. 

BARRAS. 

J'y  perds  beaucoup.  Mais  quoi? 
Entre  amis. 

(  Allant  vers  M"^'^  Sancy  qui  s'est  assise.  ) 

Maintenant,  à  madame. 

(A  Bloin.) 

Sur  toi,  .^ 

As-tu  quelques  valeurs? 

BLOIN. 

Une  lettre  de  change 
Sur  Milan. 

BARRAS. 

Tout  au  mieux ,  alors. 
(  Allant  prendre  l'ordonnance  qui  contient  la  fourniture  et  la  signant.  ) 

Donne;  en  échange, 
Voici  ta  fourniture. 

(  Remettant  la  lettre  de  change  à  M^^^  Sancy.  ) 
Eh  bien  !  que  disons-nous? 


110  REVUE  DE  PARIS. 

MADAME  SANCY. 

Que  vous  êtes  charmant! 

BARRAS ,  se  frottant  les  mains. 

Allons,  arrangez-vous. 

SCÈIVE  XVIII. 

Les  PRÉCÉDENS,  MADAME  DE  CHAULIEU,  BRION  ET  TOUS 

LES  AUTRES   CONVIVES. 

(  Entre  précipitamment  M'"^  de  Chaulieu ,  suivie  des  autres  convives.  ) 
MADAME  DE  CHAULIEU  ,  à  Brion  qui  lui  donne  la  main. 

Ce  doit  être  une  erreur. 

BARRAS ,  se  retournant. 

Quelle  erreur! 

MADAME  DE  CHAULIEU ,  lui  donnant  une  lettre  ouverte. 

Veuillez  lire 
Ce  billet  que  Schérer,  monsieur,  vient  de  m'écrire. 
Lisez.  On  me  l'apporte  à  l'instant  de  chez  moi. 
Mais  à  son  contenu  je  n'ai  pu  donner  foi. 

BARRAS ,  à  part,  après  avoir  lu. 

Diable! 

MADAME  DE  CHAULIEU. 

Vous  vous  taisez?  Fort  bien  :  on  vous  rend  grâce, 
Monsieur.  Et  quel  est-il  l'heureux  mortel  qui  chasse 
Mon  protégé?  Par  qui  recommandé? 

^MADAME  SANCY ,  qui,  ayant  terminé  avec  Bloin ,  s'est  approchée  depuis  quelques 

instaus. 

Par  moi , 
Madame  la  comtesse. 

MADAME  DE  CHAULIEU. 

Ah!  par  vous?  Je  conçoi, 
Tout  s'explique  à  présent.  Lorsque  l'on  est  actrice, 
On  a  de  tels  secrets  pour  être  protectrice. 

MADAME  SANCY. 

Quels  secrets?  Je  ne  sais  qu'un  secret ,  pour  ma  part  : 
J'implore En  sauricz-vous  quclqu'autre  par  hasard? 

aiADAME  DE  CHAULIEU. 
{  A  part.  ) 

Insolente! 


REVUE  DE  PARIS.  111 

(Haut.) 
Implorer de  façon  qu'on  obtienne. 

MADAME  SANCY. 

En  quoi  nous  différons. 

MADAME  DE  CHAULIEU,  avec  hauteur. 

Certe!  une  comédienne! 

MADAME  SANCY. 

Comédienne?  Eh!  madame,  examinez-vous  mieux  : 
Laquelle ,  je  vous  prie ,  en  a  l'air  de  nous  deux? 

3IADAME  DE  CHAULIEU. 

Comment?  Qu'entendez-vous  par-là? 

MADAME  SANCY. 

Pas  d'amertume. 
Je  ne  voulais  parler  ici  que  du  costume. 

BARRAS ,  se  mettant  entre  M.""^  de  Chaulieu  et  M'"^  Sancy. 

Eh!  de  grâce! 

scÈa^E  XIX. 

Les  précédens  ,  PETIT-PONT. 

(Entre  Petit-Pont.) 
PETIT-PONT  ,  remettant  deux  lettres  à  Barras. 
Monsieur,  des  dépêches. 

BARRAS ,  en  ouvrant  une. 

Voici 
Le  brevet  justement. 

(Le  donnant  à  madame  Sancy.) 
Tenez. 

PETIT-PONT ,  rentrant  et  annonçant. 

Monsieur  Sancy. 

BARRAS. 

—  Ah!  —  L'on  vous  attendait  avec  impatience. 
Soyez  le  bienvenu. 

SCÈXE  XX. 

Les  précédens,  plus  M.  SANCY  et  moins  PETIT-PONT. 

M.  SANCY,  se  confondant  auprès  de  Barras. 
Que  de  reconnaissance! 


112  REVUE  DE  PARIS. 

Que  de  remercîmens!... 

BARRAS. 

A  moi ,  jeune  homrae  !  aucun. 
Vous  ne  m'en  devez  pas. 

(Le  prenant  par  la  main  et  le  menant  vers  madame  Sancy.) 
Nous  avons  là  quelqu'un 
Qui  beaucoup  plus  que  moi  les  mérite  :  madame. 

M.  SANCY ,  reconnaissant  sa  femme. 

Que  veut  dire  cela?  Toi ,  ma  femme. 

1  BARRAS  ET  BLOIN. 

Sa  femme  ! 

MADAME  SANCY ,  remettant  à  son  mari  le  brevet  de  major. 

Moi-même,  et  qui  te  rends  ton  brevet  de  major, 
Edouard. 

M.   SANCY. 

Mon  brevet  ! 

MADAME  SANCY.  1 

Oui ,  que  tu  dois  encor 
Au  citoyen  Barras. 

M.   SANCY. 

Ah!  citoyen.... 

BARRAS ,  l'interrompant  sèchement. 

Jeune  homme , 
C'est  assez.  Vous  aviez  mal  parlé.  Mais,  en  somme, 
Pour  de  certains  motifs,  nous  avons  cru  devoir 
Oublier  le  passé.  —  Vous  partirez  ce  soir. 

MADAME  SANCY. 

Ce  soir? 

BARRAS. 

Oui.  Ce  départ  vous  cause  quelque  peine. 
Peut-être... 

MADAME   SANCY. 

M'en  causer!  pourquoi  donc? 

(  Indiquant  du  geste  son  mari.) 

Il  m'emmène. 

BARRAS ,  entièrement  confondu. 

Ah!  vous  partez!  Très  bien. 


REVUE  DE  PARIS.  113 

aiADAME  SANCY. 

Pourtant ,  ne  croyez  pas 
Que  vous  ayez  en  nous  obligé  des  ingrats. 

BARRAS. 

Comment  donc? 

MADAME  SANCY ,  à  Bloin. 

Quant  à  vous,  monsieur,  j'ai  l'espérance 
De  vous  pouvoir  bientôt  solder  votre  créance. 

(A  son  mari.) 
Et  maintenant ,  Sancy ,  partons  puisqu'il  le  faut. 

(  S'inclinant  devant  Barras  et  Bloin.) 

Messieurs.... 

(Elle  sort  avec  son  mari.) 

SCÈ:^E   XXI. 

Les  précédens,  moins  MADAME  SANCY  et  son  mari. 

BARRAS ,  à  lui-même. 

Mon  cher  Barras ,  vous  n'êtes  qu'un  vrai  sot. 
BLOIN,  s'approchant  de  Barras  avec  de  malins  éclats  de  rire. 
Hi!  hi!  hi!  tu  nous  fais  une  triste  figure. 

(Il  rit  encore.) 

Ce  n'était  pas  la  sœur. 

BARRAS. 

Gare  la  fourniture , 
Toi  qui  ris. 

BLOIN,  reprenant  son  sérieux. 
Comment? 

BARRAS ,  Hii  remettant  une  dépêche  ouverte. 
Lis. 

(  Bloin  devient  tout  blême.) 
Tu  ne  ris  plus?  ^ 

BLOIN. 

Grand  Dieu! 
La  paix  est  conclue? 

BARRAS. 

Oui.  Ris  donc  encore  un  peu. 
BLOIN ,  altéré. 
Ainsi ,  ma  fourniture. . . 


114  REVUE  DE  PARIS. 

BARRAS. 

Est  comme  ma  Laurette , 
Partie. 

BLOIN. 

Et  mon  argent?  l'argent  que  je  lui  prête? 

BARRAS, 

Tes  mille  écus!  Eh  bien?.,.  Ce  sera  pour  payer 
L'amende. 

BLOIN ,  en  sursaut. 

Hein? 

BARRAS. 

N'as-tu  pas  parlé  tout  le  premier 
De  la  guerre,  des  rois? 

BLOIN. 

Allons!  c'est  ridicule. 
Ce  n'était  pas  de  moi ,  d'ailleurs. 

S€Èi!¥E  XXII. 
Les  précédens,  plus  PETIT-PONT. 

PETIT-PONT ,  accourant  effaré. 

Le  dîner  brûle , 
Monsieur. 

BARRAS. 

Autre  désastre  ! 

(  A  Bloin  qui  est  demeuré  sombre  et  méditatif.) 
Enfin  !  résignons-nous. 
Une  femme ,  Bloin ,  a  fait  de  nous  deux  fous. 
Dans  ce  commun  malheur ,  unissons  nos  courages , 
Et  tâchons  de  dîner,  au  moins,  en  hommes  sages. 

Camille  Bernay. 

Henry  Trianon. 


PAYSAGES  DU  NORD.' 


I. 

AU  BORD  »E  Ii'OCÉA9î. 

Au  bord  de  l'océan ,  de  l'océan  immense , 
Sur  le  rocher  désert ,  toute  seule  à  l'écart , 
Une  femme  voilée  est  assise  en  silence, 
Triste ,  gardant  encor  les  regrets  du  départ. 

Mais  sur  les  flots  d'azur,  qu'un  vent  léger  balance. 
En  vain  son  œil  ardent  se  promène  au  hasard  ; 
Nulle  voile  ne  vient  égayer  sa  souffrance , 
Nulle  barque  au  lointain  n'attire  son  regard. 

Ainsi,  souvent  jeté  sur  l'océan  du  monde. 
Celui  qui  dans  un  jour  d'illusion  féconde. 
Couvrait  de  vagues  d'or  son  magique  avenir. 

Délaissé  tout  à  coup  par  l'espoir  infidèle, 
Regarde  à  l'horizon ,  et  dans  son  cœur  rappelé 
Le  rêve  du  passé  qui  ne  peut  revenir. 

II. 

21  mon  ^mi  6aintc-6fut)e. 

Sur  le  sommet  de  la  montagne , 
Les  rayons  dorés  du  matin 

(1)  M.  Marmier,  au  moment  de  partir  pour  les  îles  Féroë  et  le  Spitzberg,  nous 
laisse  quelques  vers  où  il  a  retracé  des  impressious  de  son  dernier  voyage ,  et  qu'on, 
lira  sans  doute  avec  intérêt. 


116  REVUE  DE  PARIS. 

Brillent  à  travers  le  sapin 

Et  descendent  vers  la  campagne. 

Un  peu  plus  loin ,  sur  le  coteau , 

L'église  blanche  du  hameau 

Apparaît  paisible  et  riante  ; 

De  la  cascade  entre  les  bois 

J'entends  d'ici  mugir  la  voix , 

Et  la  fleur  s'ouvre  et  l'oiseau  chante. 

La  jeune  fille  aux  cheveux  blonds 
Conduit  au  sein  du  pâturage 
Les  brebis,  la  chèvre  sauvage. 
Au  loin  l'on  voit  de  frais  vallons 
Couronnés  par  des  pics  de  neige , 
Les  grands  sites  de  la  ]\orvége 
Que  l'on  contemple  avec  bonheur, 
Les  bords  de  la  mer  qui  se  ride, 
Et  dont  le  flot  pur  et  rapide 
Semble  appeler  le  voyageur. 

Là ,  quand  la  première  verdure 
Surgit  au  souffle  du  printemps , 
Quand  le  ciel,  obscurci  long-temps, 
S'élargit  enfin  et  s'épure; 
Quand  les  jours  d'hiver  sont  passés, 
Quand  sur  les  champs  ensemencés 
Tsul  vent  cruel  ne  se  balance , 
Dans  l'enceinte  de  ces  forêts 
'  Tout  est  si  beau  !  tout  est  si  frais  ! 

Tout  est  si  grand  dans  ce  silence. 

Tantôt  vers  l'horizon  lointain , 
L'esprit  s'en  va,  l'esprit  s'élève, 
Pensif ,  trouvant  un  nouveau  rêve 
A  chaque  détour  du  chemin , 
Et  puis  la  légère  nacelle 
Nous  invite  à  fuir  sur  son  aile , 
Et  lorsqu'on  vient  à  contempler 
L'humble  chalet  de  la  colline 
Sous  le  bouleau  qui  le  domine. 
On  voudrait  ne  plus  s'en  aller  I 


REVUE  DE  PARIS.  117 

Pour  celui  dont  l'ame  froissée , 
Cherche  un  remède  à  la  douleur, 
Nul  abri  plus  sûr  et  meilleur 
Ne  peut  s'offrir  à  la  pensée. 
L'heureuse  pauvreté,  la  paix 
Habitent  sous  ces  bois  épais, 
Et  si  parfois  l'orage  gronde 
Dans  cet  asile  solennel, 
Oh!  mon  Dieu,  l'orage  du  ciel 
Dure  moins  que  celui  du  monde. 

m. 

21  mon  ^mt  :^ntoiue  10c  Catuur. 

Un  long  plateau  désert  que  des  montagnes  sombres 

Bordent  de  tous  côtés  avec  de  grandes  ombres; 

Là  le  lac ,  soulevé  par  le  vent  orageux , 

Ici  les  pics  de  neige  ou  le  marais  fangeux , 

Partout  l'aridité,  le  sommeil,  le  silence. 

■^ul  rameau  vert,  au  loin ,  dans  l'air  ne  se  balance, 

Nul  nénuphar  léger  ne  flotte  au  bord  de  l'eau , 

Hors  la  mousse  de  renne  et  le  chétif  bouleau. 

Ce  sol,  où  nous  venons  de  poser  notre  tente, 

Ne  porte  jamais  rien ,  point  d'arbre  et  point  de  plante. 

Nul  cri  joyeux  d'oiseaux  ne  résonne  à  l'écart, 

Et  nul  bourgeon  de  fleur  ne  sourit  au  regard. 

Même  pendant  l'été,  le  soleil  jette  à  peine 

Un  rayon  fugitif  sur  cette  vaste  plaine; 

La  terre  humide  aspire  un  peu  de  feu  dans  l'air 

Et  retombe  bientôt  sous  le  poids  de  l'hiver. 

Cependant,  le  Lapon  errant  dans  la  contrée, 

Kegarde  avec  bonheur  cette  terre  éplorée , 

Et  selon  ses  besoins,  et  selon  la  saison , 

Il  gravit  la  montagne  ou  descend  au  vallon. 

Le  soir,  près  du  foyer,  il  boit  son  lait  de  renne, 

Et  dort  paisiblement  sous  sa  tente  de  laine. 

X.  Marmier. 


Critique  Cittcrrtirc. 


Etes    Catacombes  > 

PAR  M.  JULES  JANIN. 

La  philosophie,  — je  ne  veux  parler  que  de  celle  des  poètes,  qui  est  la 
science  de  la  vie  et  la  science  de  la  mort,  —  la  philosophie  se  métamorphose 
sans  cesse;  elle  prend  toutes  les  formes  et  toutes  les  couleurs,  se  cachant 
aussi  bien  sous  un  masque  folâtre  que  sous  un  front  austère ,  nous  égayant 
et  nous  désolant  tour  à  tour.  En  France ,  elle  est  souvent  enjouée ,  ce  qui  ne 
l'empêche  pas  le  moins  du  monde  d'avoir  de  l'éclat  et  de  la  grandeur.  Je 
sais  bien  que  les  gens  sérieux  repoussent  tous  les  penseurs  aimables  qui  sè- 
ment leurs  idées  avec  une  gaieté  insouciante.  Ceux-là  préparent  cependant 
de  meilleures  moissons  que  les  penseurs  moroses  ;  ils  sont  les  plus  doux  mé- 
decins de  la  vie,  suivant  la  parole  de  Cicéron;  l'ame  s'épanouit  à  leurs 
rayons ,  ils  font  aimer  la  sagesse,  ils  donnent  des  fleurs  odorantes  et  des  fruits 
nourrissans;  les  penseurs  moroses  sèment  l'ennui ,  le  doute,  le  découragement; 
aussi  on  rencontre  dans  leur  champ  des  épines  et  des  fruits  amers;  on  passe  vite 
et  souvent  on  se  détourne.  Ceux  qui  font  l'histoire  de  la  philosophie  ne  se  sont 
pas  encore  avisé  de  parler  de  llabelais  et  de  La  Fontaine,  les  véritables  philo- 
sophes des  XYi"  et  XYii*'  siècles;  s'ils  ont  pensé  à  Voltaire,  ce  n'est  point  à  pro- 
pos de  ses  œuvres  les  plus  philosophiques.  A  l'avenir  j'espère  qu'on  daignera 
garder  une  petite  page  pour  les  penseurs  aimables  entre  la  secte  des  sceptiques 
et  celle  des  mystiques  ;  dans  cette  page ,  le  plus  gaiement  spirituel  de  leurs 
héritiers,  M.  Jules  Janin  inscrira  son  nom  qui  ne  sera  pas  le  moins  aimé. 
Certes  dans  ces  petits  volumes  charmans  qui  s'appellent  modestement  les 
Catacombes ,  il  y  a  plus  de  science  de  la  vie  que  dans  certains  in-folios  sen- 
tencieux des  siècles  passés.  Les  histoires  que  renferment  les  Catacombes  sont 
d'ailleurs  connues  des  lecteurs  coutumiers  de  M.  Janin;  elles  ont  été  recueillies 
çà  et  là  dans  les  journaux,  dans  la  Revue  de  Vans,  surtout,  qui  le  mois  der- 
nier en  a  donné  la  préface.  Mais  les  livres  de  l'auteur  du  Chemin  de  Traverse 
se  font  relire  avec  charme  ;  la  première  fois  l'esprit  vous  éblouit  par  ses  pluies 
d'étincelles ,  le  style  vous  enivre  par  ses  bouquets  de  roses  ;  la  se(^onde  ibis  le 
sentiment  qui  se  cache  un  peu  trop  sous  ces  coquetteries  attrayantes  vous 
saisit  l'ame  et  l'étreint  jusqu'aux  premières  larmes.  Voilà  le  privilège  de  ces 


REVUE  DE  PARIS.  119 

rares  écrivains  dont  l'esprit  passe  par  le  cœur,  rayon  qui  nous  éclaire  et  qui 
nous  épanouit.  Comme  Sterne ,  jNI.  Janin  nous  parle  deux  fois  en  même  temps. 

Après  l'épître  à  M.  Théodose  Burette  sur  l'inconstance  des  choses  et  des  hom- 
mes en  ce  siècle  orageux,  on  retrouve  dans  le  premier  volume  des  Catacombes 
ce  long  chapitre  si  naïf  et  si  railleur  où  M.  Janin  raconte  sa  jeunesse  littéraire  : 
«  Je  suis  bien  aise  de  parler  encore  une  fois  du  calme  bonheur  de  nos  vingt 
ans.  »  Tout  le  monde  connaît  cette  jeunesse  prodigue  qui  a  eu  tant  d'esprit  et 
de  gaieté ,  tant  de  grâce  et  d'insouciance,  cette  jeunesse  fortunée  qui  n'a  point 
épuisé  ses  trésors  en  quinze  ans  :  romans ,  contes ,  voyages ,  critique  de  livres, 
critique  de  théâtre ,  critique  de  tableaux ,  en  nous  donnant  tout  cela  l'infa- 
tigable auteur  n'a  rien  perdu  ;  son  champ  n'est  jamais  épuisé;  M.  Janin  fouille, 
creuse,  et,  quand  tant  d'autres  trouvent  la  roche  ou  le  sable  après  les  pre- 
miers labours ,  il  découvre  une  couche  nouvelle  qui  n'attendait  que  la  semaille 
et  le  soleil  pour  produire  une  moisson  touffue. 

M.  Janin  s'est  élevé  sur  sa  jeunesse  ;  c'est  un  piédestal  qui  ne  croulera  pas 
de  sitôt.  Les  poètes  sont  toujours  jeunes  ;  dans  les  mauvais  chemins  ils  s'ap- 
puient sur  la  jeunesse ,  dans  les  jours  d'adversité  ils  se  réfugient  dans  la  'eu- 
nesse;  c'est  leur  compagne  et  leur  consolation.  M.  Janin,  qui  ne  fait  pas  de 
vers,  est  plus  jeune  encore  que  beaucoup  de  poètes  de  son  temps;  en  vain  il 
essaie  de  fuir  cet  âge  d'or  que  tant  d'autres  retiennent  de  toutes  lem'S  forces  : 
la  jeunesse  le  suit  avec  l'ardeur  d'une  amante  qui  espère  toujours  ;  il  a  beau 
faire,  il  est  condamné  à  la  verdure  et  à  la  floraison.  Il  faut  qu'il  se  résigne  à 
demeurer  quelque  temps  encore  dans  les  plus  heureux  jours  de  son  talent,  à 
traîner  avec  lui  cette  brillante  et  folâtre  jeunesse  qui  lui  a  prodigué  tant  de 
grâces  ingénues ,  de  sourires  attrayans ,  de  charmes  inOnis  ;  cette  jeunesse 
aimable  qu'il  regrette  un  peu  tout  en  la  fuyant ,  mais  qu'il  regrettera  avec  des 
larmes  quand  il  l'aura  perdue.  Non  pas  que  je  veuille  faire  entendre  par  cette 
prédiction  que  M.  Janin  verra  s'évanouir  avec  la  jeunesse  le  doux  éclat  de  sa 
renommée  ;  la  renommée  qui  est  venue  battre  des  ailes  à  l'aurore  de  ce  talent 
si  riche  et  si  français ,  ne  sera  ni  ingrate ,  ni  volage  ;  et  d'ailleurs  ce  talent-là 
pourra  se  transformer,  mais  il  ne  dépérira  pas.  Je  n'ose  dire  ce  que  fera  encore 
M.  Janin;  à  coup  sûr  il  fera  quelque  chose  quand  tant  d'autres  de  ses  condis- 
ciples ne  feront  plus  rien ,  il  combattra  avec  succès  quand  tant  d'autres  de  ses 
frères  d'armes  se  reposeront  au  grand  soleil  en  se  croyant  à  l'ombre  de  leurs 
lauriers.  Pour  qui  et  pour  quoi  combattra  M.  Janin .^  Son  arme  est  aiguë,  sa 
main  est  alerte,  prenez  garde,  il  a  de  l'esprit  à  faire  peur  :  mais,  non,  ne 
craignez  rien ,  le  gai  cavalier  n'aime  pas  à  détruire ,  il  ne  veut  rien  abattre , 
il  n'a  garde  de  lutter  avec  ces  colosses  vénérables  qui  chancellent  encore  des 
coups  de  Voltaire;  il  croit  ou  il  feint  de  croire  que  le  temps  des  renversemens 
est  passé ,  et  s'il  combat ,  ce  sera  en  gardien  de  nos  monumens  contre  les  orages 
aveugles.  Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  qu'il  combattra  surtout  en  faveur 
de  la  langue  et  de  l'esprit  français  ;  il  sera  sans  cesse  de  cette  puissante  école 
qui  entretient  le  feu  sacré  avec  tant  d'amour  et  de  sollicitude. 

Ainsi  (pour  ne  parler  que  de  cela)  elle  est  loin  d'être  finie,  sa  guerre  célèbre 


120  REVUE  DE  PARIS. 

contre  les  mélodrames  et  les  vaudevilles,  qui,  chaque  semaine,  lui  préparent  de 
nouvelles  victoires.  Au  lieu  de  s'épuiser  dans  ce  combat ,  sa  gaieté  et  son  es- 
prit en  jaillissent  en  vives  étincelles  ;  et  pourtant  Dieu  sait  avec  quelle  noncha- 
lance dédaigneuse  il  verse  sa  moquerie  sur  ce  français  barbare,  sur  cet  esprit 
usé ,  sur  cette  gaieté  lamentable ,  sur  toutes  ces  misères  qui  ont  perdu  tant 
d'intelligences  et  surtout  tant  de  théâtres. 

Après  l'histoire  de  sa  jeunesse  naïve  et  croyante,  M.  Janin  a  imprimé  l'his- 
toire du  marquis  de  Sade,  qui  est  mort  dans  la  folie  de  la  débauche  et  dans  la 
débauche  de  la  folie.  Le  marquis  de  Sade  servant  de  pendant  à  Jules  Janin  ! 
ce  malheureux  enfant  que  le  xviii"  siècle  a  produit  au  temps  de  ses  orgies  à 
côté  de  cet  autre  enfant  si  gai  venu  dans  les  plus  beaux  jours  du  xix"  siècle, 
voilà  certes  un  contraste  des  plus  hardis.  Le  cœur,  si  doucement  ouvert  tout  à 
l'heure,  se  referme  avec  un  douloureux  effroi.  Isous  voilà  donc  en  face  du  mar- 
quis de  Sade,  qui  descendait  de  cette  chaste  Laure,  si  chastement  chantée  par 
Pétrarque,  et  qui  a  passé  sa  vie  à  écrire  des  livres  dont  frémissent  les  femmes 
les  plus  souillées  ;  ce  misérable  marquis  de  Sade  qui ,  ne  pouvant  plus  écrire 
dans  son  cachot  de  Bicêtre,  se  racontait  à  lui-même  d'infernales  histoires. 
M.  Janin  a  noblement  flétri  cet  homme  monstrueux.  Cette  étude  sévère  est 
d'un  sombre  intérêt;  on  la  lit  avec  fruit,  car,  loin  de  se  tacher  dans  ces  noirs 
égouts  du  vice,  où  M.  Janin  descend  généreusement  pour  la  science  et  pour 
l'humanité,  la  pensée  secoue  ses  ailes  tremblantes,  et  s'envole  avec  plus  de 
délices  dans  les  pures  régions. 

Les  Catacombes  renferment  une  précieuse  galerie  de  vieux  portraits ,  et  à  ce 
propos,  ce  titre  bizarre  a  presque  l'air  d'avoir  le  sens  commun.  Dans  cette  ga- 
lerie se  trouvent  pêle-mêle  IMartial  et  Beethoven ,  Pétrone  et  Albert  Durer, 
Apulée  et  Holbein.  —  Albert  Durer  et  Holbein  sont  des  portraits  achevés  qui 
font  bien  regretter  les  études  en  vain  promises  par  M.  Janin.  Beethoven  est 
une  ébauche  qui  arrache  des  larmes.  Martial ,  Pétrone  et  Apulée,  sont  de  très 
savantes  fantaisies. 

Ce  recueil  est  des  plus  variés;  l'étude  philosophique  y  coudoie  le  petit  roman , 
le  conte  y  coudoie  l'article  de  journal  ;  il  y  a  même  un  voyage,  le  Voyage  v 
Brindes,  dont  je  n'ai  pas  besoin  de  rappeler  le  charme  et  l'esprit.  Le  premier 
des  petits  romans  a  pour  titre  la  Comtesse  d'Ecjmont.  M.  Janin  y  a  mis  en  scène 
tout  ce  bel  acte  du  xviii"  siècle  qu'il  aime  tant  :  costumes,  caractères,  pas- 
sions, langage,  rien  n'y  manque.  Il  faut  dire,  pourtant,  que  le  peintre  a  un 
peu  trop  adouci  toutes  ces  teintes  ardentes  qui  vont  de  M"""  de  Parabère  à 
M"""  de  Pompadour;  il  nous  montre  l'éclair  voilé  du  bonheur  plutôt  que  la 
flannne  du  plaisir  ;  or  le  temps  qu'il  nous  rappelle  si  bien  est  surtout  le  temps 
du  plaisir  :  demandez  aux  petits  poètes  et  aux  grands  paravents,  aux  oratoires 
musqués  et  aux  mousquetaires.  Il  faut  dire  aussi  que  M.  Janin ,  indigné 
des  romans  obscènes  et  des  libelles  scandaleux  échappés  à  l'autodafé  du  lieu- 
tenant de  police,  des  mémoires  malsains  et  des  mauvais  vaudevilles  de  ces  der- 
nières années,  où  tant  de  nobles  femmes  du  règne  de  Louis  XV  sont  lâchement 
insultées,  a  voulu  venger  la  mémoire  de  M""' d'Egmont ;  il  a  voulu  l'élever 


REVUE  DE  PARIS.  121 

par  l'amour  chaste  au-dessus  de  cette  forêt  touffue  des  mauvaises  passions 
qui  cou^Tit  la  cour  de  France  durant  un  demi-siècle.  Certes,  je  ne  m'aviserai 
pas  de  profaner  cette  bonne  œuvre  par  le  doute.  Dire  du  mal  d'une  femme 
quand  elle  n'a  plus  rien  à  perdre ,  cela  n'est  peut-être  qu'une  faiblesse  com- 
mune à  bien  des  gens.  INIais  poursuivre  une  pure  et  noble  femme  par  d'indignes 
outrages  jusque  dans  la  tombe ,  où  s'arrêtent  toutes  les  vengeances,  voilà  une 
lâcheté  que  je  croyais  impossible  en  France.  M.  Janin  dit  que  cette  pure  et 
noble  femme  est  la  comtesse  d'Egmont.  J'oublie  les  indignes  outrages  ;  je  ne 
vois  plus  en  la  fille  du  maréchal  de  Richelieu  que  la  grande  dame  qui  se  sa- 
crifie à  sa  naissance ,  qui  pleure  un  amant  en  silence  (un  amant  qu'à  peine  elle 
a  entrevu),  et  qui  s'endort  dans  sa  chasteté. 

Cet  amour  de  IM"""  d'Egmont  est  raconté  par  l'auteur  en  tableaux  de  genre  et 
en  pastels;  il  y  a  là  de  charmans  souvenirs  de  Greuze  et  de  Latour.  C'est  partout 
cette  touche  spirituelle ,  ce  trait  gracieux,  ce  sourire  délicat,  ces  petits  horizons 
variés,  cette  couleur  tendre  et  claire  que  vous  connaissez  si  bien  et  que  vous  ne 
connaissez  jamais  assez.  Voulez-vous  un  petit  tableau?  Voyez  :  —  Nous  sommes 
dans  le  Marais,  au  fond  d'un  mauvais  cabaret.  La  belle  comtesse  est  triste- 
ment appuyée  sur  une  table  de  chêne  ;  elle  attend  un  soldat  aux  gardes ,  M.  de 
Guys,  le  frère  de  M.  de  Gisors  son  amant,  qui  vient  de  mourir,  ne  pouvant 
plus  aimer  l'épouse  de  M.  d'Egmont  et  qui ,  en  mourant,  a  légué  son  jeune 
frère  à  la  comtesse.  Le  soldat  aux  gardes  survient;  il  trouve  si  belle  et  si  noble 
et  si  triste  M"''  d'Egmont,  que  l'amour  éteint  de  son  frère  se  ranime  en  son 
cœur  comme  par  enchantement;  et  M.  de  Guys  rappelle  si  bien  la  grâce  et  la 
beauté  de  M.  de  Gisors,  c'est  un  si  doux  portrait  de  celui  qui  n'est  plus,  que 
]^jmc  d'Egmont  reporte  sur  lui,  à  son  insu,  son  amour  aux  abois.  Cette  tou- 
chante entre\'ue  passe  rapidement  comme  tous  les  instans  de  bonheur.  L'ange 
s'envole ,  et  le  pamTc  enfant  délaissé ,  que  ce  fatal  amour  va  tuer  comme  il  a 
fait  de  son  frère ,  se  sentant  seul  pour  la  première  fois ,  se  prend  à  pleurer  sur 
la  table  de  chêne  du  vieux  cabaret.  IMaintenant,  si  vous  voulez  un  portrait, 
écoutez  :  «  Cette  femme  avait  été  un  instant  la  maîtresse  souveraine  de  cette 
cour  de  France  où  elle  n'apparaissait  plus  qu'aux  jours  de  deuil ,  et  cela  à  la 
faveur  du  crêpe  qui  la  couvrait  ;  cette  femme ,  toute  noire  et  toute  courbée , 
elle  avait  donné,  au  xviii"  siècle,  le  signal  du  plaisir  et  des  folies  amours, 
elle  avait  dansé  la  première  sur  les  ruines  saintes  du  xvii"  siècle ,  elle  avait 
osé  la  première ,  en  France ,  être  folle  et  reine ,  mener  à  la  fois  la  vie  d'une 
grande  dame  et  la  vie  d'une  courtisane;  cette  femme ,  l'amour  le  plus  chaste 
et  la  passion  la  plus  innocente  de  M.  le  régent  d'Orléans,  cette  femme  si  flattée, 
si  enviée,  si  aimée,  c'était  M"""  de  Parabère.  » 

Les  autres  contes  sentimentals  ou  philosophiques  s'appellent  la  Folle,  le  Ma- 
riage vendéen,  Jenny  la  Bouquetière,  xtne  ?iuit  dans  Alexandrie,  l'Aveugle, 
la  Sœur  rose  et  la  Sœur  grise.  —  La  Folle  est  une  pauvre  femme  qui  aime  le 
soleil  et  qui  meurt  de  jalousie,  parce  que  le  soleil  rencontre  la  lune.  ]Se  riez 
pas,  hélas!  M.  Janin  n'a  dit  que  la  vérité.  Le  Mariage  vendéen  est  un  mau- 
vais titre  qui  sert  d'enseigne  à  une  jolie  histoire  de  1 793.  Un  jeune  gentilhomme 

TOME  YI.      JUIN.  9 


122  REVUE  DE  PARIS. 

est  fait  prisonnier  par  un  ancien  noble  devenu  capitaine  de  la  république , 
qui  l'enferme  dans  son  colombier  le  jour  de  ses  fiançailles.  Le  prisonnier,  qui 
n'a  plus  qu'un  jour  à  vivre,  cueille  une  marguerite  dans  le  mur  et  l'envoie 
à  la  fiancée  du  républicain.  Tout  cela  est  charmant  comme  un  conte  de  fées. 
Le  soir,  le  pauvre  Vendéen  sait  qu'on  danse  au  château  de  son  ennemi;  il  se 
réveille  au  plaisir;  il  demande  la  grâce  d'aller  danser  cojnme  les  autres.  Com- 
ment refuser  cela  à  un  gentilhomme  français,  la  veille  de  la  guillotine?  Il  danse 
donc,  il  danse  sur  la  mort  comme  tous  ceu.v  qui  dansaient  en  ce  temps-là;  et 
tout  en  dansant,  il  fait  la  cour  à  la  fiancée,  il  remeille  sa  marguerite.  Vous 
devinez  que  la  fiancée  du  républicain  est  bientôt  séduite.  Je  vous  l'ai  dit,  tout 
cela  est  joli  comme  un  conte  de  Perrault.  Jennij  la  Bouquetière  est  un  gai  sou- 
venir d'artiste.  Une  Nuit  dans  Alexandrie  est  une  savante  chronique  du  beau 
temps  de  Cléopâtre ,  racontée  avec  une  grande  philosophie  par  le  comte  de 
Saint-Germain.  L'Avevfjle  est  un  petit  conte  digne  des  petits  contes  de  Voltaire. 
Enfin  la  S(vur  rose  et  la  Stciir  grise  est  un  drame  plein  d'intérêt  que  le  diable 
fait  jouer  sous  les  yeux  de  M.  Janin  :  c'est  toujours  ce  même  diable  spirituel 
et  mordant  qui  inspirait  Lesage.  Ce  pauvre  diable  s'en  va  tous  les  jours,  au 
grand  regret  des  écrivains  qui  lui  doivent  tant. 

J'oubliais  de  vous  parler  de  ces  pages  éloquentes  et  douloureuses  où  V,.  Janin 
rappelle  les  tortures  de  la  reine  Marie-Antoinette,  la  noble  vie  de  la  princesse 
Marie  de  Wurtemberg,  la  mort  d'Alfred  Johannot.  Dans  ces  pages  qu'on  vou- 
drait plus  longues,  l'écrivain  s'élève  jusqu'à  la  poésie  ;  sa  langue ,  tout  à  l'heure 
si  gaiement  vagabonde,  devient  austère  tout  à  coup;  adieu  l'esprit,  le  cœur 
parle  tout  seul  :  le  peintre ,  la  princesse  et  la  reine  n'auront  pas  de  meilleures 
oraisons  funèbres.  J'oubliais  aussi  de  vous  parler  d'une  très  jolie  étude  sur 
George  Sand,  d'une  généreuse  biographie  d'Etienne  Becquet,  d'un  gracieux 
chapitre  à  propos  de  la  mort  d'une  marchande  de  fieurs,  d'une  lettre  pleine 
d'esprit  et  de  gaieté  à  Charlet  sur  ses  soldats  et  ses  enfans;  d'une  spirituelle 
esquisse  de  la  Marianna  de  M.  Jules  Sandeau;  enfin  d'une  satire  plus  ou 
moins  raisonnable,  mais  pleine  de  verve,  sur  les  dieux  d'aujourd'hui,  c'est-à- 
dire  les  dieux  d'hier,  car  en  ce  temps-ci  les  dieux  ne  vivent  pas  si  long-temps. 

Je  regrette  bien  que  l'éditeur  des  Caiacoiubes  ait  accueilli ,  sans  doule  malgré 
M.  Janin,  quelques  feuilletons  parasites  qui  se  sont  groupés  avec  trop  d'in- 
souciance parmi  toutes  ces  jolies  choses.  Ces  feuilletons,  ont  eu  leur  jour  de 
fête,  et  nous  ne  leur  refusons  pas  un  lendemain ,  mais  ce  sont  des  feuilletons; 
enfans  gâtés  à  leur  naissance ,  ils  demandent  à  renaître ,  et  ils  n'empêcheront 
pas  ces  six  charmans  petits  in-dix-huit  où  M.  Jules  Janin  a  si  nonchalam- 
ment dépensé  tant  d'esprit  railleur,  de  science  historique  et  d'aimable  philoso- 
phie, de  troubler  la  conscience  de  bien  des  in-octavo  orgueilleux. 

Aesèmî  Houssaye. 


BULLETIN. 


Tous  les  partis  semblent  tombés  d'accord  sur  un  point ,  sur  un  seul  :  c'est 
que  le  cabinet  actuel  n'est  pas  un  ministère  politique.  Une  feuille  qui  se  fait, 
comme  nous,  un  devoir  de  ne  pas  aggraver  les  embarras  du  gouvernement, 
quand  elle  ne  travaille  pas  à  les  alléger,  a  fait  cette  découverte.  Selon  cette 
feuille ,  la  mission  du  ministère  est  de  s'occuper  de  tous  les  intérêts  compromis, 
des  intérêts  compromis  par  la  coalition  surtout,  et  c'est  le  plus  grand  nombre. 
De  ces  questions  d'intérêts  matériels,  les  unes  ont  été  ajournées  par  l'effet  des 
discussions  acbarnées  qui  ont  rempli  la  dernière  session;  d'autres  ont  été 
jugées  avec  passion,  et,  nous  ne  craignons  pas  de  le  dire,  quelquefois  contrai- 
rement aux  vues  de  ceux  qui  les  traitaient ,  par  l'effet  des  haines  politiques 
qui  avaient  juré  d'entraver  tout;  enfin  quelques-unes  de  ces  questions  sont  nées 
de  la  marche  naturelle  des  choses.  La  construction  des  chemins  de  fer,  les  inté- 
rêts de  l'industrie  des  lins,  la  double  question  des  sucres  indigènes  et  coloniaux, 
l'établissement  de  bateaux  à  vapeur  entre  la  France  et  l'Amérique ,  voilà  de 
grandes  et  nombreuses  questions.  Malheureusement,  le  ministère  n'a  devant  lui 
qu'une  courte  session  d'été,  et  une  chambre  dont  la  plupart  des  membres, 
convoqués  deux  fois  sans  résultat  depuis  six  mois ,  montrent  une  très  excu- 
sable impatience  de  revoir  leurs  foyers. 

Il  serait  puéril  de  jeter  un  regard  en  arrière ,  et  de  demander  à  quoi  ont 
servi  les  efforts  des  partis ,  et  la  violente  lutte  qui  a  ébranlé  le  pays ,  puisqu'on 
n'a  pu  produire  ce  qu'on  demandait  tant ,  un  ministère  politique ,  la  pratique 
d'un  système,  et  tout  ce  qui  manquait  dans  la  combinaison  du  15  avril,  au 
dire  des  hommes  d'état  qui  ont  pris  place  dans  celle-ci.  Nous  ne  voulons 
pas  faire  remarquer  non  plus  que  n'ayant  pu  produire  un  ministère  politique, 
on  n'a  peut-être  pas  même  créé  un  ministère  matériel  ou  industriel ,  n'importe 
comment  on  voudra  l'appeler,  car  la  spécialité  du  ministère  actuel ,  en  fait 
de  questions  commerciales  et  autres ,  n'a  consisté  jusqu'ici  qu'à  fouiller  dans 

9. 


125.  REVUE  DE  PARIS. 

les  portefeuilles  des  anciens  ministres  pour  en  tirer  les  projets  de  loi  et  les  tra- 
vaux qu'ils  avaient  préparés ,  ces  travaux  et  ces  projets  qu'on  critiquait  si  im- 
pitoyablement! Combien  de  fois  n'a-t-on  pas  dit  que  M.  IMartin  du  Kord 
n'était  pas  un  homme  spécial  au  département  qu'il  dirigeait;  qu'il  n'entendait 
rien  aux  affaires  !  Cependant  nous  voyons  que  dans  un  ministère  où  figurent 
M.  Duchûtel  et  M.  Passy,  ce  sont,  quant  aux  sucres,  par  exemple,  les  opi- 
nions économiques  de  M.  Martin  du  Nord  qui  l'emportent.  Un  seul  projet  de 
loi  relatif  à  un  chemin  de  fer  (celui  de  la  rive  gauche  de  la  Seine)  est  présenté 
à  la  chambre,  et  ce  projet  n'est  encore  qu'une  conception  du  cabinet  du  15  avril. 
En  un  mot,  le  ministère  non-politique  qui  est  sorti  de  la  coalition  n'est  jus- 
qu'à présent ,  en  fait  d'intérêts  matériels ,  que  le  pouvoir  exécutif  du  ministère 
du  15  avril. 

Quant  aux  intérêts  qui  ont  souffert  du  fait  de  la  coalition  ,  quant  aux 
grandes  lignes  de  chemins  de  fer,  aux  lignes  de  bateaux  à  vapeur  entre  la 
France  et  l'Amérique,  quant  à  tout  ce  qui  a  été  entravé  dans  le  dessein  d'a- 
battre plus  tôt  le  dernier  ministère,  quant  à  la  réparation  de  leurs  propres  er- 
reurs, les  ministres  sortis  de  la  coalition  n'ont  encore  rien  fait.  On  peut  même 
avancer  hardiment  qu'il  ne  sera  présenté  dans  cette  session  d'autres  projets  de 
loi  que  ceux  qui  se  trouvaient  dans  les  cartons  du  cabinet  du  15  avril,  comme 
il  a  été  fait  jusqu'à  présent  pour  la  loi  des  fonds  secrets  et  pour  la  loi  d'état- 
major.  Il  est  vrai  qu'il  reste  aux  chambres  le  droit  d'initiative;  mais,  dans  l'in- 
térêt de  la  dignité  du  pouvoir ,  il  faut  espérer  qu'elles  en  useront  avec  toute  la 
modération  possible,  et  qu'elles  écarteront  des  propositions  telles  que  celles 
qui  tendraient  à  réclamer  l'émancipation  des  noirs ,  et  la  conversion  de  la 
rente;  car  nous  verrions  sans  doute  M.  Passy,  M.  Dufaure  et  leurs  collègues, 
forcés  de  combattre  les  mesures  qu'ils  avaient  si  vivement  réclamées.  Les 
membres  de  la  coalition  qui  constituent  aujourd'hui  le  gouvernement,  n'y 
présentent  déjà  que  trop  de  côtés  faibles,  et  nous  aurons  assez  de  peine  à 
fermer  toutes  les  brèches  qu'ils  ont  faites  au  pouvoir,  même  si  leurs  amis  n'en 
font  pas  de  nouvelles,  uniquement  par  routine  et  par  habitude  de  destruction. 

Il  n'est  cependant  pas  moyen  de  se  dissimuler  que ,  si  nous  n'avons  pas 
un  ministère  politique,  nous  n'avons  guère  plus  un  ministère  qui  soit  en 
mesure  de  protéger  largement  et  avec  ensemble  les  intérêts  matériels.  La  coa- 
lition n'a  pu  nous  donner  que  ce  qu'elle  avait;  elle  n'était  elle-même  qu'un 
mélange  d'opinions  disparates ,  une  sorte  d'œuvre  de  marqueterie ,  et  c'est  un 
fragment  de  cet  assemblage  bizarre  qu'elle  a  introduit  dans  le  gouvernement. 
Nous  dirons  des  ministres  actuels  ce  qu'ils  disaient  eux-mêmes  des  ministres 
du  15  avril.  Pris  isolément,  les  ministres  sont  assurément  des  hommes  d'une 
certaine  valeur,  d'un  caractère  honorable ,  et  quelques-uns  d'entre  eux  ont  une 
réputation  méritée.  Mais,  outre  que  les  talens  des  ministres  actuels  ne  s'ap- 
pliquent pas ,  en  général ,  aux  choses  auxquelles  ils  seraient  propres ,  il  y  a 
parmi  eux ,  et  personne  ne  le  conteste,  une  divergence  notable  d'opinions  poli- 
tiques. M.  Passy  a  même  avoué  qu'il  subsistait  des  restes  de  préventions  person- 
nelles. Le  ministre  a  sans  doute  voulu  parler  de  préventions  politiques,  car  il 


REVUE  DE  PARIS.  125 

ne  saurait  en  exister  d'autres  entre  hommes  qui  s'estiment  assez  pour  s'accepter 
mutuellement  pour  collègues  et  encourir  une  même  responsabilité.  Mais  cette 
différence  de  voir  sur  les  matières  politiques  n'entraîne-t-elle  pas  une  diffé- 
rence de  voir  non  moins  grande  sur  les  choses  d'intérêt  matériel  ?  TSous  dira-t-on, 
par  exemple,  que  la  manière  d'envisager  la  question  des  chemins  de  fer  dans 
la  session  de  1838  n'a  pas  été  toute  politique?  Entrait-il  la  moindre  idée  indus- 
trielle ou  économique  dans  cette  discussion?  ?se  s'agissait-il  pas,  avant  tout, 
d'une  affaire  d'état?  M.  Berryer  ne  voyait-il  pas,  et  avec  raison,  dans  le  che- 
min de  fer  de  Bruxelles,  avec  embranchement  sur  Ostende,  la  question  de 
l'alliance  anglaise,  et  ne  se  refusait-il  pas  à  le  concéder  à  l'état  par  ce  seul 
motif?  Croit-on  qu'on  puisse  discuter  dans  le  conseil  la  question  des  lins ,  la 
question  des  sucres ,  la  question  de  la  navigation  régulière  entre  Xew-York  et 
le  Havre,  sans  soulever  des  questions  politiques?  Et  si  le  ministère  est  forcé 
de  s'abstenir  de  questions  politiques,  comment  aborder  franchement  la  dis- 
cussion des  affaires  industrielles?  Cela  est  si  peu  possible,  qu'on  s'en  tient 
aux  projets  du  précédent  ministère,  et  qu'on  s'y  tiendra  long-temps,  car  on 
évite  ainsi  tout  frottement  fâcheux;  et  heureusement ,  les  portefeuilles  légués 
par  le  ministère  du  15  avril  à  ses  successeurs  renferment  nombre  de  travaux 
utiles  sur  les  plus  importantes  questions. 

On  reconnaît,  et  les  ministres  eux-mêmes  reconnaissent,  que  le  cabinet 
n'est  d'accord  que  sur  certaines  choses  de  programme,  pour  ainsi  dire,  mais 
que  les  principes  diffèrent.  C'est  un  aveu  qu'on  pouvait  s'épargner.  Personne 
n'ignore  que  M.  Duchâtel,  M.  Cunin-Gridaine  et  M.  Passy  se  trouvent  sur 
l'échelle  politique  à  trois  degrés  passablement  éloignés  l'un  de  l'autre ,  et  qu'il 
leur  a  fallu  faire  plus  d'un  effort  de  bonne  volonté  pour  se  rapprocher.  Mais 
pense-t-on  que  M.  Duchâtel,  qui  est  un  économiste  avant  tout,  que  M.  Du- 
châtel, qui  a  sa  place  marquée  aux  finances,  au  commerce,  aux  travaux  pu- 
blics, et  qui,  dans  l'empressement  et  le  tumulte  de  la  nuit  du  12  mai,  où  s'est 
fait  ce  ministère,  s'est  trompé  de  porte,  ainsi  que  quelques-uns  de  ses  collè- 
gues, croit-on  que  M.  Duchâtel  soit  appelé  à  s'entendre  sur  les  questions  d'in- 
térêt matériel  avec  31.  Passy  et  M.  Cunin-Gridaine ,  qui  ont  des  vaes  non  moins 
arrêtées  sur  ces  matières  que  ÎM.  Duchâtel?  >'ous  le  verrons  bien  dans  la  dis- 
cussion des  projets  de  loi.  Sans  doute  il  est  facile  d'exhumer  d'un  carton  un 
travail  tout  fait  et  de  le  porter  à  la  chambre  tel  qu'on  l'a  trouvé ,  en  ne  chan- 
geant même  pas  l'exposé  de  motifs.  Mais  dans  la  discussion ,  quand  viendra  le 
moment  de  combattre  des  principes  contraires  à  ceux  du  gouvernement ,  le 
ministère  sera  privé  du  concours  de  ceux  de  ses  membres  qui  ont  exposé  des 
principes  conformes  à  ceux  de  l'opposition  ;  et  quand  il  s'agira  de  confec- 
tionner de  nouveaux  projets  de  loi,  les  difficultés  seront  encore  bien  plus 
grandes.  Aussi  n'en  fera-t-on  pas. 

La  signification  du  ministère  actuel ,  sa  raison  d'existence  n'est  donc  pas, 
comme  on  a  dit,  de  résoudre  les  embarras  qu'éprouvent  les  affaires  du  pays. 
Maintenant  que  la  coalition  s'est  dissoute,  grâce  à  Dieu ,  quelques-uns  de  ces 
embarras,  tel  que  la  question  des  sucres,  pourront  être  résolus,  l'ancien  parti 


126  REVUE  DE  PARIS. 

ministériel  aidant;  mais  ils  le  seront  par  le  ministère  du  15  avril ,  qui  était  uni , 
sous  le  rapport  économique  comme  sous  le  rapport  politique,  et  qui  a  laissé  ces 
solutions  toutes  prêtes.  Quant  aux  autres  questions  d'intérêts  matériels ,  nous 
ne  devons  pas  nous  faire  illusion  :  quels  que  soient  nos  désirs,  le  ministère 
actuel  ne  les  résoudra  pas.  M.  Ducliatel ,  qui  s'est  popularisé  dans  nos  ports  et 
dans  nos  villes  de  commerce  par  Tenquête,  n'a  malheureusement  que  sa  voix 
à  donner  dans  le  conseil  sur  les  solutions  préparées  par  ses  collègues  du  com- 
merce, des  travaux  publics  et  des  finances  ;  et  encore  une  fois,  les  vues  diffè- 
rent. On  n'en  peut  douter,  car  M.  Passy  et  M.  Dufaure  ont  manifesté  les  leurs 
sur  la  plupart  des  questions,  et  elles  sont  loin  d'être  conformes.  Quant  à  M.  Du- 
faure, qui  étudie  les  travaux  publics,  nous  lui  souhaitons  les  dispositions  de 
M.  Martin  du  Nord  ,  son  ancien  maintenant ,  et  qu'on  regardait  comme  im- 
propre à  des  études  si  différentes  de  celles  du  barreau.  M.  Martin  du  Nord  est 
devenu  spécial ,  et  son  successeur,  qui  est  maître  de  ses  cartons,  pourra  y  faire 
des  études  utiles.  Ce  sera  l'enseignement  mutuel.  L'avantage  reste  toutefois  à 
l'ancien  ministre,  qui  remplit  ici  les  fonctions  de  moniteur. 

Nous  ne  pouvons  admettre  que  le  ministère  actuel  soit  en  situation  de 
s'abstenir  de  toute  signification  politique,  et  voilà  justement  le  mal.  Le  minis- 
tère du  1.5  avril ,  et  nous  sommes  forcés  d'y  revenir  encore  cette  fois ,  le  minis- 
tère du  1.5  avril  n'était  pas  suffisamment  politique  aux  yeux  de  l'opposition. 
C'était  là  le  grand  reproche  qu'on  lui  faisait.  Cependant  ce  ministère  avait  sa 
politique  bonne  ou  mauvaise ,  un  système ,  et  il  existait  dans  des  temps  déjà 
bien  différens  de  ceux-ci ,  quoique  très  rapprochés.  Les  factions  n'avaient  pas 
alors  l'attitude  menaçante  qu'elles  ont  aujourd'hui;  les  passions  populaires 
n'avaient  pas  été  déchaînées  à  plaisir,  et  on  ne  leur  avait  pas  donné  le  secours 
qu'elles  ont  reçu  de  la  coalition,  qui ,  depuis  un  an ,  n'a  cessé  de  décrier  le  pou- 
voir. A  l'extérieur,  les  affaires  d'Orient  étaient  moins  critiques ,  l'ébranlement 
donné  à  la  politique  anglaise  par  la  tentative  des  tories  n'avait  pas  eu  lieu , 
et  le  ministère  actuel  ne  pourrait  s'abstenir  d'une  action  politique,  intérieure 
et  extérieure,  n'eût-il  devant  lui  que  ces  deux  simples  faits  :  le  rapprochement 
qui  se  fait  entre  le  pacha  d'Egypte  et  la  Russie ,  et  la  reconnaissance  entière 
de  la  Belgique  par  les  puissances  du  Nord ,  par  l'effet  du  traité  des  24  articles, 
ratifié  définitivement  par  le  ministère  actuel.  Est-ce  quand  les  partis  extrêmes» 
ranimés  par  les  divisions  des  partis  modéi'és,  demandent  encore  aujourd'hui 
par  leurs  organes  la  réforme  électorale  et  la  modification  des  lois  de  septem- 
bre ,  que  le  ministère  peut  s'abstenir  d'une  signification  politique? Nous  savons 
bien  que  le  ministère ,  comme  tous  les  ministères ,  a  sa  politique  toute  faite  vis-à- 
vis  de  ces  partis;  mais  depuis  qu'ils  ont  combattu  dans  les  élections  avec  les 
partis  modérés ,  avec  le  centre  gauche  et  même  avec  les  doctrinaires ,  depuis 
qu'ils  ont  combiné  avec  les  membres  de  ces  nuances ,  portées  depuis  aux  af- 
faires, les  moyens  d'écarter  de  la  chambre  tous  les  hommes  modérés  qui  sou- 
tenaient le  cabinet  du  1-5  avril,  chaque  mouvement  du  pouvoir  fortifiera  ou 
affaiblira  le  parti  radical. 
Si  la  politique  du  12  mai  penche  vers  les  221,  elle  s'expose  à  rendre  hostile 


REVUE  DE  PARIS.  127 

le  centre  gauche  et  à  ramener  les  causes  du  désordre  que  nous  avons  vu  ;  si 
cette  politique  incline  vers  la  gauche,  elle  forcera  le  parti  conservateur,  appuyé 
cette  fois  sur  les  doctrinaires,  à  recommencer  avec  plus  d'avantage  la  lutte 
où  il  a  succombé.  Comment  donc  se  constituer  ministère  non  politique  dans 
une  situation  si  éminemment  politique,  et  comment  se  réduire  à  un  rôle  nul 
sans  disparaître  sous  le  mécontentement  des  partis?  Le  ministère  n'a  donc  pas 
la  faculté  de  n'être  rien ,  comme  on  le  lui  propose  d'une  façon  si  charitable  ; 
et  cependant  il  est  vrai  que ,  s'il  veut  être  quelque  chose ,  il  sera  bien  embar- 
rassé de  ses  élémens. 

Et  vis-à-vis  de  l'étranger  avons-nous  le  droit  d'avoir  un  ministère  non  politi- 
que? N'est-ce  pas  assez  que  la  direction  des  affaires  extérieures  soit  confiée  à  un 
vieux  guerrier  qui  aurait  pu  ajouter  à  son  illusti'ation  partout  ailleurs,  et  que 
son  inexpérience  sur  ce  terrain  ait  à  lutter  contre  des  hommes  consommés 
et  vieillis  sur  les  champs  de  batailles  diplomatiques,  tels  que  les  rsesselrode, 
les  ^Metternich ,  les  Pahnerston,  les  Werther,  et  même  les  ministres  des  états 
secondaires,  qui  sont  aussi  des  hommes  expérimentés  et  rompus  aux  affaires? 
Nous  sommes  trop  constitutionnels  pour  admettre  que  la  direction  puisse 
partir  de  plus  haut.  L'opposition  qui  se  faisait  contre  le  cabinet  du  15  avril 
était  basée  sur  une  pareille  accusation  ;  mais  c'est  un  mal  si  grand  que  ces 
attaques  dirigées  contre  un  des  trois  pouvoirs  de  l'état,  que  nous  aimerions 
mieux  voir  constater  un  manque  de  direction  politique  que  de  telles  attaques 
se  renouveler.  Au  reste ,  on  peut  répondre  à  ceux  qui  continuent  à  demander 
la  réalisation  du  gouvernement  parlementaire ,  comme  à  ceux  qUi  demandent 
une  direction  plus  sûre,  en  remplissant  cette  lacune.  Dans  tous  les  cas,  il  y  a 
plus  que  jamais  nécessité  à  ce  que  le  gouvernement  de  France  mette  le  pays 
à  même  de  remplir  la  mission  politique  qui  lui  appartient. 

Le  premier  pas  est  encore  à  faire,  il  est  vrai.  Ceux  qui  refusent  au  cabinet 
actuel  la  dénomination  de  ministère  politique  semblent,  en  effet,  un  peu 
fondés  à  parler  ainsi ,  et  ils  seraient  même  embarrassés  de  lui  donner  une 
dénomination.  Pour  les  questions  matérielles,  nous  avons  montré  que  c'est 
jusqu'à  présent  le  ministère  du  15  avril  qui  gouverne  en  réalité;  et  quant  aux 
affaires  politiques,  le  ministère  ne  nous  semble  pas  s'être  écarté  de  ce  qui  se 
faisait  sous  la  précédente  administration.  On  a  annoncé  que  M.  le  maréchal 
Soult  a  rédigé  un  programme  en  vertu  duquel  les  ministres  s'assemblent  en 
conseil  à  la  présidence ,  et  délibèrent  sur  les  affaires  avant  que  de  se  réunir  en 
présence  du  roi.  Mais  cela  s'est  pratiqué  dans  tous  les  temps,  au  11  octobre, 
au  22  février,  au  15  avril ,  et  toutes  ces  administrations  n'ont  pas  moins  été  en 
butte  au  même  reproche.  Nous  ignorons ,  comme  de  raison ,  ce  qui  s'est  passé 
dans  ces  conseils  préparatoires,  mais  on  peut  en  juger  par  les  résultats,  et  il 
n'en  est  sorti  jusqu'à  cette  heure  que  les  projets  politiques  laissés  par  M.  Mole, 
la  réduction  des  fonds  secrets  telle  qu'elle  avait  été  arrêtée,  le  projet  de  loi  des 
sucres,  celui  du  chemin  de  la  rive  gauche,  et  la  loi  d'état-major.  Il  est  vrai 
que  le  ministère  a  placé  M.  Antoine  Passy  et  destitué  M.  Bresson.  Mais  sont-ce 
là  des  actes  politiques  ? 


128  REVUE  DE  PARIS. 

La  destitution  de  M.  Mottet  et  celle  de  M.  Persil  avaient  des  motifs  poli- 
tiques. Ces  deux  fonctionnaires  s'étaient  déclarés  ouvertement  contre  le  gou- 
vernement dans  les  élections ,  et  chacun  d'eux  travaillait  à  le  remplacer  par 
une  administration  dirigée  par  d'autres  principes.  Mais  M.  Bresson  n'était  pas 
hostile  au  cabinet,  puisqu'on  lui  a  offert  une  autre  place.  La  direction  des 
forêts  n'est  pas  une  place  plus  politique  que  la  direction  de  la  dette  inscrite. 
M.  Bresson  n'a  donc  été  que  l'objet  d'une  exclusion  personnelle.  Nous  sommes 
loin  d'attacher  à  ce  déplacement  de  M.  Bresson  l'importance  qu'on  a  voulu  y 
mettre  dans  l'opposition.  M.  Passy  a  placé  son  frère  dans  l'administration,  il 
y  a  introduit  ses  amis.  Rien  de  mieux.  C'est  là  le  népotisme  dont  on  a  tant 
blâmé  l'administration  précédente;  mais  ce  ne  sont  pas  là  non  plus  des  actes 
politiques ,  ce  sont  des  arrangemens ,  ce  ne  sont  pas  des  mesures.  Tant  que 
nous  ne  verrons  pas  tous  les  fonctionnaires  qui  n'approuvent  pas  le  système 
actuel  ou  les  choses  actuelles ,  remplacés  par  des  fonctionnaires  qui  s'en  seront 
montrés  les  partisans ,  nous  ne  verrons  pas  d'actes  politiques  dans  ce  qu'on 
fera.  Mais  de  tels  actes  sont  bien  difficiles ,  car  M.  Passy  et  ses  amis  du  centre 
gauche  ne  peuvent  placer  que  des  fonctionnaires  qui  blâmeront  les  principes 
des  221  dans  la  personne  de  M.  Cunin-Gridaine ,  et  ceux  du  centre  droit  dans 
M.  Duchâtel.  Voilà  donc  le  ministère  qui  ne  peut  avoir  non  plus  une  signifi- 
cation purement  administrative,  tant  qu'il  restera  dans  la  situation  qu'il  a 
choisie. 

Est-il  donc  si  facile  qu'on  a  bien  voulu  le  dire  de  remplir  cette  petite  session? 
On  occupera  suffisamment  les  bureaux  par  les  projets  de  loi  du  15  avril;  mais 
la  facilité  qu'on  trouvera  à  ne  rien  faire ,  grâce  à  la  lassitude  de  la  chambre , 
prépare  de  nouveaux  embarras.  Nous  n'en  parlons  pas  pour  les  aggraver,  nous 
voudrions ,  au  contraire ,  voir  durer  cet  état  de  choses ,  tout  incomplet  qu'il  est  ; 
mais  nous  ne  pouvons  dissimuler  nos  regrets  en  voyant  dissiper  des  forces 
réelles  dans  une  combinaison  aussi  défectueuse.  L'influence  du  nom  du  ma- 
réchal Soult ,  qui  pouvait  servir  si  utilement  dans  une  administration  établie 
sur  de  meilleures  bases,  est  aujourd'hui  annulée ,  ou  pour  mieux  dire  tournée 
contre  le  pouvoir,  par  le  mauvais  emploi  qu'on  en  a  fait.  On  peut  en  dire  au- 
tant de  M.  Duchâtel ,  que  la  douceur  de  ses  formes  et  ses  connaissances  spé- 
ciales eussent  rendu  si  utile  ailleurs  que  dans  le  poste  où  il  se  trouve  avoir  à 
combattre  et  à  surveiller  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  hardi  et  de  plus  indomptable 
dans  les  factions.  On  voudra  bien  remarquer  que  se  plaindre  du  manque  inévi- 
table d'unité,  du  fâcheux  emploi  des  personnes,  ce  n'est  pas  afficher  de  mau- 
vais desseins  contre  le  pouvoir,  mais  l'avertir  seulement  de  se  défier  de  lui- 
même.  Ses  ennemis  le  trouvent  au  contraire  très  bien  composé  tel  qu'il  est. 

De  même ,  en  nous  plaignant  du  manque  de  principes  politiques  qui  se 
fait  sentir  dans  le  cabinet ,  nous  n'avons ,  nous  ne  pouvons  avoir  d'autre 
pensée  que  celle  d'en  faire  naître  quelques-uns ,  s'il  se  peut.  Nous  savons 
trop  ce  que  coûtent  les  crises  ministérielles  pour  ne  pas  désirer  le  maintien 
de  l'administration  existante,  quelle  qu'elle  soit.  N'a-t-il  pas  été  démontré 
que  la  suspension  des  affaires  commerciales,  causée  par  la  dernière  crise, 


REVUE  DE  PARIS.  129 

a  coûté  600  millions  à  la  France  ?  Notre  influence  en  Europe  en  a  diminué 
d'autant,  car  les  choses  sont  arrangées  de  telle  façon  dans  le  monde  poli- 
tique aujourd'hui ,  que  l'effet  du  désordre  des  idées  qui  règne  en  France  est 
combattu ,  aux  yeux  des  puissances  étrangères ,  par  le  bon  ordre  et  la  prospé- 
rité de  nos  finances.  Qui  n'hésiterait  pas  à  troubler  l'état,  quand  on  songe  que 
chaque  ligne,  que  chaque  parole  qui  répandent  l'alarme  en  France,  augmen- 
tent les  espérances  et  les  prétentions  des  puissances  qui  nous  sont  opposées? 
Une  crise  ministérielle,  qui  coûte  600  millions,  nous  ote  matériellement  les 
moyens  de  nous  faire  respecter  au  dehors?  La  restauration  a  perdu  ,  par  la 
îïuerre  d'Espagne  et  par  l'indemnité,  1,400  millions,  à  l'aide  desquels  elle 
aurait  pu  prendre  les  limites  du  Rhin,  et  forcer  l'Europe  à  les  lui  laisser. 
Encore ,  dans  l'ordre  de  ses  idées ,  le  gouvernement  de  la  restauration  eut  une 
sorte  de  raison  en  prenant  ces  deux  mesures.  Le  trône  des  Bourbons  pouvait 
s'écrouler  du  coté  de  l'Espagne ,  et  s'appuyant ,  en  France ,  sur  l'aristocratie 
nobiliaire,  qu'elle  croyait  forte,  la  restauration  voulut  lui  oter  tout  levain  de 
vengeance  et  de  récrimination. 

Au  point  de  vue  de  la  restauration ,  ces  pertes  matérielles  avaient  donc  leur 
utilité  politique.  Une  crise  du  genre  de  celle  que  nous  venons  de  voir  est  plus 
fatale  que  la  guerre  d'Espagne.  Elle  appauvrit  le  pays  sans  résultat.  Mainte- 
nons donc  l'administration  actuelle  tant  qu'il  se  pourra ,  et  oublions,  de  peur 
de  nouvelles  chances  fâcheuses,  que  le  pays  a  été  troublé  pour  édifier  un  pré- 
tendu système  de  moralité  qu'on  ne  peut  vérifier,  et  remplacer  en  réalité  un 
système  politique  par  le  même  système,  sous  une  apparence  qu'on  ne  peut 
rendre  très  différente,  quelques  efforts  qu'on  fasse  pour  cela.  C'est  même  ce 
qu'il  y  a  de  mieux  dans  la  situation  présente,  et  nous  espérons  qu'en  ceci ,  du 
moins,  elle  ne  changera  pas.  Loin  donc  de  vouloir  troubler  les  ministres  actuels, 
nous  serions  les  plus  sérieusement  alarmés  si  nous  pouvions  penser,  comme 
on  1'..  dit ,  que  le  tiers-parti  voulut  encore  se  fortifier  dans  le  pouvoir.  Ce  se- 
rait d'abord  la  ruine  du  ministère ,  et  nous  n'aurions  eu  que  trop  sujet  de 
nous  plaindre  de  la  faiblesse  de  sa  constitution  ;  mais  ce  serait  encore  la  ruine 
du  cabinet  suivant,  car  quelle  confiance  aurait  la  chambre  en  ceux  qui  auraient 
agi  de  la  sorte?  Et  quelle  majorité  les  soutiendrait  long-temps?  L'effroi  que 
nous  causent  les  crises  nous  rendra  donc,  autant  qu'il  se  pourra,  les  partisans 
de  ce  ministère;  et  s'il  n'a  pas  de  signification  politique,  nous  nous  en  conten- 
terons encore;  et  nous  laisserons  l'opposition  entrée  aux  affaires  le  12  mai, 
placer  en  paix  les  siens.  Le  choix  des  uns  neutralisera  le  choix  des  autres ,  et 
si  le  bien  ne  se  fait  pas ,  le  mal  sera  du  moins  différé.  Les  temps  sont  durs , 
et  il  ne  faut  pas  se  montrer  trop  exigeant. 

Nous  n'avons  rien  à  dire  sur  la  proposition  de  'SI.  le  baron  Mounier,  au  su- 
jet de  la  Légion-d'Honneur,  sinon  que  la  Charte  constitutionnelle  dit,  article  03, 
au  chapitre  intitulé  :  Droits  particuliers  (jarcuitis  par  l'état,  que  le  roi  déter- 
minera les  règlemens  de  la  Légion-d'Honneur.  Nous  regrettons  que  la  chambre 
des  pairs,  que  nous  avons  souvent  engagée  à  reprendre  plus  activement  la  vie 


130  REVUE  DE  PARIS. 

politique,  ait  commencé  à  faire  valoir  son  droit  d'initiative  par  cette  proposi- 
tion. Les  intentions  de  M.  le  baron  Mounier  ne  peuvent  être  douteuses;  elles 
sont  dictées  par  un  généreux  sentiment  national,  et  sa  proposition  ne  pouvait 
être  faite  en  meilleur  lieu  que  dans  la  chambre  des  pairs,  remplie  de  vieux 
généraux  qui  ont  glorieusement  gagné  leurs  décorations  sur  les  cbamps  de 
bataille,  et  de  fonctionnaires  qui  ont  acquis  les  leurs  dans  les  postes  les  plus 
élevés.  Mais  jM.  le  baron  JMounier  a  \ou])lié,  ce  nous  semble,  en  quel  temps 
nous  vivons,  et  la  vue  de  quelques  abus  l'a  mené  un  peu  loin.  Les  abus 
doivent  être  réprimés  sans  nul  doute  ;  mais  ôter  au  gouvernement  un  moyen 
légitime  d'action  et  la  faculté  de  récompenser  le  mérite ,  quand  on  l'a  déjà  dé- 
pouillé de  tant  de  prérogatives,  c'est  coopérer,  avec  les  meilleures  intentions 
du  monde ,  à  la  tache  qui  ne  se  fait  que  trop  activement  dans  l'autre  cbambre; 
et,  francliement,  ce  n'est  pas  là  le  rôle  de  la  chambre  des  pairs. 

Nous  avons  vu,  encore  cette  fois,  avec  plaisir,  un  des  membres  de  l'an- 
cienne administration,  M.  de  Montalivet,  venir  en  aide  au  ministère  actuel , 
et  défendre  avec  talent  les  véritables  principes  du  gouvernement.  Ces  exemples 
répétés  sont  de  bonnes  leçons  politiques ,  et  nous  espérons  qu'elles  porteront 
quelque  fruit.  Les  paroles  qui  ont  été  prononcées  dans  cette  discussion  par 
le  marécbal  Soult  ont  produit  une  impression  favorable.  Le  président  du  con- 
seil a  parfaitement  fait  sentir  à  la  chambre  tout  ce  qu'il  y  avait  d'irrégulier  à 
vouloir  soumettre  à  une  commision,  formée  en  grand  conseil ,  des  ordon- 
nances signées  par  des  ministres  responsables.  La  doctrine  du  marécbal  était 
toute  constitutionnelle,  et  on  a  vu  avec  intérêt  un  vétéran  du  régime  impérial 
rappeler  aux  doctrines  du  gouvernement  représentatif  des  hommes  d'état  de 
la  restauration.  Des  souvenirs  tout  militaires  ont  été  évoqués,  dans  cette 
séance,  par  l'illustre  maréchal,  qui  s'est  rappelé  avec  simplicité  qu'un  mé- 
daillon de  cuivre ,  portant  deux  épées  en  croix ,  qu'on  accordait  aux  sous-offi- 
ciers, était  jadis  le  seul  but  de  son  ambition.  A  ces  paroles,  qui  ont  fait  sen- 
sation dans  la  chambre,  on  entendait  regretter  que  le  maréchal  n'ait  pas  été 
mis  en  situation  d'obtenir  souvent  de  pareils  succès.  Ce  genre  d'éloquence,  si 
rare  aujourd'hui,  produirait  de  bons  résultats,  nous  en  sommes  surs,  dans  la 
bouche  d'un  ministre  de  la  guerre. 

Le  ministère,  dont  une  aile  commandée,  il  est  vrai,  par  le  maréchal  Soult, 
a  donné  contre  la  proposition  de  IM.  Mounier,  paraît  vouloir  battre  en  retraite 
devant  M.  Gauguier.  M.  Gauguier  ne  pouvant  expulser  ouvertement  les  fonc- 
tionnaires de  la  chambre,  demande  aujourd'bui  qu'on  leur  retranche  leur 
traitement.  C'est  un  premier  pas  vers  l'exclusion.  Les  fonctionnaires  paraissent 
donc  bien  redoutables  à  jM.  Gauguier?  TS'ont-ils  cejjendant  pas  montré  dans 
la  coalition  qu'ils  savent  fort  bien  voter  contre  le  gouvernement  au  besoin? 
S'il  faut  à  IM.  Gauguier  des  garanties  d'indépendance,  en  voilà  une  assuré- 
ment, et  nous  lui  proposerions,  comme  sous-amendement,  de  conserverie 
traitement  aux  fonctionnaires-députés  qui  voteront  contre  le  ministère.  A 
cette  condition,  M.  Gauguier  consentira  peut-être  à  laisser  les  fonctionnaires 


REVUE  DE  PARIS.  131 

dans  la  chambre,  et  nous  en  connaissons  qui  n'en  voteront  pas  plus  avec  une 
certaine  fraction  de  la  chambre,  dut  leur  indépendance  vis-à-vis  de  M.  Gau- 
guier  leur  coûter  huit  mois  de  traitement.  Sérieusement,  la  chambre  est-elle 
déjà  trop  instruite ,  qu'on  veuille  en  écarter  tous  ceux  qui  connaissent  les 
affaires?  On  nous  répondra  qu'il  se  trouvera  toujours  assez  d'anciens  fonc- 
tionnaires pour  figurer  dans  les  commissions.  Mais  ne  sait'On  pas  que  la  science 
de  l'administration  n'est  que  la  pratique  de  tous  les  jours,  et  que,  dans  cette 
science  connne  dans  beaucoup  d'autres,  quand  on  ne  renouvelle  pas  sans 
relâche  ses  connaissances,  on  n'est  bientôt  qu'un  ignorant.  Une  question  de 
douanes,  une  question  de  forêts,  ne  peuvent  être  traitées  avec  supériorité  par 
d'anciens  administrateurs  des  forêts  et  des  douanes.  Les  commissions  seront 
en  arrière  de  tout  dons  une  chambre  privée  de  fonctionnaires.  Il  est  vrai  qu'il 
y  restera  des  avocats,  qui  sont  propres  à  parler  de  commerce,  de  finances  et 
de  toutes  les  questions. 

Il  résulterait  de  la  proposition  de  M.  Gauguier  que  tout  le  monde  sera  ap- 
pelé à  traiter  des  affaires  et  à  les  diriger,  excepté  ceux  qui  les  comiaissent  et 
qui  les  pratiquent.  Tout  absurde  que  soit  ce  projet,  nous  sommes  loin 
d'affirmer  qu'il  ne  sera  pas  adopté;  car  il  y  a,  en  ce  moment,  comme  une  sorte 
d'émulation  de  détruire ,  et  c'est  à  qui  anéantira  le  plus  vite  tout  moyen  de 
gouvernement.  Les  plus  sages,  les  plus  vieilles  têtes  ne  sont  pas  à  l'abri  de  ce 
vertige;  à  plus  forte  raison ,  les  niais  qui ,  en  pareil  cas ,  marchent  toujours  les 
premiers.  Derrière  eux  sont  les  légitimistes,  les  radicaux  et  les  républicains, 
qui  applaudissent,  et  dont  les  suffrages  devraient  faire  un  peu  réfléchir  les 
âmes  candides  qui  ne  veulent  réellement  qu'améliorer.  C'est  un  avis  que  nous 
nous  permettons  de  donner  à  quelques  députés  très  honnêtes  et  très  loyaux , 
qui  usent  un  peu  légèrement  de  leur  droit  d'initiative  dans  la  chambre. 


Théâtres.  —  Renaissance.  —  Les  Deux  jeunes  Femmes ,  drame  en  cinq 
actes  et  en  prose,  par  M.  de  Saint-Hilaire.  —  Il  est  certaines  œuvres,  en  ad- 
mettant toutefois  que  les  choses  dont  nous  voulons  parler  soient  des  œu\Tes, 
devant  lesquelles  la  critique  se  trouve  fort  embarrassée  :  on  ne  sait  trop  qu'en 
penser  ni  qu'en  dire.  A  distance  égale  du  blâme  et  de  l'éloge,  on  ne  saurait 
affirmer  que  c'est  mal ,  on  n'affirmerait  pas  que  c'est  bien.  En  littérature 
comme  en  toute  chose,  c'est  la  pire  des  conditions.  Les  Deux  jeunes  Femmes, 
par  M.  de  Saint-Hilaire,  est  une  de  ces  œuvres,  en  admettant  toujours  que  ce 
soit  une  œuvre ,  qui  tiennent  la  critique  en  échec  et  sur  lesquelles  il  est  pres- 
que impossible  de  formuler  une  conclusion.  Ce  n'est  ni  chaud  ni  froid,  ni 
haut  ni  bas,  ni  bien  ni  mal;  c'est  parfaitement  honnête  et  parfaitement 
ennuyeux.  C'est  une  de  ces  pièces  qui  faisaient  dire  à  lord  Byron  que  pires 
elles  seraient  meilleures.  Henri  Lubert  est  fils  de  Marianna  Lubert,  fermière 


132  REVUE  DE  PARIS. 

de  IM.  de  trois  étoiles.  Nous  avons  oublié  le  nom  de  ce  seigneur  ;  mais  le  nom 
ne  fait  rien  à  l'affaire.  Élevé  au  château,  Henri  a  reçu  naturellement  une  édu- 
cation de  gentilhomme.  Il  est  beau,  il  est  élégant,  il  finit  par  oublier  qu'il  est 
fils  de  la  fermière  Lubert,  il  devient  amoureux  de  la  fille  de  son  bienfaiteur, 
de  M"'"  Julie  de  trois  étoiles.  Il  aime,  il  est  aimé.  Heureux  des  aveux  de  Julie , 
il  part  pour  les  Grandes-Indes,  d'où  il  reviendra  riche  à  millions  pour  l'épouser. 
Les  millions  comblent  les  distances.  Il  part,  il  est  parti,  au  grand  désespoir  de 
sa  mère ,  au  grand  dépit  de  sa  cousine  Jeannette  qui  l'aime ,  à  la  grande  satis- 
faction de  Birotteau  qui  aime  Jeannette.  Voilà  donc  ce  pauvre  Henri  Lubert 
voguant  vers  les  Grandes-Indes ,  heureux  et  malheureux  à  la  fois ,  le  cœur 
déchiré  et  pourtant  rempli  d'espérances. 

La  fortune  lui  sourit;  la  fortune  aime  la  jeunesse.  Au  bout  de  quelques  an- 
nées il  revient;  mais  que  trouve-t-il  à  son  retour?  Julie,  sa  chère  Julie,  mariée 
avec  le  comte  de  Montalègre;  .Teannette,  sa  cousine  Jeannette,  mariée  avec 
l'industriel  Birotteau.  C'était  bien  la  peine  de  partir  pour  les  Grandes-Indes  1 
Cependant  Julie  n'est  point  parjure  ;  elle  n'a  pas  cessé  de  l'aimer.  En  épousant 
le  comte,  elle  n'a  cédé  qu'à  un  mouvement  de  générosité  :  elle  s'est  sacrifiée 
pour  acquitter  une  dette  de  reconnaissance.  Elle  estime  son  époux ,  elle  le  vé- 
nère; mais  c'est  Henri ,  c'est  Henri  seul  qu'elle  aime.  Le  comte  de  Montalègre 
sent  bien  qu'il  n'a  pas  le  cœur  de  sa  jeune  et  belle  épouse  ;  il  ne  s'abuse  pas  à 
ce  respect,  à  cette  vénération  qu'il  inspire;  il  sait  que  ce  n'est  point  là  de  l'a- 
mour; il  aime,  lui ,  il  souffre,  il  est  jaloux.  Un  jour,  il  surprend  le  secret  de 
Julie  et  d'Henri ,  le  secret  de  ces  deux  cœurs  prêts  à  se  sacrifier  au  devoir.  Ils 
ne  sont  coupables,  hélas  !  que  de  s'aimer.  Caché  dans  une  pièce  voisine,  le 
comte  assiste  à  l'entrevue  des  deux  amans.  Il  peut  se  convaincre  de  la  pureté 
de  Julie,  mais  aussi  de  son  amour  pour  Lubert.  Que  fera  M.  de  Montalègre?  Il 
aime,  il  est  jaloux ,  il  est  né  sous  le  ciel  brûlant  de  la  Castille.  Mais  c'est  une 
ame  noble  et  un  grand  caractère.  En  présence  de  ces  deux  enfans  qu'il  a  sé- 
parés sans  le  savoir,  il  trouve  le  courage  de  se  sacrifier  à  leur  bonheur. 
Qu'a-t-il  d'ailleurs  à  espérer  de  la  vie  ?  Ils  ne  se  verront  plus,  mais  ils  s'aime- 
ront toujours.  Sa  main  est  armée;  il  se  frappe,  et  tombe  baigné  dans  son  gé- 
néreux sang.  Ainsi  finit  le  comte  de  Montalègre.  Il  avait  lu  Jacques,  le  noble 
Castillan. 

Variétés.  —  Les  Floueurs,  ou  l'Exposition  des  produits  de  la  llihusteric 
frrrrauraise,  vaudeville  en  un  acte,  par  MM.  Ferdinand  Langlé  et  Dupeuty. 
M.  Lofard  est  un  honnête  niais  de  province  qui ,  non  content  d'être  membre 
de  l'académie  de  Laferté-Gaucher,  aspire  encore,  l'ambitieux  qu'il  est,  à  en  de- 
venir le  président.  C'est  dans  le  doux  espoir  de  réaliser  ce  rêve  de  ses  jours  et  de 
ses  nuits,  que  ce  digne  M.  Lofard  arrive  à  Paris  avec  l'intention  de  se  rendre 
acquéreur  de  l'une  deces  mille  inventions  merveilleuses  qu'enfante  et  qu'expose 
à  cette  heure,  aux  Champs-Élisées,  le  génie  français  de  l'industrie.  1\I.  Lo- 
fard sera  servi  à  souhait,  qu'il  rende  grâce  à  son  étoile  !  Il  tombe  tout  d'abord 


REVDE  DE  PARIS.  133 

entre  les  mains  d'un  célèbre  industriel  qui  se  fait  fort  de  lui  procurer  ce  qu'il 
cherche.  Carotin ,  c'est  le  nom  de  cet  industriel ,  a  établi,  rue  Vide-Gousset, 
un  bazar  où  fiizurent  tous  les  produits  mis  à  l'index  par  le  jury.  C'est  là  qu'on 
peut  voir,  chaque  jour,  à  toute  heure,  la  véritable  lyre  d'Orphée,  la  couronne 
décernée  au  Tasse  après  sa  mort ,  la  béquille  de  T\Ttée ,  les  lunettes  d'Horatius 
Coclès,  et  le  fameux  clyso-pompe  dont  se  servit  le  grand  Scipion  pendant  la 
campagne  d'Afrique.  On  y  voit  encore  la  machine  à  rcbus ,  qui ,  bien  servie, 
donne  douze  rébus  à  la  minute,  entre  autres,  celui-là  qui  jeta  M.  Lofard  dans 
une  sainte  extase  :  un  H  au-dessus  d'une  tète  de  femme.  —  C'est  une  femme 
qui  change  de  linge ,  dit  Carotin ,  elle  a  l'H  mise  (  la  chemise  )  au-dessus  de  la 
tête;  —  et  sur  la  judicieuse  observation  de  Lofard  que  toutes  les  lettres  de 
l'alphabet  sont  du  genre  masculin ,  —  La  chemise  dont  il  s'agit  est  une  chemise 
de  femme,  répond  ce  diable  de  Carotin.  On  y  voit  encore  la  botte-omnibus, 
dont  le  talon  contient  une  paire  de  rasoirs,  des  cure-dents,  une  blague  à 
tabac,  un  poignard,  un  bonnet  de  nuit  et  une  demi-douzaine  de  mouchoirs; 
le  parapluie-canard ,  ainsi  nommé  parce  qu'il  est  amphibie;  une  machine  à 
vaudevilles ,  donnant  à  l'heure,  quand  elle  est  bien  montée,  trois  vaudevilles 
presque  aussi  spirituels  que  ceux  de  MM.  Ferdinand  Langlé  et  Dupeuty;  le 
nécessaire  de  voyage,  qui  d'un  côté  vous  rase ,  vous  frise  et  vous  poudre, 
tandis  que  de  l'autre  il  cire  vos  chaussures  et  brosse  vos  habits.  Enfin,  ô 
merveille ,  objet  d'éternelle  admiration  pour  ce  brave  Lofard  !  on  y  voit  le 
piano  à  ])aroles ,  dont  les  touches,  disposées  en  voyelles  et  en  consonnes,  font 
des  discours  à  volonté  :  discours  pour  la  chambre  des  députés ,  discours  pour 
l'Académie,  discours  pour  tout  et  pour  tous.  M.  Lofard  ne  se  sent  pas  d'aise 
devant  ces  trésors  qu'étale  Carotin ,  assisté  de  son  associé  Blaguemann ,  de  sa 
fdle  Floueska  et  de  sa  nièce  Filouretta.  Dans  sa  joie,  il  prend  tout,  il  achète 
tout  :  la  IjTe  d'Orphée ,  la  machine  à  rébus,  le  piano  à  paroles;  il  achète  même, 
le  malheureux,  l'imprudent  Lofard!  la  machine  à  vaudevilles;  il  achète  toute 
la  boutique  pour  la  modeste  somme  de  soixante  mille  francs.  Je  vous  donne 
à  penser  la  satisfaction  intérieure  de  Carotin  et  de  sa  charmante  petite  famille, 
lorsque  3L  Lofard  lègue  et  livre  un  bon  de  ladite  somme  à  toucher  chez  son 
notaire.  Heureusement  la  fille  de  M.  Lofard  a  suivi  son  père  à  Paris,  et  quand 
celui-ci,  éclairé  par  les  remontrances  de  son  sang,  propose  à  Carotin  de  re- 
prendre sa  marchandise ,  Carotin  en  offre  quinze  francs.  ]Mais  à  quoi  bon , 
je  vous  le  demande ,  poursuivre  si  long-temps  l'analyse  de  toutes  ces  balivernes 
sans  esprit,  sans  grâce  et  sans  aucun  charme  ?  Disons  donc  bien  vite  que  M.  Lo- 
fard retourne  à  Laferté-Gaucher  qu'il  n'aurait  jamais  dû  quitter  pour  son  repos 
et  pour  le  nôtre:  mais,  plus  heureux  que  nous,  M.  Lofard  a  rattrapé  ses 
soixante  mille  francs,  de  telle  sorte  qu'en  tout  ceci  il  n'y  a  eu  de  ATairaent 
foxié  que  le  public. 

Odry ,  ce  grand  acteur  qui  s'est  couvert  d'une  si  belle  gloire  dans  les  rôles 
de  Picpus  et  de  Bilboquet ,  s'est  montré  d'une  bêtise  terne  comme  l'esprit  des 
deux  auteurs. 


13i  REVUE  DE  PARIS. 

—  Le  théâtre  du  Gymnase ,  qui  a  toujours  une  petite  chute  toute  prête  pour 
consoler  les  chutes  de  ses  voisins ,  a  trouvé  le  moyen  de  faire  jouer,  sous  le 
titre  d'Industriels  et  Industrieux,  une  pièce  près  de  laquelle  celle  des  Variétés 
est  un  chef-d'œuvre  de  gaieté,  de  finesse  et  d'esprit. 

—  La  vogue  est  assurée  aux  concerts  des  Champs-Elysées.  Un  local  brillant, 
un  riche  éclairage ,  un  orchestre  bien  conduit ,  sont  des  élémens  de  succès  qu'il 
faut  savoir  gré  aux  directeurs  de  cette  entreprise  de  n'avoir  pas  négligés. 


A  quatre  lieues  d'Aix,  sur  les  bords  ignorés  d'une  petite  rivière  que  Plutar- 
que  honore  du  nom  de  fleuve,  et  au  milieu  d'une  vaste  plaine  dominée  par 
une  montagne  dont  les  crêtes  arides  se  découpent  sur  l'azur  foncé  du  ciel 
de  Provence,  eut  lieu,  il  y  a  vingt  siècles,  l'une  des  plus  terribles  batailles 
dont  l'histoire  nous  ait  transmis  le  souvenir.  C'est  là  que  le  général  romain 
C  Marins  rencontra  les  hordes  descendues  du  nord  pour  envahir  l'Italie;  c'est 
là  que  son  armée,  déployée  comme  une  digue,  arrêta  l'invasion  des  peuplades 
de  la  Germanie;  c'est  là  qu'une  de  ces  grandes  victoires ,  qui  décident  du  sort 
des  empires,  sauva  Rome  et  la  civilisation  antique.  Deux  cent  mille  barbares 
tombèrent  sur  ce  champ  de  carnage;  les  femmes,  lesenfans,  tout  ce  camp 
immense  que  l'armée  des  Cimbres  traînait  après  elle,  furent  massacrés,  dé- 
truits ;  tout  ce  riche  butin  ramassé  en  Espagne  et  dans  les  Gaules  fut  partagé 
entre  les  vainqueurs ,  qui  amoncelèrent  sur  le  champ  de  bataille  et  brûlèrent 
en  l'honneur  des  dieux  ce  qu'ils  ne  purent  emporter.  Pendant  plusieurs  jours 
le  lit  de  la  rivière  roula  des  cadavres  dans  ses  eaux  rougeâtres ,  et  les  oiseaux 
de  proie  s'abattirent  par  nuées  sur  les  iiionceaux  de  morts.  Long-temps  cette 
terre  engraissée  par  tant  de  sang  porta  de  magnifiques  moissons,  long-temps 
les  ossemens  blanchis  restèrent  épars  sur  le  sol ,  et  les  historiens  provençaux 
racontent  que  les  habitans  de  cette  contrée  les  mêlaient  avec  des  pierres  pour 
clore  leurs  héritages. 

Aujourd'hui  de  riantes  cultures  couvrent  cette  plaine  au  milieu  de  laquelle 
s'élève  le  village  de  Pourrières  (c«ih/)j  puiridi  ).  Les  traces  de  la  guerre  sont 
depuis  l()iiij;-t('mps  effacées;  le  temps  a  balayé  la  poussière  de  tant  de  morts; 
mais  un  jalon  est  resté  sur  le  champ  de  bataille  connue  pour  marquer  cette 
grande  page  de  l'histoire.  Au  bout  de  la  rivière,  sur  un  terrain  pierreux  où 
croissent  à  peine  quelques  vignes,  on  voit  encore  un  massif  de  construction 


REVUE   DE   PAÎIÎS.  135 

romaine  de  six  mètres  carrés  et  d'un  mètre  environ  de  hauteur;  c'est  la  base 
du  monument  que  C.  florins  éleva  après  sa  victoire.  Un  mur  formé  par  de 
larges  dalles  lui  servait  d'encadrement,  et  l'on  en  retrouve  aisément  les  vestiges 
sous  le  sol.  Il  est  probable  que  sur  ces  pierres  même  brûlèrent,  comme  sur  un 
autel ,  les  dépouilles  opimes  que  le  général  romain  offrit  aux  dieux  protecteurs 
de  la  république.  Le  monument  auquel  elles  servaient  de  base  a  été  détruit 
pendant  les  guerres  de  religion;  mais  il  se  trouve  reproduit  dans  les  armoiries 
du  village  de  Fourrières;  c'était  une  pjTamide  aux  arêtes  de  laquelle  étaient 
adossées  trois  statues  représentant  des  soldats  romains  debout  et  appuyés  sur 
leurs  boucliers.  Les  anciens  comtes  de  Fourrières  de  la  maison  de  Glandeves 
portaient  cette  p}Tamide  sur  leur  écusson ,  et  elle  Ogure  sur  diverses  pièces  con- 
servées dans  les  archives  de  la  mairie  de  Fourrières.  Peut-être  ne  serait-il  pas 
impossible  de  reconstruire  ce  monument  avec  les  débris  dispersés  et  employés 
dans  des  constructions  modernes,  peut-être  de  patientes  investigations  par- 
viendraient-elles à  réunir  toutes  ces  pierres  mutilées  et  à  réparer  cette  noble 
ruine;  mais  il  faudrait,  pour  entreprendre  un  tel  travail ,  le  concours  de  plu- 
sieurs volontés  et  surtout  l'appui  de  l'administration  locale.  Cependant  un 
homme  éclairé,  un  amateur  d'antiquités  a  tenté  de  sauver  d'une  destruction 
totale  ces  restes  ignorés  :  M.  Julien  de  la  Pugère,  ancien  maire  de  Fourrières, 
fit  acheter  par  la  commune  le  maigre  terrain  où  gisent  ces  précieux  débris; 
mais  ceux  qui  lui  ont  succédé  n'attachent  pas  le  même  intérêt  à  leur  conser- 
vation, et  bientôt  peut-être  ils  auront  entièrement  disparu.  En  allant  les  visiter, 
il  y  a  deux  ans,  nous  avons  vu  la  charrue  sillonner  la  terre  qui,  soulevée  par 
l'exploitation,  recouvre  aujourd'hui  les  restes  du  pourtour  au  centre  duquel 
s'élève  la  base  du  monument  triomphal.  Le  pajsan  qui  labourait  ces  ruines 
nous  dit  que  la  commune  de  Fourrières  lui  avait  donné  le  champ  à  ferme  au 
prix  de  cinq  francs  par  an. 

Ce  sol ,  fouillé ,  remué  depuis  tant  de  siècles ,  renferme  encore  de  curieux 
débris,  qui  n'appartiennent  pas  tous  à  la  période  romaine.  Il  n'y  a  pas  long- 
temps qu'on  découvrit,  près  de  Fourrières,  une  tombe  sarrasine;  le  guerrier 
dont  elle  cachait  les  restes  y  avait  été  enseveli  avec  son  cheval.  Toutes  ces  dé- 
pouilles tombaient  en  poussière;  mais,  dans  l'arçon  de  la  selle,  on  a  trouvé 
une  bague  d'argent  dont  la  conservation  est  parfaite ,  et  sur  le  chaton  de  la- 
quelle sont  gravés  des  caractères  arabes  du  viii^  siècle.  A  cette  époque  les 
Maures ,  qui  venaient  de  conquérir  l'Espagne,  firent  une  invasion  en  Provence, 
et  saccagèrent  tout  le  pays  situé  entre  le  Pvhône  et  le  Var.  Sans  doute  un  com- 
bat eut  heu  dans  cette|même  plaine  où,  dix  siècles  auparavant ,  les  hordes  bar- 
bares des  Cimbres  et  des  Teutons  avaient  été  vaincues  par  les  légions  romaines  ; 
le  sang  africain  a  arrosé  la  même  terre  où  les  peuplades  du  INord  avaient  laissé 
leurs  ossemens ,  et  ces  deux  races  si  différentes  dorment  encore ,  après  tant 
d'années,  sous  les  mêmes  sillons. 

En  signalant  l'existence  de  ce  jalon  placé  sur  la  route  des  études  historiques, 
nous  avons  espéré  le  sauver  d'une  destruction  complète.  Sans  doute  la  France 


136  REVUE  DE  PARIS. 

est  riche  en  monumens  antiques,  et  sous  le  rapport  de  l'art  il  n'y  a  aucune 
comparaison  à  établir  entre  les  arènes  d'Arles  ou  de  Kîmes  et  ces  pierres  nues 
qui  sortent  à  peine  de  terre  ;  mais  entre  tous  les  débris  dont  notre  sol  est  cou- 
vert ,  il  n'en  est  pas  un  auquel  se  rattache  un  aussi  grand  souvenir  que  celui 
évoqué  par  cette  ruine  encore  assise  au  milieu  du  champ  de  bataille  où  les  des- 
tinées du  monde  furent  aux  prises,  et  où  tomba  cette  large  moisson  d'hommes 
dont  la  destruction  sauva  l'empire  romain. 

H.  AbjSAUd. 


—  Mme  Desbordes- Valmore  vient  de  publier,  chez  l'éditeur  Dumont ,  un 
roman  intitulé  :  Violette ,  où  l'on  retrouve  la  grâce  et  la  mélancolie  qui  dis- 
tinguent les  Pleurs  et  l'Atelier  d'un  Peintre.  Violette,  l'héroïne  de  ce  roman, 
est  une  flgure  pleine  de  suavité;  tout  promet  à  ce  gracieux  récit  un  succès 
égal  à  celui  qui  a  accueilli  les  recueils  poétiques  du  même  auteur. 

—  Il  a  paru ,  tout  récemment ,  à  la  librairie  de  Debécourt ,  rue  des  Saints- 
Pères,  G9 ,  un  livre  que  nous  recommandons  à  nos  lecteurs  :  c'est  la  Philo- 
sophie catholique  de  l'Histoire ,  ou  l'Histoire  expliquée,  par  M.  le  baron  Alex. 
Guiraud.  L'auteur  a  cru  trouver,  dans  les  traditions  bibliques,  la  fornuile 
historique  des  doctrines  que  la  science  professe.  Sans  discuter  ici  le  plus  ou 
moins  de  vérité  que  présente  son  système  cosmogonique ,  nous  devons  dire 
qu'il  nous  a  paru  plein  de  vues  nouvelles  sur  ces  hautes  questions ,  et  suscep- 
tible d'attacher  à  la  natiu-e  du  livre  qui  le  produit  les  esprits  sérieux  de  notre 
époque. 


F.   BONNAIRE. 


LES 

CHATEAUX  DE  FRANCE. 


|îftit=j6aurg. 


On  mettait  autrefois  douze  heures  avec  le  coche  pour  remonter  la 
Seine  jusqu'à  Petit-Bourg.  Une  journée  entière  pour  faire  huit  lieues  ! 

Aujourd'hui  quatorze  bateaux  à  vapeur ,  luttant  de  vitesse ,  accom- 
plissent ,  en  cinq  fois  moins  de  temps ,  le  trajet  si  péniblement  fait 
par  les  coches.  Sans  ridiculiser  le  passé,  car  un  jour  nous  serons 
passé ,  et  bientôt  peut-être ,  on  doit  se  féliciter  de  vivre  à  une 
époque  comparativement  meilleure ,  où  l'on  a  la  faculté  de  satisfaire 
si  vite  son  désir  de  voir  les  champs  et  de  respirer  loin  du  bruit  de 
Paris.  Viennent  les  chemins  de  fer  sur  la  ligne  déjà  tracée  de  Paris 
à  Orléans  ,  et  vingt  minutes  sufGront  pour  passer  du  pont  de  la  Cité 
au  pont  de  Ris ,  construit  par  M.  Aguado. 

Souhaitons  cependant  que  les  chemins  de  fer  ne  rendent  pas  la 
Seine  à  son  ancienne  solitude  en  la  privant  de  ses  bateaux  à  vapeur, 
flottille  enchantée  qui  fait  du  fleuve  royal  un  lac  italien  pendant  les 
chaudes  journées  d'automne  ,  quand  il  est  sillonné  par  r Aigle,  le 
Louqsor,  le  Parisien,  la  Ville  de  Corbeil,  la  Ville  de  Montereau,  la 
Ville  de  Sens.  J'ai  dit  les  noms  des  principaux  bateaux  dont  les  flancs 
dorés ,  pavoises  de  tentures,  baignés  de  la  folle  écume  de  l'eau,  por- 
tent chaque  jour,  mais  particulièrement  le  samedi ,  des  colonies  de 

TOME  VI.      JUIN.  10 


138  REVUE  DE  PARIS. 

voyageurs  et  des  centaines  de  familles,  heureuses  de  cette  navigation 
de  quelques  heures.  Aux  riches  propriétaires  riverains  la  chambre 
aux  frêles  colonnettes,  le  divan  en  velours  rouge  et  les  stores  trans- 
parens;  à  la  bourgeoisie  de  la  campagne,  aux  fermiers,  aux  nour- 
rices, aux  vignerons,  la  chambre  de  la  proue,  sans  stores,  sans  di- 
van ,  sans  colonnettes ,  mais  bruyante ,  causeuse,  à  demi  dans  l'eau , 
à  demi  dans  le  vin.  Partout  l'éternelle  démarcation  du  rang  et  de  la 
foule ,  de  la  qualité  et  de  la  quantité.  La  vitesse  seule  égalise  les 
conditions;  riches  et  pauvres  arrivent  ensemble,  vérité  qui  serait 
excessivement  naïve  à  exprimer,  si  l'on  ne  se  hâtait  d'ajouter  que  les 
passagers  de  la  chambre  d'honneur  emploient  tous  les  moyens  con- 
nus de  distraction  pour  tuer  le  temps  et  l'espace,  journaux ,  allées  et 
venues  sur  le  pont ,  lectures  de  livres  nouveaux ,  tandis  que  les  voya- 
geurs de  la  proue  s'ennuient  si  peu  pendant  la  traversée ,  qu'il  faut 
avoir  recours  au  bruit  de  la  cloche ,  à  la  voix  des  matelots  et  à  vingt 
appels  divers  pour  les  avertir  du  terme  de  leur  course. 

La  navigation  par  la  vapeur  sur  la  haute  Seine  a  fait  des  progrès 
considérables  depuis  quelques  années.  Il  y  a  huit  ans,  si  ma  mémoire 
ne  me  trompe ,  qu'un  seul  bateau  fonctionnait  de  Paris  à  Montereau. 
Et  comme  il  était  mal  tenu!  quel  loup  de  mer,  ou  quel  loup  tout 
simplement  que  le  capitaine  !  quelle  lenteur  pour  remonter  !  point 
de  tente  peur  garantir  du  soleil!  point  de  restaurant!  une  mauvaise 
cuisine  de  pirate  clouée  comme  une  aile  de  vautour  entre  la  roue 
du  bateau  et  le  fleuve.  On  appelait  cela  un  progrès,  cependant  :  le 
coche  a  dû  être  un  progrès  aussi. 

Je  ne  prévois  pas  les  riches  modifications  que  l'avenir  réserve  à 
l'invention  des  bateaux  à  vapeur  ;  mais  combien  ils  sont  différens 
déjà  de  ceux  dont  nous  venons  de  tracer  le  modèle  exact.  Superbes 
et  déliés  à  l'extérieur,  ayant  des  harpes  ou  des  lions  dorés  à  la  proue, 
ils  opposent  aux  pieds  déHcats  des  voyageurs  un  pont  fait  de  planches 
élastiques,  constamment  ciré  par  la  brosse  duship-boy.  Un  cordon 
de  soie  descend  le  long  des  marches  d'acajou,  et  accompagne  la 
main  jusqu'à  la  dernière  marche,  qui  pose  sur  le  parquet  du  salon. 
Si  l'air  frais  du  fleuve,  si  la  vue  delà  campagne  a  éveillé  votre  appétit, 
sonnez,  appelez;  à  bord  du  bateau  il  y  a  des  garçons,  des  servantes^ 
des  chefs  de  cuisine  et  même  une  cuisine.  Promenez  votre  imagina- 
tion depuis  la  simple  tasse  de  café  jusqu'au  poulet  rôti ,  depuis  le  verre 
d'eau  sucrée  jusqu'au  verre  de  Champagne,  et  faites  un  choix  :  il  ne 
sera  pas  hypothétique  comme  dans  la  plupart  des  rcstaurans  de  la 
grande  ville  qui  décroît  à  l'horizon. 


REVUE  DE  PARIS.  139 

Il  est  moins  hors  de  propos  qu'on  ne  suppose  peut-être  de  parler 
ici  avec  étendue  delà  facilité  de  la  navigation  sur  la  Seine.  Comment 
méconnaître  la  valeur  plus  grande  qu'elle  a  donnée  aux  propriété» 
semées  au  bord  du  fleuve  ou  près  du  fleuve  sur  une  étendue  de  plus 
de  quarante  lieues?  Que  d'endroits  où  les  voitures  publiques  n'al- 
laient pas ,  tant  ils  sont  loin  des  grandes  lignes  !  Que  de  propriétés 
vendues ,  délaissées  à  cause  de  la  difficulté  d'entretenir  un  équipage 
pour  s'y  rendre!  Avant  l'établissement  des  bateaux  à  vapeur,  les 
maisons  de  campagne  placées  dans  ces  conditions  onéreuses  étaient, 
à  justement  parler,  dans  d'autres  provinces.  D'ailleurs ,  grâce  à  eux 
la  campagne  est  maintenant  à  tout  le  monde.  Que  de  bourgeois 
s'embarquent  le  samedi  sur  le  bateau  à  vapeur,  avec  leurs  chiens,  qui 
sont  en  général  peu  de  chasse  ,  leur  fusil ,  leur  gibecière ,  et  s'en 
vont  devant  eux  à  dix  ou  douze  lieues  de  leur  quartier.  Demandez- 
leur  s'ils  ont  une  campagne  à  Choisy-le-Roi ,  à  Villeneuve-Saint- 
George  ou  à  Fontainebleau ,  ils  vous  répondront  :  «  Je  ne  pense 
pas ,  mais  j'essaierai.  » 

Le  chien  de  chasse  est  le  fléau  des  bateaux  à  vapeur.  On  a  beau- 
coup trop  médit  du  perroquet.  J'ai  rencontré  des  perroquets  en 
voyage  ;  en  général ,  la  peur  les  rend  sérieux  et  méditatifs.  Mais  le 
chien  de  chasse  (  puisqu'on  prétend  que  le  chien  chasse  )  n'est  ja- 
mais en  repos ,  et  il  est  partout.  Chaque  barque  qui  amène  ses  pas- 
sagers a  ses  chiens,  crottés  jusqu'au  museau,  et  tous  valant  cent 
louis.  Ce  chien  hideux  dont  l'œil  est  sanglant  et  le  poil  sale,  cent 
louis!  ce  chien  dont  l'affreuse  queue  s'enroule  à  l'extrémité  d'un 
corps  fluet  et  transparent,  cent  louis!  cette  chienne  dont  les  ma- 
melles mouillées  vous  souillent  la  chaussure,  respectez-la,  cent 
louis  !  11  faudrait  prier  Dieu  de  nous  délivrer  des  chiens ,  si  les  chas- 
seurs n'existaient  pas.  Je  me  suis  toujours  demandé  si  le  chasseur 
était  dans  l'arche.  En  tout  cas.  Dieu  fit  très  bien  de  ne  pas  lui  donner 
une  femelle. 

Reportons-nous  maintenant  par  la  pensée  vers  ces  temps  où  tous 
les  riches  seigneurs  de  la  cour  habitaient  une  partie  de  l'année  leurs 
châteaux.  Quel  embarras  pour  eux  de  traîner  leur  nombreuse  domes- 
ticité à  leur  suite  !  Que  de  difficultés!  que  de  lenteurs!  Aujourd'hui,, 
tandis  que  les  maîtres  courent  en  calèche  sur  le  pavé  de  la  grande 
route,  les  domestiques  sont  transportés  avec  tout  le  matériel  de  la 
maison  sur  les  bateaux  à  vapeur.  Et  le  jour  n'est  pas  éloigné  où  cha- 
que commune  aura  à  sa  disposition  un  steamer  destiné  à  elle  seule, 
à  sa  population.  Comme  on  a  un  équipage,  on  aura  peut-être  sur  la 

10. 


140  REVUE  DE  PARIS. 

Seine  son  service  par  eau,  conduit  par  la  vapeur.  L'habitude  et  les 
progrès  de  cette  navigation  rendront  faciles  les  manœuvres  qui  sont, 
du  reste ,  à  la  portée  de  l'intelligence  la  plus  commune  et  de  la  pru- 
dence la  plus  ordinaire. 

Nous  ne  dirons  pas  les  surprises  pittoresques  étalées  au  regard  de- 
puis le  pont  d'Austerlitz,  depuis  le  Jardin-des-Plantes,  jusqu'au  terme 
du  voyage  que  font  tous  les  jours  les  bateaux  de  la  Haute-Seine;  nous 
usurperions  les  droits  des  itinéraires.  Les  parties  fuyantes  de  cette 
navigation,  dont  on  ne  se  lasse  pas,  varient  d'aspect  à  chaque  demi- 
lieue  sur  la  rive  gauche.  Après  les  villages  à  demi  submergés  dans  la 
vapeur  qui  s'étend  entre  la  route  de  Fontainebleau  et  la  Seine,  Gen- 
tilly,  Ivry,"Bicêtre  plus  loin,  viennent  les  prés,  les  carrières,  les 
oseraies  pâles  et  échevelées;  mais  déjà  Charenton  lève  la  tête  et  re- 
garde Choisy-le-Roi ,  ruche  laborieuse  qui  se  révèle  au  loin  par  une 
odeur  d'industrie.  Autrefois  Choisy-le-Roi  ne  pétrissait  que  des 
assiettes;  maintenant  on  y  fabrique  des  tuiles,  du  maroquin,  du 
sucre,  et  ce  que  je  préfère  au  sucre,  au  maroquin  et  aux  tuiles,  des 
verrières  d'un  admirable  éclat.  Ne  maudissez  pas  cette  fumée  dont 
les  bouffées  ont  obscurci  un  instant  le  paysage  ;  elle  sort  d'un  four 
où  le  sable  torréfié,  réduit  en  lames  transparentes,  va  devenir  une 
peinture  fragile  qui  s'encadrera  dans  la  rosace  d'une  cathédrale.  Tout 
ce  qui  est  beau  sort  du  feu  et  de  la  fumée  :  la  pensée ,  la  victoire , 
toute  fertilité  et  toute  splendeur.  M'"'^  de  Pompadour  avait  son  châ- 
teau de  folie  et  d'amour  au  bord  de  l'eau.  A  la  place  du  château ,  il 
y  a,  de  nos  jours,  des  bateaux  de  blanchisseuses.  C'est  moins  poé- 
tique; mais,  au  temps  de  M""'  de  Pompadour,  Choisy-le-Roi  était  une 
seigneurie,  maintenant  c'est  une  commune.  Qu'a  gagné  Choisy-le- 
Roi  au  changement?  un  pont. 

Si  vous  êtes  assez  heureux  pour  n'avoir  pas  de  chiens  à  surveiller 
sur  le  pont  du  bateau  à  vapeur,  regardez  et  ne  pensez  pas.  A  quoi  pen- 
ser devant  cet  horizon  d'arbres  qui  ondulent  devant  ce  lac  de  verdure 
qui  roule ,  moutonne  et  va  se  briser  en  écume  au  pied  de  ce  château 
perdu  au  fond  de  la  perspective?  Il  faut  cependant  penser  à  quel- 
qu'un. C'est  à  l'aveugle  du  bateau  à  vapeur  :  chaque  bateau  a  son 
aveugle  qui  joue  du  violon ,  assis  entre  sa  fille  et  son  chien.  Ce  chien- 
là  ne  vaut  pas  cent  louis;  aussi  je  le  préfère  à  tous  les  autres,  et  je 
dirais  volontiers  de  lui  ce  que  Louis  XIV  disait  d'un  officier  dont  la 
laideur  était  raillée  à  haute  voix  en  sa  présence  par  la  duchesse  de 
Bourgogne  :  «  Madame,  je  le  trouve,  moi,  le  plus  bel  homme  de 
mon  royaume,  car  c'est  un  de  mes  plus  braves  soldats.  »  Je  trouve 


RE^^JE  DE  PARIS.  141 

que  le  chien  de  l'aveugle  est  le  plus  beau  des  chiens,  car  il  est  le 
plus  utile. 

Or,  l'aveugle  du  bateau  à  vapeur  fait  penser;  car  il  ne  voit  rien  et 
il  chante  ;  pour  nous  les  lueurs  changeantes  du  ciel ,  les  accidens  de 
paysage;  pour  nous  enfin  le  ciel,  la  terre  et  l'eau;  pour  lui,  rien: 
l'obscurité  ;  il  chante  pourtant.  Tous  allez  quelque  part  où  vous  êtes 
attendu,  vous,  par  une  sœur,  par  une  amie,  par  un  souvenir;  vous 
descendrez  sur  quelque  point  de  la  rive;  lui  n'est  attendu  par  per- 
sonne et  il  ne  va  nulle  part;  il  ignore  s'il  monte  ou  s'il  descend  :  il 
chante  pourtant!  J'en  connais  un  qui,  depuis  dix  ans,  vit  de  cette 
manière.  J'ai  peut-être  encore  dix  ans  à  l'entendre  jouer  du  violon. 
Il  n'est  qu'une  récompense  possible  à  ce  brave  homme  quand  il  sera 
dans  le  ciel  :  c'est  d'y  jouer  du  violon  comme  Artot. 

A  Yillen'euve-Saint-George,  le  bateau  se  désemplit  s'il  remonte 
le  fleuve,  ou  il  double  sa  cargaison  s'il  le  descend.  C'est  le  point  où 
aboutissent  les  principaux  embranchemens  de  chemins  qui  mènent 
aux  campagnes  louées  par  les  artistes.  L'Opéra,  l'Opéra-Comique,  le 
Conservatoire,  peuplent  de  célébrités  Hyères,  Brunoy,  Valenton, 
Gros-Bois  et  toutes  les  extrémités  de  la  forêt  de  Sénart.  La  plupart 
ont  des  chapeaux  gris,  des  croix  d'honneur  et,  il  faut  le  dire  aussi, 
des  chiens  de  chasse.  A  quelle  chasse  peut  se  livrer  une  flûte  de 
l'Opéra? 

Encore  quelques  riches  morceaux  de  paysage  et  vous  découvrirez 
un  pont  d'une  légèreté  surprenante  entre  le  ciel  et  l'eau.  C'est  le 
pont  Aguado  ;  le  pont  bien  nommé  ;  car  c'est  M.  Aguado  qui  l'a  fait 
construire  :  il  a  versé  sept  cent  mille  francs  dans  la  Seine,  qui  ne  les 
lui  rendra  jamais.  On  payait  autrefois  un  sou  pour  passer  sur  ce  pont. 
On  assure  que  M"'^  Aguado  se  plaignait  un  jour  d'être  obligée  de 
faire  arrêter  sa  voiture  pour  acquitter  comme  les  autres  son  droit 
de  péage.  «  Il  n'y  a  qu'un  remède  à  cet  inconvénient,  répondit 
M.  Aguado  :  personne  ne  paiera  plus  rien  pour  passer  sur  le  pont;  » 
et  le  droit  de  péage  fut  aboli. 

Avant  M.  Aguado,  il  n'y  avait  pas  de  pont  entre  Choisy-le-Roi  et 
Corbeil,  c'est-à-dire  sur  une  étendue  de  neuf  lieues.  Il  a  fallu  qu'un 
banquier  espagnol  vînt  en  France  pour  que  cet  oubli  du  gouverne- 
ment fût  réparé.  Je  ne  sais  si  M.  Aguado  est  Français  maintenant. 
En  tous  cas,  voilà  une  belle  lettre  de  naturahsation  d'une  seule 
arche. 

Il  est  peu  de  châteaux  en  France  dont  la  position  soit  aussi  avan- 
tageuse que  celle  de  Petit-Bourg.  Bâti  sur  une  crête  entre  la  route  de 


143  REVUE  DE  PARIS. 

Fontainebleau  et  la  Seine ,  il  domine  ce  fleuve  et  un  vaste  horizon 
de  campagnes.  Son  parc  et  ses  pièces  de  gazon  lui  font  un  manteau 
jusqu'à  la  rive;  et  l'été,  rien  n'est  comparable  à  ce  développement 
rapide ,  à  cette  cascade  de  verdure  riante  et  de  verdure  majestueuse. 
Par  deux  toiles  de  Raguenet ,  peintes  dans  la  manière  de  Vander- 
meulen  et  placées  l'une  à  la  naissance  de  l'escalier  de  droite,  l'autre 
au  commencement  de  i'escalier  de  gauche ,  on  peut  comparer  l'état 
du  château  actuel  avec  la  physionomie  du  château  aux  siècles  passés. 
Les  changemens  extérieurs  sont  peu  notables.  Sous  le  duc  d'Antin  et 
quelques-uns  de  ses  successeurs ,  on  ne  voyait  le  château ,  du  bas  de 
la  Seine ,  que  par  une  seule  et  large  coupure  dans  le  parc ,  place 
couverte  alors  comme  aujourd'hui  par  une  belle  pièce  de  gazon. 
M.  Aguado  a  créé  deux  autres  points  de  vue  en  étoile,  en  sacrifiant, 
avec  un  discernement  exquis,  quelques  massifs  d'arbres  dont  la  perte 
se  trouve  richement  compensée.  Grâce  à  cette  disposition ,  le  château 
s'aperçoit  toujours  à  quelque  endroit  qu'on  soit  sur  le  fleuve;  aucun 
angle  ne  le  dérobe.  La  propriété  y  a  sans  doute  gagné;  je  crois  ce- 
pendant que  les  voyageurs  curieux ,  doucement  portés  par  le  bateau 
à  vapeur  de  Paris  à  Montereau,  ont  encore  gagné  davantage  à  cette 
heureuse  modification.  C'est  un  quart-d'heure  de  plus  donné  à  l'ap- 
pétit de  leur  curiosité.  Les  autres  changemens,  et  il  en  est  un  très 
grand  nombre,  portent  sur  des  détails  :  détails  infinis,  coûteux  à 
l'excès ,  mais  perdus  dans  l'ensemble  et  ne  figurant  avec  importance 
que  sur  les  mémoires  des  architectes  et  des  jardiniers.  Ce  sont  des 
riens,  permis  seulement  à  un  millionnaire. 

Le  château  de  Petit-Bourg  emprunte  une  majesté  très-grande  de 
sa  situation.  Son  piédestal  fait  sa  royauté,  car  il  est  petit  en  réalité» 
excessivement  petit.  A  le  voir  du  plan  abaissé  de  la  Seine,  à  l'extré- 
mité radieuse  de  sa  pièce  de  gazon,  à  la  crête  du  parc,  il  paraît 
aussi  étendu  que  le  château  de  Vaux.  Vaux ,  cependant,  l'enferme- 
rait tout  entier  dans  l'un  de  ses  pavillons.  Il  en  est  de  même  du  parc, 
riche  d'une  apparence  trompeuse ,  tout  en  développement  et  en 
surface.  C'est  un  décor  comme  le  château.  Nous  n'en  dirons  pas 
autant  de  la  superbe  allée  de  marronniers  qui  s'étend  de  la  route  de. 
Fontainebleau  à  la  grille  :  elle  est  magnifique,  royale.  La  préface 
écrase  le  livre. 

Nous  aurions  désiré  une  teinte  plus  sérieuse,  plus  historique,  à  la 
façade  du  château  ;  elle  est  trop  jolie  pour  son  âge.  Le  rose  plaît  aux 
yeux  et  à  l'imagination;  mais  quand  on  a  deux  cents  ans,  le  rose  est 
du  fard,  et  le  vert  de  la  coquetterie.  Nous  ne  tairons  pas  que  Petit- 


REVUE  DE  PARIS.  143 

Bourg  offre  quarante  croisées  vertes  sur  un  badigeon  rose.  Pourquoi 
la  figure  d'un  château,  comme  celle  d'un  écusson  de  famille,  n'arri- 
verait-elle pas  avec  intégrité  jusqu'au  dernier  jour  de  sa  durée? 

Une  belle  cour  pavée  en  petits  cailloux  sombres  s'encadre  devant 
!€  perron  au  bout  de  la  longue  allée  de  marronniers  dont  nous  avons 
déjà  parlé.  Nous  n'avons  pas  eu  le  loisir  de  constater  le  mérite  des 
bustes  en  marbre  placés  de  distance  en  distance  sur  le  parapet  de 
cette  cour  d'honneur.  Le  corridor  qui  prend  d'ordinaire  le  nom  de 
salle  des  gardes  dans  la  distribution  des  châteaux ,  nous  a  paru  sans 
valeur  à  Petit-Bourg.  Il  conduit  à  la  salle  à  manger,  dallée  comme  la 
précédente,  en  carreaux  de  marbre  noir  et  blanc.  C'est  la  plus  belle 
■pièce  à  notre  avis  ;  elle  est  carrée,  spacieuse  et  d'une  suffisante  élé- 
vation. Nous  insisterions  patiemment  et  avec  notre  exactitude  habi- 
tuelle sur  le  luxe  de  ce  salon ,  si  les  meubles,  ainsi  que  dans  beaucoup 
de  demeures  seigneuriales,  se  recommandaient  au  regard  par  des 
souvenirs  historiques.  Que  n'y  avons-nous  trouvé  un  vieux  fauteuil 
à  bras  de  M"'"  de  Montespan,  ou  une  table  de  jeu  usée  par  les  coudes 
de  son  fils?  Nous  ne  l'aurions  pas  passée  sous  silence.  A  force  de 
précision  dans  le  style,  nous  aurions  peut-être  classé  ces  deux  objets 
dans  la  mémoire  du  lecteur.  Doit-on,  quand  la  description  est  privée 
-de  ces  ressources,  porter  une  attention  équivalente  sur  des  meubles 
modernes,  pour  riches  qu'ils  soient,  et  les  élever,  malgré  la  mobilité 
de  mille  déplacemens  possibles,  à  la  hauteur  d'une  mention  particu- 
-lière?  Dans  les  jours  d'instabilité  où  nous  vivons,  le  magnifique 
maître  du  Petit-Bourg  actuel  transportera ,  si  le  caprice  l'entraîne , 
ses  goûts  de  châtelain  dans  le  Berry  ou  ailleurs,  et  les  précieux  ta- 
bleaux attachés  aux  murs  de  son  château ,  seront  remplacés  sous  un 
nouveau  propriétaire  par  des  fusils  de  chasse  ou  des  instrumens  de 
'pêche ,  révolutions  peu  à  craindre  autrefois  quand  le  seigneur  et  la 
seigneurie  ne  se  séparaient  jamais. 

Toutefois ,  le  rare  mérite  des  tableaux  qui  sont  à  Petit-Bourg  com- 
mande une  indication  à  la  plume  du  narrateur;  des  chefs-d'œuvre 
méritent  une  exception,  n'en  déplaise  à  ces  temps-ci. 

Une  partie  de  la  seigneurie  d'Evry  et  Petit-Bourg  appartenaient ,  au 
XV*  siècle,  à  Pierre  Longueil,  conseiller  au  parlement  de  Paris.  La 
terre  de  Grand-Bourg  dépendait  aussi  de  ses  domaines.  André  Cour- 
tin,  chanoine  de  Paris,  devint  ensuite  acquéreur  de  la  seigneurie 
entière,  où  il  fît  bâtir  une  belle  maison  de  plaisance  et,  en  outre, 
une  chapelle  dédiée  à  saint  André ,  à  condition  que  le  chapelain  tien- 
drait les  écoles  et  serait  à  la  nomination  du  seigneur.  Après  la  mort 


Ui  REVUE  DE  PARIS. 

de  l'abbé  Courtin ,  l'archevêque  de  Paris  devint  propriétaire  de  Petit- 
Bourg  qu'il  échangea,  le  29  août  1639,  avec  M.  Galland,  greffier  du 
conseil ,  contre  une  maison  située  rue  Eourg-l'Abbé ,  à  Paris. 

Quelle  que  soit  la  sécheresse  de  ces  documens,  d'ailleurs  restreints 
par  nous  à  leur  plus  simple  utilité  ,  il  est  impossible  de  les  né- 
gUger,  sous  le  prétexte  qu'ils  n'ont  pas  l'intérêt  de  la  curiosité.  Nous 
n'avons  pas  pris  l'engagement  de  couronner  de  roses  la  chronologie, 
et ,  comme  Benserade ,  de  mettre  l'histoire  des  châteaux  de  France 
en  madrigaux. 

Homme  riche,  homme  de  goût,  M.  Galland  agrandit  les  jardins, 
les  orna  de  statues  ;  il  ne  cessa  qu'à  sa  mort  d'embellir  la  propriété 
qui  passa  alors  (1646)  à  l'abbé  de  Saint-Benoît,  Louis  Barbier,  plus 
connu  sous  le  nom  de  l'abbé  de  la  Rivière ,  et  par  son  titre  de  favori 
du  duc  d'Orléans ,  frère  de  Louis  XIIL 

Cette  généalogie  des  seigneurs  de  Petit-Bourg ,  faite  aussi  som- 
mairement que  possible ,  va  nous  conduire ,  d'un  pas  mieux  assuré, 
à  l'historique  de  chacun  des  divers  possesseurs;  elle  nous  permet 
même ,  une  fois  tracée,  de  reléguer  dans  le  silence  ceux  d'entre  eux 
dont  la  trop  faible  importance  ne  mérite  aucune  mention.  L'histoire 
doit  être  polie  quand  il  ne  lui  est  pas  permis  d'être  généreuse. 

De  l'abbé  de  la  Rivière,  mort  évêque  de  Langres,  Petit-Bourg 
passa,  en  1695,  à  Athénaïs  de  Rochechouart,  mariée  au  marquis  de 
Montespan  ,  plus  tard  maîtresse  de  Louis  XIY. 

Il  nous  est  permis  de  suspendre  ici  l'indispensable  énumération  des 
possesseurs  de  Petit-Bourg ,  pour  nous  avancer  sur  le  terrain ,  moins 
aride ,  des  faits  dont  ce  château  évoque  les  souvenirs. 

Sous  Louis  XIV,  le  château  de  Petit-Bourg  appartenait  au  duc 
d'Antin,  fils  légitime  de  M""  de  Montespan.  C'était  le  joueur  le  plus 
acharné  du  royaume ,  à  une  époque  cependant  où  le  jeu  avait  ses 
héros  et  ses  grands  capitaines.  Pour  éteindre  en  lui  cette  dévorante 
passion ,  sa  mère ,  tout  entière  alors  aux  regrets  d'une  conduite  en- 
registrée par  l'histoire,  s'engagea  à  augmenter  de  douze  mille  livres  les 
rentes  annuelles  dont  il  jouissait.  La  condition  fut  qu'il  ne  jouerait 
plus  de  sa  vie.  Comme  pour  mieux  le  retenir  dans  les  liens  de  cet 
engagement,  M"'^  de  Montespan  courut  en  faire  la  confidence  au  roi, 
qui  parut  fort  étonné  de  l'intérêt  qu'on  lui  supposait  à  ce  que  le  duc 
d'Antin  jouât  ou  ne  jouât  plus.  D'ailleurs  d'Antin  joua  toujours, 
il  joua  môme  davantage,  ayant  à  sa  disposition  douze  mille  livres  de 
plus. 

Quand  M.  de  Montespan ,  son  père ,  fut  mort,  il  eut  le  triste  cou- 


REVUE  ni  PARIS.  145 

rage  de  demander  au  roi,  l'amant  public  de  sa  mère,  de  le  nommer  duc 
d'Épernon.  Ses  frères  adultérins,  les  fils  de  sa  mère  et  de  Louis  XIV, 
l'appuyaient;  mais  M"'"  de  Maintenon,  infatigable  ennemie  des  Mon- 
tespan,  fit  prévaloir  sa  haine,  et  le  duc  d'Antin  ne  fut  pas  de  cette 
fois  encore  nommé  duc  d'Épernon.  En  attendant  ce  beau  titre,  il 
continua  à  jouer  tout  l'argent  que  sa  mère,  en  manière  d'expiation, 
lui  envoyait  pour  le  détourner  de  sa  ruineuse  passion. 

Mais,  quelques  années  plus  tard,  devait  finir  comme  avaient  fini 
toutes  les  maîtresses  de  Louis  XIV,  dans  les  convulsions  du  mal  et 
les  plus  affreux  remords,  la  belle,  l'ironique,  la  blanche,  la  spiri- 
tuelle, la  superbe  M"^  de  Montespan  ;  car  Louis  XIV,  par  une  fatalité 
attachée  à  ses  amours ,  a  déshonoré,  avili ,  tué  toutes  les  femmes  qui 
ont  brillé  dans  son  sérail ,  comme  si  après  lui  elles  ne  pouvaient  plus 
entrer  que  dans  un  couvent  ou  dans  un  cercueil. 

Quelle  existence  royale  et  morne  que  celle  de  M"^  de  Mon- 
tespan! Comme  elle  prévoit  cette  passion  dont  elle  est  menacée 
et  dont  elle  doit  mourir!  Elle  se  cache  en  vain  dans  les  bras  de 
son  mari;  elle  baisse  la  tête,  elle  ferme  les  yeux,  tout  est  inutile. 
Le  roi  l'a  vue ,  le  roi  l'a  trouvée  belle  ;  elle  sera  la  maîtresse  du 
roi,  quoiqu'elle  aime,  quoiqu'elle  vénère  son  mari.  Elle  dit  à  son 
mari  de  prendre  garde,  de  veiller  sur  elle,  de  la  défendre,  d'aller 
l'enfouir  au  fond  d'un  château  dans  leurs  terres  de  la  Guyenne. 
Gomme  on  demande  pardon  d'avoir  commis  une  faute ,  elle  demande 
avec  supplications  qu'on  ne  lui  laisse  pas  commettre  la  grande  faute 
d'être  aimée  du  roi  et  peut-être  de  l'aimer.  Il  fallait  être  un  mari 
bien  froid,  bien  présomptueux  ou  bien  aveuglé  par  l'amour  pour  ne 
pas  céder  à  tant  de  prières  sensées.  M.  de  Montespan  aimait  beaucoup 
sa  femme,  et  voilà  pourquoi ,  étrange  conséquence!  il  fut  sourd  à  ses 
avertissemens  si  tendrement,  si  énergiquement  donnés.  Aussi  la 
postérité,  qui  a  eu  des  pitiés  vengeresses  pour  des  malheurs  sem- 
blables, a  laissé  ce  mari  imbécile  dans  le  néant,  et  le  nom  de  Mon- 
tespan ne  réveille  autre  chose  que  le  nom  d'une  courtisane  intelli- 
gente et  belle  dont  on  ne  connaît  pas  plus  le  mari  que  le  coiffeur. 

Enfin  elle  fut  la  maîtresse  de  Louis  XIV  et  elle  le  fut  assez  long- 
temps pour  s'en  souvenir  toujours  et  mourir,  malgré  ses  pénitences, 
de  la  douleur  de  ne  plus  l'être.  Sa  royauté,  il  faut  le  dire,  était  encore 
plus  enviable  et  plus  extraordinaire  que  celle  de  Louis  XIV,  né  roi 
parce  que  son  père  avait  été  roi,  son  grand-père  roi.  La  royauté  de 
M"^  de  Montespan  lui  venait  de  ses  charmes,  de  ses  yeux  où  se  pei- 
gnait tout  l'esprit  de  ses  pensées,  de  sa  beauté  enfin,  distinguée, 


I4.6v  REVUE  DE  PARIS. 

choisie  parmi  les  plus  rares.  Les  questions  de  moralité  écartées,  rien 
n'est  comparable  à  la  destinée  d'une  maîtresse  de  Louis  XIV,  le  plus 
galant  des  hommes  quand  il  n'en  était  pas  le  plus  indifférent,  le  plus 
égoïste.  Tout  cédait  le  pas  à  ses  maîtresses.  Avant  ses  fils,  avant  ses 
bâtards,  avant  lui-même,  il  mettait  M"*  de  Montespan,  comme  il 
avait  mis  auparavant  M""  de  La  Vallière ,  comme  il  devait  mettre 
plus  tard  M""'  de  Maintenon.  M""'  de  Montespan  assistait  au  conseil 
des  ministres ,  suivait  le  roi  à  la  chasse ,  ou  plutôt  était  suivie  du  roi 
qui  ne  lui  parlait  jamais  que  chapeau  bas  à  la  portière ,  la  glace  à 
demi  soulevée. . 

Un  jour  cependant  il  lui  fallut  quitter  les  Tuileries,  Versailles, 
Marly ,  les  brillans  carrousels  où  elle  était  toujours  remarquée  ;  il 
fallut  faire  ses  adieux  à  la  grandeur  et  à  la  puissance  sous  toutes  ses 
formes ,  éprouver  tout  ce  qu'il  y  a  d'affreux  et  d'amer  dans  le 
triomphe  de  ses  ennemis,  et  tout  ce  qu'il  y  a  d'amer  et  d'affreux 
dans  l'indifférence  de  ses  amis.  Elle  qui  avait  répandu  tant  d'étin- 
celles ingénieuses  sur  le  fond  si  sombre  et  si  grave  de  la  cour,  elle 
qui  avait  prêté  tant  d'esprit  à  Louis  XIV ,  elle  qui  était ,  après  tout , 
la  mère  de  quatre  enfans  dont  il  était  le  père ,  vit  un  jour  entrer  Bos- 
suet,  qui  lui  signifia  l'intention  du  roi.  L'intermédiaire  était  bien 
choisi.  Celui  qui  faisait  l'oraison  funèbre  de  toutes  les  puissances 
mortes  était  de  droit  appelé  à  prononcer  la  déchéance  de  la  maîtresse 
de  Louis  XIV,  qui  ne  savait  s'adresser  qu'aux  prêtres  dans  les  occa- 
sions équivoqies  de  sa  vie.  On  ne  sait  pas  au  juste  de  quelle  raison  se 
servit  M.  de  Memx  pour  annoncer  à  madame  de  Montespan  sa  dis- 
grâce ;  mais  elle  demeura  convaincue  que  le  roi  la  quittait,  non  pas 
parce  qu'elle  était  moins  jolie  et  moins  séduisante,  mais  parce  que 
le  roi  avait  été  tout  à  coup  saisi  de  la  peur  du  diable,  terreur  dont  il 
éprouvait  des  accès  par  intermittence.  Redouter  le  diable  au  point 
de  rompre  avec  une  femme  adorée ,  avec  M'"^  de  Montespan ,  pour 
se  livrer  immédiatement  à  une  autre  femme,  à  M'°'  de  Maintenon, 
c'était  peut-être  avoir  raison  contre  la  première,  au  point  de  vue 
religieux;  mais,  dans  tous  les  cas,  c'était  dire  tacitement  à  la 
seconde  qu'on  se  donnait  à  elle  par  respect  pour  le  diable.  Toutefois 
il  faut  admirer  le  diable,  qui  se  sert  de  l'organe  d'un  confesseur  pour 
engager  un  roi  à  se  défaire  d'une  maîtresse  et  pour  que  ce  roi  se  jette 
dans  les  bras  d'une  autre  maîtresse  moins  belle  et  moins  aimable. 
Les  diables  ne  font  pas  les  choses  à  demi. 

Chassée  de  la  cour,  des  carrosses  du  roi ,  de  sa  pensée  et  de  son 
cœur,  M"""  de  Montespan  alla  où  allaient  alors  toutes  les  courtisanes 


REVDE  DE  PARIS.  V*l 

en  disgrâce,  tous  les  favoris  usés  ,  toutes  les  maîtresses  flétries,  épées 
touillées,  fleurs  de  la  veille  ;  elle  se  retira  au  couvent.  Cette  reine  dépos- 
sédée avait  prévu  de  si  loin  sa  chute  sans  oser  y  croire ,  qu'elle  avait 
■  fait  bâtir  de  ses  épargnes  la  communauté  où  elle  se  retira  le  voile 
au  front ,  le  dépit  aux  lèvres  et  une  colère  pleine  d'espérance  dans 
le  cœur.  Pendant  de  longues  années  elle  invoque  en  vain  dans  ses 
«ourses  inquiètes  le  baume  de  la  religion.  On  n'oublie  pas  si  vite 
qu'on  a  été  la  maîtresse  d'un  toi  de  France,  surtout  lorsqu'on  est 
encore  belle  !  Quel  amour  console  de  cet  amour  perdu?  Des  hau- 
teurs de  Petit-Bourg,  à  travers  ces  bois  qu'elle  parcourait  sans  cesse  » 
elle  cherchait  Paris,  la  ville  où  elle  avait  régné.  Ceux  qui,  par  une 
douce  soirée  d'été,  passent  en  chantant  sur  le  bateau  à  vapeur  aux 
fflancs  de  cette  admirable  propriété ,  ne  savent  pas  toutes  les  larmes 
qui  ont  été  répandues  dans  cet  espace  par  une  femme ,  blessée  du 
mépris  d'un  roi.  On  la  voyait  fuir  comme  une  ombre  désolée  le  soir 
derrière  les  arbres  de  son  parc ,  ou  descendre  à  pas  rapides  jusqu'aux 
bords  de  la  Seine ,  dont  les  ondes  chargées  de  ses  regrets  et  de  ses 
murmures  devaient  les  porter  jusqu'aux  pieds  du  palais  de  son  infi- 
dèle amant. 

Bonne,  même  avant  d'être  malheureuse,  elle  chercha  dans  son 
exil  à  se  distraire  par  des  œuvres  de  bienfaisance.  Son  goût  était  de 
marier  les  jeunes  gens  qui  l'approchaient;  elle  dotait  les  jeunes  filles, 
leur  achetait  le  trousseau  ,  promettait  son  appui  aux  nouveaux  mé- 
nages. Mais  elle  disait  toujours  à  la  mariée,  et  bien  bas,  en  prési- 
dant à  ces  unions  :  «  Mon  enfant,  n'aimez  jamais  un  roi.  » 

Fatiguée  de  ne  rencontrer  le  repos  nulle  part ,  elle  se  renferma 
pour  toujours  à  sa  communauté  de  Saint-Joseph  ;  et  le  père  de  La- 
tour,  célèbre  oratorien,  devint  son  directeur  de  conscience.  La  piété 
lumineuse  des  prêtres  de  cet  ordre  est  restée  dans  la  mémoire  de 
ceux  qui  savent  le  passé  de  nos  mœurs.  Quelle  patience  héroïque! 
Quelle  persuasion  soutenue!  Quelle  science  universelle,  éloquente 
et  familière  à  la  fois,  quelle  simplicité  et  quelle  subtilité  de  pensées, 
ne  leur  fallait-il  pas  pour  voir  clair,  pour  marcher  dans  ces  consciences 
qui  venaient  à  eux ,  ou  gonflées  de  venin ,  ou  malades,  ou  découra- 
gées, exaltées  ou  détendues,  demandant  de  la  religion  comme  la  soif 
demande  de  l'eau.  Comment  la  leur  présenter  pour  qu'ils  ne  la  reje- 
tassent pas?  Une  lente  et  pieuse  obsession  obtint  d'elle  qu'elle  ne 
penserait  plus  à  retourner  à  la  cour  ni  à  se  venger  de  ses  ennemis. 
Une  femme  ne  pas  se  venger  d'une  femme  qui  l'a  fait  descendre  du 
premier  trône  du  monde!  Elle  promit,  elle  tint  parole.  Elle  fît  plus, 


148  REVUE  DE  PARIS. 

elle  écrivit  à  son  mari  qu'elle  irait  vivre  auprès  de  lui ,  s'il  consen- 
tait à  lui  pardonner  et  à  la  recevoir.  Son  humiliation  n'eut  pas  son 
prix.  M.  de  Montespan  continua  à  la  mépriser,  et  il  mourut  avec  son 
mépris  pour  elle.  Elle  remercia  Dieu  et  travailla  assiduement  pour  les 
pauvres  à  des  ouvrages  grossiers;  elle  cousait  des  chemises  de  forte 
toile ,  n'interrompant  sa  tâche  que  pour  prier  ou  soutenir  son  corps 
par  des  mets  d'une  austère  frugalité.  Ses  jarretières  et  sa  ceinture 
étaient  armées  de  pointes  de  fer  qui  la  perçaient  à  chacun  de  ses 
mouvemens.  Elle  dompta  même  sa  langue  ou  plutôt  son  esprit,  ce 
dard  superbe ,  flexible  et  vivant ,  avec  lequel  elle  transperçait  autre- 
fois les  réputations  de  la  cour,  et  les  blessait  pour  long-temps  quand 
elle  ne  les  tuait  pas.  La  railleuse ,  la  moqueuse  impératrice  se  fit 
simple  et  indulgente  femme  comme  si  elle  n'avait  jamais  eu  ni  esprit» 
ni  malice;  comme  si  elle  n'avait  jamais  connu  le  monde ,  qui  rend  de 
tels  sacrifices  si  onéreux  et  si  méritoires.  Et  qu'on  juge  si  ces  abais- 
semens  lui  coûtèrent  !  Elle  resta  belle  jusqu'à  sa  dernière  heure ,  belle 
comme  lorsqu'on  la  voyait  du  haut  de  son  cheval  de  chasse,  les  bras 
nus,  le  cou  mouillé  par  une  écume  de  dentelles,  les  joues  pourprées 
de  jeunesse,  appuyer,  en  souriant ,  l'épée  du  roi  sur  la  tête  effroyable 
et  blessée  du  sanglier  vaincu  au  milieu  des  chiens  et  des  pl- 
queurs. 

Cependant  un  orgueil  lui  resta  que  son  confesseur  ne  put  terrasser 
ou  qu'il  ne  voulut  pas  abattre,  afin  de  mieux  faire  ressortir  peut-être 
les  autres  triomphes  obtenus.  Malgré  ses  pointes  de  fer,  ses  chemises 
de  toile  jaune,  son  austérité  et  ses  terreurs  de  la  mort,  M"'^  de  Mon- 
tespan ne  renonça  jamais  aux  lois  du  cérémonial  en  pratique  à  la  cour. 
il  n'y  avait  qu'un  fauteuil  dans  sa  chambre;  et  il  était  pour  elle,  reçût- 
elle  la  visite  des  princes  ses  fils ,  ou  celle  de  la  duchesse  d'Orléans.  On 
s'asseyait  sur  des  chaises.  Jamais  elle  ne  rendit  aucune  visite. 

Sa  maladie  arriva  comme  un  coup  de  foudre;  elle  en  mourut  à 
cause  de  l'extrême  ignorance,  il  est  à  peine  besoin  de  le  dire,  qu'on 
apporta  à  la  soigner,  si  l'on  peut  appeler  soin  l'espèce  de  travail 
brutal  qu'on  exerça  sur  elle.  On  la  gorgea  d'émétique ,  remède  très 
en  vogue  au  xvii''  siècle,  et  dont  personne  ne  revenait. 

Son  fils  légitime  vint,  la  regarda  froidement,  et  il  ordonna  qu'elle 
fût  embaumée.  C'était  un  fils  légitime.  Tuée  par  les  médecins,  elle 
fut  hachée  par  les  embaumeurs.  Son  corps  n'était  plus  rien  quand  il 
sortit  de  leurs  mains  pour  être  remis  aux  gens  d'église,  lesquels,  sur 
une  question  de  préséance ,  laissèrent  la  bière  pendant  plusieurs 
heures  à  la  porte  de  l'église.  Enfin ,  on  n'inhuma  pas  le  corps;  ce  ne 


REVUE  DE  PARIS.  U9 

fut  que  long-temps  après  que  la  dignité  publique  le  lit  transporter  à 
Poitiers  et  déposer  dans  le  caveau  de  famille. 

Et  le  roi,  que  dit-il?  le  roi  ne  dit  rien. 

Ainsi  finit  M"""  de  Montespan ,  maîtresse  de  Louis  XIV,  mère  du 
duc  d'Antin ,  le  possesseur  du  château  de  Petit-Bourg. 

Pétillant  d'esprit,  d'une  figure  remarquablement  belle,  homme 
de  cour  comme  peu  l'ont  été,  infatigable  à  tous  les  exercices  comme 
à  tous  les  jeux ,  il  avança  assez  vite  sur  le  chemin  de  la  fortune ,  dès 
que  sa  mère  eut  cessé  de  vivre.  Jusqu'à  ce  moment,  il  avait  trouvé 
dans  M"""  de  Maintenon  un  invincible  obstacle  aux  projets  de  so» 
ambition.  Il  mit  adroitement  à  profit  sa  position  qu'aucun  interdit 
ne  gênait  plus.  Le  maréchal  de  Vilieroy ,  chez  lequel  le  roi  avait  l'ha- 
bitude de  s'arrêter,  était  sous  le  coup  de  la  disgrâce.  Son  château, 
un  des  beaux  monumens  de  la  splendeur  seigneuriale,  avait  perdu 
la  faveur  des  royales  visites.  Pourtant,  Louis  XIV,  déjà  très  vieux, 
ne  pouvait  guère  se  rendre  d'un  trait  à  son  palais  de  Fontainebleau; 
les  carrosses,  même  ceux  de  la  cour,  n'avaient  ni  la  souplesse  ni  la 
calme  rapidité  des  voitures  d'aujourd'hui  ;  la  route  n'était  pas  celle 
qui  s'étend  maintenant,  comme  un  seul  pavé,  des  Tuileries  à  Or- 
léans. Fontainebleau  était  aux  déserts.  D'Antin  saisit  le  beau  côté  de 
l'empêchement.  Son  château  de  Petit-Bourg,  placé  entre  Paris  et 
Fontainebleau,  offrait  une  étape  naturelle  à  la  course  si  longue  et  s» 
difficile  du  roi.  Avec  beaucoup  de  modestie,  avec  peu  d'espoir  de  voir 
accepter  son  offre  téméraire,  il  lui  fit  proposer  de  vouloir  bien  s'ar- 
rêter à  son  château  de  Petit-Bourg ,  si ,  sur  son  passage ,  il  n'en 
trouvait  pas  de  plus  dignes  que  le  sien.  M"^  de  Maintenon  consultée , 
Louis XIV agréa  la  proposition  du  duc  d'Antin,  et  il  promit  d'aller 
coucher  au  château  de  Petit-Bourg  le  13  septembre.  On  était  en  1707. 

D'Antin  perdit  la  tête  quand  il  sut  que  le  roi  voulait  bien  des- 
cendre chez  lui.  Le  roi  et  M"""  de  Maintenon!  c'étaient  deux  rois  à 
loger,  à  fêter  pendant  tout  un  jour  et  toute  une  nuit.  Comment  être 
neuf  dans  cette  circonstance!  Comment  éclipser  les  Condé  et  les 
A^illeroy,  ces  princes  qui  s'étaient  montrés  d'une  si  ingénieuse  ma- 
gnificence chaque  fois  que  Louis  XIV  avait  honoré  leurs  châteaux 
de  sa  présence.  On  avait  tant  tiré  de  feux  d'artifice  chez  Fouquet! 
on  avait  tant  usé  et  abusé  des  promenades  sur  l'eau  à  Chantilly! 
D'ailleurs  à  Petit-Bourg  le  terrain  par  sa  pente  ne  permet  pas  d'of- 
frir de  belles  et  limpides  eaux  à  la  proue  d'une  escadre  dorée.  D'An- 
tin se  rongeait  les  ongles.  Se  confiera  quelqu'un,  c'était  admettre 
quelqu'un  à  partager  le  bénéfice  de  l'invention.  Enfin,  la  muse  des 
courtisans  le  visita  :  il  eut  une  idée  ;  et  le  jour  de  la  visite  arriva. 


150  REVUE  DE  PARIS. 

«  Le  roi  partît  de  Versailles  le  12  septembre,  à  midi,  pour  aller  à 
Petit-Bourg.  Dans  son  carrosse  étaient  M""^  la  duchesse  de  Bour- 
gogne, M""  la  duchesse  de  Lude  ,  dame  d'honneur,  et  M"" -la  com- 
tesse de  Mailly ,  dame  d'atour.  Les  gardes-du-corps,  les  gendarmes, 
les  chevau-légers  et  les  mousquetaires  gris  et  noirs  étaient  disposés 
sur  la  route  par  escadrons. 

«A  Juvisy,  le  roi  fit  très  obligeamment  arrêter  son  carrosse  pour 
recevoir  des  corbeilles  de  fruits  qui  lui  furent  présentées  par  M.  le 
président  Portail ,  qui  a  une  maison  en  ce  lieu-là.  Sa  majesté  reçut 
ces  fruits  avec  la  bonté  qui  lui  est  naturelle,  dit  le  Mercure  galant, 
que  nous  citons,  et  elle  les  présenta  elle-même  à  M"^  la  duchesse 
de  Bourgogne  et  à  Madame.  Ces  corbeilles  étaient  accompagnées 
d'autres  rafraîchissemens  dont  sa  majesté  remercia  M.  Portail.  Avant 
que  d'arriver  à  Petit-Bourg ,  elle  fut  rencontrée  par  M.  le  marquis 
d'Antin,  qui  était  venu  pour  la  saluer  sur  la  route ,  et  qui  reprit  les 
devans  pour  la  recevoir  à  Petit-Bourg.  Sa  majesté  y  arriva  à  quatre 
heures,  et  entra  dans  l'appartement  que  ce  marquis  lui  avait  fait 
préparer;  elle  le  trouva  fort  beau.  Au  retour  de  la  promenade ,  le  roi 
travailla  jusqu'à  l'heure  du  souper  qui  fut  servi  par  les  offlciers  de  sa 
majesté ,  qui  s'y  étaient  rendus  la  veille.  Toutes  les  tables  tinrent 
comme  à  Versailles ,  et  furent  servies  de  même.  Les  gardes-du-corps 
ne  manquèrent  de  rien ,  et  les  gardes  françoises  et  les  Suisses  ne 
purent  vider  tous  les  tonneaux  de  vin  qu'on  leur  distribua.  » 

Telle  est  la  manière  sèche  et  officielle  dont  le  Mercure  galant  de 
septembre  1707,  rend  compte  de  la  visite  de  Louis  XIV  au  château 
de  Petit-Bourg.  11  est  d'autres  mémoires  du  temps,  et  ceux  de  Saint- 
Simon  ne  doivent  pas  être  omis,  qui  parlent  de  l'honneur  fait  au 
duc  d'Antin  en  termes  plus  étendus  :  nous  n'avons  pas  manqué  d'y 
puiser. 

Quelques  heures  avant  l'arrivée  de  Louis  XIV  au  château  de  Petit- 
Bourg  ,  le  duc  d'Antin  fut  frappé  d'une  pensée  qu'il  aurait  pourtant 
dû  avoir  avant  ce  moment  extrême.  Le  désespoir  le  saisit,  sa  raison 
s'égara ,  il  sentit  ses  idées  se  brouiller  dans  sa  tête ,  quand  il  n'avait 
peut-être  jamais  eu  un  besoin  si  grand  de  sang-froid,  de  conte- 
nance et  de  dignité.  Il  était  un  homme  perdu,  déshonoré,  ridicuh'sé 
pour  tout  le  reste  de  sa  vie.  Quelle  était  donc  l'erreur  où  il  était 
tombé?  Quel  oubli  irréparable  avait-il  commis?  Son  oubli  était,  en 
effet,  un  crime  pour  un  courtisan  et  un  courtisan  aussi  délié  que  lui, 
sur  le  point  de  ressaisir  la  faveur  du  roi  et  celle  de  M""  de  Maintonon. 
Lui  qui  avait  donné  à  son  château  une  forme  si  nouvelle  alin  d'être 
récompensé  d'un  sourire  de  Louis  XIV ,  lui  qui  avait  choisi  grain  à 


REVUE  DE  PARIS.  I5t 

grain  le  sable  où  la  cour  passerait,  lui,  homme  d'esprit,  n'avait  pas 
remarqué  jusqu'à  ce  moment  fatal,  que  le  chiffre  du  roi  et  de  sa 
mère,  M'""  de  Montespan,  était  gravé,  incrusté,  peint  partout.  Ces 
deux  lettres,  L  M,  arrêtaient  le  regard,  à  quelque  endroit  qu'il  se 
portât.  Comment  les  faire  disparaître?  Elles  brillaient  aux  panneaux" 
des  portes,  sur  le  marbre  des  cheminées,  au  dos  des  fauteuils.  Et 
M"^  de  Maintenon  allait  voir  ces  terribles  emblèmes ,  témoignages  de 
la  passion  de  Louis  XIV  pour  une  autre  femme  qu'elle!  A  ce  spec- 
tacle si  honteux  pour  elle ,  nul  doute  qu'elle  remonterait  en  carrosse 
et  partirait,  furieuse ,  pour  Fontainebleau.  Quelle  vengeance  ne  tire- 
rait-elle pas  d'un  tel  affront  qu'elle  supposerait  avoir  été  long-temps 
calculé  par  le  fils  de  M""*  de  Montespan?  D'Antin  se  voyait  à  la  Bas- 
tille ou  au  fond  d'un  cachot  d'une  prison  d'état.  Pourtant  les  heures 
s'écoulaient,  déjà  des  mousquetaires  caracolaient  devant  les  grilles. 
D'Antin  n'avait  plus  qu'à  se  noyer  dans  la  Seine,  tandis  que  le  roi 
arrivait  à  Petit-Bourg  par  la  route  de  Fontainebleau.  Avant  de  se^ 
noyer,  d'Antin  voulut  cependant  tuer  son  intendant,  en  raison  de  ce 
principe  qui  veut  qu'un  intendant  ait  toujours  moins  d'esprit  que  son 
maître ,  quand  il  advient  au  maître  d'en  avoir,  et  qu'il  soit  plus  sot 
que  lui,  lorsque  le  maître  commet  une  sottise.  Je  le  tuerai,  criait-il 
en  promenant  ses  mains  irritées  sur  le  chiffre  entrelacé  du  roi  et  de 
sa  mère  :  Je  le  tuerai!  n'était-ce  pas  à  lui  à  remarquer,  à  effacer,  à 
pulvériser  ces  emblèmes  qui  seront  ma  ruine  et  ma  mort?  Décidé- 
ment, je  le  tuerai. 
L'intendant  fut  appelé. 

—  Monsieur,  lui  dit  le  duc  d'Antin ,  vous  êtes  un  misérable. 

—  Monseigneur.... 

—  Vous  êtes  un  insensé  ! 

—  Mais,  monseigneur,  en  quoi? 

—  Vous  méritez  un  châtiment. 

—  Que  je  sache  du  moins.... 

—  Eh  !  quoi ,  vous  avez  laissé  subsister  ces  chiffres ,  quand  le  roi 
doit  se  rendre  ici? 

—  Je  pensais,  monseigneur.... 

—  Vous  pensiez!  vous  ne  savez  donc  pas....  Faut-il  que  je  vous 
apprenne  que  M""^  de  ilontespan  fut  autrefois  distinguée  par  le  roi?^ 

—  Je  ne  l'ignorais  pas ,  monseigneur. 

—  C'est  donc  pour  me  nuire,  me  perdre,  m'assassiner,  que  vous 
n'avez  pas  détruit  ces  chiffres? 

—  Pourquoi  les  aurais-je  détruits? 


152  REVUE  DE  PARIS. 

—  Il  faut  donc  que  je  descende  encore  à  vous  dire  que  le  roi  a 
remplacé  dans  ses  affections ,  où  nul  n'a  le  droit  de  pénétrer,  M""=  de 
Montespan  par  M"'"  de  Maintenon? 

—  Je  savais  aussi  cela,  monseigneur,  et  je  regrette  une  confidence 
semblable ,  puisqu'elle  paraît  tant  vous  affliger. 

—  Mais  expliquez-vous,  monsieur!  puisque  vous  n'ignoriez  aucun 
de  ces  faits,  pourquoi  ne  m'avez-vous  pas  épargné  la  ruine  dont  je 
suis  menacé? 

—  Monseigneur,  répondit  l'intendant,  si  j'ai  conservé  partout  où 
il  a  été  placé  le  chiffre  de  M"*  de  Montespan  et  du  roi ,  c'est  que  le 
nom  de  M""  de  Maintenon  comme  celui  de  M"^  de  Montespan  com- 
mence par  un  M.  Le  roi  croira  que  c'est  une  des  mille  surprises  que 
vous  lui  avez  préparées.  Il  verra  dans  ce  chiffre  la  première  lettre  de 
son  nom  et  la  première  lettre  du  nom  de  M"""  de  Maintenon ,  qui  ne 
sera  pas  moins  flattée  de  votre  ingénieuse  courtoisie.  Voilà  pourquoi 
je  n'ai  pas  anéanti  ces  deux  lettres  qui  vous  ont  tant  causé  de  peine , 
monseigneur. 

—  Dès  ce  moment  vos  gages  sont  triplés,  dit  le  duc  d'Antin  à  son 
intendant.  N'oubliez  qu'une  chose,  c'est  que  je  me  suis  mis  en  colère 
devant  vous.  Vous  pouvez  vous  retirer,  monsieur. 

Ainsi  que  l'intendant  l'avait  prévu  et  si  adroitement  dit  pour  sa 
défense,  le  roi  et  M"'"  de  Maintenon  prirent  pour  une  délicieuse 
galanterie  du  duc  d'Antin  la  répétition  de  Jeur  chiffre  semé  avec  tant 
de  prodigalité  autour  d'eux. 

Le  roi  et  M'"^  de  Maintenon ,  au  jour  et  à  l'heure  indiqués,  vinrent 
donc  à  Petit-Bourg ,  avec  toute  leur  suite ,  leurs  officiers ,  leurs  gens 
et  leurs  carrosses. 

La  propriété  était  naturellement  assez  belle  pour  que  le  duc  d'An- 
tin n'eût  pas  eu,  comme  cela  était  à  craindre,  la  triste  fantaisie  de 
faire  planter  des  rosiers  à  la  place  de  ses  beaux  chênes,  et  de  dévaster 
ses  parterres  pour  les  remplir  d'eau  et  de  petits  poissons.  Le  roi  ad- 
mira ce  qui  sera  éternellement  beau  à  Petit-Bourg  (à  moins  que  les 
chemins  de  fer  ne  veuillent  le  contraire  ),  un  parc  superbement  planté 
sur  la  crête  d'un  riche  point  de  vue ,  et  descendant,  comme  une  dé- 
coration mouvante,  jusqu'à  la  Seine,  miroir  de  tant  de  beautés;  un 
parc  qui  semble  fait  pour  amus«r  le  soleil ,  tant  on  lui  a  pratiqué  de 
rues,  de  places,  de  portiques  où  courir,  s'étendre  et  darder.  En  au- 
tomne, il  a  des  déclins  inimaginables;  il  a  des  épanouissemens  fée- 
riques; il  se  fait  à  lui-même  des  illuminations  sur  son  passage  ;  tantôt 
il|se  montre  rouge  et  découpé  au  ciseau  au  fond  d'une  lunette  de 


REVUE  DE  PARIS.  153 

verdure;  tantôt  il  s'ouvre  et  s'élargit  en  teinte  dorée  derrière  des 
branches  qui  flambent  de  clarté ,  comme  des  sarraens  au  feu ,  et  les 
terrasses,  toutes  peuplées  de  blanches  statues,  et  la  Seine,  la  rivière 
royale ,  se  colorent  de  la  mélancolique  garance  de  cette  aurore  bo- 
réale dont  les  oiseaux  seuls,  les  moutons  penchés  sur  les  coteaux  et 
les  pâtres  indifférens,  ont  le  spectacle  solitaire  jusqu'à  la  première 
étoile. 

Mais  si  le  duc  d'Antin  eut  le  bon  sens  de  ne  vouloir  inventer  au- 
cune rivière  imprévue,  aucun  nouveau  soleil,  pas  la  moindre  nature 
pour  faire  sa  cour  au  roi,  il  jeta  M"'  de  Maintenon  dans  une  vive  sur- 
prise en  l'introduisant  dans  l'aile  du  château  qui  lui  était  réservée. 

A  peine  M"^  de  Maintenon  a-t-elle  posé  le  pied  sur  la  première 
marche,  qu'elle  croit  saisir  une  ressemblance.  Cet  escalier  est  exac- 
tement le  même  que  celui  de  Saint-Gyr,  sa  fondation  orgueilleuse  et 
chérie.  C'est  bien  la  même  rampe  en  fer  doré.  Elle  monte,  redou- 
blement de  surprise  :  les  portes  d'appartemens  sont,  comme  à  Saint- 
Cyr,  toutes  guillochées  de  dorures  délicates,  s'enlaçant  en  ceps  de 
vignes  sur  un  fond  blanc  et  mat.  Elle  entre ,  mêmes  cheminées  en 
marbre  pâle,  mêmes  flambeaux  à  branches  élancées  et  courbées  en 
rameaux.  Cette  première  pièce  ne  diffère  en  rien  de  cefle  de  sa  mai- 
son religieuse.  >'ombre  égal  de  petites  et  de  grandes  glaces;  exacte 
tapisserie  d'Aubusson,  représentant,  ainsi  qu'à  Saint-Cyr,  l'histoire 
d'Esther  et  d'Assuérus.  M"'=  de  Maintenon,  émerveillée,  passe  dans 
la  pièce  destinée  à  être  sa  chambre  pour  une  seule  nuit.  L'enchante- 
ment continue.  C'était  à  croire  qu'une  fée  avait  transporté  de  Saint- 
Cyr  à  Petit-Bourg,  les  sièges,  les  tapis,  les  pendules,  les  tableaux, 
les  livres;  les  livres  même  dont  M""=  de  Maintenon  faisait  sa  lecture 
habituelle  sont  là;  et  rien  qui  trouble  cette  ressemblance  magique  : 
les  livres  ont  le  caractère  extérieur,  la  forme  distincte  ,  la  physio- 
nomie fatiguée,  les  pUs,  les  taches  des  livres  de  Saint-Cyr,  Elle  les 
retrouve  dans  la  position  où  elle  les  a  laissés  sur  sa  table  de  médi- 
tation. Elle  s'assied,  c'est  son  fauteuil;  elle  prolonge  son  regard, 
ce  sont  ses  rideaux;  elle  l'élève,  c'est  le  Christ  d'ivoire  au  pied  du- 
quel elle  prie.  Pas  une  couleur,  pas  une  nuance,  pas  un  trait,  qui 
soit  une  dissemblance.  Elle  sourit,  et  remercie  le  duc  d'Antin  qui  a 
pleinement  réussi  dans  son  miracle  de  courtisan. 

Comme  elle  était  arrivée  de  bonne  heure  au  château  de  Petit- 
Bourg  ,  elle  put  encore  entendre  la  messejdans  une  galerie  pratiquée 
près  de  sa  chambre.  Autre  prévoyance  pieuse  du  duc  d'Antin.  A  Saint- 
Cyr,  M"^  de  Maintenon  assistait  à  la  messe  dans  une  pareille  galerie. 

TOilE  VI.      JLl^.  11 


iôk  REVUE  KE  PARIS. 

L'attention  la  flatta  extrêmement;  et  comme  tout  ce  qui  semblait  lai 
plaire  était  du  goût  du  roi,  il  n'y  a  pas  de  termes  assez  justes  pour 
peindre  le  bonheur  de  leur  hôte.  Il  n'est  sortes  d'amusemens  qu'il  ne 
leur  procura  ;  et  les  amuser  était  très  difficile  alors.  Le  roi  et  M'"*  de 
Maintenon  étaient  déjà  bien  vieux.  Cependant  la  musique,  les  pro- 
menades, les  scènes  de  divertissement  arrangées  sur  le  passage  de 
la  cour,  le  plaisir  des  personnes  de  la  suite,  Tordre  qui  accompagnait 
ces  coups  de  théâtre  calculés  avec  beaucoup  d'art,  parvinrent  à  dis- 
traire les  royaux  visiteurs,  malgré  leur  âge,  leur  infirmité,  leur  pro- 
fond ennui. 

Lorsque  le  roi  se  fut  retiré  un  instant  dans  l'appartement  de 
^pne  (jg  Maintenon ,  il  fit  appeler  d'Antin ,  qui  commençait  à  recevoir 
par  la  faveur  de  cette  audience  le  prix  de  son  zèle.  Le  duc  profita  de 
cette  entrevue  pour  soumettre  au  roi  le  plan  du  château  de  Petit- Bourg. 
Tout  fut  approuvé  par  le  roi  dont  le  goût  était  très  sûr  et  très  distingué 
en  matière  de  jardins.  Cependant  il  fit  remarquer  au  courtisan  res- 
pectueux qu'une  longue  allée  de  marronniers  masquait  la  perspective 
précisément  en  face  de  la  chambre  qu'il  occupait,  lui,  le  roi,  d'ail- 
leurs ravi  de  tout  le  reste.  L'observation  fut  accueillie  par  le  duc 
d'Antin  avec  reconnaissance.  Il  convint  que  cette  allée  de  marron- 
niers n'avait  pas  été  heureusement  plantée. 

Le  lendemain  matin,  quand  le  roi  s'approcha  de  la  croisée,  quel 
ne  fut  pas  son  étonnement  (1)!  l'allée  de  marronniers  avait  disparu. 

Le  roi  se  montra  fort  touché  des  efforts  que  le  duc  avait  faits  pour 
lui  rendre  agréable  son  séjour  au  château;  mais  toujours  moqueuse, 
malgré  ses  grands  dehors  de  piété.  M"""  de  Maintenon  dit  à  d'Antin\ 
en  présence  des  courtisans,  au  moment  de  quitter  le  château  :  «  Il 
est  heureux,  monsieur  le  duc,  que  je  n'aie  pas  déplu  au  roi;  vous 
m'eussiez  envoyée  coucher  sur  le  pavé  du  grand  chemin.  » 

Ceci  était  peut-être  de  la  jalousie  :  le  duc  d'Antin  eut  le  tort  de 
n'avoir  pas  deux  allées  de  marronniers  à  abattre,  une  en  l'honneur 
du  roi,  l'autre  en  l'honneur  de  31""'  de  Maintenon. 

Le  célèbre  jardinier  Le  'Suive  avait  dessiné  une  grande  partie  dès 
jardins  de  Petit-Bourg,  à  l'époque  de  l'élévation  de  M'"''de  Montes- 
pan.  Quel  nom  que  celui  de  Le  Nôtre  1  C'est  le  Louis  XIV  des  jardins. 


(t)  On  a  vu  qiio  oetlo  tradition  crallée  de  marronniers  coupés  en  une  unit  se 
ri'trouve  :i  p(;u  pr.  s  dans  (ous  !is  ih.Ueaux  lionon-s  d'une  visite  royale.  C'est  au  lec- 
U'ur  à  raisonner  son  opinion  ,  et  à  décider  si  le  ta  il  est  plus  acceptable  cette  fois  t[ue 
les  autres. 


REVUE  DE  PARIS.  f55 

Il  n'est  pas  un  château  dont  les  échos  ne  répètent  son  nom;  il  méri- 
terait une  histoire. 

La  vie  de  Le  Nôtre  fut  une  des  plus  occupées,  comme  elle  fut  une 
des  plus  heureuses.  Une  fois  couvert  de  la  protection  du  roi ,  on  se 
le  disputa  à  la  cour  ainsi  qu'à  la  ville  pour  avoir  un  parc  dessiné  par 
lui.  Le  frère  du  roi,  le  duc  d'Orléans,  l'employa  dans  ses  jardins  de 
Saint-Cloud,  le  prince  de  Condé  lui  commanda  le  tracé  de  ses  par- 
terres, les  plus  délicieux  du  monde,  et  la  division  de  la  forôt  de 
Chantilly,  le  boudoir  des  forêts;  il  laissa  aussi  tomber  sa  règle  et  son 
compas  sur  les  parcs  de  A'illers-Cotterets,  de  Meudon,  de  Chaillot,  de 
Livry  et  de  Sceaux. 

Voilà  l'artiste;  voici  l'homme.  Voulant  connaître  l'Italie,  préjugé 
éternel  de  ceux  qui  vont  chercher  au  loin  des  images  et  des  pensées 
qu'ils  ont  chez  eux  et  en  eux ,  Le  TS'ôtre  alla  à  Rome  pour  y  visiter  les 
jardins  dont  on  lui  opposait  la  riche  ordonnance.  Son  goût  n'y  puisa 
pas  beaucoup  ;  ses  idées  s'y  agrandirent.  Son  voyage  eût  peu  mérité 
d'occuper  l'attention  de  ses  biographes,  sans  la  connaissance  qu'il  fit 
à  Rome  du  chevalier  Bernin  ,  et  sans  sa  présentation  au  pape  Inno- 
cent XI,  événement  où  la  familiarité  de  son  caractère  se  mit  si  sin- 
gulièrement à  nu ,  que  cette  présentation  devint  depuis  un  épisode 
de  sa  vie  à  raconter. 

Au  lieu  de  s'humilier  avec  une  ferveur  religieuse  devant  le  chef  de 
la  chrétienté ,  Le  Nôtre  s'écria  en  sa  présence  :  («Non,  je  n'ai  plus 
rien  à  désirer,  j'ai  vu  les  deux  plus  grands  hommes  du  monde  ,  votre 
sainteté  et  le  roi ,  mon  maître.  —  H  y  a  une  grande  différence,  reprit 
le  pape;  le  roi  est  un  grand  prince  victorieux,  et  moi,  je  suis  un 
pauvre  prêtre  serviteur  des  serviteurs  de  Dieu  ;  il  est  si  jeune  et  je 
suis  si  vieux.  »  Encouragé  à  laisser  parler  son  cœur.  Le  Nôtre  frappa 
sur  l'épaule  d'Innocent  XI ,  en  lui  disant  :  «  Mon  révérend  père ,  vous 
vieux  !  Vous  vous  portez  bien ,  et  vous  enterrerez  tout  le  sacré  col- 
lège. »  Le  mot  fit  rire  le  pape,  au  cou  duquel  Le  Nôtre  finit  par  sauter, 
tant  était  vive  sa  joie  de  pouvoir  parler  au  pape  comme  il  parlait  à 
Louis  XIV.  Aussi  libre  au  Louvre  qu'au  Vatican ,  Le  Nôtre  embras- 
sait Louis  XIV  toutes  les  fois  qu'il  revoyait  ce  prince  après  quelque 
absence. 

Le  roi  était  du  reste  habitué  depuis  long-temps  à  cette  familiarité 
de  Le  Nôtre.  Lorsqu'il  alla ,  pour  la  première  fois,  à  Versailles,  exa- 
miner les  progrès  des  travaux ,  il  s'arrêta  devant  les  deux  pièces  d'eau 
qui  sont  sur  la  terrasse.  Le  Nôtre  fut  complimenté.  L'éloge  enhardis- 
sant celui-ci,  il  confia  au  roi  son  projet  de  construire  la  double  rampe, 

1^. 


156  REVUE  DE  PARIS. 

différens  bosquets  et  une  foule  d'autres  parties  exécutées  plus  tard. 
Émerveillé  des  vues  de  Le  Nôtre,  le  roi  lui  coupait  à  chaque  instant  la 
parole  pour  lui  dire  :  «  Le  Nôtre ,  je  vous  donne  vingt  mille  livres.  » 
A  la  quatrième  interruption ,  Le  Nôtre  se  tourna  brusquement  et  dit 
au  roi  :  «  Sire,  votre  majesté  n'en  saura  pas  davantage,  je  la  rui- 
nerais. » 

A  quatre-vingt-cinq  ans ,  sentant  ses  facultés  s'affaiblir,  et  voulant, 
(;omme  cela  se  disait  alors,  s'occuper  de  son  salut,  il  demanda  sa 
retraite,  que  Louis  XIV  ne  consentit  à  lui  accorder  qu'à  la  condition 
qu'il  se  présenterait  de  temps  en  temps  à  la  cour. 

Un  peu  avant  sa  mort,  étant  allé  à  Marly  pour  se  promener  sous 
les  allées  qu'il  avait  plantées  dans  sa  jeunesse,  il  y  rencontra  le  roi 
monté  dans  sa  chaise  couverte  traînée  par  des  Suisses.  Louis  XIV 
exigea  que  Le  Nôtre  montât  à  côté  de  lui  dans  une  chaise  à  peu  près 
semblable.  L'émotion  étouffait  le  vieux  jardinier;  ayant  aperçu  Man- 
sart,  le  surintendant  des  bâtimens,  qui  marchait  à  pied  à  quelque 
distance ,  il  s'écria ,  les  yeux  pleins  de  larmes  :  «  Sire ,  en  vérité , 
mon  bonhomme  de  père  ouvrirait  de  grands  yeux,  s'il  me  voyait  dans 
un  char  auprès  du  plus  grand  roi  de  la  terre.  Il  faut  avouer  que 
votre  majesté  traite  bien  son  maçon  et  son  jardinier.  » 

Sorti  de  la  classe  la  plus  obscure,  il  s'éleva  par  son  génie,  sa  belle 
conduite  et  la  pureté  de  ses  mœurs ,  au  grade  de  chevalier  de  l'ordre 
du  roi ,  de  contrôleur  des  bûtimens  de  sa  majesté  et  dessinateur  de 
tous  ses  jardins. 

Les  honneurs  n'altérèrent  jamais  la  naïveté  de  sa  bonne  nature. 
Louis XIV  lui  ayant  accordé,  en  1675,  des  lettres  de  noblesse  et  la 
croix  de  Saint-Michel ,  il  voulut  aussi  lui  donner  des  armes  :  «  Sire , 
dit-il,  j'en  ai  déjà  :  trois  limaçons  couronnés  d'une  pomme  de 
choux.  »  Ajoutant  :  «  Pourrais-je  oublier  ma  bêche?  Combien  doit- 
elle  m'être  chère!  N'est-ce  pas  à  elle  que  je  dois  les  bontés  dont  votre 
majesté  m'honore?  » 

Il  mourut  à  quatre-vingt-huit  ans. 

Quoique  Louis  XIV  aimât  passionnément  l'étiquette,  il  était  heu- 
reux dans  beaucoup  d'occasions  de  ne  revêtir  que  le  simple  costume 
de  marquis  de  cour  et  de  se  promener  sans  le  cortège  solennel  des 
gentilshommes  de  sa  maison.  A  la  campagne  surtout,  il  tenait  à  jouir 
de  celte  liberté  si  précieuse.  Dès  qu'on  devinait  son  désir  d'être  seul, 
on  restait  peu  à  peu  en  arrière,  on  s'arrêtait  par  petits  groupes; 
enfin ,  on  le  laissait  isolé  sur  le  chemin  de  sa  promenade.  Le  jour  de 
sa  visite  à  lV(il-]?o'.!riJ[,  il  sembla  manifester  l'intention  de  parcourir 


REVUE  DE  PARIS.  157 

sans  le  fastueux  embarras  de  sa  suite  les  diverses  parties  de  la  pro- 
priété du  duc  d'Antin.  Aussitôt  ses  officiers  se  retirèrent,  se  repliant 
vers  le  château ,  où  parmi  les  divertissemens  infinis  préparés  pour 
eux  par  le  duc,  les  tables  de  jeu,  on  le  suppose,  n'avaient  pas  été 
oubliées. 

Grand  amateur  de  jardins,  Louis  XIV  s'arrêta  au  milieu  des  pota- 
gers de  Petit-Bourg,  qui  devaient  leur  célébrité  aux  soins  d'un  hor- 
ticulteur de  génie ,  d'un  homme  dont  le  nom  est  resté  comme  celui 
des  peintres  et  des  sculpteurs  illustres  du  môme  temps.  Ce  jardinier, 
fécondé  par  un  regard  de  Louis  XIV,  était  La  Quintinic  qui  devait 
le  premier  perfectionner  en  France  la  culture  des  fruits  et  des  légumes 
et  asseoir  son  illustration  à  côté  de  celle  de  Le  Nôtre. 

Jean  de  La  Quintinie  débuta  par  être  avocat  à  Paris,  où  il  était 
venu  de  Poitiers,  son  berceau  natal.  Il  obtint  même  de  grands  succès 
au  barreau  avant  que  des  rapports  de  profession  ne  le  fissent  con- 
naître de  M.  de  Tambouneau ,  président  en  la  chambre  des  comptes , 
au  fils  duquel  il  fut  attaché  en  qualité  de  précepteur.  Dans  Virgile , 
qu'il  expliquait  à  son  élève,  il  admirait  moins  une  poésie  tendre  et 
délicate,  qu'il  ne  tenait  compte  des  préceptes  de  jardinage  dont  il 
abonde.  La  description  de  la  tempête  dans  V Enéide  le  laissait  froid , 
tandis  qu'il  suivait  avec  passion  la  manière  d'élever  les  abeilles  dans  les 
(W'orrjiques.  Grâce  aux  vastes  propriétés  de  son  protecteur,  M.  de  Tam- 
bouneau, il  eut  la  facilité  de  résoudre  par  la  pratique  ses  théories  horti- 
culturales.  Il  planta,  sema,  greffa  avec  une  liberté  si  illimitée  et  si  heu- 
reuse qu'il  en  oublia  le  barreau  pour  écrire  un  Uvre  où  puiseront 
éternellement  les  faiseurs  de  traités  du  jardinage  et  de  manuels  de 
l'agriculteur.  Ce  livre  fut  intitulé  :  Les  Instructions  pour  les  jardins 
fruitiers  et  potagers.  Il  lui  attira  d'unanimes  éloges,  et  lui  valut  la 
gloire  d'avoir  pour  élève  en  jardinage  le  grand  Condé,  nom  illustre, 
toujours  resplendissant  à  côté  de  celui  de  Louis  XIV  toutes  les  fois 
que  la  postérité  reconnaissante  se  souvient  d'un  encouragement  ac- 
cordé aux  artistes  du  xvir  siècle.  De  La  Quintinie  donna  aussi  à 
Londres  des  leçons  de  son  art  au  roi  d'Angleterre  ;  à  son  retour  en 
France,  il  entretint  avec  des  seigneurs  anglais  une  correspondance 
rendue  publique  après  sa  mort. 

Quand  la  réputation  de  La  Quintinie  fut  consacrée  par  de  beaux  tra- 
vaux ,  Louis  XIV,  qui  avait  l'instinct  de  ne  jamais  laisser  s'égarer  une 
supériorité  à  l'étranger,  alla  chercher  cet  homme  dont  tout  le  mérite 
était  de  donner  une  saveur  plus  douce  à  une  pomme  ou  à  une  cerise. 


f58  REVUE  DE  PARIS. 

un  éclat  plus  vif  à  une  rose  et  quelques  feuilles  de  plus  à  un  œillet , 
seules  fleurs,  pour  le  dire  en  passant,  que  la  botanique  du  temps 
daignât  remarquer,  et  il  créa  en  sa  faveur  une  charge  de  directeur- 
général  de  tous  les  jardins  fruitiers  et  potagers  de  toutes  les  maisons 
royales.  La  Ouintinie  fit  produire  à  Versailles  des  fruits  et  des  légumes 
dont  l'excellence  ne  fut  pas  seulement  appréciée  de  Louis  XIV  ;  après 
avoir  orné  la  table  de  tous  les  successeurs  du  grand  roi ,  ils  sont  en- 
core de  nos  jours  en  haute  estime  à  la  cour  du  roi  régnant. 

Au  retour  de  son  excursion  dans  le  verger,  le  roi  ne  manqua  pas 
de  remercier  le  duc  d'Antin  d'avoir  fait  contribuer  aux  travaux  d'uti- 
lité et  d'embellissement  de  Petit-Bourg  ceux  dont  il  avait  le  premier 
découvert  et  honoré  le  mérite.  Autant  Louis  XIV  était  jaloux  de  la 
gloire  téméraire  des  courtisans  qui ,  avant  lui ,  mettaient  en  lumière 
le  talent  d'un  homme  supérieur,  autant  il  aimait  qu'on  ratifiât  les 
arrêts  de  son  goût  en  employant  les  artistes  de  sa  prédilection  parti- 
culière. Ainsi  on  s'explique  pourquoi  on  rencontre  dans  tous  les  châ- 
teaux de  quelque  valeur  les  ouvrages  des  sculpteurs  et  des  peintres 
qui  ont  orné  Versailles,  Marly,  Fontainebleau  et  les  autres  demeures 
royales.  Il  est  inutile  de  faire  remarquer  que  ces  artistes  célèbres 
multipliaient  leurs  tableaux  et  leurs  statues  autant  dans  le  but  de 
doubler  les  échos  de  leur  renommée  que  pour  élever  les  avantages 
acquis  à  leur  position. 

Le  roi  éprouva  une  nouvelle  satisfaction  en  voyant  les  statues  pla- 
cées sur  son  passage.  C'était  encore  un  hommage  rendu  à  son  discer- 
nement. Les  frères  Relier  les  avaient  signées,  et  l'on  sait  que  la  part 
prise  par  les  frères  Relier  aux  ornemens  de  Versailles  est  immense. 
Il  est  peu  de  bassins  pour  lesquels  ils  n'aient  fondu  quelque  divi- 
nité accroupie ,  versant  des  nappes  d'eau  de  son  urne  inclinée.  Quoi- 
qu'ils eussent  à  maîtriser  des  matières  aussi  rebelles  que  le  bronze  et 
le  fer,  ils  parvinrent  à  des  résultats  incroyables  de  perfection  et  avec 
des  procédés  bien  moins  sûrs  que  ceux  d'aujourd'hui.  Il  est  douteux 
que  les  sculpteurs  qui  leur  confiaient  leurs  modèles  eussent  poussé 
aussi  loin  qu'eux  la  correction  unie  à  la  vérité  des  mouvemens,  et  la 
science  des  muscles  sans  tomber  dans  la  sécheresse  de  la  dissection. 
Ils  jouèrent  avec  le  feu  et  le  cuivre  liquide  comme  les  figurations 
pétries  avec  ce  bronze  figé  jouent  avec  l'eau.  Toutes  ces  allégories 
humides,  qui  représentent  les  principaux  fleuves  du  royaume,  la 
Garonne ,  la  Dordogne ,  la  Seine ,  la  Marne,  se  fondent  avec  une  har- 
monie grave  dans  le  plan  sévère  du  parc  ;  elles  y  sont  mieux  à  leur 


IIEVCE  DE  PARIS.  159i 

place,  si  on  ose  le  dire ,  que  de  frileuses  statues  si  malades  d'être 
nues.  Le  bronze  est  d'une  nudité  moins  absolue  que  le  marbre,  et 
il  va  bien  à  notre  ciel  sans  soleil  et  sans  lune  :  ciel  aveugle. 

Nés  à  Lyon  l'un  et  l'autre,  les  frères  Keller  moururent  tous  les 
deux  à  Paris. 

On  a  d'eux  à  Versailles  : 

Dans  le  parterre  d'eau,  Bacchus,  Apollon,  Antinous,  Silène;  en- 
suite, et  placés  au  bassin,  à  droite  dans  le  parterre  d'eau,  la  Garonne, 
la  Dordogne,  la  Seine,  la  Marne  et  quatre  nymphes;  placés  dans  le 
bassin  à  gauche,  toujours  dans  le  parterre  d'eau  :  le  Rhône ,  la  Saône, 
la  Loire  et  cinq  nymphes.  Ils  fondirent  encore,  sur  la  composition 
de  Yanclère,  un  lion  sur  un  lion;  et,  d'après  de  Raon,  un  lion  sur 
un  sanglier.  Ces  deux  groupes  sont  aussi  dans  un  des  bassins  du  par- 
terre d'eau. 

Les  frères  Keller  reproduisirent,  dans  les  châteaux  des  riches  fa- 
voris de  Louis  XIV,  leurs  principaux  ouvrages ,  mais  sur  une  échelle 
moins  royale  et  moins  coûteuse. 

Louis  XIV  poursuivait  ainsi  sa  promenade  au  milieu  des  travaux 
pleins  de  goût  semés  avec  intelligence  sur  la  riche  surface  du  château  de 
Petit-Bourg ,  s'admirant  dans  les  efforts  de  ses  favoris  qui  le  prenaient 
en  tout  pour  exemple  et  pour  guide,  s'applaudissant  de  reconnaître, 
quelque  endroit  où  il  allât,  la  superbe  influence  de  Versailles  et  de 
Fontainebleau.  Mais  tout  à  coup  son  orgueilleuse  préoccupation  est 
absorbée;  il  s'arrête  en  face  d'une  statue  qui  se  dresse  au  point  final 
d'une  allée  du  parc.  Ses  sourcils  se  froncent,  il  penche  la  tête  tantôt 
à  droite  et  tantôt  à  gauche,  il  s'avance,  il  recule ,  il  avance  encore; 
sa  canne  à  pomme  d'or  est  posée  perpendiculairement  près  de  son 
œil  droit,  tandis  que  sa  main  gauche  parée  de  dentelles. ne  cesse  de 
s'agiter  en  manière  d'étonnement.  Cette  scène  muette  se  prolonge 
jusqu'au  moment  où  le  roi ,  ayant  acquis  la  certitude  qu'il  a  raison ,  se. 
prend  à  dire  à  haute  voix  :  Cette  statue  est  fort  belle;  c'est  un  Girar- 
don  admirable;  mais  elle  n'est  pas  d'aplomb!  non,  elle  n'est  pas 
d'aplomb  !  elle  penche  vers  la  droite.  Comment  le  duc  d'Antin  ne  s'en 
est-il  pas  aperçu?  Allons  lui  en  faire  la  remarque.  Allons! 

D'aussi  loin  que  Louis  XIV,  fier  de  sa  découverte,  reconnut  le  duc 
d'Antin  qui  se  promenait  au  haut  de  la  terrasse  et  causait  avec  des 
seigneurs  de  la  cour,  il  lui  fit  signe  de  venir  au  plus  vite.  Les  groupes 
de  seigneurs  et  d'Antin  se  hâtèrent  d'accourir  vers  le  roi  dont  ils 
auraient  voulu  deviner  la  pensée;  en  un  instant,  ils  l'entourèrent. 

— Messieurs,  leur  dit  le  roi,  en  se  dirigeant  du  côté  de  la  statue 


160  REVUE  DE  PARIS. 

de  Girardon ,  vous  allez  me  dire  votre  opinion  avec  franchise ,  comme 
vous  la  dites  toujours.  Nous  avons  une  observation  critique  à 
adresser  indirectement  à  M.  le  duc  d'Antin ,  parmi  les  grands  éloges 
dus  à  l'excellente  ordonnance  de  sa  propriété. 

—  Sire,  je  me  condamne  d'avance,  répondit  le  duc. 

—  C'est  ce  que  je  ne  vous  demande  pas ,  monsieur  le  duc.  Je  vous 
récuse,  s'il  vous  plaît. 

—  Sire ,  je  me  tairai. 

On  était  arrivé  devant  la  statue  de  Girardon. 

Le  roi  fit  quelques  pas  et  se  tournant  ensuite  vers  les  courtisans 
respectueusement  attentifs  :  Messieurs ,  le  socle  de  cette  statue  vous 
semble-t-il  en  parfait  équilibre? 

Les  personnes  consultées  par  le  roi ,  après  avoir  regardé  long-temps 
et  minutieusement  la  statue ,  ne  rompaient  pas  le  silence. 

—  Vous  ne  répondez  pas,  messieurs!  me  serais-je  trompé?  cepen- 
dant mon  coup  d'oeil  a  été  sûr  plus  d'une  fois.  Regardez  mieux,  je 
vous  prie ,  votre  complaisance  m'obligera. 

Obéissant  au  désir  du  roi,  les  courtisans  recommencèrent,  à  de 
nouveaux  points  de  vue,  à  des  distances  diverses,  leur  premier 
examen,  trouvé  insuffisant. 

—  Eh  bien!  messieurs!  toujours  le  même  silence.  Je  suis  donc 
condamné?  Je  vous  rends  votre  liberté  d'opinion,  monsieur  le  duc. 
Vous-même ,  dites-nous  ce  que  vous  pensez  de  la  position  de  cette 
statue  qui  nous  avait  paru  pencher  vers  la  droite. 

—  Sire ,  puisque  vous  me  permettez  de  parler,  j'oserai  dire  que  j'ai 
le  tort  de  ne  pas  voir  comme  votre  majesté  en  ce  moment.  Le  faune 
de  Girardon  me  semble ,  sauf  le  respect  que  je  professe ,  sire ,  pour 
votre  avis,  être  perpendiculaire  à  la  ligne  horizontale  du  terrain.  ISIe 
sera-t-il  permis  à  cette  occasion  de  faire  remarquer  à  votre  majesté 
que  la  courbure  du  sol  au  sommet  de  cette  allée  du  parc  peut  causer 
l'erreur?  le  socle  est  posé  sur  une  surface  courbe. 

—  J'admets,  monsieur  le  duc,  votre  objection;  mais  je  persiste 
dans  mon  sentiment  malgré  le  côté  sensé  d'une  remarque  que  j'avais 
déjà  faite.  Pour  terminer  le  différend,  voulez-vous,  messieurs,  que 
l'architecte  de  M.  le  duc  d'Antin  soit  juge  entre  nous?  L'acceptez- 
vous  pour  arbitre? 

—  Votre  majesté  s'est  déjà  montrée  vraiment  trop  généreuse  en 
daignant  mettre  en  balance  son  opinion  et  la  nôtre. 

—  Monsieur  le  duc,  il  nous  serait  agréable  que  vous  fissiez  appeler 
céans  votre  architecte,  s'il  est  ici.  Nous  attendrons. 


REVCE  DE  PARIS.  161 

Après  s'être  incliné,  le  duc  d'Antin  remonta  avec  empressement 
l'allée  qui  conduit  au  château. 

Pendant  sa  courte  absence,  le  roi  oubliant  la  discussion  indiqua  du 
bout  de  sa  canne  aux  courtisans  les  nombreuses  beautés  de  l'ouvrage 
de  Girardon,  son  statuaire  de  prédilection;  il  tenait  son  chapeau  à 
plumes  dans  la  main  gauche  afln  de  se  garantir  des  rayons  du  soleil. 
On  l'écoutait  avec  une  espèce  d'adoration  lorsqu'il  parlait  des  grands 
artistes  dont  il  avait  doté  la  France  et  son  règne.  Alors  ses  chagrins 
de  plomb  semblaient  ne  plus  peser  autant  sur  sa  profonde  décrépitude; 
il  relevait  peu  à  peu  le  front,  il  était  vénérable,  lamentable  et  beau; 
que  lui  restait-il  de  ses  guerres?  l'humiliation;  de  ses  maîtresses? 
M"*  de  Maintenon;  de  ses  fils?  des  souvenirs  de  poison.  Mais  de 
Girardon ,  de  Puget ,  de  Lebrun ,  de  Racine ,  de  Corneille,  il  lui  restait 
d'impérissables  statues ,  des  livres ,  des  tableaux  qui  devaient  illuminer 
la  longue  route  de  son  siècle. 

Louis  XIV  se  plut  à  parler  avec  onction  de  quelques  uns  de  ces 
artistes,  revenant  toujours  sur  le  mérite  particulier  de  Girardon. 

Troyes  en  Champagne  fut  la  patrie  de  François  Girardon,  un  des 
artistes  dont  la  vie  accompagna  pas  à  pas  le  règne  de  Louis  XIV,  et 
fut  la  plus  dévouée  aux  volontés  de  ce  monarque.  Né  en  1627,  il  ne 
mourut  qu'en  1715;  soixante  années  de  cette  glorieuse  vie  furent 
employées  à  tailler  des  statues ,  des  fontaines ,  des  vases  et  des  bas- 
reliefs  pour  les  jardins  royaux  et  notamment  pour  Versailles  qu'il  vit 
commencer  et  finir,  embrassant  dans  sa  longévité  patriarcale  la  période 
des  nombreux  sculpteurs  du  xvii''  siècle,  presque  tous  nés  après  lui 
et  morts  avant  lui.  Cette  ample  existence,  jointe  à  l'influence  qu'il 
acquit  par  sa  renommée  et  la  charge  d'inspecteur-général  de  tous  les 
ouvrages  de  sculpture  dont  il  fut  revêtu  à  la  mort  de  Lebrun,  rendent 
raison  de  la  prépondérance  de  son  goût  sur  les  artistes  de  son  temps. 
A  l'exception  de  Puget ,  trop  rustique ,  trop  d'un  seul  bloc  pour  obéir 
à  d'autres  ordres  que  ceux  de  son  inspiration,  tous  les  sculpteurs  du 
xviie  siècle  inclinèrent  le  ciseau  devant  lui  et  passèrent  sous  son 
équerre.  Auguier,  Coysevox ,  Renaudin,  Coustou,  furent  ses  élèves 
ou  ses  courtisans;  et  par  déférence  ou  par  conviction,  malgré  les 
dissemblances  de  leur  génie,  ils  adoptèrent  sa  manière  sans  se  per- 
mettre d'autre  mérite,  avec  la  faculté  incontestable  d'en  avoir  à 
ajouter  à  celui  de  leur  maître ,  que  de  multiplier  ses  formes  unique- 
ment gracieuses;  Versailles  fut  un  monastère  qui  eut  sa  règle  inva- 
riable et  son  abbé  inflexible  dans  Girardon.  Ses  statues  et  celles  de  ses 
disciples  sont  de  la  même  famille.  Au  lieu  du  nez  droit  des  Grecs, 


1^  REVUE  DE   PARIS. 

signe  accepté  de  plusieurs  générations  de  sculpteurs,  ce  furent  les 
chutes  des  reins  ondulées,  les  petites  épaules,  et  les  chairs  chiffon- 
nées qui  caractérisèrent  l'école  de  Girardon.  Elle  ne  vaut  pas  celle 
de  Jean  Goujon  qui  s'ensabla  sous  le  règne  de  Louis  XIII,  sans  qu'on 
=en  puisse  dire  au  juste  la  raison ,  mais  à  coup  sûr,  elle  vaut  infiniment 
mieux  que  celle  dont  le  chevalier  Bernin  ,  géant  de  plâtre,  était  alors 
le  représentant  en  Italie,  et  mieux  encore  que  toutes  celles  qui  lui 
ont  succédé  au  xviii"  siècle  etau  xix°  siècle,  jusqu'à  nous.  Quand  on 
n'atteint  pas  à  l'énergie  du  geste  comme  Puget,  on  n'a  rien  de  mieux 
à  faire  que  de  s'arrêter  à  l'amabilité  des  formes  de  Girardon.  S'il 
n'eut  pas  toutes  les  qualités  dévolues  à  la  statuaire  antique,  la 
réflexion  serrée,  la  grâce  dans  l'exactitude,  la  vie  idéale  à  la  surface 
-de  la  vie  réelle,  il  eut  à  un  très  haut  degré  l'instinct  de  toutes  les 
sensibilités  de  la  chair,  qualités  dont  il  eut  les  défauts,  en  poussant 
la  vérité  jusqu'à  la  trivialité  du  moment,  c'est-à-dire  jusqu'à  voir  le 
plus  gracieux  modèle  d'une  nature  de  choix  dans  l'épiderme  soyeux 
d'une  duchesse. 

Enfin ,  d'Antin  revint  accompagné  de  son  architecte,  de  celui  dont 
le  roi  attendait  la  sentence  sans  appel. 

—  Décidez  entre  nous,  monsieur,  lui  dit  le  roi  d'un  ton  de  bonté 
encourageante.  Cette  statue  est-elle  ou  n'est-elle  pas  en  équilibre? 

Avant  de  répondre,  l'architecte  posa  son  équcrre  au  milieu  de  la 
statue  et  laissa  pendre  le  fil  à  plomb  jusqu'au  bas  du  socle. 

—  Sire,  dit  l'architecte  en  montrant  la  direction  du  cordon  aux 
«ourtisans ,  la  statue  penche  d'un  pouce  au  moins  vers  la  droite. 

—  J'avais  donc  raison,  messieurs,  dit  le  roi  en  désignant  le  duc 
d'Antin  qui  paraissait  moins  confus  de  sa  propre  défaite  que  satisfait 
de  la  victoire  de  Louis  XIV. 

—  Sire ,  répondit-il ,  vous  nous  pardonnerez  de  n'avoir  pas  la  recti- 
tude de  votre  regard  ;  sinon  ce  serait  nous  punir  de  ne  pas  vous 
égaler. 

Les  autres  courtisans  varièrent  ce  thème  élogieux  sur  toutes  les 
notes,  quoiqu'au  fond  eux  et  le  duc  d'Antin ,  le  premier,  sussent  par- 
faitement que  le  faune  de  Girardon  tombait  sur  le  côté  d'une  manière 
sensible.  La  comédie  avait  parfaitement  réussi. 

Cette  supériorité  de  lumières  plaisait  au  roi ,  qui  prenait  pour  des 
avantages  réels  sur  l'intelligence  des  autres  ces  concessions  complai- 
santes, renouvelées  sous  mille  formes  autour  de  lui. 

Le  duc  d'Antin,  devenu,  par  cette  première  flatterie,  surintendant 
des  bâtiraens,  la  reprit  souvent  avec  succès.  Dans  les  pièces  relatives 


REVUE  DE  PARIS.  163 

au  siècle  de  Louis  XIV  (1) ,  de  Voltaire ,  on  lit  (page  390-391  )  :  «  Les 
chefs-d'œuvre  de  sculpture  furent  prodigués  dans  ses  jardins.  Il  en 
jouissait  et  les  allait  voir  souvent.  J'ai  ouï  dire  à  feu  M.  le  duc  d'Antin 
que,  lorsqu'il  fut  surintendant  des  bâtimens,  il  faisait  quelquefois 
mettre  ce  qu'on  appelle  des  cales  entre  les  statues  et  les  socles ,  afin 
que ,  quand  le  roi  viendrait  se  promener,  il  s'aperçût  que  les  statues 
n'étaient  pas  droites,  et  qu'il  eût  le  mérite  du  coup  d'œil.  En  effet, 
le  roi  ne  manquait  pas  de  trouver  le  défaut.  M.  d'Antin  contestait  un 
peu,  et  ensuite  se  rendait  et  faisait  redrosser  la  statue,  en  avouant 
avec  une  surprise  affectée  combien  le  roi  se  connaissait  à  tout. 
Qu'on  juge  par  cela  seul  combien  un  roi  doit  aisément  s'en  faire 
accroire. 

«  On  sait  le  trait  de  courtisan  que  fit  ce  même  duc  d'Antin ,  lorsque 
le  roi  vint  coucher  à  Petit-Bourg,  et  qu'ayant  trouvé  qu'une  grande 
allée  de  vieux  arbres  faisait  un  mauvais  effet ,  M.  d'Antin  la  fit  abattre 
et  enlever  la  même  nuit;  et  le  roi,  à  son  réveil,  n'ayant  plus  trouvé 
son  allée,  il  lui  dit  :  «  Sire,  comment  vouliez-vous  qu'elle  osât  paraître 
«  devant  vous?  elle  vous  avait  déplu.  » 

«  Ce  fut  le  même  duc  d'Antin  qui,  à  Fontainebleau,  donna  au  roi 
et  à  M"*  la  duchesse  de  Bourgogne  un  spectacle  plus  singulier,  et  un 
exemple  plus  frappant  du  raffinement  de  la  flatterie  la  plus  délicate. 
Louis  XIV  avait  témoigné  qu'il  souhaiterait  qu'on  abattît  quelque 
jour  un  bois  entier  qui  lui  ôtait  un  peu  de  vue;  M.  d'Antin  fit  scier 
tous  les  arbres  du  bois  près  de  la  racine,  de  façon  qu'ils  ne  tenaient 
presque  plus;  des  cordes  étaient  attachées  à  chaque  corps  d'arbre,  et 
plus  de  douze  cents  hommes  étaient  dans  ce  bois  prêts  au  moindre 
signal.  M.  d'Antin  savait  le  jour  que  le  roi  devait  se  promener  de  ce 
côté  avec  toute  sa  cour  ;  sa  majesté  ne  manqua  pas  de  dire  combien 
ce  morceau  de  forêt  lui  déplaisait.  «  Sire,  lui  répondit-il ,  ce  bois  sera 
«abattu  dès  que  votre  majesté  l'aura  ordonné.  —  Vraiment,  dit  le 
«roi,  s'il  ne  tient  qu'à  cela,  je  l'ordonne,  et  je  voudrais  déjà  en  être 
«défait.  —  Hé  bien,  sire,  vous  allez  l'être.»  Il  donna  un  coup  de 
sifflet  et  l'on  vit  tomber  la  forêt.  «  Ah  !  mesdames ,  s'écria  la  duchesse 
«de  Bourgogne ,  si  le  roi  avait  demandé  nos  têtes,  M.  d'Antin  les 
«  ferait  tomber  de  même.  » 

La  plaisanterie  de  la  duchesse  de  Bourgogne  sur  les  formes  expé- 
ditives  du  duc  d'Antin,  rappelle  singulièrement  le  bon  mot  de  M™^  de 
Maintenon ,  le  jour  où  l'allée  fut  aussi  coupée  au  pied  au  château  de 

(1)  Edition  Delangle. 


164  REVUE  DE  PARIS. 

Petit-Bourg;  conformité  qui  autorise  à  douter  de  l'une  ou  de  l'autre 
anecdote  si  elle  n'invite  pas  à  les  rejeter  toutes  deux,  malgré  le 
témoignage  de  Voltaire. 

L'art  de  courtisan  ,  dont  on  s'est  moqué  avec  plus  de  haine  que  de 
raison,  n'était  pas,  comme  on  a  le  tort  habituel  de  le  croire,  une 
infirmité  dégradante,  un  abaissement  de  l'ame.  Sans  doute  Dangeau 
était  parfois  ridicule  par  l'excès  de  son  adoration  pour  Louis  XIV, 
quoique  Dangeau,  et  son  journal  même  le  prouve,  fût  un  écrivain 
tout  aussi  agréable  pour  son  temps  qu'il  est  utile  à  consulter  dans  le 
nôtre;  sans  doute,  le  duc  d'Antin  et  le  duc  de  la  Feuillade,  l'un  en 
sciant  au  pied  un  rideau  d'arbres,  l'autre  en  érigeant  au  roi  au  milieu 
de  la  place  des  Victoires  une  colossale  statue  équestre  autour  de  la- 
quelle des  flambeaux  brûlaient  toute  la  nuit,  poussèrent  trop  loin  le 
dévouement  domestique  et  l'affection  privée ,  mais  le  sentiment  qu'ils 
gâtaient  par  l'exagération,  mérite  une  étude  et  non  du  mépris.  Cette 
étiquette  dont  ils  se  montraient  si  jaloux  et  si  heureux,  n'était  pas 
chose  vaine  alors;  comment  se  classaient  les  hommes?  est-ce  par 
l'intelligence  ou  par  le  rang?  Puisque  c'est  par  le  rang,  rien  ne  pou- 
rait  être  inviolable  comme  le  rang;  et  l'on  ne  voit  pas  pourquoi  on 
n'aurait  pas  dû  avoir  autant  de  juste  vanité  à  offrir  à  Marly  le  bou- 
geoir à  Louis  XIV,  qu'on  en  a  eu  plus  tard  à  réclamer  dans  un  plat 
d'argent  les  cheveux  de  Napoléon  quand  il  se  les  faisait  couper.  Or, 
le  rang  représentait  plus  de  la  moitié  du  courtisan  ;  le  respect  et  l'af- 
fection personnelle  si  nécessaire  sous  une  monarchie  absolue,  fai- 
saient le  reste.  Celte  affection  valait  à  la  couronne  des  officiers 
dévoués  au  moment  de  la  guerre,  et  des  amis  dans  le  malheur.  Le 
courtisan  ïurenne  se  faisait  emporter  par  un  boulet,  le  courtisan 
d'Antin  envoyait  toute  son  argenterie  à  la  fonte  pour  que  les  soldats 
de  Louis  XIV  ne  mourussent  pas  de  faim  pendant  les  si  désastreuses 
campagnes  de  la  fin  de  son  règne.  N'altérons  pas  les  idées  en  désho- 
norant les  noms;  ne  pas  aimer  la  monarchie  absolue  n'oblige  pas  à 
méconnaître  le  fond  de  son  institution ,  le  caractère  de  sa  langue ,  la 
sincérité  de  son  culte.  Qu'eût  été  Louis  XIV  sans  courtisans?  Se  le 
figure-t-on  au  milieu  des  sujets  d'un  Stathouder?  A  cet  esprit  de 
cour,  à  ce  fanatisme  pour  la  monarchie  personnifiée ,  à  cette  tendresse 
qui  ne  rougissait  pas  de  baisser  la  tète  devant  le  roi  à  la  condition 
de  la  laisser  tomber  pour  lui  dans  l'occasion ,  la  France  doit  une 
flexibilité  de  langage  impossible  à  surpasser,  une  variété  de  char- 
mantes formules  de  conversation  qui  sont  à  la  pensée  ce  que  les 
feuilles  sont  au  bois  d'un  arbre,  c'est-à-dire,  un  ensemble  touffu. 


REVUE  DE  PARIS.  165 

gazouillant,  inépuisable ,  harmonieux.  Sans  ces  fous  de  marquis,  ces 
vicomtes  débraillés,  sans  ces  chevaliers  galans  dans  lesquels  nous 
ne  voyons  que  des  courtisans,  nous  serions  comme  nation  civilisée 
au  niveau  des  Hollandais  pour  la  finesse  de  manières,  et  des  Anglais 
pour  l'élégance  du  langage  :  un  siècle  en  arrière.  Quand  le  roi  est  la 
patrie,  le  monde  c'est  la  cour. 

En  1717,  à  l'époque  de  transformation  où  les  hommes  d'esprit 
commençaient  à  détrôner  en  politique  comme  en  littérature  les  fortes 
capacités  du  siècle  précédent,  un  homme  de  génie,  dans  toute  l'exi- 
geante acception  du  mot,  Pierre  P%  czar  de  Moscovie,  eut  une 
seconde  fois  l'envie  de  connaître  la  France.  On  sait  que  ce  désir 
avait  été  antérieurement  éludé  par  Louis  XIV,  peu  jaloux,  dans  sa 
vieillesse  inquiète  et  sans  faste,  d'accueillir  à  sa  cour  un  souverain 
venant  exprès  du  fond  du  nord  pour  voir  de  près  les  magnificences 
qu'on  lui  avait  racontées  de  la  cour  du  grand  roi.  Mais  Louis  XIV 
était  mort ,  Louis  XV  était  encore  enfant ,  le  régent  ne  haïssait  pas 
la  représentation,  et  d'ailleurs  le  czar  avait  depuis  Louis  XIV  étendu 
une  illustration  sans  exemple  d'un  bout  de  l'Europe  aux  extrémités 
de  l'Asie;  son  projet  devait  se  réaliser.  Après  avoir  voyagé  en  Hol- 
lande ,  en  Allemagne  et  en  Angleterre  ,  il  ne  pouvait  trouver  d'obs- 
tacle sérieux  à  voir  la  France ,  alors  plus  fermement  qu'aujourd'hui 
encore  placée  à  la  tête  des  nations  civilisées. 

Pour  la  première  fois  peut-être ,  un  monarque  sortait  de  ses  états 
lointains,  non  par  un  vain  désir  de  voir  et  d'être  vu ,  mais  pour  s'in- 
struire dans  les  arts  utiles  au  commerce  et  à  la  navigation,  deux 
grandes ,  deux  fécondes  passions  du  fondateur  de  l'empire  russe. 

Dunkerque  fut  le  port  où,  le  21  mai  1717,  descendit  Pierre  F""  ac- 
compagné de  sa  suite.  Pour  le  recevoir  dignement,  le  régent  avait 
mis  à  sa  disposition  des  fourgons ,  des  carrosses  en  très  {^rand  nom- 
bre, les  plus  riches  équipages  du  roi,  avec  ordre  de  traiter  le  czar 
comme  le  roi  lui-même.  Le  marquis  de  Xeele  se  présenta  à  lui  à  Calais 
pour  lui  faire  les  honneurs  du  voyage  jusqu'à  Beaumont  d'où  le  ma- 
réchal de  Tessé  devait  l'escorter  jusqu'à  Paris.  Cette  déférence  parut 
naturelle  au  czar;  et  pendant  toute  sa  résidence  dans  la  capitale,  il  ne 
se  montra  jamais  surpris  du  cérémonial  outré  dont  on  usa  envers  lui. 

«  Ce  prince,  dit  une  relation  historique  dédiée  au  czar  lui-même 
et  écrite  par  l'auteur  du  nouveau  Mercure  François ,  arriva  à  Paris 
entre  neuf  et  dix  heures  du  soir,  le  roy  étant  déjà  couché.  Il  fut  sur- 
pris de  voir  les  rues  Saint-Denis  et  Saint-Honoré  toutes  illuminées, 
avec  un  peuple  infini  qui  occupait  les  fenêtres  et  les  passages.  » 


iGGt  REVUE  DE  PARIS. 

Quoique  ses  appartemens  eussent  été  dressés  au  Louvre  avec  une 
somptuosité  digne  de  son  rang,  on  jugea,  et  ce  fut  fort  à  propos,  de 
lui  tenir  prêt  l'hôtel  de  Lesdiguières ,  appartenant  au  maréchal  de 
Villeroy.  On  supposa  que  le  czar  serait  plus  à  l'aise  qu'au  Louvre  dans 
un  hôtel  exclusivement  dévolu  à  lui  seul.  Ainsi  qu'il  avait  été  réglé,  le 
maréchal  de  Tessé  qui  avait  rencontré  Pierre  1"  à  Beaumont ,  l'ac- 
compagna jusqu'à  Paris  et  lui  servit  d'introducteur  au  Louvre  le  soir 
du  môme  jour,  vers  neuf  heures.  Les  marbres,  les  lumières  répandues 
à  l'excès  dans  les  appartemens,  les  girandoles  de  cristal,  jouant,  tour- 
nant et  miroitant  à  ses  yeux ,  les  dorures  des  plafonds  et  des  portes, 
les  couleurs  cramoisies  des  tapisseries,  le  fatiguèrent  à  tel  point  qu'il 
voulut  s'en  aller  tout  de  suite  à  l'hôtel  de  Lesdiguières.  «  Étant  entré 
dans  la  salle  (  une  des  salles  du  Louvre  )  où  il  trouva  deux  tables 
de  soixante  couverts  chacune,  en  gras  et  en  maigre,  il  les  considéra 
et  demanda  un  morceau  de  pain  et  des  raves,  goûta  à  cinq  ou  six 
sortes  de  vins ,  but  deux  gobelets  de  bière  qu'il  aime  beaucoup,  et 
jetant  les  yeux  sur  la  foule  de  seigneurs  et  autres  personnes  dont 
les  appartemens  étaient  pleins,  il  pria  M.  le  maréchal  de  Tessé  de  le 
faire  conduire  à  l'hostel  de  Lesdiguières,  proche  l'Arsenal.  »  On  avait 
encore  trop  richement  orné  cet  hôtel  pour  ses  goûts  d'une  simplicité 
austère.  Dédaignant  les  meubles  opulens  placés  par  l'ordre  du  régent 
et  surtout  le  lit  d'or  et  de  soie  qui  lui  était  destiné,  il  fit  porter  et 
préparer  son  lit  de  camp  et  s'y  coucha  à  demi  habillé  comme  il  en 
usait  à  l'armée,  C'étaità  cet  empereur  sauvage  que  le  seigneur  le  plus 
délicat  de  la  cour  avait  prêté  son  riche ,  son  magnifique  hôtel. 

Sa  personne  était  en  analogie  parfaite  avec  son  esprit;  la  rudesse 
et  l'intelligence  marquaient  sa  physionomie  et  ses  actions.  Grand, 
maigre ,  mais  bien  pris ,  l'œil  noir  asiatique,  le  teint  animé ,  rougeâ- 
tre  comme  la  glace  au  soleil ,  il  avait  par  momens  des  irritations  ner- 
veuses dont  tous  les  angles  et  les  muscles  faciaux  étaient  émus.  S'il 
s'apercevait  de  sa  contraction ,  il  la  domptait  et  l'effaçait  sous  un 
sourire  affecté  mais  plein  de  grâce. 

«  Le  même  jour,  le  czar  étant  sorti  à  cinq  heures  du  matin  dans  un 
carrosse  à  deux  chevaux  seulement,  il  alla  à  l'Arsenal,  à  la  Place- 
Royale,  dont  il  fit  le  tour;  ensuite  à  la  place  des  Victoires,  qu'il 
dessina,  et  y  lut  les  inscriptions,  et  de  là  à  la  place  de  Louis-le- 
(jrand,  dont  il  admira  la  statue  équestre.  Il  s'arrêta  chez  le  charpen- 
tier du  roi,  vit  travailler  ses  ouvriers  et  travailla  avec  eux,  s'infor- 
mant  du  nom  et  de  l'usage  des  outils  différents;  il  descendit  aussi 
chez  le  menuisier  du  roi,  où  il  fit  ses  observations.  Ce  monarque 


REVUE   DE  PARIS,  167 

avait  prié  le  jour  précédent  M.  le  duc  d'Aiitin  de  lui  fournir  une 
description  de  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  curieux  à  Paris  :  deux 
heures  après  ce  seigneur  lui  apporta  un  cahier  proprement  relié,  qui 
contenait  toutes  les  raretés  de  cette  grande  ville;  il  le  reçut  sans 
l'examiner,  mais  l'ayant  ouvert,  il  fut  agréablement  surpris  de  le 
voir  traduit  en  langue  esclavone  ,  et  s'écria  qu'il  n'y  avait  qu'un 
François  capable  de  cette  politesse, 

«M.  le  duc  d'Antin  accompagna  le  czar  à  l'académie  royale  de  Pein- 
ture et  de  Sculpture,  où  M.  Coypel,  peintre  célèbre,  eut  l'honneur 
de  lui  expliquer  tous  les  sujets  différens  qui  méritent  quelques  obser- 
vations. 

«  Le  16  le  czar  se  rendit  aux  Invalides  à  l'heure  du  dîner.  Il  salua 
en  particulier  tous  les  officiers ,  et  leur  fit  l'honneur  de  les  nommer 
ses  camarades.  » 

On  connaît  son  costume:  perruque  sans  poudre,  habit  sombre, 
point  de  dentelles;  jamais  de  gants. 

Son  appétit  était  primitif  comme  ses  manières  :  il  mangeait  énor- 
mément, buvait  davantage;  il  buvait  toujours.  Sa  suite  aurait  cru 
lui  faire  injure  en  affectant  de  la  sobriété.  Son  aumônier  seul  le  sur- 
passait en  intempérance. 

Et  cependant  ce  prince ,  trivial  jusqu'à  passer  des  journées  entières 
avec  des  maçons,  à  partager  leurs  travaux ,  méprisant  à  un  degré 
presque  puéril  l'éclat  du  luxe ,  la  mollesse  de  notre  vie  intérieure,  le 
relâchement  de  nos  habitudes ,  était  d'un  despotisme  presque  raffiné 
sur  l'étiquette,  d'une  tyrannie  subtile  sur  les  questions  de  préséance. 
C'était  un  ours  tombé  dans  l'habit  d'un  marquis;  un  ours  poudré. 

On  est  émerveillé  de  la  docilité  du  régent  à  condescendre  à  toutes 
les  servilités  d'une  étiquette  qui ,  apparemment,  voulait  que  le  prince 
visité  fût  le  laquais  du  prince  visiteur.  Le  czar  prétend  ne  mettre  le 
pied  hors  de  son  hôtel  de  Lesdiguières  qu'après  avoir  été  salué  par 
le  duc  d'Orléans;  et  le  duc  d'Orléans  s'empresse  de  se  rendre  au 
caprice  du  czar  lequel  fait  deux  pas  en  avant,  tourne  le  dos,  et  passe 
le  premier  dans  un  cabinet  où  il  s'assied  au  haut  bout.  A  l'Opéra ,  le 
czar  a  soif,  le  duc  d'Orléans  se  lève,  va  chercher  de  la  bière,  et  en 
offre  un  verre  dans  une  soucoupe;  quand  le  czar  a  bu ,  il  prend  une 
serviette  des  mains  du  duc  d'Orléans  et  s'essuie  les  lèvres.  Le  czar  nous 
coûtait  six  cents  écus  par  jour,  y  compris  le  service  du  duc  d'Orléans. 

Nous  passons  sur  une  foule  de  traits  qui  décelèrent  le  caractère 
du  czar  pendant  son  séjour  à  Paris,  pour  mentionner  un  événement 
de  la  fête  dont  il  fut  le  héros  chez  le  duc  d'Antin  à  Petit-Bourg. 


168  REVUE  DE  PARIS. 

«  Le  30  de  mars ,  M.  le  duc  d'Antin  engagea  ce  prince  à  aller  dîner 
à  Petit-Bourg,  d'où  il  a  dû  se  rendre  à  Fontainebleau,  tout  étant 
disposé  pour  l'y  recevoir  et  pour  lui  donner  successivement  le  plaisir 
de  la  chasse  du  loup,  du  cerf  et  du  sanglier. 

«  Il  s'en  faut  beaucoup  que  les  voyages  des  empereurs  Charles  IV, 
Sigismond ,  et  Charles  V,  en  France ,  aient  eu  une  célébrité  compa- 
rable à  celle  du  séjour  qu'y  fit  Pierre-le-Grand.  Ces  empereurs  n'y 
vinrent  que  par  des  intérêts  de  politique  ,  et  n'y  parurent  pas  dans 
un  temps  où  les  arts  perfectionnés  pussent  faire  de  leur  voyage  une 
époque  mémorable;  mais  quand  Pierre-le-Grand  alla  dîner  chez  le 
duc  d'Antin  ,  dans  le  palais  de  Pelit-Bourg,  à  trois  lieues  de  Paris,  et 
qu'à  la  fin  du  repas  il  vit  son  portrait,  qu'on  venait  de  peindre,  placé 
tout  d'un  coup  dans  la  salle,  il  sentit  que  les  Français  savaient  mieux 
qu'aucun  peuple  du  monde  recevoir  un  hôte  si  digne.  »  —  Histoire 
(le  Russie,  partie  II,  chap.  viii,  pag.  33G,  édition  Delangle. 

Ni  Voltaire  que  nous  citons,  ni  Saint-Simon  et  Dangeau,  à  qui 
nous  empruntons  souvent,  ne  parlent  de  ce  voyage  du  czar  en 
France  avec  la  minutieuse  fidélité  du  Mercure,  quoique  tous  les 
trois  affectent  l'ordre  chronologique  le  plus  absolu  dans  leur  récit. 
A  notre  avis,  le  3Jercure  est  la  meilleure  source  où  l'on  doive  puiser 
quand  on  a  besoin  de  connaître  les  évènemens  du  temps  de  Louis  XIV, 
du  Régent  et  de  Louis  XV.  Ce  mérite ,  il  n'est  pas  besoin  de  le  dife, 
n'est  relevé  ni  par  celui  du  style,  ni  par  celui  d'un  esprit  de  critique 
même  au  niveau  de  la  liberté  fort  restreinte  de  l'époque.  Père  du 
journalisme ,  le  Mercure  a  débuté  par  la  naïveté ,  et  le  journaUsme 
est,  je  crois,  maintenant  assez  éloigné  de  son  origine. 

Nous  détacherons  encore  de  cet  excellent  recueil  quelques  lignes 
instructives  parmi  celles  qui  sont  consacrées  au  séjour  du  czar  à  Paris. 

«  Le  dimanche,  30  du  passé ,  le  czar  arriva  de  bonne  heure  à  Peiit- 
Bourcj  où  M.  le  duc  d'Antin  lui  fit  servir  un  dîner  magnifique,  après 
lequel  il  alla  coucher  à  Fontainebleau.  Le  lendemain ,  il  courut  le  cerf 
avec  l'équipage  du  roi  ;  il  monta  les  chevaux  de  M.  le  comte  de  Tou- 
louse ,  qui  se  trouva  à  cette  chasse;  elle  fut  si  vive  que  le  cerf  fut  forcé 
en  moins  d'une  heure  et  demie.  Le  czar,  qui  n'avait  jamais  pris  ce 
plaisir  royal,  en  parut  fort  content  et  fit  à  M.  le  comte  de  Toulouse 
toutes  les  honnêtetés  imaginables. 

«  Il  revint  coucher  à  Petit-Bourg,  où  M.  le  duc  d'Antin  le  reçut 
aussi  magnifiquement  que  la  veille,  quoique  ce  retour  fût  imprévu. 
Après  avoir  parcouru  les  jardins  et  la  terrasse  qui  sert  de  barrière  à 
la  Seine,  il  entra  le  1"  juin  dans  une  gondole,  qui  le  ramena  à  Paris 


REVUE  DE  PARIS.  169 

avec  toute  sa  cour,  qui  le  suivait  dans  d'autres  bateaux.  Il  s'arrêta  à 
Choisi,  où  il  fut  accueilli  par  M""^  la  princesse  de  Conti,  douairière , 
qui  doit  y  séjourner  tout  l'été;  il  vit  les  jardins  et  les  appartemens  : 
s'y  étant  rafraîchi,  il  continua  son  chemin  en  gondole,  et  ayant  tra- 
versé tous  les  ponts  de  Paris,  il  vint  descendre  à  l'abreuvoir,  au-des- 
sous de  la  porte  de  la  Conférence;  il  monta  en  carrosse  et ,  passant  sur 
les  remparts  de  la  ville,  il  alla  chez  un  artificier  où  il  acheta  une  grande 
quantité  de  fusées  et  de  pétards  qu'il  voulut  tirer  lui-même  dans  le 
jardin  de  l'hôtel  de  Lesdiguières.  » 

Quelque  curieux  que  soit  le  reste  du  récit,  il  s'éloigne  trop  de 
notre  sujet  pour  que  nous  le  transcrivions  ici.  Nous  ne  racontons  pas 
la  vie  du  czar  Pierre;  mais  un  jour,  quelques  heures  de  sa  vie,  pas- 
sées au  château  dont  nous  nous  sommes  constitué  l'historien. 

Louis  XV  ne  fut  pas  moins  porté  que  son  grand  aïeul  à  combler 
les  vacances  du  trône  par  le  plaisir,  la  variété  des  fêtes ,  les  petits 
soupers ,  créés  sous  son  règne  et  dans  son  palais  même ,  et  par  mille 
voluptés  dont  les  raffinemens  augmentèrent  avec  sa  vieillesse.  Entre 
autres  goûts  il  avait  aussi  le  goût  de  la  chasse  à  l'exemple  de  pres- 
que tous  Fes  prédécesseurs.  Ce  plaisir  était  pour  lui  d'autant  plus  vif 
qu'il  était  l'occasion  de  deux  autres  auxquels  il  tenait  beaucoup. 
Quand  il  avait  chassé,  il  mangeait  mieux,  il  aimait  davantage,  ou  bien 
il  mangeait  davantage  et  il  aimait  mieux.  Cette  manière  d'être  étant 
passée  en  habitude  chez  Louis  XV,  et  en  principe  chez  les  courtisans» 
serviteurs  discrets  de  ses  désirs,  il  trouvait  toujours  après  la  chasse, 
au  château  où  il  daignait  descendre ,  un  souper  des  plus  fins ,  et  pour 
convives  les  plus  jolies  et  les  plus  spirituelles  femmes  de  la  noblesse 
française;  et  ceci  se  prolongeait  sans  lacune  jusqu'à  l'heure  de  quel- 
que sérieuse  maladie  arrivant  avec  son  cortège  noir  de  médecins  et 
de  prêtres.  Alors  la  favorite  était  congédiée  pendant  tout  le  règne  de 
la  fièvre;  ce  qui  à  beaucoup  de  gens  ne  paraîtra  pas  un  grand  sacrifice 
fait  à  la  religion. 

La  forêt  où  Louis  XV  aimait  le  plus  à  chasser  était  celle  de  Sénart; 
c'est  du  moins  dans  la  forêt  de  Sénart  que  le  Mercure  Galant,  ce 
journal  si  précieux  à  consulter,  nous  le  montre  le  plus  souvent  à  la 
poursuite  du  chevreuil  et  du  cerf.  Deux  châteaux  le  recevaient  de 
préférence  aux  autres  sur  la  rive  droite  et  sur  la  rive  gauche  de  la 
Seine,  celui  de  Soisy-sous-Étioles  et  celui  de  Petit-Bourg.  Heureux 
d'y  prolonger  un  délassement  plein  de  charmes,  il  n'en  partait  qu'aux 
deux  tiers  de  la  nuit  quand  il  n'y  restait  pas  jusqu'au  matin ,  circon- 

TOME  VI.     JUIN.  12 


170  REVUE  DE  PARIS. 

stance  plus  rare,  car  il  fallait  traverser  Paris  au  milieu  des  interpré- 
tations indiscrètes  des  bons  bourgeois  éveillés. 

Parfaitement  dociles  aux  caprices  de  Louis* XV  et  récompensés 
selon  leur  zèle  spécial,  plus  facile  à  définir  qu'à  justifier,  des  courti- 
sans d'un  certain  esprit  et  d'un  certain  naturel  avaient  la  haute  direc- 
tion des  plaisirs  clandestins  du  roi.  La  peine  n'était  pas  perdue;  il 
s'est  créé  beaucoup  de  duchés-pairies  à  cette  époque  dont  le  faubourg 
Saint-Germain  sait  l'origine.  Ces  amis  du  roi  ne  laissaient  jamais 
manquer  ses  repos  de  chasse  des  objets  d'affection  qu'il  avait  con- 
tracté l'habitude  d'y  rencontrer.  Tous  d'ailleurs  n'affectaient  pas  les 
mêmes  facultés  ingénieuses.  Les  uns,  le  précédant  de  quelques 
heures,  savaient  doimer  aux  mets  du  festin  une  physionomie  nou- 
velle, séduisante,  irrésistible;  leurs  mains  savantes  plaçaient  les 
bougies  dans  l'endroit  le  plus  favorable  à  l'éclat  des  beautés  cueillies 
pour  la  soirée.  D'autres  excellaient  dans  le  mystère;  leur  science 
était  profonde  à  faire  paraître  sur  les  pas  du  roi,  et  comme  par  le 
plus  grand  des  hasards,  quelque  jeune  paysanne  oubliée  comme  une 
fraise  au  bord  d'une  allée  du  bois.  Le  roi  prenait  et  savourait  la  fraise. 
Le  lendemain,  c'était  une  moissonneuse  égarée  loin  du  sillon,  ou 
une  batelière  endormie  au  fond  de  son  bac.  La  fraise,  la  batelière  et 
la  moissonneuse  n'avaient  pas  toujours  une  naissance  fort  rurale, 
mais  les  rois  n'y  regardent  pas  de  si  près  ;  d'ailleurs  Louis  XV  ne 
perdait  pas  le  temps  en  observation. 

Or,  un  soir  d'automne,  Louis  XV,  en  revenant  de  la  chasse,  alla 
souper  comme  de  coutume  au  château  de  Petit- Bourg.  La  nuit  était 
belle  sans  être  éclairée  par  la  lune  ;  c'était  la  pureté  sombre  d'un  ciel 
étoile.  Malgré  la  licence  acidulée  des  propos,  le  piquant  des  anec- 
dotes, la  douce  ivresse  du  vin  de  Champagne,  le  roi  se  leva  pour 
sortir.  Un  signe  avait  averti  ses  compagnons  de  chasse  de  ne  pas  se 
déranger  pour  le  suivre.  Apparemment  il  souhaitait  d'être  seul.  On 
eut  l'air  de  ne  pas  comprendre  le  motif  de  cette  absence,  expliquée 
cependant  par  une  foule  d'absences  semblables.  C'était  le  moment 
où  d'ordinaire  le  roi  se  heurtait  dans  l'ombre  à  quelque  délicieuse 
surprise. 

Les  joues  en  feu,  le  pied  leste,  l'oreille  pourpre,  il  traversait  la 
dernière  pièce  qui  ouvre  sur  la  terrasse,  quand  il  vit  se  lever  d'un 
fauteuil  où  elle  était  soucieuscment  assise,  une  dame  qu'il  n'avait 
pas  aperçue  au  souper.  C'était  la  comtesse  de  Mailly,  sa  favorite, 
une  des  cinq  charmantes  filles  du  marquis  de  Nesle.  Le  roi  fut  étonné 
ûe  sa  présence  qui  n'était  pas  assurément  pour  lui  la  rencontre  dé- 


REVDE  DE  PARIS.  171 

sirée.  Depuis  quelques  années,  M"»'  de  Mailly  pouvait  difticilement 
surprendre  Louis  XV. 

Sans  donner  au  roi  le  temps  de  l'interroger,  elle  lui  dit  avec  le 
ton  d'autorité  que  les  femmes  emploient  d'ordinaire  lorsqu'elles 
n'ont  plus  aucune  autorité ,  qu'elle  avait  appris  avec  étonnement 
(avec  indignation,  elle  aurait  voulu  dire)  que  la  place  vacante  de 
dame  d'honneur  de  la  reine  allait  être  accordée  à  une  autre  qu'elle, 
comtesse  de  Mailly,  aimée  du  roi.  Cela  était  douloureux  à  penser, 
honteux  à  croire ,  absurde  à  supposer. 

Poli  autant  que  la  comtesse  de  Mailly  était  sourdement  irritée,  le 
roi  lui  répondit  que  la  reine  n'avait  encore  rien  décidé  à  cet  égard. 
C'était  une  chose  prématurée  ou  plutôt  remise.  A  coup  sûr,  ses  droits 
ne  seraient  pas  oubliés  dès  qu'on  songerait  à  donner  l'emploi  à  quel- 
qu'un. 

Après  avoir  égrainé  quelques  autres  phrases  gracieuses,  le  roi  baisa 
la  main  à  la  comtesse. 

Il  veut  être  seul,  pensa  M"*  de  Mailly;  la  trahison  s'achève.  Une 
femme  l'attend  dans  le  parc.  Mon  règne  est  passé. 

Elle  ne  se  trompait  guère.  Le  roi  n'avait  plus  pour  elle  que  l'atta- 
chement banal  de  l'habitude,  si  aisé  à  rompre,  surtout  à  la  cour. 

La  comtesse  de  Mailly  marcha  prudemment  derrière  les  pas  du  roi 
en  frôlant  les  premières  haies  du  parterre;  bientôt  elle  fut  comme  lui 
dans  l'épaisseur  du  parc.  Sa  curiosité  ne  tarda  pas  à  être  satisfaite  : 
ses  prévisions  l'avaient  bien  servie. 

Bientôt  elle  entendit  dans  l'allée  voisine  des  pas  doubles  sur  le 
gazon  et  deux  voix  qui  se  répondaient  sous  l'ombre  des  tilleuls.  Elle 
écouta  de  toutes  les  forces  concentrées  de  son  attention,  le  cœur 
palpitant,  l'oreille  collée  au  mur  de  feuillage  qui  la  cachait. 

Le  roi  disait  :  Vous  êtes  bien  belle,  mademoiselle;  pourquoi  ne 
brilleriez-vous  pas  à  la  cour  où  vous  seriez  l'admiration  de  tout  le 
monde  et  mon  adoration  secrète?  Venez-y!  votre  place  est  marquée. 
La  reine  a  besoin  d'une  dame  d'honneur;  l'emploi  vous  sera  offert 
demain,  acceptez-le  pour  l'amour  de  moi. 

Il  y  eut  un  silence  et  le  froissement  d'un  baiser  sur  un  gant. 

M"^''  la  comtesse  de  Mailly  fut  blessée  au  cœur  par  le  dard  de  l'am- 
bition et  de  la  jalousie.  Honte  et  douleur!  elle  avait  reconnu  la  femme 
à  qui  le  roi  avait  ainsi  parlé. 

Après  d'autres  dialogues  de  plus  en  plus  vifs ,  le  couple  se  sépara 
brusquement  :  un  bruit  s'était  fait  entendre.  Le  roi  passa  d'un  côté» 
sa  compagne  de  l'autre.  M"''  de  Mailly  suivit  les  pas  du  roi. 

12. 


172  REVUE  DE   PARIS. 

La  surprise  est  charmante ,  en  effet,  pensa  le  roi ,  mais  quelle  est 
cette  ombre  qui  se  dirige  vers  moi ,  en  agitant  un  éventail.  C'est 
jour  de  bonheur  aujourd'hui.  On  dirait  M"*'  de  Lauraguais  à  sa  dé- 
marche. 

— Madame  de  Lauraguais!  s'écria  le  roi.  Excusez  mon  étonne- 
ment,  madame',  je  n'aurais  jamais  osé  compter  sur  une  aussi  ravis- 
sante rencontre. 

M"""  de  Lauraguais  !  murmura  la  comtesse  de  Mailly  en  déchirant 
la  petite  dentelle  de  son  gant.  Elle  aussi! 

—  Je  suis  effrayée,  sire... 

'-  — Remettez-vous,  madame  la  duchesse,  reposez-vous  sur  mon 
bras  ;  qui  vous  trouble  ainsi  ? 

—  Je  me  suis  rencontrée,  sire,  avec  une  personne  sans  doute  de 
votre  connaissance,  là  bas  au  bout  du  parc.  Nous  nous  sommes  cou- 
doyées. C'est  une  femme. 

—  Une  femme  !  pensa  le  roi  :  une  troisième?  Mes  amis  ont  eu  trop 
de  zèle.  Chacun  d'eux  aurait  dû  prendre  son  jour. 

—  Ne  pensez  pas  à  cela ,  dit  le  roi  à  la  duchesse ,  n'écoutez  que  ma 
reconnaissance.  Vous  êtes  divine  d'avoir  consenti  à  vous  promener 
ce  soir  dans  ce  parc;  que  je  vous  remercie  et  que  je  vous  aime  ! 

—  Encore  une  qu'il  aime!  dit  tout  bas  la  comtesse  de  Mailly. 

— Encore  une  qu'il  aime!  disait  aussi  tout  bas  à  quelques  pas  plus 
loin  la  première  dame  par  qui  Louis  XV  avait  été  abordée  en  péné- 
trant dans  le  parc. 

—  Sire,  dit  ensuite  la  duchesse  de  Lauraguais,  vous  m'aimez 
moins  que  vous  ne  me  l'assurez. 

—  Et  pourquoi  cela,  je  vous  prie,  belle  duchesse? 

—  Vous  avez  promis  la  place  d'honneur  à  ma  sœur  Louise,  la  com- 
tesse de  Mailly;  on  le  dit  du  moins  dans  le  monde. 

—  Le  monde  est  dans  l'erreur. 

—  Et  l'on  ajoute  que  vous  la  donnerez  pourtant  à  ma  sœur 
Félicité. 

—  Autre  invention! 

— On  connaît  déjà  ma  chute,  pensa  douloureusement  M'"'' de  Mailly: 
on  me  remplace  publiquement  dans  le  cœur  du  roi  par  ma  sœur! 

— Voilà  qui  est  loyal  de  la  part  d'une  sœur  cadette,  dit  à  elle-même 
celle  que  M"""  la  duchesse  de  Lauraguais  désignait  sous  le  nom  de 
Féhcité. 

—  Et  qui  aura  donc  la  place  de  dame  d'honneur?  demanda  la  du- 
chesse de  Lauraguais  qui ,  avec  inflniment  moins  de  beauté  et  d'es- 


REVUE  DE  PARIS,  173 

prit  que  ses  deux  sœurs,  avait  toute  l'étourderie  de  son  extrême  jeu- 
nesse. 

— Devinez,  répondit  le  roi ,  en  lui  enlevant  une  épingle  d'or  de  sa 
petite  perruque  galamment  poudrée. 

—  Et  votre  majesté  voudrait-elle  bien  me  dispenser  de  deviner  le 
motif  pour  lequel  il  m'a  été  fait  violence?  s'écria  tout  à  coup  une 
quatrième  femme  en  se  jetant  sur  le  passage  du  roi,  renversé  par  cette 
apparition.  On  devine  que  la  duchesse  de  Lauraguais  n'était  plus  là. 

—  Oui  !  votre  majesté  serait-elle  assez  généreuse  pour  m'expliquer 
le  motif  de  ma  présence  ici,  quand  rien,  j'ose  le  dire,  ne  m'a  fait 
solliciter  cet  honneur. 

— Encore  un  zélé  maladroit,  pensa  Louis  XV.  Il  paraît  qu'on  m'aura 
entendu  louer  les  attraits  de  la  marquise  de  Flavacourt,  et  voilà  qu'on 
la  conduit  par  force  à  mon  souper  de  Petit-Bourg!  Je  suis  trop  bien 
servi  aujourd'hui. 

—  Madame  la  marquise,  répondit  le  roi,  peu  habitué  à  se  décon- 
certer dans  les  aventures  de  ce  caractère,  on  aura  commis  une  erreur 
dont  je  rechercherai  la  cause,  quoique,  je  l'avoue,  il  me  soit  pénible 
de  m'en  plaindre. 

—  Des  hommes  ont  renversé  mon  cocher,  un  d'eux  s'est  emparé 
du  siège,  et  j'ai  été  menée  à  ce  château,  dans  ce  parc.  Je  suis  une 
de  >'esle ,  marquise  de  Flavacourt  ! 

—  Je  vais  vous  faire  reconduire  chez  vous,  madame  la  marquise, 
avec  tous  les  honneurs  respectueux  dus  à  votre  personne.  Mes  valets 
vous  escorteront  avec  des  flambeaux. 

—  Ces  marques  de  respect,  sire,  me  touchent  beaucoup,  mais  ce 
trop  d'honneur  obtenu  pourrait  m'en  faire  perdre  davantage.  Per- 
mettez que  je  me  relire  sans  bruit,  et  satisfaite  de  la  réparation  que 
votre  majesté  daigne  me  donner. 

— Je  vous  dois  encore  quelque  faveur  plus  grande,  charmante 
marquise ,  reprit  Louis  XV  qui ,  revenant  à  la  galanterie  malgré  sa 
dignité  affectée,  ignorait  qu'auprès  de  lui  la  comtesse  de  Mailly,  et 
ses  deux  sœurs ,  celle  qui  devait  être  bientôt  la  comtesse  de  Vinti- 
mille  et  la  duchesse  de  Lauraguais,  trois  femmes!  l'écoutaient  avec 
un  égal  dépit  et  un  désir  égal  de  voir  comment  le  roi  et  la  marquise 
de  Flavacourt  se  sépareraient. 

—  Sire,  je  n'attends  de  votre  majesté  qu'une  grâce,  celle  de  me 
permettre  de  ne  point  accepter  la  proposition  qui  m'a  été  faite  au- 
jourd'hui par  la  reine. 

—  Parlez! 


174  REVUE  DE  PARIS. 

—  Depuis  long-temps ,  sire ,  j'avais  renoncé  à  paraître  à  la  cour,  et 
vous  savez  pour  quelle  raison  je  n'ai  pas  déguisé  ma  répugnance. 
Ma  sœur  la  comtesse  de  Mailly  n'est  pas  votre  femme.  Aujourd'hui 
la  reine  m'offre  la  place  de  dame  d'honneur,  et  je  me  trouve  bruta- 
lement traînée  à  Petit-Bourg;  souffrez  que  je  n'interprète  pas  cette 
double  circonstance.  Je  penserais  que  le  choix  de  la  reine  a  été  mis 
à  prix  par  certains  favoris,  sans  consulter  ni  votre  majesté,  ni  la 
reine,  ni  moi.  Maintenant  je  profite  de  votre  permission  et  me  retire. 

Et  les  trois  autres  femmes  cachées  dans  l'ombre ,  de  dire, 

La  comtesse  de  Mailly  :  C'est  fini!  On  conspire  contre  moi.  Me 
remplacer  par  ma  sœur  Hortense  !  Et  le  roi  qui  a  de  l'affection  pour 
toutes  les  trois? 

La  future  duchesse  de  Vintimille  murmurait  :  si  ma  sœur,  la  com- 
tesse de  Mailly,  entendait  cela  ! 

Et  si  mes  sœurs  les  comtesses  de  Vintimille  et  de  Mailly  étaient 
ici!  disait  M""'  de  Lauraguais. 

—  Adieu  donc,  madame  la  marquise!  dit  le  roi  à  M"^  de  Flava- 
court ,  et  croyez  bien  en  partant  que  c'est  moi  qui  ai  couru  le  plus 
grand  danger. 

Cette  dernière  conversation  avait  ramené  le  roi  et  M"°*  de  Flava- 
court  tout  près  du  château.  Tandis  que  celle-ci  allait  regagner  la 
grande  allée  qui  aboutit  à  la  grille  placée  sur  le  chemin  de  Fontaine- 
bleau, et  que  le  roi  foulait  déjà  les  marches  du  perron,  des  hommes 
portant  des  flambeaux  paraissent  au  seuil  de  la  porte ,  et  au  milieu 
d'eux  ils  laissent  voir  tous  les  gentilshommes  et  toutes  les  dames  du 
souper.  On  venait  lui  présenter  la  belle  duchesse  de  Châteauroux» 
qui  accourait  de  Paris  pour  remercier  le  roi  d'avoir  contribué  à  la 
faire  nommer  dame  d'honneur  de  la  reine. 

Et  les  cinq  sœurs  se  trouvèrent  en  présence  :  la  comtesse  de  Mailly, 
sa  sœur  Félicité,  plus  tard  comtesse  de  Vintimille,  la  duchesse  de 
Lauraguais,  la  marquise  de  Flavacourt,  et  la  duchesse  de  Chèteau- 
roux ,  toutes  les  cinq,  filles  du  marquis  de  Nesle. 

Louis  XV  aima  toutes  les  cinq  sœurs.  On  dit  qu'il  ne  fut  aimé  que 
de  quatre;  la  cinquième,  la  maniuise  de  Flavacourt,  résista  au  roi. 
C'est  la  seule  dont  l'histoire  ne  se  soit  pas  occupée. 

La  possession  de  Petit-Bourg  par  M'""  la  duchesse  de  Bourbon  se 
rattache  à  une  date  peu  éloignée  de  1750.  Jusqu'à  la  révolution  fran- 
çaise, cette  princesse,  aussi  douce,  aussi  bonne  qu'aimable  et  que 
jolie,  ajouterons-nous,  si  nous  nous  en  rapportons  à  la  mémoire  fort 
complaisante  pour  nous  de  quelques  gentilshommes  du  temps,  résida 


RE\XE  DE  PARIS.  175 

fréquemment  dans  ce  château  où  sa  piété  mystique  s'exaltait  sans 
obstacles  jusqu'aux  plus  profondes  sphères  de  la  rêverie. 

Fille  du  duc  d'Orléans,  le  petit-fils  du  régent,  elle  avait  épousé  le 
duc  de  Bourbon,  celui  dont  la  fin  tragique  n'a  cessé  d'être  un  pro- 
blème que  pour  la  justice  des  tribunaux.  La  vie  de  cette  femme 
élevée  exercera  un  jour  la  plume  curieuse  de  ces  bons  esprits  inves- 
tigateurs qui  relèvent  tous  les  passés  de  quelque  prix  et  les  remettent 
en  honneur.  Sa  jeunesse  ne  serait  pas  la  page  sérieuse.  En  1778,  on 
était  peu  sérieux  encore;  et  la  duchesse  n'avait  pas  vingt  ans.  Un 
excès  de  jalousie  lui  souffle  la  mauvaise  pensée  d'aller  au  bal  de  l'O- 
péra, le  mardi  gras  de  1778.  Elle  y  va  pour  railler  sous  le  masque 
M"^  de  Can...  aimée  autrefois,  aimée  encore  peut-être  du  duc  de 
Bourbon.  Ce  soir-là ,  M.  le  comte  d'Artois  donnait  le  bras  à  M™-  de 
Can...  Tous  trois  étaient  masqués  ;  tous  trois  se  reconnaissent  pour- 
tant. Double  jalousie  au  cœur  de  la  duchesse ,  qui  avait  été  favorable- 
ment remarquée ,  il  y  avait  peu  d'années  encore,  par  le  comte.  Elle 
poursuit  M""^  de  Can...,  l'embarrasse,  la  mortifie,  la  torture  si  bien, 
que  la  victime  du  bal  abandonne  de  honte  le  bras  de  son  cavalier  et 
se  perd  dans  la  foulé.  La  partie  ne  resta  plus  engagée  qu'entre  la  du- 
chesse de  Bourbon  et  le  comte  d'Artois.  Poussant  l'esprit  un  peu  au- 
delà  des  bornes  permises ,  la  duchesse  s'oublia  au  point  d'enlever  le 
masque  au  sérénissime  interlocuteur.  Irrité ,  le  comte  d'Artois  ar- 
rache alors  celui  de  M"'^  de  Bourbon  et  le  lui  lance  tout  broyé  au  vi- 
sage. C'était  un  soufflet. 

Les  suites  de  ce  scandale  remuèrent  la  cour  et  la  ville.  La  cour  fut 
en  apparence  pour  le  comte  d'Artois,  la  ville  ouvertement  pour  le  duc 
de  Bourbon.  Un  moment  eut  lieu  où  la  bravoure  du  frère  du  roi  fut 
cruellement  mise  en  doute;  affront  immérité,  ainsi  que  l'événement 
le  prouva. 

«Contez-moi  donc  comment  cela  s'est  passé.  —  (Mémoires  du 
baron  de  Besenval). 

«  Ce  matin ,  me  répondit  le  chevalier  de  Crussol ,  avant  de  partir 
de  Versailles,  j'ai  fait  mettre  en  secret,  sous  un  coussin  de  la  voiture, 
sa  meilleure  épée.  Quand  nous  sommes  arrivés  à  la  Porte-des- 
Princes  (bois  de  Boulogne),  où  nous  devions  monter  à  cheval,  j'ai 
aperçu  M.  le  duc  de  Bourbon  à  pied,  avec  assez  de  monde  autour  de 
lui.  Dès  que  M.  le  comte  d'Artois  l'a  vu,  il  a  sauté  à  terre,  et  allant 
droit  à  lui ,  il  lui  a  dit  en  souriant  :  Monsieur,  le  public  prétend  que 
nous  nous  cherchons. 

«  M.  le  duc  de  Bourbon  a  répondu  en  ôtant  son  chapeau  :  Mon- 


176  REVUE  DE  PARIS. 

sieur.  Je  suis  ici  pour  recevoir  vos  ordres.  — Pour  exécuter  les  vôtres, 
a  repris  M.  le  comte  d'Artois ,  il  faut  que  vous  me  permettiez  (T aller 
à  ma  voiture;  et  étant  retourné  à  son  carrosse,  il  y  a  pris  son  épée, 
ensuite  il  a  rejoint  M.  le  duc  de  Bourbon. 

«  Les  éperons  ôtés,  M.  le  duc  de  Bourbon  a  demandé  la  permission 
à  M.  le  comte  d'Artois  d'ôter  son  habit,  sous  prétexte  qu'il  le  gênait. 
M.  le  comte  d'Artois  a  jeté  le  sien ,  et  l'un  et  l'autre  ayant  la  poitrine 
découverte ,  ils  ont  commencé  à  se  battre.  M.  le  duc  de  Bourbon  a 
chancelé,  et  j'ai  perdu  de  vue  la  pointe  de  l'épée  de  M.  le  comte 
d'Artois,  qui  apparemment  a  passé  sous  le  bras  de  M.  le  duc  de 
Bourbon.  Un  moment ,  messieurs,  leur  ai-je  dit  :  en  voilà  quatre  fois 
plus  qu'il  rC  en  faut  pour  le  fond  de  la  querelle. 

«  Ce  n'est  pas  à  moi  à  avoir  un  avis,  a  repris  M.  le  comte  d'Artois. 
C'est  à  M.  le  duc  de  Bourbon  à  dire  ce  qu'il  veut  :  je  suis  ici  à  ses 
ordres. 

«  Monsieur,  a  répliqué  M.  le  duc  de  Bourbon  en  adressant  la  parole 
à  M.  le  comte  d'Artois  et  en  baissant  la  pointe  de  son  épée,  Je  suis 
pénétré  de  reconnaissance  de  vos  bontés,  et  Je  n'oublierai  Jamais  l'hon- 
neur que  vous  m'avez  fait. 

«  M.  le  comte  d'Artois  ayant  ouvert  ses  bras ,  a  couru  l'embrasser, 
et  tout  a  été  dit.  » 

Les  préliminaires  de  ce  duel  royal  entre  le  duc  de  Bourbon  et  le 
comte  d'Artois  sont  la  plus  agréable  partie  des  Mémoires  du  baron 
de  Besenval ,  qui  s'y  montre  du  reste  fort  peu  partisan  des  opinions 
philosophiques  de  la  duchesse  de  Bourbon. 

Ce  furent  ces  opinions ,  mais  passées  à  l'état  mystique  le  plus 
éthéré,  qui  lièrent  d'une  sympathie  tendre  le  swedenborgiste  Saint- 
Martin  et  la  duchesse  de  Bourbon.  Leur  intimité  commença  avant 
la  révolution ,  la  traversa  malgré  les  distances  et  l'exil ,  et  se  rétablit 
après  la  grande  tourmente.  Le  sublime  métaphysicien,  cet  homme  rare 
dont  les  écrits  ne  sont  pas  connus  de  cent  personnes  en  France,  et  qui 
aura  un  jour  une  impérissable  célébrité ,  allait  répandre  dans  le  parc 
silencieux  de  Petit-Bourg  ses  harmonieuses  doctrines ,  que  recueil- 
laient le  marquis  de  Lusignan  ,  le  maréchal  de  Richelieu,  le  cheva- 
lier de  Boufflers  et  surtout  la  duchesse  de  Bourbon.  C'est  là  que  fut 
expliquée  pour  la  première  fois  en  France  la  parole  apocalyptique 
de  Jacob  Bœhm.  Ainsi,  il  était  écrit  que  les  gens  de  qualité  facili-. 
teraient  le  passage  à  tous  les  grands  courans  d'idées  affluant  de  toutes 
parts  vers  Paris.  Un  marquis  protégeait  le  magnétisme ,  des  barons 
et  des  ducs  allaient  transformer  les  états-généraux  en  constituante , 


RE^XE  DE  PARIS.  1T7 

c'est-à-dire  la  monarchie  en  république;  une  duchesse,  un  cheva- 
lier, un  maréchal ,  se  passionnaient  pour  les  plus  larges  écarts  de 
l'instinct  religieux. 

Parmi  les  milliers  de  formes  politiques  enfantées  par  les  exubé- 
rantes imaginations  de  l'époque,  on  ne  doit  pas  oublier  celle  de  la 
duchesse  de  Bourbon  :  1°  Rendre  les  hommes  vertueux  et  libres  ; 
2°  qu'ils  aient  tout  le  nécessaire  pour  vivre;  3°  qu'il  n'y  ait  de  dis- 
tinction parmi  eux  que  celles  que  doivent  établir  la  vertu,  l'esprit, 
les  talens  et  l'éducation  ;  k°  donner  à  chaque  homme  les  moyens  de 
parvenir  au  degré  que  ses  facultés  naturelles  pourraient  lui  permettre; 
5"  qu'il  y  ait  liberté  de  religion;  6"  qu'il  soif  honteux  cVétre  riche  et 
de  se  mettre  an-dessus  des  autres  j  7°  que  celui  qui  reçoit  salaire  doive 
obéissance  à  celui  qui  le  paie;  8"  que  la  vieillesse  soit  honneur  pour 
les  jeunes  gens  ;  que  la  convenance  des  cœurs  dicte  les  mariages  ; 
9"  que  tous  les  états  soient  également  honorables  et  honorés;  10°  que 
la  loi  punisse  le  crime  sans  donner  la  mort;  11°  que  les  juges  soient 
irrécusables;  laïque  tous  les  citoyens  soient  nés  soldats;  13°  être 
frugal  et  simple;  li"  pour  y  parvenir,  que  ceux  qui  gouvernent 
donnent  l'exemple  de  toutes  les  vertus;  15°  que  le  choix  des  magis- 
trats soit  fait  par  le  peuple  d'après  une  liste  faite  par  les  ministres  du 
culte,  que  je  suppose  des  êtres  divins;  16°  quant  au  mode  de  gou- 
vernement ,  je  n'ai  point  d'idée  sur  cela  ;  mais  en  mettant  en  vigueur 
les  règles  que  je  viens  d'établir,  il  serait  bon ,  quel  qu'il  puisse  être  (1). 

Voilà  ce  que  pensaient  à  l'extrême  fin  du  xviii^  siècle  et  ce  qu'o- 
saient écrire  les  gens  de  cour,  une  duchesse  de  Bourbon ,  une  prin- 
cesse de  sang  royal. 

Soit  qu'en  se  rapprochant  de  la  funeste  réalisation  de  son  système, 
la  duchesse  de  Bourbon  finit  par  en  comprendre  les  dangers,  soit  que 
Saint-Martin  eût  pris  de  plus  en  plus  de  l'empire  sur  ses  idées,  elle 
se  renferma  dans  son  mysticisme  derrière  ses  beaux  arbres  de  Petit- 
Bourg,  d'où  la  révolution  ne  devait  pas  tarder  à  l'exiler,  et  tête  à  tête 
avec  le  grand,  l'immortel  illuminé  d'Amboise,  elle  écrivit  sur  la  reli- 
gion et  le  monde  invisible.  C'est  à  cette  série  d'écrits  que  Saint-Martin 
répondait  de  Lyon  en  1793 ,  par  la  publication  de  son  Ecce  Homo  ou  le 
Nouvel  Homme;  réïutation  aimante,  tendre,  pleine  d'inspirations 
voilées,  mais  allant  au  cœur  et  à  la  persuasion  par  on  ne  sait  quel 
chemin;  c'est  par  ces  mots,  adressés  comme  tout  le  reste  du  livre  à 
la  duchesse  de  Bourbon,  que  Saint-Martin  termine  son  Ecce  homo: 

(1)  Mémoires  du  comte  d'Allonville. 


1Î8  REVUE  DE  PARIS. 

«Ne  te  donne  point  de  relâche  que  cette  ville  sainte  ne  soit  rebâtie 
«n  toi,  telle  qu'elle  aurait  dû  toujours  y  subsister,  si  le  crime  ne  l'avait 
renversée ,  et  souviens-toi  que  le  sanctuaire  invisible  où  notre  Dieu 
se  plaît  d'être  honoré ,  que  le  culte ,  les  illuminations ,  qu'enfin  toutes 
les  merveilles  de  la  Jérusalem  céleste  peuvent  se  retrouver  encore 
aujourd'hui  dans  le  cœur  du  nouvel  homme,  puisqu'elles  y  ont  existé 
dès  l'origine.  » 

Rien  n'est  plus  clair  que  ces  paroles  quand  on  s'est  un  peu  brisé  au 
langage  des  illuminés,  hommes  sur  lesquels  le  dernier  mot  n'a  pas 
été  dit.  Ils  auront  encore  un  jour  dans  les  siècles;  mais  qu'on  juge 
de  l'attachement  plus  qu'humain  qui  s'était  formé  entre  la  duchesse 
de  Bourbon  et  Saint-Martin  par  cette  réflexion  du  Saint  Jean  de  l'il- 
luminisme  : 

«  Il  y  a  deux  êtres  dans  le  monde  en  présence  desquels  Dieu  m'a 
aimé;  aussi,  quoique  l'un  fût  une  femme  (M.  B.),  j'ai  pu  les  aimer 
tous  deux  aussi  purement  que  j'aime  Dien,  et  par  conséquent  les 
aimer  en  présence  de  Dieu ,  et  il  n'y  a  que  de  cette  manière-là  que 
l'on  doive  s'aimer  si  l'on  veut  que  les  amitiés  soient  durables.  »  Tout 
est  mystérieux  dans  la  vie  et  dans  la  mort  de  cet  homme  extraordi- 
naire. Il  prédit  la  minute  de  sa  mort,  quoique  en  parfaite  santé  au 
moment  de  sa  prophétie;  sûr  de  ce  qui  devait  arriver,  il  alla  déjeuner 
chez  un  de  ses  amis,  ancien  sénateur,  causa  jusqu'au  dessert,  puis 
il  se  leva  pour  se  reposer  dans  une  autre  pièce;  là,  il  s'assit  dans  un 
fauteuil,  regarda  le  ciel  et  mourut.  C'était  le  13  octobre  1803. 

Si  nous  n'avons  pas  cité  les  marquis  de  Poyanne  et  de  Raye ,  l'un 
et  l'autre  possesseurs  de  Petit-Bourg,  avant  M""'  la  duchesse  de 
Bourbon ,  ce  n'est  point  par  oubli ,  mais  bien  à  cause  de  la  stérilité 
des  recherches  que  nous  avons  faites.  Nous  avons  découvert  seule- 
ment que  le  marquis  de  Raye  réunit  à  la  seigneurie  le  domaine  de 
Neufbourg. 

La  révolution  ayant  dépouillé  la  duchesse  de  Bourbon  de  ses  pro- 
priétés ,  le  château  de  Petit-Bourg  fut  acquis  à  la  nation ,  terrible 
châtelaine.  Il  est  juste  cependant  de  constater  que  la  république  ne 
mit,  contre  son  usage,  aucune  filature  de  coton  dans  les  salons  à 
chicorée  et  à  coquilles  d'or. 

Un  acquéreur  se  présenta  dans  ces  temps  orageux,  et  sauva  Petit- 
Bourg  d'un  abandon  qui,  en  se  prolongeant,  eût  été  aussi  funeste 
qu'une  dégradation  violente.  M.  Perrin,  fermier  des  jeux,  acheta  le 
château  à  la  nation.  Sans  porter  une  curiosité  indiscrète  dans  ce  der- 
nier contrat  de  vente,  il  faut  croire  aux  bons  souvenirs  que  M.  Perrin 


REVUE  DE  PARIS.  179 

a  laissés  dans  la  commune.  C'est  à  ce  propriétaire  que  M.  Aguado 
acheta  Petit-Bourg  en  1827. 

En  ISl'i-,  Petit-Bourg  fut  occupé  par  le  prince  de  Schwartzenberg, 
commandant  en  chef  des  armées  alliées,  réunies  contre  la  France.  Il 
y  établit  son  quartier-général  ;  de  cette  position ,  il  observait  les  mou- 
vemens  de  Paris  et  de  Fontainebleau  où  se  faisaient  et  se  défaisaient 
les  grands  évènemens  historiques  du  moment;  on  avait  logé  dans  les 
propriétés  voisines  les  principaux  officiers  Autrichiens ,  Bavarois  et 
Prussiens.  Les  soldats  s'étaient  établis  dans  les  bourgs  et  villages  des 
environs;  et  en  si  grand  nombre  que  beaucoup  de  familles  avaient 
été  forcées  d'en  recevoir  jusqu'à  vingt,  impôt  écrasant,  inévitable, 
odieux;  mais  c'était  la  guerre.  Quelque  sévère  que  fût  la  discipline 
en  vigueur  parmi  les  troupes  coalisées ,  il  se  commettait  chaque  jour, 
chaque  heure ,  des  actes  de  violence.  Un  jour,  un  champ  était  dévasté 
par  le  pas  des  chevaux  ;  un  autre  jour,  des  arbres  étaient  coupés  dans 
un  parc  afin  d'avoir  du  bois  en  quantité  suffisante  pour  faire  cuire  ces 
énormes  morceaux  de  bœuf  encore  présens  à  la  mémoire  de  la  géné- 
ration envahie.  Et  que  de  légumes  volés  !  que  de  fruits  emportés  avant 
la  maturité ,  luxe  dont  se  moquaient  les  cosaques  ;  que  de  petits  pil- 
lages autour  d'une  ferme!  œufs,  poules,  poulets;  rien  n'est  filou 
comme  un  vainqueur.  Tout  est  égal  d'ailleurs  ;  un  royaume  conquis , 
c'est  un  gros  œuf  volé;  une  poule  volée,  c'est  un  petit  royaume  con- 
quis. La  campagne  de  France  fut  mortelle  à  nos  propriétés  rurales  ; 
tantôt  livrées  sans  défense  à  la  rage  affamée  des  alliés ,  tantôt  occupées 
par  les  Français  reprenant  l'avantage  ou  battant  en  retraite.  Telle 
ferme  de  la  Champagne  a  été  deux  fois  en  un  jour  prise  par  les 
Français  et  par  les  Prussiens. 

Il  vint  un  moment  pendant  l'occupation  étrangère  où  les  habitans 
n'osaient  plus  se  plaindre  aux  chefs,  tant  la  législation  militaire  était 
terrible  contre  le  soldat  délinquant;  le  fouet  jusqu'au  sang,  jusqu'aux 
os  pour  un  léger  vol,  la  mort  pour  une  faute  plus  grave.  Par  huma- 
nité ,  on  aimait  mieux  endurer  la  perte  d'un  mouton  ou  de  quelques 
livres  de  fruits,  que  de  faire  passer  par  les  armes  le  malheureux  ma- 
raudeur. 

Cependant,  un  vol  fut  commis  si  audacieusement,  que  la  victime 
ne  put  empêcher  sa  colère  d'éclater;  c'était  un  fermier  des  environs 
•de  Soisy-sous-Étioles.  Obligé  d'aller  passer  avec  sa  famille  trois  ou 
quatre  jours  à  Yilleneuve-Saint-George ,  il  confia  sa  ferme  à  quel- 
ques-unes de  ces  femmes  de  la  campagne  dont  l'emploi  est  d'aller 
vendre  au  marché  deux  fois  par  semaine  le  beurre  et  le  fromage. 


180  REVEE  DE  PARIS. 

Instruits  du  voyage  du  fermier,  des  soldats  allemands  s'introdui- 
sirent la  nuit  dans  son  cellier;  ils  lui  emportèrent  le  premier  jour 
tout  son  vin  en  bouteilles,  et  le  second  jour,  les  quatre  ou  cinq  cents 
bouteilles  de  vins  fins  réservées  pour  les  solennités  patronales.  Le 
déménagement  se  fît  en  silence  et  comme  une  reconnaissance  de 
nuit.  J'ignore  si  les  œufs  et  les  poules  n'eurent  pas  un  peu  à  souf- 
frir de  l'invasion  ;  la  grande  affaire  n'a  pas  laissé  de  place  au  retentis- 
sement des  coups  de  main. 

Quand  le  fermier  rentra  chez  lui ,  de  quel  douloureux  spectacle  ne 
fùt-il  pas  frappé?  D'un  saut,  mais  d'un  saut  de  loup,  car  la  colère  est 
une  bête  fauve,  il  franchit  les  terrains  qui  le  séparaient  de  la  Seine, 
traversa  la  rivière ,  et  se  rendit  au  quartier-général  du  prince  de 
Schwartzenberg ,  à  Petit-Bourg;  car  il  ne  doutait  pas  que  les  voleurs 
ne  fissent  partie  des  régimens  campés  dans  les  différentes  communes 
du  canton.  Les  preuves  abondaient,  clous  de  souliers,  pompons, 
boutons  d'habits,  mille  et  une  pièces  de  conviction.  Un  Allemand  est 
trop  naïf  pour  ne  pas  oublier  derrière  lui  autant  de  preuves  qu'eu 
exige  une  sentence. 

Le  prince  avec  son  affabilité  ordinaire  donna  audience  au  fermier. 
La  plainte  écoutée ,  il  lui  demanda  s'il  savait  à  quelle  peine  seraient 
infailliblement  condamnés  les  soldats  allemands  contre  lesquels  il 
demandait  justice.  Je  le  sais,  répondit  le  fermier;  mais  ils  l'ont  mé- 
rité. — Réfléchissez  bien,  ajouta  le  prince,  et  revenez  me  voir  demain; 
si  vous  persistez,  il  y  aura  jugement  et  condamnation  à  mort,  cela 
va  sans  dire. 

Ma  résolution  est  toute  prise,  pensa  le  fermier  en  se  retirant.  Je 
ne  vois  pas  pourquoi  ces  pillards  seraient  épargnés  ;  ce  n'est  pas  ma 
faute  si  leurs  lois  les  condamnent  à  mort;  je  me  serais  contenté  de  la 
prison. 

—  Eh  bien!  dit  le  prince  de  Schwartzenberg,  en  recevant  le  lende- 
main le  fermier  de  Soisy-sous-Étioles ;  qu'avez-vous  décidé? 

—  Que  je  ne  renoncerai  pas  à  les  poursuivre  devant  le  conseil  de 
guerre ,  répondit  celui-ci. 

—  Auriez-vous  été  soldat  par  hasard?  lui  demanda  encore  le  prince, 

—  Nous  avons  tous  été  soldats,  à  mon  âge,  dans  le  pays. 
Le  prince  s'arrêta  pour  penser. 

—  Les  trois  soldats  allemands  qui  ont  volé  votre  vin ,  reprit-il,  me 
seront  livrés  ce  soir;  on  les  connaît.  Je  vous  prie  de  venir  encore 
demain  ici  avant  l'heure  où  le  conseil  s'assemblera  pour  les  juger. 
Soyez  au  château  à  dix  heures  du  matin. 


REVUE  DE  PARIS.  181 

Le  fermier  fut  exact;  rien  jusqu'alors  n'avait  ébranlé  sa  déter- 
mination d'être  vengé.  Ancien  soldat,  comme  il  l'avait  dit,  il  avait 
dans  le  cœur  la  colère  bruyante  du  paysan  pillé ,  et  la  colère  silen- 
cieuse du  soldat  vaincu.  La  raison  et  la  pitié  étaient  fort  à  l'étroit 
entre  ces  deu\  passions. 

—  Voilà  les  trois  soldats  dont  vous  avez  à  vous  plaindre;  ce  sont 
trois  frères ,  Saxons  tous  les  trois ,  dit  le  prince  au  fermier. 

—  Je  ne  m'attendais  pas  à  voir  trois  frères  dans  mes  pillards,  se 
dit  le  fermier;  c'est  dur  de  les  faire  fusiller,  mais  c'est  leur  faute. 

—  Avant  de  les  envoyer  devant  leurs  juges,  il  m'a  plu,  dit  le 
prince,  de  vous  réunir  vous  et  eux  à  ma  table.  Messieurs ,  nous  allons 
déjeuner  tous  les  quatre.  Asseyons-nous. 

Quand  les  trois  autres  invités,  assez  embarrassés  d'abord  de  leur 
position  respective ,  eurent  bu  les  deux  ou  trois  coups  de  vin  vieux 
que  leur  avaient  versés  les  domestiques,  ils  commencèrent  à  s'babituer 
à  leur  propre  présence. 

—  Où  avez-vous  fait  la  guerre?  dit  ensuite  le  prince  au  fermier. 

—  En  Italie  et  en  Allemagne,  mon  prince. 

Comprenant  parfaitement  le  français,  les  trois  Saxons  écoutaient 
de  toutes  leurs  oreilles. 

—  Étiez-vous  à  la  prise  de  telle  ville?  lui  demanda  le  prince. 

—  Sans  doute. 

—  Et  de  telle  autre? 

—  Oui,  prince,  et  c'était  chaud;  nous  débusquâmes  l'ennemi  de 
derrière  une  ferme,  nous  incendiâmes  la  ferme,  puis  tout  fut  à  nous. 

—  A  votre  santé,  dit  le  prince  en  versant  un  verre  de  bordeaux  au 
fermier;  continuez. 

Les  trois  Saxons  écoutaient  toujours. 

—  Dame  !  Nous  fîmes  ensuite  comme  en  pays  conquis  ;  nous  man- 
geâmes, nous  bûmes,  nous  nous  logeâmes  chez  le  bourgeois.  J'étais 
logé  chez  un  prêtre,  moi.  Pendant  deux  mois,  je  puis  dire  que  les 
poulets  ne  quittaient  pas  la  broche. 

—  A  votre  santé ,  monsieur  le  fermier. 
Le  prince  versa  de  nouveau. 

—  Son  vin  était  fameux ,  si  ses  poules  étaient  grasses.  Je  bus  jus-: 
qu'au  dernier  flacon. 

—  Il  vous  avait  sans  doute  prié  de  l'en  débarrasser? 

—  Ah  !  que  non ,  le  vieil  avare  !  Mais  j'aurais  voulu  voir  qu'il  m'eût 
empêché  de  saigner  sa  cave. 

-^  Et  s'il  n'eût  pas  consenti  à  vous  en  livrer  les  clés? 


182  REVUE  DE  PARIS. 

—  J'aurais  enfoncé  la  porte. 

—  A  votre  santé,  monsieur  le  fermier.  Ah!  vous  eussiez  enfoncé  la 
porte;  et  le  conseil  de  guerre?... 

—  Bah!  bah!  le  conseil  de  guerre  en  pays  conquis.  Eh  bien!  oui, 
j'eusse  été  peut-être  condamné  à  être  mis  à  la  queue  du  régiment. 

—  Une  plume  et  du  papier,  dit  le  prince  à  ses  domestiques. 

«  Moi ,  fermier  à  Soisy-sous-Étioles,  écrivit  le  prince,  ancien  soldat, 
ayant  fait  la  guerre  en  Allemagne,  où  j'ai  quelquefois  bu,  sans  leur 
permission,  le  vin  des  personnes  chez  lesquelles  j'étais  logé,  et 
n'ayant  jamais  été  puni  pour  cela ,  consens  à  ce  que  les  trois  soldats 
saxons  qui  ont  pillé  mon  cellier  soient ,  pour  cette  faute ,  condamnés 
à  mort  sur-le-champ.  » 

—  Signez  donc ,  monsieur  le  fermier. 

Le  fermier  prit  son  chapeau  et  son  bâton  pour  gagner  la  porte. 

—  Je  ne  veux  pas  que  vous  partiez  ainsi ,  dit  le  prince  en  riant  : 
estimez  votre  perte,  et  nous  réglerons  ensuite  tous  les  deux.  Faites 
comme  si  je  vous  avais  acheté  votre  vin. 

—  Sortez!  dit-il  ensuite  aux  trois  Saxons.  Je  vous  condamne  à 
boire  de  l'eau  pendant  trois  mois. 

C'est  aussi  au  château  de  Petit-Bourg  que  se  conclurent  plusieurs 
actes  de  haute  politique  dont  le  souvenir  ne  se  perdra  jamais.  Là,  le 
général  en  chef  des  troupes  coalisées  contre  la  France ,  le  prince  de 
Schwartzenberg ,  traita  avec  le  duc  de  Vicence  et  le  prince  de  la 
Moskowa  des  deux  abdications  de  Napoléon.  On  n'apprendra  à  per- 
sonne que  la  première  de  ces  deux  abdications  fut  rejetée  par  le 
gouvernement  provisoire  à  cause  de  l'article  additionnel  où  l'em- 
pereur disait  ne  résigner  le  pouvoir  qu'en  le  déléguant  à  son  fils,  et 
que  la  seconde  fut  enfin  acceptée  en  ces  termes  par  Napoléon  : 
«  Les  puissances  alliées  ayant  proclamé  que  l'empereur  Napoléon 
était  le  seul  obstacle  au  rétablissement  de  la  paix  en  Europe ,  l'em- 
pereur Napoléon,  fidèle  à  son  serment ,  déclare  qu'il  renonce,  pour 
lui  et  ses  héritiers,  aux  trônes  de  France  et  d'Italie,  et  qu'il  n'est 
aucun  sacrifice  personnel ,  môme  celui  de  la  vie,  qu'il  ne  soit  prêt  à 
faire  à  l'intérêt  de  la  France.  »  On  sait  qu'avant  même  ce  moment 
de  déchéance  difficile,  impossible  à  éluder,  quoi  qu'on  en  ait  dit, 
Napoléon  avait  vu  s'éloigner  de  lui  la  plupart  de  ses  plus  pompeux 
compagnons  d'armes.  Le  soleil  impérial  s'éteignait;  il  s'était  éteint. 
De  Fontainebleau  à  Paris,  la  longue  chaussée  était  couverte  d'équi- 
pages fugitifs,  qui  se  hâtaient  de  gagner  au  galop  les  riches  hôtels  du 
Roule  et  de  la  Chausséo-d'Antin.  La  victoire  brûlait  de  rentrer  dans 


REVUE   DE   PARIS.  183 

ses  meubles,  d'accrocher  le  glaive  sous  les  couronnes,  de  jouir  du 
repos  enfin.  On  a  beaucoup  trop  blâmé  la  conduite  des  généraux  de 
l'empereur  à  cette  époque  de  démembrement  défiin'tif.  Leur  rôle 
était  fini  comme  celui  de  iSapoléon  ;  seulement  Napoléon  ne  voulut 
pas  comprendre  cette  poignante  vérité ,  lui  qui ,  à  la  rigueur,  ne  dis- 
putait avec  tant  d'acharnement  le  terrain  incendié  devant  et  derrière 
lui  que  pour  reprendre  ce  qu'il  avait  conquis;  position  exactement 
semblable  à  celle  de  ses  capitaines.  Sans  être  vieux ,  ils  avaient  vieilli  ; 
ils  étaient  blessés;  tous  étaient  mariés;  beaucoup  d'entre  eux  avaient 
des  enfans  à  élever.  Après  tout ,  l'heure  était  venue  pour  eux ,  comme 
elle  vient  pour  les  hommes  d'obscure  condition ,  de  jouir  des  fruits 
de  la  peine  prise  dans  la  jeunesse.  On  a  dit  que  Napoléon,  les  ayant 
créés  ducs,  princes,  maréchaux,  ils  ne  voulaient  plus  du  jeu  de  la 
guerre.  Le  motif  nous  paraît  plus  que  suffisant.  N'est-il  pas  parfaite- 
ment fondé  en  raison?  Pourquoi  objecter  que  c'était  peu  patriotique? 
Est-ce  que  Napoléon  était  rigoureusement  encore  la  patrie  en  I8ii? 

Cet  événement  historique  de  l'abdication  de  Napoléon ,  convenue 
au  château  de  Petit-Bourg,  se  relie  à  un  autre  fait  sur  lequel  la  gé- 
nération prochaine  aura  peut-être  à  revenir  et  à  se  prononcer.  Nous 
voulons  parler  de  la  défection  du  6"^  corps,  commandé  par  le  duc  de 
Raguse.  C'est  de  Petit-Bourg  à  la  rue  Saint-Florentin  que  la  mémo- 
rable dépêche  fut  transmise  par  le  prince  de  Schwartzenberg.  On 
connaît  le  résultat  foudroyant  qu'elle  eut  au  milieu  du  conseil  des 
princes  coalisés,  qui  avaient  hésité  jusque-là  s'ils  accepteraient  ou 
repousseraient  l'abdication  de  Napoléon  en  faveur  de  son  fils. 
L'opinion  monarchique,  par  l'organe  d'un  de  ses  bons  écrivains, 
M,  F. -P.  Lubis ,  présente  à  vingt-cinq  ans  de  distance  ce  grand  évé- 
nement de  la  défection  du  duc  de  Raguse,  dans  les  termes  que  nous 
lui  empruntons,  Histoire  de  la  Restauration,  pages  21  i  et  215, 
1^''  volume  :  «  Le  roi  de  Prusse  se  prononça  contre  la  régence.  L'em- 
pereur de  Russie  hésitait  toujours.  Il  n'y  eut  qu'une  voix  pour  ren- 
verser Napoléon.  L'avis  fut  même  ouvert  de  marcher  sur  Fontaine- 
bleau, de  lui  livrer  une  dernière  bataille,  et  de  faire  les  plus  grands 
efforts  pour  s'emparer  de  sa  personne.  Le  désir  d'éviter  une  nouvelle 
effusion  de  sang  empêcha  de  prendre  ce  parti.  Le  conseil  se  sépara, 
au  surplus,  sans  rien  conclure,  Alexandre  ayant  remis  au  lendemain 
pour  se  décider. 

«  Peu  d'instans  après,  cependant,  les  commissaires  de  Napoléon 
trouvèrent  le  czar  dans  des  dispositions  bien  différentes  de  celles 
dont  ils  avaient  conçu  un  si  favorable  au^rure.  La  conférence  languis- 


ISi-  REVUE  DE  PARIS. 

sait  sans  qu'il  eût  fait  connaître  sa  décision ,  lorsqu'un  aide  de  camp 
vint  lui  remettre  une  dépêche,  en  ajoutant  quelques  mots  en  langue 
russe,  qui  furent  compris  du  duc  de  Vicence.  «  Mauvaise  nouvelle!  » 
dit  celui-ci  d'une  voix  concentrée  aux  maréchaux ,  étonnés  de  sa 
soudaine  pâleur. 

«  Messieurs,  reprit  Alexandre  après  avoir  lu ,  je  résistais  avec  peine 
«  à  vos  instances,  voulant  donner  une  marque  de  mon  estime  parti- 
ce  culière  à  l'armée  française  que  vous  représentiez.  Mais  cette  armée, 
«  dont  vous  faites  valoir  le  vœu  unanime,  se  met  en  opposition  avec 
«  vous.  Sa  volonté,  en  effet,  la  connaissez-vous  bien?  Savez-vous  ce 
«  qui  se  passe  au  camp?  Savez-vous  que  le  corps  de  M.  le  duc  de 
^  Raguse  s'est  rangé  tout  entier  de  notre  côté?  » 

«  Les  plénipotentiaires  s'écrièrent  que  cela  était  impossible.  — 
«  Lisez ,  »  repartit  Alexandre  en  mettant  sous  leurs  yeux  la  dépêche 
signée  de  la  main  du  prince  de  Schwartzenberg.  Ils  regardèrent  d'un 
air  interdit  le  duc  de  Raguse  :  le  maréchal  était  au  désespoir. 

«  Ainsi  fut  perdue  la  cause  de  la  régence.  » 

Sans  regretter  les  jours  à  jamais  éteints  de  puissance  seigneuriale 
plus  chers  à  l'imagination  qu'au  cœur  de  la  génération  vivante,  il  faut 
leur  rendre  la  part  de  justice  qu'ils  méritent.  Remplacera-t-on  au 
sein  de  la  population  des  campagnes  condamnée  à  être  long-temps 
encore  nécessiteuse,  malgré  tous  les  essais  de  la  poUtique,  l'ascen- 
dant généreux  des  riches  familles  titrées?  Je  sais  que  leur  générosité 
n'était  pas  gratuite ,  et  qu'il  n'était  pas  toujours  difticile  aux  seigneurs 
d'être  magnifiques  une  fois  l'an ,  quand  ils  grossissaient  leurs  revenus 
d'une  foule  d'impôts  vexatoires.  Mais  l'état  n'est-il  pas  aussi  de  nos 
jours  un  seigneur  exigeant?  Et  n'est-ce  pas  la  dîme ,  n'est-ce  pas  la 
corvée  sous  d'autres  noms  moins  flétrissans,  que  l'octroi ,  les  portes 
et  fenêtres ,  le  personnel,  la  garde  nationale  et  la  conscription?  On 
dit  qu'au  bon  plaisir  du  maître  a  succédé  l'égalité  devant  la  loi.  Il  y 
aurait  beaucoup  à  écrire  sur  cette  égalité  et  cette  loi  ;  enfin  serait-il 
vrai ,  et  je  pourrais  l'admettre ,  que  la  commune  eût  détrôné  avec 
avantage  pour  les  masses  l'antique  féodalité  ;  la  commune  n'en  de- 
meurerait pas  moins  un  être  froidement  de  raison ,  opérant  le  bien 
sans  chaleur ,  sans  enthousiasme  et  surtout  sans  amour.  La  commune 
a-t-ellc  une  figure,  une  voix?  Qui  la  connaît?  Qui  l'aime?  Soyez  ré- 
duit à  la  misère ,  la  commune  est  une  maison  lugubre  où  l'on  vous 
donne  un  morceau  de  carton  que  vous  échangez  contre  un  pain; 
soyez  malade,  la  commune,  sous  les  traits  d'une  autre  maison,  vous 
jette  une  carte  qui  vaut  un  lit  de  fer  dans  un  hôpital  ;  mourez  sans 


REVUE  DE  PARIS.  185 

laisser  cent  sous  pour  le  fossoyeur,  la  commune  délivTe  à  votre  frère 
ou  à  votre  ami  un  autre  morceau  de  carton  aveclequel  il  a  la  faveur  de 
vous  couvrir  d'un  peu  de  terre  sans  frais.  Ceci  est  à  peu  près  toute  la 
commune.  Il  n'y  a  rien  à  reprendre  à  son  humanité;  mais  qu'elle  est 
triste  et  glacée  !  Qu'est-ce  qu'une  générosité  inaccessible  à  la  recon- 
naissance ?  N'aimez-vous  pas  mieux,  dans  un  autre  ordre  d'organisa- 
tion sociale,  ce  seigneur  matinal  qui  frappe  à  chaque  chaumière,  se  fait 
ouvrir,  entre,  invite  chacun  à  lui  dire  son  désir  ou  sa  plainte?  Si 
ce  n'est  lui,  sa  femme  ou  sa  fille  parcourent  le  bourg  au  milieu  de  la 
nuit,  pendant  l'hiver,  et  voient  à  travers  les  fentes  de  la  porte  le 
lit  sans  couverture  ou  le  foyer  sans  feu.  Pourquoi  avoir  constamment 
oublié  l'immense  contre-poids  que  faisaient  les  femmes  à  la  dureté, 
à  la  violence,  au  despotisme  de  quelques  seigneurs  ?  Et  la  considéra- 
tion est  grave  à  peser.  Quand  chaque  village  avait  pour  patronne  ter- 
restre une  femme  attentive  et  humaine,  il  restait  peu  de  place  en 
France  pour  l'absolue  misère.  Eh  bien  î  voilà  les  visages  adorés,  les 
mains  connues  et  cherchées  dans  l'ombre ,  voilà  la  reconnaissance 
dont  nous  parlions.  Baisez  donc  la  main  à  la  commune  I  grande  cause 
de  pitié  et  d'amélioration  retranchée  du  trésor  moral  de  la  nation. 
Entre  le  bien  qui  émane  de  la  commune  et  celui  que  faisaient  autre- 
fois les  habitans  des  châteaux  ,  il  y  a  à  observer  la  même  différence 
qu'entre  l'œuvre  produite  par  une  mécanique  et  l'œuvre  conçue, 
exécutée  par  la  main  de  l'homme.  La  première  est  exacte,  nette, 
irréprochable ,  mais  elle  est  sans  vie;  la  seconde  ne  vient  pas  toujours 
à  point,  elle  pèche  par  de  grands  défauts,  des  oublis  et  des  incer- 
titudes, mais  le  sang  et  la  pensée  y  ont  mis  du  leur.  La  commune 
est  l'imprimerie  du  bienfait ,  et  la  libre  indépendance  de  bien  faire 
qu'elle  a  remplacée  en  était  l'autographe. 

Si  le  propriétaire  actuel  de  Petit-Bourg  n'a  heureusement  à  reven- 
diquer aucun  des  privilèges  de  ses  prédécesseurs ,  et  il  est  trop  de 
son  siècle  pour  s'en  plaindre,  il  n'a  pas  renoncé,  lui  plus  riche  que 
la  plupart  des  premiers  possesseurs  de  son  château ,  au  droit  de  se 
faire  aimer  non  pas  de  ses  vassaux ,  mais  de  ses  voisins  de  Ris ,  de 
Soisy,  d'Évry  et  des  villages  environnans.  On  laissera  dans  la  chasteté 
du  silence  et  de  l'ombre  ce  qu'il  y  a  mis;  il  n'est  pas  d'éloges,  si 
mérités  qu'ils  soient ,  qui  fassent  pardonner  de  les  avoir  écrits ,  quand 
nul  n'en  réclamait  la  publicité.  Les  belles  actions  sont  aussi  de  la  vie 
privée;  et  la  presse  n'est  déjà  plus  une  confidente  assez  digne  pour 
lui  permettre  d'en  entendre  le  récit. 

Nous  ne  rapporterons  d'une  foule  de  traits  honorables  gravés  dans 

TOME  VI.      JUIX.  13 


186  REVUE  DE  PARIS. 

le  cœur  des  habitans  des  communes  placées  sous  le  regard  du  château 
de  Petit-Bourg,  que  celui-ci,  qui  ne  doit  pas  être  perdu  pour  l'iiis- 
toire  du  temps. 

A  l'époque  fatale  où  le  choléra  fit  pleuvoir  son  venin  sur  Paris  et 
les  départemens  voisins,  la  terreur  s'étendit  partout.  Les  riches  bat- 
tirent en  retraite;  c'était  à  qui  irait  le  plus  vite  en  sens  inverse,  des 
nuages  chargés  de  peste  et  des  équipages  fuyant  Paris.  Les  riantes 
résidences  arrosées  par  la  Seine  et  la  Marne  se  vidèrent;  la  peur  fit 
oublier  le  printemps  qui  venait  chargé  de  plumes  d'oiseaux ,  de  feuilles 
d'arbres  et  de  petites  fleurs.  Chaque  convoi  funèbre  se  croisait  avec 
vingt  voitures  haletantes.  De  tous  ces  châteaux  d'où  la  mollesse  et 
l'oisiveté  s'étaient  envolées,  il  n'en  resta  qu'un  seul  habité;  le  château 
de  Petit-Bourg.  Ce  n'ôtaitpas  les  moyens  de  fuir  qui  manquaientau  pro- 
priétaire; mais  partir!  fermerbrutalementsa  porte  à  tant  de  visages  at- 
tristés! il  attendit.  Le  mal  pourtant  grandissait  de  jour  en  jour,  d'heure 
en  heure;  M.  Aguado  attendit  encore;  il  resta  seul  exposé  à  toutes  les 
chances  du  mal ,  qui  allait  être  sans  pitié  pour  les  communes  voisines 
du  château.  Enfin ,  quand  on  l'eut  persuadé  que  sa  présence  ne  retar- 
derait pas  d'une  minute  les  progrès  du  fléau,  il  se  décida  à  rejoindre 
sa  famille.  Maisavant  de  quitter  Petit-Bourg,  il  se  rendit  dans  chaque 
village  déjà  largement  décimé,  franchit  le  seuil  de  chaque  maison, 
et  il  donna  à  chaque  habitant  malheureux  tous  les  objets  réclamés 
par  un  bien-être  sans  lequel  la  mort  ne  pardonnait  à  personne  :  de  la 
flanelle,  des  couvertures  chaudes,  et  les  meilleurs  moyens  curatifs 
indiqués  par  la  médecine,  sans  oublier  le  moyen  qui  les  comprend 
tous.  Puis ,  il  établit  une  pharmacie  au  château ,  y  laissant  deux  méde- 
cins uniquement  destinés  à  soigner  les  malades  du  canton.  De  tels 
actes  honorent  un  nom,  et  fùt-il  déjà  chargé  d'une  couronne  de 
marquis,  il  s'élèverait  plus  haut  encore. 

Aucun  village  n'a  de  fête  aussi  joyeusement  colorée  que  celle  de 
Petit-Bourg;  il  en  a  même  deux,  l'une  en  l'honneur  du  saint  de 
la  localité,  l'autre  eu  l'honneur  de  la  patronne  de  M'"""  Aguado.  Toutes 
deux  font  époque  dans  le  souvenir  des  invités  habituels,  qui  sont 
traités  ce  jour-là  aux  frais  de  la  maison.  Des  contentemens  sont  mé- 
nagés à  tous  les  âges.  Aux  jeunes  filles  une  main  gracieuse  distribue 
des  mouchoirs  aux  vives  couleurs,  des  bonnets  de  dentelles,  des 
croix  d'or  et  même  des  montres.  Aux  jeunes  gens  le  sort  ou  l'adresse 
réservent  des  fusils  et  des  couteaux  de  chasse.  Indispensable  auxi- 
liaire, le  vin  ne  cesse  pas  de  cou!er  sous  les  tentes  dressées  au  milieu 
du  parc ,  tandis  que  la  danse  confond  toutes  les  joies  dans  une  seule 


REVUE  DE  PARIS.  187 

et  môme  joie.  Le  château  est  ouvert  à  tout  le  monde,  et  des  tables 
chargées  de  gâteaux  arrêtent  de  loin  en  loin  avec  bonheur  une  cir- 
culation intarissable.  Si  l'inégalité  des  fortunes  n'avait  pas  ses  abus 
cruels ,  c'est  dans  de  pareils  momens  qu'on  serait  tenté  d'y  faire 
grâce ,  et  de  se  dire  tout  bas ,  bien  bas ,  avec  la  liberté  d'esprit  la  plus 
absolue,  qu'il  est  peut-être  plus  de  véritable  bonheur  possible  dans 
un  assemblage  de  conditions,  haut  et  bas  placées,  mais  s'aimant 
toutes  en  sœurs,  de  la  nécessité  de  ne  pas  rompre  une  harmonie 
peut-être  providentielle,  que  dans  la  violente  situation  d'une  société 
toujours  préoccupée  de  garder  le  niveau.  Si  l'égalité  et  le  bonheur 
étaient  deux  choses  distinctes?  Si  l'une  ne  renfermait  pas  l'autre? 
Avant  un  siècle  la  question  sera  éclaircie,  et  c'est  la  France  encore 
qui  la  résoudra.  Mais  que  le  syllogisme  lui  coûtera  horriblement  cher 
à  établir  ! 

Il  nous  reste  à  dire  l'intérieur  du  château  tel  qu'il  est  aujourd'hui. 
Dans  la  première  pièce,  qui  est,  je  crois,  une  salle  à  manger,  ou 
voit  deux  tableaux  de  sainteté  d'Annibal  Carrache  et  de  Herrcra  el 
Viejo  (l'ancien).  Nous  ne  tomberons  pas  dans  le  singulier  oubli  de 
louer  pompeusement  deux  peintres  dont  personne  ne  voudrait  mettre 
en  question  le  mérite.  Nous  nous  bornerons  à  dire  que  ces  deux  ta- 
bleaux, ainsi  qu'un  autre  de  Juan  delCastillo ,  représentant  une  belle 
Vierge,  sont  parfaitement  conservés.  Leur  éclat  n'empêche  pas  d'a- 
percevoir de  charmans  paysages  de  Demarne  et  de  Dubucourt,  et  de 
s'arrêter  long-temps  devant  de  petits  poissons  peints  par  Yelazquez. 
Ils  frétillent  encore;  on  a  peur  de  les  voir  tomber  de  la  toile.  C'est 
d'un  goût  délicat  d'avoir  égayé  et  adouci  les  reflets  splendides  des 
grandes  peintures  de  cette  salle  par  les  spirituels  éclairs  d'une  série 
de  petits  tableaux  flamands  signés  de  Corn-Hagen ,  Winans,  de  Van 
Kessel  ;  je  n'oublie  pas  de  gracieuses  fleurs  d'Arellano.  Il  n'y  a  pas  de 
jouissance  plus  intelligente  et  plus  complète  que  d'avoir  sous  les  yeux 
tant  de  peintures  si  achevées ,  et  par  les  croisées  ouvertes  une  cam- 
pagne inondée  des  flammes  ardentes  et  douces  du  mois  de  mai  :  ce 
que  Dieu  et  les  hommes  ont  créé  de  beau  et  de  bon.  Que  Dieu  est  un 
grand  peintre  flamand  ! 

A  la  gauche  de  cette  première  salle ,  où  sont  les  portraits  de 
jyjme  Aguado  et  de  M.  Aguado,  peints  par  M.  Lacoma,  artiste  sans 
doute  aimé  de  la  maison ,  car  son  nom  revient  souvent ,  et  ceux  des 
principaux  ancêtres  du  marquis  de  Las  Marismas,  s'ouvre,  sur  le 
même  prolongement,  le  grand  salon  enrichi  des  peintures  de  Lucas 
Jordano,  de  Domenico  Brandi ,  de  Pietro  de  Cortona  et  del  Bassano. 

13. 


JJS^  REVUE   DE  PARIS. 

Il  faut  se  croiser  les  bras  et  admirer  en  présence  de  l'œuvre  de  ces 
demi-dieux.  Rien  n'est  beau  comme  cela ,  si  ce  n'est  ce  ciel,  ce  soleil» 
cet  océan  d'herbes  et  ce  fleuve  qu'on  voit  en  se  retournant.  Quels 
peintres,  ceux  qui  soutiennent  la  comparaison  avec  le  printemps! 

Cristobal  Lopez  est  aussi  un  artiste  délicieux.  Quels  charmans  ta- 
bleaux, ceux  qu'on  voit  de  lui  à  Petit-Bourg!  Que  ses  vierges  et  ses 
anges  sont  aimables!  C'est  la  coquetterie  fantasque  de  Decamps,  sa 
couleur,  avec  plus  de  franchise  et  de  perfection.  C'est  Decamps  avec 
six  pas  d'avantage  sur  lui.  Lopez  est  beau  à  toutes  les  distances, 
comme  les  pierres  fines. 

La  troisième  pièce  est  le  salon  d'étude;  ainsi  que  les  précédentes» 
son  unique  ameublement  se  compose  de  tableaux  de  maîtres  de  l'école 
espagnole  et  flamande.  C'est  un  Hennile  de  Meneses  Osorio,  c'est 
une  Communion  de  la  Vierge  par  Théodore  Aderman.  11  faut  hâter  le 
pas  cependant,  car  le  temps  manquerait  même  pour  saluer,  ne  fût-ce 
que  d'un  regard  furtif ,  les  autres  créations  semées  dans  d'autres  salles. 
A  l'opulente  oisiveté  du  maître  il  est  permis  seulement  de  savourer 
les  paisibles  émotions  que  donnent  un  Christ  au  poteau  par  Alonzo 
Cano,  cet  homme  de  génie  à  peine  connu  en  France,  et  un  autre 
Christ  sur  la  croix  du  triste  et  monacal  Zurbarran.  Lui  seul,  le 
sévère  Zurbarran  a  cette  couleur  affligée  et  touchante  :  il  est  le  Job 
de  la  peinture.  Ce  Christ  n'est  pas  un  de  ses  moins  beaux  ouvrages. 
Ne  refusez  pas  une  halte  attentive  à  un  Samson  de  Yauder  Kabel. 

Il  est  facile  de  s'apercevoir  que  les  noms  affectés  aux  diverses  dis- 
tributions du  château  n'ont  qu'une  valeur  fort  conventionnelle;  cha- 
cune d'elles  est  un  cabinet  de  tableaux  et  rien  de  plus.  On  a  déjà  vu 
que  la  salle  à  manger,  le  grand  salon  et  le  salon  d'étude  sont  des 
travées  d'une  galerie  de  peintures;  on  n'y  remarque  pas  plus  de 
meubles  qu'au  Louvre  et  au  Luxembourg.  Dans  la  salle  de  billard,  qui 
est  la  quatrième ,  nous  n'a^ons  pas  vu  de  billard ,  mais  une  délicieuse 
Vue  de  Venise  par  Canaletti;  et  qui  peindrait  Venise,  si  ce  n'est  Ca- 
naletti?  Un  Primatice  d'une  couleur  virginale,  deux  Telazquez,  un 
Martijr  de  Zurbarran  et  une  Petite  vache  de  Vandcr  liurg.  Le  Musée 
espagnol  du  Louvre  a  peu  de  tableaux  de  sainteté  signés  du  nom  de 
Zurbarran  aussi  remarquables  que  celui  de  Petit-Bourg.  Psous  ne  nous 
exposons  guère  qu'aux  reproches  des  faiseurs  d'inventaires  en  omet- 
tant de  petites  peintures  françaises  semées  comme  des  coquelicots  im- 
portuns à  travers  ces  belles  moissons.  Elles  sont  là,  à  l'exception  de 
quelques-unes  cependant,  comme  une  prolestalion  polie  du  pro- 
priétaire; pure  courtoisie  castillane. 


REVUE  DE  PARIS.  189 

S'il  est  dans  tout  le  château  une  pièce  qui  réponde  à  sa  destina- 
tion nominale,  c'est  la  dernière  de  l'aile  gauche;  une  petite  biblio- 
thèque, bourrée  de  livres  espagnols  et  français.  Nous  avons  été 
heureux  d'y  rencontrer  Lopez  de  Vega  et  Calderon  à  côté  de  Corneille. 
Une  place  d'honneur  est  réservée  au  grand  ouvrage  de  l'Egypte,  ce 
beau  livre ,  exclusivement  destiné  par  son  prix  à  ceux  qui  n'ont  pas 
le  temps  de  le  lire. 

On  ne  doit  pas  s'attendre  à  voir  plus  de  meubles  dans  l'aile  droite 
où  nous  entrons  que  dans  l'aile  gauche  dont  nous  avons  épuisé  les 
distributions  peu  nombreuses.  Elle  s'ouvre  par  une  salle  à  manger 
où  rien  ne  rappelle  l'acte  qu'on  est  censé  y  accomplir;  point  de  buf- 
fets, point  de  tables,  mais  une  incroyable  bataille  de  Salvator  Rosa, 
un  Rose  de  Tivoli,  les  Quatre  Saisons  par  Lesueur,  de  beaux  chiens 
de  Sneyders,  une  naissance  et  un  baptême  de  Cristobal  Lopez,  une 
vue  de  A'enisc  de  Guardi,  un  charmant  intérieur  de  Hemskerk,  et 
une  collection  de  petits  tableaux  flamands  de  Van  Kessel ,  de  Ferg  et 
de  Snaver.  Quelle  fougue,  quelle  rage,  et  quelle  couleur  dans  le  Sal- 
vator Rosa!  J'ignore  si  l'on  s'est  jamais  battu  de  cette  manière-là 
dans  aucun  temps,  mais  qu'importe?  Que  n'avons-nous  beaucoup  de 
mensonges  semblables!  Encore  un  regard  d'adoration  pour  Cristobal 
Lopez,  et  passons  dans  le  cabinet  suivant.  C'est  la  chambre  à  coucher 
de  M.  Aguado.  Puisqu'on  la  désigne  ainsi  et  qu'on  y  a  mis  un  lit,  il 
faut  croire  que  le  domestique  qui  nous  renseigne  ne  s'est  pas  trompé. 
Voici  les  meubles  spéciaux  de  cette  chambre  à  coucher  qui  n'a  pas 
dû  coûter  grands  frais  d'imagination  au  tapissier.  Un  petit  berger 
d'Albert  Kuyp,  un  de  ces  petits  bergers  comme  il  n'en  existe  pas,  en- 
fant de  roi  et  de  reine,  ayant  pour  vis-à-vis  une  bergère  de  son  rang, 
un  anachorète  d'Alexandre  Albini,  un  Christ  de  Moya,  un  Amour 
fouetté  de  Luca  Jordano,  une  Vénus  de  Pomponio  di  Vito,  un  An- 
toine Moro,  un  Carlo  Maratto  et  un  Wouvermans  comme  il  y  en  a 
peu  au  Louvre.  Ce  serait  un  crime  d'oublier  un  Annibal  Carrache 
et  un  beau  Vander  Does,  et  une  impolitesse  de  ne  pas  mentionner 
deux  Lancret  qui  vengent  à  Petit-Bourg  notre  peinture  française  si 
malencontreusement  fourvoyée  là.  Que  ces  deux  Lancret  sont  gra- 
cieux et  fins  !  quel  berger  fleuri  et  quelle  bergère  coquette  !  Le  ber- 
ger semble  sortir  d'un  bain  parfumé  et  la  bergère  aller  à  l'Opéra.  Je 
donnerais  bien  des  écoles  françaises  pour  cette  bergère  et  ce  berger, 
excepté  l'école  de  Watteau ,  une  des  premières  du  monde. 

J'ai  dit  la  chambre  à  coucher  de  M.  Aguado,  sans  omettre  un  seul 
meuble;  l'omission  eût  été  difficile,  j'ai  aussi  dit  pourquoi.  N'oublie- 


190  REVUE  DE  PARIS. 

rais-je  pas  une  petite  pendule  de  quarante  francs?  On  n'a  jamais 
poussé  plus  loin  le  mépris  pour  les  meubles,  si  ce  n'est  dans  la 
chambre  voisine,  celle  de  M""  Aguado.  J'aime  ce  dédain  poussé  jus- 
qu'à l'héroïsme;  deux  ou  trois  cent  mille  francs  de  tableaux  et  pas 
quinze  cents  francs  de  papier  peint  et  de  bois  doré.  J'appelle  cela  du 
goût,  de  l'esprit,  du  bon  sens,  quand  je  songe  qu'un  secrétaire  ou 
une  glace  eût  pris  la  place  d'un  Carrache  ou  d'un  Zurbarran  sur  la 
surface  de  ces  murs  d'un  très  faible  développement.  La  glace  de  la 
chambre  à  coucher  de  M""=  Aguado  est  en  bois  peint  en  gris.  On  par- 
donnera aisément  ce  défaut  de  luxe.  Ce  sultan  à  qui  l'on  présente 
une  esclave  pour  la  nuit  est  d'Eugène  Delacroix,  cette  vision  de  la 
Vierge  est  de  Cristobal  Lopez,  ceci  est  un  Carrache,  cette  adoration 
est  de  Stella,  et  cette  religieuse  d'Offemback.  Vous  ne  vous  souvenez 
déjà  plus,  je  pense,  de  la  glace  peinte  en  gris  :  serait-elle  en  or  massif 
et  en  diamant,  vous  en  souviendriez-vous  davantage?  Le  boudoir 
attenant  n'est  pas  plus  un  boudoir  que  la  chambre  à  coucher  n'est  une 
chambre  à  coucher.  C'est  la  dernière  travée  où  vous  attendent  des 
fleurs  d'Arellano  et  de  Prévost,  un  beau  paysage  de  Van  Berg,  un 
ïiepolo ,  un  Guérin  et  un  charmant  Offemback.  Là  finit  l'aile  droite. 
L'une  et  l'autre ,  comme  on  le  voit ,  sont  moins  les  deux  grandes  divi- 
sions d'un  château  que  la  double  galerie  d'un  riche  musée. 

Le  premier  et  unique  étage  du  château  de  Petit-Bourg  ne  sortant 
pas  de  la  banalité  utile  des  chambres  d'amis,  nous  en  respecterons 
l'obscurité. 

Sauf  erreurs,  nous  pensons  avoir  cité  les  beautés  intérieures  de 
la  propriété  de  M.  Aguado;  elle  ne  sera  jamais  mieux  entretenue. 
Elle  est  fastueuse,  et  son  faste,  quoique  d'une  date  récente,  fait 
honneur  à  l'intelligence  du  maître.  Sans  la  bouleverser  de  fond 
en  comble,  il  ne  lui  était  guère  permis  d'en  changer  le  caractère. 
Il  y  aurait  de  l'ingratitude  à  oublier  qu'étranger  à  notre  histoire,  il  a 
pris  soin  de  conserver  un  monument  dont  les  traditions  sont  sans 
parenté  avec  celles  de  son  pays.  Là  où,  sur  un  signe  de  sa  main 
puissante,  car  il  est  plus  riche  que  beaucoup  de  souverains,  il  pouvait 
faire  élever  un  palais  à  sa  fantaisie,  il  a  mieux  aimé  laisser  subsister 
un  bâtiment  dépassé  par  l'art  moderne,  insuffisant,  incomplet,  mais 
plein  à  jamais  de  l'immortelle  grandeur  de  Louis  XIV.  Si,  pour  per- 
pétuer le  souvenir  d'une  visite  de  ce  grand  roi ,  qui  était  le  sien ,  le 
duc  d'Antin  abattit  une  allée  d'arbres,  M.  Aguado,  entendant  mieux 
ce  qu'on  doit  à  un  toi  honneur,  a  conservé  le  château  tout  entier. 

C'est  par  la  porte  qui  s'ouvre  sur  le  parc  qu'on  découvre  les  indes- 


REVUE  DE   PARIS.  19i 

criptibles  richesses  d'un  paysage  déroulé  sous  tous  les  points  du  ciel  ; 
et  du  perron ,  auquel  s'oppose  une  terrasse  tracée  dans  le  goût  de 
celle  de  Chantilly  et  de  toutes  celles  qu'a  dessinées  Le  Nôtre,  on 
parvient  sans  fatigue  aux  premiers  arceaux  du  parc.  Caprice  que 
ratifiera  la  postérité,  les  noms  des  principales  allées  de  cette  élégante 
forêt  sont  empruntés  aux  opéras  de  Rossini,  l'hôte  illustre,  fréquent 
et  bien-aimé  de  Petit-Bourg.  Voilà  l'allée  Guillaume  Tell,  l'allée  de 
Sémiramis,  l'allée  de  la  Pie  voleuse.  Nous  avons  l'espoir  qu'il  reste 
encore  beaucoup  d'allées  à  nommer  et  que  Rossini  retournera  un  jour 
en  France.  —  Connais-tu  M.  Rossini?  ai-je  demandé  à  une  petite 
fille  de  huit  ans  qui  longeait  le  mur  du  parc  en  se  rendant  à  l'école 
de  la  paroisse.  —  Oui,  monsieur,  je  connais  M.  Rossini;  c'est  un 
monsieur  qui  rit  toujours. 

Quelque  profond  que  soit  mon  respect  pour  la  Charte  et  l'article 
où  le  sacrifice  d'une  propriété  est  prévu  dans  l'intérêt  général,  je 
n'ai  pu  voir  sans  colère  les  déplorables  dégâts  causés  au  parc  de 
Petit-Bourg  par  les  ouvriers  employés  au  chemin  de  fer  de  Paris  à 
Orléans.  Ces  honnêtes  ingénieurs,  qui  couperaient  en  deux  leur  mère 
si  le  tracé  l'exigeait ,  ont  arrêté  que  l'embranchement  destiné  à  des- 
servir Corbeil,  Melun  et  Montereau,  traverserait  la  propriété  de 
M.  Aguado.  Ils  ont  déchiré  son  parc  à  coups  de  hache  et  de  bêche; 
un  des  plus  beaux  fragmens  et  un  bassin  superbe  resteront  de  l'autre 
côté  du  rail.  Ce  triste  ruisseau  de  fer  stérilisera  une  partie  de  cet 
admirable  terrain,  et  cela  pour  que  des  nuées  de  Parisiens  aillent 
dans  une  heure  manger  du  fromage  à  la  crème  en  Brie ,  comme  si 
l'on  ne  devait  pas  toujours  se  croire  trop  près  des  Parisiens.  Triste 
progrès  !  Ah  !  au  temps  du  duc  d'Antin ,  une  société  d'hommes  d'af- 
faires n'eût  pas  touché  à  un  seul  arbre  de  son  parc  !  Il  est  vrai  qu'an 
temps  du  duc  d'Antin  il  n'y  avait  pas  de  charte  constitutionnelle. 

Fondateur  d'une  école  et  d'un  hôpital ,  à  Evry,  M.  Aguado  a  plus 
fait  pour  Petit-Bourg  que  tous  les  seigneurs  ses  prédécesseurs.  Et  ce 
bien,  il  l'a  fait  sans  bruit,  sans  ostentation,  avec  la  pudeur  chré- 
tienne du  désintéressement. 

LÉON  GOZLAN. 


Critique. 


FORTRAÏÏTS   I^ITTB n AIRES , 

PAR   M.   SAINTE-BEUVE  (1). 

On  a  dit  que  le  sens  critique  est  le  génie  de  l'impuissance.  L'observation 
frappe  juste  peut-être  quand  elle  va  de  l'abbé  d'Aubignac  à  M™"  Dacier.  Te  ne 
sais  rien  de  plus  misérable,  en  effet,  que  cette  vaine  stratégie  des  mots,  cette 
préoccupation  du  mécanisme  extérieur,  cette  science  factice,  pédante,  née  du 
collège.  Passe  encore  pour  les  maîtres,  comme  Quintilien  etLongin.  Mais  au- 
dessus  de  cette  critique  qui ,  par  l'impossibilité  de  produire ,  se  réfugie  dans  le 
précepte,  il  y  a  l'étude  passionnée  de  l'art,  les  hautes  abstractions  de  l'esthé- 
tique. Ainsi,  Platon  poursuit,  à  travers  le  rêve  et  la  poésie,  l'idéal  du  beau; 
Aristote  traduit  ses  lois  en  formules  métaphysiques;  Horace  le  chante  aux 
Pisons.  Avec  l'antiquité  cependant  semble  disparaître  tout  à  coup  le  véritable 
génie  critique.  Il  s'évanouit,  au  moyen-âge,  dans  la  barbarie  et  dans  la  foi ,  et 
ne  se  réveille  qu'au  temps  d'Érasme.  Mais,  dans  son  long  sommeil,  il  a  subi 
plus  d'une  transformation  ;  il  est  devenu  sceptique ,  railleur,  triste  pourtant . 
plus  inquiet  du  vrai  que  du  beau ,  et  plus  préoccupé  peut-être  de  la  réalité  des 
choses  que  de  la  réalité  de  l'art.  On  dirait  qu'il  s'est  éloigné  de  Platon  pour  se 
rapprocher  de  Lucien.  C'est  qu'en  effet  Lucien  laisse  admirablement  pressentir 
ce  bon  sens  exquis,  cette  précision  de  tact,  qui  constitue  la  saine  critique  fran- 
çaise, notre  gloire,  la  critique  de  Bayle,  deFontenelle,  de  Voltaire,  de  Daunou , 
et  aussi  de  M.  Sainte-Beuve. 

M.  Sainte-Beuve,  profond  artiste,  est  resté,  entre  tous,  fidèle  à  l'esthétique. 
Il  est  épris  du  beau  à  la  manière  de  AVinckehuann;  mais  le  grand  critique  de 
la  statuaire  et  de  l'architecture  voit  toujours  Dieu  rayonnant  sous  rœu\Te  hu- 
maine ,  toujours  Jupiter  près  de  Phidias  inspiré.  Son  enthousiasme  proclame , 

(1)  2  nouveaux  volumes  in-8».  Paris,  chez  F.  Bonnaire  ,  rue  des  Boaux-Arls,  10. 


REVUE  DE  PARIS.  193 

en  quelque  sorte ,  le  panthéisme  dans  l'art.  M.  Sainte-Beuve,  au  contraire, 
voit  rhomnie,  avant  tout ,  sous  les  oeu\Tes  de  l'esprit.  Pour  lui ,  faire  de  la  cri- 
tique ,  c'est  étudier,  tout  en  cherchant  la  beauté  éternelle  et  absolue ,  l'être 
contingent  qui  sent,  qui  pense,  et  fixe  sa  pensée;  c'est  regarder  l'idée  éclore, 
c'est  découvrir,  à  travers  toutes  les  tristesses ,  toutes  les  joies  de  la  vie ,  ses 
origines  les  plus  lointaines  et  les  plus  secrètes;  c'est  choisir  enfin  un  cadre  où 
l'on  reste  original  à  propos  d'un  autre,  où  l'inspiration  propre ,  spontanée,  la 
poésie ,  s'exhalent  doucement ,  à  côté  de  l'exacte  analyse  et  de  l'appréciation 
rigoureuse. 

Les  Critiques  et  Portraits  ont  pris  rang  dès  l'apparition  du  premier  volume 
en  1832,  parmi  les  œuvres  éminentes  de  notre  temps.  Ce  IIntc  a  ouvert,  en 
effet,  en  histoire  littéraire,  un  horizon  nouveau.  Le  genre  que  M.  Sainte-Beuve 
continuait ,  en  le  perfectionnant ,  avait  bien  été  essayé  déjà  avec  un  certain 
succès;  mais  l'auteur  des  Portraits  y  introduisait  une  manière  distincte,  élevée 
et  profondément  originale.  On  consultait  Goujet  et  >'iceron ,  comme  les  Béné- 
dictins; d'Alembert,  Condorcet,  et  surtout  les  spirituelles  notices  de  Fonta- 
nelle ,  étaient  quelque  peu  lus  :  mais  le  critique  disparaissait  vite  sous  l'aca- 
démicien; on  trouvait  l'éloge  au  lieu  du  jugement  aiguisé  et  libre.  Le  Cours  de 
Littérature  de  La  Harpe ,  très  estimable  comme  répertoire  utile  de  saines  doc- 
trines, de  rapprochemens  et  de  parallèles  littéraires,  conservait  surtout  un  ca- 
ractère dogmatique ,  qui  rappelait  un  ^larmontel  corrigé  et  plus  ouvert ,  un 
Le  Batteux  moins  étroit  et  moins  méticuleux.  Dégagée  et  mise  à  l'aise  par  l'in- 
fluence indépendante  de  jM"""  de  Staël  et  de  M.  de  Chateaubriand,  renouvelée 
par  l'enseignement  de  'SI.  Villemain ,  la  critique  française  devait  prendre  un 
rang  important  et  nouveau.  Parmi  les  plus  remarquables  travaux  qu'elle  a 
produits,  on  peut,  sans  craindre  la  rivalité,  opposer  aux  écrits  de  Johnson, 
de  Goldsmith,  de  Voss,  les  Portraits  de  yi.  Sainte-Beuve. 

Il  convient  de  noter  dès  l'abord  deux  faces  distinctes  dans  ce  livre.  Les  mor- 
ceaux écrits  avant  1830,  au  point  de  vue  polémique,  portent,  ainsi  que  l'au- 
teur l'indique  lui-même,  l'empreinte  d'une  intention  littéraire  plus  systéma- 
tique :  c'est  surtout  une  investigation  théorique  sur  divers  points  de  l'art.  Il 
combat  pour  le  triomphe  d'une  doctrine.  Plus  tard ,  ses  travaux  ont ,  avant 
tout,  une  signification  morale  et  se  rapportent  à  une  littérature  plus  indiffé- 
rente ou  même  légèrement  désabusée.  Mais  cette  diversité  de  nuances  n'im- 
plique nullement  contradiction.  Jeune  homme  enthousiaste  dans  sa  foi  d'ar- 
tiste, M.  Sainte-Beuve  prit  activement  part  à  la  lutte  soutenue  par  le  Globe,  en 
faveur  de  plus  d'un  principe  ardent.  Le  bruit  de  l'arène  l'aiguillonait ,  et ,  pour 
arriver  plus  vite  au  but,  il  pressa  parfois  ses  coursiers  de  telle  sorte  que,  la 
limite  atteinte,  ils  couraient  encore  tout  fumans  comme  aux  combats  olym- 
piques. Ce  n'était  là,  du  reste,  que  l'exaltation  passagère  d'un  sentiment 
vrai  :  esprit  éminemment  original ,  M.  Sainte-Beuve  avait  demandé  la  vie 
et  l'ame  à  la  littérature  misérable  et  allanguie  de  l'empire.  Il  appelait  de  ses 
vœux,  et  défendait  de  toute  la  verve,  alors  un  peu  hasardée,  de  sou  beau 


lOV  REVUE  DE  PARIS. 

talent ,  cette  rénovation  tardive  de  la  poésie ,  préparée,  dès  la  fln  du  xyiii 
siècle,  par  Bernardin  de  Saint-Pierre,  et  accomplie  par  René  et  Corine." 
M.  Sainte-Beuve,  dans  son  premier  livre,  en  remuant  le  xyi*"  siècle  pour  y 
trouver  des  modèles,  n'a  jamais  affirmé,  comme  on  l'a  fait  brutalement  de- 
puis, que  cette  époque  filt  la  grande  ère  de  notre  littérature.  Il  n'a  jamais 
méconnu  les  gloires  intellectuelles  du  règne  de  Louis  XIV.  Loin  de  Là;  mais 
il  a  pensé  avec  raison  que  l'admirable  langue  de  Pascal  et  de  Bossuet,  la 
langue  limpide  et  nette  de  Voltaire,  avait  fini  par  s'énerver  en  passant  aux 
Alexandrins  dégénérés  de  l'empire.  Lorsqu'il  a  quitté  un  instant  Racine  pour 
remonter  jusqu'à  Ronsard,  M.  Sainte-Beuve  a  fait  comme  ont  fait  depuis  nos 
métapbysiciens  qui ,  en  exagérant  aussi  quelque  peu ,  retrempent  l'idiome 
émoussé  de  Condillac  dans  l'austère  terminologie  d'Aristote.  De  plus,  il  avait 
en  vain  cberché  l'idée  comme  la  forme  dans  cette  innocente  génération  litté- 
raire dont  les  derniers  et  honnêtes  représentans  ne  sont  plus  qu'à  l'Académie. 
Mais  en  posant  l'équation  entre  l'œuvre  et  l'admiration  prodiguée,  il  reconnut 
bientôt  qu'elle  n'était  guère  possible.  A  part  Fontanes  et  Millevoye,  poètes  de 
douce  transition ,  à  part  Lemercier,  esprit  vigoureux  et  isolé,  le  désappointement 
vient  toujours  dans  la  littérature  de  cette  époque.  M.  Sainte-Beuve  en  ressentit 
un  peu  d'humeur.  Cela  se  conçoit;  c'était  une  illusion  perdue,  et  il  fallait  cher- 
cher ailleurs  le  rameau  d'or.  Désenchanté  une  première  fois,  il  craignit  les 
surprises  et  se  montra  plus  sévère.  IMais  toujours,  et  dans  les  hasards  et  les 
vivacités  de  la  lutte,  il  est  resté  délicat  et  finement  contenu.  Les  théories 
rhythmiques  qui  suivent  Joseph  Delorme  et  qui  offrent  peut-être  le  côté  le 
moins  acceptable  de  ses  doctrines  d'alors ,  n'ont  rien  de  ce  caractère  violent  et 
paradoxal  qui  signalait,  à  la  fin  du  wiii''  siècle,  les  déclamations  de  ÎMercier 
contre  Racine  et  Boileau.  Ce  procédé  grossier,  et  qu'on  a  renouvelé  depuis  avec 
scandale,  n'a  jamais  pu  être  le  fait  de  M.  Sainte-Beuve.  Il  a  gardé  jusque  dans 
ses  traits  les  plus  mordans  l'atticisme  et  le  bon  goilt.  Ainsi,  pour  ne  citer 
qu'un  exemple,  quoi  de  plus  sévère,  mais  de  plus  juste,  et  aussi  de  moins 
blessant  dans  la  forme,  que  le  portrait  de  Delille.^  M.  Sainte-Beuve  regarde  à  la 
loupe  les  vers  de  l'auteur  des  Jardins.  C'est  l'étude  de  Bernardin  de  Saint- 
Pierre  sur  le  fraisier,  mais  Delille  n'a  pas  ses  mondes  infinis  conuue  la  plante. 
Et  quand,  au  lieu  du  grand  peintre,  le  critique  n'a  trouvé  que  l'émailleur  ha- 
bile, lecrayonneur  au  pastel;  quand  il  a  reconnu  que  le  poète  avait  le  don  de 
la  rime,  mais  non  le  don  des  larmes,  pourquoi  lui  refuser  de  le  dire?  Lors- 
qu'une œuvre  a  perdu  presque  toute  saveur,  pourquoi  imposer  l'admiration 
traditionnelle?  Delille  n'est-il  pas  après  tout,  et  même  dans  sa  plus  haute 
expression ,  l'Anacharsis  parisien  de  la  poésie  latine ,  comme  l'appelle  M.  Sainte- 
Beuve,  le  descendant  de  Vanière  et  de  Bapin;  sa  traduction  la  plus  célèbre, 
qu'est-ce  autre  chose  qu'une  villa  romaine,  transportée  à  Moulin-Joly?  Certes, 
ce  n'est  point  là  de  l'aigreur. 

En  aucun  temps ,  et  à  plus  forte  raison  dans  ces  dernières  années ,  M.  Sainte- 
Beuve  ne  s'est  jamais  fait  un  malin  plaisir  de  renverser  certaines  gloires  de 


REVUE  DE  PARIS.  195 

leur  piédestal  usurpé ,  de  chercher  les  formes  grêles  et  mesquines  de  la  statue , 
sous  l'ampleur  apparente  de  la  draperie.  Il  aime,  au  contraire,  après  avoir 
posé  la  couronne  sur  les  fronts  toujours  rayonnans ,  à  sauver  quelque  mémoire 
à  demi  naufragée,  à  recueillir  çà  et  là  une  perle,  à  rendre  une  fleur  à  la  cor- 
beille antique  d'André  Ciiénier.  On  pourrait  même  donner  pour  épigraphe,  à 
plusieurs  de  ses  portraits,  le  sinite  parvulos  ad  me  venire.  C'est  là  pour  lui 
une  affaire  d" équité,  et  s'il  se  montre  indépendant  et  sévère  à  l'égard  des  plus 
grands,  il  aime  aussi  à  protéger  les  faibles,  ceux  qu'on  pille  et  qu'on  ne  cite 
pas,  et  qui  ont  eu,  à  défaut  du  rayon,  un  éclair,  un  bonheur  inespéré  de 
pensée,  quelques  hasards  de  verve,  par  exemple  Mademoiselle  de  Liron,  ou 
même  la  Feuii/ed'Arnault.  M.  Sainte-Beuve,  s'il  trouve  une  ruine,  s'afflige  et 
passe  Aite ,  mais  près  de  ce  sentiment  triste  du  débris  (et  que  de  débris  même 
en  nos  voies  les  plus  larges  et  les  plus  belles),  il  y  a  en  lui  un  sentiment  de 
piété  studieuse  envers  ceux  qui ,  plus  sages  et  souvent  plus  forts,  ont,  comme 
Joubert,  aimé  l'oubli  et  cherché  l'ombre,  ou  qui  sont  tombés  jeunes,  comme 
Farcy,  avant  l'achèvement  toujours  difficile  de  l'œuvre.  Cette  critique  du 
combat,  qui  s'irrite  ou  s'exagère  par  l'attaque  ou  la  résistance,  n'a  été  d'ail- 
leurs, pour  ]M.  Sainte-Beuve,  qu'une  sorte  d'accident  purement  temporaire  et 
de  début.  «  Romantisme,  humanitarisme,  dit-il  lui-même,  ce  sont  là  des 
formes  de  passions ,  et  comme  des  maladies  que  les  jeunes  talens  doivent  pres- 
que nécessairement  traverser  :  ils  deviennent  d'autant  plus  murs  qu'ils  s'en 
dégagent  complètement.  On  ne  passe  point  sans  doute  impunément  par  ces 
divers  systèmes ,  on  en  garde  des  impressions ,  des  teintes ,  un  pli  ;  mais  enfin 
l'on  en  sort  quand  on  est  capable  de  maturité.  Ce  qui  est  bon  à  rappeler,  c'est 
qu'on  n'en  sort  jamais,  après  tout,  qu'avec  le  fonds  d'enjeu  qu'on  y  a  apporté, 
je  veux  dire  avec  le  talent  propre  et  personnel;  le  reste  était  déclamation, 
appareil  d'école,  attirail  facile  à  prendre,  et  que  le  dernier  venu,  eùt-il  moins  de 
talent,  portera  plus  haut,  en  renchérissant  sur  tous  les  autres.  »  Ainsi  se  sont 
dégagés  vite,  chez  ]M.  Sainte-Beuve,  et  sans  que  son  originalité  en  ait  été 
atténuée  en  rien,  cet  attirail,  cette  fantaisie  dont  il  parle.  L'apaisement  fut 
complet;  il  se  replia  même  vers  le  doute,  parce  qu'il  avait  reconnu  que  le  cri- 
térium dans  l'art  n'a  guère  cette  fixité  absolue  qu'on  lui  a  souvent  donnée 
avec  arrogance  ;  et ,  en  appliquant  à  l'œuvre  reposée ,  et  en  dehors  de  tout 
système ,  les  facultés  de  son  éminent  esprit ,  il  a  prouvé  qu'il  avait  pour  sa  part 
trouvé  une  vraie  poétique,  et  qu'une  certaine  dose  de  scepticisme,  n'avait 
nullement  affaibli  en  lui  l'imagination  délicate  et  la  sensibilité  exquise  de 
l'artiste. 

M.  Sainte-Beuve  a  constitué  la  psychologie  en  histoire  littéraire.  Son  procédé 
a  quelque  chose  de  cette  investigation  fine  et  déliée  queReid,StewartetM.  Jouf- 
froy  ont  introduite  avec  une  souplesse  si  habile  dans  l'observation  philoso- 
phique. Vivante  ou  morte,  qu'une  figure  célèbre  pose  devant  lui,  il  en  saisit 
d'un  coup  d'œil  les  nuances  les  plus  fugitives,  les  impressions  à  demi  effacées, 
le  ficius  ou  le  sourire.  Sa  critique  explique  le  livre  par  l'homme,  Thcmmepar 


196  REVUE  DE  PARIS. 

le  livre;  une  ligne,  un  simple  mot,  lui  révèlent  souvent  tout  un  côté  méconnu 
et  voilé,  tout  un  roman  enseveli.  Il  sait  comment  les  intelligences  d'élite  se  sont 
développées  par  la  passion  ,  aiguisées  par  l'obstacle ,  complétées  par  l'étude  et 
l'art  ;  ce  qu'elles  doivent  à  l'imitation  ou  à  l'élan  naïf  et  spontané.  Sa  pénétra- 
tion descend  jusqu'aux  détours  les  plus  dérobés  de  la  vie  qu'il  explore ,  et , 
bien  que  toujours  discret  à  propos,  il  la  révèle  tout  entière,  lumineuse  ou 
sombre,  dans  ses  grandeurs  ou  ses  extases,  et,  quand  la  vérité  le  demande,  dans 
ses  misères  ou  ses  faiblesses,  car  c'est  là  aussi  qu'il  faut  cliercber  le  mot  de 
plus  d'une  grande  œuvre.  Les  premiers  paysages,  les  lointains  de  l'enfance  et 
de  la  jeunesse,  ces  clocbes  qui  tintaient  pour  Victor  Hugo  aux  Feuillantines,  ces 
brises  dont  Lamartine  a  retenu  l'accord,  et  qui  le  berçaient  dans  les  peupliers 
delMilly,  expliquent  à  M.  Sainte-Beuve  les  trésors  de  la  maturité.  Souvent 
alors  l'élégie  déborde,  le  cliantre  des  Consolations  épancbe  sa  rêverie;  car, 
sous  le  poète  ou  le  bardi  penseur,  il  a  vu  l'iiomme ,  non  privilégié  ou  maudit, 
mais  semblable  à  tous ,  faible,  souffrant ,  orageux.  Il  a  vu  Ballanche  conduit 
au  dogme  des  épreuves  par  les  crises  physiques  et  morales  d'une  jeunesse  ma- 
ladive; Bernardin  de  Saint-Pierre  saisi  d'hallucinations,  comme  Tasse  et 
Pascal  ;  IMirabeau  traversant,  pour  arriver  à  l'inspiration  et  à  la  gloire,  toutes 
les  souillures  du  vice.  L'initiation  est  complète  :  chaque  tête,  comme  celles  de 
Rembrandt,  passe  avec  sa  lumière  au  front,  et,  bien  que  dispersés  dans  le 
livre,  selon  les  hasards  d'une  première  publication,  les  Portraits  forment 
néanmoins  une  galerie  continue ,  où  l'aspect  de  chaque  époque  ressort  merveil- 
leusement du  détail  de  chaque  figure. 

Piigoureusement  placé  dans  la  sphère  vivante  et  personnelle  du  temps  qu'il 
étudie,  ^I.  Sainte-Beuve  aime  cependant  à  voir  plus  loin,  avant  et  après.  Il  re- 
garde le  Versailles  de  Louis  XIV,  de  l'hôtel  de  Rambouillet  ou  du  salon  d'Hel- 
vétius.  Fidèle,  d'ailleurs,  au  culte  de  la  muse  grecque  ou  romaine,  il  rend  à 
chacun  et  à  propos  sa  famille  de  l'antiquité.  Il  sait  à  quelles  sources  profanes 
puisait  l'urne  chrétienne  de  Piacine ,  et  pourquoi  elle  puisait  là  ;  vers  quelles 
fleurs  de  Pœstum  et  de  l'Hymette  s'envolait  la  muse  de  Ciiénier,  toujours 
avide  de  parfums  antiques.  La  couture  industrieuse  serpente  et  se  déguise  en 
vain  sous  le  moelleux  de  l'étoffe.  Il  la  sent  au  premier  toucher.  Ces  rapproche- 
mens  qui  lient  toutes  les  époques,  et  ajoutent  sans  cesse  au  présent  l'intérêt  du 
passé,  n'ont  rien  de  cherché  ni  de  pénible.  C'est  un  bonheur  de  la  pensée, 
jamais  un  effort.  L'inattendu  peut  faire  douter  parfois  aux  premières  lignes, 
mais  l'horizon  se  dégage  vite.  Qu'André  Chénier,  le  confident  d'Abel ,  l'enfant 
byzantin  d'Évarus  de  Paros  et  de  Bion ,  et  Régnier  le  joueur  de  quilles ,  le 
satire  grimaçant  comme  les  mascarons  des  maisons  gothiques,  tous  deux 
grands  poètes  qui  ne  se  savaient  pas  de  la  même  famille,  se  rencontrent  sur 
les  limites  extrêmes  de  la  réforme  et  du  xviii''  siècle,  et  au  seuil  des  amours 
faciles,  ils  s'étonneront  peut-être  un  instant  de  leur  parenté  imprévue,  mais  ils 
se  reconnaîtront  vite.  Sous  les  grands  airs  de  la  monarchie  absolue,  sous 
l'épanouissement  de  toutes  ses  pompes  et  de  ses  gloires  les  plus  achevées  ^ 


REVUE  DE  PARIS.  19T 

I\I.  Sainte-Beuve,  qui  se  laisse  charmer,  mais  non  pas  éblouir,  cherche  encore 
et  retrouve  parfois  les  traditions  du  dernier  règne.  Il  sait  les  rubans  qu'on 
portait  dans  les  ruelles-,  il  en  surprend  malicieusement  quelques  nœuds,  près 
d'un  exemplaire  de  l'Astrée,  sur  la  toilette  de  •M""'  de  Sévigné.  Cette  étude  se 
continue  ainsi  jusqu'aux  époques  les  plus  voisines,  jusque  dans  notre  temps 
lui-même.  Entre  les  chœurs  (ÏEsiher  et  les  Wdiiaiions ,  il  y  a  Fontanes  qui 
se  rattache  à  Racine ,  comme  Stace  à  Virgile  ;  entre  l'ancien  spiritualisme  chré- 
tien et  le  culte  de  la  nature  au  xviii"'  siècle,  il  y  a  Bernardin  de  Saint-Pierre; 
Ballanche  confine  à  Lamartine ,  ^I"""  Guizot  à  Johnson ,  à  Labruyère ,  Joubert 
à  La  Rochefoucauld  devenu  orthodoxe. 

Ainsi  l'histoire  littéraire  de  la  France  par  ses  grands  hommes  et  ses  beaux 
li\Tes  s'achèvera,  nous  l'espérons,  dans  les  CriUques  ei  Poriraits ,  à  dater  de 
Louis  XIV.  Boileau,  Racine,  Corneille,  Molière,  La  Fontaine,  La  Bruyère, 
Sévigné ,  n'est-ce  pas  le  grand  siècle  dans  son  coté  le  plus  radieux  ?  Sans  doute, 
il  reste  encore  plus  d'un  nom  à  ajouter  à  cette  étude  déjà  si  vaste.  Mais  Port- 
JRoj/rt/  complétera  les  Critiques.  Chaque  homme  et  chaque  chose  aura  sa  place. 
D'un  côté,  le  monde  et  ses  bruits,  Versailles,  la  comédie  du  roi,  le  jardin 
d'Auteuil ,  Racine  aux  genoux  de  la  Champmeslé ,  Molière  trompé  et  jaloux , 
M™-  de  La  Fayette  s'alarmantà  l'opéra  de  Cadmvs,  les  vives  libertés  de  l'esprit, 
l'étude  profonde,  mais  railleuse  de  l'homme,  les  traditions  de  Gassendi  et  de 
Montaigne;  de  l'autre ,  la  solitude  et  la  prière.  Racine  pénitent,  les  morts  mys- 
tiques qui  rappellent  saint  Bruno ,  les  plus  hautes  intelligences  s'humiliant  sous 
la  foi,  la  lutte  éternelle  d'Augustin  et  de  Pelage.  M.  Sainte-Beuve  remplira  de 
la  sorte  tous  les  cadres.  Il  aura  peint,  comme  Mignard,  les  grands  artistes, 
les  belles  femmes;  comme  Lesueur,  les  chrétiens  pensifs. 

Le  xviii''  siècle  tient  jusqu'ici  peu  de  place  dans  les  volumes  de  Criiiques. 
A  part  Diderot  et  Prévost ,  31.  Sainte-Beuve  semble  avoir  choisi  de  préférence  . 
dans  cette  grande  époque ,  les  hommes  qui ,  formés  par  elle ,  sont  venus  mourir 
sur  le  seuil  de  notre  temps.  L'histoire  politique  se  présentait  là  d'elle-même, 
quelquefois  par  rencontre  imprévue,  à  propos  d'un  simple  incident ,  d'un  nom , 
d'une  phrase ,  quelquefois  aussi  à  propos  de  l'œmTe  et  de  la  vie  tout  entière , 
comme  dans  les  portraits  de  ^lirabeau,  du  général  La  Fayette ,  de  M"''  Roland. 
Il  importait  dans  cette  série  de  déterminer  pour  chaque  homme  les  causes  ap- 
parentes et  détournées  de  ses  sympathies  ou  de  ses  résistances  aux  principes 
nouveaux,  le  choc  des  évènemens  sur  l'intelligence,  d'expliquer,  à  propos 
de  Milton ,  Cromwel  et  Charles  P'.  IM.  Sainte-Beuve  a  porté  dans  cette  étude  la 
même  finesse ,  la  même  sûreté  de  coup  d'œil ,  et  une  élévation  de  pensée  et  de 
vue  toujours  dominante.  Du  reste,  en  politique  comme  en  littérature,  il  est 
girondin.  Les  gloires  fortes  et  sombres  le  trouvent  d'ordinaire  plus  disposé  à  la 
sévérité  qu'à  l'enthousiasme ,  il  proteste  contre  la  théorie  du  succès  et  se  place 
pour  juger  au  point  de  vue  du  droit  et  du  devoir.  iMais  ici  le  scepticisme  lui 
vient  encore  lorsqu'il  touche  à  la  réalité  des  faits.  Sur  cette  limite  indécise  du 
passé  et  de  la  société  nouvelle ,  devait-il ,  avec  M"""  de  Staël ,  s'exalter  poiu*  la 


198  REVUE  DE  PARIS. 

perfection  successive  du  genre  humain ,  chanter  l'iiymne  du  progrès,  ou  lancer 
l'anathènie  avec  De  Maistre,  au  nom  de  la  loi  providentielle  méconnue?  De- 
vait-il, à  propos  de  Bonaparte  qui  se  trouve  en  son  livre  mêlé  à  bien  des 
grandes  mémoires,  incliner  tristement,  comme  le  chantre  chrétien d'Antigone, 
vers  le  dogme  de  la  fatalité  antique?  M.  Sainte-Beuve  a  douté.  Il  s'est  de- 
mandé sagement  s'il  est  en  politique  des  vérités  absolues,  si ,  depuis  César  jus- 
qu'à Napoléon ,  tout  ce  qui  a  brillé,  influé  sur  la  terre ,  n'a  pas  eu  sa  dose  de 
machiavélisme ,  si  l'entière  vertu  n'apporte  pas  son  obstacle  avec  elle.  Tristes  et 
graves  questions  que  le  passé  n'a  point  résolues  ;  problème  impénétrable  des 
sociétés  humaines  toujours  voilé  comme  cette  science  de  l'être  et  de  la  vie , 
qui  fit  rêver  Platon  et  Leibnitz  ;  mystères  qu'on  ne  saurait  comprendre ,  mais 
qu'il  faut  méditer  ! 

Nous  regrettons  que  M.  Sainte-Beuve  n'ait  pas  suivi ,  étendu  plus  loin  cette 
veine  si  heureuse  de  ses  portraits  politiques.  La  faculté  puissante  d'assimila- 
tion, cette  espèce  de  seconde  vue  qui  le  distingue,  éclaireraient  d'un  jour  vif 
et  nouveau  les  hommes  qui  depuis  cinquante  ans  ont  occupé  la  scène  du 
monde.  Il  y  aurait  là  un  enseignement  utile  et  profitable  à  tous,  car  on  a  peine 
aujourd'hui  à  garder  la  saine  mesure  des  choses.  Si  étroite  et  si  obscure  que 
soit  leur  sphère,  les  plus  humbles  sont  appelés  à  lutter;  il  importe  donc  sur- 
tout que  ceux  qui  savent  et  comprennent  les  hommes  éminens  enseignent  aux 
faibles  comment  les  forts  ont  marché  dans  leurs  voies  difficiles.  Ainsi,  tout  en 
laissant  dominer  dans  les  Crithiucs  le  côté  littéraire ,  j'aurais  voulu  y  rencon- 
trer moins  souvent  peut-être  ces  figures  de  romanciers  ou  de  poètes  dont  la 
beauté  n'est  qu'une  sorte  de  pâleur  un  instant  exaltée ,  et  qui  n'inspirent  ni 
l'émotion,  ni  les  sympathies  vives.  Quelques  portraits  sont  replacés  dans  la 
lumière  et  le  rayon  qui  avaient  à  mon  sens  mérité  l'ombre,  etlM.  Sainte-Beuve 
me  paraît  avoir  fait  çà  et  là,  dans  son  livre,  ime  part  un  peu  indulgente  aux 
amitiés  et  aux  réhabilitations.  Il  y  a  là,  je  le  sais,  un  sentiment  de  justice  re- 
ligieuse envers  les  morts,  une  politesse  de  convenance  et  de  bon  goiît  envers 
les  vivans;  mais  nous  sommes.  Dieu  merci!  assez  riches  en  gloires  de  toute 
sorte  pour  laisser,  sans  injustice,  les  œuvres  secondaires  aller  à  l'oubli.  C'est 
le  partage  du  grand  nombre.  Et  quand  nous  ouvrons  Versailles  ou  le  Pan- 
théon ,  pourquoi  donner  les  honneurs  de  la  galerie  à  ceux  qui  n'ont  pris  rang 
dans  nos  fastes  que  par  le  souvenir  d'une  défaite?  Il  convient  d'ailleurs  de  re- 
marquer que  la  verve  et  le  talent  de  M.  Sainte-Beuve  s'élèvent  et  grandissent 
selon  qu'il  s'adresse  aux  plus  grands  ;  et  en  rappelant  à  ce  propos  les  portraits 
de  Molière ,  de  La  Fontaine,  de  La  Bruyère,  je  demanderai  que  sa  critique 
garde  le  plus  souvent  les  hautes  sphères.  Elle  en  est  digne,  elle  est  là  dans  son 
domaine. 

On  l'a  vu  à  propos  du  siècle  de  Louis  XIY,  les  Criliqxtcs  et  Portraits  offrent 
l'histoire  du  grand  règne  dans  l'un  de  ses  aspects  les  plus  lumineux.  L'histoire 
de  notre  temps  s'y  retrouve  aussi ,  moins  radieuse  sans  doute,  mais  aussi  vraie. 
Les  plus  hautes  questions  y  naissent  encore  de  la  question  littéraire;  Jouf- 


REVUE  DE  PARIS.  199 

froy,  Chateaubriand,  La  Mennais,  et  quelques  autres,  rares  élus  rapidement 
nommés,  mais  qui  viendront  à  leur  tour,  ramènent  M.  Sainte-Beuve  aux  pro- 
blèmes éternels.  L'infini  se  découvre.  Quoi  de  plus  élevé,  par  exemple,  et  de 
plus  convenablement  sévère ,  que  ce  double  portrait  de  M.  de  La  >Iennais ,  tracé 
à  quelques  années  de  distance?  Pourquoi  ces  variations  d'un  esprit  vigoureux  et 
toujours  puissant  à  ses  points  de  vue  divers?  Est-ce  bien  le  même  homme,  se 
demande  M.  Sainte-Beuve,  qui  lançait  Tanathème  avec  Rome,  et  qui  sonne 
aujourd'hui  autour  de  la  ville  sainte,  autour  du  Vatican  ou  des  Tuileries,  la 
trompette  de  Jéricho,  qui  combat  le  protestantisme  et  qui  en  appelle  lui-même 
à  l'interprétation  individuelle,  qui  invoque  ici  l'autorité  absolue  contre  la  ré- 
volution, et  là  la  révolution  contre  le  pouvoir,  tantôt  adversaire  du  saint-si- 
monisme  ou  presque  néo-chrétien,  placé  aux  deux  extrémités,  et  affirmant 
toujours?  C'est  une  curieuse  lutte  que  la  critique  de  M.  Sainte-Beuve  aux  prises 
avec  la  logique  en  défaut  de  M.  de  La  ]Mennais ,  que  le  libre  penseur  sommant 
le  croyant  qui  s'est  détourné  et  qui  cherche  à  donner  le  mot  de  sa  foi.  Du 
reste,  ami  sage  de  la  liberté  politique  et  de  la  liberté  intellectuelle,  et  surtout 
de  la  dignité  indépendante,  M.  Sainte-Beuve  oppose  dans  le  même  homme, 
aux  contradictions  presque  inévitables  de  l'esprit ,  la  fermeté  continue  du  ca- 
ractère, la  loyauté  de  l'intention.  Il  aime  à  retrouver,  sous  les  débris  du  La 
Mennais  chrétien,  le  plus  désintéressé  peut-être  des  glorieux  modernes,  et  le 
noble  cœur,  toujours  supérieur  aux  ombrages  de  la  vanité  et  de  l'égoïsme. 

M.  Sainte-Beuve  applique  aux  ocuM-es  purement  littéraires,  comme  aux  doc- 
trines les  plus  sérieuses ,  cet  équitable  procédé ,  cet  examen  libre  et  non  pré- 
venu ;  il  marque  à  chacun  son  arrêt  et  sa  limite ,  il  signale  l'affaissement ,  après 
avoir  applaudi  à  l'essor.  Lamartine ,  Hugo ,  Béranger,  toutes  ces  gloires 
passionnément  jugées,  nous  les  retrouvons  dans  les Portraiis  soumises  à  l'exa- 
men d'une  critique  qui  sait  toujours  se  modifier  sagement,  suivant  la  valeur 
toujours  variable  de  l'œuM-e.  Certes,  il  faut  le  souffle  et  le  don  pour  passer  de 
la  sorte,  et  sans  que  jamais  on  paraisse  avoir  changé  de  sphère,  de  l'abstrac- 
tion à  la  poésie,  d'Ampère  à  M.  de  Balzac,  de  La  Mennais  à  Lamartine.  La 
forme,  chez  M.  Sainte-Beuve,  a  la  même  souplesse  que  l'idée.  Observateur 
délicat,  il  donne  à  la  pensée,  à  la  déduction  morale,  ce  ton  net  et  détaché  qui 
est  dans  la  manière  de  La  Bruyère  et  de  Vauvenargues ,  et  qu'il  a  montré  si 
tranché  dans  M""  Guizot.  jMais,  près  du  moraliste  ou  critique,  il  y  a  aussi  en 
lui  le  poète,  comme  dans  ^Vilhelm  Schlegel.  De  là  l'image  quelquefois  flot- 
tante près  du  trait  fortement  arrêté,  la  précision  près  du  tour  rêveur;  de  là 
aussi  une  éminente  originalité,  un  style  personnel  et  distinctif,  mais  parfois 
l'excès  des  qualités;  quelques  formes  obscures  et  cherchées,  à  force  de  fins 
détours,  le  jet  de  lumière ,  le  rayon ,  là  où  il  n'eût  fallu  que  la  demi-teinte. 

Le  livre  de  ^I.  Sainte-Beuve  est  du  petit  nombre  de  ceux  qui  laissent  une 
impression  morale  et  profonde.  Des  horizons  nouveaux  s'y  révèlent  sur  toutes 
«hoses.  Chacun  y  trouve  son  profit  ;  les  uns,  en  regardant  de  leur  vallée  obscure 
ceux  qui  ont  franchi  les  abruptes  sommets ,  apprennent  à  ne  point  envier  les 


200  REVUE  DE  PARIS. 

plus  grands ,  et  respirent  plus  à  l'aise  dans  leur  humble  sphère;  les  autres , 
qui  ont  rêvé  la  gloire  et  pensent  l'avoir  conquise ,  retrouvent  là  parfois  leur 
véritable  mesure.  Ce  que  chaque  époque ,  ce  que  chaque  homme  porte  de  faux 
et  d'emprunté ,  s'y  dégage  vite;  et  le  vers  de  Lucrèce  revient  à  l'esprit  :  Eri- 
pitur  persona ,  manet  res.  A  ces  études  peut-être  on  perd  plus  d'une  illusion; 
car  l'admiration  veut  quelquefois  la  distance ,  et  le  mot  de  Rousseau  n'est 
exact  que  pour  Fénelon.  Qu'importe  si,  en  s'éloignant  de  l'enthousiasme,  on 
arrive  plus  près  de  la  vérité  ?  Dans  cette  conversation  avec  les  forts ,  ceux  qui 
se  croient  si  légèrement  une  mission  de  penseurs  ou  d'écrivains ,  apprendront 
peut-être  à  douter  d'eux-mêmes.  Les  impatientes  vanités  des  amours-propres 
de  ce  temps-ci,  les  ridicules  aspirations  à  la  gloire,  sembleront  plus  miséra- 
bles encore,  quand  on  aura  vu,  dans  le  détail  de  leur  existence  simple  et  re- 
posée, La  Bruyère,  M""'  de  La  Fayette,  M""'  de  Sévigné,  laissant  doucement 
échapper  leur  pensée ,  comme  Xavier  de  Maistre ,  sans  se  préoccuper  de  la 
renommée  ou  du  bruit ,  et  les  plus  enthousiastes  comme  les  moins  prévenus 
se  rencontreront  sans  doute  dans  cette  conclusion  toute  pratique ,  que  le  plus 
heureux  et  le  plus  sage  est ,  après  tout ,  celui  qui  garde  au  cœur  cet  endroit 
sain  que  demande  M.  Sainte-Beuve,  celui  qui  aime  l'art  ou  la  science,  non 
comme  moyen,  mais  comme  but,  et  qui ,  la  règle  du  devoir  acceptée,  se  laisse 
vivre ,  écoute  et  regarde. 

LOUANDRE. 


I 


BULLETIN. 


M.  le  marquis  deBrézéa  soumis,  cette  semaine,  quelques  observations  à  la 
chambre  des  pairs  au  sujet  du  crédit  supplémentaire  pour  les  dépenses  secrètes 
de  1839.  Ces  réflexions  embrassent  tout  l'ensemble  de  nos  relations  extérieures 
et  de  notre  situation  politique.  Tout  le  monde  connaît  l'opinion  à  laquelle  ap- 
partient 31.  le  marquis  de  Brézé ,  et  on  ne  pouvait  s'attendre ,  de  sa  part ,  à  rien 
qui  pût  ressembler  à  de  la  bienveillance  pour  le  gouvernement  de  juillet.  Tou- 
tefois, il  y  a  toujours  quelque  profit  à  retirer  des  discours  de  ses  adversaires, 
outre  que  c'est  une  bonne  occasion  de  rétablir  les  faits  dénaturés  par  l'esprit 
de  parti.  C'est  en  cela  que  nous  avons  été  fâchés  de  ne  voir  opposer  au  discours 
de  M.  de  Dreux-Brézé  qu'une  insignifiante  improvisation  de  31.  le  maréchal 
Soult,  et  une  réponse  très  brillante,  il  est  vrai,  mais  non  moins  vague,  mais 
encore  moins  politique,  faite  par  31.  Yillemain. 

31.  de  Dreux-Brézé  s'est  occupé  d'abord  d'examiner  la  pensée  qui  a  présidé 
à  la  formation  du  cabinet.  Se  débarrassant,  en  orateur  habile,  de  ce  qui  pou- 
vait le  gêner  dans  l'arène  où  il  allait  descendre,  31.  de  Dreux-Brézé  a  élargi  le 
point  de  vue  où  le  placent  d'ordinaire  ses  opinions  de  parti,  et  il  s'est  attaché 
à  montrer  la  déviation  imprimée ,  depuis  neuf  ans  ,  selon  lui ,  aux  principes  de 
1830.  Il  s'est  efforcé  de  prouver  que  le  principe  du  gouvernement  parlemen- 
taire a  été  l'objet  des  répugnances  de  tous  les  ministères  qui  se  sont  succédé. 
Il  a  montré  comme  fruits  de  ce  système  une  crise  commerciale  inouïe ,  l'in- 
dustrie frappée  de  stérilité  et  d'inaction ,  le  fractionnement  des  partis ,  l'amoin- 
drissement des  pouvou-s ,  la  ruine  des  réputations ,  la  guerre  civile  ;  en  un  mot, 
il  a  attribué  à  une  seule  cause  tous  les  résultats  produits  par  des  rivalités 
d'intérêt  matériel ,  par  des  évènemens  extérieurs ,  par  des  ambitions  excessives , 
par  des  rivalités  individuelles,  et  par  l'entraînement  malheureusement  trop 
naturel  des  passions.  Encore  une  fois,  nous  regrettons  que  personne  ne  se  soit 
levé  sur  le  banc  des  ministres  pour  répondre  à  31.  de  Dreux-Brézé  que  la  res- 
tauration avait  Ml  tous  ces  malheurs,  qu'elle  aussi  avait  souffert  dans  son  action 

TOME  \T.    JUIN.    —    SUPPLÉMENT.  14 


202  REVUE  DE  PARIS. 

de  gouvernement,  par  l'effet  des  crises  commerciales,  par  les  déchiremens  des 
partis;  qu'elle  avait  également  vu  s'affaiblir  successivement  tous  les  pouvoirs 
dans  ses  mains;  que  la  guerre  civile  et  les  émeutes  avaient  éclaté  contre  elle; 
mais  que  toute  forte  qu'elle  était ,  selon  M.  de  Brézé ,  par  le  principe  de  sa  lé- 
gitimité ,  elle  n'avait  pas  su  vaincre  et  contenir  les  partis ,  comme  l'a  fait  ce 
gouvernement  de  juillet,  l'objet  des  dédains  du  noble  pair. 

Au  moins  le  ministère  du  12  mai  aurait-il  dû  se  défendre  lui-même,  quand 
M.  de  Dreux-Brézé  lui  a  demandé  s'il  venait  continuer  le  système  de  ces  neuf 
années.  C'était  bien  le  cas  de  répondre  à  une  question  que  lui  fait ,  depuis  un 
mois ,  toute  la  France ,  et  à  laquelle  il  devait  être  préparé  dès  le  moment  de  sa 
formation  ;  car  la  plupart  de  ceux  qui  le  composent  ne  se  sont  pas  fait  faute 
d'exiger,  du  cabinet  du  15  avril,  une  réponse  catégorique  à  pareille  question. 
Cependant  celle  de  M.  de  Dreux-Brézé  est  restée  sans  réplique. 

Le  noble  pair,  voyant  dans  le  ministère  actuel  des  hommes  politiques  hos- 
tiles les  uns  aux  autres  il  y  a  peu  de  jours ,  a  fait  observer  que  quelques-uns  des 
membres  du  nouveau  cabinet  devaient  avoir  fait  le  sacrifice  de  leurs  opinions 
à  leurs  collègues,  et  il  a  demandé  que  ceux  qui  ont  reconnu  leurs  erreurs,  en 
abandonnant  leur  ligne  politique,  voulussent  bien  le  déclarer  à  la  France,  afin 
qu'on  sache  quelle  est  la  portion  du  ministère  qui  a  conquis  toutes  les  autres; 
à  quoi  ni  M.  Passy,  ni  M.  Dufaure,  ni  M.  Villemain,  ni  M.  le  maréchal  Soult 
n'ont  encore  répondu. 

Plusieurs  ministres  actuels,  a  dit  M.  de  Brézé,  doivent  aux  doctrines  d'indé- 
pendance proclamées  dans  l'opposition  l'influence  qu'ils  ont  acquise;  dans  la 
politique  intérieure ,  ils  ont  énergiquement  combattu  certaines  mesures  ;  dans 
la  politique  suivie  jusqu'ici  à  l'extérieur ,  ils  ont  vu  l'abandon  des  intérêts  et 
de  la  dignité  de  la  France.  Réaliseront-ils  les  promesses  qu'ils  ont  faites  dans 
l'opposition?  M.  le  maréchal  Soult  a  répondu,  il  est  vrai,  que  le  ministère 
justifiera,  par  l'emploi  de  la  somme,  la  confiance  qu'on  lui  accordera  en  vo- 
tant les  fonds  secrets ,  et  qu'alors  les  chambres  et  le  pays  jugeront  que  le  ca- 
binet a  un  système,  et  qu'il  le  suit  avec  persévérance.  Une  telle  réponse  nous 
empêche  de  nous  joindre  à  la  presse  tout  entière,  qui  reproche  à  M.  le  maré- 
chal de  manquer  des  qualités  oratoires.  Nous  reconnaissons,  au  contraire,  que 
M.  le  président  du  conseil  en  a  montré  une  que  nous  ne  nous  attendions  pas 
à  trouver  dans  un  vieux  soldat  accoutumé  à  la  franchise  des  camps.  Le  mi- 
nistère était  sommé  de  dire  quel  est  son  système,  et  à  quels  principes  il  s'est 
rattaché;  M.  le  maréchal  Soult  s'est  hâté  de  répondre  que  le  ministère  prou- 
A'erait ,  par  l'emploi  des  fonds  qu'il  a  demandés,  qu'il  a  un  système,  et  que 
ce  système  est  bon.  En  sorte  que  si  on  s'adresse  à  M.  Passy  ou  à  M.  Du- 
faure pour  savoir  s'ils  ont  adopté  les  principes  des  221 ,  représentés  par  M.  Cu- 
nin-Gridaine  et  ceux  dont  ils  sollicitent  l'appui  dans  la  chambre,  ou  les  prin- 
cipes des  doctrinaires,  représentés  par  M.  Duchûtel ,  leur  réponse  est  toute 
prête  :  l'emploi  des  fonds  secrets  expliquera  tout.  Or,  les  fonds  secrets  ne 
seront  employés  que  dans  le  courant  de  l'année;  voilà  donc  la  connaissance 
du  système  ministériel  remise  à  un  an.  Et  comme,  en  outre,  on  ne  rend  pas 


KEVLE  DE   l'AIUS.  203 

compte  de  l'emploi  des  fonds  secrets,  le  système  du  cabinet  restera  enfoui ,  a\  ec 
les  pièces  comptables  de  ces  fonds,  dans  les  archives  secrètes  du  ministère. 
Qu'on  vienne  maintenant  soutenir  que  M.  le  maréchal  Soult  n'est  pas  un  ora- 
teur habile  ! 

Entrant  ensuite  dans  le  détail  des  affaires,  M.  de  Dreux-Brézé  a  reproché 
au  gouvernement  de  juillet  et  son  inertie  dans  les  conflits  élevés  en  Prusse 
entre  le  souverain  et  les  provinces  catholiques,  et  l'évacuation  d'Ancône,  et 
le  traité  de  commerce  prêt  à  se  conclure  entre  l'Angleterre  et  l'Espagne ,  et  le 
traité  des  24  articles.  Il  s'est  étonné  surtout  de  voir  les  hommes  d'état  qui 
avaient  le  plus  énergiquement  attaqué  ce  traité  éviter  de  se  prononcer  à  ce 
sujet  depuis  qu'ils  sont  ministres. 

Cette  fois  il  était  difficile  de  répondre  à  jM.  de  Dreux-Brézé.  Un  ministère  est 
lié  par  les  convenances,  et  il  ne  pourrait,  sans  manquer  à  tout  sentiment  de 
prudence ,  entrer  dans  le  détail  des  affaires  extérieures.  Nul  gouvernement  ne 
pourrait  exister  avec  des  conditions  de  publicité  pareilles.  Mais  M.  de  Brézé 
n'a-t-il  pas  répondu  lui-même  en  mêlant  ensemble  les  affaires  de  Prusse  et 
l'évacuation  d'Ancône,  qui  peut  être  justifiée  de  plus  d'une  manière.^  M.  de 
Brézé  voudrait-il ,  par  exemple ,  qu'un  gouvernement  qui  prétendrait  se  réser- 
ver des  sympathies  parmi  les  populations  catholiques  du  Rhin ,  pour  le  cas 
d'une  légitime  défense ,  persistât  à  occuper  sans  motif  les  états  du  pape ,  et 
semât  des  irritations  contre  lui  au  siège  même  de  l'autorité  ecclésiastique  dont 
l'influence  se  montre  si  puissante  sur  le  Rhin.^  On  ne  peut  vouloir  tout  à  la 
fois,  et  avec  un  esprit  élevé  tel  que  celui  de  M.  de  Brézé,  on  ne  doit  jamais 
examiner  les  actes  diplomatiques  d'un  gouvernement  en  les  isolant  les  uns 
des  autres. 

En  ce  qui  concerne  le  traité  de  commerce  entre  l'Espagne  et  l'Angleterre , 
M.  de  Dreux-Brézé  a  rappelé  que  M.  le  maréchal  Soult  avait  déclaré  que  toute 
coopération  de  la  France  dans  les  démêlés  intérieurs  de  la  Péninsule  lui 
paraissait  aussi  déshonorante  que  compromettante.  L'orateur  a  donc  félicité 
le  président  du  conseil  d'avoir  gardé  au  pouvoir  les  opinions  qu'il  avait; 
mais  si  les  félicitations  de  M.  de  Brézé  sont  sincères ,  comme  nous  n'en  dou- 
tons pas ,  et  s'il  voit  avec  plaisir  la  France  restreindre  avec  prudence  son  cercle 
d'action  du  côté  de  l'Espagne ,  est-il  bien  fondé  à  se  plaindre  de  voir  l'Angle- 
terre faire  des  progrès  de  ce  côté.;"  L'Angleterre  proportionne  toujours  ses 
efforts  à  l'importance  de  ses  intérêts.  En  1823,  le  ministre  d'Angleterre  se 
retirait  à  Cadix  avec  le  roi  Ferdinand;  aujourd'hui  l'Angleterre  s'efforce  d'ar- 
racher des  concessions  commerciales  au  gouvernement  de  la  reine,  et  c'est 
après  les  avoir  obtenues  qu'elle  tentera  des  efforts  plus  décisifs  en  faveur  de  ce 
gouvernement.  La  France  a  aussi  des  relations  commerciales  avec  l'Espagne; 
c'est  à  son  gouvernement  de  voir  s'il  doit  se  laisser  devancer  par  l'Angleterre , 
et  la  circonstance  indiquée  par  M.  de  Dreux-Brézé  motiverait  peut-être  une 
modification  dans  notre  politique.  On  parle  déjà  de  l'envoi  de  vaisseaux  le  long 
des  côtes  d'Espagne ,  et  d'instructions  particulières  données  à  leurs  comman- 
dans.  Ce  serait  alors  une  coopération  véritable ,  et  M.  le  maréchal  Soult  ne 


204  IIEVUE  DE  PARIS. 

pourrait  accepter  les  félicitations  de  M.  de  Brézé  sur  riininutabiiité  de  ses 
opinions. 

Pour  le  traité  des  24  articles  si  énergiquement  blâmé  par  la  majorité  des 
ministres  actuels ,  comme  le  remarque  M.  de  Dreux-Brézé ,  nous  n'avons  qu'un 
mot  à  dire.  Ce  traité  n'était  pas  ratifié  à  Tavènement  du  ministère  actuel.  Il 
avait  été  signé  à  Londres  par  notre  ambassadeur,  mais  un  changement  de 
ministère  autorisait  de  toutes  manières  le  nouveau  cabinet  à  refuser  ou  à 
retarder  son  adhésion.  Or,  cette  adhésion  ne  s'est  pas  fait  attendre,  et  soixante 
signatures,  tracées  sur  le  traité  de  la  main  de  M.  le  maréchal  président  du 
conseil,  sont  là  pour  attester  l'approbation  donnée  à  cet  acte  par  le  cabinet  du 
12  mai.  Qu'on  n'allègue  pas  que  les  négociations  du  cabinet  précédent  enga- 
geaient celui-ci,  et  que  les  signatures  ont  été  données  forcément.  Nous 
n'admettons  pas  qu'on  trahisse  ses  convictions  en  signant  des  actes  aussi  so- 
lennels, et  ce  n'est  pas  nous  qui  ferons  cette  injure  à  M.  le  duc  de  Dalmatie  et 
à  ses  collègues.  Le  traité  des  24  articles  est  maintenant  sous  la  responsabilité 
des  ministres  du  12  mai,  dont  il  porte  le  sceau,  et  si  M.  le  maréchal  Soult  a 
été  un  peu  trop  loin  en  disant  que  les  Belges  en  bénissent  le  ciel,  il  n'a  pas 
moins  obéi  noblement  à  un  devoir  de  conscience  en  le  défendant.  D'ailleurs, 
M.  le  maréchal  Soult  n'a  jamais  blâmé  le  gouvernement  d'avoir  insisté  pour 
l'exécution  de  ce  traité ,  et  sans  doute ,  c'est  à  son  éloquence  dans  le  conseil 
qu'on  doit  le  revirement  de  quelques-uns  de  ses  collègues.  Il  est  certain,  dans 
tous  les  cas ,  que  la  majorité  des  ministres  a  voté  pour  le  traité ,  car  M.  Passy 
l'a  dit,  tout  se  décide  en  conseil ,  et  il  n'y  a  pas  d'opinion  individuelle  parmi 
les  ministres  du  12  mai.  Tout  le  mérite  de  la  ratification  du  traité  des  24  arti- 
cles appartient  si  bien  au  cabinet  actuel ,  que  si ,  selon  l'usage  diplomatique , 
des  souverains  avaient  envoyé  les  décorations  de  leurs  ordres  aux  ministres 
signataires,  c'est  le  président  du  ministère  du  12  mai  qui  recevrait  les  insi- 
gnes de  Prusse,  d'Autriche  et  de  Russie,  en  mémoire  de  ce  grand  événement, 
qui  nous  donne ,  a-t-il  dit,  une  garantie  de  sécurité.  Nous  espérons  donc  qu'on 
voudra  bien  ne  plus  nous  parler  des  discours  de  M.  Dufaure  et  de  M.  Ville- 
main  sur  la  politique  extérieure  du  ministère  du  15  avril 

Nous  ne  laisserons  pas  que  d'éveiller  l'attention  du  ministère  sur  une  cir- 
constance que,  dans  sa  joie  de  l'heureuse  acceptation  du  ti'aité  des  24  articles, 
il  pourrait  peut-être  négliger.  La  Belgique  est  enfin  admise  par  les  puissances. 
Elle  en  bénit  le  ciel,  dit  M.  le  maréchal  Soult.  C'est  fort  bien.  De  toutes  les 
puissances  qui  ont  concouru  à  l'accomplissement  des  traités,  la  France  a, 
certes ,  été  la  plus  bienveillante  à  l'égard  de  la  Belgique.  La  France  n'a  cessé 
de  demander  des  délais,  et  d'insister  à  Londres  pour  ne  rien  terminer  avant 
la  révision  financière  du  traité.  C'est  à  la  France,  à  la  France  seule,  que  la 
Belgique  doit  la  réduction  de  sa  dette ,  et  il  n'a  pas  tenu  au  gouvernement 
français  que  la  Belgique  n'obtînt  des  conditions  meilleures.  L'Autriche,  la 
Russie,  ont  à  peine  voulu  laisser  dépasser  le  terme  fixé  d'abord  par  la  confé- 
rence de  Londres  pour  l'accejjtation  du  traité.  La  Prusse,  moins  rigoureuse, 
n'a  pas  tardé  à  céder  à  cette  impulsion.  L'Angleterre  nous  a  abandonnés  dans 


REVUE  DE  PARIS.  205 

nos  efforts ,  et  a  fini  même  par  aller  plus  loin  que  les  autres  puissances ,  le  tout 
par  amour  de  la  paix.  C'est  pourquoi  nous  ne  voudrions  pas  que  la  France,  la 
France  seule  peut-être ,  eût  à  se  repentir  de  l'exécution  de  ce  traité.  Une  sur- 
veillance exacte  est  donc  nécessaire ,  et  l'incontestable  talent  de  notre  ministre 
à  Bruxelles  devra  être  secondé  par  une  direction  habile  sur  tous  les  points. 
Déjà  nous  avons  vu  que  les  relations  diplomatiques  se  renouent  avec  un  vif 
empressement  avec  la  Belgique ,  et  qu'à  peine  admise  parmi  les  puissances ,  on 
semble  vouloir  la  comprendre  au  nombre  de  celles  qu'on  cherche  à  réunir  par 
un  lien  commun  contre  la  France.  La  Belgique  n'oubliera  pas,  sans  doute, 
que  le  principe  de  son  existence  est  le  nôtre ,  et  elle  ne  voudra  pas  acheter  une 
position  de  parvenue  au  prix  de  sa  meilleure  alliance.  Mais  on  exercera  envers 
elle  plus  d'une  séduction ,  et  l'Allemagne  essaiera  de  l'entraîner,  au  nom  des 
intérêts  de  l'industrie  belge ,  dans  le  cercle  des  douanes  prussiennes.  Or,  en 
voyant  l'incertitude  qui  règne  dans  le  cabinet  sur  nos  intérêts  matériels ,  les 
plus  pressans  et  les  plus  compromis ,  il  nous  est  bien  permis  de  craindre  qu'on 
ne  prévoie  pas  tous  les  embarras  de  ce  genre  qui  nous  attendent  du  côté  de  la 
Belgique. 

Croirait-on ,  pour  en  venir  tout  de  suite  à  une  démonstration ,  que  le  minis- 
tère a  si  peu  d'action  sur  la  chambre,  que  le  rapport  du  projet  de  loi  relatif  au 
dégrèvement  des  sucres  coloniaux  sera  ajourné ,  selon  toute  apparence ,  jus- 
qu'après la  discussion  du  budget?  Cet  ajournement  équivaut  à  un  rejet.  Et 
c'est  dans  un  moment  où  le  ministère  vient  demander  dix  millions  pour  ren- 
forcer notre  marine ,  c'est  quand  il  a  le  plus  grand  intérêt  à  mettre  nos  forces 
navales  sur  un  pied  respectable ,  à  assurer  pour  l'avenir  les  ressources  mari- 
times de  la  France,  qu'il  ne  lui  est  pas  possible  d'obtenir  même  l'examen  d'un 
projet  de  loi  si  important  !  Voilà  pourtant  l'influence  de  ce  ministère  parlemen- 
taire, qui  nous  a  été  donné  par  la  coalition  !  JSos  colonies  périssent  par  l'encom- 
brement de  leurs  produits,  et  les  entraves  mises  au  placement  de  ces  produits 
dans  nos  ports  ont  déjà  anéanti  en  partie  le  commerce  maritime  avec  la  métro- 
pole. Le  Havre  et  les  ports  commerciaux  voient  déjà  pourrir  dans  leurs  bassins 
les  navires  marchands  qui  se  rendaient  à  Terre-]\"euve,  pour  aller  de  là  prendre 
leurs  cargaisons  à  la  Martinique  et  à  l'île  Bourbon.  La  pêche  à  la  baleine  n'em- 
ploie qu'un  petit  nombre  de  matelots  ;  les  expéditions  de  Terre-Neuve  étaient 
surtout  l'école  de  la  marine  marchande,  sans  laquelle  il  n'est  pas  de  marine 
militaire.  La  chambre  se  dispose  à  fermer  cette  école.  Les  réclamations  d'une  in- 
dustrie agricole,  intéressante  sans  doute ,  mais  trop  bien  représentée  à  la  cham- 
bre, étoufferont-elles  les  cris  de  détresse  de  nos  colonies,  et  aucun  des  ministres 
n'élèvera-t-il  la  voix  pour  signaler  le  danger  de  l'ajournement  d'une  loi  de 
secours  si  nécessaire.'  Le  ministre  de  la  marine,  qui  est  un  de  nos  plus  anciens 
amiraux ,  taira-t-il  des  vérités  dangereuses  à  divulguer,  il  est  vrai ,  mais  plus 
dangereuses  encore  à  cacher?  IXe  dira-t-il  pas  que  le  meilleur  corps  d'officiers 
du  monde  manque  d'hommes  pour  faire  exécuter  ses  commandemens,  et  que 
depuis  quinze  ans  l'inscription  maritime  diminue  chaque  jour?  Les  fabricans 
de  sucre  indigène  peuvent  changer  la  nature  de  leur  exploitation  ;  le  colza ,  la 


206  REVUE  DE  PARIS. 

garance  et  tous  les  produits  utiles  pourront  remplacer  à  la  fois  l'industrie  agri- 
cole et  l'industrie  manufacturière  qu'ils  exploitent.  Remplacer  la  betterave 
dans  leurs  champs ,  n'est  que  l'affaire  d'une  année;  mais  quand  nos  colonies 
seront  perdues ,  sèmeront-ils  des  matelots  ? 

Nous  savons  que  quelques  députés,  fanatiques  partisans  du  sucre  de  bette- 
rave ,  répondent  que  la  Trance  doit  être  un  pays  agricole  et  non  une  puis- 
sance maritime,  et  que  nous  n'avons  que  faire  de  pousser  nos  vaisseaux  si  loin. 
Ces  paroles  ont  été  dites,  et  elles  sont  venues  mal  à  propos  au  moment  où 
M.  de  Dreux-Brézé  prononçait  celles-ci  :  «  La  loi  électorale  actuelle  a  constitué 
l'aristocratie  de  la  médiocrité.  »  En  ne  combattant  pas  l'ajournement ,  en  li- 
vrant encore  un  an  les  colonies  au  désespoir,  le  ministère  assumerait  sur  lui- 
même  la  responsabilité  de  ces  principes  si  contraires  aux  intérêts  de  la  France, 
et  nous  lui  demanderions  quel  rôle  il  joue  dans  les  chambres.  La  proposition 
Mounier  a  été  adoptée,  malgré  tous  ses  efforts,  dans  la  chambre  des  pairs;  la 
question  des  chemins  de  fer  sera  jugée,  selon  toute  apparence,  contrairement 
à  sa  volonté.  Si  le  projet  de  dégrèvement  était  écarté,  le  ministère  aurait  subi 
plus  d'échecs  qu'il  n'en  pouvait  attendre  dans  une  si  courte  session.  Mieux 
vaudrait,  cependant,  pour  les  intérêts  de  notre  marine,  voir  rejeter  la  de- 
mande de  crédit  de  10  millions,  et  adopter  le  projet  de  dégrèvement  des  sucres 
coloniaux.  Nous  en  appelons  à  M.  l'amiral  Duperré,  et  nous  le  prions  de  faire 
comprendre  cette  vérité  à  M.  Cunin-Gridainc. 

Sans  doute,  il  est  bon  de  faire  des  progrès  dans  les  idées  de  gouvernement,  et 
de  montrer,  comme  font  MM.  Dufaureet  Villemain,  qu'on  doit  laisser  à  la  porte 
du  conseil  les  exagérations  nécessaires  de  l'opposition.  Nous  applaudissons, 
comme  nous  le  devons ,  à  ce  changement  de  formes  et  à  cette  condescendance 
courtoise  qui  distinguent  maintenant,  en  haut  lieu,  ces  deux  ministres  parle- 
mentaires; mais  il  serait  encore  mieux  de  ne  pas  perdre  du  terrain  dans  la 
chambre ,  et  de  ne  pas  abandonner  aux  incertitudes  d'une  majorité  la  direction 
des  affaires.  N'est-ce  pas  là  un  des  reproches  non  fondés  que  la  coalition  faisait 
au  ministère  du  15  avril,  et  se  serait-on  juré  de  les  mériter  tous?  Ce  reproche 
renferme  tous  les  autres;  aussi  nous  nous  abstiendrons  de  poursuivre  l'examen 
que  nous  avions  commencé  des  deux  discours  par  lesquels  M.  le  président  du 
conseil  et  M.  Villemain  ont  essayé  de  ne  pas  répondre  au  discours  de  M.  de 
Brézé.  Nous  n'ajouterons  qu'un  mot.  S'il  y  a  eu  de  la  cruauté  de  la  part  des 
collègues  de  M.  le  maréchal  Soult  à  lui  voter  la  direction  des  affaires  étran- 
gères ,  il  est  encore  bien  plus  cruel  de  leur  part  de  le  charger  seul ,  dans  les 
chambres ,  des  explications  diplomatiques. 

—  L'Opéra-Comique  a  donné  vendredi  un  petit  acte  dont  l'idée  a  fourni 
à  MM.  Scrible  et  Duveyrier  le  sujet  d'une  suite  de  combinaisons  souvent  in- 
génieuses, et  presque  toujours  nuisieales  et  bouffes,  qu'à  son  tour  le  composi- 
teur, j\L  Monfort ,  n'a  pas  laissé  échapper.  Un  certain  Lélio  s'éprend  de  belle 
passion  pour  la  lille  d'un  ambassadeur,  parvient  à  s'en  faire  aimer  et  l'épouse, 
à  ce  qu'il  paraît,  sans  que  la  famille  ait  songé  à  prendre  de  grandes  informa- 


REVUE  DE  PARIS.  207 

lions  sur  son  compte,  car  il  se  trouve  que  ce  même  Lélio ,  gentilhomme  d'assez 
bon  air  tant  que  dure  le  jour,  se  change  tous  les  soirs  en  polichinelle.  L'époux 
de  la  noble  jeune  fille  est  le  bouffon  d'une  troupe  de  funambules,  le  (jracioso 
chargé  d'égayer  à  heure  fixe  le  petit  peuple  de  Naples.  On  pense  que  le  pauvre 
diable  n'a  pas  d'autre  envie  que  de  rompre  en  visière  avec  sa  carrière  drama- 
tique; mais ,  hélas  !  les  engagemens  sont  là ,  il  faut  les  subir  sans  pouvoir  se 
racheter,  même  à  prix  d'or,  car  la  considération  dont  jouit  le  Pulcinella  auprès 
des  dilettanti  de  l'endroit  est  telle,  que  la  directrice  du  théâtre  ne  veut,  sous 
aucun  prétexte ,  le  laisser  partir. 

En  attendant  que  le  terme  de  son  supplice  arrive,  Lélio  s'efforce  de  cacher 
à  tous  les  yeux ,  aux  yeux  de  sa  femme  et  de  son  beau-père  surtout ,  sa  misé- 
rable condition.  On  le  voit  tous  les  soirs  à  la  même  heure  sortir  seul  par  une 
porte  dérobée.  Le  mystère  dont  il  s'enveloppe  éveille  les  soupçons;  on  le  prend 
pour  quelque  chef  de  bandits,  et  la  police  est  à  ses  trousses ,  lorsqu'à  la  fin 
tout  se  découvre  ;  le  beau-père  est  furieux ,  et  cela  se  conçoit ,  on  le  serait  à 
moins;  la  jeune  fille  pardonne  tout,  et,  dans  Tivresse  de  son  amour  napoli- 
tain, saute  au  cou  de  Lélio,  et  consentirait  au  besoin  à  se  faire  Colombine  pour 
sui^Te  son  polichinelle.  Cette  pièce,  dans  le  goût  des  parades  italiennes,  ne 
manque  pas  d'un  certain  esprit  dans  le  dialogue.  Il  y  a  surtout  deux  rôles 
dont  l'extravagance  amuse;  l'un  est  celui  d'une  vieille  directrice  de  spectacle, 
amoureuse  de  Lélio  ;  l'autre  celui  d'un  ambassadeur  de  Palerme,  qui  travaille 
tout  le  temps  de  la  pièce  à  se  faire  donner  la  croix  de  l'Éperon  d'or,  et  finit 
par  être  assez  heureux  pour  l'obtenir.  La  musique  de  jNI.  Monfort  a  tenu  ce 
qu'on  devait  attendre  de  ce  jeune  compositeur.  Bien  que  ce  soit  là  son  premier 
ouvrage,  comme  l'a  dit  M.  Henri  en  venant  nommer  les  auteurs,  M.  Monfort 
était  déjà  depuis  longtemps  avantageusement  connu  du  public  par  sa  partition 
de  la  Chatte  Manche,  où  tant  de  jolie  musique  fut  dépensée  en  pure  perte,  au 
profit  d'un  ballet  que  Taglioni  elle-même  n'aurait  pas  sauvé  de  sa  chute,  et 
surtout  par  un  nombre  infini  de  ravissantes  walses  pleines  de  volupté,  d'aban- 
don ,  presque  viennoises,  les  seules  qu'on  puisse  opposer  en  France  aux  walses 
de  Lanner  et  de  Stranss.  La  musique  du  PoUchimlle  est  correcte,  mélodieuse, 
facile,  trop  facile  sans  doute,  car  on  voudrait  çà  et  là  plus  d'originalité  dans  les 
motifs,  et  l'imitation  de  M.  Auber  se  fait  parfois  trop  vivement  sentir.  L'air  de 
Lélio,  coupé  à  merveille,  révèle  chez  l'auteur  une  rare  intelligence  de  la  scène  ; 
il  y  a  aussi  beaucoup  à  louer  dans  le  duo  qui  suit  et  précède  le  finale  ;  la  première 
phrase  surtout  mérite  d'être  remarquée.  La  voix  de  IM.  IMocker,  qui  débutait  par 
le  rôle  principal ,  manque  un  peu  de  timbre  et  de  sonorité  :  c'est  encore  une  de 
ces  voix  mixtes  qui  se  donnent  pour  baritons,  et  tendent  sans  cesse  à  s'élever 
vers  les  régions  du  ténor.  M.  IMocker  a  de  la  jeunesse  et  de  la  ver\'e ,  il  faut 
maintenant  qu'il  acquière  du  talent  ;  voilà  sans  doute  ce  que  voulaient  dire  les 
encouragemens  que  le  public  lui  a  donnés  ce  soir-là.  Du  reste,  s'il  faut  en 
croire  ce  qu'on  dit ,  des  temps  nouveaux  se  préparent  pour  l'Opéra-Comique, 
et ,  selon  les  bruits  qui  courent ,  les  débuts  de  M.  Mocker  seraient  bientôt 
suivis  de  débuts  beaucoup  plus  importans.  L'arrivée  de  M""*"  Garcia,  de 


208  REVUE  DE  PARIS. 

M"*  Castellan,  de  M.  Marié,  de  M.  IMasset,  tient  en  émoi  déjà  toutes  les  espé- 
rances, toutes  les  susceptibilités  d'amour-propre.  Les  réformes  une  fois  com- 
mencées ,  il  est  à  souhaiter  qu'on  les  poursuive  jusqu'au  bout ,  de  manière  à 
ce  que  la  troupe  soit  renouvelée  de  fond  en  comble  Déjà  les  musiciens  tra- 
vaillent :  M.  Auber,  M.  Adam,  M.  Halévy ,  ont  pris  leur  tour,  et  les  chefs- 
d'œuvre  s'élaborent. 

—  A  l'Opéra,  les  débuts  de  M"''  Nathan  ont  été  interrompus  toute  cette 
semaine.  L'élève  de  Duprez  se  prépare  à  la  grande  épreuve  des  Hiiguenots ,  et 
va  demain  essayer  de  prendre  sa  revanche  par  le  beau  rôle  de  Valentine.  Mer- 
credi, Guillaume  Tell  avait  rempli  la  salle,  et  Duprez,  en  reparaissant  dans 
Arnold ,  a  retrouvé  son  énergie ,  son  grand  style ,  sans  trop  d'emphase  ;  sa 
voix ,  qui  lui  avait  fait  défaut  à  plusieurs  reprises  dans  le  cours  de  la  représen- 
tation ,  a  recouvré  son  étendue  et  sa  puissance  dans  la  cavatine  du  troisième 
acte ,  et  les  applaudissemens  ont  éclaté  comme  aux  premiers  jours.  M""^  Do- 
rus,  qu'on  regrette  toujours  dans  Mathilde,  est  à  Londres,  ainsi  que  M.  de 
Candia  qui  vient  d'obtenir  les  plus  beaux  triomphes  dans  la  Lucrèce  Bonjia 
de  Donizzetti. 

—  L'éditeur  Meissonnier  vient  de  mettre  en  vente  une  méthode  de  piano  de 
M.  Henri  Herz.  C'est  là  un  ouvrage  important  et  que  le  nom  de  son  auteur  re- 
commande à  l'attention  du  monde  musical.  La  longue  expérience  que  M.  Herz, 
professeur  si  répandu ,  a  pu  faire  sur  lui-même  et  sur  les  autres,  est  un  sûr  ga- 
rant de  la  vérité  des  préceptes  que  les  élèves  y  trouveront. 

—  Sous  le  titre  de  Mort  ei  Vivant,  M.  Malpertuis  vient  de  publier  un  roman 
à  la  librairie  de  Ladvocat.  C'est  l'histoire  de  cette  vieillesse  prématurée  qui  des- 
sèche certaines  âmes  presque  à  l'entrée  de  la  vie.  L'intérêt  se  soutient,  et  le 
style  a  de  la  chaleur,  bien  qu'il  flotte  encore  incertain  entre  les  différentes  ma- 
nières des  écrivains  en  renom  aujourd'hui.  M.  Malpertuis  a  dédié  son  li>Teà 
M.  de  Lamartine. 

—  Un  nouveau  roman  de  M.  de  Balzac  vient  de  paraître  à  la  librairie  de 
Souverain,  sous  le  titre  d'L'n  Grand  Homme  de  Province  à  Paris.  Nous 
rendrons  compte  de  cette  publication  dans  un  de  nos  prochains  numéros. 


I 


F.   BONNAIBE. 


UN 


FILS  DE  LAURE 


C'était  en  1372,  au  mois  de  mai.  Une  barque  élégante  descendait 
lentement  le  cours  de  l'Adige.  A  la  voir  glisser  dans  l'ombre  que  les 
arbres  du  bord  projetaient  sur  le  fleuve ,  il  était  naturel  de  supposer 
qu'elle  portait  d'heureux  amans.  Mais  ces  pensées  faisaient  bien  vite 
place  à  d'autres,  quand  on  remarquait  l'air  soucieux  du  patron  qui, 
assis  à  l'arrière,  tenait  en  main  le  gouvernail,  et  le  silence  des  ra- 
meurs, qui,  courbés  sur  leurs  avirons,  oubliaient  de  répondre  au 
joyeux  appel  de  leurs  compagnons,  dont  les  barques  se  croisaient 
avec  la  nôtre.  A  l'extrémité  de  celle-ci  s'élevait  une  tente  étroitement 
fermée.  Seulement,  à  de  longs  intervalles,  une  petite  main  blanche, 
que  l'on  eût  prise  volontiers  pour  celle  d'un  adolescent ,  soulevait  à 
demi  un  des  côtés  flottans  delà  tente,  comme  pour  y  faire  entrer  un 
air  pur  et  bienfaisant.  Tous  les  regards  de  l'équipage  se  tournaient 
alors ,  avec  une  sorte  d'anxiété,  vers  la  portière  entr' ouverte.  Mais 
après  quelques  minutes,  elle  retombait  lourdement,  et  tout,  autour 
de  la  barque,  redevenait  silence  et  mystère. 

Vers  le  soir,  la  tente  s'ouvrit  tout-à-fait.  Au  fond,  et  à  demi  couché, 
était  un  vieillard  dont  le  visage  pâle  et  amaigri  trahissait  de  longues 
souffrances.  Debout ,  à  sa  droite ,  un  homme  d'un  âge  raùr  suivait 
avec  sollicitude  les  moindres  mouvemens  du  malade.  Son  grand  air 
et  son  costume  magnifique  décelaient  un  personnage  important.  As- 
sise à  la  gauche  du  vieillard ,  une  toute  jeune  fille  s'efforçait  de  ré- 

TOME  VI.      JUIN.  15 


210  REVUE  DE  PARIS. 

veiller  son  esprit  affaissé  par  mille  saillies  enfantines.  Aucun  souci 
de  l'ame  n'altérait,  sur  ce  charmant  visage,  les  grâces  naissantes  de 
la  femme ,  et  le  regard  avait  encore  cette  limpidité  qui  annonce  la 
sérénité  de  la  pensée.  Tourné  complaisamment  du  côté  de  la  jeune 
fille ,  le  vieillard  la  regardait  avec  affection ,  et  semblait  l'inviter  à 
parler,  sans  écouter  dans  ses  discours  autre  chose  que  le  bruit  har- 
monieux de  sa  voix.  La  folâtre  enfant,  heureuse  de  voir  le  mal  céder 
insensiblement  à  ses  paroles,  s'abandonnait  de  plus  en  plus  à  tous  les 
caprices  d'une  folle  imagination.  Son  regard  courait  sur  la  rive,  et 
ensuite  elle  traduisait  en  vives  peintures  toutes  les  impressions  qu'elle 
en  rapportart,  comme  pour  épargner  au  malade  jusqu'à  la  fatigue  de 
voir.  Mais  celui-ci  s'animant  aux  descriptions  de  l'enfant  aimée, 
soulevait  la  tète  avec  effort,  et  voulait  voira  son  tour.  Hélas!  ses 
yeux  encore  trop  faibles  ne  pouvaient  que  confusément  distinguer 
le  paysage ,  et  il  semblait  l'écouter  plutôt  que  le  voir.  La  beauté  de 
la  nature  n'arrivait  à  ses  sens  que  par  la  douce  harmonie  et  les  par- 
fums qui  s'en  exhalent  au  printemps. 

Cependant,  à  mesure  que  les  voyageurs  avançaient,  les  arbres  de- 
venaient plus  rares  sur  le  bord,  et  le  rivage,  s'abaissant  par  degrés, 
laissait  à  peine  se  détacher  sur  le  sable  un  petit  sentier  qui  suivait 
dans  ses  capricieux  détours  tous  les  méandres  du  lleuve.  Mais  la 
plaine,  au-delà,  se  relevait  plus  éclatante  et  plus  verte,  et,  d'étage 
en  étage,  le  regard  atteignait  la  cime  de  ces  monts  Euganéens  où  les 
Romains  blasés  allaient  chercher  une  seconde  jeunesse,  et  se  reposer 
des  énervantes  voluptés  de  Rome. 

«  —  Arrêtons-nous  ici ,  dit  le  vieillard ,  et  avant  de  doubler  le  cap 
qui  nous  dérobe  encore  le  terme  de  notre  voyage,  respirons  un  in- 
stant l'air  pur  qui  nous  arrive  des  collines.  On  y  sent  quelque  chose 
des  secrètes  pensées  que  les  maîtres  du  monde  emportaient  dans  la 
solitude.  )) 

Au  moment  d'atteindre  la  fin  désirée  de  tous  ses  efforts ,  l'homme 
est  toujours  tenté  de  faire  halte,  et  de  regarder  en  arrière.  Quand  il 
n'a  plus  qu'à  étendre  la  main  pour  toucher  le  but,  il  hésite,  comme 
si  l'espérance  valait  encore  mieux  que  la  possession  elle-même.  Peut- 
être  aussi  s'aperçoit-il  enfin  que  le  but  n'était  pas  devant  lui,  mais 
en  lui ,  toujours  insaisissable,  et  que,  celui-ci  dépassé ,  un  autre  aus- 
sitôt va  se  montrer  plus  loin  ,  qu'il  lui  faudra  poursuivre  encore. 

Les  rameurs  s'arrêtèrent  et  se  tinrent  immobiles,  appuyés  sur  leurs 
avirons. 

Le  vieillard  promena  quelque  temps  son  regard  sur  l'horizon  im- 


REVUE  DE  PARIS.  211 

mense,  et  insensiblement  toute  chose  devint  plus  distincte  à  ses 
yeux  ;  on  eût  dit  qu'il  en  arrivait  ainsi  par  l'énergie  de  son  désir,  et 
qu'à  l'aspect  de  la  nature  renaissante  ,  lui-môme  il  renaissait.  Dans  le 
printemps  d'aujourd'hui ,  ce  que  le  vieillard  aime  à  revoir  ce  sont  les 
printemps  d'autrefois. 

«  —  Qu'est-ce  donc ,  s'écria-t-il ,  que  cette  puissance  qui  est  en 
nous ,  et  qui  fait  que  ,  vieux  et  malade,  après  avoir  épuisé  toutes  les 
fantaisies  de  l'orgueil ,  tous  les  rêves  de  l'imagination,  il  est  encore 
si  aisé  de  soulever  le  poids  des  années,  et  de  se  retrouver  jeune  de- 
vant le  souvenir  de  sa  jeunesse  écoulée?  Tout  à  l'heure  encore,  le 
pape  m'attendait  à  Rome ,  où  Galéas  me  conviait  à  défendre  sa 
cause  ;  tout  à  l'heure ,  à  Ferrare ,  un  prince  de  la  maison  d'Esté  veil- 
lait à  mon  chevet ,  et  voici  près  de  moi  François  de  Carrare ,  mon 
illustre  ami.  Tout  cela  est  d'hier,  et  cependant  je  me  sens  plus  loin 
de  Rome  et  de  Ferrare,  où  j'ai  passé  la  nuit  dernière ,  que  des  jours 
orageux  de  ma  jeunesse  et  de  cette  cité  d'Avignon  qu'une  femme 
emplissait  de  sa  grâce  plus  que  le  pape  lui-même  de  sa  divine 
royauté.  Et  maintenant,  si  l'un  de  ces  rameurs  venait  me  dire  que  le 
flot  qui  nous  porte  et  qui  se  joue  autour  de  cette  barque ,  descend 
des  rochers  de  Vaucluse ,  en  vérité  je  le  croirais  peut-être.  » 

Puis  soudain ,  changeant  de  ton ,  il  ajouta  avec  un  sourire  :  —  «  J'ai 
pourtant  fait  une  carte  de  l'Italie  et  une  dissertation  sur  Vlltima 
Thule  de  Virgile.  » 

Et  comme  remontant  d'un  coup  d'aile  à  ce  monde  qu'à  peiqe  il 
venait  de  quitter  : 

«  —  Mais  pourquoi ,  à  cette  heure ,  tout  cela  me  revient-il  en  mé- 
moire? Cette  terre,  d'où  je  vais  bientôt  m'en  aller,  est  pour  moi 
pleine  de  grands  souvenirs.  La  France  a  voulu  m'adopter,  et  le  roi 
Jean  m'a  aimé  ;  l'empereur  m'a  envoyé  une  coupe  d'or  pour  m'ap- 
peler  auprès  de  lui  ;  à  Milan ,  les  Yisconti  m'ont  traité  comme  un 
frère  ;  à  Rergame,  je  me  souviens  qu'un  jour  toute  la  ville  est  sortie 
au  devant  de  moi  ;  à  Venise ,  Roccace  a  voulu  que  j'apprisse  le  grec 
avec  lui.  Que  dirai-je  de  Rome?  Ils  m'ont  couronné  au  Capitole,  et 
tous  leurs  papes  se  sont  dit  mes  amis.  C'en  est  bien  assez  pour  l'or- 
gueil d'un  seul  homme;  et  cependant,  l'avouerais-je?  toutes  ces 
images  se  pressent  confusément  dans  ma  tête  ;  et  par-delà  ce  pêle- 
mêle  de  souvenirs ,  il  en  est  un  que  je  retrouve  chaque  jour  plus 
vivant ,  celui  de  ce  saint  vendredi  où ,  à  six  heures  du  matin  ,  dans 
l'église  de  Sainte-Claire ,  je  vis  pour  la  première  fois  celle  dont  les 
yeux  m'ont  lié  pour  toujours.  Ah!  c'est  que  tous  ces  voyages,  ces 

15. 


212  REVUE  DE  PARIS. 

ambitions ,  ces  illustres  ambassades  et  ces  grands  poèmes,  tout  cela, 
c'était  pour  échapper  à  la  pensée  de  cette  femme.  Inutiles  efforts! 
je  la  retrouvais  partout  :  toute  bouche  la  nommait,  mes  vers  en 
avaient  rempli  le  monde.  » 

Le  lecteur,  sans  doute,  aura  reconnu  Pétrarque  à  ces  paroles  : 
c'était  lui  en  effet,  François  de  Carrare  l'écoutait  avec  recueillement. 
Pendant  ce  temps-là,  les  yeux  de  la  jeune  fille  errant  le  long  du  ri- 
vage, s'étaient  arrêtés  sur  un  personnage  dont  l'attitude  immobile 
excitait  vivement  sa  curiosité.  L'étranger,  assis  sur  le  sable,  et  le 
front  entre  ses  mains ,  n'avait  point  vu  la  barque ,  et  semblait  suivre 
quelque  scène  mystérieuse  que  son  imagination  lui  retraçait  dans  le 
flot  limpide  endormi  à  ses  pieds.  Que  ce  fût  une  image  du  passé  ou 
un  rêve  de  l'avenir,  il  était  aisé  de  comprendre  qu'il  se  racontait  à 
lui-même  une  douloureuse  histoire,  La  joie  n'a  pas  cette  peur  d'être 
vue ,  qui  est  comme  la  pudeur  des  souffrances  morales.  A  la  blanche 
poussière  qui  couvrait  les  pieds  de  l'étranger,  on  voyait  qu'il  avait 
beaucoup  marché,  et  rien,  dans  son  costume,  d'ailleurs  fort  simple, 
n'annonçait  un  habitant  de  la  contrée.  Pétrarque  croyait  y  recon- 
naître, quoique  modifié  par  le  cours  des  années,  celui  que  portaient, 
à  Avignon ,  les  jeunes  gens  des  familles  nobles. 

Éveillé  par  un  léger  bruit,  celui  qui  était  l'objet  de  cet  examen 
se  leva  brusquement,  et  laissa  voir  ses  traits  aux  voyageurs  de  la 
barque.  Il  était  jeune  encore,  mais  son  visage  avait  cette  expression 
inquiète  et  mobile  qui  décèle  un  mal  intérieur.  On  sentait  qu'il  lut-' 
tait  encore  avec  lui-même ,  et  n'avait  pas  regagné  par  la  volonté  cette 
résignation  que  l'on  pourrait  appeler  la  convalescence  des  passions. 

Absorbé  dans  la  contemplation  de  ce  jeune  homme,  Pétrarque  le 
regardait  avec  un  étonnement  dont  il  ne  parvenait  pas  à  se  rendre 
compte  : 

« — Cela  est  étrange,  dit-il  enfin  et  comme  se  parlant  à  lui-même, 
comment  se  fait-il  qu'après  tant  d'années ,  je  revête  encore  de  cette 
image  les  traits  du  premier  passant  que  m'offre  le  hasard?  Pauvres 
jeunes  amesl...  Celui-ci  a  marché  long-temps.  » 

Alors  il  se  souvint  de  l'époque  où,  comme  l'étranger,  il  s'asseyait 
sur  le  bord  des  chemins,  et  pleurait  :  «  Ah!  monseigneur  PhiUppe  de 
Cabassole ,  s'écriait-il ,  Dieu  veuille  avoir  votre  ame  !  » 

Au  retour  de  son  premier  voyage  à  Rome ,  où  vainement  il  était 
allé  chercher,  auprès  de  Jacques  et  de  Jean  Colonne,  ses  amis,  un 
peu  de  soulagement  à  ses  ennuis,  Pétrarque  était  revenu  seul  s'en- 
fermer à  Vaucluse  dans  un  château  dont  on  visite  encore  les  ruines. 


REVUE  DE  PARIS.  213 

La  solitude  n'avait  fait  qu'exalter  cette  passion  mélancolique  qui , 
en  lui  laissant  la  force  de  sortir  d'Avignon ,  gardait  sur  lui  trop 
d'empire  pour  qu'il  pût  aller  plus  loin  que  Yaucluse.  Heureusement, 
dans  le  voisinage  vivait  ce  grand  homme  et  ce  petit  évêque,  comme  il 
l'appelait,  Philippe  deCabassole,  évêque  de  Cavaillon.  L'amitié  persé- 
vérante du  prélat  tempéra  peu  à  peu  la  sauvagerie  du  poète  qui ,  au 
lieu  de  sonnets  et  de  canzoni ,  se  mit  à  écrire  son  poème  de  l'Afrique. 
De  ce  jour  la  passion  était  vaincue.  Son  amour  pour  Laure  se  chan- 
geait en  une  religion  immortelle ,  et  ne  devait  plus  s'emparer  de 
toutes  les  impressions  de  l'amant  que  pour  les  ennoblir  et  les  épurer 
par  le  souffle  de  l'idéal. 

Avertie  par  l'exclamation  de  Pétrarque ,  et  habituée  à  suivre  sur 
son  front  la  trace  de  toutes  ses  pensées,  la  jeune  fille  lui  dit  avec  un 
sourire  qui  pouvait  passer  pour  une  question  ou  une  prière  : 

«  Et  alors,  mon  père,  le  bon  évêque  vous  entraînait  dans  sa 
maison ,  et  ne  vous  laissait  retourner  dans  la  vôtre  qu'après  avoir 
versé  sur  votre  cœur  le  baume  des  paroles  que  Jésus  lui  avait  ap- 
prises?... » 

Pétrarque  baisa  le  front  de  l'enfant,  et  fit  signe  aux  rameurs  de 
s'approcher  du  rivage.  Ne  faisait-il  qu'obéir  au  désir  de  venir  en  aide 
au  malheur,  ou  encore  était-ce  chez  lui  une  habitude  prise  de  céder 
à  tous  les  caprices  de  cette  jeune  fille?  l'un  et  l'autre  sans  doute. 
Mais  il  y  avait  dans  la  physionomie  de  cet  homme  quelque  chose 
qui  remuait  profondément  le  cœur  du  vieux  poète,  et,  à  son  insu , 
un  vague  pressentiment  le  dominait  aussi.  L'étranger  se  laissa  aisé- 
ment convaincre  de  prendre  place  auprès  des  voyageurs.  Il  sauta  lé- 
gèrement dans  la  barque,  et  l'accent  de  sa  voix  fit  tressaillir  Pétrarque, 
lorsque ,  debout  devant  lui ,  il  le  remercia  avec  émotion  de  sa  géné- 
reuse hospitalité. 

La  barque  se  reprit  à  sillonner  le  flot ,  plus  accorte  et  plus  impa- 
tiente ,  comme  un  coursier  généreux  un  moment  retenu  par  le  frein. 
Entre  gens  que  la  vie  commence  à  mettre  en  harmonie  les  uns  avec 
les  autres ,  l'arrivée  d'un  nouveau  venu  brise  tout  à  coup  les  rapports 
anciens,  et  tend  à  en  établir  d'autres.  Un  profond  silence  régna  d'a- 
bord parmi  les  voyageurs ,  interrompu  seulement  par  le  bruit  mono 
tone  de  la  rame.  Pétrarque ,  plus  que  les  autres ,  semblait  craindre 
de  le  rompre.  Il  regardait  son  hôte  qui  sentait  son  cœur  se  fondre 
sous  ce  regard  tendre  et  pénétrant  à  la  fois.  Le  jeune  homme  est 
avide  d'émotions  et  prodigue  d'une  sensibilité  qu'il  croit  inépuisable; 
le  vieillard  est  ménager  de  la  sienne.  Aussi  Pétrarque  n'osait-il  en- 


Mk  REVUE  DE  PARIS. 

core  demander  à  l'étranger  d'où  il  venait ,  et  quel  était  son  nom.  Il 
paraissait  redouter  également  de  perdre  une  illusion  ,  ou  de  voir  se 
confirmer  par  la  réalité  une  espérance  qu'il  ne  savait  comment  s'a- 
vouer à  lui-même ,  et  cette  incertitude  avait  une  douceur  amère  qui 
lui  faisait  mal ,  mais  dont  il  aimait  à  souffrir.  Il  y  avait  dans  cette 
situation  un  mystère  dont  tous  se  sentaient  oppressés.  Heureusement 
le  fleuve  fit  un  coude ,  et  au-delà  du  petit  promontoire  qu'il  fallut 
dépasser,  le  village  d'Arquà  se  montra  aux  regards.  Ce  village  était 
situé  sur  le  versant  d'une  colline,  et  sortait  à  demi  d'un  bois  de  pins 
dont  la  sombre  verdure  donnait  une  certaine  grandeur  au  paysage. 
Plusieurs  siècles  après  Pétrarque,  Foscolo  l'a  trouvé  encore  assez  poé- 
tique pour  y  promener,  à  côté  de  Thérèse,  cette  pâle  sœur  de  Char- 
lotte ,  le  héros  mélancolique  de  ses  Dernières  Lettres. 

Cependant  le  bruit  avait  couru  dans  tout  le  pays  que  Pétrarque 
devait  arriver  ce  jour-là.  On  savait  qu'en  se  rendant  de  Venise  à 
Rome  pour  y  réconcilier  Galéas  avec  le  pape  ,  il  était  tombé  malade 
à  Ferrare  ,  et  n'avait  dû  son  retour  à  la  vie  qu'au  dévouement  des 
seigneurs  d'Esté;  et  maintenant  il  venait  retrouver  ses  forces  à 
Arqua  dans  une  jolie  maison  que  ses  amis  avaient  pris  soin  de  lui 
préparer.  Aussitôt  que  la  nouvelle  s'en  était  répandue,  de  tous  les 
bourgs  des  environs,  de  toutes  les  villas  voisines,  et  même  de  Padoue, 
les  habitans,  hommes,  femmes,  cnfans,  étaient  accourus  pour  con- 
templer celui  qui  avait  chanté  Laure  et  l'Italie.  Terre  noble  entre 
toutes,  que  celle  où  les  vers  du  poète  descendent  dans  la  foule,  et  y 
sont  répétés  par  elle;  ailleurs,  pour  l'arracher  à  ses  travaux  ,  il  faut 
avoir  gagné  des  batailles.  Mais ,  quand  on  vit  Pétrarque  si  pâle  et  si 
faible,  l'enthousiasme  de  la  joie  fit  d'abord  place  sur  tous  les  visages  à 
la  silencieuse  expression  du  respect  et  de  la  douleur.  Bientôt,  cepen- 
dant, un  cri  échappé  du  milieu  des  plus  éloignés  entraîna  tout  le 
reste ,  et  la  pensée  de  la  vieillesse  et  des  souffrances  du  grand  poète 
disparut  dans  le  sentiment  de  sa  gloire  immortelle.  Ce  fut  alors  une 
explosion  de  cette  ivresse  que ,  dans  tous  les  temps ,  la  pauvre  Italie 
a  éprouvée  pour  le  génie  de  ses  artistes ,  et  le  nom  de  Pétrarque 
salué  par  des  milliers  de  voix  fut  renvoyé  par  tous  les  échos. 

A  ce  nom ,  l'étranger  qui  marchait  à  côté  du  vieillard ,  et  qui , 
n'ayant  rion  compris  jusque-là  à  cet  empressement  de  la  foule,  com- 
mençait à  craindre  qu'il  n'en  eût  agi  un  peu  familièrement  avec 
quelque  prince  d'Italie,  saisi  tout  à  coup  d'un  attendrissement  pro- 
fond ,  se  prit  à  fondre  en  larmes,  en  joignant  les  mains. 

«  —  Ah  !  s'écria  Pétrarque ,  en  lui  plaçant  ses  deux  mains  sur  les 


REVUE  DE  PARIS.  215 

épaules  et  le  regardant  avidement,  je  savais  bien  qu'il  venait  du  côté 
de  la  France,  et  qu'il  devait  être  son  fils.—  »  On  sentait  au  fond  de  ces 
paroles  une  joie  douloureuse. 

La  maison  n'était  séparée  du  village  que  par  une  longue  avenue 
bordée  d'un  côté  par  de  hauts  peupliers,  de  l'autre,  par  des 
chênes  séculaires;  des  festons  de  vigne  sauvage  couraient  de  l'un  à 
l'autre,  et  formaient  sur  l'allée  un  dôme  de  fraîche  verdure.  La  foule 
s'arrêta  au  commencement  de  l'avenue  ,  et  laissa  les  voyageurs  s'en- 
foncer dans  l'ombre  embaumée ,  les  suivant  encore  du  regard  jusqu'au 
seuil  de  la  villa.  Que  de  conjectures  au  retour  sur  l'étrange  scène 
dont  beaucoup  avaient  été  les  témoins!  quel  était  ce  jeune  homme, 
et  qu'avait  lu  le  vieux  Pétrarque  dans  l'émotion  de  l'étranger?  Un 
mot  dira  tout  au  lecteur:  il  venait  d'Avignon,  et  se  nommait  Urbain 
de  Sades. 

Depuis  ce  jour,  il  devint  pour  son  hôte  un  fils  bien  aimé.  François 
de  Carrare  était  reparti ,  et,  demeuré  seul  entre  les  deux  jeunes  gens, 
le  vieillard  se  sentait  revivre.  Aucun  d'eux  ne  parlait  de  la  manière 
imprévue  dont  Urbain  était  entré  dans  cette  maison  ;  lui-môme  s'ac- 
coutumait à  croire  que  la  providence  l'y  avait  conduit.  La  jeune  fille 
seule  cherchait  parfois  à  se  rendre  compte  du  mystère  qui  l'entourait; 
mais  elle  n'y  trouvait  qu'une  raison  nouvelle  d'adorer  l'inépuisable 
bonté  de  celui  qui  la  nommait  sa  fille.  Orpheline  à  douze  ans,  Paola 
était  née  d'une  fille  naturelle  que  Pétrarque  avait  eue  dans  sa  première 
jeunesse.  Sa  mère,  en  mourant,  l'avait  déposée  entre  les  bras  du 
vieillard,  et  celui-ci  l'aimait  de  cet  amour  charmant  qui  est  la  grâce 
de  l'aïeul.  Il  y  a  entre  l'enfance  et  la  vieillesse  d'ineffables  sympathies. 
Paola  s'était ,  chaque  jour,  attachée  davantage  à  Pétrarque.  Elle  savait 
qu'il  avait  joué  un  rôle  dans  les  affaires  de  ce  monde;  mais  le  retrou- 
vant si  simple  et  si  indulgent  à  ses  naïves  faiblesses,  elle  ne  deman- 
dait pas  mieux  que  d'oublier  qu'il  avait  été  grand.  Pétrarque  jouissait 
de  cette  ignorance,  et  se  gardait  bien  de  lui  en  ôter  quelque  chose, 
de  peur  de  perdre  du  côté  de  sa  tendresse  ce  qu'il  y  gagnerait  en 
admiration.  Célèbre  dans  l'Europe  entière  par  son  génie  et  par  ses 
malheurs,  il  aimait  à  se  dire  qu'il  avait  auprès  de  lui  la  seule  femme 
peut-être  qui  ne  connût  pas  le  roman  de  son  long  et  touchant  amour. 
Quant  à  Urbain,  Paola  tout  d'abord  lui  arrangea  une  histoire,  des 
simples  évènemens  dont  se  composait  la  sienne ,  et  elle  le  plaignait 
sincèrement  d'avoir,  comme  elle,  perdu  sa  mère. 

Pétrarque ,  plus  avancé  que  Paola  dans  la  connaissance  du  cœur 
humain ,  n'attribuait  pas  à  la  même  cause  la  tristesse  de  son  jeune 


216  REVUE  DE  PARIS. 

ami  :  il  y  avait  tant  d'années  que  Laure  était  descendue  dans  le  caveau 
où  reposaient  les  ancêtres  de  Hugues  de  Sades,  son  mari.  Si  donc, 
dans  leurs  causeries  les  plus  intimes,  quelque  chose  restait  voilé,  il 
n'avait  pas  eu  de  peine  à  comprendre.  L'amour  est  de  toutes  les  pas- 
sions la  moins  habile  à  garder  son  secret  :  il  est  de  ces  mots  qu'on  ne 
prononce  pas  impunément,  quand  on  aime;  l'amour  se  trahit  lui- 
même  dans  l'accent  de  la  voix ,  et  si  naïvement  qu'il  s'étonne  qu'on 
le  devine.  Pétrarque  était  un  grand  maître  en  amour  comme  en  poésie, 
il  savait  qu'il  n'y  a  pire  blessure  que  celle  qui  ne  saigne  pas;  mais  il 
savait  aussi  que  les  aveux  ne  soulagent  un  cœur  qu'autant  qu'ils  s'en 
échappent  d'eux-mêmes ,  et  il  attendait  patiemment ,  sûr  qu'un  jour 
viendrait  où  le  fils  de  Laure  ne  verrait  en  lui  que  le  poète  qui  avait 
beaucoup  aimé.  Pendant  les  premiers  jours,  la  douleur  d'Urbain  con- 
tinua à  se  montrer  silencieuse  et  réservée;  mais  insensiblement  la 
paix  de  cette  solitude,  la  douce  majesté  du  vieillard ,  la  grâce  folâtre 
de  la  jeune  enfant,  apportèrent  un  peu  de  calme  à  cette  ame  troublée. 
Pétrarque,  le  voyant  moins  rêveur  et  moins  préoccupé,  voulut  achever 
sa  guérison  par  les  moyens  qu'il  avait  éprouvés  lui-même;  il  essaya 
de  lui  rendre  le  goût  de  l'étude;  il  n'avait  pas  eu  de  peine  à  recon- 
naître en  lui  un  esprit  cultivé.  En  présence  des  livres  de  l'antiquité , 
un  cœur  passionné  s'emporte  d'abord  et  s'indigne;  il  y  a  dans  la 
parole  si  grave  qui  sort  de  leurs  pages  quelque  chose  qui  le  blesse  et 
l'irrite;  mais  à  la  longue,  sous  cette  voix  qui  paraissait  froide  en  com- 
mençant, un  être  humain  se  fait  sentir.  Se  mettre  alors  en  commu- 
nication avec  cette  ame  d'autrefois,  et,  quand  on  croit  l'échauffer 
de  sa  propre  flamme,  recevoir,  au  contraire,  quelque  chose  de  sa 
tranquille  sérénité ,  c'est  ce  qui  arrive  toujours ,  et  Pétrarque  le  savait 
bien.  Plus  d'une  fois ,  Urbain  jeta  loin  de  lui  avec  colère  le  Virgile 
qu'un  hasard  intelligent  amenait  toujours  sous  sa  main;  mais  un 
jour,  ses  yeux  ayant  rencontré  cette  note  sur  Laure  qui  se  lit  encore 
à  la  marge  de  l'exemplaire  de  Venise,  ses  larmes  coulèrent,  et  il 
comprit,  en  lisant  l'histoire  de  Didon,  pourquoi  cette  note  était 
tombée  là.  De  ce  jour  il  fut  sauvé;  la  passion ,  en  s'emparant  de  lui, 
avait  fermé  devant  ses  yeux  tous  les  horizons  de  l'esprit;  l'étude  les 
lui  rouvrit  tous.  Son  imagination  prit  un  tour  moins  sombre,  et  sa 
confiance  en  Pétrarque  s'augmenta  de  sa  reconnaissance.  Il  aimait  à 
lire  avec  lui  les  auteurs  préférés  du  noble  poète,  l'interrompant  sans 
cesse  pour  écouter  ses  commentaires.  Virgile  ou  Tibullc  commentés 
par  Pétrarque!  Urbain  se  sentait  bien  petit  dans  la  société  de  ces 
grands  hommes.  Quelquefois  cependant  il  lui  arrivait  de  hasarder 


REVUE  DE  PARIS.  21T 

aussi  une  réflexion,  et  Pétrarque  souriait,  reconnaissant  le  souvenir 
sous  l'expression  métaphysique  :  confidence  involontaire  qui  en  pré- 
parait d'autres  et  les  annonçait. 

Un  jour,  la  promenade  les  avait  menés  jusqu'au  village  d' Arqua. 
C'était  la  fête  de  quelque  saint ,  et  les  jeunes  filles  dansaient  gaiement 
devant  l'église.  Pétrarque  aimait  ces  scènes  naïves  de  la  campagne , 
et  sa  présence,  loin  d'interrompre  les  jeux,  les  animait  encore.  Il 
regarda  quelque  temps  avec  émotion.  La  ronde  passait  et  repassait, 
entraînant  les  danseuses  dans  son  rapide  tourbillon.  Un  bouquet  se 
détacha  de  la  ceinture  de  l'une  d'elles ,  et  vint  rouler  aux  pieds  du 
grand  vieillard.  C'étaient  quelques  brins  de  réséda,  retenus  par  un 
fil  de  lin.  Urbain  les  releva  et  dit  en  soupirant  : 

« — Ah!  pauvre  petite  fleur!  puisse  le  sein  sur  lequel  tu  as  reposé 
ne  connaître  jamais  les  orages  de  l'amour!  » 

Ils  reprirent,  sans  parler, He  chemin  de  la  villa.  Mais  à  peine  com- 
mençaient-ils de  marcher  dans  l'avenue  : 

« — Mon  fils,  dit  Pétrarque,  quand  j'étais  jeune  et  loin  de  ma  patrie, 
je  racontais  ma  peine  à  Jacques  Colonne ,  et  mon  cœur  était  soulagé. 
C'était  à  Rome,  en  1.3.35,  et  j'avais  alors  trente-un  ans.  » 

A  ce  paternel  encouragement,  Urbain  répondit  par  un  faible  sou- 
rire; puis  comme  faisant  un  effort  sur  lui-même  : 

«  Vous  saurez  tout,  mon  père.  Aussi  bien  il  me  semble  qu'en  je- 
tant ce  fardeau  à  vos  pieds,  je  l'ôterai  de  mon  cœur.  Mais  dirai-je  ce 
qui  m'en  a  détourné  jusqu'à  présent?  Devant  vos  cheveux  blancs, 
mon  père,  j'avais  honte  de  moi-même,  et  le  souvenir  de  vos  jours  si 
noblement  remplis  me  faisait  prendre  en  mépris  la  stérile  agitation 
des  miens.  Jeunes,  nous  nous  faisons  d'aimer  la  grande  affaire  de 
notre  existence,  et  nous  nous  hâtons  d'épuiser,  en  quelques  jours  de 
folie  et  d'ivresse,  cette  flamme  sacrée  qui,  répandue  avec  mesure 
sur  chaque  heure  de  la  vie ,  en  ferait  comme  une  longue  et  perpé- 
tuelle jeunesse.  Heureux  encore  le  prodigue  qui,  croyant  avoir  tout 
donné ,  retrouve ,  dans  un  repli  caché  de  son  cœur,  quelque  chose  de 
son  trésor  ! 

«  Enfant ,  je  n'ai  jamais  eu  qu'un  rêve ,  la  poésie.  Il  est  vrai  que 
dans  ce  rêve  je  comprenais  toutes  les  douces  choses  dont  se  compose 
un  bonheur  pur  et  tranquille;  mais  la  richesse  et  les  honneurs,  je 
n'y  pensais  vraiment  pas,  et  quand  je  voyais  sortir  de  l'église  de 
Sainte-Claire  le  pape  entouré  de  tous  ses  cardinaux ,  et  revêtu  de 
ses  habits  les  plus  magnifiques,  ma  pensée  n'allait  pas  au-delà  du 
spectacle  que  j'avais  sous  les  yeux.  Mes  jeunes  amis  me  disaient  par- 


218  REVUE  DE  PARIS. 

fois  que  j'aurais  un  jour  ma  part  des  grands  biens  de  Hugues  de  Sades 
dont  j'étais  le  dernier  enfant.  Dans  mon  cœur,  moi ,  je  ne  voulais  de 
son  héritage  que  l'exemple  de  sa  vie  pieusement  écoulée  à  côté  de 
ma  mère.  Tout  dans  cette  vie  simple  était  fait  pour  favoriser  en  moi 
le  goût  inné  de  la  poésie.  Lorsque ,  le  soir,  ma  mère  lisait  des  vers  à 
haute  voix ,  cette  voix  était  si  douce  que ,  rien  qu'à  l'entendre  et  ne 
comprenant  pas,  je  fondais  en  larmes;  et,  plus  tard,  lorsqu'à  mon 
tour,  il  ra'arrivait  de  lire  ces  premiers  sonnets  que  Dante ,  en  sa  Vie 
Nouvelle,  a  consacrés  à  la  mémoire  de  celle  que  depuis  il  retrouva 
dans  le  sentier  de  la  forêt,  ma  mère  souriait  avec  mélancolie.  J'ai 
compris,  plus  tard,  la  mélancolie  de  ce  sourire;  mais  j'ai  su  aussi  que 
les  sonnets  de  Pétrarque  sont,  pour  notre  maison ,  une  gloire  dont 
un  fils  peut  se  parer  sans  avoir  à  rougir  pour  l'honneur  de  son  père. 
«  A  seize  ans ,  j'avais  appris  les  lettres  anciennes  et  ce  qu'il  entrait, 
à  cette  époque ,  de  l'étude  des  sciences  dans  une  éducation  libérale; 
mais ,  chemin  faisant ,  j'avais  lu  aussi  tous  les  poèmes  des  Italiens  en 
renom  et  des  troubadours  de  la  Provence.  Souvent  j'aurais  voulu 
pouvoir  m'en  aller  en  pèlerin  chercher,  de  contrée  en  contrée,  la  trace 
de  ces  chantres  illustres ,  comme  je  voyais  les  autres  s'en  aller,  du 
côté  de  l'Espagne ,  visiter  les  tombeaux  des  saints.  J'errais  des  jour- 
nées entières  autour  d'Avignon ,  le  plus  souvent  du  côté  de  Vaucluse; 
là,  assis  de  longues  heures  sous  les  rochers ,  j'écoutais  le  murmure  de 
la  source,  comme  si  j'y  reconnaissais  l'harmonie  des  vers.  C'est  là 
que,  tout  enfant  encore,  j'avais,  pour  la  première  fois,  entendu  le 
nom  de  Pétrarque,  et ,  dès-lors,  un  attrait  singulier  me  retenait  dans 
ce  lieu  sauvage.  J'y  emportais  avec  moi  l'image  d'une  jeune  fille 
d'Avignon  dont  le  nom  était  celui  de  mon  rêve.  Si  je  l'aimais,  je 
l'ignore  môme  aujourd'hui,  car  on  donne  ce  nom  d'amour  à  ce  charme 
répandu  sur  toute  chose  qui,  à  seize  ans,  nous  fait  trouver  la  vie  si  belle. 
Quoi  qu'il  en  soit,  la  mémoire  de  cette  fiancée  de  mon  adolescence  a 
laissé  dans  ma  pensée  un  doux  sillon  de  lumière  qui  éclaire  encore 
tous  mes  souvenirs  de  ce  temps-là. 

«  Un  malheur  imprévu  vint  m'arrachcr  violemment  à  ce  monde  des 
rêves.  Celte  grande  peste,  qui  venait  de  mettre  l'Italie  en  deuil,  passa 
sur  Avignon  et  enleva  ma  mère.  Je  n'ai  jamais  pu  lire,  sans  verser  des 
larmes,  les  premières  pages  du  Décamêron  de  Boccace;  et  cette  perte 
me  fut  si  terrible  que,  maintenant  encore,  dans  l'infortune  de  tous, 
je  ne  puis  sentir  que  la  mienne.  Le  voile  qui  me  séparait  de  la  réalité 
se  déchira  tout  à  coup,  et  ce  fut  la  mort  qui  m'initia  aux  devoirs  aus- 
lères  de  la  vie.  Je  compris  que  Dieu  ne  nous  avait  pas  mis  dans  ce 


REVUE  DE  PARIS.  219 

monde  pour  y  rêver  l'existence  des  génies ,  mais  pour  y  mener  la  vie 
rude  et  laborieuse  de  l'homme.  Si ,  à  cette  époque,  une  volonté  ferme 
et  intelligente  se  fût  emparée  de  moi ,  elle  m'eût  épargné  bien  des 
larmes ,  en  donnant  un  but  sérieux  à  mes  facultés  impatientes.  Mais 
mon  père  avait  de  nombreux  enfans ,  et ,  parce  que  mon  ame  était 
douce,  on  craignit  moins  de  l'abandonner  à  elle-même.  Ce  fut  pom* 
moi  un  malheur,  et  je  vis  d'autant  moins  le  danger  de  cette  vie  rê- 
veuse où  peu  à  peu  je  retombai ,  que  je  m'étais  accoutumé  à  couvrir 
mon  ennui  du  nom  sacré  de  ma  douleur.  Parmi  tout  cela,  je  sentais 
un  vide  affreux.  Je  crus  que  le  monde  pourrait  le  combler.  Avignon, 
grâce  au  séjour  des  papes,  avait  l'air  et  le  mouvement  d'une  grande 
ville.  Je  me  laissai  entraîner  dans  ses  fêtes  ,  mais  j'en  revenais  tou- 
jours las  de  moi-même  et  des  autres.  J'essayais  alors  de  l'étude;  le 
monde,  comme  pour  se  venger  de  mes  dédains ,  peuplait  ma  solitude 
de  ses  plus  décevantes  images.  Je  repris  un  à  un  tous  ces  poètes  qui 
avaient  enchanté  mes  premières  années.  Je  ne  leur  trouvai  plus  qu'une 
physionomie  froide,  et  ils  ne  me  donnèrent  aucune  force  contre  moi- 
même.  Ce  fut  alors  que  je  lus  vos  derniers  sonnets.  Mes  larmes  cou- 
lèrent avec  les  vôtres ,  et  le  chaste  souvenir  de  ma  mère ,  si  pieuse- 
ment consacré  par  vous,  me  ramena  sans  effort  au  culte  de  la  poésie. 
Je  sentais  en  moi  comme  un  flot  qui  montait  toujours  ;  mais  cette 
inspiration ,  je  ne  savais  où  la  répandre ,  et  j'avais  beau  me  frapper  le 
sein,  comme  la  sibylle  :  la  voix  du  Dieu  ne  sortait  pas.  Je  l'entendais 
distinctement  en  moi  ;  mais ,  pour  se  produire ,  elle  attendait  sans 
doute  qu'une  voix  étrangère  l'appelât. 

«  Hélas  !  quand  Dieu  n'a  pas  d'abord  pris  possession  en  nous  de 
l'instrument  harmonieux,  il  n'y  a  que  la  passion  qui  le  fasse  vibrer. 

«  Un  matin  que  j'allais  à  Vaucluse,  je  passais  devant  un  jardin  qui 
tenait  à  l'une  des  dernières  maisons  de  la  ville.  De  l'autre  côté  de  la 
haie,  s'élevait  un  petit  bois  d'oliviers  qui  donnait  un  peu  d'ombre. 
J'aperçus  sous  ces  arbres  une  femme  assise ,  et  lisant  avec  une  atten- 
tion profonde  un  manuscrit  déroulé  sur  ses  genoux.  Je  ne  voyais 
point  son  visage,  mais  quelques  fleurs  détachées  à  demi  de  ses  che- 
veux noirs  que  soulevait  la  brise  trahissaient  le  mol  et  gracieux  aban- 
don de  la  jeunesse.  Était-ce  l'heure ,  la  beauté  du  jour  ,  le  silence  et 
la  sohtude  de  ce  jardin?  Mais  il  y  avait  autour  de  cette  femme  un 
charme  surnaturel  dont  mon  imagination  l'embellissait  encore.  Au 
léger  cri  que  jeta  un  oiseau  en  s'envolant  de  la  haie  derrière  laquelle 
je  m'étais  blotti,  elle  tourna  doucement  la  tête  vers  le  chemin,  mais 
comme  involontairement  et  sans  regarder,  eî  reporta  lentement  ses 


2S0  REVUE  DE  PARIS. 

yeux  sur  le  manuscrit;  ce  ne  fut  qu'un  moment,  mais  ce  moment 
m'avait  suffl  pour  voir  qu'en  effet  elle  était  jeune  et  belle.  Ce  jour- 
là  ,  son  image  ne  me  quitta  pas.  Au  retour,  je  pris  soin  de  repasser 
par  le  même  sentier,  et  je  remarquai  pour  la  première  fois  que  tous 
les  buissons  étaient  en  fleur.  Mais  la  charmante  apparition  n'était 
plus  sous  les  oliviers.  Pourquoi  m'oubliai-je  là,  pensif,  à  regarder  la 
place,  où,  le  matin,  je  l'avais  vue  ?  Pourquoi,  s'il  n'était  dans  l'homme 
de  se  hâter  toujours  au  devant  de  sa  destinée?  Les  jours  suivants  je 
revins  encore,  et  m'accoutumai  ainsi  à  faire  de  ces  furtives  excur- 
sions le  principal  intérêt  de  ma  vie.  Tantôt,  je  retrouvais  ma  dame  à 
la  même  place,  tantôt  je  la  voyais  glisser  d'arbre  en  arbre,  ou  se  pen- 
cher sur  les  fleurs  entr'ouvertes ;  et  plus  impatient,  le  lendemain, 
j'aurais  voulu  la  surprendre  encore  dans  l'attitude  où  la  veille  elle 
m'était  apparue.  La  dernière  était  toujours  la  plus  gracieuse.  Si  par- 
fois il  lui  arrivait  de  se  tourner  du  côté  où  je  me  tenais  attentif  et 
tremblant,  je  n'osais  plus  respirer  dans  la  crainte  qu'elle  ne  s'en  allât 
pour  ne  plus  revenir. 

«  Des  mois  se  passèrent  de  la  sorte,  durant  lesquels  j'avais  cessé  de 
m'apercevoir  que  les  jours  s'écoulaient  moins  longs.  Le  soir,  quand 
j'avais  allumé  ma  lampe ,  le  travail  avait  pour  moi  une  douceur  jus- 
que-là inconnue ,  et  quelque  chose  de  la  sereine  image  contemplée 
le  matin  se  communiquait  à  mon  œuvre.  L'avenir,  je  n'y  songeais 
pas  ;  la  gloire,  moins  que  jamais  je  comprenais  qu'elle  pût  servir  au 
bonheur.  Mais  être  lu  par  cette  femme ,  dans  ce  jardin ,  sous  ces 
mêmes  arbres ,  à  cette  heure  silencieuse  du  matin  !  la  surprendre 
ainsi,  épier  une  à  une  sur  son  visage  adoré  les  fugitives  impressions 
de  son  ame ,  la  voir  sourire  une  fois  ;  en  vérité ,  si  la  poésie  pouvait 
me  donner  une  telle  félicité  ,  je  la  tenais  quitte  de  la  gloire. 

«J'appris  enfin  quelle  était  la  dame  mystérieuse  du  jardin.  Elle  se 
nommait  Isaure ,  et  c'est  tout  ce  que  j'en  dirai.  Il  ne  me  fut  pas  dif- 
iicile  de  me  rapprocher  d'elle.  Cela  fut  cause  que  je  quittai  de  nou- 
veau ma  retraite  pour  retourner  dans  le  monde.  Tout  m'y  parut 
changé;  moi  seul ,  hélas!  je  n'étais  plus  le  même.  Comme  je  n'allais 
que  là  où  d'avance  j'étais  sûr  de  rencontrer  Isaure ,  j'y  portais  tou- 
jours un  contentement  intérieur  qui  me  fit  juger  les  hommes  avec 
plus  de  bienveillance  que  par  le  passé.  A  force  de  me  trouver  sur  ses 
pas,  Isaure  finit  par  me  traiter  comme  une  ancienne  connaissance, 
et  l'un  et  l'autre  se  laissant  aller,  elle  cependant  avec  la  réserve 
qu'elle  mettait  à  toute  chose,  moi  avec  plus  d'abandon,  il  s'établit 
entre  nous  une  de  ces  amitiés  pleines  de  charme  et  de  péril  qui  ont 


REVUE  DE  PARIS.  221 

les  émotions  de  l'amour,  mais  qui  se  refusent  à  parler  sa  langue.  Ce 
furent  les  plus  doux  momens  dont  j'aie  gardé  le  souvenir.  J'allais 
m'asseoir  auprès  d'Isaure ,  dans  ce  même  jardin  où  jusque-là  mes 
regards  seuls  avaient  pénétré;  je  parcourais  avec  elle  ces  mêmes  allées 
où  tant  de  fois  je  l'avais  suivie  du  cœur,  caché  dans  l'ombre  comme 
un  coupable.  Quand  j'avais  écrit  quelques  vers,  toujours  inspirés  par 
elle,  je  courais,  plein  de  joie,  les  lui  porter,  et,  tout  le  reste  du 
jour,  mon  cœur  battait  plus  vite.  Mais ,  dans  le  bonheur  comme  dans 
la  peine,  il  faut  que  l'homme  s'agite  et  qu'il  travaille  lui-même,  de 
ses  propres  mains,  à  détruire  ce  qui  fait  sa  joie.  Souvent,  à  mon 
insu,  quand  je  parlais  de  mon  amitié,  mes  expressions  peu  à  peu 
devenaient  vives  et  passionnées,  et  alors  je  voyais  Isaure  plus  sé- 
rieuse. Son  doigt  qu'elle  posait  sur  sa  bouche,  m'avertissait  de 
prendre  garde;  je  me  taisais,  et  le  lendemain,  c'était  encore  à  recom- 
mencer. Elle-même,  oublieuse  de  sa  leçon  de  la  veille,  me  suivait 
d'abord  quelque  temps;  sa  parole,  comme  la  mienne,  se  faisait 
moins  familière  et  plus  tendre;  un  feu  plus  doux  animait  son  regard  ; 
elle  parlait  plus  bas,  comme  si  elle  eût  craint  le  son  de  sa  propre 
voix.  L'amitié,  chez  elle  aussi,  devenait  presque  de  l'amour  ;  mais 
le  mot,  s'il  s'échappait  de  mes  lèvres,  emportait  le  charme  aussitôt. 
Deux  années  entières  passèrent  ainsi,  durant  lesquelles  j'éprouvai 
successivement  tous  les  caractères  de  la  passion.  Chaque  jour,  au 
contraire ,  Isaure ,  moins  contiante ,  se  tenait  plus  soigneusement  en 
défense;  son  amitié  était  si  charmante  encore  dans  sa  tiédeur,  que, 
pour  rien  au  monde,  je  n'eusse  voulu  la  perdre.  J'arrivais  donc  avec 
la  ferme  résolution  de  contenir  l'ardeur  des  sentimens  qui  me  trou- 
blaient; mais  l'effort  était  grand,  et  je  laissais  dans  la  lutte  cette 
aménité  et  cette  bonne  grâce  qui  écartent  la  défiance;  j'avais  des 
paroles  amères ,  et  quand  Isaure  m'en  avertissait  avec  une  douceur 
suppliante,  j'en  étais  moi-même  étonné  et  ne  savais  que  lui  de- 
mander un  pardon  toujours  accordé.  Mais  cette  bonté  môme  achevait 
de  me  perdre,  en  me  glissant  au  cœur  je  ne  sais  quel  vague  soupçon 
d'involontaire  complicité. 

«  Comment  l'amener  à  s'avouer  à  elle-même  cette  pensée  qu'elle 
couvrait  de  tant  de  faux  noms  pour  ne  pas  lui  donner  le  véritable  ? 
J'affectai  de  rechercher  les  plaisirs  du  monde,  et  j'allai  me  plonger 
avec  colère  dans  ces  amours  où  le  cœur  s'appauvrit  au  lieu  de  se 
calmer.  Un  sonnet  que  je  composai  à  cette  époque  exprime  assez 
fidèlement  l'état  de  mon  ame  et  ce  qu'il  y  avait  d'amertume  dans 
le  sentiment  de  ma  triste  victoire. 


222  REVUE  DE  PARIS. 

Maintenant  que  mon  cœur  est  une  vaine  cendre 
Que  le  souffle  du  vent  dissipe  jour  à  jour  ; 
Maintenant  que  mon  cœur  se  laisse  encor  surprendre 
Aux  tièdes  voluptés  de  quelque  fol  amour; 

Maintenant  que  du  ciel  j'ai  voulu  redescendre 
Dans  la  foule  oii  tout  va  se  perdre  sans  retour, 
Et  que  les  souvenirs  qui  devaient  me  défendre 
Au  fond  de  ma  pensée ,  ont  péri  tour  à  tour  ; 

Vous  que  j'ai  tant  aimée ,  ah  !  laissez-moi  vous  dire 
Que  dans  votre  regard,  que  dans  votre  sourire 
J'avais  vu  naître  un  monde  à  l'horizon  vermeil; 

Mais  vous  l'avez  voulu ,  j'ai  baissé  la  paupière , 

Et  des  enfans  d'Adam  épousant  la  misère, 

J'ai  marché  dans  leur  ombre,  et  je  dors  leur  sommeil. 

«  Ces  vers  s'adressaient  à  Isaure ,  et  cependant  je  me  gardai  bien 
de  les  lui  porter.  Au  contraire,  je  revins  à  elle,  honteux  comme  si 
elle  avait  pu  les  entendre ,  ou  lire  dans  le  secret  de  mon  cœur  ceux 
que  je  n'osais  écrire,  et  la  retrouvant  un  peu  triste,  je  me  sentis 
presque  heureux  de  l'idée  qu'elle  avait  remarqué  mon  éloignement. 

«  Alors  je  parcourais  les  champs ,  le  visage  en  feu ,  et  pour  donner 
un  autre  cours  à  mes  rêves,  récitant  aux  arbres  du  chemin  mille 
poèmes  inachevés;  puis  je  retombais  dans  l'abattement  et  l'ennui. 
Que  de  fois,  en  passant  devant  une  chaumière,  j'ai  failli  pousser  la 
porte ,  et  dire  au  pauvre  laboureur  :  Voici  deux  bras  de  plus  pour 
conduire  ta  charrue.  Il  y  avait  des  jours  où  volontiers  j'aurais  donné 
à  la  première  venue  tout  le  dévouement  de  mon  cœur,  en  échange 
d'un  peu  d'amour. 

«  Un  soir,  en  traversant  un  quartier  isolé  de  la  ville,  je  rencontrai 
une  jeune  fille  qui  pleurait.  J'appris  qu'elle  avait  eu  le  malheur  de  se 
laisser  séduire,  et  que  l'austère  honneur  de  la  famille  lui  fermait  la 
porte  de  la  maison  paternelle.  Ému  de  ce  récit  et  de  l'air  sincère  de 
celle  qui  me  le  faisait,  j'essayai  de  la  consoler.  Il  me  fut  aisé  de  lui 
trouver  un  asile.  Jeune,  on  se  console  aisément;  il  n'y  a  dans  la  jeu- 
nesse d'inépuisable  que  l'espérance.  Je  finis  par  m'attacher  à  l'enfant 
délaissée ,  et  je  crus  l'aimer,  parce  qu'il  se  mêle  toujours  quelque 
chose  de  tendre  à  la  pitié  que  l'on  éprouve  pour  une  femme.  Il  y  avait 
d'ailleurs  dans  le  mystère  de  cette  haison  un  attrait  qui  m'occupait 
et  me  fit  croire,  à  la  longue,  qu'une  passion  nouvelle  m'avait  guéri 
de  l'autre.  J'essayai  d'intéresser  mon  esprit  à  ce  nouvel  espoir  qui 


REVUE  DE  PARIS.  233 

venait  d'entrer  dans  mon  cœur;  mais  je  ne  tardai  pas  à  m'apercevoir 
que  j'avais  affaire  à  une  ame  sans  profondeur,  et  que,  voulant  être 
aimé,  j'avais  pris  pour  l'amour  le  besoin  de  l'inspirer.  Si  je  pouvais, 
du  moins ,  relever  cette  ame  tombée ,  et  pour  rajeunir  en  elle  le  sen- 
timent moral,  étendre,  en  l'élevant,  l'horizon  de  sa  pensée!  Il  y 
avait  là  quelque  chose  de  noble  à  tenter,  dont  l'idée  animait  mon 
courage.  Alors,  dans  une  sorte  d'ivresse  sublime ,  saisissant  dans  mes 
bras  cette  ame  vulgaire ,  je  l'emportais  dans  le  monde  des  intelli- 
gences. J'espérais  qu'en  affectant  pour  elle  une  estime  que  je  n'avais 
pas,  je  l'amènerais  par  degrés  à  me  l'arracher  en  effet,  et  me  ser- 
vant de  l'amour  et  de  la  poésie  comme  d'une  transition  à  la  vertu ,  je 
m'écriais  dans  des  vers  que  je  ne  me  rappelle  pas  sans  douceur  : 

Un  jour,  sur  la  falaise ,  à  mes  côtés  assise , 
Tu  mesurais  l'abîme,  et  dans  l'immensité, 
Pa.'-delà  l'horizon ,  ton  regard  enchanté 
Semblait  voir  s'élever  quelque  terre  promise. 

Moi,  je  te  contemplais...  Dans  l'air  pur  de  l'été, 
Tes  blonds  cheveux  flottaient,  déroulés  par  la  brise, 
Et  sur  toi  répandue,  une  lumière  exquise 
D'un  reflet  d'innocence  anhnait  ta  beauté. 

Ainsi ,  lorsqu'au  sommet  de  l'humaiTie  pensée , 
Près  de  moi,  comme  alors,  tu  te  seras  placée, 
Pauvre  jeune  ame  en  proie  à  ce  monde  cruel , 

Tu  comprendras  enfin  que  l'art  et  la  science 
Sont  les  premiers  degrés  d'une  spirale  immense 
Par  où  l'ange  tombé  remonte  vers  le  ciel. 

«  Mais  l'ange  ne  remontait  pas;  et  sans  volonté  pour  apprendre, 
elle  avait  peur  d'autre  part  que  son  ignorance  ne  m'éloignât  d'elle. 
Alors,  avec  un  dépit  charmant,  elle  jetait  le  livre  et  reprenait  l'avan- 
tage par  un  sourire.  Mais,  quand  je  demeurai  convaincu  qu'il  n'y  avait 
en  elle  que  la  beauté  de  ses  vingt  ans,  je  m'en  allai,  et  je  rapportai 
aux  pieds  d'Isaure,  avec  le  sentiment  de  mon  impuissance  à  l'oublier, 
la  honte  de  l'avoir  tenté  vainement. 

«  Elle,  cette  fois,  eut  beau  vouloir  jouir  modestement  de  son 
triomphe,  sa  joie  perçait  jusque  dans  son  dédain.  On  eût  dit  qu'ayant 
assisté  à  chacune  de  mes  vaines  tentatives ,  elle  ne  me  pardonnait 
qu'en  faveur  d«  ce  que  j'avais  souffert.  Toujours  dans  ses  sévérités 
les  plus  grandes ,  elle  retenait  quelque  chose  de  tendre  et  de  compa- 
tissant. Elle  me  tendit  la  main,  et  ma  vie  se  trouva,  comme  par  en- 


224  REVUE  DE  PARIS. 

chantement,  rattachée  à  la  sienne  par  tous  les  liens  que  j'avais  cru 
dénouer  l'un  après  l'autre. 

«  La  même  situation  ramena  infailliblement  les  mêmes  souffrances. 
J'avais  épuisé  tous  les  remèdes ,  hormis  un  seul.  Il  eût  fallu  quitter 
Avignon;  mais  je  n'en  avais  pas  le  courage  ;  d'ailleurs ,  me  disais-je, 
en  quel  lieu  fuir,  où  ne  me  suive  le  souvenir  de  cette  belle  adorée? 
Essayons  plutôt  de  rentrer  dans  cette  vie  humble  de  la  foule,  qui  ne 
connaît  pas,  il  est  vrai,  toutes  les  jouissances  de  l'imagination ,  mais 
qui  en  ignore  aussi  les  mécomptes  ;  et  de  la  meilleure  foi  du  monde, 
je  cherchais  le  prosaïque  emploi  de  mes  facultés  désœuvrées.  Parmi 
mes  compagnons  d'études ,  il  y  en  avait  un  qui ,  pour  être  heureux , 
avait  pris  simplement  le  grand  chemin  de  nos  pères  :  il  s'était  marié 
jeune,  et  jeune  il  avait  renfermé  dans  l'étude  l'activité  de  son  intelli- 
gence, mettant  ainsi  à  son  esprit  et  à  son  cœur  le  double  frein  de  la 
science  et  du  devoir.  J'allai  passer  de  longues  heures  à  le  regarder 
vivre;  je  démontai  l'un  après  l'autre  tous  ses  instrumens  d'astronomie; 
mais  je  n'y  trouvai  pas  le  secret  de  cette  vie  paisible  que  j'enviais,  et 
quand  pour  fixer  mes  fugitives  impressions,  je  voulais  écrire  quelques 
vers ,  ressaisi  par  la  passion ,  et  idéalisant ,  pour  ainsi  dire ,  jusqu'à  la 
matière  de  la  science  humaine ,  je  m'écriais  : 

Ami ,  si  dans  le  ciel ,  sur  ces  pages  d'azur, 
Dont  votre  œil  lit  d'eu  bas  les  sublimes  merveilles, 
Vous  savez  une  étoile  où ,  pour  ses  longues  veilles , 
La  couche  du  poète  ait  un  chevet  moins  dur. 

Un  monde  où  le  poète,  en  charmant  les  oreilles , 
Puisse  au  cœur  préféré  s'ouvrir  un  chemin  sûr, 
Ami ,  dites-le-moi ,  que  vers  ce  monde  pur 
J'emprunte  pour  voler  les  ailes  des  abeilles. 

Car  je  suis  las  de  voir  mes  hymnes  impuissans 

Monter  et  s'exhaler,  ainsi  qu'un  vil  encens 

(Les  larmes  et  les  vers  sont  l'encens  de  notre  anie  ); 

Mais ,  non ,  astres  jaloux ,  poursuivez  votre  cours , 
Laissez-moi  sur  la  terre  adorer  cette  femme. 
Je  veux  l'aimer  encor,  je  veux  l'aimer  toujours. 

iNe  pouvant  fuir  jusqu'aux  étoiles,  je  résolus  enfln  de  quitter  cette 
ville  où  tout  me  rappelait  ma  faiblesse  et  m'ôtait  la  force  d'en  triom- 
pher. Que  de  fois  je  dis  adieu  à  mes  frères  et  à  mes  sœurs!  Mais ,  au 
dernier  moment,  je  la  revoyais ,  et  si  belle ,  qu'il  ne  fallait  plus  songer 
à  la  quitter;  et  puis,  il  se  trouvait  précisément  que  le  jour  que  j'avais 


REVUE  DE  PARIS.  225 

choisi,  son  amitié,  toujours  égale,  prenait  un  accent  plus  ému.  Je 
m'en  allais  plein  d'espérance ,  et  j'en  avais  pour  huit  jours  à  me  croire 
aimé.  Mais ,  si  elle  savait  l'art  de  retenir  un  cœur,  elle  possédait 
mieux  encore  celui  de  contenir  le  sien ,  et,  replongé  dans  mon  incer- 
titude, je  remontais  péniblement  la  pente  si  vite  descendue.  Quel- 
quefois Isaure  me  paraissait  sublime!  Je  me  disais  que,  n'ayant  pas 
la  force  de  me  repousser,  elle  avait  du  moins  le  courage  de  ne  point 
se  laisser  deviner,  et  alors  je  trouvais  qu'il  y  avait  un  égoïsme  cruel 
à  lui  arracher  un  secret  si  chastement  gardé.  Souvent  encore  il  me 
semblait  qu'ingénieuse  à  se  tromper  elle-même,  elle  prenait  le 
change  sur  ses  propres  sentimens ,  et  qu'il  serait  mal  de  vouloir,  en 
l'éclairant,  troubler  cette  noble  conscience.  Dans  cette  disposition 
d'esprit,  j'éprouvais  un  douloureux  attrait  à  voir  cette  ame  honnête 
s'agiter  doucement  dans  les  mille  réseaux  de  son  pieux  mensonge; 
à  la  voir,  quand  ses  lèvres  avaient  laissé  échapper  une  parole  avide- 
ment recueillie  par  moi ,  chercher  à  la  reprendre ,  et  au  contraire 
donner  à  cette  parole  un  sens  plus  profond  par  les  efforts  même 
qu'elle  faisait  pour  lui  ôter  sa  signification  charmante;  mais  c'étaient 
là  les  belles  heures  de  ma  passion  insensée.  Il  en  venait  d'autres  où, 
en  proie  à  je  ne  sais  quelles  tristes  pensées ,  je  me  regardais  comme 
le  jouet  ridicule  d'une  coquette  spirituelle.  Je  cherchais  froidement 
dans  le  passé  la  trame  odieuse  de  ses  artifices.  Pas  un  regard,  pas  un 
geste  qui  fût  innocent.  Je  prêtais  un  sens  perfide  aux  moindres  cir- 
constances ,  et  ce  que  j'avais  pris  pour  l'involontaire  abandon  d'une 
nature  vraie  n'était  plus  que  le  jeu  aventureux  d'un  cœur  qui,  sûr 
de  lui-même ,  croyait  pouvoir  impunément  jouter  avec  la  passion,  et 
ravivait  par  mille  caprices  ingénieux  l'émotion  chaque  jour  plus  faible 
d'un  danger  imaginaire.  Mais  si  le  hasard  me  montrait  tout  à  coup 
Isaure  au  détour  d'une  rue ,  toute  ma  colère  s'en  allait  sous  l'inno- 
cence de  son  regard ,  et  comme  pour  la  dédommager  de  tant  d'in- 
sultes secrètes,  je  lui  laissais  croire  long-temps  que  mon  cœur  était 
soumis.  Jamais ,  hélas  !  je  ne  l'avais  senti  plus  rebelle. 

«  Gomment  se  fit-il  enfin  que  cette  passion  me  quitta,  semblable 
à  une  fièvre  brûlante  qui,  après  avoir  long-temps  fatigué  le  malade, 
se  retire  tout  à  coup  et  le  laisse  épuisé  sur  sa  couche?  Je  ne  l'ai 
jamais  bien  compris ,  et  quand  je  m'interroge  sincèrement ,  je  ne  puis 
encore  me  l'expliquer  qu'à  demi.  Mon  amour  pour  Isaure  n'avait 
rien  de  sensuel  ;  quoique  j'eusse  beaucoup  médité  sur  les  idées  de 
Platon,  sans  pouvoir  me  rendre  bien  compte  de  ce  que  nous  avons 
appelé  l'amour  platonique,  néanmoins  je  concevais  un  dévouement 

TOME  VI.      JUIN.  16 


Sâ6  REVUE  DE   PARIS. 

passionné  qui,  satisfait  des  cliastes  voluptés  de  l'intelligence  et  du 
€(»ur,  ne  devait  connaître  ni  vieillesse,  ni  déclin.  Dès  le  premi^ 
jour,  mon  imagination  avait  élevé  Isaure  sur  ce  piédestal  de  la  poésie, 
et  si  elle  avait  naïvement  accepté  ce  rôle  auguste  de  la  muse,  je  n'au- 
rais pas  cru  faire  un  grand  sacrifice  à  la  vertu  en  me  maintenant 
dans  ces  hautes  et  sereines  régions  de  l'amour.  Elle  m'en  fit  descen- 
dre en  traitant  mon  amour  comme  une  passion  vulgaire ,  et  en  lui 
créant  mille  obstacles  inutiles,  elle  fit  naître  le  dessein  de  les  sur- 
monter. Une  fois  retombé  dans  cette  misérable  condition,  mon  amour 
était  condamné  à  mourir  comme  toute  chose  mortelle.  Il  y  eut  un 
moment  où  je  pus  croire  qu'entre  Isaure  et  moi  il  n'y  avait  plus 
qu'un  défi  au  plus  habile.  Quand  le  cœur  en  est  là,  long-temps  en- 
core il  croit  aimer,  que  déjà  il  n'aime  plus.  Alors  la  circonstance  la 
plus  frivole  en  apparence  porte  tout  à  coup  dans  ce  cœur  une  triste 
lumière.  Une  réflexion ,  un  mot ,  un  geste,  un  regard,  une  vibration 
dans  la  voix  ,  il  n'en  faut  pas  davantage.  Je  ne  sais  plus  aujourd'hui 
ce  qui  me  réveilla  de  mon  songe. 

«  Quand  je  me  sentis  libre,  ce  fut  d'abord  une  joie  frénétique. 
J'allais,  je  venais,  sans  pouvoir  m'arrêter,  comme  si,  avec  la  liberté 
de  mes  pensées,  celle  de  mes  pieds  venait  aussi  de  m'ètre  rendue.  On 
s'exagère  sa  faiblesse,  afin  de  pouvoir  aussi  exagérer  sa  victoire;  on 
se  demande  comment  on  a  pu  si  long-temps  porter  un  joug  si  aisé  à 
briser.  Mais  cette  femme  n'avait  de  grnce  et  d'esprit  que  ce  que  lui 
en  prétait  mon  amour  trop  prodigue.  Image  insensible,  éclose  à  la 
vie  sous  le  ciseau  du  statuaire,  ses  yeux  se  referment  déjà,  et  la  pensée 
qui  les  ouvrit  va  les  replonger  de  nouveau  dans  l'éternelle  nuit  du 
marbre.  Ah!  la  vraie  liberté  n'a  pas  ces  violentes  allures.  Celle  dont 
je  me  sentais  si  fier  était  celle  de  l'esclave  échappé;  celle-ci  s'em- 
porte et  dure  peu.  Après  quelques  jours  d'ivresse  je  regrettai  ma 
chaîne;  je  m'accusai  d'injustice  et  même  d'ingratitude.  Isaure  s'offrit 
à  moi,  parée  de  ses  attraits  les  plus  séduisans,  et  je  lui  trouvai  mille 
beautés  que  je  ne  soupçonnais  pas.  Je  me  rappelai  d'elle  une  foule 
de  mots  exquis  que  je  n'avais  point  remarqués  d'abord,  et  dont  je 
croyais  sentir  pour  la  première  fois  la  délicatesse  choisie.  En  moi , 
autour  de  moi,  tout  m'entretenait  d'elle;  et  quand  je  voulus  de- 
mander au  travail  une  autre  inspiration  que  le  désir  d'être  applaudi 
par  elle ,  il  me  sembla  que  j'avais  perdu  le  don  de  l'harmonieux  lan- 
gage. A'aincment  je  relus  mes  poètes  favoris  :  je  n'y  trouvais  que  des 
images  pour  en  revêtir  le  chant  désolé  de  mon  amour  enfui. 

«  Je  quittai  Avignon  après  avoir  versé  quelques  larmes  sur  le  lom- 


REVUE   DE  PARIS.  SBÏT 

beau  de  ma  mère,  dans  l'église  des  Cordeliers,  et  je  pris  la  route  de 
France.  Je  rencontrai  en  chemin  le  connétable  Duguesclin  et  ces 
grandes  comparjnics  qu'il  entraînait  du  côté  de  l'Espagne,  en  ayant 
l'air  de  s'y  laisser  mener  par  elles.  Délivrée  à  son  tour  de  ceux  qui 
l'avaient  délivrée,  la  France  respirait  sous  le  gouvernement  de  Char- 
les y  et  reprenait  goût  aux  luttes  scolastiques.  J'essayai  de  m'inté- 
resser  aux  combats  ingénieux  de  sa  turbulente  université,  mais  rien 
n'y  parlait  à  mon  cœur;  et,  un  beau  jour,  traversant  la  France  d'un 
trait,  je  ne  m'arrêtai  que  sous  les  murs  de  Milan. 

«Ce  beau  soleil  d'Italie  vint  rendre  un  peu  d'essor  à  mon  imagina- 
tion engourdie;  mais  ce  fut  pour  réveiller  mes  regrets  par  les  molles 
tentations  d'une  nature  dont  toutes  les  voix  nous  avertissent  d'aimer. 
Un  jour,  à  Florence,  dans  l'église  de  Santa-Maria-Novella,  comme  je 
contemplais  la  Vierge  de  Cimabue,  l'idée  me  vint  d'étudier  ce  grand 
art  du  maître.  Je  m'armai  de  pinceaux  et  me  mis  à  fréquenter  l'école. 
J'acquis,  en  peu  de  temps,  une  certaine  habileté;  je  retournai  alors 
à  Santa-Maria.  Mais  vainement  essayais-je  de  reproduire  les  traits  du 
divin  modèle  :  une  même  figure  venait  toujours  d'elle-même  se  placer 
sur  ma  toile ,  et  gravait  plus  avant  dans  mon  cœur  une  image  dont 
j'aurais  voulu  anéantir  jusqu'à  la  dernière  trace.  Je  jetai  là  de  dépit 
cette  palette  impuissante ,  et  j'allai  parmi  le  peuple ,  cherchant  les 
souvenirs  de  Dante  et  interrogeant  sur  sa  vie  les  vieillards  qui 
l'avaient  connu.  Mais ,  égaré  comme  lui  dans  les  sentiers  sans  issue 
d'une  forêt  sauvage  ,  j'attendais  sans  espoir  que  Alrgile  me  ramenât 
dans  la  bonne  voie.  Je  l'ai  rencontré  sur  la  barque  où  vous  m'avez 
recueilli.  » 

Tel  fut  le  récit  d'Urbain  ;  en  achevant ,  il  laissa  tomber  sa  tête  sur 
le  sein  de  Pétrarque  qui  lui  dit  avec  une  sérénité  affectueuse  ;  «  Le 
jeune  homme  prête  son  bras  au  vieillard  ;  mais  le  vieillard  a  la  science 
de  la  vie,  et  les  cœurs  souffrans  se  réfugient  dans  sa  sagesse.  » 

Depuis  ce  jour,  Urbain  reprit  goût  à  la  vie.  Il  semblait  s'apercevoir 
pour  la  première  fois  du  charme  de  cette  maison  où  le  hasard  l'avait 
jeté.  Dès  que  sa  douleur,  déjà  un  peu  calmée  par  le  temps,  se  fut 
encore  adoucie  par  la  confidence  qu'il  en  avait  faite ,  tout  à  ses  yeux 
s'anima  d'une  grâce  nouvelle ,  et  il  s'étonna  lui-même  de  se  retrouver 
sensible  à  ces  pures  jouissances  qui,  la  veille  encore,  le  trouvaient 
froid  et  indifférent.  Paola  surtout  lui  rendait  cette  heureuse  époque 
de  sa  vie  où ,  enfant ,  il  venait  entre  ses  jeunes  sœurs  écouter  les  beaux 
contes  de  sa  mère.  Mais  il  ne  se  méfiait  point  assez  du  charme  qu'il 
éprouvait  à  contempler  cette  jeune  fille.  Dans  le  commencement  de 

16. 


228  REVUE  DE  PARIS. 

son  séjour  à  Arqua,  il  lui  parlait  avec  la  tendre  familiarité  d'un  frère 
plus  âgé,  et  il  y  avait  des  jours  où  Paola  en  était  comme  offensée.  Alors, 
laissant  Pétrarque  et  son  hôte  discourir  savamment  sous  les  chênes 
de  l'avenue,  elle  courait  dans  les  hautes  herbes  et  redevenait  par 
dépit  la  naïve  enfant  que  déjà  elle  ne  voulait  plus  être;  mais  bientôt 
c^lle  s'arrêtait  et  revenait  lentement,  semant  sur  le  chemin  toutes  les 
fleurs  qu'elle  avait  cueillies.  Elle  retrouvait  les  deux  graves  person- 
nages assis  au  pied  de  quelque  arbre ,  et  Urbain  qui  ne  s'était  pas 
aperçu  de  sa  petite  colère,  la  recevait  avec  un  sourire  mélancolique. 
Maintenant,  au  contraire,  Urbain  se  surprenait  parfois  à  courir  sur 
ses  pas.  Un  peu  confus  ensuite  d'avoir  cédé  au  caprice  d'un  enfant , 
il  priait  Pétrarque  de  raconter  les  grandes  choses  dont  il  avait  été  le 
témoin ,  et  où  même  il  avait  joué  un  rôle.  Il  se  faisait  redire  surtout 
l'histoire  de  Rienzi ,  ce  tribun  qui  semblait  être  sorti ,  après  un  som- 
meil de  deux  mille  ans ,  des  catacombes  de  la  vieille  Rome ,  et  alors 
ses  larmes  coulaient,  larmes  viriles  cette  fois.  II  se  demandait  s'il  n'y 
avait  rien  à  faire  pour  la  patrie ,  et  il  se  levait  avec  violence ,  comme 
pour  aller  offrir  l'épée  d'un  soldat  au  roi  de  France  ou  à  l'empereur; 
mais  il  remettait  sans  cesse  son  départ  au  lendemain.  Le  lendemain 
il  ne  partait  pas,  un  charme  l'arrêtait.  Ah  !  c'est  qu'il  avait  beau  affec- 
ter pour  l'amour  le  plus  superbe  mépris ,  l'amour  prenait  en  secret  sa 
revanche.  Il  est  rare  que  l'expérience  d'une  première  passion  tienne 
l'homme  en  garde  contre  les  séductions  de  la  seconde ,  et  quand  il 
craint  de  s'exposer  à  aimer,  c'est  que  déjà  il  aime.  Chaque  jour 
Urbain  cherchait  ce  qui  pouvait  encore  le  retenir,  et  il  trouvait  à  ses 
délais  d'excellentes  raisons ,  jamais  pourtant  la  véritable;  car  la  seule 
qu'il  ne  se  dît  pas ,  c'était  précisément  la  présence  de  cette  jeune  fille. 

Dans  cette  oublieuse  existence,  le  souvenir  d'Isaure  s'effaçait  de 
plus  en  plus ,  ou  plutôt  l'amour  qui  jamais  n'avait  cessé  d'agiter  ce 
pauvre  cœur  en  retirait  doucement  l'image  d'Isaure  et  mettait  en  la 
place  celle  de  Paola.  Pétrarque  souriait  à  ce  doux  poème  d'innocence, 
ignoré  de  ceux  même  qui ,  chaque  jour,  à  leur  insu ,  y  ajoutaient  une 
page.  Il  y  avait  là  quelque  chose  qui  consacrait  à  ses  yeux  le  saint 
amour  de  sa  jeunesse;  aucun  n'avait  encore  rien  dit,  mais  tous  trois 
étaient  heureux. 

Ce  bonheur  fut  troublé  :  à  cette  époque ,  et  quoique  déjà  le  pape 
fût  retourné  à  Rome ,  il  existait  encore  de  fréquentes  relations  entre 
l'Italie  et  le  Comtat  Vénaissin.  Pétrarque,  d'ailleurs,  avait  conservé  à 
Avignon  de  chers  amis  parmi  ceux  que ,  jeune,  il  y  avait  aimés.  De 
loin  en  loin ,  un  de  ceux-là,  en  allant  à  Rome,  se  détournait  de  son 


REVEE  DE  PARIS.  229 

chemin  pour  visiter  le  solitaire  d' Arqua.  Leur  présence  était  toujours 
pour  Urbain  une  épreuve  douloureuse.  Il  se  gardait  bien  d'inter- 
roger; mais  Isaure  était  l'une  des  personnes  les  plus  distinguées  de 
la  contrée,  et  il  était  naturel  que  son  nom  fût  prononcé.  Il  le  fut 
souvent.  Une  fois,  entre  autres,  un  de  ces  voyageurs  fit  entendre 
qu'Isaure,  plus  belle  que  jamais,  étaitTornement  de  toutes  les  fêtes, 
et  que  l'on  commençait  à  placer  malignement  un  autre  nom  à  côté 
du  sien.  Parole  légère ,  jetée  en  courant,  et  comme  il  en  sort  de  la 
bouche  de  ceux  qui,  ayant  fait  une  longue  route,  trouvent  la  vé- 
rité trop  simple  pour  mériter  qu'on  l'apporte  de  si  loin.  Urbain, 
mieux  que  personne,  devait  comprendre  que  c'était  là  une  impu- 
tation misérable ,  tombée ,  le  soir,  des  lèvres  d'un  homme  qui ,  le 
matin,  sans  doute,  avait  lu  le  dernier  conte  de  Boccace.  Mais  après 
avoir  défendu  Isaure  de  toute  la  force  de  son  ame ,  il  se  trouva  lui- 
même  sans  défense  contre  le  doute.  Le  voyageur  avait  repris  gaie- 
ment le  chemin  de  Rome,  rêvant  les  plaisirs  de  la  cité  pontificale; 
mais  derrière  lui,  le  trait  empoisonné  était  resté  au  cœur  d'Urbain. 
En  proie  à  une  horrible  détresse,  il  interrogeait  tous  les  souvenirs 
qu'il  avait  eu  tant  de  peine  à  oublier;  il  y  trouvait  mille  raisons  pour 
haïr  Isaure,  aucune  pour  la  soupçonner,  et  cependant  il  soupçonnait  : 
explique  le  cœur  humain  qui  voudra.  La  passion  était  morte;  la  ja- 
lousie vivait  encore.  J'avoue  qu'il  peut  se  mêler  à  une  jalousie  de 
cette  nature  un  sentiment  peu  noble  :  l'orgueil  y  souffre  autant  que 
l'amour.  Urbain  ne  pouvait  pardonner  à  Isaure  de  ce  qu'il  l'avait 
élevée  si  haut,  la  revoyant  telle  aujourd'hui.  Mais  le  cœur  aussi  avait 
sa  part  dans  la  blessure  :  Urbain  ressentait  quelque  chose  d'assez  sem- 
blable au  frisson  qui  vous  prend ,  si  vous  vous  souvenez  d'avoir  res- 
piré avec  délices  une  fleur  où  depuis  vous  avez  remarqué  la  trace 
impure  d'une  vipère.  Ce  fut,  dans  le  triste  développement  de  cette 
longue  maladie  de  l'ame ,  une  phase  nouvelle  et  la  plus  douloureuse, 
mais  ce  fut  aussi  la  dernière;  et  ce  qui  semblait  une  rechute  n'était 
au  fond  que  la  crise  d'une  véritable  convalescence.  Il  en  est  des  con- 
vulsions morales  comme  de  celles  de  la  nature,  L'ame,  fortement 
ébranlée,  éprouve ,  avant  de  se  rasseoir  pour  toujours,  une  secousse 
dernière.  On  peut  craindre  qu'eUe  n'emporte  le  malade,  c'est  elle, 
au  contraire,  qui  le  sauve.  Il  est  d'incurables  langueurs,  mais,  quant 
aux  émotions  violentes ,  si  l'on  ne  meurt  pas  de  la  première ,  les 
autres  fortifient. 

Depuis  ce  jour,  Urbain  se  sentit  mieux,  et  il  s'abandonna  avec 
confiance  aux  suaves  impressions  de  son  nouvel  amour.  Elles  ressem- 


230  REVUE  DE  PARIS. 

blaient  si  peu  à  ce  qu'il  avait  éprouvé  jusque  là ,  que  parfois  il  lui 
arrivait  de  craindre  que  son  cœur  épuisé  ne  fût  devenu  impuissante 
sentir.  Il  ne  savait  pas  encore  que  les  sentimens  orageux  passent  vite, 
et  que  ceux-là  durent  seuls  qui  ne  troublent  pas  les  lois  harmonieuses 
de  la  Providence.  Une  pensée  dont  Urbain  ne  s'était  jamais  bien 
rendu  compte,  mais  qui,  auprès  d'Isaure,  avait  sans  cesse  frappé 
son  amour  d'une  irrésolution  fatale ,  c'est  que  la  destinée  de  cette 
femme  ne  pourrait  jamais  entrer  complètement  dans  la  sienne.  Paola, 
au  contraire  ,  il  l'aimait  avec  une  sécurité  qui  lui  donnait  tout  l'a- 
venir. 

Deux  années  s'écoulèrent.,..  Un  soir,  au  printemps,  Isaure  était 
assise  dans  ce  même  jardin  et  à  la  même  place  où ,  pour  la  première 
fois,  Urbain  l'avait  vue;  mais  cette  fois  elle  ne  lisait  pas.  Toujours 
belle  ,  on  remarquait  pourtant  sur  ses  traits  les  traces  d'une  mélan- 
colie habituelle.  Son  front  était  empreint  de  cette  tendre  pâleur  qui 
trahit  les  préoccupations  du  cœur.  Ses  longs  cils  laissaient  voir  sur 
ses  blanches  paupières  le  pli  léger  d'une  ride.  Un  bruit  de  pas  se  fit 
entendre  à  côté  d'elle,  elle  se  leva  et  tressaillit  en  tendant  les  bras, 
on  eût  dit  qu'elle  attendait.  Urbain ,  car  c'était  lui ,  s'avança  lentement 
au  devant  d'elle ,  tenant  Paola  par  la  main  ;  l'un  et  l'autre  portaient 
des  vêtemens  de  deuil ,  et  quelque  tristesse  se  lisait  dans  leurs  yeux. 
Lorsqu'ils  furent  arrivés  auprès  d'Isaure,  Urbain  la  regarda  un 
moment  avec  émotion ,  et  lui  dit  : 

— Madame,  Urbain  de  Sades  vous  demande  votre  amitié  pour  la 
petite-fllle  de  Pétrarque. 

Antoine  de  Latour. 


LA 


BALLE  DE   PLOMB. 


I. 

Raoul  de  Montigny  est,  sans  mentir,  un  des  plus  superbes  lions 
du  boulevard  de  G  and.  Sa  taille  est  svelte ,  élancée ,  et  sa  tenue  par- 
faite. Une  certaine  raideur  inhérente  à  son  allure ,  loin  de  le  rendre 
disgracieux,  lui  donne  une  apparence  de  froideur  impertinente  très 
convenable  et  du  meilleur  goût.  Raoul  porte  des  cheveux  noirs  très 
courts  et  la  moustache  fort  longue  ;  il  rit  peu ,  et  ne  s'affecte  de  rien. 
Guerrier  toujours  sous  le  harnais,  jamais  il  ne  sort  sans  être  en  lia- 
bit,  vêtement  qu'il  porte  avec  un  bel  air  de  négligence  :  c'est  d'ordi- 
naire un  habit  noir-russe,  boutonné  du  haut  en  bas,  mais  un  habit 
froissé,  assoupli,  rudement  façonné  aux  habitudes  de  sou  maître. 
Donc,  Montigny  est  convenablement  habillé  et  sans  nulles  prétentions 
à  la  toilette  ;  il  ne  s'endimanche  pas ,  et  sa  poitrine  débraillée  n'a 
jamais  l'air  d'un  tabernacle  ouvert  à  deux  battans.  Voilà  pour  le 
moral. 

Quant  au  surplus ,  Raoul  est  discret,  compassé,  mystérieux  même; 
sa  gaieté  commence  et  finit  quand  il  veut.  Détestant  au  mieux  ses 
amis,  comme  il  convient,  il  ne  le  laisse  pas  voir  et  leur  rend  volon- 
tiers service,  parce  qu'il  serait  impoli  d'agir  autrement.  On  ne  lui 
connaît  pas  d'affection  particulière;  il  semble  se  divertir  ou  s'ennuyer 
autant  avec  l'un  qu'avec  l'autre.  On  le  tient  pour  un  homme  à  bonnes 


232  REVUE  DE  PARIS. 

fortunes,  quoiqu'il  ne  parle  point  des  femmes,  et,  bien  qu'il  ne  les 
compromette  point  par  de  vaniteuses  pasquinades ,  il  passe  pour  les 
dédaigner  à  l'excès.  Raoul  est  actif,  rangé,  et  sait  parfaitement  que 
les  gens  qui  ne  font  rien  n'ont  pas  une  minute  à  perdre.  Son  mérite 
est  évalué  d'après  l'éclat  qu'il  jette,  et  non  d'après  des  succès  illus- 
tres; car,  à  cet  égard ,  on  ne  sait  rien ,  si  ce  n'est  que  les  dames  ne  se 
plaisent  point  à  entretenir  leurs  maris  de  sa  personne,  et  que  ces 
derniers  s'accordent  à  le  trouver  laid. 

En  observant  Raoul,  on  devine  aisément  que,  s'il  n'a  pas  pour  le 
genre  humain  toute  la  vénération  dont  il  est  digne,  il  n'est  pas  du 
moins  assez  niais  pour  professer  ce  mépris  et  pour  se  donner  des  airs 
byroniens.  Le  calme  singulier  qu'apporte  aux  choses  de  la  vie  cet 
homme  de  vingt- huit  ans,  seul  à  Paris,  sans  famille  et  émancipé 
depuis  deux  lustres,  fait  soupçonner  que  sa  curiosité  et  son  appétit 
sont  satisfaits.  On  ne  lui  connaît  pas  de  sociétés  intimes,  on  ignore 
même  pourquoi  son  front  est  couronné  d'une  longue  et  belle  cica- 
trice, et  aux  questions  qui  lui  furent  adressées  à  ce  sujet,  il  a  tou- 
jours répliqué  :  «  Je  ne  m'en  souviens  plus.  » 

A  tort  ou  à  raison,  ses  amis  lui  portent  une  jalousie  prodigieuse, 
un  respect  malveillant ,  et  on  sent  en  eux  une  disposition  perpétuelle 
à  le  haïr,  à  le  blâmer,  ou  à  lui  être  désagréable  sans  l'irriter.  L'ascen- 
dant moral  qu'a  sur  eux  ce  jeune  homme  les  irrite ,  sa  supériorité  les 
désespère;  ils  le  détestent,  et  ce  sentiment  s'explique  par  la  modestie 
de  Raoul,  laquelle  est  du  genre  le  plus  orgueilleux.  Ce  dernier,  en 
homme  d'esprit,  jouit  avec  reconnaissance  de  leur  secrète  antipa- 
thie qui  le  préserve  des  sottises  assommantes  qu'autorise  le  sans- 
gêne  des  intimités.  Il  sait  que  vivre  au  milieu  d'ennemis  déguisés  en 
amis  est  une  condition  très  supportable. 

Très  répandu  dans  un  certain  monde,  et  passablement  à  la  mode , 
bien  qu'il  ne  soit  pas  très  riche ,  Raoul  a  connu  chez  la  comtesse  de 
Wilmoorc  un  jeune  homme  d'un  esprit  problématique ,  bellâtre  aux 
blonds  cheveux,  auditeur  au  conseil,  homme  d'état  siégeant  au  bois 
de  Boulogne ,  de  qui  la  conversation  sent  le  cheval  ;  avantageux,  sot, 
et  assez  intelligent  pour  être  un  don  Juan  en  raccourci  :  au  demeu- 
rant ,  créature  assez  naïve  et  bonnasse ,  en  qui  l'esprit  ne  peut  re- 
froidir le  cœur,  et  qui  se  sert  assez  gauchement  d'un  jargon  acquis 
dans  le  frottement  perpétuel  du  monde.  Par  un  caprice  original ,  Mon- 
tigny  s'est  accouplé  à  ce  jeune  homme,  et  leur  liaison  est  devenue 
intime.  Edouard  de  Servan  a  présenté  Raoul  à  sa  famille,  et  ces  mes- 
sieurs étaient  déjà  assez  inséparables  pour  qu'il  fût  presque  impoli 


REVUE  DE  PARIS.  233 

d'inviter  l'un  sans  l'autre ,  quand  soudain  Raoul  a  été  accueilli  plus 
froidement  par  le  président  de  Servan  et  par  sa  seconde  femme, 
belle-mère  d'Edouard,  que  le  président,  sur  le  retour,  avait  arra- 
chée aux  angoisses  d'un  veuvage  survenant  à  vingt-neuf  ans  sonnés, 
c'est-à-dire  beaucoup  trop  tard  ou  beaucoup  trop  tôt. 

M.  de  Servan,  que  ses  parens  autrefois  voulaient  faire  d'église, 
avait  été  placé  en  88,  par  le  crédit  de  son  oncle,  lieutenant-général 
aux  armées  du  roi,  dans  l'abbaye  de  Saint-Germain-des-Prés,  en 
qualité  de  pensionnaire.  Un  bénédictin  avait  été  son  précepteur  jus- 
qu'au moment  où  la  révolution  ferma  les  cloîtres.  Malgré  une  longue 
pratique  de  la  vie  du  siècle.  M,  de  Servan  n'avait  pu  se  défaire  de  la 
tournure  monastique  ;  sa  voix ,  son  geste,  sa  démarche,  le  tour  même 
de  sa  phrase,  avaient  je  ne  sais  quoi  de  clérical,  et  en  le  voyant  en- 
trer au  palais,  on  pensait  qu'il  allait  bénir  et  non  juger.  Le  corps  est 
l'enseigne  de  l'ame  ;  celle  de  M.  de  Servan  était  timide,  chaste,  scru- 
puleuse à  l'excès  et  remplie  de  défiance.  De  tout  temps  il  avait  re- 
douté pour  son  fils  les  mauvaises  liaisons,  les  séductions  du  monde 
et  du  hbertinage  philosophique.  Raoul,  de  qui  il  n'avait  pu  pénétrer 
le  caractère,  lui  avait  déplu,  et  son  allure  franche,  la  hardiesse  de 
ses  pensées  toujours  exemptes  des  préjugés  ordinaires,  l'avaient  ef- 
frayé. Il  n'en  faisait  pas  moins  bonne  mine  à  l'ami  d'un  fils  qu'il 
gâtait  fort,  en  mémoire  de  sa  mère  qu'il  n'avait  pas  rendue  heureuse, 
mais  qu'il  croyait  avoir  jadis  idolâtrée ,  car  à  cette  heure  il  adorait 
en  elle  les  souvenirs  de  sa  jeunesse. 

Loin  d'être  douce  et  facile  comme  la  première  femme  de  M.  de 
Servan,  celle  qui  lui  avait  succédé  le  menait  bon  train.  Douée  d'ex- 
périence et  d'une  volonté  impérieuse  et  changeante,  M""  la  prési- 
dente exerçait  tout  l'empire  d'une  femme  dans  la  force  de  l'âge,  de 
l'indépendance  et  de  l'adresse,  sur  un  vieillard  craintif.  Or,  elle  avait 
déclaré  que  M.  de  Montigny  était  un  homme  de  grande  espérance. 
Que  devait-il  espérer,  ou  qu'espérait-elle  de  lui?  On  ne  sait  trop,  mais, 
durant  deux  mois,  Raoul,  dans  cette  maison,  faisait  la  pluie  et  le 
beau  temps,  au  grand  plaisir  d'Edouard  qui  se  servait  du  crédit  de 
son  ami.  Tout  à  coup,  le  président  fit  mauvais  accueil  à  Raoul;  sa 
femme  déclara  que  c'était  un  personnage  dangereux ,  un  séducteur 
dépourvu  de  sensibilité,  en  un  mot,  un  homme  de  peu.  Donc,  les 
jeunes  dames  s'éloignèrent  de  lui  en  soupirant,  les  mères  de  famille 
trouvèrent  tout  à  coup  sa  fortune  trop  maigre,  et  il  ne  resta  dans  son 
parti  que  celles  qui,  ornées  de  quatre  filles  à  marier,  sont  obligées 
de  jouer  gros  jeu  et  de  sourire  aux  dangers.  La  situation  n'était  pas 
tenable,  et,  néanmoins,  Raoul  l'endura  avec  une  constance  héroïque, 


234  REVUE  DE  PARIS. 

circonstance  d'autant  plus  surprenante,  que,  fier,  recherché  partout 
et  habitué  aux  succès,  il  se  devait  ennuyer  mortellement.  Il  fallait 
donc  un  motif  bien  puissant,  bien  enraciné  dans  son  cœur,  pour  le 
retenir  dans  la  société  de  M""  de  Servan;  plusieurs,  fondés  sur  ce 
raisonnement,  cherchèrent,  avec  toute  leur  sagacité,  sans  rien  décou- 
vrir. Bref,  malgré  son  obstination  patiente,  Raoul  fut  vaincu,  ses 
visites  devinrent  de  plus  en  plus  rares,  et  bientôt  il  les  supprima  tout- 
à-fait.  Chose  remarquable ,  Edouard ,  à  dater  de  ce  jour,  témoigna 
pour  lui  une  indifférence  marquée.  Qu'il  devinât  ou  non  la  cause 
de  cette  disgrâce,  Montigny  ne  la  raconta  jamais,  et  l'aventure  de- 
meura inexpliquée;  car  ce  jeune  homme  s'était  toujours  comporté 
d'une  manière  édifiante.  Sa  réputation  de  Lovelace  était  fort  ridicule 
et  sa  conduite  n'avait  rien  que  d'ordinaire.  Il  se  bornait,  comme  tout 
le  monde  et  par  pure  civilité,  à  faire  la  cour  à  toutes  les  femmes ,  mais 
discrètement,  et  s'arrêtant  à  l'endroit  où  il  convient  de  poser  les 
limites  de  la  politesse. 

Par  suite  de  cette  demi-rupture ,  il  négligea  le  salon  de  la  comtesse 
de  Wilmoorc  où  Edouard  était  des  plus  assidus,  et  il  fréquenta  davan- 
tage celui  du  marquis  de  Pleinoiseau  où  il  retrouvait  quelques  habi- 
tués de  la  maison  Servan  et,  entre  autres,  la  belle  Hermance  de  Parçay 
de  qui  la  dot  magnifique  rehaussait  les  charmes  incomparables. 
Edouard  de  Servan  était  rare  en  ces  assemblées  ;  il  se  donnait  tout 
entier  à  l'hôtel  de  Wilmoore ,  de  sorte  que  ces  deux  anciens  amis 
avaient  passé  sans  se  rencontrer  près  de  quatre  mois. 

Un  soir  de  l'été  dernier,  comme  Raoul  de  Montigny  flânait  sur  le 
boulevard,  méditant,  comme  le  poète  Villon,  sur  la  destinée  des 
vieilles  lunes,  ou  sur  toute  autre  question  psychologique,  une  voix 
prononça  son  nom  tout  proche  de  lui,  et  il  se  trouva  face  à  face  avec 
cinq  ou  six  amis  intimes  prêts  à  franchir  le  seuil  du  Jockey's  Club  où 
il  entra  avec  eux.  Ces  messieurs  sortaient  de  l'Opéra  où  ils  étaient  allés 
ouïr,  ou  plutôt  voir  le  suivez-moi!  de  Duprez ,  et  ils  revenaient  acca- 
blés de  sommeil  et  de  lassitude.  Après  avoir  scrupuleusement  et  avec 
une  louable  sagesse  repoussé  loin,  bien  loin  d'eux,  toute  espèce  de 
journaux ,  ils  s'assirent. 

—  C'est  miracle,  cher  Montigny,  s'écria  l'un  d'eux,  que  de  vous 
rencontrer,  et  vous  êtes  si  rare,  qu'on  vous  croyait  enfoui  dans  quelque 
pigeonnier  normand  à  vous  livrer  aux  amours  bucoliques.  Vous 
n'avez  pas  quitté  Paris? 

—  Si  vraiment.  Je  suis  allé  un  jour  jusqu'au  Marais  pour  affaires 
d'importance. 

—Où  diable  votre  cœur  s'avise-t-il  de  se  nicher?  Nous  sacrifiez- 


REVUE  DE  PARIS.  235 

VOUS  à  quelque  hôtel  de  Rambouillet?  Qui  diable  s'égare  aujourd'hui 
sous  les  arbres  gothiques  de  la  Place-Royale  ?  Très  cher,  comment  se 
porte  la  Marion  Delorme? 

—  De  grâce,  Jules,  ne  passez  pas  tout  le  siècle  en  revue;  je  vous 
trouve  aujourd'hui  d'un  littéraire... ,  désastreux. 

—  D'accord  ;  mais  convenez  que  votre  conduite  est  inexplicable ,  fa- 
buleuse, ascétique.  Ae  plus  voir  personne,  n'aller  nulle  part  et  nous 
délaisser...  D'honneur,  mon  cher,  vous  avez  dû  vous  ennuyer  à  périr  ! 

—  Un  peu  d'indulgence  !  Facile  à  vous,  messieurs ,  d'être  où  il  vous 
plaît,  de  disposer  de  vos  loisirs  et  d'en  assigner  les  heures  :  Delcourt, 
vous  êtes  chef  de  division  aux  finances ,  cette  place  ne  dérobe  que  six 
heures;  Champrôsé  est  aide-de-camp  d'un  général  goutteux  qui  ne 
quitte  pas  le  lit;  Lafare  est  banquier,  il  dispose  de  ses  soirées,  et  le 
cher  Servan  qui ,  là ,  me  tient  rigueur,  je  ne  sais  pourquoi ,  ni  lui 
non  plus ,  ou  bien  il  va  me  le  dire  sur  l'heure ,  Servan  n'est  esclave 
que  huit  heures  par  semaine  au  conseil  d'état.  Vous  le  voyez,  amis, 
vous  avez  tous  des  heures  pour  le  plaisir,  mais  moi..... 

—  Que  fais-tu  donc? 

—  Rien,  mes  chers ,  rien ,  rien Et  pour  accomplir  cette  tâche, 

le  temps  me  manque  toujours. 

—  Pauvre  Montigny!  s'écria  le  capitaine;  mais  tout  malheureux 
trouve  son  maître  en  infortune.  ïu  vois  ce  pauvre  Edouard  de  Servan 
tout  abattu  et  muet:  regarde-moi  ce  visage...,  tu  n'ignores  pas  la 
catastrophe  qui... 

— Bon  Dieu,  que  lui  est-il  advenu? 

—  Rien  encore ,  mais  l'orage  menace  sa  tète;  on  veut,  on  veut  le 
ma...ri...er! 

—  Champrôsé,  la  plaisanterie  est  de  mauvais  goût. 

—  Trop  vrai  !  répondit  Edouard  d'une  voix  mourante;  on  se  dispose 
à  me  sacrifier.  Attaqué  de  toutes  parts,  pris  par  la  famine ,  je  crains 
d'arriver  à  capitulation.  Mon  père,  indigné  de  mes  refus,  me  réjouit 
la  vue  d'un  visage  de  marbre;  chacun  m'obsède  et  me  gronde  et 
m'assomme;  l'arrière-ban  de  la  famille  a  décroché  le  harnois  pour 
me  combattre;  enfin ,  la  mesure  est  comblée,  celle  de  la  sévérité,  veux- 
je  dire;  quant  à  l'autre,  elle  est  parfaitement  vide,  et  l'on  ajourne  à 
la  signature  du  contrat  l'acquittement  de  mes  dettes.  Hum!  je  plains 
mes  créanciers,  mais  je  suis  innocent  et  je  leur  pardonne. 

—  Ce  pauvre  Edouard!  voilà  un  sinistre  que  j'ignorais,  et  tu  n'as 
pas  le  droit  d'en  être  surpris. 

— Voudrais-tu  me  voira  tes  genoux?  En  ce  cas,  tu  n'as  qu'à  faire 


236  REVUE   DE   PARIS. 

un  signe  et  je  m'y  précipite.  Ah!  Raoul ,  je  suis  bien  à  plaindre,  il  est 
vrai,  mais  je  suis  criminel.  Tu  vas  savoir  comment  je  t'ai  immolé  sur 
l'autel  de  l'intérêt.  Dès  qu'il  fut  question  de  mon  exécution  matri- 
moniale, on  me  soumit  à  la  surveillance  de  la  police  domestique,  et  je 
fus  garrotté.  Tu  déplus  sur-le-champ  à  mon  père  et,  chose  inouie!  à 
ma  belle-mère  qui  le  gouverne.  On  craignait  que  tu  ne  fortifiasses 
ma  rébellion  et.... 

—  Pardon!  mais,  le  nom  de  la  future?  car  je  ne  comprends 
pas... 

—  Patience,  tu  le  sauras  ensuite.  Il  fut  reconnu  à  l'unanimité.... 
par  madame  de  Servan ,  que  tu  étais  un  grand  vaurien  (  mon  père 
disait  un  philosophe  ) ,  un  homme  sans  principes ,  sans  religion ,  sans 
nul  agrément ,  et  avec  tout  cela ,  un  dangereux  suborneur.  Donc , 
on  s'efforça  de  t'écarter,  et  l'on  me  fit  entendre  que  ta  société  dia- 
bolique devait  infailliblement  me  perdre.  Si  je  faisais  la  plus  légère 
opposition  à  mon  futur  mariage ,  si  seulement  je  voulais  temporiser, 
on  prétendait  reconnaître  dans  mes  idées  l'impulsion  des  tiennes. 
Tant  qu'il  verra  M,  de  Montigny,  disait-on ,  cette  union  n'aura  pas 
lieu,  et  l'affaire  finira  par  manquer.  Bref,  ils  sont  convaincus  que  tu 
es  destiné  à  me  conserver  dans  un  éternel  célibat.  Puisse  le  ciel  les 
exaucer  ! 

—  Bien  ,  Edouard  ;  je  t'épargne  le  reste,  et  le  devinant ,  je  te  par- 
donne. Dans  l'espoir  d'adoucir  les  tiens  et  de  gagner  le  gros  lot  en 
perdant  le  moindre,  tu  as  sacrifié  l'ami  au  lieu  de  le  défendre.  Pauvre 
tactique  !  ils  t'auront  trouvé  peu  de  courage,  et  le  leur  se  sera  accru 
de  ta  faiblesse.  Quant  au  surplus,  es-tu  certain  de  ne  m'avoir  pas 
froissé,  de  ne  m'avoir  pas  causé  un  tort  réel  en  me  laissant  m'éloigner 
de  celte  maison  où  peut-être N'importe,  je  te  pardonne  en  fa- 
veur de  ta  grande  jeunesse  et  de  tes  ennuis  actuels;  je  te  pardonne , 
car,  vois-tu ,  les  gens  de  mon  naturel  ont  au  cœur  un  souverain  pré- 
servatif des  chagrins  que  les  amitiés  procurent.  Tu  serais  plus  cou- 
pable, si  j'étais  un  autre  homme;  mais  tu  me  sais  peu  attaché  aux 
objets  sublunaires ,  tels  soient-ils. 

—  Montigny,  nous  vous  plaignons,  la  passion  est  usée  en  vous  ! 

—  Franchement,  mes  chers,  est-il  une  vierge  au  monde  que  vous 
achèteriez  au  prix  d'un  cheval?...  Vous  réfléchissez  tous;  bravo!  je 
reconnais  que  vous  adorez  le  beau  sexe,  et  qu'auprès  des  vôtres  mon 
cœur  est  glacé.  Revenons  à  notre  propos.  J'ignore  encore  le  bel  objet 
du  mariage  d'Edouard. 

—  Oh!  l'enfant  est  jolie!  seize  ans,  crinière  d'ébène,  teint  de 


REVUE  DE  PARIS.  237 

marbre,  encolure  fine,  taille  souple,  allure  élégante ,  enfin,  delà 
race,  une  créature  pur-sang;  des  mains  de  poupée  et  le  pied.... 

—  Que  ne  dis-tu  le  sabot? 

—  Le  pied  d'un  enfant,  mince ,  grassouillet,  finement  attaché;  des 
malléoles  à  peine  bosselées....  C'est  une  ange! 

—  Et  l'on  voit  que  tu  as  fait  de  bonnes  études....  en  hippiatrique. 

—  Par  malheur,  la  propriété  d'une  ange  me  paraît  onéreuse 

Ah!  Raoul,  je  voudrais  bien  te  céder  mon  bonheur,  et  certes,  il  te 
vaudrait  mieux  qu'à  moi.  Tu  n'es  pas  riche,  dix  mille  livres  à  peine, 
tu  vis  comme  un  sous-préfet,  comme  un  conseiller  à  la  cour  royale,  un 
colonel,  un  général,  ou  un  poète  religieux.  Tu  épouserais  là  trente 
mille  francs  de  revenu  dont  je  n'ai  que  faire,  et  qui  te  dispenseraient 
de  mourir  de  faim ,  désagrément  qui  ne  peut  tarder  de  t'arriver. 

—  Enfin,  quelle  est  cette  demoiselle? 

—  La  fille  d'un  général  de  ta  connaissance,  la.... 

—  La  fille?... 

—  Oui ,  la  belle  Hermance  de  Parçay. 

—  Hein!  tu  dis?... 

—  M"'=  de  Parçay,  petite  personne  réservée,  froide  comme  glace 
et  assez  nulle,  je  pense;  mais,  en  mariage,  de  tels  défauts  sont 
vertus. 

Le  visage  de  Montigny  s'assombrit  soudainement.  Au  lieu  de  ré- 
pondre, il  saisit  un  grand  verre  de  je  ne  sais  quoi ,  l'avala  tout  entier 
avec  gloutonnerie  et  en  répandit  plus  de  moitié  sur  son  habit.  Puis, 
feignant  de  perdre  l'équilibre,  il  coucha  sur  le  sol  une  chaise  en  la 
poussant  du  pied  avec  violence;  ensuite,  il  se  leva,  traversa  la  salle 
en  fredonnant  un  petit  air  et  se  vint  rasseoir. 

—  Parbleu  !  s'écria-t-il  avec  de  grands  éclats  de  rire  (  circonstance  , 
chez  lui ,  fort  rare  ),  voilà,  mon  cher,  qui  va  des  mieux.  Reçois  nos 
complimens  et...  nos  remerciemens.  Loué  soit  Dieu  !  mes  amis,  voici 
un  homme  retiré  de  la  consommation ,  un  officier  mis  à  la  retraite  ; 
nous  aurons  de  l'avancement.  Donc  Edouard  est  confisqué;  donc  il 
quitte  le  festin;  nous  mangerons  sa  part.  J'ai  ceci  de  commun  avec 
les  moralistes,  de  souhaiter  le  mariage  de  tout  le  genre  humain.  Nous 
arrivons  à  môme  fin  par  moyens  divers.  Je  ne  sais  si  les  morahstes 
pratiquent  leurs  préceptes  ;  quant  à  moi,  je  le  certifie,  si  le  monde 
doit  finir  par  une  fille,  il  m'est  permis  d'assister  au  dernier  jour  du 
monde ,  car,  à  coup  sûr,  je  n'épouserai  personne. 

—  Patience  donc,  Raoul;  la  folie  est  encore  à  conclure. 


238  REVUE  DE  PARIS. 

—  Je  la  considère  comme  accomplie.  As-tu  donc  un  caractère 
propre  à  la  résistance ,  une  volonté  mâle  et  invincible'?... 

—  Nous  avons  des  desseins  plus  nobles;  fortifie-les.  Par  respect 
pour  mon  père,  donnons  raison  à  sa  prévoyance,  et  deviens  à  ce  ma- 
riage un  invincible  obstacle.  Une  telle  union  me  désolerait,  car  mon 
cœur,  tu  le  sais....  n'est  plus  à  moi 

—  Empêcher  ce  beau  mariage....  Et  dans  quel  intérêt?...  Que 
m'importe,  après  tout? 

—  Par  grâce!  ne  me  laisse  pas  dans  les  filets  des  grands  parens.  Je 
n'ose  te  parler  de  notre  maison;  mais  reviens,  du  moins,  chez 
M'"^  de  Wilmoore  :  elle  a  souvent  demandé  de  tes  nouvelles,  tu  lui 
feras  plaisir. 

Raoul  ne  répondit  pas;  distrait  depuis  quelques  secondes,  il  tira 
sa  montre,  se  leva  brusquement,  abaissa  sa  moustache,  releva  son 
col ,  et  murmura  : 

—  Mille  regrets,  messieurs;  je  suis  forcé  de  vous  quitter  à  l'instant. 
Et,  sans  attendre  leurs  adieux  ou  leurs  questions,  il  disparut  en 

un  clin  d'œil.  Ses  traits  s'étaient  voilés  d'un  nuage  de  méditation 
sérieuse. 

—  Où  va-t-il?  murmura  à  voix  basse  le  banquier  en  projetant  au- 
tour de  lui  des  regards  crochus. 

—  En  bonne  fortune,  je  le  suppose ,  sans  rien  affirmer.  Il  est  sur 
ce  sujet  d'une  hypocrisie,  d'un  silence  tout-à-fait  injurieux  pour 
nous,  llien  ne  plaît  tant  aux  femmes,  il  le  sait,  que  la  discrétion ,  et 
il  a  la  bassesse  d'employer  ce  procédé  facile,  sans  merci  ni  vergogne, 
sacrifiant  la  joie  de  ses  amis  aux  caprices  des  prudes  ;  quelle  lâcheté! 

— Ces  succès  innombrables  sont-ils  donc  bien  avérés?  On  ne  dé- 
signe personne... 

—  Parce  qu'il  faudrait  nommer  tout  le  monde;  mais  les  manières 
d'être  avec  lui  de  toutes  ces  dames  ne  laissent  aucun  doute  à  cet 
égard. 

—  Surprenant!  je  ne  lui  vois  rien,  moi,  d'irrésistible. 

—  Ni  moi.  Un  garçon  qui  ne  s'enivre  jamais,  qui  ne  fume  pas,  en 
un  mot,  qui,  dans  ses  habitudes,  n'a  rien  déjeune,  rien  d'aimable. 

— 11  est  sec,  il  est  cassant;  d'esprit,  très  peu.  Qui  pourrait  redire 
un  de  ses  bons  mots?  Il  n'a  rien  de  brillant,  et  pas  même  ses  bottes 
où  le  vernis  fait  souvent  défaut;  son  mobilier  a  quatre  ans,  sa  for- 
tune est  bornée...  Je  ne  trouve  là  rien  pour  séduire  une  femme. 

—  Peu  de  goût,  nul  sentiment  fashionable.  Devenez  donc  éprise 
d'un  original  qui  déteste  le  bois  de  Boulogne  (fantaisie  d'un  mauvais 


REVUE   DE   PARIS.  239 

ton),  qui  s'ennuie  au  ballet  comme  à  l'opéra  ,  vit  seul  presque  tou- 
jours, et  porte  matin  et  soir  le  môme  habit. 

—  Ah,  les  femmes  ont  des  lubies  singulièrement  bourgeoises! 
Montigny  est  commun  comme  un  artiste.  Il  fréquente  une  compa- 
gnie affreuse.  On  l'a  vu  en  plein  jour  avec  des  poètes,  des  peintres, 
de  petits  violons,  que  sais-je?  Enfin ,  nous  ne  sommes  pas  rigoristes, 
mais  on  doit  quelques  égards  à  l'opinion.  Pour  moi,  je  choisis  mon 
monde ,  et  ne  me  montre  dans  les  rues  qu'avec  des  gens  comme 
il  faut. 

—  Peut-être  l'a-t-on  calomnié? 

— Non.  L'autre  jour,  deux  maquignons  anglais  très  distingués,  avec 
qui  je  promenais  mes  chevaux,  avant  d'aller  chez  Staub,  ces  deux 
maquignons  anglais,  mes  amis,  et  Johnson  qui  nous  accompagnait 
m'ont  assuré  l'avoir  vu  sous  le  bras  d'un  journaliste. 

— Voilà  une  chose  odieuse! 

— En  vérité,  je  ne  reviens  pas  de  l'aveuglement  du  sexe  à  l'en- 
droit du  Montigny  !  Une  conversation  pitoyable,  un  cerveau  vide. 
Pauvre  chasseur  ;  il  ne  distinguerait  pas  les  marques  d'un  chevreuil 
de  celles  d'un  lévrier,  et  je  le  défierais  de  courir  un  renard.  Des 
manies  de  hobereau;  on  prétend  qu'il  lit  des  livres,  et  en  revanche 
il  est  incapable  d'apprécier  la  croupe,  le  poitrail  et  les  jambes  d'un 
cheval.  En  bonne  conscience ,  que  peut  faire  une  femme  d'un  pareil 
huron  ? 

—  Un  capital  très  médiocre ,  murmura  le  banquier  avec  dédain. 
— Et  pas  d'état,  aucune  position  dans  le  monde,  ajouta  bravement 

l'auditeur  au  conseil. 

—  Tant  de  misères  ne  l'empêchent  pas  d'être  dédaigneux  et  de  se 
croire  supérieur  à  nous. 

—  C'est  une  prétention  horrible ,  incroyable ,  et  cela  crie  ven- 
geance ! 

—  Par  malheur,  elle  est  très  difficile  à  obtenir;  on  ne  lui  connaît 
aucune  intrigue,  sans  quoi  on  l'attaquerait  par  ses  amours ,  et  chaque 
coup  porterait  en  plein  dans  son  amour-propre. 

—  By  good!  c'est  se  donner  beaucoup  de  peine  pour  un  insigni- 
fiant damoiseau;  car,  à  vrai  dire,  je  ne  le  crois  point  un  Faublas;  il 
manque  de  style  de  point  en  point ,  et  son  éducation  est  à  faire  ;  ce 
garçon  ne  sait  pas  même  un  mot  d'anglais. 

—  Mille  pardons,  Jules,  interrompit  Edouard  de  Servan,  la  vérité 
avant  tout.  Vous  savez  plus  d'un  mot  d'anglais,  vous  :  horse,  roastbeef, 
fashionable,  porter,  jockey'&-club,  stccple-chase,  pastry-cooh  et  god- 


240  REVUE  DE  PARIS. 

dam  sont  des  mots  à  vous  connus;  mais  là  se  borne  votre  érudition. 
Je  puis  certifier  que  Raoul  parle  anglais  comme  Sheridan  et  Goldsmith. 

—  En  vérité?  J'en  suis  ravi  et  vous  sais  gré  de  me  le  dire  :  du 
reste,  je  ne  signalais  là  qu'une  légère  imperfection  sans  préju- 
dice de... 

—  Comment  donc  ?  Mais  Raoul  est  un  charmant  enfant  que  j'aime 
de  cœur,  et  dans  tout  ce  que  j'ai  dit,  je  n'ai  pas  prétendu  lui  faire  le 
moindre  tort  dans  l'opinion  d'autrui. 

—  Et  moi ,  s'écria  l'aide-de-camp,  je  ne  souffrirais  pas  qu'il  fût 
dénigré  en  ma  présence,  et  la  sévérité  d'une  affection  loyale  m'a 
seule  arraché  sur  lui  des  vérités  qui  m'affligent. 

—  Sans  doute;  et  moi,  s'écria  le  banquier,  je  lui  ai  déjà  dit  en 
confidence  tout  ce  qu'on  vient  de  répéter.  Mais  je  l'aime  autant  que 
vous  et  l'estime  fort. 

Quand  ce  concert  de  louanges  eut  un  peu  diminué ,  le  chef  de  divi- 
sion ajouta  : 

—  C'est  un  homme  franc ,  ouvert  et  au-dessus  de  la  crainte.  A-t-il 
caché  sa  pensée  à  Edouard,  l'a-t-il  en  rien  ménagé,  a-t-il  atténué 
ses  torts?  Heureux  Servan,  vous  avez  là  un  ami  bien  précieux ,  et  sa 
rigueur  fait  l'éloge  de  votre  bon  caractère. 

—  Ah  !  c'est  une  justice  à  rendre  à  Edouard ,  il  est  patient!  s'écriè- 
rent-ils tous  à  la  fois. 

Grâce  à  cette  modulation  ingénieuse,  il  redevint  aisé  de  reprendre 
le  premier  thème  sur  Montigny.  Après  de  longues  médisances  où 
Edouard  prit  dès-lors  une  meilleure  part ,  le  banquier-dandy  annonça 
qu'il  avait  une  idée,  et  par  cette  déclaration  il  concentra  l'attention 
de  ses  compagnons  stupéfaits. 

—  Il  est  clair,  dit-il  gravement,  que  la  vie  de  Montigny  est  sombre 
comme  la  nuit.  Sa  défiance,  sa  discrétion  nous  font  injure;  son  air 
conquérant,  avantageux  et  méprisant,  mérite  d'être  combattu.  Pru- 
dent comme  un  lièvre,  il  ne  donne  sur  lui  nulle  prise  :  on  ne  connaîtra 
jamais ,  on  n'a  jamais  connu  un  seul  des  objets  de  son  attention , 
n'est-il  pas  vrai? 

—  Si  fait,  interrompit  l'officier,  on  a  prétendu  qu'une  amie  d'en- 
fance par  lui  oubliée  durant  dix  années,  retrouvée  ensuite  aussi 
belle  que  riche,  et  sortant  du  Sacré-Cœur,  l'avait  visiblement  occupé; 
en  un  mot  (et  ceci  doit  être  indifférent  à  Edouard,  puisqu'il  s'obstine 
à  repousser  tout  projet  de  mariage  avec  elle  ) ,  que  M""  Hermance 
de  Parçay... 

—Absurde,  absurde!  interrompit  Servan  avec  une  certaine  viva- 


REVUE  DE  PARIS.  2il 

cité;  les  raisons  les  plus  solides  m'autorisent  à  vous  certiûer  le  con- 
traire. 

— A  la  bonne  heure,  répartit  M.  Lafare,  je  poursuis  mon  propos  : 
il  n'est  pas  d'autre  moyen  de  pénétrer  dans  les  secrets  de  Raoul ,  que 
d'y  entrer  avant  lui  ;  je  m'explique.  Il  faut  diriger  son  attention  sur 
une  femme  de  qui  nous  serons  à  peu  près  sûrs,  lui  monter  la  tôte, 
l'égarer  tout-à-fait,  et  terminer  la  comédie  par  une  légère  mystifi- 
cation. Grâce  à  ce  procédé,  il  sera  rendu  plus  humble,  nous  nous 
serons  divertis,  et,  l'affaire  étant  connue,  son  crédit  sera  fortement 
ébranlé,  et  nous  y  gagnerons  beaucoup. 

Ce  dessein  eut  l'approbation  de  tous ,  hormis  de  Servan ,  qui  leur 
dit  :  Sur  ma  foi,  vous  jouez  gros  jeu.  Raoul  entend  mal  la  raillerie, 
il  se  fâchera,  et...  c'est  un  rude  adversaire  à  certains  jeux  de  mains. 

—  Nous  ne  craignons  personne ,  répliqua  Champrôsé ,  et  j'accepte 
la  responsabilité  des  suites  de  tout  ceci. 

—  Reste  à  choisir  la  syrène  qui  le  trompera,  et  ce  ne  peut  être 
qu'une  personne  sur  qui  l'un  de  nous  exerce  un  grand  empire.  Je  ne 
vois  guère,  ajouta-t-il  en  ralentissant  la  parole,  que  la  comtesse  de 
Wilmoore. 

—  Mauvais!  mauvais!  s'écria  Edouard  de  Servan;  mauvais!  oh, 
ce  choix  est  détestable. 

—  Allons  donc,  Edouard!  vous  défendez  toujours  le  parti  de 
Raoul,  qui  vous  rudoie,  qui  vous  traite  comme  un  écolier;  vous  êtes 
dupe  de  votre  bonhomie.  Ce  choix  est  parfait,  et  vous  ne  pouvez 
vous  y  opposer,  à  moins  que  vous  ne  redoutiez  le  triomphe  de  Mon- 
tigny  sur  la  fidélité  de  la  belle  comtesse.  Quant  aux  effets  de  la  co- 
lère de  Raoul,  vous  n'êtes  pas,  je  pense,  assez  timide  pour.... 

—  Assez!  Je  ferai  ce  qui  vous  plaira. 

—  Surtout  ayez  garde  de  prévenir  M""  de  Wilmoore  de  nos  des- 
seins, elle  s'y  refuserait,  sans  nul  doute.  Il  faut  l'y  engager  peu  à  peu 
sans  qu'elle  les  soupçonne,  disposer  sourdement  les  choses  et  les  lui 
présenter  quand  il  n'y  aura  plus  à  reculer.  Edouard ,  vous  avez  de 
l'esprit,  du  tact  surtout,  un  tact  prodigieux!  et  enfin  vous  pouvez 
diriger  les  batteries  dans  une  place  dont  vous  êtes  maître. 

—  Ah,  quelle  malicieuse  pensée!  répondit  Edouard  avec  discré- 
tion et  ravi  de  voir  le  public  informé  de  son  bonheur;  j'ignore, 
Lafare,  ce  que  signifie  cette  parole,  mais,  n'importe,  reposez-vous 
sur  ma  bonne  volonté,  j'agirai  de  mon  mieux.  Au  revoir,  messieurs, 
à  bientôt! 

—  Quelle  grue  que  cet  Edouard ,  s'écria-t-on  dès  qu'il  eut  tourné 

TOME  VI.      JUIN.  17 


242  REVUE  DE  PARIS. 

les  talons.  Conçoit-on  que  M™'  de  AYilmoore  se  soit  affublée  de  cela? 

L'entretien  en  resta  là ,  brisé  par  l'arrivée  d'un  nouveau  venu. 

— Bonsoir,  Beaufort,  lui  dit-on ,  commentse  porte  Léda?  la  ferez- 
Yous  courir  jeudi? 

—  Elle  a  eu  un  peu  de  colique,  j'ai  été  très  inquiet. 

—  On  disait  qu'Anna  Bolena  est  en  mue  et  qu'elle  était  souffrante, 
est-il  vrai  ? 

—  Non,  Dieu  merci,  cette  chère  bête  se  porte  à  merveille. 

—  Madame  de  Beaufort  est  en  bonne  santé? 

—  Mais..,,  je  le  pense;  après  cela,  tu  sais,  les  femmes.... 

—  Et  quelle  nouvelle? 

—  Nulle ,  sauf  la  prochaine  soirée  de  M"'*"  de  Wilmoore  ;  vous  y 
serez,  je  pense.  Je  viens  de  rencontrer  Montigny  avec  le  frère  de  la 
comtesse,  lequel  lui  a  fait  promettre  d'y  assister. 

—  Bravo!  Baoul  sera  forcé  de  lui  rendre  visite  avant  le  jour  de  ré- 
ception, observa  Champrôsé;  on  dirait  que  Jupiter  combat  pour 
nous! 

Ces  mots  échangés,  nos  lions  désertèrent  le  Jockey's-Club ,  et  s'en 
furent,  le  long  du  boule vart,  jusque  sur  le  pas  de  la  boutique  de 
Tortoni  pour  y  parler  d'argent,  se  dandinant  des  épaules  le  long  du 
chemin,  fumant  comme  des  tuyaux  de  poêle,  regardant  les  femmes 
sous  le  nez,  ferraillant  l'atmosphère  avec  leurs  cannes,  crachant  en 
l'air,  parlant  fort,  se  livrant,  en  un  mot,  à  cette  foule  agréable  de 
gentillesses  cavalières  qui  sont  la  marque  infaillible  d'une  bonne 
race  et  d'une  parfaite  éducation. 

II. 

Bien  n'est  plus  rare,  en  ce  monde  si  admirablement  nivelé  depuis 
cinquante  ans ,  qu'une  femme  que  l'on  puisse  dévotement  adorer  et 
aux  pieds  de  laquelle ,  comme  à  ceux  d'une  déesse  antique ,  on  puisse 
humblement  fléchir  les  genoux.  Les  grandes  dames  d'autrefois,  ces 
divinités  placées  sur  un  piédestal  qu'on  n'osait  escalader,  sont  une 
race  éteinte;  il  n'est  plus  d'encensoirs  où  le  platonisme  fasse  fumer 
l'encens  sur  une  flamme  épurée,  et  ces  boudoirs  qui  furent  jadis  des 
temples ,  sont  détruits. 

Dans  notre  société  bourgeoise  et  sans  hiérarchie,  les  fronts 
d'anges  sont  découronnés  de  leurs  nimbes,  la  vie  privée  est  sans 
voile,  et  les  femmes  n'ont  gardé  que  l'empire  des  sens.  On  ne  prise 
que  la  simplicité ,  le  sans-façon ,  la  familiarité ,  le  comfort  et  l'argent 


REVUE  DE  PARIS.  243 

qui  le  procure.  Tout  est  réduit  à  raison  :  les  dieux  sont  partis  et  les 
femmes  avec  eux.  Il  n'existe  donc  plus  ni  salons,  ni  grandes  dames, 
ni  belles  manières,  ni  haute  société,  dans  le  sens  suranné  de  ces  mots. 

Par  suite  de  ces  désordres  dont  ne  sauraient  trop  gémir  les  roman- 
ciers, il  nous  est  impossible  de  comparer  M""^  de  Wilmoore  à  une 
véritable  comtesse  du  temps  jadis,  et  pourtant  elle  était  d'une  ori- 
gine à  ne  le  céder  à  personne.  Issue  de  l'antique  maison  de  Lor- 
raine, elle  avait  donné  la  main,  en  1829,  à  l'un  de  ces  descendans 
des  cavaliers  anglais  qui,  sous  Louis  XIV,  ont  accompagné  en  France 
le  roi  Jacques  et  sont  demeurés  nos  compatriotes. 

Douée  d'une  sagacité  profonde ,  la  comtesse  Marie-Caroline  de 
Wilmoore  avait  apprécié  de  bonne  heure  l'esprit  du  siècle,  et  loin 
de  prétendre  à  rappeler  aux  autres  et  à  elle-même  des  grandeurs 
évanouies,  elle  avait  cherché  des  grâces  compatibles  avec  le  goût 
de  son  temps;  résignée  sans  humeur  aux  difficultés  de  son  rôle, 
elle  s'était  résolue  à  régner  dans  ses  petits  états  aussi  bravement  que 
possible ,  par  les  seules  armes  qu'elle  pût  encore  invoquer,  par  ses 
charmes.  Donc  elle  prenait  un  soin  merveilleux  de  sa  beauté ,  habile 
à  la  mettre  en  valeur,  à  l'accroître  môme  par  une  foule  de  combinai- 
sons savantes,  bien  qu'elles  semblassent  les  plus  naturelles  du 
monde. 

D'abord,  elle  avait  la  sagesse  de  se  conserver  dans  l'inutilité  abso- 
lue, quant  aux  soins  du  ménage,  ayant  judicieusement  remarqué 
que  dans  la  nature  les  objets  les  plus  agréables  à  la  vue  n'avaient  pas 
d'autre  fonction  que  celle  de  plaire ,  et  que  les  roses  et  les  œillets, 
plantes  assez  peu  utiles ,  charmaient  les  yeux  et  l'odorat  bien  plus 
que  la  pomme  de  terre ,  l'artichaut  ou  la  bourrache ,  végétaux  très 
estimables.  De  plus ,  elle  s'était  aperçue  que  tout  labeur,  quel  que 
facile  qu'il  soit ,  enlaidit  les  formes ,  et  elle  s'abstenait  même  des 
petits  ouvrages  féminins,  avec  un  stoïcisme  digne  de  Caton.  Aussi 
jamais  ne  la  vit-on  peindre  des  fleurs  ou  broder,  travail  qui  rougit 
les  yeux  et  condamne  les  lèvres  à  une  moue  perpétuelle  causée  par 
l'excès  de  la  préoccupation.  Elle  avait  de  bonne  heure  abandonné  le 
piano  qui  grossit  les  mains ,  gâte  les  ongles  et  met  en  relief  les  mus- 
cles de  l'avant-bras.  Par  des  motifs  analogues  elle  avait  renoncé  à 
chanter,  bien  qu'elle  eut  une  voix  superbe;  mais  cet  exercice  est 
l'occasion  d'une  foule  de  grimaces ,  il  tiraille  les  muscles  du  col , 
montre  au  public  l'intérieur  de  la  bouche  jusqu'aux  amigdales,  et  la 
musique  d'aujourd'hui  est  si  hérissée  de  croches  et  de  fioritures 
chromatiques,  qu'une  femme  qui,  dans  un  salon  ,  se  livre  aux  con- 

17. 


244.  REVUE  DE  PARIS. 

vulsions  de  la  mélodie ,  serait  facilement  prise  par  un  sourd  pour 
une  infortunée  qui  se  gargarise  avec  de  l'huile  bouillante. 

M""'  de  AVilmoore  avait  rejeté  loin  d'elle  ces  aimables  horreurs. 

Blonde ,  avec  des  yeux  bleus ,  d'une  taille  élancée  et  point  trop 
mince,  elle  conservait  sans  efforts  une  tenue  noble  et  facile;  sa 
beauté  avait  un  si  adoiable  caractère  de  placidité  qu'il  semblait  que 
le  souffle  du  vent,  n'osant  s'abattre  sur  elle,  expirait  à  ses  pieds.  Le 
rire  éclatant  qui  sillonne  les  joues  de  trois  arcs  de  cercle,  qui  évase 
les  narines  et  rapetisse  les  yeux  ,  lui  était  inconnu  ;  la  surprise  ne 
barrait  pas  son  front  de  rides  horizontales ,  parce  que  cette  sensation 
ne  la  forçait  pas  d'écarquiller  les  prunelles.  En  général,  elle  n'était 
point  tournée  aux  émotions  vives  qui  contractent  le  visage;  sa  belle 
tête ,  admirablement  attachée  au  buste  par  un  col  digne  de  la  Vénus 
de  Milo,  se  balançait  avec  la  majestueuse  lenteur  de  celle  du  cygne, 
et  jamais,  par  un  indiscret  mouvement,  la  belle  Caroline  ne  forçait 
ses  clavicules  à  soulever  le  blanc  manteau  de  satin  sous  lequel  elles 
étaient  assoupies.  Sa  carnation  était  si  neigeuse  et  à  la  fois  si  cha- 
toyante, que  l'on  eût  pensé  faire  évanouir  d'un  souffle  cette  forme 
légère ,  et  pourtant  ce  beau  corps  avait  la  fermeté  du  marbre  de 
Paros  dont  il  avait  la  couleur. 

M""  de  AVilmoore  poussait  parfois  l'esprit  jusqu'à  s'interdire  cer- 
taines saillies  spirituelles  qui  éclatent  et  pétillent ,  de  peur  de  trou- 
bler l'harmonie  enivrante  dont  efle  était  baignée.  Calme  et  sereine, 
simple  avec  dignité ,  d'une  beauté  fine  et  profonde ,  cette  femme , 
remplie  de  grâces,  semblable  aux  antiques  déesses,  eût  été  trop 
accomplie  pour  qu'on  osât  la  désirer,  sans  une  circonstance  qui  con- 
traignait ses  admirateurs  de  se  souvenir  qu'elle  était  une  simple  mor- 
telle. La  comtesse  avait  une  petite  fille  de  cinq  ans  qui  lui  ressem- 
blait d'une  manière  surprenante.  Comme  cette  enfant  reproduisait 
déjà  les  allures,  le  caractère  de  M™''  de  AVilmoore,  on  entourait 
promptement  cette  dernière  d'une  affection  tendre  et  sérieuse;  car 
en  la  revoyant  dans  sa  fille ,  on  pensait  avoir  aimé  la  mère  dès  son 
enfance ,  et  une  illusion  du  cœur  ajoutait  les  souvenirs  du  passé  à 
l'émotion  présente. 

Quant  à  ses  religions ,  la  comtesse  était  pieuse  comme  la  plupart 
des  merveilles  de  beauté  :  elle  adorait  son  miroir  avec  une  louable 
dévotion.  Qu'y  faire?  Objet  elle-même  d'un  culte  assidu,  cette  divi- 
nité croyait  en  elle;  ses  principes,  en  fait  de  morale,  sa  conduite,  il 

faut  l'avouer Procédons  dans  un  ordre  logique.  M.  le  comte  de 

Wilmoorc  n'engageait  pas  aux  mêmes  devoirs  qu'un  autre  mari  ;  ce 


REVUE  DE  PARIS.  245 

n'était  pas  un  homme.  Pourquoi,  dira-t-on,  l'avait-elle  pris?  Mais 
une  fille  ne  prend  pas,  elle  se  laisse  donner,  et  si  le  sort  la  jette  à  un 
butor,  elle  n'en  peut  mais.  Vieux,  sot,  grossier,  lourd,  honteuse- 
ment laid,  ridicule  et  désagréable,  M.  de  AVilmoore  ne  s'occupait 
pas  de  sa  moitié,  et  l'abandonnait  pour  courir  de  basses  fortunes 
assez  coûteuses.  Son  ton  se  ressentait  de  ces  fréquentations ,  et  l'air 
hautain  et  vulgaire,  plat  et  prétentieux  de  ce  rejeton  dégénéré, 
excitait  la  risée.  Dieu  sait  pourtant  qu'il  n'avait  su  rien  de  sa  vie, 
sauf  boire  et  manger.  Dépourvu  de  tact ,  il  faisait  rougir  sa  femme 
par  des  propos  d'une  maladresse  incroyable.  C'est  ainsi  que ,  d'une 
voix  bruyante,  il  s'écriait  devant  vingt  personnes,  en  parlant  du  bal 
delà  veille  :  —  Oh!  nous  nous  sommes  amusés,  amusés '....Caroline  a 
sauté  toute  la  nuit  comme  Auriol ,  et  ce  diable  de  Servan  avec  elle; 
ils  ont  dansé  quatre  fois  ensemble.  Nous  voilà  compromis,  j'en  suis 
furieux ,  et  ma  foi ,  comme  dit  Arnal ,  je  ne  sais  plus  trop  ce  que  je 
suis...  (Et  là-dessus,  éclats  d'un  gros  rire  se  prolongeant  au  milieu 
de  la  foule  embarrassée.  ) 

A  une  telle  femme  un  amant  d'une  valeur  aussi  pauvre  qu'Edouard 
de  Servan ,  de  qui  la  médiocrité  nous  est  connue,  c'est  là  une  bizar- 
rerie inexplicable.  Edouard,  à  vrai  dire,  était  un  garçon  superbe, 
mais  d'une  sottise!...  Enfin,  ces  sortes  d'inconvenances  sont  le  pri- 
vilège des  femmes  distinguées,  qui  seules  peuvent  se  les  permettre; 
et  même,  la  chose  est  telle  que  c'est  presque  une  marque  de  l'esprit 
transcendant  de  cette  dame  que  le  choix  d'un  homme  aussi  stupide. 

Comme  la  comtesse  de  Wilmoore  n'avait  pas  les  passions  très  ar- 
dentes et  chérissait  le  repos,  sa  liaison  avec  Edouard  de  Servan  ne 
lui  semblait  pas  trop  ennuyeuse.  Elle  trouvait  en  lui  l'intimité  d'une 
personne  en  rapport  d'âge  avec  elle-même,  d'une  personne  avec  qui 
elle  pouvait  en  user  sans  gène  comme  sans  fatigue,  grâce  à  une  in- 
contestable supériorité  d'esprit.  Servan  avait  en  outre  une  fort  belle 
mine,  il  ornait  un  quadrille,  valsait  sans  fléchir  les  jambes,  sans  se- 
couer les  épaules,  et  sans  donner  des  secousses  avec  le  bras  droit. 
De  plus  les  femmes  le  considéraient  fort,  lui  faisaient  force  coquet- 
teries, et  l'amour-proprc  flatté,  quand  il  s'ajoute  à  un  caprice,  le 
fortifie  beaucoup.  11  est  à  remarquer  néanmoins  que  cette  aventure 
n'avait  pas  détourné  un  seul  jour  la  comtesse  de  son  goût  pour  les 
bruyans  plaisirs.  L'intimité  d'Edouard  avec  elle  n'était  pas  ignorée , 
et,  dans  tous  les  cas,  la  discrétion  de  l'amant  avait  pris  soin  de  ne 
laisser  aucun  doute  à  cet  égard.  Montigny  était  le  seul,  ou  à  peu 
près,  qui  l'ignorât;  il  avait,  comme  on jl'a  vu,  cessé  depuis  long- 


246  REVUE   DE   PARIS. 

temps  ses  relations  avec  Servan  ;  d'ailleurs  son  naturel  était  peu  en- 
clin à  s'entremettre  des  chroniques  scandaleuses  et  en  général  des 
affaires  d'autrui.  Les  gens  discrets  sont  rarement  curieux ,  les  cu- 
rieux manquent  toujours  de  discrétion ,  et  le  confident  qu'en  général 
on  doit  choisir  est  celui  qui  se  refuse  à  accepter  ce  rôle. 

La  première  visite  que  rendit  Raoul  à  M'"^  de  Wilmoore,  après  l'en- 
tretien du.Tockey's-C!ub,  la  surprit  et  la  charma  comme  un  incident 
imprévu.  Elle  lui  montra  cette  humeur  courtoise  et  engageante  que 
prodiguent  les  maîtresses  de  maisons  aux  infidèles  qui  les  ont  délais- 
sées. Sa  gentillesse  plut  à  Montigny.  Un  rayon  de  soleil  perçait,  ce 
jour-là,  l'azur  des  rideaux  et  riait  dans  le  boudoir  de  la  belle  Caro- 
line; on  fut  très  gai.  Nos  deux  causeurs,  ravis  de  s'être  mutuellement 
désennuyés,  en  conçurent  l'un  pour  l'autre  une  reconnaissance  véri- 
table et,  sans  nul  projet  scélérat,  Raoul  trouva  moyen  de  revenir 
bientôt.  A  sa  vue ,  nouvelle  joie  de  la  comtesse;  mais  voici  bien  une 
autre  affaire.  Par  une  de  ces  transitions  soudaines,  familières  aux 
gens  nerveux ,  notre  héros ,  ce  jour-là ,  se  trouvait  dominé  par  des  lu- 
bies sombres  jusqu'à  la  mélancolie;  son  visage  était  grave ,  son  air 
froid  et  dédaigneux ,  sa  parole  à  la  fois  émue  et  railleuse  avec  amer- 
tume. Ce  rôle,  au  surplus,  convenait  à  merveille  à  son  physique.  La 
comtesse  fut  étonnée;  c'est  déjà  beaucoup.  Sa  curiosité  fut  irritée; 
elle  étudia  Raoul  avec  intérêt,  etc'é'aitlà  un  pas  immense.  Puis  elle 
le  trouva  malheureux ,  et  eut  l'obligeance  d'accorder  à  sa  sensibilité 
les  honneurs  de  cette  tristesse.  Ceci  est  un  progrès  énorme.  Raoul, 
par  les  inégalités  de  son  caractère,  indépendantes  de  sa  volonté,  par 
la  sauvagerie  de  ses  manières,  par  sa  facilité  à  provoquer  dans  le 
tête-à-tête  le  ton  de  l'intimité,  qu'il  n'avait  jamais  en  public,  enfin, 
par  l'attrait  d'une  foule  de  contrastes  bizarres,  avait  le  privilège  de 
rendre,  en  peu  de  temps,  les  gens  occupés  de  sa  personne.  11  abon- 
dait en  atomes  crochus.  Son  imagination  était  si  mobile  et  si  vive 
que,  se  mettant  en  une  minute  au  courant  des  idées  des  gens,  il  les 
partageait,  les  développait  comme  siennes,  y  croyait  pour  l'instant, 
devinait  celles  qui  s'y  rattachaient,  les  exprimait  avec  onction,  et 
heureuse  de  se  voir  si  bien  enlendiie,  de  rencontrer  une  ame  sœur 
de  la  sienne,  une  femme  se  disait  volontiers,  après  l'avoir  écouté  : 
—  J'étais  faite  pour  vivre  avec  lui. 

Ces  séductions  naturelles  furent  développées  dans  cette  circon- 
stance; on  devint  ami ,  regrettant  de  ne  pas  s'être  mutuellement  de- 
viné plus  tôt,  et  sans  arrière-pensées  d'amour,  on  fut  néainnoins 
quelque  chose  l'un  pour  l'autre,  tant  l'esprit,  le  cœur  et  l'imagination 


REVUE   DE  PARIS.  247 

trottent  libres  et  rapides  dans  le  corps  des  gens  absolument  désœu- 
vrés, et  rapprochés  par  la  commune  occupation  de  ne  rien  faire.  Tout 
aurait  pu  en  demeurer  là,  si  Edouard  pressé  par  ses  amis,  ne  fût 
venu  poursuivre  ses  projets  de  mystification ,  et  s'il  n'eût  jeté  dans 
la  balance  le  poids  de  sa  malice. 

Un  jour  que  la  comtesse  se  sentait  disposée  à  recevoir  Raoul ,  elle 
entendit  sonner  à  la  porte ,  et  ce  coup  de  sonnette  la  rendit  assez 
joyeuse.  Jetant  un  coup  d'œil  rapide  sur  une  glace,  elle  vérifia  sa  toi- 
lette et  at'endit  en  souriant  qu'on  annonçât.  C'était  Edouard,  et  sa 
vue  la  rendit  sérieuse  à  l'instant.  Cette  visite  lui  plaisait  fort  d'ordi- 
naire, mais  elle  fut  forcée  de  reconnaître  qu'elle  ne  la  préférait  pas  à 
toute  autre.  Cette  légère  déception  irrita  un  peu  la  comtesse,  qui 
n'avait  pas  l'habitude  des  contrariétés.  — Je  ne  vous  attendais  pas, 
murmura-t-elie. 

—  Tant  mieux,  rien  n'est  plus  agréable  que  les  surprises.  Avez- 
vous  vu  beaucoup  de  monde  hier? 

—  Personne,  sauf  M.  de  Montigny. 

—  En  vérité?  Quel  sournois!  Je  le  quitte  à  l'instant,  et  il  ne  m'en 
a  rien  dit.  Imaginez-vous,  ma  chère  belle,  que  Raoul  est  le  plus 
ténébreux  des  mortels;  on  ne  sait  rien  de  ses  actions,  et,  par  système 
apparemment,  il  tient  cachés  ses  moindres  faits  et  gestes. 

—  Bon  moyen  d'éviter  les  interprétations  perfides. 

—  Et  même  d'y  donner  lieu.  On  vient  voir  une  jolie  femme,  on  en 
fait  un  mystère ,  et  ceux  qui  l'ont  pénétré  cherchent  le  motif  d'un 
pareil  secret.  C'est  un  genre  d'indiscrétion  raffinée. 

—  Je  préfère  cette  manière  à...  à  l'autre. 

—  Du  reste,  Montigny  est  un  original,  toute  sa  vie  est  énigma- 
tique;  il  n'a  pas  su  se  créer  des  amis  et  il  se  donne  à  notre  égard  des 
airs  de  supériorité.... 

—  Très  impertinens,  je  n'en  doute  pas. 

(  Les  femmes  en  général ,  ont  en  estime  ceux  qui  se  maintiennent 
avec  retenue  et  fierté  isolés  des  autres  hommes.) 

—  Vous  n'en  conviendrez  pas ,  mais  si  je  gageais  cent  louis  qu'il 
vous  fait  la  cour,  ce  serait  profit  assuré  ;  il  courtise  le  genre  féminin 
tout  entier. 

—  Il  a  bien  raison  de  faire  mystère  de  ses  plus  innocentes  démar- 
ches. Voyez  que  d'inductions  vous  tirez  de  trois  simples  visites... 

—  Hum ,  les  vrais  conquérans  rêvent  toujours  des  conquêtes  :  de 
leur  part  on  a  le  droit  de  s'attendre  à  tout. 


2i8  REVUE  DE  PARIS. 

—  M.  de  Montigny  a  donc  l'honneur  d'avoir  compromis  bien  du 
monde? 

—  D'avoir  séduit,  voilà  tout;  mais  il  ne  compromet  point:  on  ne 
cite  pas  un  seul  nom  et  on  le  juge...  à  vue  de  nez.  Il  fait  l'amour  en 
coupe-jarret,  dans  les  ténèbres. 

—  Vous  en  faites  un  magnifique  éloge. 

—  Don  Juan  près  de  lui  n'est  qu'un  écolier.  Les  femmes  en  raf- 
follent,  elles  ne  parlent  que  de  lui,  ce  qui  finit  par  être  monotone; 
enfin,  s'il  n'en  affiche  aucune,  c'est  qu'elles  se  compromettent  toutes 
avec  lui  et  forment  une  compagnie  d'assurances  mutuelles,  où  la 
masse  répare  les  pertes  des  individus.  Pour  moi ,  si  j'étais  femme ,  je 
n'aimerais  point  la  fleur  des  pois,  mon  cœur  ne  se  mettrait  pas  à  la 
file  des  moutons  de  Panurge ,  et  il  me  répugnerait  d'encenser  de  la 
sorte  un  homme  à  la  mode,  honoré  du  suffrage  universel. 

—  Vous,  Raoul?  Laissez  donc.  Si  je  m'avisais  de  porter  une  robe 
bouton  d'or,  avec  un  schall  rouge,  ou  d'être  seulement  mise  au  goût 
d'hier,  votre  passion  n'y  résisterait  pas. 

—  Qu'en  sais-je?  vous  proposez  des  épreuves  impossibles.  Si  je 
vous  priais  de  vous  affubler  de  la  sorte,  votre  amour  me  ferait-il  ce 
grand  sacrifice? 

—  Oui ,  mais  je  vous  défie  de  me  le  demander.  Ah  î  l'amour-propre, 
messieurs,  est  tout  dans  vos  affections ,  et  c'est  pourquoi  elles  durent 
peu  et  se  font  vite. 

—  Je  vous  jure,  Caroline,  que  jusqu'ici  vous  êtes  ma  seule  gloire. 
L'entrée  de  mon  cœur  n'est  point  large,  les  sentimens  y  entrent  avec 
peine  et  n'en  peuvent  ressortir  sans  qu'il  soit  brisé. 

—  Cette  description  de  votre  cœur  ressemble,  à  s'y  méprendre,  à 
celle  d'une  tirelire. 

—  Pourquoi  plaisanter  sur  un  sujet  aussi  sérieux? 

—  Pourquoi  parler  en  phrases  de  romans?  Laissons  le  pathos  aux 
hommes  de  finances  et  la  sensiblerie  aux  gens  de  loi. 

—  Savez-vous,  Caroline,  que  vous  êtes  charmante,  aujourd'hui? 

—  Aujourd'hui  est  aimable.  Cependant,  monsieur,  je  suis  fatiguée, 
j'ai  passé  une  nuit  affreuse  et  la  migraine  m'accable. 

Mais  Edouard  n'en  tint  pas  compte.  Quelques  désirs  se  traînaient 
mollement  dans  sa  pensée,  et  comme  il  était  au  bout  de  son  esprit, 
comme  la  conversation  mal  engagée  ne  facilitait  pas  l'exécution  de 
ses  desseins  à  l'égard  de  Montigny,  comme  il  ne  savait  à  quoi  occuper 
son  désœuvrement,  Edouard  devint  caressant  et  gracieux.  Noncha- 


REVUE  DE  PARIS.  2i9 

lamment  accueilli ,  il  crut  de  la  galanterie  d'insister  et  de  pousser  la 
gentillesse  jusqu'aux  exigences.  La  comtesse  se  délivra  enfln  de  sa 
bourgeoise  ardeur,  et  quand  Edouard  l'eut  quittée,  elle  demeura 
appesantie  par  une  somnolence  désagréable.  Vulgaire  dans  ses  façons, 
dans  ses  discours,  Edouard  s'était  comporté  comme  un  sot,  et  la 
comtesse  pensa  qu'il  mériterait  d'être  traité  comme  tel. 

Durant  cette  entrevue,  de  Servan  avait  compromis  sa  position  par 
des  maladresses  signalées.  La  flerté,  les  airs  de  supériorité  qu'il  avait 
reconnus  en  Montigny  à  l'égard  des  autres  jeunes  gens,  l'avaient  posé 
hors  de  ligne  d'une  façon  noble  et  respectable.  Par  un  sentiment  na- 
turel d'amour-propre ,  M™^  de  Wilmoore  s'était  reproché  d'avoir  un 
amant  qu'un  autre  homme  regardât  au-dessous  de  lui.  La  discrétion 
profonde  de  Raoul  avait  paru  le  signe  d'une  très  bonne  éducation, 
son  naturel  peu  communicatif,  la  marque  d'une  pensée  haute  et 
puissante  qui  craint  de  se  répandre  devant  des  sots.  Elle  songea  que 
Montigny  dédaignait  un  monde  inintelligent,  et  la  crainte  d'être  par 
lui  confondue  dans  ce  mépris  général  lui  fit  souhaiter  d'apprécier  ce 
Jeune  homme  à  sa  valeur.  Un  tel  souhait,  une  semblable  crainte  en 
disent  plus  qu'ils  ne  croient  en  dire.  Il  entrait  dans  ces  méditations 
une  curiosité  très  vive ,  et  c'est  là  le  plus  vigoureux  auxiliaire  de 
l'amour.  Puis,  avec  ses  diatribes  sur  les  succès  prodigieux,  sur  les 
bonnes  fortunes  sans  nombre  de  son  ami,  Edouard  l'avait,  à  son  insu, 
très  bien  servi.  Ce  genre  de  médisance  n'agit  guère  autrement.  La 
comtesse  se  reprocha  presque  d'avoir  jusque-là  fermé  les  yeux  à  cette 
vive  lumière,  à  ce  mérite  si  bien  apprécié.  On  se  laisse  volontiers 
glisser  à  l'amour  d'un  homme  dont  le  mérite  éclate  célébré  partout; 
car  ce  mérite  même  semble  une  excuse ,  l'admiration  générale  vous 
encourage,  et  comme  l'orgueil  a  grande  part  dans  tous  nos  sen- 
timens,  on  a  d'avance  la  certitude  que  le  choix  sera  applaudi  et  la 
faute  atténuée,  puisque  de  notoriété  publique  le  séducteur  est  irré- 
sistible. Confisquer  un  héros  disputé  par  les  plus  belles  n'est  pas  une 
gloire  médiocre;  cette  idée  flatte  les  grandes  âmes  par  l'appât  du 
difficile  et  caresse  les  inclinations  féminines  en  leur  laissant  entrevoir 
les  jalouses  qu'elles  vont  créer,  les  pleurs  qu'elles  feront  répandre. 

Avait-elle  fait  ces  réflexions,  la  belle  comtesse?  >«on  sans  doute; 
elle  ne  songeait  pas  à  mal.  Si  l'on  voyait  l'amour  d'aussi  loin ,  on 
éviterait  sa  flèche.  Mais  on  a  le  sentiment  des  choses  avant  de  les 
penser,  et  sans  calcul  ni  projet,  Carohne  avait  pour  Montigny  une 
haute  estime. 

Par  suite  de  ces  raisonnemens,  quand  Edouard,  qu'elle  aimait  de 


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caprice,  avait  céiébré  la  fidélité  de  son  cœur  et  la  fraîcheur  de  son 
ame  au  début  de  la  galanterie,  la  comtesse  n'avait  pu  s'empêcher  de 
se  dire  :  «  Je  suis  peut-être  la  seule  qui  l'aie  remarqué...  » 

Elle  douta  de  son  bon  goût.  Une  passion  profonde  aurait  des  ima- 
gjjiations  tout  opposées  et  eût  pris  cet  aveu  par  le  côté  pastoral; 
mais  le  monde  est  la  bergerie  des  loups  ;  gare  à  qui  s'avise  d'y  bêler, 
^[nie  (jg  Wilmoore  ignorait  encore  les  passions.  Elle  avait  accepté 
l'hommage  d'Edouard  pour  ne  pas  se  singulariser,  et  parce  qu'il  était 
d'une  tournure  agréable  et  beau  danseur.  Les  gens  bien  élevés  savent 
s'ennuyer  à  merveille,  et  l'habitude  le  lui  fit  trouver  passable.  Quant 
au  surplus,  peu  sensuelle,  ne  sachant  que  par  ouï-dire  l'amour  et 
ses  plaisirs ,  n'osant  les  nier  à  l'étourdie  et  désireuse  de  savoir  à  quoi 
s'en  tenir,  elle  avait  assez  de  conscience  pour  se  livrer  à  quelques 
études  dont  l'unique  résultat  consistait  à  la  rendre  triste  et  pensive. 

Considérant  tous  les  hommes  comme  égaux  entre  eux  pour  les 
qualités  du  cœur,  elle  n'avait  point  jusqu'ici  cherché  des  comparai- 
sons entre  l'amour  d'Edouard  et  une  passion  idéale;  résignée  à  cette 
réalité  prosaïque ,  elle  tirait  de  son  bonheur  cette  conviction ,  que 
l'existence  humaine  est  fade ,  et  depuis  quelques  jours  seulement  elle 
soupçonnait  des  émotions  plus  vives  et  plus  relevées.  Edouard  n'était 
plus  même  une  idole  d'argile,  c'était  la  dernière  poupée  de  cette 
jeune  femme,  le  dernier  jouet  de  son  enfance  intellectuelle,  et 
bientôt  elle  le  devait  briser.  Un  tel  mouvement,  sans  doute,  était 
préparé  de  longue  date ,  mais  Raoul  avait  été  l'occasion,  la  cause  dé- 
terminante de  cette  réaction,  sans  soupçonner  son  influence  que 
ressentait  déjà  M"""  de  Wilmoore  avant  même  de  l'aimer,  avant  même 
de  penser  beaucoup  à  lui.  C'est  ainsi  qu'avant  de  se  manifester,  l'a- 
mour s'élabore  d'une  façon  souterraine,  semblable  à  une  graine  qui  se 
goiille ,  jette  ses  racines  et  travaille  long-temps  au  fond  du  sol  avant 
que  d'en  percer  la  surface  et  de  verdir  au  soleil. 

Ce  lien  ne  pouvait,  du  reste,  être  délié  sans  efforts.  Malgré  le 
prosaïsme  des  apparences ,  Edouard  était  fortement  dominé  par  la 
passion  qu'il  exprimait  si  mal  ;  il  n'avait  pas  le  courage  de  se  séparer 
d'elle,  et  c'est  à  cause  de  M"'°  de  Wilmoore  qu'il  repoussait  le  mariage 
projeté  par  sa  famille  avec  M""  de  Parçay.  Mais  comme  ses  parens  le 
savaient  faible,  soumis,  et  d'ailleurs,  ignoraient  cette  liaison,  ils 
jivaient,  sans  trop  se  soucier  de  son  opposition,  conclu  l'affiiire,  ou 
à  peu  près,  et  le  bruit  s'en  était  déjà  répandu.  Par  suite  d'une  déli- 
(  atessc  facile  à  concevoir,  Caroline  n'avait  jamais  hasardé  devant 
son  amant  une  seule  parole  sur  ce  projet;  elle  avait  même  éloigné 


REVUE   DE  PARIS.  251 

toute  allusion  à  cette  matière,  et  Servan,  devinant  sa  volonté, 
s'était  abstenu  d'y  contrevenir.  Ce  silence  lui  était  favorable.  Comme 
tous  les  gens  faibles,  il  doutait  de  lui-même  au  milieu  de  ses  plus 
énergiques  résolutions,  et  de  peur  de  ne  les  pas  tenir,  il  préférait 
de  ne  s'y  point  engager. 

La  fortune ,  depuis  quelques  jours,  "s'obstinait  à  sa  poursuite  et  ne 
négligeait  aucune  occasion  de  lui  nuire.  La  duchesse  de  P...  qui, 
malgré  son  tabouret,  était  la  plus  sotte,  la  plus  inconsidérée  des 
parvenues,  faisait  les  honneurs  d'un  salon  très  ennuyeux.  Comme  le 
duc  possédait  une  grande  influence  et  que  sa  présence  en  un  lieu  y 
attirait  la  foule ,  M"""  de  Wilmoore  désirait  avoir  ce  couple  à  la  fête 
splendide  qu'elle  donnait  chaque  été.  Elle  avait  choisi  cette  saison 
pour  tirer  un  glorieux  parti  de  la  disposition  intérieure  de  son  hôtel, 
propre  à  rehausser  la  magnificence  d'un  bal  au  mois  de  juin  et  de  lui 
prêter  un  aspect  féerique.  Dans  le  but  de  conquérir  ce  duc  et  sa 
femme ,  la  comtesse  alla  passer  la  soirée  chez  eux.  A  l'heure  de  son 
arrivée ,  la  réunion  était  assez  nombreuse  pour  qu'il  se  fût  établi  di- 
vers foyers  de  conversation.  La  plupart  des  fauteuils  étaient  occupés, 
on  ne  pouvait  choisir  sa  place,  et  la  comtesse  fut  placée,  par  la  dame 
du  logis,  avec  une  adresse  louable,  juste  à  côté  de  M"'^  de  Parçay,  la 
fiancée  de  son  amant.  Bien  qu'elle  fût  peu  attachée  à  Edouard,  la 
comtesse  de  Wilmoore,  ne  s'empressant  guère  de  desserrer  les  lèvres, 
eut  tout  le  loisir  d'examiner  Raoul ,  d'admirer  sa  belle  tenue  et  sa 
bonne  mine  au  milieu  d'un  cercle  d'hommes  laids  et  négligés  à  faire 
peur,  comme  il  s'en  rencontre  en  majorité  dans  tous  les  salons. 
M"""  Hermance,  au  surplus ,  sans  s'apercevoir  de  la  préoccupation  de 
sa  voisine ,  tenait  les  yeux  dirigés  vers  le  même  endroit  que  la  com- 
tesse, puis,  de  temps  à  autre,  jetait  un  sourire  à  son  père  qui  l'avait 
amenée  (le  général  de  Parçay  était  veuf  et  adorait  cette  fille  unique 
à  qui  il  obéissait  en  tout  depuis  sa  sortie  du  Sacré-Cœur) ,  et  enfin, 
les  prunelles  douces  et  profondes  comme  du  velours  noir  de  cette 
belle  enfant  se  voilaient  pudiquement  de  longs  cils  qui  projetaient  une 
pénombre  sur  des  joues  roses  et  duveteuses  comme  des  pèches  en  ma- 
turité. Sa  carnation  avait  plus  d'éclat,  plus  de  richesse  de  ton  que  de 
blancheur,  cependant  la  peau  était  d'une  finesse  merveilleuse ,  ten- 
due par  un  embonpoint  suffisant,  uni  à  des  formes  fort  délicates.  La 
lèvre  supérieure,  galamment  retroussée,  était  assombrie  par  un  duvet 
très  fin,  très  soyeux,  mais  d'un  pur  ébène;  les  dents  étaient  courtes 
et  séparées  Tune  de  l'autre,  l'oreille  petite,  le  col  très  mince, les 
hanches  généreusement  arrondies,  le  pied  grassouillet  et  la  main 


252  REVUE  DE  PARIS. 

aussi ,  avec  des  doigts  en  fuseaux  et  des  fossettes  sur  les  dernières 
phalanges,  comme  en  ont  certains  portraits  d'Andalouses  peints  par 
Murillo,  et  comme  on  en  voit  aussi  aux  blondes  Vénitiennes  du  Ti- 
tien. En  somme ,  Hermance  de  Parçay  était  une  créature  délicieuse, 
d'une  beauté  rare,  splendide,  acre  et  mordante,  et  dont  l'aspect 
causait  des  frissons  involontaires.  A  voir  ces  deux  femmes  également 
célestes  et  si  différentes ,  on  demeurait  surpris  de  la  puissance  de 
Dieu ,  capable  de  créer  deux  merveilles  aussi  parfaites ,  et  les  jeunes 
gens  dirigeaient  sur  elles  des  regards  pleins  d'une  indiscrète  curio- 
sité. Cette  manière  d'hommage  répugnait  aux  habitudes  de  Montigny; 
il  vint  saluer  la  comtesse  de  Wilmoore  d'un  air  grave,  modeste,  point 
familier,  comme  s'il  l'eût  à  peine  connue,  et  cette  réserve  plut  à  la 
comtesse ,  qui  ne  put  s'empêcher  de  comparer  ces  manières  respec- 
tueuses au  genre  intime  et  presque  marital  de  M.  de  Servan.  Soit  que 
Raoul  eût  ou  non  salué  déjà  M"''  Hermance,  il  ne  lui  parla  point. 
Une  chaise  vacante  était  à  la  droite  de  M""=  de  Wilmoore ,  elle  y  jeta 
un  coup  d'œil  furtif,  et  Raoul  qui  l'avait  bien  entendue,  s'y  assit  tout 
en  causant,  sans  paraître  l'avoir  comprise,  en  homme  bien  élevé  qu'il 
était.  Rien  ne  fut  perdu  pour  la  belle  Caroline,  elle  lui  sut  gré  de 
tout.  Raoul  discourait  avec  elle,  élevant  assez  la  voix  pour  être  en- 
tendu d'Hermance  qui  tournait  la  tète  d'un  autre  côté,  comme  sé- 
rieusement occupée  d'autre  affaire. 

La  duchesse  de  P...,  lasse  de  voltiger  çà  et  là ,  se  vint  placer  de- 
bout devant  eux  un  instant,  et  sa  toilette  leur  fit  pressentir  les  sottes 
choses  qu'elle  allait  dire  sans  doute.  Le  turban  rouge  et  jonquille  dont 
son  visage  cuivré  était  encadré,  ainsi  que  sa  robe  de  velours  gros  vert, 
constituaient  une  harmonie  étrange;  son  origine,  son  jugement,  son 
esprit,  l'histoire  entière  de  sa  vie  de  parvenue,  étaient  là  ;  cette  dame 
était,  comme  le  portrait  de  la  reine  Pédauque,  vêtue  de  son  écusson. 
Après  quelques  complimens  admirables,  cette  folle,  accoutumée  à 
déraisonner,  se  mit  tout  haut  à  féliciter  Hermance  sur  son  prochain 
mariage,  non  officiel  encore  et  qui  n'était  qu'un  bruit  vague.  Un  tel 
sujet  parut  embarrasser  cette  jeune  personne;  elle  balbutia  deux  ou 
trois  mots,  et  Raoul  se  mordit  un  peu  les  lèvres  jusqu'au  sang.  La 
comtesse  s'empressa  de  prendre,  sur  un  plateau,  un  quartier  d'orange 
glacée ,  ce  qui  est  une  occupation  d'importance  et  donne  lieu  d'em- 
ployer son  mouchoir,  d'ôter,  de  remettre  ses  gants,  et  de  se  livrer, 
pour  le  salut  d'une  toilette,  à  toutes  les  précautions  nécessitées  par 
un  bonbon  dangereux. 

Mais,  quand  elle  avait  trouvé  un  texte  fécond  et  convenable,  la  du- 


REVUE  DE  PARIS.  OSÎ 

chesse  n'avait  garde  de  s'en  départir;  on  eût  mangé  toutes  les  pommes 
d'or  des  Hespérides  avant  qu'elle  le  laissât  inépuisé.  Après  une  foule 
de  louanges  des  grâces  d'Hermance,  de  commentaires  sur  le  bonheur 
du  futur  et  sur  l'envie  dont  il  devait  être  l'objet ,  elle  interpella  Raoul, 
sous  prétexte  d'animer  l'entretien ,  et  le  somma  de  répondre.  Il  ré- 
pondit que  les  heureux  feraient  toujours  des  jaloux  ;  mais  qu'il  se  fal- 
lait faire  une  raison  et  que ,  puisque  les  choses  étaient  conclues  et 
sans  remède,  ceux  qu'elles  chagrinaient  devaient  s'y  résigner....  et 
se  taire. 

—  Ah!  certes,  voilà  des  sentimens  vertueux,  s'écria  la  duchesse; 
mais  pensez-vous  être  aussi  sage  que  vous  dites? 

—  Sans  doute,  répondit  llermance  prévenant  Raoul,  et  chacun 
pensera  de  môme.  Si  les  idées  sur  lesquelles  nous  discourons  se  réa- 
lisent jamais,  personne,  il  me  semble,  n'en  sera  désespéré,  et,  grâce  à 
Dieu ,  je  n'aurai  pas  le  triste  avantage  de  causer  plus  de  regrets  que  je 
n'en  mérite...  et  que  je  n'en  concevrais,  à  la  place  de  ces  messieurs. 

Toujours  muette ,  la  comtesse  jeta  un  regard  furtif  sur  ces  deux 
jeunes  gens;  elle  était  en  bonne  situation  pour  observer,  ne  parlant 
pas  et  se  trouvant  dans  l'ombre. 

—  Il  est  des  circonstances ,  murmura  Montigny,  où  l'on  serait  in- 
sensé de  témoigner  de  ses  chagrins  à  propos  d'un  rival  favorisé;  c'est 
quand  personne  ne  les  partage. 

—  Eh!  sait-on  jamais  la  vérité  à  cet  égard? 

—  Oui,  madame.  Supposez  une  jeune  personne,  Hbre  dans  son 
choix,  chérie  deparens  incapables  de  lui  faire  violence  et  venant  à 
se  marier...  Il  est  clair  que  le  candidat  élu  n'a  point  été  imposé  par 
le  pouvoir  et  que  les  autres  n'ont  aucune  espérance ,  aucune  consola- 
tion à  savourer. 

—  Ce  sont  là  des  accidens  que  je  n'aurai  pas  à  déplorer,  repartit 
Hermance  en  riant,  mon  collège  électoral  n'ayant  eu  jusqu'ici  à  sta- 
tuer que  sur  une  seule  candidature. 

—  Ah  !  murmura  Montigny  sur  le  même  ton  de  légèreté;  la  fortune 
rit  aux  audacieux  :  tel  n'ose  se  mettre  sur  les  rangs.... 

—  Qui  se  soucie  médiocrement  de  la  réussite.  La  volonté  triomphe 
d'une  vaine  crainte,  M.  Raoul  n'en  doute  pas,  et  telle  envie  qu'il  ait 
de  se  divertir  à  m'alarmer  sur  le  sort  d'une  victime  silencieuse,  je  ne 
serai  point  assez  vaine  pour  m'y  laisser  prendre. 

Pendant  ce  colloque,  M"'^  de  Wilraoore  s'était  étonnée  de  l'aisance 
avec  laquelle  M"^  de  Parçay  avait  soutenu  cette  petite  lutte;  mais 
quand  elle  l'entendit  appeler  Montigny  M.  Raoul  tout  court,  elle 


^OÏ  REVUE  DE   PAUIS. 

demeura  des  plus  interdites.  La  duchesse,  cependant,  tenait  à  appro- 
fondir la  question ,  et  passant  gravement  aux  exemples  : 

—  Ma  belle  enfant,  dit-elle  à  Hermance,  il  est  des  gens  timides  à 
l'excès.  Lors  de  mon  mariage,  je  pensais  comme  vous,  mais,  six  ans 
plus  tard,  un  jeune  homme  m'avoua  des  sentimens  très  anciens  qu'il 
n'avait  jamais  osé  exprimer  plus  tôt;  je  ne  l'avais  pas  deviné,  et,  néai>- 
moins ,  c'était  un  ami  d'enfance. 

Ici  la  duchesse  exhala  un  quart  de  soupir  et  fit  le  moulinet  avec 
son  éventail. 

—  Un  ami  d'enfance...  répéta  M""^  de  Parçay  en  lançant  sur  Mon- 
tigny  un  coup  d'œil  timide  qui  la  fit  rougir. 

—  Oh  !  s'écria  Raoul  avec  une  gaieté  un  peu  amère ,  les  affections 
de  l'enfance  se  dissipent  comme  la  fumée,  et  les  séductions  du  monde 
les  pâlissent  bien  vite. 

—  J'avais  toujours  ouï  dire,  interrompit  la  comtesse  de  AVilmoore 
avec  une  feinte  naïveté,  que  ces  sortes  d'inclinations  ne  pouvaient 
être  durables,  que  l'habitude  les  émoussait,  leur  ôtait  le  piquant  d(^ 
l'inconnu  et  les  réduisait  à  des  amitiés  fraternelles. 

—  Ceci,  madame,  ne  doit  être  vrai  que  pour  des  esprits  futiles. 
pour  des  imaginations  follement  curieuses  et  pour  des  cœurs  incapa- 
bles d'un  sentiment  sérieux. 

—  Malgré  ces  théories  sévères ,  ajouta  Hermance  craignant  peut- 
être  d'en  avoir  déjà  trop  dit,  je  partage  l'opinion  de  M""'  de  Wil- 
moore,  étant  indigne  de  m'élever  aux  pastorales  de  Virginie,  ce  qui 
serait  dangereux ,  vu  la  rareté  des  Paul. 

Profitant  d'un  instant  de  répit,  la  comtesse  de  Wilmoore  pria  d'un 
ton  sec  Montigny  d'appeler  son  mari,  et  ce  dernier  s'étant  présenté, 
elle  prit  son  bras  et  se  fit  conduire  sur  un  balcon  pour  y  respirer  plus 
à  l'aise,  étant,  disait-elle,  suffoquée  par  le  défaut  d'air.  Elle  étouf- 
fait eu  réalité,  mais  de  dépit,  ce  qui  n'est  pas  toujours  une  preuve 
d'amour;  elle  se  sentait  fort  offensée,  Hermance  lui  semblait  une 
coquette  insupportable  et  Raoul  un  impertinent.  Cette  circonstance 
causa  dans  son  cœur  des  révolutions  étranges;  à  dater  de  cette  mi- 
nute, elle  fut  occupée  de  ce  jeune  homme,  et  le  sentiment  qu'il  lui 
inspirait  entra  dans  son  ame  sous  le  déguisement  de  la  haine. 
RTi  Edouard  de  Servan  venait  de  faire  son  entrée,  et,  du  fond  d'une 
salle  de  jeu,  il  avait  découvert  Raoul,  assis  près  de  Caroline.  Cet 
aspect  l'avait  mis  eu  alarme.  Ses  bons  amis  l'avaient  submergé,  ce 
jour-là ,  d'un  vin  qui  lui  avait  assombri  les  idées  :  en  pareil  cas , 
Edouard  était  un  Othello.  Aigri  par  cette  disposition,  troublé  par  la 


REVUE   DE   PARIS.  355 

vue  de  Raoul,  dominé  par  l'influence  de  ses  compagnons  qui  lui 
avaient,  pour  mieux  assurer  leurs  desseins  de  mystifier  Montigny, 
travaillé  la  tête  toute  la  soirée,  Edouard  crut  qu'il  fallait,  à  tout 
prix ,  ruiner  à  l'instant  ce  rival  dans  l'esprit  de  la  comtesse,  ou  que  la 
partie  était  perdue  pour  tous  et  sa  maîtresse  pour  lui.  Il  accepta  cette 
idée  comme  un  éclair  de  génie  et,  convaincu  de  l'excellence  de  tous 
les  moyens  pour  réussir  à  conserver  le  cœur  d'une  femme  aimée,  il 
s'avança  résolu. 

Hermance  lui  fit  mille  grâces,  espérant  peut-être  de  rendre  Mon- 
tigny  jaloux.  Par  la  môme  raison  ,  Caroline  accueillit  son  amant  avec 
une  préférence  marquée;  mais  ces  démonstrations  n'éclaircirent  pas 
l'ame  de  Servan.  Son  idée  était  fixe.  Par  malheur,  il  était  lourd  d'es- 
prit plus  encore  que  de  coutume,  et  il  ne  trouva  rien  de  mieux  dans  sa 
cervelle,  que  de  faire  observer  à  la  comtesse  que  Montigny  avait  l'air 
fort  occupé  d'elle. 

—  Qu'importent  M.  de  Montigny  et  les  autres  papillons  qui  lui  res- 
semblent? Oubliez-vous  qu'ils  courtisent  tout  le  monde  et  jusqu'à  des 
pensionnaires?  Cela  ne  tire  pas  à  conséquence,  et  ne  séduit  que  des 
quadragénaires  ou  des  enfans. 

Ravi  de  la  voir  en  ces  dispositions ,  Edouard  s'efforça  d'en  profiter 
et  d'achever  l'œuvre  d'un  seul  coup.  Il  avait  souvent  vu  représenter 
IlBarbiere  aux  Bouffes,  et  l'air  Drila  Calumnia  bourdonnait  dans  sa 
mémoire. 

—  Ainsi,  reprit-il  d'une  voix  traîtresse,  tout  porte  à  croire  que 
son  amour-propre  sera  frotté  dans  cette  circonstance.  Oh  !  il  ne  s'en 
relèvera  jamais  ! 

—  Qu'est-ce  à  dire? 

—  Hum...  son  honneur  était  engagé  et  son  mérite  est  si  transcen- 
dant, qu'aujourd'hui,  les  avis  étaient  partagés  sur  l'issue...  proba- 
ble... d'une  épreuve,...  qui...  par...  Quant  à  moi ,  j'étais  pleinement 
rassuré. 

—  Quoi?  l'on  ose  penser...  se  serait-il  permis  de  dire... 

—  Lui  ?  je  ne  le  crois  pas ,  c'est  la  discrétion  même.  D'autres  y  ont 
songé  à  sa  place.  C'est  une  affaire  conclue  sans  lui,  je  n'en  doute 
point,  mais  enfin  où  il  est,  par  le  fait,  engagé...  d'honneur...  et  vous 
par  conséquent... 

—  Ceci  est  abominable! 

—  Voilà  comme  vous  étiez  sans  le  savoir  deux  victimes  de  l'humaine 
perversité  :  innocens  l'un  et  l'autre,  car  le  hasard  seul  vous  a  rappro- 


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cht'S,  et  Raoul  est  ici  comme  ailleurs  plus  candide ,  plus  naïf,  plus 
pur  qu'un  agneau. 

—  C'est  assez;  merci ,  Edouard  ;  je  sais  qu'en  penser... 

—  Diantre  !  pensa  ce  dernier,  il  était  temps.  —  Il  ajouta  tout  haut  : 
— La  partie  sera  sanglante  pour  qui  la  perdra. 

La  comtesse  de  Wilmoore  erra  une  minute  encore ,  çà  et  là ,  trai- 
tant avec  une  froideur  dédaigneuse  M.  de  Montigny ,  et  affectant  de 
se  complaire  avec  son  rival.  Hermance  ,  au  second  plan,  agissait  de 
même,  et  quand  il  passait  près  d'eux ,  Raoul  se  disait  tristement  : 

—  Suis-je  assez  abandonné?  Nulle  affection,  nulle  sympathie 
pour  moi.  Voici  deux  adorables  femmes  qui  m'accablent  d'un  dédain 
superbe,  et  le  tout,  pour  se  disputer  les  sourires  de  ce  nigaud 
d'Edouard. 

— Cette  pauvre  Caroline  m'adore  plus  que  jamais ,  redisait  celui-ci 
à  l'oreille  d'un  de  ses  nombreux  confîdens. 

—  C'est  au  mieux;  mais  que  ferez-vous  de  l'autre,  de  la  future? 

—  Je  la  plaindrai  du  fond  de  l'ame ,  mais  on  ne  peut  suffire  à  tout. . . 
ni  à  toutes. 

Aux  yeux  du  public,  Edouard  fut  le  roi  de  la  soirée,  et  en  eut  tous 
les  honneurs;  il  descendit  radieux  avec  M.  et  M"""  de  Wilmoore ,  et 
Caroline,  en  montant  dans  sa  voiture,  songeant  avec  colère  à  Raoul 
de  Montigny,  grommelait  entre  ses  dents  : 

—  Je  me  vengerai  ! 

Francis  Wey. 

[La  fin  au  prochain  numéro.) 


JS  DE  FER. 


liKS  PJLATEAIX,   ORIiEAlVS,  VERSAIIiliES. 


Les  premières  manifestations  de  la  chambre,  dans  ses  bureaux  et 
dans  ses  commissions,  semblent  contrarier  la  pensée  bienveillante  et 
réparatrice  qui  a  dicté  au  ministère  ses  projets  de  loi  sur  plusieurs 
chemins  de  fer,  précédemment  concédés,  et  dont  la  continuation 
sera  compromise,  sans  aucun  doute,  si  l'état  ne  leur  porte  secours. 
Sur  les  trois  commissions  chargées  de  mûrir  l'opinion  de  la  chambre 
à  l'égard  des  chemins  de  Paris  à  Orléans,  des  plateaux ,  et  de  Ver- 
sailles, rive  gauche,  il  n'y  en  a  qu'une,  dit-on  ,  qui ,  de  prime-abord , 
se  soit  montrée  décidément  favorable;  les  deux  autres  ont  été  con- 
traires, dès  le  premier  jour,  ou  sont  devenues  hostiles  par  réflexion. 

Nous  raisonnons  d'après  les  révélations  plus  ou  moins  précises  des 
journaux  qui  dérobent,  chaque  jour,  quelque  secret  au  travail  inté- 
rieur des  commissions.  S'il  faut  les  en  croire,  le  tracé  d'Orléans  se- 
rait le  seul  sur  lequel  la  majorité  aurait  accueilli  d'emblée  les  vues 
ministérielles;  les  mesures  conservatoires  de  la  même  nature,  pro- 
posées par  le  gouvernement  pour  préserver  d'une  liquidation  immi- 
nente la  compagnie  des  plateaiix,  n'auraient  pas  rencontré  une  égale 
faveur.  On  aura  peine  à  justifier  par  de  bonnes  raisons  cette  distinc- 
tion entre  deux  entreprises  dont  les  situations  doivent  apparaître  à 
tout  le  monde  comme  identiques  par  leurs  caractères  essentiels; 

TOME  YI.      JUIÎN.  18 


258  REVUE  DE   PARIS. 

et  que  veut-on  de  plus?  Pourquoi  rechercherait-on  avec  une  rigueur 
inopportune  les  insignifiantes  dissemblances  résultant  de  la  conduite 
diverse  tenue  par  leurs  administrateurs  devant  les  difficultés  d'un 
avenir  menaçant? 

La  compagnie  d'Orléans  a  poursuivi  ses  travaux  avec  des  versc- 
mens  incomplets,  dont  le  second,  qui  devait  fournir  qitatre  millions, 
n'a  donné  que  trois  cent  cinquante-quatre  mille  quatre  cents  francs, 
présage  certain  que  le  troisième,  récemment  échu ,  ne  donnera  rien 
s'il  est  appelé;  elle  savait  donc  d'avance  qu'elle  s'arrêterait  à  une 
limite  déterminée,  et  qu'elle  n'exécuterait  pas  réellement  un  chemin 
d'Orléans,  à  moins  d'être  secourue.  Qu'y  a-t-il,  dans  sa  conduite, 
qui  lui  mérite,  aux  yeux  des  bureaux  de  la  chambre,  une  préférence 
marquée  sur  la  compagnie  des  lilateaux ?  Fera-t-on  un  crime  à  celle- 
ci  d'avoir  proclamé  plus  franchement  que  la  compagnie  d'Orléans 
son  impuissance  et  la  dérision  de  la  loi ,  en  attendant ,  pour  com- 
mencer, qu'elle  fût  assurée  du  concours  de  la  puissance  publique, 
sans  lequel  les  grands  travaux,  en  France,  sont  désormais  inabor- 
dables à  l'industrie  privée?  Mais  songez  donc  que  l'œuvre  qu'elle 
devait  accomplir,  la  plus  considérable  de  toutes  jusqu'à  ce  jour,  a  été 
rendue  plus  aléatoire  encore  par  les  erreurs  peut-être  volontaires  et 
les  faux  devis  des  ponts-et-chaussées  :  dos  lors  n'était-il  pas  tout  simple 
qu'elle  montrât  plus  d'hésitation  qu'aucune  autre  association  de  ca- 
pitalistes, au  moment  de  faire  le  premier  pas?  Elle  avait  lieu  d'es- 
pérer, d'ailleurs,  que  l'immense  étendue  de  son  travail ,  naturelle- 
ment divisé  comme  il  l'est  en  trois  grandes  sections  qui  peuvent  et 
doivent  être  indépendantes  l'une  de  l'autre,  quoi  qu'en  disent  les 
ponts-et-chaussées,  permettrait  de  réduire  sa  tAche  à  ce  qui  est  im- 
médiatement réalisable.  Et  certes,  il  est  manifeste  que  le  vœu  public 
demande,  avant  tout,  la  confection  d'un  rail-way  de  Paris  à  Rouen, 
sauf  à  attendre  plus  patiemment ,  pour  le  reste,  pour  la  section  du 
Havre  et  celle  de  Dieppe,  et  les  enibranchemens  de  Louviors,  d'El- 
beuf ,  ce  que  nous  réserve  l'avenir.  D'accord  avec  cette  disposition 
générale,  la  compagnie  deff,  plateaux  n'a  pas  voulu  scinder  elle-même 
arbitrairement ,  de  sa  propre  autorité,  son  ouvrage,  en  conduisant 
une  tête  de  chemin  jusqu'à  Pontoise.  Tant  que  la  faculté  de  scinder 
le  tracé  témérairement  soumissionné  par  elle  ne  lui  venait  pas  des 
pouvoirs  législatifs,  elle  aurait  eu  l'air,  même  en  n'opérant  que  sur 
le  fragment  de  route  de  Paris  à  Pontoise,  de  se  résignera  la  totalité 
de  sa  concession ,  dans  des  conditions  impossibles.  En  même  impos- 
sibilité ne  se  révèle  pas  à  un  aussi  haut  degié  pour  rachèvement  de 


REVUE   DE   PARIS.  259 

toute  la  ligne  principale  d'Orléans,  avec  les  quarante  millions  du  devis 
primitif,  s'ils  étaient  encaissés;  et  ils  pourraient  l'être  moins  diffici- 
lement un  jour,  dans  des  circonstances  meilleures,  après  le  succès 
d'une  première  section.  En  un  mot,  la  différence  de  conduite  des 
deux  compagnies,  si  bien  justifiée  de  part  et  d'autre,  n'excuserait 
en  aucune  façon  les  traitemens  différons  que  paraissent  leur  pré- 
sager les  délibérations  écourtées  des  commissions  de  la  chambre. 

La  question,  telle  qu'elle  a  été  posée  par  le  ministère,  ne  laisse 
point  de  prétexte  plausible  à  cette  partialité.  Le  principe  sur  lequel 
s'appuie  toute  la  combinaison  ministérielle ,  c'est  que  les  deux  grandes 
lignes  d'Orléans  et  des  platcanx  ont  besoin ,  pour  être  continuées 
sans  interruption  et  tenir  plus  ou  moins  les  belles  promesses  de  leur 
début  législatif,  non  pas  seulement  d'un  adoucissement  dans  les  con- 
ditions d'art,  mais  d'un  secours  efficace  du  gouvernement  :  d'où  il 
suit  que,  si  la  chambre,  à  la  session  prochaine,  refuse  les  voies  et 
moyens  pour  cet  encouragement  nécessaire ,  ou  si ,  en  les  accordant, 
elle  y  mêle  des  clauses  inacceptables  pour  les  deux  compagnies ,  il 
faut  prévoir  l'annulation  forcée  de  leurs  concessions  et  formuler,  dès 
ce  moment,  cette  prévision  dans  la  loi  qu'on  va  faire. 

Le  ministère ,  avec  raison ,  ne  distingue  point  Orléans  de& plateaiix 
et  n'affiche  aucune  prédilection.  Il  ajourne  la  solution  définitive,  et 
c'est  sans  doute  un  tort  très  grave,  mais  du  moins  il  réserve  égale- 
ment l'avenir  des  deux  spéculations.  En  laissant  vivre  l'une  encore 
un  an  dans  son  allure  indépendante ,  il  veut  empêcher  l'autre  de  s'é- 
teindre dans  une  liquidation  qui  ne  ferait  honneur  à  personne.  Et 
puis,  en  régularisant  pour  l'une  comme  pour  l'autre  une  existence 
pktô  modeste,  destinée  à  se  renfermer,  pendant  une  année,  dans  un 
travail  de  quelques  lieues,  il  veut  utiliser  un  temps  précieux  qu'on  a 
beaucoup  trop  gaspillé  jusqu'ici.  Dans  un  an,  quels  que  soient  les  con- 
tinuateurs des  tracés  d'Orléans  et  des  plateaux;  que  ces  tracés  restent 
aux  mains  des  mêmes  compagnies,  satisfaites  alors  des  garanties  d'un 
nouveau  contrat  général,  ou  bien  qu'ils  soient  rachetés  au  prix  coû- 
tant pour  être  transmis  à  d'autres  associations,  ou  pour  être  exécutés 
par  l'état,  on  aura  du  moins  gagné  une  année;  le  pays  remerciera 
ceux  qui  auront  commencé  l'œuvre  et  même  ceux  qui  auront  bien 
voulu  ne  pas  l'entraver.  Le  ministère  demande  simplement  qu'on 
n'empêche  pas  de  faire,  c'est  là  toute  la  portée  de  ses  humbles  pro- 
jets de  loi.  Mais,  je  vous  prie,  quel  serait  le  but  des  commissions  de 
la  chambre ,  en  laissant  la  compagnie  d'Orléans  pousser  les  travaux 
de  sa  ligne  principale  jusqu'à  Juvisy,  et  un  embranchement  sur  Cor- 

18 


260  REVCE  DE  PARIS. 

beil ,  sans  autre  engagement  ultérieur,  si  en  même  temps  elles  pré- 
tendaient interdire  au  chemin  des  plateaux  de  se  diriger  vers  Pon- 
toise,  en  attendant  mieux?  Pour  \q?,  plateaux  pas  plus  que  pour  Or- 
léans ,  le  vote  que  va  rendre  la  chambre  ne  l'engage  nullement  à 
voter,  l'an  prochain,  une  garantie  d'intérêt;  la  proposition  minis- 
térielle, sous  tous  les  rapports,  lui  réserve  sa  pleine  liberté.  Ceci 
bien  établi,  on  ne  concevrait  guère  qu'une  tolérance  accordée  à 
M.  Lecomte  fût  refusée  à  M.  Lebobe.  S'il  y  avait  une  préférence  lé- 
gitime, il  semble  qu'elle  devrait  être  pour  celui  qui  demande  à  des- 
servir Pontoise  par  une  tête  de  chemin  dont  on  doit  tirer  parti  plus 
tard  pour  la  Normandie  et  pour  la  Belgique.  Pontoise,  à  lui  seul, 
sans  la  Belgique  et  la  Normandie,  vaut  bien  Juvisy,  vaut  bien  Cor- 
beil  même,  qui  présente  à  tout  chemin  de  fer  la  redoutable  concur- 
rence du  fleuve ,  aujourd'hui  couvert  de  bateaux  à  vapeur. 

On  s'étonne  peut-être  de  nous  voir  ainsi  nous  escrimer  contre  la 
prévention  fâcheuse  des  bureaux  et  des  commissions  qui,  après 
tout,  ne  sont  pas  la  chambre  réunie  en  assemblée  publique  et  jugeant 
les  choses  d'un  point  de  vue  plus  élevé.  Nous  savons  cela ,  mais  aussi 
nous  voyons  que  le  ministère  n'a  pas  grande  confiance  en  lui-même 
et  en  ses  idées;  il  y  a  lieu  de  craindre  qu'il  ne  défende  faiblement  ce 
qu'il  a  proposé  comme  par  manière  d'acquit.  C'est  déjà  un  triste 
symptôme  de  faiblesse  et  de  timidité  que  cet  ajournement  à  un  an 
de  la  question  générale  des  encouragemens  à  donner  à  l'esprit  d'as- 
sociation pour  l'exécution  des  chemins  de  fer.  Quand  le  pouvoir 
s'abandonne  ainsi ,  et  recule  devant  la  nécessité  d'une  solution  fon- 
damentale ,  il  est  bien  près  de  déserter  aussi  la  défense  de  ses 
combinaisons  partielles,  s'il  ne  lui  vient  pas  du  dehors,  c'est-à- 
dire  de  la  presse ,  l'excitation  qui  lui  manque. 

Que  vient-on  nous  dire ,  qu'à  cette  époque  avancée  de  la  session , 
il  eût  été  impossible  de  décider  les  chambres  à  entreprendre  l'exa- 
men sérieux  d'un  système  général  de  secours ,  capable  d'associer, 
dans  une  cause  commune,  le  crédit  de  l'état  et  l'activité  de  l'in- 
dustrie particulière?  Le  ministère,  par  ce  doute  peu  flatteur,  a 
contribué  à  refroidir  le  zèle  du  parlement,  quand  son  devoir  eût  été 
de  le  stimuler  par  l'exemple  de  la  confiance.  Singulier  moyen,  en 
effet,  de  ranimer  la  lassitude  des  assemblées,  que  de  désespérer 
d'elles  sans  les  avoir  consultées  !  Il  eût  été  plus  franc  d'avouer  que 
l'on  n'est  pas  prêt,  que  l'on  hésite  encore  sur  les  données  capitales 
du  problème  à  résoudre.  Mais  un  tel  aveu  coûte  beaucoup  au  cabinet 
du  12  mai,  nous  nous  en  apercevons  à  son  langage  embarrassé,  et 


REVIE  DE  PARIS.  261 

nous  n'en  sommes  pas  surpris  ;  car  c'est  précisément  sur  ce  champ 
(le  bataille  des  chemins  de  fer  que  les  premiers  coups  ont  été 
portés  aux  hommes  du  15  avril,  par  la  coalition  qui  a  donné  nais- 
sance au  ministère  actuel.  Il  était  permis  de  présumer  que  des  ora- 
teurs si  vifs  dans  l'attaque ,  si  méprisans  pour  les  vues  économiques 
de  leurs  adversaires,  auraient  quelque  chose  à  substituer  aux  combi- 
naisons qu'ils  bouleversaient.  On  éprouve  aujourd'hui  quelque  honte 
à  se  démentir,  après  avoir  fait  entendre  assez  clairement  qu'on 
tenait  en  réserve  un  remède  souverain  contre  la  maladie  dont  sont 
travaillées  les  associations  de  chemins  de  fer. 

Que  résulte-t-il  de  cette  absence  de  plan  général  ?  Il  en  résulte  que 
l'utilité  incontestable,  quoique  assez  étroite,  des  projets  de  loi  pré- 
sentés pour  trois  chemins  de  fer  en  souffrance ,  n'apparaît  pas  aussi 
manifeste  à  tous  les  yeux,  qu'elle  l'eût  été  dans  un  vaste  système 
éclairé  de  toutes  parts.  Le  ministère,  quoiqu'il  soit  allé  au  plus 
pressé  et  qu'il  ait  tendu  la  main  aux  plus  malades ,  a  l'air  d'avoir  agi 
partialement  et  arbitrairement,  car  on  peut  lui  citer  d'autres  che- 
mins de  fer  dont  l'enfance  se  développe  avec  peine,  et  un  plus  grand 
nombre  qui  demande  à  naître.  Les  bureaux  de  la  chambre,  auxquels 
nul  indice  ne  laisse  entrevoir  ce  qu'on  proposera  pour  ces  catégories 
oubliées,  imitent  le  ministère  comme  ils  peuvent,  en  faisant  un 
choix  arbitraire  et  partial  entre  les  trois  concessions  évoquées  à  la 
barre  du  parlement;  ils  parlent  de  favoriser  l'une,  de  maltraiter  les 
deux  autres,  sans  règle,  parce  que  le  gouvernement  ne  leur  en  offre 
aucune  à  suivre. 

Comme  si  ce  n'était  pas  assez  d'anarchie ,  nous  avons  vu ,  il  y  a 
quelques  jours,  une  attaque  au  chemin  de  Versailles  (rive  gauche], 
dans  une  feuille  quotidienne  sur  laquelle  l'élément  doctrinaire  du 
cabinet  du  12  mai  doit  avoir  conservé  une  certaine  influence;  c'est 
la  même  feuille  dont  M.  Guizot  disait  avec  tant  d'empire  ,  dans  les 
discussions  de  \ intérim  :  «J'ai  défendu  au  journal  qui  reçoit  mon 
impulsion,  etc.,  etc.  »  Que  les  ministres  sortis  du  centre  gauche 
prennent  garde  aux  difficultés  qu'on  leur  prépare  peut-être.  Il  y  en  a 
au  moins  trois ,  parmi  eux ,  dont  la  réputation  d'habileté  est  forte- 
ment intéressée  à  faire  réussir  le  projet  de  loi  qui  assurera  l'achève- 
ment du  chemin  de  la  rive  gauche  :  M.  Passy ,  pour  l'avoir  laissé 
naître  sous  son  précédent  ministère;  M.  Teste,  pour  avoir  accepté 
une  place  dans  le  conseil  d'administration  de  cette  malheureuse  com- 
pagnie, qui,  malgré  tous  ses  torts,  a  plus  de  reproches  à  faire  au 
gouvernement  qu'à  elle-même;  enfin  M.  Dufaure,  comme  auteur 


262  REVUE  DE  PARIS. 

principal  et  responsable  du  nouveau  projet  de  loi,  destiné  à  réparer 
une  énorme  faute. 

C'est  à  ces  trois  membres  du  cabinet  de  s'entendre  pour  exiger 
de  leurs  collègues,  et  tout  au  moins  de  celui  qui  a  le  plus  d'au- 
torité en  de  telles  matières,  un  concours  loyal  et  fidèle  dans  la 
défense  de  leur  commune  proposition.  Il  y  va  de  leur  honneur  de  ne 
pas  couvrir  cinq  lieues  de  terrain,  aux  portes  de  la  capitale,  de 
ces  ruines  si  jeunes  qui  attesteraient  à  jamais  leur  impuissance, 
ou  leur  défaut  de  prévision.  Ils  auront  à  intéresser  et  à  compro- 
mettre dans  leur  cause  ceux  qui ,  pouvant  se  prévaloir  d'une  position 
encore  intacte  dans  cette  affaire ,  témoigneraient  moins  d'empresse- 
ment à  s'y  engager, 

La  chambre ,  du  reste ,  devra  prêter  une  oreille  attentive  à  leurs 
paroles ,  car  dans  cette  funeste  idée  d'ouvrir  à  la  fois  deux  chemins 
de  fer  entre  Paris  et  Versailles,  la  part  de  responsabilité  du  pouvoir 
électif  n'a  pas  été  moins  grande  que  celle  du  gouvernement.  Le 
ministre  des  travaux  publics  du  22  février  n'avait  proposé  d'abord 
qu'une  seule  concession;  mais  les  difficultés  qu'il  rencontra  dans  la 
commission  chargée  de  fexaminer,  le  déterminèrent,  pour  faire 
accepter  le  projet  qui  avait  ses  préférences  et  qui  était  alors  grave- 
ment compromis,  à  indiquer  un  malheureux  moyen  de  conciliation. 
Telle  fut ,  on  s'en  souvient ,  forigine  de  ce  double  chemin  de  Ver- 
sailles ,  dont  la  pensée  première ,  en  quelque  sorte  provoquée  par 
une  commission  de  députés,  a  été  avidement  saisie  par  elle ,  élaborée 
dans  son  sein ,  et  portée  à  la  tribune,  comme  son  œuvre  d'adoption, 
par  un  abus  de  l'initiative  parlementaire.  La  chambre  élective,  en 
l'accueillant  avec  le  môme  entraînement  aveugle ,  a  sanctionné  le  mal 
que  nous  voyons  ;  c'est  à  elle  de  le  réparer. 

En  vain  lui  conseillerait-on  d'échapper  à  cette  nécessité,  en  disant 
que  lu  chambre  de  1830  n'est  pas  celle  de  183G.  Nous  croyons  qu'il 
est  de  sa  dignité  de  ne  pas  s'enfermer  dans  ce  raisonnement  étroit. 
D'abord,  en  fait,  il  y  a  un  très  grand  nombre  de  députés,  parmi 
ceux-là  même  dont  le  vote  a  décidé  la  double  concession ,  qui  appar- 
tiennent encore  au  pouvoir  législatif  en  1839;  fou  serait  donc  mal 
venu  de  prétendre  qu'il  y  a  eu  solution  de  continuité  et  que  personne 
n'est  plus  responsable  des  fautes  d'il  y  a  trois  ans.  Et  puis,  en  thèse 
générale,  est-il  de  bon  exemple  qu'une  législature  nouvelle  répudie 
f héritage  et  méconnaisse  les  engagemensde  sa  devancière,  quand  il 
n'y  a  entre  elles  qu'un  si  court  intervalle  de  temps?  N'oublions  pas 
que ,  dcvanl  la  chambre  de  1830,  il  a  été  fait  au  chemin  de  Versailles 


REVUE  DE  PARIS.  2@3 

(rive  gauche)  une  promesse  positive  qui  ne  pouvait  être  réalisée  que 
parles  législatures  suivantes,  et  qui  dès-lors  a  dû  les  engager  mora- 
lement vis-à-vis  des  tiers.  On  a  dit  au  tracé  de  la  rive  gauche  qu'il 
était  destiné  à  servir  de  tète  de  chemin  à  la  grande  ligne  de  Paris  à 
Tours  par  Chartres.  Cette  ligne  était  alors  annoncée  comme  résolue 
d'une  manière  irrévocable  dans  les  desseins  des  ponts-et-chaussées 
et  du  gouvernement,  et  la  chambre,  en  présence  de  laquelle  elle 
était  promise  au  tracé  de  la  rive  gauche,  n'a  point  réclamé,  n'a  point 
réservé  la  liberté  d'opinion  des  chambres  à  venir.  L'engagement  n'a 
pas  été  tenu;  on  déclare  aujourd'hui,  à  tort  ou  à  raison,  qu'il  ne  le 
sera  pas.  La  compagnie  de  la  rive  gauche ,  renonçant  à  récriminer 
sur  ce  point,  est  bien  en  droit,  ce  nous  semble,  de  demander  que 
l'état  l'aide,  sans  courir  aucun  risque,  à  toucher  le  but  dans  cette 
carrière  limitée  d'un  chemin  de  Versailles;  et  si  on  lui  répond  qu'elle 
n'a  qu'à  y  marcher  avec  ses  seules  forces ,  elle  peut  montrer  les  con- 
ditions rigoureuses  de  ses  pentes  et  de  ses  courbes  qui  l'ont  gênée, 
les  devis  officiels  qui  l'ont  égarée ,  et  cette  autorisation  encore  plus 
trompeuse  que  lui  a  donnée  le  ministère  pour  se  constituer  avec  un 
capital  de  quatre  millions ,  au  lieu  de  quinze  millions  reconnus  enfin 
nécessaires. 

Malgré  tant  de  raisons  qui  devTaient  concilier  au  chemin  de  la  rive 
gauche  la  bienveillance  de  la  presse ,  nous  avons  voulu  nous  assurer, 
par  nous-mème  ,  s'il  n'était  pas  possible  encore,  dans  l'état  présent 
des  choses,  de  l'annuler,  comme  le  désire  une  compagnie  rivale, 
pour  ne  laisser  subsister  qu'un  seul  rail-icay  de  Paris  à  Versailles.  Il 
n'y  a  pas  en  nous  une  propension  très  forte  à  crier  merci  pour  les 
associations  industrielles  trop  empressées  d'accepter  un  contrat 
avant  d'en  avoir  calculé  toutes  les  clauses  onéreuses.  La  compagnie 
de  la  rive  gauche  a  commis  cette  faute  grave ,  sans  doute;  elle  a  eu 
d'autres  torts  que  nous  tairons  dans  sa  disgrâce.  Mais  qu'y  a-t-il  à 
faire  maintenant?  Tout  se  réduit  à  cette  simple  question,  et  le  passé 
n'appartient  à  personne. 

?sous  venons  d'interrompre  cet  article  pour  parcourir  la  ligne  de  la 
rive  gauche,  à  pied,  seul,  à  l'abri  de  toute  influence,  évitant  de 
recourir  à  aucun  guide  ou  cicérone  intéressé.  Nous  avons  salué ,  en 
passant,  la  commission  de  la  chambre  qui  recueillait  les  données  de 
son  rapport  dans  une  investigation  consciencieuse  de  ce  grand  travail 
délaissé.  Infailliblement,  elle  aura  constaté,  du  premier  coup,  un  fait 
essentiel ,  une  nécessité  irrécusable  :  c'est  qu'il  est  désormais  impos- 
sible de  détruire  le  chemin  de  la  rive  gauche ,  ainsi  que  le  prétend 


264  REVUE  DE  PARIS. 

une  rivalité  insatiable  qui  voudrait  ramasser  les  dépouilles  de  tous 
les  chemins  de  fer,  ou  les  greffer  tous  sur  son  tronc  primitif,  pour 
se  nourrir  de  leur  sève.  Nous  défions  quiconque  aura  vu  les  lieux  , 
comme  la  commission  et  nous,  de  répéter  ce  propos  banal  :  «  Qu'il 
faut  remettre  les  choses  en  l'état  où  elles  étaient,  et  s'arrêter  dans 
une  voie  ruineuse.  »  Pour  remettre  les  choses  en  Vètat,  il  en  coûterait 
plus  que  pour  achever  l'œuvre  déjà  bien  avancée  :  ceci  a  été  dit  maintes 
fois,  mais  on  est  forcé  de  le  redire  ,  quand  on  a  vu  de  ses  yeux  les 
prodigieux  remuemens  de  terrains  qui  ont  eu  lieu  et  qu'il  faudrait 
recommencer  en  sens  inverse ,  changeant  partout  les  déblais  en  rem- 
blais ,  et  réciproquement ,  sans  avoir  d'ailleurs  assez  de  place  pour 
loger  toutes  ces  terres  qui  foisonnent  jusqu'au  quart  en  sus  de  leur 
volume  antérieur.  Ajoutez  que  les  rails  sont  posés  sur  la  majeure 
partie  du  tracé,  et ,  pour  deux  voies,  sur  de  grandes  longueurs;  que 
les  ponts,  les  viaducs,  sont  construits  la  plupart,  hormis  le  grand 
viaduc  du  Val-de-Fleury ,  dont,  toutefois,  la  plus  diflîcile  moitié  est 
terminée.  Avant  d'être  au  bout  de  cette  dévastation  barbare,  que  de 
procès  avec  les  riverains  expropriés  qui  ont  compté  sur  un  chemin 
de  fer,  et  en  ont  fait  la  condition  sine  quà  non  de  leur  expropriation  ! 

Non,  le  chemin  de  la  rive  gauche  ne  peut  plus  être  anéanti;  il 
faut  donc  l'achever,  car  le  statu  quo  n'est  pas  possible;  il  serait  encore 
plus  absurde  que  la  destruction.  Le  terrain  est  coupé ,  de  distance 
en  distance,  par  des  tranchées  profondes  qui  ont  atteint,  presque 
sur  tous  les  points,  le  niveau  prescrit  par  les  études  :  elles  doivent 
donner  passage  à  la  circulation  rapide  qui  a  été  promise,  ou  bien 
les  propriétaires  voisins,  privés  de  ce  complément  d'indemnité,  ne 
supporteront  pas  plus  long-temps  le  spectacle  de  désolation  qu'ils 
ont  sous  les  yeux,  ni  les  entraves  apportées  à  la  circulation  ordinaire. 

Comment  donc  terminer  le  chemin ,  puisqu'il  n'y  a  pas  d'autre 
solution?  Le  ministère  indique  à  la  chambre  un  moyen  :  c'est  do 
prêter,  avec  une  hypothèque  générale  et  sous  d'autres  garanties, 
cinq  millions  à  la  compagnie  de  la  rive  gauche.  Connaît-on  un  meil- 
leur expédient?  Voyons,  qu'on  nous  le  signale. 

Veut-on  user  de  la  rigueur  du  droit,  et,  frappant  de  déchéance 
la  compagnie  actuelle,  mettre  en  adjudication  tout  ce  qu'elle  a  fait, 
tout  ce  qui  lui  appartient,  avec  l'obligation  ,  pour  le  nouvel  adjudi- 
cataire ,  de  conduire  le  travail  à  terme?  En  ce  cas ,  n'omettez  pas 
dans  le  cahier  des  charges  une  clause  indispensable,  c'est  que  l'ac- 
quéreur de  la  rive  (jauche  sera  plus  heureux  que  la  société  actuelle 
dans  ses  tentatives  d'emprunt:  car,  pour  des  actionnaires,  on  n'en 


REVUE  DE  PARIS.  265 

trouve  plus.  Mais  n'est-il  pas  visible,  au  contraire,  qu'il  sera  dans 
une  position  plus  défavorable?  Il  lui  faudra ,  avant  tout ,  payer  le  prix 
de  l'adjudication ,  qui  ne  montera  pas  à  moins  de  deux  millions ,  car 
le  matériel  seul  vaut  cela.  Il  ne  sera  pas  dispensé  ensuite  de  chercher 
les  cinq  millions  que  la  présente  société  a  vainement  demandés  au 
crédit  particulier,  et  les  deux  millions  qu'un  de  ses  actionnaires  fon- 
dateurs offre  de  prendre  en  actions  au  pair  pour  son  compte.  TS'ous 
donnons  trois  mois  à  un  nouvel  adjudicataire  pour  reconnaître  son 
impuissance  et  implorer,  à  son  tour  le  secours  de  l'état.  Ce  qui  sera 
inévitable  alors,  il  vaut  mieux  l'accorder  maintenant  à  la  compagnie 
existante,  plus  riche  de  quatre  millions  que  toutes  celles  qu'on  pour- 
rait évoquer  du  néant. 

L'hypothèse  la  plus  probable  en  cas  d'adjudication ,  c'est  que  la 
société  de  la  rive  droite  l'emportera  par  elle-même  ou  par  des  prête- 
noms.  Mais  ce  sera  pour  essayer  de  détruire,  et  il  est  prouvé  que 
c'est  impossible.  Il  est  vrai  qu'elle  s'appliquera  à  familiariser  l'esprit 
public  peu  à  peu  avec  l'idée  de  ces  ruines  prématurées  dont  nous 
voudrions  épargner  la  honte  à  notre  pays  ;  elle  les  rendra  plus  vrai- 
semblables, en  les  préparant ,  en  travaillant  chaque  jour  un  peu ,  non 
pas  au  chemin  ,  mais  aux  ruines  elles-mêmes,  et  pour  cela  ,  le  grand 
point  sera  de  ne  pas  travailler  au  chemin.  De  délais  en  délais,  elle  en 
viendra  à  se  faire  exproprier  à  son  tour,  car  il  faut  que  le  chemin  soit 
terminé,  n'importe  par  qui  ;  il  n'y  a  pas  d'autre  alternative.  Seule- 
ment on  aura  à  reprendre  alors  les  travaux  dans  les  conditions  les 
plus  déplorables. 

Il  vaut  donc  mieux  mettre  à  profit  le  temps  et  utiliser  une  compa- 
gnie toute  constituée ,  dont  les  propres  ressources  suffiront,  avec  les 
cinq  millions  de  l'état,  si  l'on  se  hâte  de  les  prêter.  Qui  sait?  le 
chemin  de  la  rive  gauche,  même  sous  le  rapport  des  produits  futurs, 
n'est  peut-être  pas  une  affaire  aussi  mauvaise  qu'on  l'imagine.  Il 
desservira  entre  Paris  et  Versailles  des  localités  intéressantes  que 
l'autre  ligne  néglige  forcément,  Yaugirard,  Issy,  Vanves,  Fleury, 
Meudon,  Bellevue,  Sèvres ,  et  cela  atténue  l'inconvénient  de  la  con- 
currence entre  deux  chemins  de  Versailles.  Il  pénétrera  dans  cette 
dernière  ville  plus  avant,  et  mieux  que  son  rival  de  la  rive  droite. 
Enfin  qui  oserait  lui  interdire  à  jamais  l'espérance  d'être  la  tête  d'une 
ligne  plus  considérable?  Peut-on  enchaîner  à  ce  point  l'avenir,  et 
déclarer  qu'on  ne  changera  plus  rien  au  réseau  de  fer  arrêté  par  les 
ponts-et-chaussées ,  quand  on  l'a  déjà  changé  tant  de  fois?  Il  n'est 
pas  déraisonnable  d'augurer  que  le  progrès  de  l'art,  réduisant  un 


266  REVUE  DE   PARIS. 

jour  les  dépenses  des  voies  en  fer,  réveillera  l'idée  de  cette  ligne  de 
Tours  par  Chartres,  qui,  venant  se  relier  au  chemin  de  Versailles 
(rive  gauche)  par  des  travaux  économiques,  compenserait  ainsi  la 
confection  ruineuse  de  ce  premier  tronçon  d'un  grand  corps. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  nous  attendons  avec  une  vive  curiosité  la  déci- 
sion de  la  chambre  sur  la  rive  (jaitche  et  aussi  sur  ]e?>  plateaux.  Si 
elle  repousse  les  projets  ministériels,  elle  fera  bien  de  poser  en  prin- 
cipe, par  la  même  occasion,  que  M.  Rothschild  et  sa  clientelle  sont 
les  arbitres  suprêmes  des  chemins  de  fer  en  France. —  «  Le  tracé 
de  Versailles  par  Bellevue  les  gêne ,  ne  prêtons  rien  à  ce  tracé ,  quoi- 
que nous  ayons  déjà  prêté  au  chemin  d'Alais,  et  que  nous  soyons 
d'humeur  à  montrer  pour  d'autres,  aussi  puissamment  protégés,  la 
même  munificence.  Le  tracé  des  plateaux^  s'il  est  autorisé  à  se 
diriger  sur  Pontoise,  sans  préjuger  son  développement  ultérieur, 
contrariera  beaucoup  M.  Rothschild  et  ses  amis,  qui  prétendent  que 
c'est  à  eux  de  faire  le  chemin  de  Pontoise.  Ne  contrarions  pas 
M.  Rothschild,  et  liquidons  plutôt  la  compagnie  des  plateaux,  dont 
il  a  d'ailleurs  préparé  de  longue  main  la  liquidation,  autant  qu'il 
pouvait,  en  vendant  le  premier  à  prime  les  actions  de  ce  chemin 
qu'on  lui  avait  assurées  en  grand  nombre  et  au  pair,  sous  la  foi  d'un 
engagement  contraire.  »  —  Voilà  comment  sera  interprété  le  vote  de 
la  chambre;  voilà  le  langage  qu'on  tiendra  en  son  nom,  si  elle  subit 
le  joug  auquel  le  ministère  lui-même  demande  à  se  soustraire. 

V.  C. 


Critique  fittrrairr. 


PAR    MADAME   CHARLES   REYBALD. 

C'est  une  des  plus  touchantes  histoires  que  nous  avions  lues  depuis  long- 
temps, pleine  de  larmes  pieuses,  de  douleurs  résignées  et  d'enseignemens  sa- 
lutaires, la  meilleure,  à  notre  sens,  qu'ait  encore  écrite  cette  plume  éloquente 
et  féconde  à  laquelle  nous  devons  déjà  tant  d"intéressans  récits.  C'est  un  Y\\xe 
écrit  avec  un  charme  dont  les  femmes  seules  ont  le  secret,  avec  une  énergie 
d'ailleurs  que  bien  des  hommes  envieraient.  Jusqu'à  ce  jour,  madame  Charles 
Reybaud  avait  semblé  moins  préoccupée  de  la  finesse  des  détails  et  de  la  per- 
fection du  style  que  de  l'intérêt  du  drame  et  des  effets  de  la  composition.  Cette 
fois,  elle  a  su  réunir  avec  bonheur  la  grâce  et  la  force,  deux  qualités  qui, 
bien  loin  de  s'exclure,  comme  on  se  l'imagine  assez  généralement,  s'appellent 
au  contraire  et  se  recherchent  l'une  l'autre  :  cette  fois,  madame  Charles  Rey- 
baud n'a  pas  été  seulement  un  habile  écrivain ,  un  romancier  habile  ;  elle  est 
restée  femme  avant  tout,  et  voilà  pourquoi  Mézélie  est  un  livre  plein  de 
charme,  comme  nous  le  disions  tout  à  l'heure ,  un  de  ces  livres  où  l'écrivain 
n'absorbe  pas  le  sexe,  un  livre  qui  a  presque  autant  de  talent  et  d'esprit 
qu'une  fleur. 

Compliqué  vers  le  dénouement,  le  sujet  de  Mézélie  est  toutefois  d'une 
grande  simplicité,  et  je  regrette  vivement,  pour  ma  part,  que  l'auteur  n'ait 
pas  persévéré  dans  cette  simplicité  qui  n'est  pas  le  moindre  attrait  de  son 
œuvre;  je  regrette  qu'elle  l'ait  altérée  par  des  imaginations  turbulentes.  Mais, 
avant  d'arriver  au  courant  troublé,  arrêtons-nous,  aussi  long-temps  qu'il 
nous  sera  possible,  aux  flots  calmes  et  purs  de  la  source. 

Louise  d'Effanges  est  une  de  ces  femmes  saintes  et  résignées  dont  la  cou- 
ronne n'est  pas  sur  la  terre.  Mariée  à  M.  d'Effanges ,  elle  n'a  de  bonheur  que 
le  repos  et  le  silence  :  elle  ne  sait  qu'un  amour,  l'amour  maternel ,  le  seul , 
avec  celui  de  Dieu ,  qui  ne  change  point.  Jamais  un  murmure  ne  vient  effleu- 
rer ses  lèvres;  jamais  elle  ne  se  permet  une  plainte  dans  son  propre  cœur  : 
«lie  n'a  pas  rêvé  d'autres  Joies  ni  d'autres  tendresses  ;  elle  s'épanouit  dans  son 


268  REVUE  DE  PARIS. 

atmosphère,  sans  se  demander  s'il  n'est  pas  d'autres  cieux  et  d'autres  horizons. 
Si  cette  destinée  ne  paraît  pas  réservée  à  de  bien  grandes  félicités ,  du  moins 
semble-t-elle  à  Tabri  des  grands  désastres  et  des  longues  traverses.  Elle  ne 
fleurira  pas  aux  rayons  du  midi  ;  mais  les  vents  du  nord  ne  la  flétriront  pas. 
Hélas  !  il  en  arrive  tout  autrement  !  Il  arrive  qu'un  jour  cette  douce  et  suave 
créature ,  qui  jusqu'à  ce  jour  avait  été  si  médiocrement  heureuse  qu'elle  sem- 
blait pouvoir  défier  le  malheur,  apprend  que  son  mari  s'est  enfui,  ne  lui  lais- 
sant que  la  honte  et  la  misère  à  partager  avec  ses  deux  enfans,  deux  anges 
qui  ne  comprennent  rien  encore  et  ne  pleurent  que  parce  qu'ils  voient  pleurer 
leur  mère.  Alors,  cette  femme,  qui  jusqu'alors  avait  vécu  du  moins  dans  le 
luxe  et  dans  le  bien-être ,  se  résigne  au  travail  et  à  la  pauvreté,  comme  si  elle 
en  eût  fait  durant  toute  sa  vie  le  rude  apprentissage.  Elle  travaille  le  jour,  elle 
travaille  la  nuit ,  près  du  berceau  oîi  dorment  ses  deux  filles  :  ses  yeux  s'usent 
dans  les  veilles  et  dans  les  larmes;  mais  ne  croyez  pas  qu'elle  ait  épuisé  son 
calice;  elle  n'a  fait  qu'en  effleurer  les  bords;  son  martyre  commence  à  peine. 
Toutes  ces  premières  pages  du  livre  de  madame  Reybaud  sont  pleines  d'un 
intérêt  poignant  et  grave.  Ce  ne  sont  pas  là  de  ces  folles  douleurs  que  la 
littérature  contemporaine  a  trop  encouragées  peut-être  ;  ce  ne  sont  pas  de  ces 
souffrances  vaporeuses  dont  la  poésie  a  trop  exagéré  l'importance.  Cette  fois, 
à  la  bonne  heure!  voilà  des  douleurs  vraies,  des  souffrances  réelles;  ces 
larmes  sont  bien  des  larmes,  et  je  touche  du  doigt  ces  blessures.  IMais  ne  me 
parlez  pas  des  douleurs  incomprises;  je  ne  saurais  m'y  intéresser,  non  plus 
qu'aux  femmes  du  même  nom. 

Le  chapitre  des  Deux  Vieilles  Filles,  par  la  vérité  des  détails,  par  la  finesse 
des  observations,  m'a  rappelé  plus  d'une  fois  les  Célibataires  de  IM.  de  Balzac. 
Harcelée  par  le  besoin ,  madame  d'Effanges  s'est  réfugiée  avec  ses  enfans  chez 
deux  vieilles  parentes  de  son  mari ,  qui ,  moins  par  tendresse  que  par  orgueil , 
lui  ont  offert,  d'assez  mauvaise  grâce,  un  asile.  Seule,  madame  d'Effanges 
l'eût  refusé;  mais  elle  est  mère,  elle  l'accepte.  L'arrivée  ù  Avignon  par  un 
soir  sombre  et  pluvieux,  la  ville  silencieuse,  les  rues  désertes,  l'hôtel  de  mes- 
demoiselles d'Effanges,  les  meubles  compassés  comme  les  visages ,  les  chats , 
seuls  amis  du  foyer;  au  milieu  de  cet  intérieur  terne  et  glacé,  Louise  humble 
et  souffrante ,  tenant  par  la  main  ses  deux  anges  tristes  comme  elle  :  tout  cela 
est  peint  avec  le  talent  et  l'exactitude  des  meilleurs  peintres  flamands.  Les 
disputes  de  Pouf  et  de  Mamour  égayent  de  temps  en  temps  le  fond  un  peu 
rembruni  du  tableau.  Pouf  est  un  chien,  victime  de  INLimour,  un  chat  pré- 
féré. Les  vieilles  filles  aiment  les  chats,  quand  elles  n'élèvent  pas  des  serins. 
Je  ne  sais  trop  ce  que  serait  devenu  ce  pauvre  diable  de  Pouf,  si  IVIézélie  et 
Valentine  ne  l'eussent  pris  sous  leur  protection,  .l'avais  oublié  de  vous  dire 
que  les  deux  filles  de  madame  d'Effanges  s'appellent  de  ces  doux  noms,  Mé- 
zélie  et  Valentine. 

Cependant  les  jours  se  succèdent ,  les  mois  suivent  les  mois ,  et  c'est  tou- 
jours la  même  vie ,  silencieuse  ,  froide ,  immobile.  Louise  se  sent  mourir  sous 
ce  toit,  plus  brûlant  que  les  plombs  de  Venise,  dans  cette  chambre  plus  fermée 


REVUE  DE  PARIS.  269 

à  l'espoir  que  l'enfer  de  Dante ,  au  milieu  de  ce  bien-être  mille  fois  plus  af- 
freux que  la  pauvreté.  De  leur  côté ,  Valentine  et  Mézélie  s'étiolent  dans  cette 
atmosphère  où  le  soleil  ne  pénètre  jamais.  Que  faire  ,  hélas  !  et  que  devenir.'' 
Mais  voilà  qu'un  jour  madame  d'Effanges ,  en  traversant  les  rues  d'Avignon , 
se  laisse  dire  que  son  mari ,  M.  d'Effanges,  est  à  la  Véra-Cruz,  où  la  fortune 
lui  sourit.  A  cette  nouvelle ,  Louise  a  senti  battre  son  triste  cœur.  Ce  n'est 
plus  de  sa  destinée  qu'il  s'agit  ;  sa  destinée  est  accomplie ,  elle  n'attend  plus 
rien  ici-bas  ;  mais  elle  a  tout  d'un  coup  entrevu  que  celle  de  ses  enfans  pou- 
vait encore  être  belle  ,  et  sur-le-champ  elle  se  décide  à  partir,  à  partir  avec  ses 
deux  filles  :  ce  n'est  pas  un  époux  qu'elle  cherche ,  c'est  un  père  pour  ses 
enfans.  Elle  part  donc  une  fois  encore,  et,  cette  fois,  que  Dieu  veille  sur  elle  ! 

Je  ne  sais  rien  de  plus  touchant  que  le  voyage  de  cette  jeune  mère,  abritant 
sous  ses  ailes  ces  deux  beaux  enfans ,  son  unique  trésor.  Elle  est  seule  à  bord , 
sans  soutien,  sans  appui  ;  mais  n'a-t-elle  pas  pour  la  protéger  la  noble  tristesse 
de  son  visage  ?  et  en  la  voyant  ainsi,  le  regard  abaissé  sur  ces  deux  jeunes  têtes, 
qui  donc  oserait  l'outrager,  cette  sainte  femme?  Tout  ce  récit  est  plein  de 
péripéties  émouvantes,  quoique  fort  simples.  Arrivée  à  la  Véra-Cruz,  elle 
apprend  que  son  mari  est  plus  loin  ;  elle  va  plus  loin  ,  et  là ,  on  lui  dit  :  plus 
loin  encore  !  elle  ne  se  lasse  pas ,  elle  va.  Mais  si  son  cœur  est  d'or,  son  corps 
n'est  point  de  fer,  et  un  jour,  dans  un  village  du  Mexique ,  elle  tombe  épuisée 
sur  un  lit  hospitalier;  l'infortunée  ne  se  releva  plus. 

Quelques  années  après,  dans  ce  même  village ,  sous  le  toit  riant  et  modeste 
du  vieux  curé  qui  les  a  recueillies,  nous  retrouvons,  parées  de  toutes  les  grâces 
de  la  jeunesse,  de  tout  l'éclat  de  leur  printemps,  de  toutes  les  fleurs  de  leur 
beauté,  Valentine  et  ^Mézélie,  les  deux  sœurs.  Psous  ne  saurions  dire  que  de 
charme  madame  Reybaud  a  répandu  à  l'entour  de  ces  aimables  créatures , 
belles  comme  ^lina  et  Brinda ,  non  moins  intéressantes  qu'elles.  Il  y  a  là 
quelques  chapitres  qui  forment  tout  un  petit  poème ,  oasis  où  l'imagination 
se  rafraîchit  et  se  repose.  On  y  respire  les  vertes  senteurs  des  forêts  ;  on  y  en- 
tend les  harmonies  d'une  nature  vierge  encore.  Plus  d'une  fois  Valentine  et 
Mézélie  nous  ont  rappelé  a^ec  délices  Paul  et  Virginie,  ces  deux  autres  enfans 
bien  aimés.  Enfans  de  la  même  famille,  vous  étiez  nés  pour  vous  connaître  et 
vi\Te  ensemble  au  fond  des  bois  !  La  rencontre  des  deux  sœurs ,  de  don  An- 
tonio et  de  son  ami,  M.  de  Granville,  est  naturellement  amenée,  racontée 
avec  beaucoup  d'art,  d'esprit  et  de  convenances.  L'amour  subit  de  don 
Antonio  pour  Valentine ,  sa  prompte  résolution  de  l'épouser,  ne  nous  sem- 
blent pas  suffisamment  justifiés;  mais  les  visites  au  presbytère,  le  mariage  au 
hameau,  tout  ce  bonheur  qui,  près  de  se  voiler,  brille  de  son  plus  bel  éclat, 
les  funestes  pressentimens  de  IMézélie,  les  douleurs  du  vieux  curé  et  de  sa 
nièce  qui  vont  perdre  à  jamais  la  joie  de  leur  maison ,  le  départ  pour  la  Ha- 
vanne ,  sont  autant  de  détails  charmans  dont  nous  ne  saurions  trop  féliciter 
le  gracieux  écrivain. 

Dès  à  présent ,  c'en  est  fait  pour  les  deux  sœurs  de  tout  bonheur  et  de  toute 
allégresse.  Adieu  la  vie  aventureuse  et  libre!  adieu  les  lonsrues  rêveries  à 


270  REVUE  DE  PARIS. 

Toiubre  des  forets!  adieu  les  douces  causeries,  le  soir,  devant  la  porte  du 
presbytère  !  Valentine  est  comtesse  de  Bibar  ;  les  deux  sœurs  vivent  dans  un 
palais  ;  elles  vivent  sous  le  même  toit,  et  ne  peuvent  se  voir  qu'aux  heures 
des  repas,  une  heure,  deux  heures  à  peine,  et  sans  qu'il  leur  soit  permis 
d'échanger  un  mot  de  tendresse  :  le  comte  de  Bibar  est  jaloux ,  jaloux  de  l'air 
que  respire  Valentine,  jaloux  du  lin  qui  effleure  sa  peau,  jaloux  des  fleurs 
qu'elle  aime,  jaloux  enfin  !  Il  est  toujours  là,  près  d'elle,  l'assiégeant  de  son 
inexorable  présence,  {^est  en  vain  que  le  ciel  est  pur,  que  la  brise  est  fraîche 
et  que  les  bois  sont  parfumés.  Pour  Valentine  et  pour  Mézélie,  le  monde  est  tout 
entier  désormais  dans  le  palais  qui  les  renferme.  Quelle  existence  pour  ces  jeunes 
lilles ,  habituées ,  dès  leur  enfance ,  à  courir  les  cheveux  au  vent  et  à  voir  sur 
leur  passage  tous  les  visages  leur  sourire  et  leur  faire  fcte!  Qu'elles  se  disent 
souvent,  dans  la  tristesse  de  leur  ame,  que  la  pauvreté  libre,  qui  ne  doit 
rien  à  personne,  est  le  premier  de  tous  les  trésors!  Comme  elles  tournent 
souvent  leurs  regards  en  arrière!  comme  elles  redemandent  au  passé  les  jours 
qui  ne  reviendront  plus  !  Encore ,  si  elles  étaient  libres  de  s'aimer,  elles  trou- 
veraient peut-être  que  la  servitude  est  douce;  la  servitude  à  deux,  c'est  pres- 
que la  liberté.  î\Iais  l'amour  de  don  Antonio  est  un  égoïsme  inflexible  :  son 
amour  est  une  prison  où  il  tient  enchaînée  Valentine;  elle  y  nieurt  lentement, 
la  jeune  infortunée,  heureuse  quand  elle  peut  échanger  avec  sa  sœur  quel- 
ques regards  furtifs ,  quelques  pressions  de  main  désespérées  ! 

Nous  n'essaierons  pas  de  raconter  par  quels  événemens  madame  Reybaud 
a  compliqué  ce  drame  jusqu'alors  si  parfaitement  simple,  si  parfaitement  vrai; 
nous  regrettons  encore  une  fois  qu'elle  en  ait  brisé  l'unité.  Quand  nous  avons 
vu  ces  belles  pages  si  pures,  si  limpides,  se  troubler  et  perdre  leur  transpa- 
rence, nous  n'avons  pu  nous  défendre  d'un  sentiment  de  véritable  tristesse, 
et  de  nous  plaindre  qu'une  œuvre  si  remarquable  à  tant  de  titres  n'eut  pas 
une  meilleure  fin.  Il  y  a  toutefois,  au  milieu  de  ces  égaremens,  des  retours 
heureux  à  la  vérité.  L'amour  de  Mézélie  et  de  don  Fernando  est  noble,  chaste, 
élevé  ;  la  fuite  des  deux  sœurs ,  leur  départ  pour  la  France ,  offrent  un  touchant 
intérêt.  Leur  arrivée  à  Paris,  leur  pauvreté,  leur  isolement,  et  pourtant  leur 
bonheur,  forment  un  contraste  heureux  avec  les  jours  écoulés  dans  le  palais 
du  comte  de  Bibar.  IMais  nous  ne  saurions  approuver  la  faiblesse  de  Valen- 
tine,  faiblesse  bien  prompte  et  que  rien  ne  justilie.  Pourquoi  donc  l'avoir 
parée,  cette  jeune  fille,  de  tant  de  grâce  et  de  beauté,  si  vous  vouliez  la  flétrir? 
Pourquoi  l'avoir  d'abord  offerte  à  notre  amour,  si  vous  vouliez  plus  tard , 
sans  cause  et  sans  motif,  la  livrer  à  notre  mépris?  Nous  oserons  dire  à  ma- 
dame lleybaud  qu'elle  a  manqué  de  respect  pour  son  œuvre. 

Malgré  ces  réserves,  .)Jt'it'(/e  reste  toujours,  ainsi  que  nous  le  disions  en 
œmmençant  cet  article,  un  livre  plein  d'intérêt,  que  nous  n'hésitons  pas  à 
placer  au  prenùer  rang  parmi  les  meilleures  productions  littéraires  de  notre 
époque. 

.L  S. 


BULLETIN. 


Nous  ne  prenons  malheureusement  la  plume  que  pour  enregistrer  les  échecs 
du  ministère.  Après  l'adoption  de  la  proposition  de  M.  Mounier  dans  la 
chambre  des  pairs,  et  Tajournement  projeté  de  la  loi  des  sucres  dans  la 
chambre  des  députés ,  ainsi  que  le  rejet  assuré  du  projet  de  loi  du  chemin  de 
fer  à  la  mer,  le  cabinet  a  encore  succombé  dans  les  points  les  plus  importans 
de  la  loi  d'état-major. 

Le  ministère  a  montré ,  dans  cette  discussion ,  toute  sa  faiblesse  et  le  vice  de 
son  organisation.  Il  s'agissait  de  fixer  le  nombre  des  maréchau.x  de  France 
en  temps  de  guerre  et  eu  temps  de  paix,  ainsi  que  les  conditions  nécessaires 
pour  être  promu  à  cette  haute  dignité.  Le  ministère  avait  fixé  à  huit  le  nombre 
des  maréchaux,  la  connnission  de  la  chambre  avait  réduit  ce  nombre  à  six;  en 
même  temps,  elle  avait  inscrit  dans  la  loi  des  conditions  que  le  ministère  a 
cru,  avec  raison,  devoir  combattre.  Or,  dans  ces  deux  questions ,  le  ministère 
a  succombé. 

Ce  n'était  pas  là  une  discussion  des  affaires  étrangères ,  et  M.  le  président 
du  conseil  était  sur  son  véritable  terrain.  Aussi  le  ministre  a-t-il  allégué 
quelques  raisons  qui  avaient  une  apparence  de  solidité.  Selon  lui,  la  France 
doit  entretenir  un  effectif  militaire  de  500,000  hommes ,  et  personne ,  que  nous 
sachions,  ne  conteste,  en  France,  cette  nécessité;  mais  M.  le  maréchal  Soult 
en  conclut  que  pour  commander  cet  effectif  en  temps  de  guerre,  six  maré- 
chaux ne  suffiraient  pas.  Dans  une  guerre  avec  plusieurs  puissances ,  a-t-il  dit , 
il  faudrait  plusieurs  armées  ;  or,  en  pareil  cas ,  on  ne  pourrait  conférer  ces 
commandemens  qu'à  des  maréchaux ,  car  les  lieutenans-généraux  n'ayant  ja- 
mais commandé  à  la  guerre  plus  de  10  à  12,000  hommes,  ne  pourraient  passer 
subitement  à  un  commandement  de  100,000  hommes.  M.  le  maréchal  Soult 
veut  donc  qu'on  entretienne  huit  maréchaux  en  temps  de  paix ,  pour  avoir  ses 
huit  maréchaux  tout  prêts  pour  le  moment  de  la  guerre.  Mais  où  prendra-t-il 
ces  huit  maréchaux ,  puisqu'il  avoue  lui-même  qu'il  reste  peu  de  lieutenans- 
généraux  ayant  commandé,  en  temps  de  guerre,  des  corps  de  12,000  hommes; 


272  REVUE  DE  PARIS, 

ne  faudra-t-il  pas  les  prendre  parmi  ces  lieutenans-généraux  restans  ou  parmi 
ceux  qui  n'ont  jamais  commandé  de  division  ou  de  corps  d'armée ,  et  alors  où 
sera  le  prestige  qui  s'attache,  selon  lui ,  au  nom  de  maréchal ,  et  oii  ces  maré- 
chaux auront-ils  appris  la  science  difficile  de  diriger  une  armée  de  100,000 
hommes?  Les  objections  de  M.  le  maréchal  Soult  se  détruisaient  donc  elles- 
mêmes  ;  et  son  gendre ,  M.  le  marquis  de  Mornay ,  lui  a  fait  observer  judicieu- 
sement ,  en  ce  qui  est  du  nombre ,  que  dans  le  cas  de  guerre ,  la  loi  accorde 
au  gouvernement  le  droit  de  créer  douze  maréchaux,  nombre  qui  suffirait  et 
au-delà  au  commandement  d'une  armée  de  500,000  hommes. 

Quant  aux  conditions  d'admission ,  M.  le  maréchal  Soult  avouait  que  ce 
principe  avait  existé  sous  Louis  XIV  et  ses  successeurs  :  aussi  ne  contestait-il 
pas  le  droit  de  les  écrire  dans  la  loi  ;  mais  il  combattait  ces  conditions,  entre 
autres,  celle  qui  établit  que  la  dignité  de  maréchal  ne  peut  être  conférée  qu'au 
lieutenant-général  ayant  commandé  en  chef  pendant  la  durée  d'une  campagne. 
M.  le  maréchal  Soult  alléguait  qu'un  général  en  chef  pouvait  être  blessé  ou 
malade,  et  que  le  plus  ancien  lieutenant-général  qui  le  remplacerait  de 
droit,  serait  ainsi  placé  dans  la  catégorie  des  maréchaux  de  France.  Il  est  vrai, 
mais  un  candidat  maréchal  n'est  pas  un  maréchal  de  France,  et  nous  ne 
voyons  pas  figurer  dans  la  chambre  des  pairs  tous  ceux  qui  se  trouvent  dans 
les  conditions  fixées  par  la  loi  pour  être  nommés  pairs.  Il  est  à  remarquer 
qu'en  même  temps  que  M.  le  maréchal  Soult  voulait  qu'on  augmentât  le 
nombre  des  maréchaux  fixé  par  la  commission ,  il  demandait  la  réduction  des 
candidats;  et,  cependant,  il  avait  fait  observer  qu'il  en  existait  à  peine  assez 
pour  suffire  aux  postes  de  lieutenans-généraux.  Aussi,  M.  Guizot  et  M.  le  garde- 
des-sceaux,  sentant  toute  la  faiblesse  de  ces  argumens ,  se  sont-ils  hâtés  de 
venir  au  secours  de  ^l.  le  maréchal  Soult. 

En  venant  défendre  le  projet  de  loi  du  ministère,  M.  Guizot  est  parti  d'un 
point  de  vue  qui  lui  est  propre,  mais  qui  mallieureusement  déplaît  singulière- 
ment à  la  chambre.  Il  a  vu  dans  l'institution  des  maréchaux  de  France  non  pas  ce 
qu'on  y  voit  dans  tous  les  pays,  non  pas  la  récompense  éclatante  du  mérite  mi- 
litaire, un  encouragement  immense  donné  sans  cesse  à  l'armée,  une  noble  ému- 
lation inspirée  même  aux  moindres  soldats,  qui,  selon  la  belle  et  libérale  expres- 
sion de  Louis  XVIII ,  portent  le  bâton  de  maréchal  dans  leur  giberne  ;  en  un 
mot,  un  prix  digne  d'être  offert  à  ceux  qui  ont  assuré  le  salut  de  la  pa- 
trie; M.  Guizot  n'a  vu  là  qu'une  classe  de  plus  ajoutée  à  l'aristocratie.  Les 
grandes  existences  manquent  en  France,  selon  M.  Guizot,  et  il  faut  s'efforcer 
de  les  maintenir.  Ainsi ,  c'est  en  qualité  de  grands  seigneurs  que  T\I.  Guizot 
regarde  les  maréciiaux  de  France  comme  nécessaires  à  l'ordre  social ,  et  c'est 
en  ce  sens  qu'il  importe  de  ne  pas  réduire  leur  nombre.  En  même  temps, 
M.  Guizot  a  cité  l'Empire,  qui  a  créé  ces  grandes  existences  autour  de  lui.  On 
voit  que  les  idées  de  M.  Guizot  tiennent  à  tout  un  ordre  de  choses,  et  que  si 
M.  le  maréchal  Soult  n'a  vu  dans  le  nombre  six ,  fixé  par  la  commission ,  qu'un 
chiffre  qui  répond  mal  à  celui  de  '}00,000.  fixé  dans  son  esprit  comme  la  néces- 
ssité  de  notre  effectif  de  guerre,  M.  Guizot  a  immensément  élargi  la  question. 


REVDE  DE  PARIS.  273 

Aussi ,  dès  que  la  chambre  a  mi  qu'il  s'agissait  d'un  principe  doctrinaire , 
d'indécise  qu'elle  était,  elle  s'est  trouvée  lixée,  et  son  parti  a  été  bientôt  pris. 
Malgré  toute  l'habileté  de  M.  Teste ,  qui  a  traité  ce  chapitre  sous  un  point  de 
vue  tout  opposé,  la  chambre  s'est  rangée  immédiatement  à  l'avis  de  la  com- 
mission. M.  Guizot  avait  cependant  touché  une  corde  qui  avait  eu  du  retentis- 
sement dans  la  chambre  ;  il  avait  parlé  du  maréchal  Lobau ,  élevé  à  cette 
haute  dignité  en  pleine  paix ,  et  pour  avoir  sauvé  la  capitale  de  l'anarchie  et  du 
désordre.  Mais  les  titres  du  maréchal  Lobau  étaient  déjà  anciens,  et  M.  Guizot 
oubliait  qu'il  n'eût  jamais  été  promu  au  maréchalat,  s'il  n'avait  été  désigné, 
par  jNapoléon  lui-même ,  comme  un  de  ceux  qui  pouvaient  y  prétendre.  La 
chambre  a  approuvé,  toutefois,  cette  partie  du  discours  de  M.  Guizot ,  et  elle 
a  condamné  celle  qui  a  rapport  aux  grandes  existences.  C'est  un  fait  que  nous 
constatons ,  rien  de  plus ,  et  un  fait  de  ce  genre  est  tout  dans  un  gouvernement 
de  majorité.  Il  en  résulte  que  les  principes  du  parti  doctrinaire  réussissent  peu 
dans  la  chambre,  tandis  que  les  principes  du  13  nivnrs  et  des  221  y  trouvent  de 
nombreux  échos.  Quant  aux  doctrinaires  et  au  centre  gauche  ministériel,  il 
est  évident  qu'ils  sont  plus  séparés  que  jamais  ;  il  est  facile  de  s'en  convaincre 
à  la  lecture  du  discours  de  i\L  Teste. 

Un  homme  d'esprit  a  dit  que  le  parti  doctrinaire  veut  élever  la  bourgeoisie 
au  gouvernement,  tandis  que  le  tiers-parti  veut  faire  descendre  le  gouvernement 
Jusqu'à  la  bourgeoisie.  M.  Teste  voulait,  ainsi  que  M.  le  maréchal  Soult,  ainsi 
que  M.  Guizot ,  que  le  nombre  des  maréchaux  de  France  fût  fixé,  en  temps  de 
paix,  à  huit  au  moins;  pour  y  parvenir,  il  a  insinué  doucement  à  la  chambre 
qu'elle  n'a  pas  a  redouter  l'abus  qu'on  pourrait  faire  de  cette  dignité ,  car  dans 
sa  pensée,  sinon  dans  ses  termes,  le  garde  des  sceaux  laissait  voir  que  ce  n'est 
pas  un  gouvernement  mal  assuré  qui  aurait  voulu  renouveler  l'emploi  abusif 
de  la  dignité  de  maréchal ,  fait,  selon  lui ,  sous  Louis  XIV  et  sous  Louis  X\  . 
M.  le  garde  des  sceaux  n'a  pas  ajouté  :  sous  la  restauration ,  bien  qu'il  ait  sans 
doute  pensé  plus  d'une  fois,  pendant  son  discours,  aux  maréchaux  Vioménil, 
Hohenlohe  et  A\  ellington.  Le  gouvernement  actuel  n'étant  pas  assez  solide 
pour  se  permettre  de  tels  abus,  il  eût  été  bon,  selon  M.  Teste,  de  lui  passer 
cette  rédaction  du  projet  :  «  Le  nombre  des  maréchaux  est  tout  au  plus  de 
huit  en  temps  de  paix.  »  C'était  là ,  si  l'on  nous  passe  ce  terme,  .escamoter  les 
huit  maréchaux  refusés  par  la  chambre.  M.  le  maréchal  Soult  et  M.  Guizot 
avaient  au  moins  le  mérite  de  les  demander  francliement. 

Au  fond ,  il  importe  peu  que  la  France  ait  huit  ou  six  maréchaux  en  temps 
de  paix.  C'est  une  question  de  service  peu  importante,  on  a  pu  le  voir  par  la 
faiblesse  et  le  vide  des  argumens  que  31.  le  maréchal  Soult  a  employés  pour  la 
faire  résoudre  selon  ses  idées.  31.  Teste  s'est  à  peine  arrêté  aux  conditions  de 
la  canditature-,  il  n'a  été  frappé  que  de  la  réduction  du  nombre  des  maréchaux, 
ce  qui  lui  semblait,  avec  raison,  un  échec  au  projet  du  gouvernement. 
M.  Guizot  n'a  parlé  du  maréchal  Lobau ,  il  ne  Ta  proposé  connue  exemple , 
qu'afin  de  se  servir  de  lui  comme  avant-garde  à  ses  principes  d'organisation 
aristocratique;  mais  personne,  ni  dans  le  ministère,  ni  parmi  les  orateurs  qui 

TOME   VI.    iVm.  SriTLÉAIEMT.  19 


274-  REVUE  DE  PARIS. 

le  soutiennent,  n'a  abordé  la  véritable  question.  Or,  cette  question  est  celle 
du  principe  du  gouvernement  tout  entier.  Les  adversaires  du  projet  obéissaient, 
les  uns  sciemment ,  les  autres  à  leur  insu ,  à  la  pensée  qui  marque  la  plupart 
des  actes  politiques  qui  se  font  depuis  un  an  dans  la  chambre.  Il  s'agissait 
de  limiter  encore  la  prérogative  royale ,  de  lui  enlever  le  droit  de  nommer  un 
maréchal  de  France  sans  le  concours  de  la  chambre ,  comme  on  a  déjà  limité 
le  droit  de  nommer  des  pairs,  comme  on  s'occupe  de  limiter  le  droit  de  nom- 
mer des  membres  de  la  légion  d'honneur.  Il  n'y  a  pas  le  moindre  reproche  à 
faire  à  cet  égard  à  la  chambre  élective.  C'est  sa  prérogative  à  elle  que  d'amoin- 
drir la  prérogative  royale ,  et  nous  dirions  même  que  c'est  une  des  consé- 
quences de  son  organisation.  Mais  ce  dont  on  peut  s'étonner,  c'est  que  parmi 
les  ministres  du  roi ,  et  parmi  ceux  qui  travaillent  en  ce  moment  à  le  devenir, 
il  ne  se  soit  pas  élevé  une  seule  voix  pour  démontrer  à  la  chambre  que  le  mo- 
ment est  mal  choisi  pour  diminuer  l'influence  de  la  couronne  dans  l'armée,  et 
lui  ôter  un  moyen  d'action  dont  elle  ne  peut  user  que  rarement,  et  jamais  d'une 
manière  funeste.'  Quant  à  nous,  plus  nous  sommes  partisans  de  la  prérogative 
parlementaire,  plus  nous  reconnaissons  l'excellence  de  son  action  dans  les  af- 
faires ,  plus  nous  déplorons  cette  tendance  à  réduire  la  force  du  gouvernement , 
et  à  le  traiter  comme  un  ennemi.  Que  sera,  nous  le  demandons,  en  temps  de 
guerre,  un  roi  qui  ne  pourra  donner  une  croix  d'honneur  sur  le  champ  de 
bataille,  sans  que  son  choix  ne  soit  soumis  à  une  commission,  et  qui  se  verra 
entouré  de  non  moins  d'entraves  quand  il  s'agira  de  nommer  un  maréchal  de 
France?  Ne  vaudrait-il  pas  mieux  déférer  tout  de  suite  le  commandement  des 
arjnées  de  terre  et  de  mer  aux  deux  chambres.' 

Dans  cette  discussion  où  le  ministère,  aidé  de  M.  Guizot ,  a  échoué  sur 
presque  tous  les  points ,  il  était  évident  qu'il  avait  la  conscience  de  sa  faiblesse; 
et  nous  voyons,  avec  une  vive  inquiétude,  que  le  pouvoir  sortira  bien  réduji 
et  bien  amoindri  de  ses  mains.  Le  petit  ministère  du  15  avril ,  comme  le  nom- 
maient les  grands  ministres  d'aujourd'hui,  ce  ministère  qui,  selon  eux,  ne 
couvrait  pas  assez  le  trône  de  sa  responsabilité ,  n'a  jamais  oublié  son  devoir 
de  ministère,  et  il  n'a  jamais  cédé,  avec  cette  facilité,  sur  de  semblables  ques- 
tions. Le  centre  gauche  entré  au  pouvoir  s'efforce  ,  dit-on ,  de  s'approprier  les 
idées  de  gouvernement,  et  ses  concessions  dans  le  conseil  monti'ent  que  ses 
efforts  sont  sincères;  mais  dans  la  chambre,  la  tâche  est  plus  diflicile.  Les  an- 
técédens  des  ministres  de  la  coalition  sèment  plus  d'un  embarras  devant  leurs 
collègues.  Qu'on  voie  la  manière  dont  M.  Dufaure  a  parlé  sur  la  loi  d'état- 
major.  IVI.  Dufaure  estiui  de  ceux  qui  ont  réclamé  le  plus  vivement  cette  loi , 
et  qui  l'ont  réclamée  comme  une  limite  du  i)Ouvoir  royal.  Conunent  défendre 
efficacement  le  ])()uvoir  royal  quand  on  a  voulu  si  ardemment  le  combattre? 
Aussi  M.  le  ministre  des  travaux  publics  n'a  trouvé  qu'un  moyen  de  dé- 
fendre le  projet  du  gouvernement,  il  a  déclaré  d'une  manière  ingénieuse  que 
la  loi  est  une  conciliation  entre  le  pouvoir  royal  et  les  droits  de  l'armée.  Or, 
M.  Dufaure  est  un  avocat  trop  consommé,  un  légiste  trop  exercé,  pour 
ignorer  ([u'une  conciliation  ne  peut  avoir  lien  qu'entre  adversaires.  Voilà  donc 


REVUE  DE  PARIS.  275 

le  pouvoir  royal  dénoncé  par  un  ministre  du  roi ,  comme  l'adversaire  des 
droits  de  rarniee  !  Que  dirait  de  mieux  le  yaiiotuil? 

Nous  savons  bien  que  M.  Dufaure  n'a  pas  eu  l'intention,  en  parlant  ainsi ,  de 
nuire  au  pouvoir  royal,  nous  savons  bien  que,  depuis  le  12  mai,  il  a  singuliè- 
rement modifié  ses  opinions  à  cet  ésard  ;  mais  les  antécédens  gênent  quelque- 
fois ,  et  l'habitude  prévaut  souvent  contre  le  meilleur  vouloir.  Voyez  le  même 
orateur,  quand  il  est  à  son  aise,  comme  il  est  facile  et  éloquent!  ISous  en 
donnerons  pour  preuve  le  petit  discours  prononcé,  mardi  dernier,  par  M.  Du- 
faure, quand  il  a  démontré  à  la  chambre  l'importance  du  ministère  des  travaux 
publics,  contestée  par  31.  Glais-Bizoin.  Si  M.  Dufaure  avait  mis,  dans  la 
défense  de  la  prérogative  royale,  en  ce  qui  est  de  l'armée,  la  moitié  de  la  cha- 
leur avec  laquelle  il  a  plaidé  pour  son  département  ministériel,  le  cabinet 
eût  peut-être  été  préservé  de  son  dernier  échec.  Et  cependant  la  tâche  n'était 
pas  facile,  car  M.  Teste  et  ÎM.  Dufaure,  qui  votaient  cette  année  pour  le  main- 
tien de  huit  maréchaux  en  temps  de  paix ,  étaient  des  plus  vifs  et  des  plus  ab- 
solus dans  la  majorité  de  l'année  dernière ,  qui  voulait  réduire  le  nombre  des 
maréchaux  à  six  seulement. 

Nous  rendrons  ici  à  M.  Thiers  une  justice  qui  lui  est  due.  Ce  n'est  pas  ainsi 
qu'il  entend  le  gouvernement,  quand  il  en  fait  partie,  et  il  n'hésite  pas  à  dé- 
fendre vaillamment  le  pouvoir  qui  lui  est  remis.  M.  Guizot  est  monté  à  la  tri- 
bune pour  défendre  ses  idées  d'aristocratie ,  bonnes  peut-être ,  mais  peu  agréa- 
bles à  la  chambre.  M.  Thiers  serait  venu  défendre  le  pouvoir  royal ,  et  l'on 
sait  toutes  les  ressources  de  son  esprit.  Il  eût  développé  à  la  fois  le  coté  mi- 
litaire et  le  côté  politique  de  la  question,  ce  que  n'ont  fait  que  d'intentiqn 
M.  le  maréchal  Soult  et  M.  Dufaure,  et  il  n'eût  pas  essayé  d'obtenir  de  la 
chambre,  d'un  piteux  ton  de  voix  démocratique,  huit  maréchaux,  par  sur- 
prise, comme  l'a  tenté  31.  Teste.  La  chambre,  qui  diminue  les  moyens  de  ré- 
compenser le  courage  militaire ,  devrait  augmenter  les  moyens  de  récompenser 
le  courage  de  soutenir  le  pouvoir,  bien  plus  nécessaire  et  bien  rare  aujourd'hui , 
même  parmi  les  ministres. 

Si  nous  suivons  le  ministère  dans  la  chambre  des  pairs ,  nous  le  trouvons 
également  dépourvu  de  force  et  d'influence  dans  cette  assemblée.  M.  \'ille- 
main  demandait,  depuis  un  an,  que  la  chambre  des  pairs  fît  à  son  tour  de 
l'opposition.  31.  le  ministre  de  l'instruction  publique  est  servi  à  souhait,  sur- 
tout quand  il  vient  lui-même  défendre,  devant  ses  collègues  JNDI.  les  pairs,  le 
gouvernement  dont  il  fait  partie.  La  position  de  3L  Villemain  est,  en  effet, 
bien  défavorable,  et  malgré  tout  le  talent  du  ministre  de  l'instruction  pu- 
blique ,  le  cabinet  aurait  à  gagner  en  laissant  à  un  autre  le  soin  de  défendre 
ses  projets  de  loi  dans  la  chambre  des  pairs.  Il  est  évident  que  cette  chambre 
l'écoute  avec  défaveur,  et  qu'elle  n'a  pas  oublié  que  31.  3'illemain  reprochait 
surtout  au  ministère  du  15  avril  d'être  composé  d'un  trop  grand  nombre  de 
pairs.  Ajoutez  le  souvenir  des  dernières  élections ,  où  M.  Villemain  s'était  fait 
le  protecteur  d'un  candidat  du  parti  radical ,  ses  attaques  violentes  contre  le 
traité  des  24  articles,  ratifié  par  le  ministère  actuel ,  et  l'on  aura  l'explication 


276  UEVLIi   DE    l»A!iiS. 

de  ce  mot  d'un  des  pins  anciens  menibres  de  ia  pairie  :  «  M.  Villeniain  a  cessé 
d'être  député,  mais  il  n'est  pas  encore  devenu  pair  de  France.  » 

Dans  cet  état  des  choses,  doit-on  s'étonner  si  l'idée  qui  domine  dans  le  mi- 
nistère et  hors  du  niinistère,  est  qu'il  ne  peut  rester  tel  qu'il  est?  Quelques 
journaux  parlent  encore  de  l'entrée  au  ministère  des  affaires  étraniïères  de 
M.  le  duc  de  Broglie ,  dont  nous  avions  parlé ,  et  en  faveur  duquel  les  doctri- 
naires avaient  fait  quelques  efforts.  Les  chances  de  j\I.  le  duc  de  Broglie  sem- 
blent, au  contraire,  avoir  diminué,  et  ce  serait,  dit-on,  M.  Guizot  qui  se 
mettrait  maintenant  sur  les  rangs.  Il  est  certain  que  M.  Guizot  prépare  un 
discours  sur  les  affaires  d'Orient ,  qui  pourrait  bien  être ,  dans  sa  pensée ,  un 
discours  de  réception.  C'est  M.  Guizot  qui  avait  demandé  dans  les  bureaux  de 
la  chambre,  à  propos  du  crédit  de  dix  millions,  une  enquête  détaillée  sur  les 
affaires  d'Orient.  Le  ministère,  que  dirige,  dit-on,  M.  Guizot,  n'a  répondu 
<!ependant  à  sa  proposition  qu'en  communiquant  à  la  commission  un  traité 
déjà  publié  et  une  pièce  absolument  insignifiante.  Nous  ne  savons  ce  que  sera 
le  discours  de  M.  Guizot;  mais  un  futur  ministre  des  affaires  étrangères  doit  se 
garder  de  rien  conclure ,  et  on  peut  prévoir  d'avance  qu'il  se  terminera  par 
cette  phrase  vague  et  sacramentelle  :  Le  maintien  de  l'empire  ottoman. 

Nous  ignorons  également  si  la  chambre  consentira  à  laisser  les  doctrinaires 
se  renforcer,  et  entrer  ainsi  un  à  un  dans  le  gouvernement;  mais,  dans  tous 
les  cas,  ce  n'est  pas  du  côté  des  ministres  du  centre  gauche  que  viendra  l'ob- 
stacle. A  défaut  d'un  ministre  qui  satisfasse  la  chambre,  M.  Guizot  serait , 
au  moins,  un  ministre  réel,  et  les  affaires  se  feraient  sans  consultations  per- 
pétuelles sur  l'histoire  générale,  les  relations  internationales,  les  antécédens 
diplomatiques ,  et  autres  menus  détails  assez  nécessaires  à  connaître  quand  on 
est  ministre  des  affaires  étrangères;  et  en  cela  il  y  aurait  amélioration. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  modifications  ministérielles  qu'on  prévoit  sont  deve- 
nues encore  plus  nécessaires  depuis  les  dernières  séances  des  chambres,  et  la 
fin ,  très  proche  d'ailleurs ,  de  la  session ,  ne  fera  qu'ajouter  à  cette  nécessité. 
Quelle  influence  et  quelle  force  aurait  en  effet,  dans  l'intervalle  des  sessions, 
un  cabinet  qui  aura  obtenu  si  peu  d'influence  dans  les  chambres?  L'état  du 
j)ays  et  les  inquiétudes  qu'il  est  permis  de  concevoir  à  la  vue  du  mouvement 
qui  se  fait  dans  les  partis  extrêmes,  dont  la  coalition  a  relevé  les  espérances, 
tout  fait  un  devoir  au  gouvernement  de  chercher,  dans  une  meilleure  organi- 
sation ,  les  forces  qui  lui  manquent.  Sans  doute,  le  cabinet  actuel  doit  regretter 
à  cette  heure  de  s'être  privé  volontairement  du  concours  énergique  et  du  talent 
fécond  du  meilleur  orateur  du  centre  gau(;he,  et  .quelle  que  soit  l'ardeur  des 
antipathies  récentes,  nous  croyons  M.  Passy  et  M.  Dufaure  doués  de  trop  de 
sens  pour  se  dissimuler  leur  faiblesse  et  leur  isolement.  On  a  beau  dire  que  le 
cabinet  vivra  tel  qu'il  est,  grâce  à  la  lassitude  de  la  chambre,  les  partis  légi- 
timiste et  républicain  ne  sont  pas  las,  le  gouvernement  en  a  des  preuves,  et 
l'harmonie  des  trois  pouvoirs,  la  confiance  des  chambres  dans  la  capacité  de 
l'administration ,  ne  seraient  pas  île  trop  pour  triompher  des  difiicultés  de  notre 
situation. 


REVLE  DE  PARIS.  277 

Pour  la  politique  extérieure ,  il  paraît  certain  que  les  démonstrations  an- 
noncées avec  tant  d'emphase  à  ro])position  actuelle  par  l'ancienne  opposition 
entrée  aux  affaires,  se  réduisent  à  peu  de  chose,  et  même  à  rien.  Les  croi- 
sières des  vaisseaux  français  sur  les  côtes  d'Espagne  seront  seulement  mises 
sur  le  pied  où  elles  étaient  lorsque  quelques  bâtimens  s'en  détachèrent  pour  se 
joindre  à  la  division  navale  qui  se  rendait  au  Mexique.  Quant  aux  instructions 
données  aux  commandans,  elles  se  bornent  à  celles  qu'ils  ont  eues  jusqu'à  ce 
jour;  ils  pourront  transporter  des  soldats  de  la  reine  d'un  point  à  l'autre, 
comme  ils  faisaient  sous  le  ministère  du  15  an'il.  Tels  sont  les  changemens  in- 
troduits par  la  politique  réformatrice  du  12  mai.  Il  est'vrai  que  M.  le  ministre 
des  affaires  étrangères  va  présenter  un  projet  de  loi  pour  être  autorisé  à  vendre 
Je  bâtiment  des  archives  de  son  département ,  et  faire  ajouter  pour  deux  mil- 
lions de  constructions  à  l'hôtel  occupé  par  l'ambassade  turque,  qui  sera  con- 
sacré aux  archives  des  affaires  étrangères.  On  annonce  aussi  la  nomination  de 
M.  le  marquis  de  Dalmatie  à  l'ambassade  de  Turin,  ainsi  que  l'envoi  de  quel- 
ques autres  ambassadeurs  de  famille. 


Théâtres.  —  Opéiia.  —  Les  Huguenots  ont  repris  cette  semaine  leur  |)Iace 
dans  le  répertoire,  et  la  musique  de  Meyerbeer  a  soutenu  vaillamment  la  lutte 
contre  les  chaleurs  régnantes,  et ,  qui  pis  est ,  contre  une  exécution  des  plus 
médiocres.  C'est  une  chose  triste  à  dire,  mais  vraie,  que  l'exécution  d'un 
opéra  n'a  qu'un  temps.  Que  le  ténor  ou  la  prima  donna  s'en  aillent ,  et  voilà 
que  l'ensemble  formé  sous  les  yeux  du  maître  pendant  les  répétitions  se  rompt 
aussitôt,  et  que  la  débâcle  se  fait.  Ainsi,  qui  pourrait  prétendre  que  la  parti- 
tion âesihujuenois.  telle  que  Duprez  et  son  élève  la  reproduisent  aujourd'hui, 
soit  la  même  que  nous  avons  entendue  au  temps  de  ISourrit  et  de  I\I"''  Falcon  ? 
C'est  plus  beau  peut-être,  si  l'on  veut ,  mais  à  coup  sur  c'est  autre  chose.  Vous 
ne  trouvez  plus  nulle  part  l'inspiration  première;  à  tout  moment  on  sent  que 
le  compositeur  est  forcé  d'intervenir  et  de  tourmenter  sa  musique  pour  la  sou- 
mettre aux  exigences  des  voix  nouvelles;  les  mouvemens se  ralentissent,  les 
tons  se  haussent ,  les  belles  notes  disparaissent.  Qui  ne  se  souvient  de  ce  temps 
où  Aourrit,  M^'"^  Falcon ,  M""^  Dorus  et  Levasseur  chantaient  les  lliKjueiwis? 
Quel  ensemble  !  comme  chacun  donnait  alors  à  son  rôle  sa  physionomie 
naturelle,  le  caractère  de  passion ,  d'enthousiasme,  de  fanatisme  ou  d'en- 
jouement que  :\Ieyerbeer  avait  rêvé.  Ces  jours-ci  Levasseur  était  le  sexd 
(|ui  fût  demeuré  à  sa  place,  et  qui  eut  gardé  les  traditions  primitives  de  cette 
lirande  musique.  Le  partie  de  Raoïd  ,  qui  convenait  déjà  si  peu  à  Duprez  lors- 
(ju'il  s'en  empara  aux  temps  de  ses  débuts  et  de  ses  triomphes,  lui  convient 
encore  bien  moins  aujourd'hui  que  les  efforts  surhumains  auxquels  il  s'est 
livré  pour  tenir  tête  au  répertoire  ont  diminué  les  forces  de  son  organe. 
Le  rôle  de  Piaoul,  dans  les  IliKjuenois,  cause  à  Duprez  d'incroyables  fatigues, 
et  l'on  devrait  lui  tenir  compte  des  artifices  vraiment  prodigieux  avec  lesquels  il 
tourne  les  difficultés  des  passages  qu'il  ne  peut  surmonter.  Duprez  met  incon- 
testablement plus  d'art ,  de  talent  et  de  génie  à  éluder  certains  passages  qu'un 
autre  à  les  attaquer  de  front,  et  c'est  justement  pour  les  notes  qu'il  ne  fait  pas 


278  REVUE   DE   PARIS. 

que  le  grand  chanteur  est  admirable,  et  qu  on  devrait  l'applaudir  avec  enthou- 
siasme. M"*"  Nathan  continuait  ses  débuts  dans  \  alentine.  La  voix  de  M""  Na- 
than ,  toute  incomplète  quelle  est ,  a  dans  le  haut  de  magnifiques  vibra- 
tions, qui,  pour  éclater,  n'attendent  pas  toujours  que  la  mesure  ou  l'intonation 
l'exigent;  malheureusement  la  partie  de  Valentine  abonde  en  traits  graves, 
écrits  pour  M"*"  Falcon ,  dont  la  voix,  connue  on  sait,  pouvait,  au  besoin, 
descendre  jusqu'aux  limites  du  contralto,  et  dans  lesquels  les  cordes  sur-aiguës 
de  M""  Nathan  n'ont  que  faire.  De  la  sorte,  tout  le  troisième  acte  est  sacrifié, 
et  le  magnifique  adagio  qui  ouvre  le  duo  entre  Valentine  et  Raoul  perd  toute 
son  expression  de  sourde  et  vague  tristesse.  M"'^^  Nathan  a  dans  la  voix  six 
notes  d'un  timbre  singulier,  et  qui  n'attendent ,  pour  produire  les  plus  beaux 
effets,  qu'un  musicien  qui  sache  les  combiner  avec  art.  C'est  là  un  organe 
borné  sans  nul  doute,  mais  qui  peut  remplacer  par  la  sonorité  ce  qui  lui 
manque  en  étendue,  et  dont  nous  souhaitons  que  M.  de  Ruolz  tire  parti  dans 
la  Vendetta. 

—  Le  Théâtre-Français,  qui  se  dispose  à  reprendi-e  Pohjeucte,  va  offrir  à 
iM""  Rachel  une  nouvelle  occasion  de  déployer  son  beau  talent.  En  vain  de 
nouveaux  succès  et  de  nouveaux  comédiens  voudraient-ils  se  mettre  devant  ce 
soleil  levant;  la  faveur  publique,  un  instant  distraite,  revient  toujours,  et  avec 
un  empressement  sans  cesse  renaissant,  à  ces  chefs-d'œuvre  de  l'ancienne 
poésie  dont  cette  enfant  inspirée  semble  nous  avoir  révélé  toutes  les  grandeurs. 
C'est  donc  toujours  et  tour  à  tour  Audromaque  et  Tancrcde,  les  Homces  et 
Bajazet,  Mithridate  et  JSicomède,  Iphiyénie  et  China,  qui  font  l'entretien  et 
l'enthousiasme  de  chaque  soir.  Ace  labeur,  si  rempli  de  résultats  excellens, 
M"''  Rachel  n'a  pas  succombé;  elle  a  montré,  comme  ce  comte  de  Fontaine, 
dont  parle  Rossuet,  qu'ioïc  (jraiide  ameest  toujours  maîtresse  du  corps  quelle 
anime.  Elle  est  restée  au  niveau  de  toute  cette  poésie  vivante,  de  toutes  ces 
passions  touchantes  ou  terribles  dont  elle  est  le  plus  digne  interprète.  Cepen- 
dant le  Théatre-Francais,  malgré  l'appui  qu'il  trouve  dans  ce  noble  succès, 
est  loin  de  s'abandonner  lui-même ,  il  est  tout  prêt  à  représenter  plusieurs 
ouvrages  nouveaux,  et  entre  autres  une  comédie.  Il  faut  que  jeunesse  se 
passe.  Il  a  fait  débuter,  non  sans  succès ,  une  très  jeune  et  très  jolie  soubrette, 
M""  Avenel  ;  une  grande  personne  tragique,  ]M"'  Dubois;  enfin  il  vient  de 
recevoir,  avec  une  faveur  marquée  ,  une  tragédie  d'un  jeune  poète  fort  nou- 
veau, intitulée  Laurentde  Mcdicis,  et  donton  dit  à  l'avance  beaucoup  de  bien. 

Théâtre  du  Gymnase.  —  Un  Ménage  Parisien ,  drame  en  deux  actes, 
par  MM.  Edouard  Monnais  et  Laurencin.  —  C'est  cette  éternelle  histoire  de 
la  femme  malheureuse,  innocente  et  pei>écutée.  J'avoue,  pour  mon  compte, 
que  ces  sortes  d'histoires  me  touchent  médiocrement,  et  que  je  ne  saurais  me 
défendre  d'une  vive  sympathie  pour  la  race  des  maris ,  si  cruellement  altaqiiée 
de  nos  jours.  Je  me  suis  toujours  senti  au  creur  une  extrême  tendresse  pour  ces 
parias  des  temps  modernes,  et  je  me  dis  parfois  que  ces  pauvres  bourreaux 
pourraient  bien  être  plus  à  plaindre  que  leurs  victimes.  J'ai  vu  partout  tant  de 
féroces  tyrans  égorgés  par  de  faibles  opprimées,  tant  de  sacrificateurs  immolés 
par  de  tendres  martyres,  tant  de  voraces  vautours  déchirés  par  d'aimables  co- 
lombes, que  je  commence  à  craindre  que  la  littérature  contemporaine  n'ait 


REVUE  DE  PARIS.  279 

pris  la  pitié  à  l'envers.  Jamais  on  ne  m'a  vu  dans  les  rangs  de  ces  galans  cheva- 
liers, croisés  pour  conquérir  l'indépendance  de  l'épouse,  et  je  n'ai  pas  encore 
déposé  mon  offrande  de  mari  sur  les  autels  de  cette  liberté ,  ensanglantés  déjà 
par  plus  d'une  hécatombe.  C'est  donc  avec  un  véritable  désespoir  que  je  me 
vois  contraint  d'avouer  que  M.  Dervilly,  le  héros  du  Ménage  imrisien,  est  en- 
core un  de  ces  types  mallieureux  qui  défraient ,  depuis  tantôt  dix  ans,  les  ro- 
mans à  la  mode,  un  de  ces  époux  chargés  de  crucifier  la  femme,  messie  des 
sociétés  nouvelles.  Ce  M.  Dervilly  a  trouvé  même  le  moyen  de  renchérir  sur  tous 
ses  confrères  qui  ne  sont ,  à  vrai  dire ,  que  des  petits  Poucet  auprès  de  cet  ogre. 
De  son  coté,  M""'  Dervilly  est  le  type  de  la  femme  opprimée,  de  l'épouse 
passée  à  l'état  de  saule  pleureur.  Elle  est  vêtue  de  noir  ;  son  visage  est  pâle, 
ses  yeux  sont  brûlés  de  larmes;  rien  qu'à  la  voir,  on  devine  qu'un  mari  a  passé 
par-là.  J'imagine  que  le  jour  où  les  maris  se  mettront  à  écrire  des  romans  et 
des  pièces  de  théâtres,  nous  assisterons  à  de  belles  représailles.  Je  suis  sûr  que, 
si  M.  Dervilly,  avant  de  se  faire  tuer  connue  un  sot,  eût  songé  à  laisser  quel- 
ques volumes  de  mémoires,  nous  aurions  appris  d'étranges  choses.  Quoi  qu'il 
en  soit,  il  faut  bien  convenir  que,  tel  que  nous  l'ont  représenté  MM.  Laurencin 
et  Monnais,  M.  Dervilly  est  le  plus  méchant  garnement  qui  ait  jamais  hanté 
l'estaminet ,  se  souciant  de  sa  femme  autant  que  d'une  bourse  vide ,  et  dévo- 
rant gaiement,  loin  d'elle,  sa  fortune  et  la  dot  de  sa  nièce.  Quand  tout  est 
dévoré,  ce  cannibale  ne  trouve  rien  de  mieux  que  de  revenir  près  de  la  pauvre 
délaissée,  et,  sans  autre  préambule  que  quelques  impertinences  qui  exhalent 
un  acre  parfum  de  mauvais  tabac,  il  lui  signifie  qu'elle  ait  à  le  suivre  dans  un 
petit  voyage  qu'il  se  propose  d'entreprendre  :  en  Amérique,  s'il  vous  plaît.  A 
cette  proposition,  M""  Dervilly  relève  la  tête;  le  roseau  se  raidit,  la  colombe 
se  révolte  et  s'indigne.  Mais  qui  la  protégera  contre  la  main  de  fer  qui  pèse  sur 
elle.^  Qui  la  soutiendra  dans  cette  lutte  inégale ,  dans  ce  combat  de  la  faiblesse 
contre  la  force  que  protège  la  loi?  C'est  M.  Delaunay,  un  avocat  chevaleres- 
que et  désintéressé.  Il  n'est  pas  impossible  de  rencontrer  de  pareils  avocats  au 
Gymnase.  Je  n'essaierai  pas  de  vous  dire  par  quelles  combinaisons  M.  Der- 
villy arrive  à  se  faire  loger  dans  la  tête  une  balle  de  pistolet.  Qu'il  vous  suffise 
de  savoir  que  M.  Delaunay  est  innocent  du  sang  répandu ,  qu'il  aime  ÎM""'  Der- 
villy, que  M""=  Dervilly  n'est  pas  loin  de  l'aimer,  si  ce  n'est  déjà  fait ,  et  qu'enfin, 
lorsque  la  toile  tombe,  tous  deux  sont  libres  et  maîtres  de  l'avenir. 

Ce  petit  drame,  qui  a  obtenu  un  plein  succès,  ne  manque  pas  de  situations 
attachantes  :  M.  Edouard  Monnais  est  un  homme  d'esprit  qui,  Dieu  merci!  n'en 
est  pas  à  faire  ses  preuves.  M.  Bocage  et  M'"''  Dorval  ont  joué  avec  leur  talent 
accoutumé.  Mais  que  peuvent  tant  d'esprit  et  tant  de  talent  à  ce  théâtre  du 
Gymnase,  qu'écrase,  qu'étouffe,  que  tue  lentement  une  administration  aveugle 
et  maladroite  ? 

Vaudeville.  —  Passé  Minuit,  par  MM.  Lockroy  et  Anicet  Bourgeois.  — 
C'est  la  plus  divertissante  folie  que  nous  ayions  vue  depuis  long-temps.  Si  vous 
connaissez  quelque  existence  ennuyée,  quelque  esprit  chagrin,  quelque  ame 
morose,  envoyez-les  au  Vaudeville,  ils  en  reviendront  ayant  ri.  I-a  toile  se  lève, 
on  rit.  Imaginez  Arnal  plongé  dans  les  bras  du  sommeil.  Sa  tête,  enveloppée 
d'un  foulard ,  repose  sur  un  oreiller  virginal.  Il  dort  du  sommeil  du  juste,  du 
sommeil  des  anges,  du  sommeil  du  bureaucrate.  Il  dormirait  ainsi  jusqu'au  jour; 
mais  voilà  qu'un  horrible  vacarme  retentit  à  l'hôtel  voisin  :  c'est  1\I.  Barbassou 


280  REVUE  DE  PARIS. 

qui  frappe,  frappe,  frappe,  et  ne  peut  parvenir  à  se  faire  ouvrir  la  porte.  Ré- 
veil d'Arnal,  étonnemeut,  stupeur,  désespoir  de  l'honinie  troublé  dans  son 
sommeil.  Il  se  jette  à  bas  de  son  lit,  ouvre  sa  fenêtre,  commence  par  invec- 
tiver Barbassou,  et  finit  par  lui  offrir  l'hospitalité  pour  la  nuit.  Barbassou  l'ac- 
cepte, cette  hospitalité  si  imprudemment  offerte,  et  dès-lors  commence,  pour 
Arnal  (Chaboulard),  une  série  d'infortunes  plus  ébouriffantes  les  unes  que  les 
autres.  Quelle  nuit!  A  peine  entré  dans  la  chambre  de  Chaboulard,  Barbassou 
se  secoue  comme  un  chien  mouillé ,  se  roule  sur  le  lit,  se  jette  dans  le  fauteuil, 
brise  les  meubles,  ouvre  les  fenêtres  au  vent  et  à  la  pluie,  brûle  le  bois,  ra- 
conte ses  malheurs ,  frappe  du  pied ,  tousse ,  jure ,  gémit ,  sanglotte ,  va ,  vient , 
se  revêt  des  habits  de  Chaboulard  ;  si  bien  qu'il  eut  été  plus  facile  au  pieux 
Énée  de  dormir  dans  Pergameen  feu  qu'à  Chaboulard  de  fermer  l'œil  au  milieu 
de  tout  ce  tapage.  Désorniais,  quoi  qu'il  arrive,  passé  minuit,  sous  les  croisées 
de  Chaboulard ,  qu'on  frappe,  qu'on  crie  au  voleur,  à  l'assassin,  qu'on  ap- 
pelle la  garde,  soyez  sûrs  (jue  Cliaboulard  laissera  crier  et  n'ouvrira  pas.  Ce 
Barbassou  eût  décoin-agé  de  l'hospitalité  le  vieux  Ruy  Gomez  de  Sylva  lui- 
même.  Mieux  vaudrait  Satan  pour  hôte  que  cet  infâme  Barbassou.  Le  jour 
délivre  Chaboulard;  mais  lorsqu'il  pourrait  enfin  dormir,  il  est  l'heure  d'aller 
à  son  bureau.  Arnal  et  Bardou  ont  été  merveilleux  d'un  bout  à  l'autre  de  cette 
plaisante  folie. 

—  Sous  le  titre  de  Madame  de  Brienne,  on  a  joué,  au  théâtre  de  la  Renais- 
sance, un  drame  en  deux  actes,  tiré  d'un  roman  qui  s'appelle  Madame  de  Som- 
merviUe,  ce  qui  nous  dispense  d'en  dire  du  bien  ou  du  mal.  MM.  Raoul  et 
Sainte-Yves  se  sont  contentés  de  changer  les  noms  des  personnages.  Dans  leur 
pièce,  M"'*"  de  Sommerville  s'appelle  M""^^  de  Brienne,  Nancy  se  nomme  Es- 
telle, et  Albert  Lucien.  Il  faut  savoir  gré  aux  auteurs  de  cet  effort  d'imagina- 
tion qui  fait  bien  augurer  de  leurs  facultés  inventives. 


—  I/éditeur  Ambroise  Dupont  vient  de  mettre  en  vente  le  roman  nouveau 
de  M.  Alexandre  de  Lavergne,  l'Aine  de  la  Famille.  C'est  l'hi.stoire  vive  et  pi- 
quante d'un  jeune  gentilhonune  qui  arrive  à  la  cour  de  Louis  XIV,  en  1700, 
avec  les  idées  qui  y  florissaient  trente  années  auparavant.  Il  y  a  du  charme  et 
de  l'originalité  dans  le  récit  des  désenchantemens  de  toute  sorte  qu'éprouve  le 
héros  du  livre,  et  l'on  voit  que  l'auteur,  qui  n'est  pas  tout-à-fait  un  inconnu 
pour  les  lecteurs  de  ce  recueil ,  a  étudié  avec  soin  les  mœurs  et  l'histoire  de 
l'époque  qu'il  s'est  attaché  à  peindre.  Lauzun ,  Dangeau,  Barbezieux ,  M""'  de 
jMaintenon  vieinient  tour  à  tour  poser  devant  le  lecteur  dans  ce  livre,  qui  pré- 
sente à  la  fois  l'intérêt  du  roman  et  l'attrait  de  curiosité  qu'on  recherche  dans 
les  mémoires. 


F.   BOIVNAIBE. 


VIE    ET  AVENTURES 


DE  JOHN  DAVYS. 


I. 

Il  y  a  à  peu  près  quarante  ans ,  à  l'heure  où  j'écris  ces  lignes ,  que 
mon  père  le  capitaine  Edouard  Davys ,  commandant  la  frégate  anglaise 
la  Junon,  eut  la  jambe  emportée  par  un  des  derniers  boulets  partis 
du  vaisseau  le  Vengeur,  au  moment  où  il  s'abîmait  dans  la  mer  plutôt 
que  de  se  rendre. 

Mon  père,  en  rentrant  à  Portsmouth,  où  le  bruit  de  la  victoire 
remportée  par  l'amiral  Hove  l'avait  précédé,  y  trouva  son  brevet  de 
contre-amiral;  malheureusement,  ce  titre  lui  était  accordé  à  titre 
d'honorable  retraite ,  les  lords  de  l'amirauté  ayant  pensé  sans  doute 
que  la  perte  d'une  jambe  rendrait  moins  actifs  les  services  que  le 
contre-amiral  Edouard  Davys,  à  peine  arrivé  à  l'âge  de  quarante-cinq 
ans,  pouvait  rendre  encore  à  la  Grande-Bretagne,  s'il  n'avait  point 
été  victime  de  ce  glorieux  accident. 

Mon  père  était  un  de  ces  dignes  marins  qui  ne  comprennent  pas 
trop  de  quelle  nécessité  est  la  terre ,  si  ce  n'est  pour  se  ravitailler 
d'eau  fraîche  et  y  faire  sécher  du  poisson.  Né  à  bord  d'une  frégate, 
les  premiers  objets  qui  avaient  frappé  ses  yeux  étaient  le  ciel  et  la 
mer.  Midshipman  à  quinze  ans,  lieutenant  à  vingt-cinq,  capitaine  à 
trente ,  il  avait  passé  la  plus  belle  et  la  meilleure  partie  de  sa  vie  sur 
un  vaisseau,  et,  tout  au  contraire  des  autres  hommes,  ce  n'était  que 

TOME  VI.      JUIN.  20 


282  KEVTÎE  DE   PARIS. 

par  hasard  et  presque  à  son  corps  défendant  qu'il  avait  parfois  mis  le 
pied  sur  la  terre  ferme.  Le  digne  amiral ,  qui  aurait  retrouvé  son 
chemin  les  yeux  fermés  dans  le  détroit  de  Behring  ou  dans  la  baie  de 
Baffîn ,  n'aurait  pu ,  sans  prendre  un  guide ,  se  rendre  de  Saint-James 
à  Piccadilly.  Ce  ne  fut  donc  point  sa  blessure  en  elle-même  qui  l'af- 
fligea ,  mais  les  suites  t|a'elle  entraînait  après  elle  :  parmi  toutes  les 
chances  qui  attendent  un  marin ,  mon  père  avait  souvent  songé  au 
naufrage,  à  l'incendie,  au  combat,  maisjamais  à  la  retraite,  et  la  seule 
mort  à  laquelle  il  ne  fût  pas  préparé  était  celle  qui  visite  le  vieillard 
dans  son  IIL. 

Aussi  la  wnvrriescencc  dut)lessé  fut-ette  longue  et  tourmentée;  sa 
bonne  constitution  finit  cependant  par  l'emporter  sur  la  douleur  phy- 
sique et  les  préoccupations  morales;  il  faut  dire,  au  reste,  qu'aucun 
soin  ne  lui  manqua.  Pendant  son  douloureux  retour  à  la  vie,  sir 
Edouard  avait  près  de  lui  un  de  ces  êtres  dévoués  qui  semblent 
appartenir  à  une  autre  race  que  la  nôtre,  et  dont  on  ne  retrouve  les 
types  que  sous  l'uniforme  du  soldat  ou  la  veste  du  marin.  Ce  digne 
matelot,  ûgé  de  quelques  années  de  plus  que  mon  père,  avait  con- 
stamment suivi  sa  fortune,  depuis  le  jour  où  il  était  entré  comme 
midshipman  à  bord  de  la  Reine  Charlotte,  jusqu'à  celui  où  il  l'avait 
relevé,  avec  une  jambe  de  moins,  sur  le  pont  de  la  Junon;  et  quoique 
rien  ne  forçât  Tom  Smith  de  quitter  son  bâtiment,  quoique  lui  aussi 
eût  rêvé  la  mort  d'un  soldat  et  la  tombe  d'un  marin,  son  dévoue- 
ment pour  son  capitaine  l'emporta  sur  son  amour  pour  sa  frégate  : 
en  voyant  arriver  la  retraite  de  son  commandant,  il  sollicita  aussitôt 
la  sienne  qui,  en  faveur  du  motif  qu'il  faisait  valoir,  lui  fut  accordée, 
accompagnée  d'une  petite  pension. 

Les  deux  vieux  amis  (car,  rentrés  dans  la  vie  privée,  la  distinction 
des  grades  disparaissait)  se  trouvèrent  donc  tout  à  coup  appelés  à  un 
genre  de  vie  auquel  ils  étaient  loin  d'être  préparés,  et  dont  la  mono- 
tonie les  effrayait  d'avance;  cependant,  il  fallait  en  prendre  son 
parti.  Sir  Edouard  se  rappela  qu'il  devait  avoir  à  quelques  centaines 
de  milles  de  Londres  une  terre,  vieil  héritage  de  famille,  et  dans  la 
ville  de  Derby,  un  intendant  avec  lequel  il  n'avait  jamais  eu  de  rela- 
tions que  pour  lui  faire  passer  de  temps  en  temps  quelque  argent 
dont  il  ne  savait  que  faire,  et  qui  provenait  de  ses  gratifications  ou 
de  ses  parts  de  prise.  Il  écrivit  donc  à  cet  intendant  de  le  venir  joindre 
à  Londres  et  de  se  préparer  à  lui  donner,  sur  l'état  de  sa  fortune , 
tous  lesrensoignemens,  dont  pour  la  première  fois  les  circonstances 
dans  lesquelles  il  se  trouvait  lui  faisaient  sentir  le  besoin. 


REVUE  DE  PARIS.  283 

En  vertu  de  cette  invitation ,  M.  Sanders  arriva  à  Londres  avec  un 
registre  sur  lequel  étaient  inscrites,  dans  l'ordre  le  plus  scrupuleux, 
les  recettes  et  les  dépenses  de  Williams-House,  depuis  trente-deux 
ans,  époque  de  la  mort  de  sir  William  Davys,  mon  grand-père,  le- 
quel avait  fait  bâtir  ce  château  et  lui  avait  donné  son  nom.  En  outre, 
et  par  ordre  de  date,  étaient  portées  en  marge  les  différentes  sommes 
envoyées  successivement  par  le  possesseur  actuel,  ainsi  que  l'emploi 
qui  en  avait  été  fait,  emploi  qui ,  presque  toujours,  avait  eu  pour  but 
d'arrondir  la  propriété  territoriale,  qui,  grâce  aux  soins  de  M.  Sanders, 
était  dans  l'état  le  plus  florissant.  Relevé  fait  de  l'actif,  il  se  trouva 
que  sir  Edouard,  à  son  grand  élonnement,  jouissait  de  deux  mille 
livres  sterling  de  rente,  qui ,  jointes  à  son  traitement  de  retraite,  pou- 
vaient lui  constituer  soixante  à  soixante-dix  mille  francs  de  revenu 
annuel.  Sir  Edouard  avait  par  hasard  rencontré  un  intendant  hon- 
nête homme. 

Quelque  philosophie  que  le  contre-amiral  eût  reçue  de  la  nature 
et  surtout  de  l'éducation ,  cette  découverte  ne  lui  fut  pas  indifférente. 
Certes ,  il  eût  donné  cette  fortune  pour  ravoir  sa  jambe  et  surtout 
son  activité;  mais,  puisque  force  lui  était  de  se  retirer  du  service, 
mieux  valait  à  tout  prendre  s'en  retirer  dans  les  conditions  où  il  se 
trouvait,  que  réduit  à  sa  simple  retraite;  il  prit  donc  son  parti  en 
homme  de  résolution,  et  déclara  à  M.  Sanders  qu'il  était  décidée 
aller  habiter  le  château  de  ses  pères;  il  l'invita  en  conséquence  à 
prendre  les  de  vans  afin  que  toutes  choses  fussent  prêtes  pour  son 
arrivée  à  Williams-House,  qui  aurait  lieu  huit  jours  après  celle  du 
digne  intendant. 

Ces  huit  jours  furent  employés  par  sir  Edouard  et  par  Tom  à 
réunir  tous  les  livres  de  marine  qu'ils  purent  trouver,  depuis  les 
Aventures  de  Gulliver  jusqu'aux  Voyages  du  capitaine  Cook.  A  cet 
assortiment  de  récréations  nautiques,  sir  Edouard  joignit  un  globe 
gigantesque,  un  compas,  un  quart  de  cercle,  une  boussole,  une 
longue  vue  de  jour  et  une  longue  vue  de  nuit  ;  puis ,  toutes  ces  choses 
emballées  dans  une  excellente  voiture  de  poste ,  les  deux  marins  se 
mirent  en  route  pour  le  voyage  le  plus  long  qu'ils  eussent  jamais 
fait  à  travers  terre. 

Si  quelque  chose  avait  pu  consoler  le  capitaine  de  l'absence  de  la 
mer,  c'était,  certes,  la  vue  du  gracieux  pays  qu'il  traversait  L'An- 
gleterre est  un  vaste  jardin,  tout  parsemé  de  massifs  d'arbres,  tout 
émaillé  de  vertes  prairies ,  tout  baigné  de  tortueuses  rivières  ;  d'un 

20. 


284  REVUE  DE  PARIS. 

bout  à  l'autre  du  royaume  se  croisent  en  tout  sens  de  grandes  rou- 
tes sablées,  ainsi  que  les  allées  d'un  parc,  et  bordées  de  peupliers 
onduleux ,  qui  se  courbent  comme  pour  souhaiter  aux  voyageurs 
la  bienvenue  sur  les  terres  qu'ils  ombragent.  Mais  tout  ravissant 
que  fût  ce  spectacle,  il  ne  pouvait  combattre  dans  l'esprit  du  capi- 
taine cet  horizon,  toujours  le  même,  et  cependant  toujours  nou- 
veau ,  de  vagues  et  de  nuages  qui  se  confondent ,  d'un  ciel  et  d'une 
mer  qui  se  touchent.  L'émeraude  de  l'Océan  lui  paraissait  bien  au- 
trement splendide  que  le  tapis  vert  des  prairies  ;  et ,  si  gracieux  que 
fussent  les  peupliers,  ils  étaient  loin  d'avoir  en  se  courbant  la  mol- 
lesse d'un  mût  chargé  de  toutes  ses  voiles  ;  quant  aux  routes,  si  bien 
sablées  qu'elles  fussent,  il  n'y  en  avait  pas  que  l'on  pût  comparer 
au  pont  et  à  la  dunette  de  la  Junon.  Ce  fut  donc  avec  un  désavan- 
tage marqué  que  le  vieux  sol  des  Bretons  déroula  aux  yeux  du  ca- 
pitaine tous  ses  enchantemens;  et  ce  fut  sans  avoir  fait  une  seule 
fois  l'éloge  des  pays  à  travers  lesquels  il  avait  passé,  pays  qui  sont  ce- 
pendant les  plus  beaux  comtés  de  l'Angleterre,  qu'il  arriva  au  haut 
de  la  montagne  du  sommet  de  laquelle  on  découvrait,  dans  toute  son 
étendue ,  l'héritage  paternel  dont  il  venait  prendre  possession. 

Le  cbâteau  était  situé  dans  une  situation  charmante;  une  petite 
rivière,  qui  prend  sa  source  au  pied  des  montagnes  qui  s'élèvent 
entre  Manchester  et  Scheffield,  coulait  tortueusement  au  milieu  de 
grasses  prairies ,  et,  formant  un  lac  d'une  lieue  de  tour,  reprenait  sa 
course  pour  aller  se  jeter  dans  la  Trent,  après  avoir  baigné  les  mai- 
sons de  Derby.  Tout  ce  paysage,  que  je  n'ai  pas  vu  depuis  plus  de 
vingt  années,  et  que  je  me  rappelle  encore  dans  ses  moindres  détails, 
avec  tous  les  enchantemens  des  jeunes  souvenirs,  était  d'un  vert 
vivace  et  réjouissant;  on  eût  dit  une  nature  éclose  de  la  veille  et 
toute  virginale  encore,  échappée  à  peine  des  mains  de  Dieu.  Un  air 
de  tranquillité  profonde  et  de  bonheur  parfait  planait  sur  tout  l'ho- 
rizon, borné  par  cette  chaîne  de  collines  aux  courbes  gracieuses, 
qui  prend  naissance  dans  le  pays  de  Galles,  traverse  toute  l'Angle- 
terre, et  va  s'attacher  aux  flancs  des  monts  Cheviots.  Quant  au  châ- 
teau lui-même,  il  datait  de  l'expédition  du  Prétendant;  il  avait  été 
élégamment  meublé  à  cette  époque,  et  les  appartemens,  quoique  dé- 
serts depuis  vingt-cinq  à  trente  ans,  avaient  été  entretenus  avec  un  tel 
soin  par  M.  Sanders,  que  les  dorures  des  meubles  et  les  couleurs  des 
tapisseries  semblaient  être  sorties  la  veille  des  mains  de  l'ouvrier. 

C'était,  comme  on  le  voit,  une  retraite  très  comfortable  pour  un 


REVUE  DE  PARIS.  285 

homme  qui,  lassé  des  choses  de  ce  monde,  l'eut  choisie  volontaire- 
ment ;  mais  il  n'en  était  pas  ainsi  de  sir  Edouard  :  aussi  toute  cette  na- 
ture, calme  et  gracieuse,  lui  parut-elle  quelque  peu  monotone,  com- 
parée à  l'éternelle  agitation  de  l'Océan,  avec  ses  horizons  immenses, 
ses  îles  grandes  comme  des  continens,  et  ses  continens  qui  sont  des 
mondes.  Il  parcourut  en  soupirant  toutes  ces  vastes  chambres ,  sur  les 
parquets  desquelles  résonnait  tristement  sa  jambe  de  bois,  s'arrêtant 
aux  fenêtres  de  chaque  face ,  afin  de  faire  connaissance  avec  les 
quatre  points  cardinaux  de  sa  propriété,  et  suivi  de  Tom,  qui  cachait 
son  étonnement  à  la  vue  de  tant  de  richesses  inconnues  à  lui  jusqu'a- 
lors sous  un  dédain  superbe  et  affecté.  Lorsque  l'inspection,  qui 
s'était  faite  dans  le  plus  grand  silence,  fut  terminée,  sir  Edouard  se 
retourna  vers  son  compagnon,  et,  appuyant  ses  deux  mains  sur  sa 
canne  : 

—  Eh  bien  !  Tom,  lui  dit-il,  que  penses-tu  de  tout  cela? 

—  Ma  foi ,  mon  commandant ,  répondit  Tom  pris  à  l'improviste,  je 
pense  que  l'entrepont  est  assez  propre;  reste  à  savoir  maintenant  si 
la  cale  est  aussi  bien  tenue. 

—  Oh  !  M.  Sanders  ne  me  paraît  pas  homme  à  avoir  négligé  une 
partie  aussi  importante  de  la  cargaison.  Descends,  Tom,  descends, 
mon  brave,  assure-toi  de  cela.  Je  vais  t'attendre  ici,  moi. 

—  Diable!  fit  Tom,  c'est  que  je  ne  sais  pas  où  sont  les  écoutilles. 

—  Si  monsieur  veut  que  je  le  conduise,  dit  une  voix  qui  partait  de 
la  chambre  voisine, 

—  Et  qui  es-tu,  toi?  dit  sir  Edouard  en  se  retournant. 

—  Je  suis  le  valet  de  chambre  de  monsieur,  répondit  la  voix. 

—  Alors,  avance  à  l'ordre. 

Un  grand  gaillard  vêtu  d'une  livrée  simple,  mais  de  bon  goût, 
parut  aussitôt  sur  la  porte. 

—  Qui  t'a  engagé  à  mon  service?  continua  sir  Edouard. 

—  M.  Sanders. 

—  Ah  !  ah  !  Et  que  sais-tu  faire? 

—  Je  sais  raser,  coiffer,  fourbir  les  armes,  enfin  tout  ce  qui  con- 
cerne le  service  d'un  honorable  officier  comme  l'est  votre  seigneurie. 

—  Et  où  as-tu  appris  toutes  ces  belles  choses? 

—  Auprès  du  capitaine  ?selson. 

—  Tu  t'es  embarqué? 

—  Trois  ans  à  bord  du  Boreas. 

—  Et  où  diable  Sanders  a-t-il  été  te  déterrer? 

—  Lorsque  le  Boreas  a  été  désarmé ,  le  capitaine  Nelson  s'est  retiré 


286  REVUE  DE   PARIS. 

dans  le  comté  de  Norfolk ,  et  moi ,  je  suis  revenu  à  Nottingham  où 
je  me  suis  marié. 

—  Et  ta  femme  ? 

—  Elle  est  au  service  de  votre  seigneurie. 

—  De  quel  département  est-elle  chargée? 

—  Elle  a  la  surveillance  de  la  lingerie  et  de  la  basse-cour. 

—  Et  qui  est  à  la  tête  de  la  cave? 

—  Avec  la  permission  de  votre  seigneurie,  M.  Sanders  a  jugé  le 
poste  trop  important  pour  en  disposer  en  votre  absence. 

—  Mais  c'est  un  homme  impayable  que  M.  Sanders;  entends-tu, 
Tom ,  la  direction  de  la  cave  est  vacante? 

—  J'espère ,  répondit  Tom  avec  un  léger  mouvement  d'inquiétude , 
que  ce  n'est  pas  parce  qu'elle  est  vide  ? 

—  Monsieur  peut  s'en  assurer,  dit  le  valet  de  chambre. 

—  Et,  avec  la  permission  du  commandant,  s'écria  Tom,  c'est  ce 
que  je  m'en  vais  faire. 

Sir  Edouard  fit  signe  à  Tom  qu'il  lui  donnait  congé  pour  cette  im- 
portante mission ,  et  le  digne  matelot  suivit  le  valet  de  chambre. 


II. 

C'était  à  tort  que  Tom  avait  conçu  des  craintes  :  la  partie  du 
château  qui  était  en  ce  moment  l'objet  de  son  inquiète  curiosité 
avait  été  approvisionnée  par  le  même  esprit  prévoyant  qui  avait  pré- 
sidé à  l'arrangement  de  toute  la  maison.  Dès  le  premier  caveau ,  Tom, 
qui  était  expert  en  pareille  matière,  reconnut,  dans  la  disposition 
des  récipicns ,  une  intelligence  supérieure  :  selon  que  les  qualités 
ou  l'âge  du  vin  l'exigeaient ,  les  bouteilles  étaient  debout  ou  cou- 
chées; mais,  debout  ou  couchées,  toutes  étaient  pleines;  des  éti- 
quettes ,  écrites  sur  des  cartes  et  clouées  au  bout  d'un  petit  bâton 
fiché  en  terre,  indiquant  l'année  et  le  crû,  servaient  de  bannières  à 
ces  différens  corps  d'armée  rangés  dans  un  ordre  qui  faisait  le  plus 
grand  honneur  aux  connaissances  stratégiques  du  digne  M.  Sanders. 
Tom  fit  entendre  un  murmure  d'approbation  ,  qui  prouvait  qu'il  était 
digne  d'apprécier  ces  savantes  dispositions,  et  voyant  qu'auprès  de 
chaque  tas  une  bouteille  était  placée,  comme  échantillon ,  il  fit  main- 
ttasse  sur  trois  de  ces  sentinelles  perdues ,  avec  lesquelles  il  reparut 
devant  son  commandant. 

Il  le  retrouva  assis  devant  une  fenêtre  de  l'appartement  qu'il  avait 


REVUE  DE  PARIS.  287 

choisi  pour  le  sien ,  et  qui  donnait  sur  le  lac  dont  nous  avons  déjà 
parlé.  L'aspect  de  cette  pauvre  petite  étendue  d'eau ,  qui  brillait 
comme  un  miroir  dans  le  vert  encadrement  de  la  prairie ,  avait 
rappelé  au  capitaine  tous  ses  vieux  souvenirs  et  tous  ses  regrets; 
mais ,  au  bruit  que  fit  Tom  en  ouvrant  la  porte ,  il  se  retourna ,  et , 
comme  s'il  eût  été  humilié  d'être  surpris  ainsi  pensif  et  les  larmes 
aux  yeux,  il  secoua  vivement  la  tête  en  faisant  entendre  une  espèce 
de  toux  qui  lui  était  habituelle  lorsqu'il  prenait  le  dessus  sur  ses 
pensées,  et  qu'il  leur  ordonnait,  en  quelque  sorte,  de  suivre  un 
autre  cours.  Tom  vit,  au  premier  coup  d'oeil,  quelles  sensations 
préoccupaient  son  commandant;  mais,  comme  si  celui-ci  eût  été 
honteux  d'êlre  surpris  par  son  vieux  camarade  dans  des  dispo- 
sitions aussi  mélancoliques ,  il  affecta ,  à  sa  vue ,  une  liberté  d'esprit 
dont  il  était  bien  éloigné. 

—  Eh  bien,  Tom,  lui  dit-il  en  essayant  de  donner  à  sa  voix  un 
accent  de  gaieté,  dont  celui  auquel  il  s'adressait  ne  fut  pas  dupe,  il 
paraît,  mon  vieux  camarade,  que  la  campagne  n'a  pas  été  mauvaise, 
et  que  nous  avons  fait  des  prisonniers. 

—  Le  fait  est,  mon  commandant,  répondit  Tom,  que  les  parages 
d'où  je  viens  sont  parfaitement  habités,  et  vous  avez  là  de  quoi  boire 
long-temps  à  l'honneur  futur  de  la  vieille  Angleterre,  après  avoir 
si  bien  contribué  à  son  honneur  passé. 

Sir  Edouard  tendit  machinalement  un  verre ,  avala,  sans  y  goûter» 
un  verre  de  vin  de  Bordeaux  digne  d'être  servi  au  roi  George,  siffla 
un  petit  air;  puis,  se  levant  tout  à  coup,  fit  le  tour  de  la  chambre, 
regardant  sans  les  voir  les  tableaux  qui  la  décoraient,  puis  revenant 
à  la  fenêtre  : 

—  Le  fait  est,  Tom,  dit-il,  que  nous  serons  ici  aussi  bien,  je 
crois,  qu'il  est  permis  d'être  à  terre. 

—  Quant  à  moi ,  répondit  Tom  ,  voulant ,  par  le  ton  de  détache- 
ment qu'il  affectait,  consoler  son  commandant,  je  crois  qu'avant 
qu'il  soit  huit  jours  j'aurai  toul-à-fait  oublié  la  Junon. 

—  Ah!  la  Junon  était  une  belle  frégate,  mon  ami,  reprit  en  sou- 
pirant sir  Edouard ,  légère  à  la  course,  obéissante  à  la  manœuvre, 
brave  au  combat.  Mais  n'en  parlons  plus,  Tom,  ou  plutôt  parlons- en 
toujours,  mon  ami.  Oui,  oui,  je  l'avais  vu  construire  depuis  sa  quille 
jusqu'à  ses  mâts  de  perroquet;  c'était  mon  enfant,  ma  filie...  Main- 
tenant, c'est  comme  si  elle  était  mariée  à  un  autre.  Dieu  veuille  que 
son  mari  la  gouverne  bien,  car  s'il  lui  arrivait  malheur,  je  ne  m'en 
consolerais  jamais.  AJlons  faire  un  tour,  Tom. 


288  REVUE  DE  PARIS. 

Et  le  vieux  commandant ,  ne  cherchant  plus  cette  fois  à  cacher 
son  émotion ,  prit  le  bras  de  Tom  et  descendit  le  perron  qui  condui- 
sait au  jardin. 

C'était  un  de  ces  jolis  parcs  comme  les  Anglais  en  ont  donné  le 
modèle  au  reste  du  monde ,  avec  ses  corbeilles  de  fleurs ,  ses  massifs 
de  feuillages,  ses  allées  ombreuses.  Plusieurs  fabriques  disposées 
avec  goût  s'élevaient  de  place  en  place;  sur  la  porte  de  l'une  d'elles, 
sir  Edouard  aperçut  M.  Sanders  ;  il  alla  à  lui  ;  de  son  côté,  l'inten- 
dant, voyant  approcher  son  maître,  lui  épargna  la  moitié  du  chemin. 

— Pardieu!  monsieur  Sanders,  lui  cria  le  capitaine,  sans  même  lui 
donner  le  temps  de  le  joindre,  je  suis  bien  aise  de  vous  avoir  ren- 
contré pour  vous  faire  tous  mes  remerciemens ,  vous  êtes  un  homme 
précieux,  sur  ma  parole.  —  M.  Sanders  s'inclina.  —  Et  si  j'avais  su  où 
vous  trouver,  je  n'aurais  pas  attendu  si  long-temps. 

—  Je  remercie  le  hasard  qui  a  conduit  votre  seigneurie  de  ce  côté, 
répondit  M.  Sanders,  visiblement  très  réjoui  du  compliment  qu'il 
recevait.  Voici  la  maison  que  j'habite ,  en  attendant  qu'il  plaise  à 
votre  seigneurie  de  me  faire  connaître  sa  volonté. 

—  Est-ce  que  vous  ne  vous  trouvez  pas  bien  dans  votre  logement? 

—  Au  contraire ,  votre  honneur,  voilà  quarante  ans  que  j'y  de- 
meure ,  mon  père  y  est  mort  et  j'y  suis  né;  mais  il  se  pourrait  que 
votre  seigneurie  lui  eût  assigné  une  autre  destination. 

—  Voyons  la  maison,  dit  sir  Edouard. 

M.  Sanders,  le  chapeau  à  la  main,  précéda  sir  Edouard,  et  l'intro- 
duisit avec  Tom  dans  le  cottage  qu'il  habitait.  Cette  demeure  se  com- 
posait d'une  petite  cuisine,  d'une  salle  à  manger,  d'une  chambre  à 
coucher  et  d'un  cabinet  de  travail  dans  lequel  étaient  rangés  avec  un 
ordre  parfait  les  différens  cartons  renfermant  les  papiers  relatifs  à  la 
propriété  de  Williams-House  ;  le  tout  avait  un  air  de  propreté  et  de 
bonheur  à  faire  envie  à  un  intérieur  hollandais. 

—  Combien  touchez-vous  d'appointemens?  demanda  sir  Edouard. 

—  Cent  guinées ,  votre  honneur  ;  cette  somme  avait  été  fixée  par 
ïe  père  de  votre  seigneurie  à  mon  père;  mon  père  est  mort,  et  quoique 
je  n'eusse  alors  que  vingt-cinq  ans,  j'ai  hérité  de  sa  place  et  de  son 
traitement  ;  si  votre  honneur  trouve  que  celte  somme  est  trop  consi- 
dérable, je  suis  prêt  à  subir  telle  réduction  qu'il  lui  conviendra. 

— Au  contraire ,  répondit  sir  Edouard ,  je  la  double ,  et  vous  donne 
au  château  le  logement  que  vous  choisirez  vous-même. 

—  Je  commence  par  remercier,  comme  je  le  dois,  votre  honneur, 
reprit  M.  Sanders  en  s'inclinant;  cependant  je  lui  ferai  observer 


REVUE  DE  PARIS.  289 

qu'une  augmentation  aussi  considérable  de  traitement  est  inutile.  Je 
dépense  à  peine  la  moitié  de  ce  que  je  gagne,  et,  n'étant  pas  marié, 
je  n'ai  pas  d'enfant  à  qui  laisser  mes  économies.  Quant  au  change- 
ment de  demeure...  continua  en  hésitant  M.  Sanders. 

—  Eh  bien?  reprit  le  capitaine,  voyant  qu'il  n'achevait  pas. 

—  Je  me  conformerai ,  pour  cela  comme  pour  tout  le  reste,  aux  vo- 
lontés de  votre  seigneurie ,  et  si  elle  me  donne  l'ordre  de  quitter  cette 
petite  maison,  je  la  quitterai;  mais 

—  Mais  quoi?  Voyons,  achevez. 

—  Mais ,  avec  la  permission  de  votre  honneur,  je  suis  habitué  à  ce 
cottage,  et  lui  à  moi.  Je  sais  où  toute  chose  se  trouve,  je  n'ai  qu'à 
étendre  le  bras  pour  mettre  la  main  sur  ce  que  je  cherche.  C'est  ici 
que  ma  jeunesse  s'est  passée;  ces  meubles  sont  à  une  certaine  place 
où  je  les  ai  toujours  vus  ;  c'était  à  cette  fenêtre  que  s'asseyait  ma  mère 
dans  ce  grand  fauteuil  ;  ce  fusil  a  été  accroché  au-dessus  de  cette  che- 
minée par  mon  père;  voilà  le  lit  où  le  digne  vieillard  a  rendu  son  ame 
à  Dieu.  Il  est  présent  ici  en  esprit,  j'en  suis  sûr;  que  votre  hon- 
neur me  pardonne,  mais  je  regarderais  presque  comme  un  sacrilège 
de  rien  changer  volontairement  à  tout  ce  qui  m'entoure.  Si  votre  hon- 
neur l'ordonne ,  c'est  autre  chose. 

—  Dieu  «l'en  garde!  s'écria  sir  Edouard;  je  connais  trop,  mon  digne 
ami ,  la  puissance  des  souvenirs  pour  porter  atteinte  aux  vôtres;  gar- 
dez-les avec  religion,  monsieur  Sanders.  Quant  à  vos  appointemens, 
nous  les  doublerons  comme  nous  avons  dit,  et  vous  vous  arrangerez 
avec  le  pasteur  pour  que  cette  augmentation  profite  à  quelques 
pauvres  familles  de  votre  connaissance.  A  quelle  heure  dînez-vous, 
monsieur  Sanders? 

—  A  midi ,  votre  honneur. 

—  C'est  mon  heure  aussi ,  monsieur,  et  vous  saurez  une  fois  pour 
toutes  que  vous  avez  votre  couvert  mis  au  château.  Vous  faites  de 
temps  en  temps  votre  partie  d'ombre,  n'est-ce  pas? 

—  Oui ,  votre  honneur;  quand  M.  Robinson  a  le  temps,  je  vais  chez 
lui,  ou  il  vient  chez  moi,  et  alors  c'est  une  distraction  qu'après  une 
journée  bien  remplie  nous  croyons  qu'il  nous  est  permis  de  prendre. 

—  Eh  bien!  monsieur  Sanders,  les  jours  où  il  ne  viendra  pas» 
vous  trouverez  en  moi  un  partner  qui  ne  se  laissera  pas  battre  facile- 
ment, je  vous  en  préviens,  et  les  jours  où  il  viendra,  vous  l'amè- 
nerez avec  vous,  si  cela  peut  lui  être  agréable,  et  nous  changerons 
l'ombre  en  whist. 

—  Votre  seigneurie  me  fait  honneur. 


290  REVUE  DE  PARIS. 

—  Et  vous,  vous  me  ferez  plaisir,  monsieur  Sanders.  Ainsi  c'est 
chose  convenue. 

M.  Sanders  s'inclina  jusqu'à  terre;  sir  Edouard  reprit  le  bras  de 
Tom  et  continua  sa  route. 

A  quelque  distance  de  la  maisonnette  de  son  intendant ,  le  capi- 
taine trouva  celle  du  garde-chasse,  qui  cumulait  cette  fonction  avec 
celle  de  conservateur  de  la  pêche.  Ce  dernier  avait  une  femme  et  des 
enfans,  et  c'était  une  famille  heureuse.  Le  bonheur  s'était,  comme 
on  le  voit,  réfugié  dans  ce  coin  de  terre,  et  tout  ce  petit  monde, 
qui  craignait  que  l'arrivée  du  capitaine  ne  changeât  quelque  chose  à 
sa  vie ,  fut  bientôt  rassuré  par  sa  présence.  Le  fait  est  que  mon  père, 
qu'on  citait  dans  la  marine  anglaise  pour  sa  sévérité  et  son  courage, 
était ,  dès  qu'il  ne  s'agissait  plus  du  service  de  sa  majesté  britan- 
nique, l'homme  le  plus  doux  et  le  meilleur  que  j'eusse  jamais  connu. 

Il  rentra  au  château  un  peu  fatigué  de  sa  course ,  car  c'était  la  plus 
longue  qu'il  eût  encore  faite  depuis  son  amputation ,  mais  aussi  con- 
tent qu'il  pouvait  l'être  avec  le  regret  éternel  qu'il  nourrissait  au 
fond  du  cœur.  Sa  mission  était  changée  :  maître  et  arbitre  encore  du 
bonheur  de  ses  semblables,  il  passait  seulement  du  commandement 
au  patriarchat ;  et  il  résolut,  avec  la  promptitude  et  la  régularité  qui 
lui  étaient  familières,  de  soumettre,  dès  ce  jour,  l'emploi  de  son  temps 
aux  règles  adoptées  à  bord  de  sa  frégate.  C'était  un  moyen  de  ne  point 
amener  de  dérangement  dans  ses  habitudes.  Tom  fut  prévenu  de 
cette  décision  ;  George  s'y  conforma  d'autant  plus  facilement  qu'il 
n'avait  point  encore  oublié  la  discipline  du  Borms,  le  cuisinier  reçut 
ses  ordres  en  conséquence,  et,  dès  le  lendemain,  toutes  choses  fu- 
rent établies  sur  le  pied  où  elles  étaient  à  bord  de  la  Junon. 

Au  lever  du  soleil,  la  cloche  remplaçant  le  tambour  devait  donner 
à  tout  le  monde  le  signal  du  réveil  :  une  demi-heure  était  laissée 
<lepuis  le  moment  où  elle  avait  sonné  jusqu'à  celui  où  chacun  devait 
se  mettre  au  travail  pour  faire  un  premier  déjeuner  ,  usage  tout-à- 
fait  en  honneur  sur  les  bâtimens  de  l'état ,  et  fort  approuvé  par  le 
capitaine,  qui  n'avait  jamais  souffert  que  ses  matelots  affrontassent, 
l'estomac  vide  ,  le  brouillard  morbilique  du  matin.  Le  déjeuner  fini, 
au  liou  de  procéder  au  lavage  du  pont,  on  devait  se  mettre  au  frot- 
tage des  appartemens  ;  du  frottage  on  passait  au  fourbissage  :  cette 
occupation  ,  à  bord  des  bâtimens,  comprend  le  nettoyage  de  tout  ce 
qui  est  cuivre.  Or,  les  serrures,  les  boutons  de  portes  ,  les  anneaux 
de  pelles  et  pincettes,  et  les  devants  de  feu ,  nécessitaient ,  pour  que 
le  château  de  Villiams-House  fût  comfortablement  tenu  sous  ce 


REVUE  DE  PARIS.  SKI 

Tapport,  l'appiicatioa  d'une  discipline  aussi  sévère  que  celle  qui  ré- 
gnait à  bord  de  la  Junon.  Aussi,  à  neuf  heures,  le  capitaine  devait-il 
passer  l'inspection,  suivi  de  tous  les  domestiques,  et  ceux-ci  avaient 
été  prévenus,  avant  de  s'engager,  qu'en  cas  de  manquement  au  ser- 
vice ils  subiraient  les  peines  militaires  en  usage  sur  les  bâtimens  de 
l'état.  A  midi,  tout  exercice  devait  être  interrompu  par  le  dîner;  puis, 
de  raidi  à  quatre  heures,  tandis  que  le  capitaine  se  promènerait  dans 
le  parc ,  comme  il  avait  l'habitude  de  le  faire  sur  sa  dunette ,  on  de- 
vait s'occuper  des  réparations  à  faire  aux  vitres ,  aux  charpentes , 
aux  meubles ,  auUnge;  à  cinq  heures  précises,  la  cloche  sonnait 
pour  le  souper.  Enfin  ,  la  moitié  des  serviteurs,  traités  comme  l'équi- 
page en  rade  ,  devait  aller  se  coucher  à  huit  heures  ,  abandonnant  le 
service  de  la  maison  à  la  moitié  qui  était  de  quart. 

Cependant  cette  vie  n'était,  si  l'on  peut  le  dire,  que  la  parodie  de 
celle  à  laquelle  sir  Edouard  était  habitué  :  c'était  toute  la  monotonie 
de  l'existence  maritime ,  moins  les  accidens  qui  en  font  le  charme  et 
la  poésie.  Le  roulis  de  la  mer  manquait  au  capitaine  comme  manque 
à  l'enfant  qui  s'endort  le  mouvement  maternel  qui  l'a  bercé  si  long- 
temps. Les  émotions  de  la  tempête  pendant  lesquelles  l'homme, 
comme  les  géans  antiques ,  lutte  avec  Dieu ,  laissaient  par  leur  ab- 
sence son  cœur  vide,  et  le  souvenir  de  ces  jeux  terribles,  où  l'individu 
défend  la  cause  d'une  nation ,  où  la  gloire  est  la  récompense  du  vain- 
queur, la  honte  la  punition  du  vaincu,  rendait  à  ses  yeux  toute  autre 
occupation  mesquine  et  frivole  ;  le  passé  dévorait  le  présent. 

Cependant  le  capitaine ,  avec  cette  force  de  caractère  qu'il  avait 
puisée  dans  une  existence  où  sans  cesse  il  était  forcé  de  donner 
l'exemple ,  cachait  ces  sensations  à  ceux  qui  l'entouraient.  Tom  seul, 
chez  lequel  les  mêmes  sentimens,  quoique  portés  à  un  degré  moins 
vif,  éveillaient  les  mêmes  regrets ,  suivait  avec  inquiétude  les  progrès 
de  cette  mélancolie  intérieure,  dont  toute  l'expression  était  de  temps 
en  temps  un  regard  jeté  sur  le  membre  mutilé ,  suivi  d'un  soupir  dou- 
loureux auquel  succédait  ordinairement,  autour  de  la  chambre,  une 
évolution  rapide ,  accompagnée  d'un  petit  air  que  le  capitaine  avait 
l'habitude  de  siffloter  pendant  le  combat  ou  la  tempête.  Cette  dou- 
leur des  araes  fortes ,  qui  ne  se  répand  pas  au  dehors ,  et  qui  s'ali- 
mente de  son  silence ,  est  la  plus  dangereuse  et  la  plus  terrible  :  au 
lieu  de  filtrer  goutte  à  goutte  par  la  voie  des  larmes ,  elle  s'amasse 
dans  les  profondeurs  de  la  poitrine ,  et  ce  n'est  que  lorsque  la  poitrine 
se  brise  que  l'on  voit  le  ravage  qu'elle  a  produit. 


292  REVUE  DE  PARIS. 

Un  soir,  le  capitaine  dit  à  Tom  qu'il  se  sentait  malade,  et  le  lende- 
main il  s'évanouit  lorsqu'il  essaya  de  se  lever. 


m. 


L'alarme  fut  grande  au  château  :  l'intendant  et  le  pasteur,  qui ,  la 
veille  encore,  avaient  fait  leur  partie  de  whist  avec  sir  Edouard,  ne 
comprenaient  rien  à  cette  indisposition  subite,  et  la  traitaient  en 
conséquence  ;  mais  Tom  les  prit  à  part  et  rectifia  sur  ce  point  leur 
jugement,  en  assignant  à  la  maladie  le  caractère  et  l'importance  qu'elle 
devait  avoir.  Il  fut  donc  convenu  que  l'on  ferait  prévenir  le  médecin 
et  que ,  pour  ne  pas  donner  au  capitaine  la  mesure  des  inquiétudes 
que  l'on  avait  conçues ,  le  docteur  viendrait  le  lendemain  comme  par 
hasard,  et  sous  le  prétexte  de  demander  à  dîner  au  maître  du  château. 

La  journée  se  passa  ainsi  que  d'habitude.  Avec  le  secours  de  son 
énergique  volonté,  le  capitaine  avait  surmonté  sa  faiblesse;  seule- 
ment il  mangea  à  peine,  s'assit  de  vingt  pas  en  vingt  pas  pendant  sa 
promenade ,  s'assoupit  au  milieu  de  sa  lecture ,  et  deux  ou  trois  fois 
compromit  par  des  distractions  incroyables  les  intérêts  du  digne 
M.  Robinson,  son  partner  au  whist. 

Le  lendemain ,  le  docteur  arriva  comme  il  était  convenu  :  sa  visite 
tira  pour  un  moment,  par  une  distraction  inattendue,  le  capitaine  de 
son  marasme  ;  mais  bientôt  il  retomba  dans  une  rêverie  plus  profonde 
que  jamais.  Le  docteur  reconnut  les  caractères  du  spleen,  cette  ter- 
rible maladie  du  cœur  et  de  l'esprit,  contre  laquelle  tout  l'art  de  la 
médecine  est  impuissant.  Il  n'en  ordonna  pas  moins  un  traitement 
ou  plutôt  un  régime,  qui  consistait  en  boissons  toniques  et  en  viandes 
rôties;  le  malade  devait  essayer,  en  outre,  de  prendre  le  plus  de  dis- 
tractions possibles. 

Les  deux  premières  parties  de  la  prescription  étaient  faciles  à  suivre  : 
on  trouve  partout  des  jus  d'herbes ,  du  vin  de  Bordeaux  et  des  beef- 
tecks  ;  mais  la  distraction  était  chose  rare  à  Williams-House.  Tom 
avait  sur  ce  point  épuisé  toutes  les  ressources  de  son  imagination  ; 
c'était  toujours  la  lecture,  la  promenade  et  le  whist,  et  le  brave  ma- 
telot avait  bi'au  retourner  ces  trois  mots,  comme  la  phrase  du  Bour- 
geois Gentilhomme,  il  changeait  la  place  et  l'heure,  voilà  tout,  mais 
il  n'inventait  rien  qui  pût  tirer  son  commaiidant  de  la  torpeur  qui 
le  gagnait  de  plus  en  plus.  Il  lui  proposa  bien  comme  moyen  déscs- 


REVUE   DE   PARIS.  293 

péré  de  le  conduire  à  Londres,  mais  sir  Edouard  déclara  qu'il  ne  se 
sentait  pas  de  force  à  entreprendre  un  si  long  voyage,  et  que,  puis- 
qu'il ne  pouvait  pas  mourir  dans  un  hamac ,  il  aimait  encore  mieux 
accomplir  cette  dernière  et  solennelle  action  dans  un  lit  que  dans  une 
voiture. 

Ce  qui  inquiétait  Tom  surtout,  c'est  que  le  capitaine,  au  lieu  de 
continuer  à  rechercher,  comme  il  l'avait  fait  jusqu'alors,  la  société 
de  ses  amis,  commençait  à  s'éloigner  d'eux.  ïom  lui-même  semblait 
maintenant  lui  être  à  charge.  Le  capitaine  se  promenait  bien  en- 
core, mais  seul,  et  le  soir,  au  lieu  de  faire  sa  partie  comme  d'habi- 
tude, il  se  retirait  dans  sa  chambre  en  défendant  qu'on  le  suivît. 
Quant  aux  repas  et  à  la  lecture,  il  ne  mangeait  plus  que  juste  ce  qu'il 
fallait  pour  vivre,  et  ne  lisait  plus  du  tout;  il  était  devenu  intraitable 
sous  le  rapport  des  jus  d'herbes,  et  depuis  que  sa  répugnance  pour 
ces  sortes  de  boissons  avait  été  poussée  au  point  qu'il  avait  jeté  au 
nez  de  George  une  tasse  de  ce  liquide  que  le  pauvre  valet  de  cham- 
bre voulait,  dans  une  bonne  intention,  le  forcer  d'avaler,  personne 
ne  s'était  plus  hasardé  à  reparler  d'infusions  amères,  et  Tom  les  avait 
remplacées  par  du  thé  dans  lequel  il  étendait,  au  lieu  de  crème,  une 
cuillerée  et  demie  de  rum. 

Cependant  toutes  ces  rébellions  contre  l'ordonnance  du  docteur 
laissaient  prendre  au  mal  une  intensité  chaque  jour  plus  grande  ; 
sir  Edouard  n'était  plus  que  l'ombre  de  lui-môme;  toujours  solitaire 
et  sombre,  à  peine  si  l'on  pouvait  tirer  de  lui  une  parole  qui  ne  fût  pas 
accompagnée  d'un  signe  visible  d'impatience.  I!  avait  adopté,  dans 
le  parc,  une  allée  écartée  au  bout  de  laquelle  était  un  berceau  ou 
plutôt  une  véritable  grotte  de  verdure  formée  par  l'entrelacement 
des  branches;  c'était  là  qu'il  se  retirait,  et  demeurait  des  heures 
entières  sans  que  personne  osât  le  déranger;  c'était  inutilement  que 
le  fidèle  Tom  et  le  digne  Sanders  passaient  et  repassaient  avec  inten- 
tion à  portée  de  son  regard;  il  semblait  ne  pas  les  voir,  pour  n'être 
pas  obligé  de  leur  adresser  la  parole.  Ce  qu'il  y  avait  de  pis  dans  tout 
cela,  c'est  que  chaque  jour  ce  besoin  de  solitude  était  plus  grand ,  et 
que  le  temps  que  le  capitaine  passait  hors  de  la  compagnie  des  com- 
mensaux du  château  était  plus  considérable;  de  plus  on  allait  attein- 
dre les  mois  nébuleux ,  qui  sont ,  comme  on  le  sait,  aux  malheureux 
attaqués  du  spleen  ce  que  la  chute  des  feuilles  est  aux  phtisiques,  et 
tout  faisait  présager  qu'à  moins  d'un  miracle  sir  Edouard  ne  sup- 
porterait pas  cette  époque  fatale  :  ce  miracle,  Dieu  le  fit  par  l'inter- 
médiaire d'un  de  ses  anses. 


294  REVUE  DE  PARIS. 

Un  jour  que  sir  Edouard,  dans  sa  retraite  accoutumée,  était  en 
proie  à  une  de  ses  rêveries  mortelles ,  il  entendit,  sur  le  chemin  qui 
conduisait  à  la  grotte ,  le  froissement  des  feuilles  sèches  sous  un  pas 
inconnu.  Il  leva  la  tête,  et  vit  venir  à  lui  une  femme ,  qu'à  la  blan- 
cheur de  ses  vêtemens  et  à  la  légèreté  de  sa  démarche  il  pouvait , 
dans  cette  allée  sombre,  prendre  pour  une  apparition;  ses  yeux  se 
fixèrent  avec  étonnement  sur  la  personne  qui  ne  craignait  pas  de 
venir  ainsi  le  troubler,  et  il  attendit  en  silence. 

C'était  une  femme  qui  paraissait  âgée  de  vingt-cinq  ans,  mais  qui 
cependant  devait  avoir  un  peu  davantnge,  belle  encore,  non  plus  de 
cette  première  et  éclatante  jeunesse,  si  vive  mais  si  passagère  en  Angle- 
terre surtout,  mais  de  cette  seconde  beauté ,  si  l'on  peut  s'exprimer 
ainsi ,  qui  se  compose  d'une  fraîcheur  mourante  et  d'un  embonpoint 
naissant.  Ses  yeux  bleus  étaient  ceux  qu'un  peintre  eût  donnés  à  la 
Charité;  de  longs  cheveux  noirs  qui  ondulaient  naturellement  s'échap- 
paient d'un  petit  chapeau  qui  semblait  trop  étroit  pour  les  contenir; 
son  visage  offrait  les  lignes  calmes  et  pures  particulières  aux  femmes 
qui  habitent  la  partie  septentrionale  de  la  Grande-Bretagne;  enfin 
son  costume  simple  et  sévère,  mais  plein  de  goût,  tenait  le  milieu 
entre  la  mode  du  jour  et  le  puritanisme  du  xvir  siècle. 

Elle  venait  solliciter  la  bonté  bien  comme  de  sir  Edouard  en 
faveur  d'une  pauvre  famille  dont  le  père  était  mort  la  veille  après 
une  longue  et  douloureuse  maladie,  laissant  une  femme  et  quatre 
enfans  dans  la  misère.  Le  propriétaire  delà  maison  qu'habitaient  cette 
malheureuse  veuve  et  ces  pauvres  orphelins  voyageait  en  Italie,  de 
sorte  que,  pendant  son  absence,  l'intendant,  strict  observateur  des 
intérêts  de  son  maître  ,  exigeait  le  paiement  de  deux  termes  arriérés, 
ou  menaçait  mère  et  enfans  de  les  mettre  à  la  porte.  Cette  menace 
était  d'autant  plus  terrible  que  la  mauvaise  saison  s'avançait;  toute 
cette  famille  avait  donc  tourné  ses  regards  vers  le  généreux  capitaine, 
et  avait  choisi  pour  intermédiaire  celle  qui  venait  solliciter  le 
bienfait. 

Ce  récit  fut  fait  avec  une  telle  simplicité  de  geste,  et  d'une  voix  si 
douce,  que  sir  Edouard  sentit  ses  yeux  se  mouiller  de  larmes;  il  porta 
la  main  à  sa  poche,  en  tira  une  bourse  pleine  d'or  qu'il  donna  à  la 
jolie  ambassadrice,  sans  dire  un  mot,  car,  ainsi  que  le  Virgile  de 
Dante,  il  avait  désappris  de  parler  à  force  de  silence.  De  son  côté,  la 
jeune  femme,  dans  un  premier  moment  d'émotion  dont  elle  ne  fut 
pas  maîtresse,  en  voyant  sa  mission  si  promptcment  et  si  dignement 
remplie,  saisit  la  main  de  t^ir  Edouard,  la  baisa,  et  disparut  sans  lui 


REVUE  DE  PAUIS.  295 

adresser  d'autres  remerciemens ,  pressée  qu'elle  était  d'aller  rendre 
la  sécurité  à  cette  famille,  qui  était  loin  de  penser  que  Dieu  lui  en- 
verrait de  si  promptes  consolations. 

Resté  seul,  le  capitaine  crut  qu'il  avait  fait  un  rêve.  Il  regarda 
autour  de  lui  ;  la  blanche  vision  avait  disparu ,  et  n'eût  été  sa 
main  encore  émue  de  la  douce  pression  qu'elle  venait  d'éprouver, 
et  la  bourse  absente  de  son  gousset,  il  se  serait  cru  le  jouet  d'une 
apparition  fiévreuse.  En  ce  moment  M.  Sanders  traversa  par  hasard 
l'allée,  et,  contre  son  habitude,  le  capitaine  l'appela.  M.  Sanders  se 
retourna  étonné.  Sir  Edouard  lui  fit  de  la  main  un  signe,  qui  con- 
firma par  la  vue  le  témoignage  auriculaire  auquel  il  avait  peine  à 
croire,  et  M.  Sanders  s'approcha  du  capitaine,  qui  lui  demauda,  avec 
une  vivacité  dont  sa  voix  avait  depuis  long-temps  perdu  l'habitude, 
quelle  était  la  personne  qui  venait  de  s'éloigner. 

—  C'est  Anna  Mary,  répondit  l'intendant,  comme  s'il  n'était  pas 
permis  d'ignorer  quelle  était  la  femme  qu'il  désignait  par  ces  deux 
noms 

—  Mais  qu'est-ce  qu'Anna  Mary?  demanda  le  capitaine. 

—  Comment!  votre  seigneurie  ne  la  connaît  pas?  répondit  le  digne 
M.  Sanders. 

—  Eh!  pardicu  non!  répliqua  le  capitaine  avec  une  impatience  du 
meilleur  augure;  je  ne  la  connais  pas,  puisque  je  vous  demande  qui 
elle  est. 

—  Qui  elle  est,  votre  honneur?  la  Providence  descendue  sur  la 
terre,  l'ange  des  pauvres  et  des  affligés.  Elle  venait  solliciter  votre 
seigneurie  pour  une  bonne  action,  n'est-ce  pas? 

—  Oui ,  je  crois  qu'elle  m'a  parlé  de  malheureux  qu'il  fallait  sauver 
de  la  misère. 

—  C'est  cela ,  votre  honneur,  elle  n'en  fait  jamais  d'autres.  Toutes 
les  fois  qu'elle  apparaît  chez  le  riche,  c'est  au  nom  de  la  charité;  toutes 
les  fois  qu'elle  entre  chez  le  pauvre,  c'est  au  nom  de  la  bienfaisance. 

—  Et  qui  est  cette  femme? 

—  Sauf  le  respect  que  je  dois  à  votre  seigneurie ,  elle  est  encore 
demoiselle;  une  digne  et  bonne  demoiselle,  votre  honneur. 

—  Eh  bien!  femme  ou  fille,  je  vous  demande  qui  elle  est. 

—  Personne  ne  le  sait  précisément,  votre  honneur,  quoique  tout 
le  monde  s'en  doute.  Il  y  a  une  trentaine  d'années,  oui,  c'était  en 
iVt  ou  Gô ,  son  père  et  sa  mère  vinrent  s'établir  dans  le  Derbyshire; 
ils  arrivaient  de  France,  où,  disait-on,  ils  avaient  suivi  la  fortune  du 
Prétendant,  ce  qui  fait  que  leurs  biens  étaient  confisqués,  et  qu'ils 


296  REVUE  DE  PARIS. 

ne  pouvaient  pas  s'approcher  de  soixante  milles  de  Londres.  La  mère 
était  enceinte,  et,  quatre  mois  après  son  établissement  dans  le  pays, 
elle  donna  naissance  à  la  petite  Anna  Mary.  A  l'âge  de  quinze  ans  la 
jeune  fille  perdit  ses  parens,  à  quelque  distance  l'un  de  l'autre,  et  se 
trouva  seule  avec  une  petite  rente  de  quarante  livres  sterling.  C'était 
trop  peu  pour  épouser  un  seigneur,  c'était  trop  pour  être  la  femme  d'un 
paysan.  D'ailleurs  le  nom  que  probablement  elle  porte,  et  l'éducatioii 
qu'elle  avait  reçue,  ne  lui  permettaient  pas  de  se  mésallier;  elle  resta 
donc  fille,  et  résolut  de  consacrer  sa  vie  à  la  charité.  Depuis  lors  elle 
n'a  point  failli  à  la  mission  qu'elle  s'est  imposée.  Quelques  études 
médicales  lui  ont  ouvert  les  portes  des  pauvres  malades,  et  là  où  sa 
science  ne  peut  plus  rien ,  sa  prière  est ,  dit-on ,  encore  toute  puis- 
sante; car  Anna  Mary,  votre  honneur,  est  regardée  par  tout  le  monde 
comme  une  sainte  devant  Dieu.  Il  n'est  donc  pas  étonnant  qu'elle  se 
soit  permis  de  déranger  votre  seigneurie ,  ce  que  personne  de  nous 
n'aurait  osé  faire;  mais  Anna  Mary  a  ses  privilèges ,  et  un  de  ses  pri- 
vilèges est  de  pénétrer  partout  sans  que  les  domestiques  se  permet- 
tent de  l'arrêter. 

—  Et  ils  font  bien,  dit  sir  Edouard  en  se  levant,  car  c'est  une 
brave  et  digne  créature.  Donnez-moi  le  bras,  monsieur  Sanders;  je 
crois  qu'il  est  l'heure  de  dîner. 

C'était  la  première  fois,  depuis  plus  d'un  mois,  que  le  capitaine 
s'apercevait  que  la  cloche  était  en  retard  sur  son  appétit.  Il  rentm 
donc,  et  comme,  au  moment  où  il  l'avait  arrêté,  M.  Sanders  retour- 
nait chez  lui  pour  se  mettre  à  table,  le  capitaine  le  retint  au  château. 
Le  digne  intendant  était  trop  heureux  de  ce  retour  à  la  sociabilité 
pour  ne  pas  accepter  à  l'instant  môme;  et  jugeant,  par  les  questions 
que  sir  Edouard  lui  avait  adressées,  qu'il  était,  contre  son  habitude, 
en  disposition  de  parler,  il  profita  de  l'occasion  pour  l'entretenir  de 
plusieurs  affaires  d'intérêt  que  la  maladie  l'avait  forcé  de  laisser 
en  suspens.  Mais,  soit  que  l'accès  de  loquacité  du  capitaine  fùl 
passé,  soit  que  l'intendant  touchât  des  sujets  qu'il  croyait  indignes  de 
son  intérêt,  le  malade  ne  répondit  mot;  et,  comme  si  les  paroles 
qu'il  entendait  n'étaient  qu'un  vain  bruit,  il  retomba  dans  sa  tacitur- 
nité  habituelle,  dont,  pendant  tout  le  reste  de  la  journée,  aucune 
distraction  ne  put  le  tirer. 


REVUE  DE  PARIS.  297 


IV. 


La  nuit  se  passa  comme  de  coutume  et  sans  que  Tom  s'aperçût 
d'aucun  changement  dans  l'état  du  malade  ;  le  jour  se  leva  triste  et 
nébuleux  ;  Tom  essaya  de  s'opposer  à  la  promenade  du  capitaine , 
craignant  l'effet  pernicieux  des  brouillards  de  l'automne;  mais  sir 
Edouard  se  fâcha,  et,  sans  écouter  les  représentations  du  digne  ma- 
telot, s'achemina  vers  la  grotte.  Il  y  était  depuis  un  quart  d'heure  à 
peu  près,  lorsqu'il  vit  apparaître  au  bout  de  l'allée  Anna  Mary  ac- 
compagnée d'une  femme  et  de  trois  enfans  :  c'étaient  la  veuve  et  les 
orphelins  que  le  capitaine  avait  tirés  de  la  misère  et  qui  venaient  le 
remercier. 

Sir  Edouard ,  en  apercevant  Anna  Mary,  se  leva  pour  aller  au  de- 
vant d'elle;  mais,  soit  émotion,  soit  faiblesse,  à  peine  eut-il  fait 
quelques  pas,  qu'il  fut  forcé  de  s'appuyer  contre  un  arbre;  Anna  vit 
qu'il  chancelait,  et  accourut  pour  le  soutenir;  pendant  ce  temps,  la 
bonne  femme  et  les  enfans  se  jetaient  à  ses  pieds  et  se  disputaient 
ses  mains  qu'ils  couvraient  de  baisers  et  de  larmes.  L'expression  de 
cette  reconnaissance  si  franche  et  si  entière  toucha  le  capitaine  au 
point  que  lui-même  se  sentit  pleurer.  Un  instant  il  voulut  se  contenir, 
car  il  regardait  comme  indigne  d'un  marin  de  s'attendrir  ainsi  ;  mais 
il  lui  sembla  que  ses  larmes  en  coulant  le  soulageraient  de  cette  op- 
pression qui  depuis  si  long-temps  lui  pesait  sur  la  poitrine,  et  sans 
force  contre  son  cœur,  resté  si  bon,  sous  sa  rude  enveloppe,  il  se 
laissa  aller  à  toute  son  émotion,  prit  dans  ses  bras  les  bambins  qui  se 
cramponnaient  à  ses  genoux ,  et  les  embrassa  les  uns  après  les  autres, 
en  promettant  à  leur  mère  de  ne  pas  les  abandonner. 

Pendant  ce  temps ,  les  yeux  d'Anna  Mary  brillaient  d'une  joie  cé- 
leste. On  eût  dit  que  l'envoyée  d'en  haut  avait  accompli  sa  mission 
de  bienfaisance,  et,  comme  le  conducteur  du  jeune  Tobie,  s'apprêtait 
à  remonter  au  ciel  :  tout  ce  bonheur  était  son  ouvrage,  et  l'on  voyait 
que  c'était  à  de  tels  spectacles,  souvent  renouvelés,  qu'elle  devait 
la  douce  et  impassible  sérénité  de  son  visage.  Dans  ce  moment 
ïom  vint  cherchant  son  maître,  décidé  à  lui  faire  une  querelle  s'il 
ne  voulait  pas  rentrer  au  château.  En  voyant  plusieurs  personnes 
autour  du  capitaine,  il  sentit  redoubler  sa  résolution,  car  il  était 
certain  qu'elle  serait  appuyée  :  aussi  commença-t-il,  moitié  gror.dant, 
moitié  priant ,  un  long  discours  dans  lequel  il  essaya  de  démontrer 

TOME  VI.     ji  m.  21 


298  REVUE   DE  PARIS. 

au  malade  la  nécessité  de  le  suivre;  mais  sir  Edouard  l'écoutait  avec 
une  telle  distraction,  qu'il  était  visible  que  l'éloquence  de  Tom  était 
perdue.  Cependant,  si  les  paroles  qu'il  avait  dites  avaient  été  sans 
puissance  sur  le  capitaine,  elles  n'avaient  point  été  sans  effet  sur 
Anna  :  elle  avait  compris  la  gravité  de  la  situation  de  sir  Edouard, 
qu'elle  avait  cru  jusque-là  seulement  indisposé;  aussi,  jugeant  comme 
Tom,  que  l'air  humide  qu'il  respirait  pouvait  lui  être  nuisible,  elle 
s'approcha  de  lui ,  et  lui  adressant  la  parole  avec  sa  douce  voix  : 

—  Votre  honneur  a-t-il  entendu  ?  lui  dit-elle. 

—  Quoi?  répondit  sir  Edouard  en  tressaillant. 

—  Ce  que  lui  a  dit  ce  brave  homme,  reprit  Anna. 

—  Et  qu'a-t-il  dit?  demanda  le  capitaine.  Tom  indiqua  par  un 
mouvement  qu'il  allait  reprendre  son  discours  ;  mais  Anna  loi  fit 
signe  de  se  taire. 

—  Il  a  dit,  continua-t-elle ,  qu'il  était  dangereux  pour  vous  de 
rester  ainsi  à  cet  air  froid  et  pluvieux ,  et  qu'il  fallait  rentrer  au 
château. 

—  Me  donnerez-vous  le  bras  pour  m'y  reconduire?  demanda  le 
capitaine. 

—  Oui,  sans  doute,  répondit  Anna  en  souriant,  si  vous  me  faites 
l'honneur  de  me  le  demander?... 

En  même  temps  elle  tendit  son  bras ,  le  capitaine  y  appuya  le  sien , 
et,  au  grand  étonnement  de  Tom  qui  ne  s'attendait  pas  à  le  trouver 
si  docile ,  il  reprit  le  chemin  du  château. 

Au  bas  du  perron,  Anna  IMary  s'arrêta,  renouvela  ses  remer- 
ciemens,  et,  saluant  sir  Edouard  avec  une  grâce  parfaite,  se  retira, 
accompagnée  de  sa  pauvre  famille. 

Le  capitaine  demeura  immobile  où  elle  l'avait  laissé ,  la  suivit  des 
yeux  tant  qu'il  put  la  voir;  puis,  lorsqu'elle  eut  disparu  derrière 
l'angle  du  mur,  il  poussa  un  soupir,  et  se  laissa  conduire  jusqu'à  sa 
chambre ,  docile  comme  un  enfant. 

Le  soir,  le  docteur  et  le  curé  vinrent  faire  leur  partie  de  whist,  et 
le  capitaine  avait  commencé  à  jouer  avec  assez  d'attention ,  lorsque, 
tandis  que  Sanders  battait  les  cartes,  le  docteur  dit  tout  à  coup  : 

—  A  propos,  commandant,  vous  avez  au  aujourd'hui  Anna  Mary? 

—  Vous  la  connaissez?  demanda  le  capitaine. 

—  Certainement,  répondit  le  docteur,  elle  est  mon  confrère. 

—  Votre  confrère  ? 

—  Sans  doute,  et  confrère  fort  à  craindre  môme  :  elle  sauve  plus 
de  malades,  avec  ses  douces  paroles  et  ses  remèdes  de  bonne 


REVUE  DE  PARIS.  299 

femme,  que  moi  avec  toute  ma  science.  N'allez  pas  me  quitter  pour 
elle,  commandant ,  car  elle  serait  capable  de  vous  guérir. 

—  Et  moi ,  dit  le  curé ,  elle  me  ramène  plus  dames  par  son  exem- 
ple que  je  n'en  gagne  par  mes  sermons  ;  et  je  suis  sur,  commandant , 
que,  si  endurci  pécheur  que  vous  soyez,  si  elle  se  le  mettait  en  tête, 
elle  vous  conduirait  tout  droit  en  paradis. 

A  partir  de  ce  moment,  M.  Sanders  eut  beau  battre  et  distribuer 
les  cartes ,  il  ne  fut  plus  question  que  d'Anna  Mary. 

Ce  soir-là,  le  capitaine  non-seulement  écouta,  mais  encore  parla 
comme  il  ne  l'avait  pas  fait  depuis  long-temps;  il  y  avait  un  mieux 
sensible  dans  son  état.  Cette  apathie  profonde,  de  laquelle  il  semblait 
que  rien  désormais  ne  pouvait  plus  le  tirer,  disparut  tant  qu'Anna 
Mary  fut  le  sujet  de  la  conversation.  Il  est  vrai  qu'aussitôt  que 
M.  Robinson  eut  changé  de  thème ,  pour  raconter  les  nouvelles  de 
France,  qu'il  avait  lues  dans  le  journal  du  matin  ,  quoique  ces  nou- 
velles fussent  de  la  plus  haute  importance  politique ,  le  capitaine  se 
leva  et  se  retira  incontinent  dans  sa  chambre,  laissant  M.  Sanders 
et  le  docteur  chercher  sans  lui  un  moyen  d'arrêter  les  progrès  de  la 
révolution  française,  recherche  à  laquelle  ils  se  livrèrent  une  heure 
encore  après  la  retraite  du  capitaine,  sans  que  leurs  savantes  théories, 
on  a  pu  le  voir,  aient,  d'une  manière  efficace,  traversé  le  détroit. 

La  nuit  fut  bonne;  le  capitaine  se  réveilla  plus  préoccupé  que 
sombre  :  il  semblait  attendre  quelqu'un  et  se  retournait  à  chaque 
bruit  qu'il  entendait.  Enfin ,  comme  on  prenait  le  thé ,  George 
annonça  miss  Anna  Mary;  elle  venait  demander  des  nouvelles  du 
capitaine,  et  lui  rendre  compte  de  l'emploi  de  ses  fonds. 

A  la  manière  dont  sir  Edouard  reçut  sa  belle  visiteuse,  il  fut  clair 
pour  Tom,  que  c'était  elle  qu'il  attendait,  et  sa  docilité  de  la  veille 
fut  expliquée  par  le  salut  plein  de  vénération  avec  lequel  il  l'ac- 
cueillit. Après  quelques  questions  faites  sur  sa  santé  que  sir  Edouard 
assura  s'améliorer  sensiblement  depuis  deux  jours,  Anna  Mary  en- 
tama l'affaire  de  la  pauvre  veuve.  La  bourse  que  lui  avait  donnée  le 
capitaine  contenait  trente  guinées  :  dix  avaient  été  consacrées  à 
payer  les  deux  termes  en  retard;  cinq  à  acheter  à  la  mère  et  aux 
enfans  les  objets  de  première  nécessité  dont  ils  manquaient  depuis 
bien  long-temps;  deux  avaient  payé  pendant  un  an  l'apprentissage  du 
fils  aîné  chez  un  menuisier,  qui ,  en  échange  de  cette  petite  somme 
et  de  son  temps ,  lui  donnait  le  logement  et  la  nourriture;  la  petite 
fille  était  entrée,  moyennant  deux  autres  guinées,  dans  une  école  où 
elle  devait  apprendre  à  lire  et  à  écrire;  quant  au^dernier  enfant,  qui 

21. 


300  REVUE  DE  PARIS. 

était  un  garçon ,  il  était  demeuré  près  de  sa  mère ,  étant  trop  jeune 
encore  pour  qu'elle  pensât  à  s'en  séparer.  Restait  donc  à  la  pauvre 
femme  onze  guinées  avec  lesquelles,  à  la  vérité,  elle  pouvait  vivre 
quelque  temps  ;  mais  qui ,  une  fois  épuisées  ,  si  elle  ne  trouvait  pas 
quelque  place  pour  utiliser  sa  bonne  volonté,  la  laisseraient  dans  la 
môme  misère  qu'auparavant.  Cette  place,  le  capitaine  l'avait  juste- 
ment disponible  :  il  fallait  à  la  femme  de  George  une  aide  dans  son 
double  service;  sir  Edouard  offrit  de  prendre  chez  lui  mistress  De- 
nison,  et  il  demeura  convenu  que  le  lendemain  elle  et  le  petit  Jack 
seraient  installés  au  château. 

Soit  reconnaissance  pour  sa  protégée,  soit  instinct  que  sa  pré- 
sence était  agréable ,  Anna  Mary  resta  près  de  deux  heures  avec  le 
capitaine ,  et  ces  deux  heures  passèrent  pour  lui  comme  une  minute; 
au  bout  de  ce  temps,  elle  se  leva  et  prit  congé  de  lui,  sans  que 
sir  Edouard  osât  la  retenir,  quoiqu'il  eût  donné  tout  au  monde  pour 
que  la  belle  visiteuse  ne  le  privât  pas  si  tôt  de  sa  compagnie.  En  sor- 
tant ,  elle  trouva  Tom  qui  l'attendait  pour  lui  demander  une  recette; 
Tom  s'était  informé  dans  le  village,  il  avait  été  édiOé  sur  les  connais- 
sances médicales  d'Anna  Mary ,  et  d'après  ce  qu'il  avait  vu  la  veille 
et  le  jour  même ,  il  ne  doutait  pas  qu'elle  ne  réussît  merveilleusement 
pour  peu  qu'elle  voulût  bien  entreprendre  cette  cure,  que  trois  jours 
auparavant  il  regardait  comme  désespérée.  Anna  Mary  elle-même  ne 
se  dissimulait  pas  la  gravité  de  la  situation  de  sir  Edouard  :  les  mala- 
dies chroniques  du  genre  de  celle  dont  était  attaqué  le  capitaine  par- 
donnent rarement,  et,  à  moins  d'une  diversion  violente  et  soutenue, 
s'acheminent  avec  obstination  vers  un  résultat  mortel.  Le  docteur 
et  le  curé  ne  lui  avaient  point  caché  l'influence  qu'avait  eue  sa  visite, 
et  l'attention  inaccoutumée  avec  laquelle  le  malade  avait  écouté  ce 
qu'on  disait ,  pendant  tout  le  temps  qu'il  avait  été  question  d'elle. 
Anna  Mary  ne  s'en  était  point  étonnée;  elle  avait ,  comme  le  racon- 
tait la  veille  le  docteur,  guéri  plus  d'une  fois  par  sa  présence ,  et  dans 
ce  genre  de  maladie  surtout ,  dont  la  distraction  est  le  seul  remède; 
elle  comprenait  parfaitement  l'inlluence  que  peut  avoir  l'apparition 
d'une  femme  :  elle  était  donc  revenue ,  était  restée  deux  heures  près 
du  capitaine,  et  avait  pu  juger  par  elle-même  de  l'effet  que  sa  pré- 
sence avait  produit  sur  le  malade;  cette  présence,  elle  était  disposée 
à  l'accorder  au  pauvre  capitaine,  sans  y  mettre  d'autre  importance 
(jue  celle  qu'il  plairait  à  Dieu  d'y  attacher  pour  sa  guérison.  Aussi, 
fomme  la  recette  qu'elle  donna  à  ïom  était  exactement  pareille  à 
l'ordonnance  du  docteur  auquel  Anna  Mary  avait  servi  plus  d'uiie  fois 


REVUE  DE  PARIS.  301 

de  pieux  complice,  et  que  le  digne  matelot  manifestait  quelque 
crainte  au  sujet  du  jus  d'herbes,  Anna  Mary  promit  de  revenir  le 
lendemain  pour  présenter  elle-même  le  remède  à  sir  Edouard. 

Ce  jour-là,  ce  fut  le  capitaine  qui  parla  le  premier,  et  à  tout  le 
monde,  de  la  visite  qu'il  avait  reçue.  A  peine  eut-il  appris  que  mis- 
tress  Denison  était  installée  au  château ,  qu'il  la  lit  monter,  sous  pré- 
texte de  lui  donner  ses  instructions ,  mais ,  en  effet,  pour  avoir  une 
occasion  d'entendre  parler  d'Anna  Mary.  Il  ne  pouvait  pas  mieux 
s'adresser;  mistress  Denison,  outre  sa  disposition  naturelle  à  utiliser 
le  don  que  Dieu  lui  avait  fait  de  la  parole,  était,  cette  fois,  poussée 
par  un  sentiment  profond  de  reconnaissance  :  elle  ne  tarit  donc  point 
en  éloges  sur  la  sainte,  car  c'est  ainsi  que  dans  ce  village  on  appelait 
par  anticipation  Anna  Mary.  Ce  bavardage  conduisit,  sans  qu'il  s'en 
aperçût ,  le  capitaine  jusqu'à  l'heure  du  dîner.  En  passant  à  la  salle 
à  manger,  il  y  trouva  le  docteur. 

L'effet  que  ce  dernier  avait  attendu  était  visiblement  produit,  sir 
Edouard  commençait  à  dérider  sa  sévère  physionomie;  aussi,  voyant 
qu'il  entrait  dans  la  bonne  voie,  le  docteur  donna  au  capitaine  le 
conseil  de  faire  mettre  les  chevaux  à  la  voiture  et  de  sortir  en  sa 
compagnie  après  le  dîner.  Il  avait  quelques  malades  à  visiter  au  petit 
village  qu'habitait  Anna,  et  si  le  capitaine  consentait  à  diriger  sa 
promenade  de  ce  côté,  il  serait  enchanté  qu'il  voulût  bien  l'y  con- 
duire ,  le  poney  sur  lequel  il  faisait  habituellement  ses  courses  étant 
gravement  indisposé. 

Aux  premiers  mots  de  cette  offre,  sir  Edouard  commençait  à  fron- 
cer le  sourcil;  mais  il  n'eut  pas  plus  tôt  entendu  que  la  promenade 
proposée  devait  avoir  pour  but  le  village  où  demeurait  Anna ,  qu'il 
fit  donner  au  cocher  l'ordre  de  se  tenir  prêt,  et  qu'à  partir  de  ce  mo- 
ment, ce  fut  lui  qui  pressa  le  docteur  ;  il  en  résulta  que  celui-ci ,  qui 
aimait  à  dîner  tranquillement,  se  promit  à  l'avenir  de  ne  plus  donner 
de  pareilles  ordonnances  qu'au  dessert. 

La  distance  qui  séparait  le  château  du  village  était  de  quatre  milles  : 
les  chevaux  la  franchirent  en  vingt  minutes,  et  cependant  le  capi- 
taine se  plaignit  pendant  tout  ce  temps  de  la  lenteur  avec  laquelle 
ils  avançaient.  Enfin  ils  arrivèrent,  et  la  voiture  s'arrêta  devant  la 
maison  dans  laquelle  le  docteur  avait  affaire;  par  hasard,  c'était  juste 
en  face  de  cette  maison  qu'était  située  celle  d'Anna,  et  en  descen- 
dant de  voiture,  le  docteur  la  fit  remarquer  au  capitaine. 

C'était  une  jolie  maisonnette  anglaise ,  à  laquelle  des  contrevents 
verts  et  des  tuiles  rouges  donnaient  un  air  de  propreté  et  de  joie 


302  REVUE  DE  PAKIS. 

charmant  à  voir.  Pendant  tout  le  temps  que  le  docteur  consacra  à  sa 
visite ,  sir  Edouard  ne  détourna  point  les  yeux  de  la  porte  par  laquelle 
il  espérait  toujours  voir  sortir  Anna;  mais  son  attente  fut  trompée, 
et  le  docteur,  après  sa  visite  faite ,  le  retrouva  en  contemplation. 

Le  docteur  monta  sur  le  premier  pliant  du  marche-pied;  puis, 
s'arrétant  là,  il  proposa  à  sir  Edouard,  comme  une  chose  toute 
simple,  de  rendre  à  Anna  Mary  la  Visite  qu'elle  avait  faite  au  château. 
Le  capitaine  accepta  avec  un  empressement  qui  dénotait  un  progrès 
toujours  croissant  dans  le  retour  des  sensations,  et  tous  deux  s'ache- 
minèrent vers  la  petite  porte.  Le  capitaine  avoua  depuis  que ,  pen- 
dant ce  court  trajet,  il  avait  senti  son  cœur  battre  plus  fort  qu'au 
premier  branlebas  qu'il  avait  entendu. 

Le  docteur  frappa  à  la  porte ,  et  une  vieille  gouvernante,  que  les 
parens  d'Anna  avaient  ramenée  de  France  et  qui  avait  été  son  insti- 
tutrice, vint  ouvrir.  Anna  n'était  point  à  la  maison,  on  l'avait  envoyé 
chercher  pour  un  enfant  atteint  de  la  petite  vérole,  et  qui  demeurait 
dans  une  chaumière  isolée,  à  un  mille  du  village;  mais,  comme  le 
docteur  était  un  ami  de  M"<=  de  Villevieille,  il  n'en  proposa  pas  moins 
au  capitaine  d'entrer  pour  visiter  l'intérieur  du  petit  cottage  dont  la 
gouvernante  s'offrit  complaisamment  à  faire  les  honneurs.  Il  était 
impossible  de  voir  quelque  chose  de  plus  frais  et  de  plus  charmant 
que  cet  intérieur:  le  jardin  semblait  une  corbeille,  et  les  apparte- 
mens,  quoique  d'une  simplicité  extrême,  étaient  cependant  décorés 
avec  un  goût  exquis;  un  petit  atelier  de  peinture,  d'où  étaient  sortis 
tous  les  paysages  qui  ornaient  les  murailles,  un  cabinet  d'études  dans 
lequel  on  voyait  un  piano  tout  ouvert,  et  une  bibliothèque  choisie 
de  livres  français  et  italiens,  indiquaient  que  les  rares  momens  que 
la  charité  laissait  à  la  maîtresse  do  cette  demeure  étaient  employés 
à  des  distractions  artistiques  ou  à  des  lectures  instructives.  Cette  pe- 
tite maison  était  la  propriété  d'Anna,  ses  parens  l'ayant  achetée  et 
la  lui  ayant  laissée  avec  les  quarante  livres  sterling  de  rente  qui ,  ainsi 
que  nous  l'avons  dit,  formaient  toute  sa  fortune.  Le  capitaine,  pris 
d'une  curiosité  qui  fit  grand  plaisir  au  docteur,  la  visita  depuis  l'office 
jusqu'au  greîiier,  à  Icxception  cependant  de  la  chambre  à  coucher, 
ce  sanctuiu  sanctorum  des  maisons  anglaises. 

M""  de  Ville\ieille,  sans  rien  comprendre  à  cette  investigation, 
sentit  cependant  que  ceux  qui  l'avaient  faite,  et  surtout  le  capitaine, 
devaient  avoir  besoin  de  se  reposer.  Arrivée  au  salon,  elle  offrit 
d©nc  aux  visiteurs  de  s'asseoir  et  sortit  pour  préparer  le  thé.  Resté 
seul  avec  le  doiteur,  sir  Edouard  retomba  dans  le  silence  qu'il  avait 


REVUE  DE  PARIS.  303 

interrompu  pour  faire  à  M"*  de  Villevieille  une  foule  de  questions 
relatives  à  Anna  ou  à  ses  parens.  Mais  cette  fois  le  docteur  fut  sans 
inquiétude,  car  ce  silence  était  de  la  rêverie  et  non  du  nnutisme. 
Le  capitaine  était  plongé  au  plus  profond  de  ses  réflexions,  lorsque 
la  porte  par  laquelle  était  sortie  M"^  de  Villevieille  s'ouvrit;  mais, 
au  lieu  de  la  gouvernante,  ce  fut  Anna  qui  entra,  portant  d'une 
main  une  théière,  et  de  l'autre  une  assiette  de  sandwich;  elle  était 
rentrée  à  l'instant ,  et  ayant  appris  qu'elle  avait  des  hôtes  sur  lesquels 
elle  était  loin  de  compter,  elle  avait  voulu  leur  faire  elle-même  les 
honneurs  de  la  maison. 

En  l'apercevant,  le  capitaine  se  leva  avec  un  mouvement  visible  de 
plaisir  et  de  regret,  et  salua  la  bien  arrivée.  Celle-ci  commença  par 
déposer  sur  la  table  à  thé  ce  qu'elle  apportait,  puis  rendit  au  capi- 
taine, en  échange  de  son  salut,  une  révérence  française  et  un  bon- 
jour anglais.  Anna  Mary  était  charmante  en  ce  moment ,  la  course 
qu'elle  venait  de  faire  lui  avait  donné  ces  vives  couleurs  de  la  santé, 
qui  succèdent ,  par  momens  et  dans  certaines  occasions ,  à  cette  pre- 
mière fraîcheur  de  la  jeunesse,  qui  disparaît  si  vite.  Ajoutez  à  cela  un 
certain  embarras  de  trouver  chez  elle  deux  personnes  étrangères,  joint 
à  une  volonté  grande  de  leur  rendre  cette  courte  visite  agréable,  et 
l'on  comprendra  qu'en  face  d'elle  le  capitaine  eut  une  loquacité  que 
depuis  bien  long-temps  le  digne  docteur  ne  lui  avait  pas  vue.  Il  est 
vrai  que  cette  loquacité  ne  fut  peut-être  pas  strictement  renfermée 
dans  les  règles  des  convenances,  et  qu'un  rigide  observateur  des 
formes  eût  peut-être  trouvé  que  les  éloges  tenaient  dans  la  conver- 
sation de  sir  Edouard  une  trop  grande  place.  Mais  le  capitaine  ne 
savait  dire  que  ce  qu'il  pensait  ;  et  il  pensait  beaucoup  de  bien  d'Anna 
Mary.  Cependant  sa  préoccupation  ne  fut  pas  si  grande  qu'il  ne  s'a- 
perçût que  la  théière  et  l'argenterie  portaient  des  armoiries  surmon- 
tées d'un  tortil  de  baron.  Sans  qu'il  se  rendît  compte  de  la  cause, 
cela  fit  plaisir  à  son  vieil  orgueil  aristocratique.  Sir  Edouard  aurait 
été  humilié  de  trouver  une  telle  supériorité  chez  une  fille  du  peuple 
ou  de  la  bourgeoisie. 

Ce  fut  le  docteur  qui  se  vit  forcé  de  rappeler  au  capitaine  que  sa 
visite  durait  depuis  deux  heures.  Sir  Edouard  eut  quelque  peine  à 
reconnaître  la  vérité  de  cette  assertion:  mais  à  peine  lui  fut-elle  dé- 
montrée par  un  coup  d'oeil  jeté  sur  sa  montre  à  laquelle  il  en  appe- 
lait, qu'il  comprit  toute  l'inconvenance  d'une  plus  longue  station. 
En  conséquence,  il  prit  congé  d'Anna  en  lui  faisant  promettre  de 
venir  le  lendemain  avec  M"*  de  Villevielle  prendre  à  son  tour  le  thé 


30h  REVUE  DE  PARIS. 

au  château.  Anna  promit  en  son  nom  et  au  nom  de  sa  gouvernante, 
et  le  capitaine  remonta  en  voiture. 

—  Pardieu!  docteur,  dit  le  capitaine  en  rentrant  au  château,  vous 
avez  parfois  d'excellentes  idées,  et  je  ne  sais  pourquoi  nous  ne  faisons 
pas  tous  les  jours  une  pareille  promenade ,  au  lieu  de  laisser  engorger 
les  jambes  de  mes  chevaux. 

V. 

Le  lendemain ,  le  capitaine  se  leva  une  heure  plus  tôt  que  d'ha- 
bitude et  parcourut  le  château,  donnant  lui-même  les  instructions 
qu'il  croyait  nécessaires  à  la  grande  solennité  qui  s'apprêtait;  l'ordre 
et  la  propreté  avec  lesquels  était  tenue  la  petite  maison  d'Anna  Mary, 
avaient  séduit  sir  Edouard,  et  il  avait  résolu  que  désormais  Williams- 
House  serait  mis  sur  le  même  pied;  en  conséquence,  outre  le  cirage 
des  parquets  et  le  frottage  des  meubles ,  il  ordonna  par  extraordi- 
naire le  débarbouillage  des  tableaux.  Il  en  résulta  que  les  ancêtres  du 
capitaine  qui  étaient  couverts  d'une  vénérable  couche  de  poussière, 
semblèrent  reprendre  une  nouvelle  vie,  et  regarder  d'un  œil  plus  vif 
ce  qui  allait  se  passer  dans  ces  vieux  appartemens  où,  depuis  vingt- 
cinq  ans ,  si  peu  de  choses  se  passaient.  Quant  au  docteur,  il  suivait 
le  capitaine  qui  semblait  avoir  retrouvé  pour  ces  préparatifs  tout  le 
feu  de  SCS  belles  années,  en  se  frottant  les  mains  avec  un  air  de  par- 
faite satisfaction.  M.  Sanders  arriva  sur  ces  entrefaites,  et  voyant  tout 
le  monde  à  l'œuvre  avec  tant  d'empressement,  demanda  si  c'était 
que  le  roi  George  allait  visiter  le  Dcrbyshire ,  et  son  étonnement  ne 
fut  pas  médiocre  lorsqu'il  apprit  que  tout  ce  remue-ménage  se  faisait 
à  l'occasion  d'une  tasse  de  thé  qu'Anna  Mary  devait  venir  prendre  au 
château.  Quant  à  ïom,  il  était  tombé  depuis  trois  jours  dans  la  stu- 
péfaction la  plus  profonde ,  et  à  mesure  que  ses  craintes  s'évanouis- 
saient au  sujet  du  spleen,  elles  se  tournaient  du  côté  de  la  folie;  le 
docteur  seul  paraissait  marcher  hardiment  dans  cette  voie  obscure 
pour  tous ,  el  suivre  un  plan  arrêté  dans  son  esprit.  Quant  au  digne 
M.  Robinson ,  il  voyait  l'état  de  sir  Edouard  amélioré ,  et  c'était  tout 
ce  qu'il  demandait,  habitué  qu'il  était  à  s'en  remettre  à  la  Provi- 
dence des  moyens,  et  à  rendre  grâce  à  Dieu  des  résultats. 

A  l'heure  dite ,  Anna  Mary  et  M"''  de  Villevieille  arrivèrent  sans  se 
douter  que  leur  visite  avait  occasionné  tant  de  préparatifs.  Ce  fut  à 
son  tour  le  capitaine  qui  fit  les  hoinieurs  de  son  cbâteau.  A  le  voir  si 
alerte  et  affairé ,  quoique  encore  pâle  et  faible ,  il  était  impossible  de 


REVUE  DE  PARIS.  305 

croire  que  ce  fût  le  même  homme  qui,  huit  jours  auparavant,  se 
traînait  dans  ces' mêmes  appartemens,  lent  et  muet  comme  une 
ombre.  Pendant  qu'on  prenait  le  thé,  le  temps,  ordinairement  si 
brumeux  au  mois  d'octobre  dans  les  contrées  septentrionales  de 
l'Angleterre,  s'éclaircit  tout  à  coup,  et  un  rayon  de  soleil  glissa 
entre  deux  nuages  comme  un  dernier  sourire  du  ciel.  Le  docteur 
en  profita  pour  proposer  une  promenade  dans  le  parc;  les  visiteuses 
acceptèrent.  Le  docteur  offrit  son  bras  à  M"'  de  Villevieille ,  et  le 
capitaine  le  sien  à  miss  Anna;  il  fut  d'abord  un  peu  embarrassé  de  ce 
qu'il  allait  dire  dans  cette  espèce  de  tête-à-tête;  mais  Anna  Mary 
était  en  même  temps  si  simple  et  si  gracieuse,  que  cet  embarras 
disparut  au  premier  mot  qu'elle  prononça.  Anna  avait  beaucoup  lu  , 
le  capitaine  beaucoup  vu;  entre  gens  pareils ,  la  conversation  ne  peut 
tomber;  le  capitaine  raconta  ses  campagnes  et  ses  voyages ,  comment 
deux  fois  il  avait  manqué  de  périr  enfermé  dans  les  glaces  polaires , 
et  comment  il  avait  fait  naufrage  dans  les  mers  de  l'Inde;  puis  vint 
l'histoire  de  ses  onze  combats,  et  du  dernier,  le  plus  terrible  de  tous, 
où,  une  cuisse  emportée ,  il  s'était  relevé  sur  le  pont  pour  battre  des 
mains  en  voyant  s'enfoncer  un  vaisseau  dont  l'équipage  tout  entier 
avait  mieux  aimé  périr  que  de  se  rendre,  et  s'était  enfoncé  dans  la 
mer,  son  pavillon  cloué  à  son  grand  mât ,  et  aux  cris  de  :  Vive  la 
France!  vive  la  république!  Anna  avait  commencé  à  écouter  par 
complaisance;  puis ,  peu  à  peu ,  l'intérêt  était  venu ,  tant  il  est  vrai 
que ,  si  inexpérimenté  que  soit  le  narrateur,  il  y  a  toujours  une  élo- 
quence puissante  dans  le  récit  des  grandes  choses ,  fait  par  celui 
qui  les  a  vues.  Le  capitaine  avait  cessé  de  parler  qu'Anna  écoutait 
encore ,  et  la  promenade  avait  duré  deux  heures  sans  que  le  capitaine 
eût  éprouvé  la  moindre  fatigue  ni  Anna  le  moindre  ennui  ;  ce  fut 
M"^  de  Villevieille  que  la  conversation  du  docteur  préoccupait  moins, 
à  ce  qu'il  paraît,  qui  vint  rappeler  à  sa  jeune  maîtresse  qu'il  était 
temps  de  retourner  au  village. 

L'absence  d'Anna  Mary  ne  se  fit  pas  sentir  immédiatement  après 
son  départ  :  son  apparition  avait  rempli  toute  la  journée  de  sir 
Edouard;  mais  lorsque,  le  lendemain,  il  pensa  qu'il  n'y  avait  aucune 
raison  pour  qu'elle  vînt  au  château,  et  que  lui  n'avait  aucun  prétexte 
pour  aller  au  village,  il  lui  sembla  que  la  matinée  dans  laquelle  il 
entrait  n'aurait  pas  de  fin ,  et  Tom  le  trouva  aussi  triste  et  aussi  abattu 
qu'il  l'avait  vu ,  la  veille,  alerte  et  joyeux. 

Le  capitaine  était  arrivé  jusqu'à  l'âge  de  quarante-cinq  ans  avec  un 
cœur  vierge  de  tout  amour.  Entré  au  service  de  sa  majesté  George  III, 


306  REVUE   I>E  PARIS. 

au  moment  où  il  sortait  à  peine  de  renfance,  la  seule  femme  qu'il 
eût  connue  éîait  sa  mère.  Son  aine  s'était  ouverte  dabord  aux  grands 
spectacles  de  la  nature;  les  instincts  tendres  y  avaient  été  étoulTés  par 
les  habitudes  sévères,  et,  tant  qu'il  avait  été  à  bord  de  son  bâtiment, 
il  avait  considéré  une  moitié  de  la  création  comme  une  chose  de  luxe 
que  Dieu  avait  semée  sur  la  terre,  ainsi  qu'il  a  fait  des  fleurs  qui  bril- 
lent et  des  oiseaux  qui  chantent.  Il  faut  convenir  aussi  que  celles  de 
ces  fleurs  ou  ceux  de  ces  oiseaux  qu'il  avait  rencontrés  n'avaient 
rien  de  séduisant.  C'étaient  quelques  maîtresses  de  cabaret,  tenant 
les  hôtels  les  plus  achalandés  des  différens  ports  où  il  avait  relûché, 
des  négresses  de  la  côte  de  Guinée  ou  de  Zanguebar,  des  Hottentotes 
du  cap  ou  des  Patagones  de  la  Terre  de  Feu.  L'idée  que  sa  race 
s'éteindrait  avec  lui,  n'était  jamais  venue  au  capitaine,  ou,  dans  le 
cas  contraire,  ne  lui  avait  pas  causé,  sans  doute ,  une  inquiétude  bien 
grande.  Grâce  à  cette  indifférence  passée,  il  était  probable  que  la 
première  femme,  un  peu  jeune,  un  peu  jolie,  un  peu  spirituelle, 
qui  croiserait  le  chemin  du  capitaine,  le  ferait  changer  de  route;  à 
bien  plus  forte  raison  surtout  si  cette  femme,  comme  Anna  Mary, 
était  remarquable  sous  tous  les  rapports.  Or,  comme  on  l'a  vu ,  ce  qui 
devait  arriver  arriva.  Le  capitaine,  qui  ne  pensait  pas  être  attaqué, 
ne  s'était  pas  occupé  de  la  défense,  si  bien  qu'il  avait  été  mis  hors  de 
combat  et  fait  prisonnier  à  la  première  escarmouche. 

Le  capitaine  passa  la  journée  comme  un  enfant  qui  a  égaré  son  plus 
beau  jouet  et  qui  refuse  de  se  distraire  avec  les  autres.  11  bouda  Tora , 
tourna  le  dos  à  M.  Sanders  et  ne  parut  reprendre  quelque  bonne 
humeur  qu'en  apercevant  le  docteur  qui,  à  l'heure  accoutumée,  ve- 
nait faire  sa  partie.  Mais  ce  n'était  pas  l'affaire  du  capitaine;  il  laissa 
ïom  ,  M.  Sanders  et  le  curé  chercher  un  quatrième  partner  et  em- 
mena le  docteur  dans  sa  chambre,  sous  un  prétexte  aussi  maladroit 
que  s'il  n'eût  eu  que  dix-huit  ans.  Là  il  lui  parla  de  tout,  hors  de  ce 
qu'il  avait  véritablement  à  lui  dire,  lui  demanda  des  nouvelles  du 
malade  qu'il  avait  au  village,  lui  offrit  de  l'y  conduire  le  lendemain: 
malheureusement  le  malade  était  guéri.  Sir  Edouard  chercha  alors 
une  querelle  au  digne  Esculape  qui  guérissait  tout  le  monde,  excepté 
lui,  qui,  ce  jour-là,  s'était  mortellement  ennuyé.  Il  ajouta  qu'il  se 
sentait  plus  malade  que  jamais,  et  déclara  qu'il  était  perdu  s'il  passait 
seulement  encore  trois  jours  comme  celui  qui  venait  de  s'écouler. 
Le  docteur  ordonna  au  capitaine  les  jus  d'herbes,  les  beeftecks  et  la 
distraction.  Le  capitaine  envoya  promener  le  docteur,  et  se  coucha 
plus  maussade  qu'il  ne  l'avait  jamais  été,  mais  sans  avoir  osé  pro- 


REVUE   DE  PARIS.  307 

noncer  une  seule  fois  le  nom  d'Anna  Mary.  Le  docteur  se  relira  en 
se  frottant  lesmaihs  :  c'était  un  drôle  d'homme  que  le  docteur. 

Le  lendemain ,  ce  fut  bien  autre  chose;  sir  Edouard  n'était  pas 
abordable.  Une  seule  pensée  vivait  dans  son  esprit,  un  seul  désir  ani- 
mait son  cœur.  Voir  Anna  Mary...  mais  comment  la  voir?  Le  hasard 
les  avait  rapprochés  la  première  fois;  la  reconnaissance  avait  ramené 
Anna  le  lendemain  ;  le  capitaine  avait  fait  une  visite  de  convenance; 
miss  \nna  avait  rendu  sa  visite  au  capitaine  :  tout  s'arnMait  là,  et  il 
aurait  fallu  une  imagination  plus  féconde  en  expédiens  (\ue  ne  l'était 
celle  de  sir  Edouard.  Pour  le  tirer  de  la  situation  perplexe  où  il  se 
trouvait ,  le  capitaine  n'avait  plus  d'espoir  que  dans  les  veuves  et  les 
orphelins;  mais  il  ne  meurt  pas  un  pauvre  diable  tous  les  jours,  et  ce 
pauvre  diable  fùt-il  mort,  peut  être  Anna  Mary  n'eùt-elle  pas  osé  venir 
renouveler  sa  demande  au  capitaine.  C'eût  été  un  tort  :  sir  Edouard 
était,  à  cette  heure,  en  disposition  de  placer  toutes  les  veuves  et 
d'adopter  tous  les  orphelins  du  comté. 

Le  temps  était  pluvieux ,  ce  qui  ne  permettait  pas  au  capitaine  d'es- 
pérer qu'Anna  Mary  viendrait  au  château;  en  conséquence,  il  or- 
donna de  mettre  les  chevaux  à  la  voiture,  résolu  qu'il  était  de  sortir 
lui-même.  Tom  demanda  s'il  devait  accompagner  le  capitaine;  mais 
le  capitaine  répondit  brusquement  à  Tom  qu'il  n'avait  pas  besoin  de 
lui;  et  lorsque  le  cocher,  voyant  son  maître  installé  dans  le  carrosse, 
vint  lui  demander  respectueusement  où  il  fallait  le  conduire ,  celui-ci , 
à  qui  toute  route  était  indifférente,  parce  qu'il  n'osait  pas  indiquer 
la  seule  qu'il  désirait  prendre ,  lui  répondit  :  —  Où  tu  voudras. 

Le  cocher  réfléchit  un  instant;  puis,  remontant  sur  son  siège,  il  partit 
au  galop.  La  pluie  tombait  par  torrens,  et  il  était  évident  qu'il  était 
pressé  lui-même  d'arriver  quelque  part.  En  effet ,  au  bout  d'un  quart 
d'heure,  il  s'arrêta.  Le  capitaine,  qui  jusque-là,  plongé  dans  ses  ré- 
flexions, était  resté  couché  au  fond  de  sa  voiture,  mit  le  nez  à  la 
portière  :  il  était  à  la  porte  de  l'ex-malade  du  docteur  et ,  par  consé- 
quent, en  face  de  la  maison  d'Anna  Mary.  Le  cocher  s'était  rappelé 
que  la  dernière  fois  qu'il  était  venu  au  même  endroit,  son  maître 
était  resté  deux  heures  en  visite,  et  il  espérait  que,  si  le  capitaine 
faisait  cette  fois  ainsi  que  l'autre,  la  pluie  passerait  pendant  ces 
deux  heures  et  qu'il  aurait  du  beau  temps  pour  le  retour.  Le  capitaine 
tira  le  cordon  attaché  au  bras  du  cocher;  celui-ci  descendit  et  ouvrit 
la  portière. 

—  Que  diable  fais-tu?  dit  le  capitaine. 

—  Eh  bien  1  je  m'arrête ,  votre  honneur. 


308  REVUE  DE  PARIS. 

—  Et  où  t'arrêtes-tu? 

—  Ici. 

—  Et  pourquoi  ici? 

—  Est-ce  que  ce  n'est  pas  ici  que  votre  seigneurie  voulait  venir? 
Hélas!  le  pauvre  diable  avait  deviné  juste,  sans  s'en  douter.  En 

effet,  c'était  bien  là  que  sir  Edouard  voulait  venir;  aussi  ne  trouvâ- 
t-il rien  à  dire  à  cette  réponse. 

—  Tu  as  raison,  dit  le  capitaine;  aide-moi  à  descendre. 

Le  capitaine  descendit  et  frappa  à  la  porte  de  l'ex-malade  dont  il 
ne  savait  pas  même  le  nom.  Ce  fut  le  convalescent  lui-même  qui  vint 
lui  ouvrir. 

Le  capitaine  prétexta  l'intérêt  que  lui  avait  inspiré  le  cas  grave  où 
se  trouvait  le  malade  lorsqu'il  avait  lui-même,  quatre  jours  aupara- 
vant, amené  le  docteur,  et  ajouta  qu'il  était  venu  en  personne  pour 
prendre  de  ses  nouvelles, 

L'ex-malade ,  qui  était  un  gros  brasseur  qu'une  indigestion  prise 
au  dîner  des  noces  de  sa  fille  avait  forcé  de  recourir  à  la  science 
du  docteur,  fut  très  sensible  à  la  visite  du  capitaine,  le  fit  entrer  dans 
sa  plus  belle  chambre ,  le  supplia  de  lui  faire  l'honneur  de  s'asseoir, 
et  apporta  devant  lui  tous  ses  échantillons  de  bière. 

Le  capitaine  plaça  sa  chaise  de  manière  à  pouvoir,  tout  en  causant, 
regarder  dans  la  rue ,  et  se  versa  un  verre  de  porter  pour  avoir  le 
droit  de  rester  tant  que  le  verre  ne  serait  pas  bu.  Quant  au  brasseur, 
il  entra,  pour  satisfaire  à  l'intérêt  que  lui  avait  témoigné  le  capitaine, 
dans  tous  les  détails  de  l'indisposition  dont  il  venait  d'être  victime  et 
qui  n'était  aucunement  due  à  l'intempérance,  mais  à  l'imprudence 
qu'il  {ivait  faite  de  boire  deux  doigts  de  vin ,  Uqueur  pernicieuse  s'il 
en  fut  jamais.  Le  brasseur  profita  de  cette  occasion  pour  faire  ses 
offres  au  capitaine ,  et  le  capitaine  fit  prix  pour  deux  tonneaux  de 
bière. 

Puis,  comme  ce  marché  avait  établi  une  certaine  familiarité  entre 
le  brasseur  et  le  capitaine,  le  brasseur  se  hasarda  à  lui  demander  ce 
qu'il  regardait  dans  la  rue. 

—  Je  regarde,  reprit  le  capitaine,  cette  petite  maison  à  contrevents 
verts  qui  est  en  face  de  la  vôtre. 

—  Ah  !  fit  le  brasseur,  la  maison  de  la  sainlc.  —  Nous  avons  déjà 
dit  que  c'était  sous  ce  nom  que  l'on  désignait  généralement  Anna 
Mary. 

—  Elle  est  jolie,  dit  le  capitaine. 


REVUE  DE  PARIS.  309 

— Oui!  oui!  c'est  un  beau  brin  de  fille,  répondit  le  brasseur,  qui 
croyait  que  le  capitaine  parlait  de  sa  voisine;  mais  surtout,  c'est  une 
brave  créature:  tenez,  aujourd'hui,  malgré  le  temps  qu'il  fait,  elle 
est  allée  à  cinq  milles  d'ici  soigner  une  pauvre  mère  qui  avait  déjà 
six  enfans  de  trop  et  qui  vient  d'accoucher  de  deux  autres;  elle  allait 
partir  à  pied,  parce  que  rien  ne  l'arrête  quand  il  s'agit  d'une  bonne 
action;  mais  je  lui  ai  dit  :  Prenez  ma  carriole,  miss  Anna,  prenez 
ma  carriole;  —  elle  ne  voulait  pas ,  je  lui  ai  dit  :  prenez- la ,  —  et  elle 
l'a  prise. 

—  Tenez,  j'y  pense,  dit  sir  Edouard ,  vous  m'enverrez  quatre  ton- 
neaux de  bière  au  lieu  de  deux. 

—  Que  votre  seigneurie  songe  bien,  pendant  qu'elle  y  est,  s'il  ne 
lui  en  faut  pas  davantage ,  répondit  le  brasseur. 

—  Non,  non,  dit  en  souriant  le  capitaine,  —  mais  je  ne  parlais 
pas  de  miss  Anna;  je  parlais  de  la  maison,  je  disais  que  la  maison 
était  jolie. 

—  Oui ,  oui ,  pas  mal ,  —  mais  c'est  tout  ce  qu'elle  possède  avec 
une  petite  rente  de  rien ,  dont  les  mendians  lui  enlèvent  encore  la 
moitié;  ce  qui  fait  qu'elle  ne  peut  pas  même  boire  de  bière ,  pauvre 
fille!  et  qu'elle  boit  de  l'eau. 

—  Vous  savez  que  c'est  assez  l'habitude  des  Françaises,  dit  le  capi- 
taine ,  et  miss  Anna  a  été  élevée  par  M"'^  de  Villevieille  qui  est  fran- 
çaise. 

—  Écoutez,  votre  honneur,  reprit  le  brasseur  en  secouant  la  tête; 
il  n'est  pas  naturel  de  boire  de  l'eau  quand  on  peut  boire  de  la  bière  : 
oui ,  je  sais  bien  que  c'est  l'habitude  des  Français  de  boire  de  l'eau  et 
de  manger  des  sauterelles,  mais  miss  Anna  est  Anglaise,  et  de  la 
vieille  Angleterre  même ,  fille  du  baron  Lampton ,  un  brave  homme 
que  mon  père  a  connu  du  temps  du  Prétendant ,  et  qui  s'est  battu 
comme  un  diable  à  Preston-pans ,  ce  qui  fit  qu'il  perdit  toute  sa  for- 
tune et  fut  long-temps  exilé  en  France.  Oh  !  voyez-vous,  votre  honneur, 
non!  non!  ce  n'est  pas  par  goût,  mais  par  nécessité  qu'efie  boit  de 
l'eau,  et  cependant,  si  elle  avait  voulu,  elle  aurait  pu  boire  de  la 
bière ,  et  de  la  fameuse ,  tout  le  reste  de  sa  vie. 

—  Et  comment  cela? 

—  Parce  que  mon  fils  aîné  avait  fait  la  folie  de  s'amouracher  d'elle, 
et  qu'il  voulait  absolument  l'épouser. 

—  Et  vous  vous  y  êtes  opposé? 

—  Tant  que  j'ai  pu,  mon  Dieu!  Comment,  un  garçon  qui  aura  dix 
mille  bonnes  livres  sterling  en  mariage  et  qui  pouvait  trouver  le  double 


310  REVUE   DE   PARIS. 

et  le  triple,  épouser  une  fille  qui  n'a  rien!  mais  il  n'y  a  pas  eu  le 
moyen  de  lui  faire  entendre  raison ,  et  il  m'a  fallu  consentir. 

—  Et  alors,  dit  le  capitaine  d'une  voix  tremblante. 

—  Alors ,  c'est  elle  qui  a  refusé.  —  Le  capitaine  respira.  —  Et  cela , 
voyez-vous,  par  orgueil  et  parce  qu'elle  est  de  noblesse;  ah!  tous  ces 
nobles,  votre  honneur,  je  voudrais  que  le  diable... 

—  Un  instant,  dit  le  capitaine  en  se  levant,  j'en  suis,  moi. 

—  Oh!  votre  honneur,  répondit  le  brasseur,  je  ne  parle  que  de 
ceux  qui  ne  boivent  que  de  l'eau  ou  du  vin ,  je  ne  peux  pas  dire  cela 
pour  votre  honneur  qui  m'a  demandé  quatre  tonneaux  de  bière. 

—  Six,  répondit  le  capitaine. 

—  Oui ,  six  !  s'écria  le  brasseur,  c'est  moi  qui  me  trompais.  —  C'est 
tout  ce  qu'il  faut  à  votre  seigneurie?  continua  le  brasseur  en  suivant 
sir  Edouard  le  chapeau  à  la  main. 

—  C'est  tout;  adieu,  mon  brave  homme. 

—  Adieu ,  votre  honneur. 

Le  capitaine  remonta  en  voiture. 

—  Au  château?  dit  le  cocher. 

—  Non ,  chez  le  docteur,  répondit  le  capitaine. 
Il  pleuvait  à  verse. 

Le  cocher  reprit  en  grommelant  place  sur  son  siège,  et  mena  le 
capitaine  ventre  à  terre;  au  bout  de  dix  minutes,  il  était  arrivé. 
Le  docteur  n'était  pas  chez  lui. 

—  Où  faut-il  conduire  votre  honneur?  dit  le  cocher. 

—  Oii  tu  voudras ,  répondit  le  capitaine. 

Cette  fois,  le  cocher  profita  de  la  permission ,  et  rentra  au  château  ; 
le  capitaine  remonta  dans  sa  chambre  sans  parler  à  personne. 

—  Il  est  fou!  dit  le  cocher  à  Tom  qu'il  rencontra  sous  le  vestibule. 

—  Eh  bien  !  veux-tu  que  je  te  dise ,  mon  pauvre  Patrice ,  répondit 
Tom,  — j'en  ai  peur. 

En  effet ,  une  si  grande  agitation  avait  succédé  à  l'apathie  du  capi- 
taine, et  cela,  d'une  manière  si  subite  et  si  inattendue,  qu'il  était 
permis  aux  deux  braves  serviteurs,  qui  en  ignoraient  la  cause  véritable, 
d'avoir  conçu  l'opinion  un  peu  hasardée  qu'ils  venaient  d'exprimer  à 
demi-voix  ;  aussi ,  fut-ce  celle  qu'ils  transmirent  le  soir  même  au  doc- 
teur lorsqu'il  arriva  à  son  heure  accoutumée. 

Le  docteur  les  écouta  avec  la  plus  grande  attention,  les  interrom- 
pant de  temps  en  temps  par  des  :  —  tant  mieux ,  —  plus  ou  moins 
accentués,  puis,  lorsqu'ils  eurent  fini,  il  monta  à  la  chambre  de  sir 


REVCE  DE  PARIS.  311 

Edouard  en  se  frottant  les  mains;  ïom  et  Patrice  le  regardèrent  en 
secouant  la  tête. 

—  Ah!  dit  le  capitaine  du  plus  loin  qu'il  aperçut  le  docteur,  venez , 
mon  pauvre  ami,  je  suis  bien  malade,  allez. 

—  Vraiment!  répondit  le  docteur,  —  eh  bien!  mais  c'est  déjà 
quelque  chose  que  de  vous  en  apercevoir. 

—  Je  crois  que  depuis  huit  jours  j'ai  le  spleen,  continua  le  capitaine. 

—  Et  moi ,  je  crois  que  depuis  huit  jours  vous  ne  l'avez  plus , 
reprit  le  docteur. 

—  Je  m'ennuie  de  tout. 

—  De  presque  tout. 

—  Je  m'ennuie  partout. 

—  Presque  partout. 

—  Tom  m'est  insupportable. 

—  Je  comprends  cela. 

—  M.  Robinson  m'assomme. 

—  Dam ,  ce  n'est  pas  son  état  d'être  amusant. 

—  M.  Sanders  me  crispe. 

—  Je  le  crois  bien,  un  intendant  honnête  homme! 

—  Eh!  tenez,  vous-même,  docteur,  il  y  a  des  momens... 

—  Oui ,  mais  il  y  en  a  d'autres... 

—  Que  voulez-vous  dire? 

—  Je  m'entends. 

—  Docteur,  nous  nous  brouillerons  ! 

—  Je  chargerai  Anna  Mary  de  nous  raccommoder. 

Sir  Edouard  devint  rouge  comme  un  enfant  pris  en  faute. 

—  Parlons  franchement,  capitaine,  continua  le  docteur. 

—  Je  ne  demande  pas  mieux,  répondit  sir  Edouard. 

—  Vous  êtes-vous  ennuyé  le  jour  où  vous  avez  été  prendre  le  thé 
chez  Anna  Mary? 

—  Pas  une  minute. 

—  Vous  êtes  vous  ennuyé  le  jour  où  Anna  Mary  est  venue  prendre 
le  thé  chez  vous  ? 

—  Pas  une  seconde. 

—  Vous  ennuieriez-vous ,  si  vous  aviez  chaque  matin  la  certitude 
de  la  voir? 

—  Jamais. 

—  Et  alors ,  Tom  vous  serait-il  insupportable? 

—  Tom!  mais  je  l'aimerais  de  toute  mon  ame. 

—  M.  Robinson  vous  assommerait-il  encore? 


312  REVUE  DE  PARIS. 

—  Il  me  semble  que  je  le  chérirais. 

—  AL  Sanders  vous  crisperait-il  toujours? 

—  Je  le  porterais  dans  mon  cœur. 

—  Et  seriez-vous  tenté  de  vous  brouiller  avec  moi? 

—  Avec  vous,  docteur,  ce  serait  à  la  vie  et  à  la  mort. 

—  Vous  ne  vous  sentiriez  plus  malade  ? 

—  J'aurais  vingt  ans ,  docteur. 

—  Vous  ne  vous  croiriez  plus  attaqué  du  spleen? 

—  Je  serais  gai  comme  un  marsouin. 

—  Eh  bien  !  rien  n'est  plus  facile  que  de  voir  Anna  Mary  tous  les 
jours. 

—  Que  faut-il  faire,  docteur?  Dites,  dites? 

—  Il  faut  l'épouser. 

—  L'épouser!  s'écria  le  capitaine. 

—  Eh!  par  Dieu  oui ,  l'épouser;  vous  savez  bien  qu'elle  n'entrera 
pas  chez  vous  comme  fille  de  compagnie. 

—  Mais,  docteur,  elle  ne  veut  pas  se  marier. 

—  Chanson  de  jeune  fille. 

—  Elle  a  refusé  des  partis  très  riches. 

—  Des  marchands  de  bière.  —  La  fille  du  baron  Lampton  faisant 
les  honneurs  d'un  comptoir,  c'eût  été  joli. 

—  Mais  docteur,  je  suis  vieux. 

—  Vous  avez  quarante-cinq  ans ,  et  elle  trente. 

—  Mais  il  me  manque  une  jambe. 

—  Elle  vous  a  toujours  vu  comme  cela ,  elle  doit  y  être  habituée. 

—  Mais,  docteur,  je  suis  d'un  caractère  insupportable. 

—  Vous  êtes  le  meilleur  homme  du  monde. 

—  Vouscroyez?ditlecapitaine,avecun  doute  d'une  naïveté  parfaite. 

—  J'en  suis  sûr,  répondit  le  docteur. 

—  Il  n'y  a  dans  tout  cela  qu'une  difficulté. 

—  Laquelle  ? 

—  C'est  que  jamais  je  n'oserai  lui  dire  que  je  l'aime. 

—  Eh!  où  est  la  nécessité  que  ce  soit  vous  qui  lui  disiez  cela? 

—  Qui  s'en  chargera  à  ma  place? 

—  Moi ,  pardieu  ! 

—  Docteur,  vous  me  sauvez  la  vie. 

—  C'est  mon  état. 

—  Et  quand  irez-vous? 

—  Demain,  si  vous  voulez. 

—  Pourquoi  pas  aujourd'hui? 


REVUE  DE  PARIS.  313 

—  Mais  aujourd'hui ,  elle  n'est  pas  chez  elle. 

—  Vous  attendrez  qu'elle  y  rentre. 

—  Je  vais  faire  seller  mon  poney. 

—  Prenez  ma  voiture ,  plutôt. 

—  Faites  atteler,  alors. 

Le  capitaine  sonna  à  casser  la  sonnette ,  Patrice  accourut  tout 
effrayé. 

—  Mettez  les  chevaux ,  dit  le  capitaine. 

Patrice  sortit  plus  convaincu  que  jamais  que  le  capitaine  avait 
perdu  la  tête. 

Derrière  Patrice,  entra  Tom  ;  le  capitaine  lui  sauta  au  cou. 

ïom  poussa  un  gros  soupir  ;  il  n'y  avait  plus  de  doute ,  le  capitaine 
était  complètement  fou. 

Un  quart  d'heure  après,  le  docteur  partait,  muni  de  ses  pleins 
pouvoirs. 

La  visite  eut  le  résultat  le  plus  satisfaisant  pour  sir  Edouard  et 
pour  moi  : 

Pour  sir  Edouard ,  —  en  ce  que  six  semaines  après  il  épousa  Anna 
Mary; 

Pour  moi ,  —  en  ce  que  dix  mois  après  qu'il  l'eut  épousée,  je  vins 
heureusement  au  monde. 

Alex.  Dumas. 

[La  suite  au  prochain  n".  ) 


TOME  VI.     JUIN.  22 


LA 


BALLE  DE   PLOMB. 


III. 

Il  était  facile  de  juger  le  président  de  Servan  d'après  ses  habi- 
tudes ,  et  de  reconnaître  que  ce  personnage,  déplacé  dans  notre  siècle, 
était  bien  inférieur  sur  tous  les  points  à  son  fils.  L'austérité  de  sa 
vie  sentait  le  jansénisme;  sa  tenue  noire  et  sévère,  ses  pratiques 
pieuses ,  son  caractère  silencieux  convenaient  à  un  solitaire  de  Port- 
Royal,  et  les  cheveux  blancs  qui  neigeaient  sur  le  collet  de  sou  habit 
eussent  fait  honneur  au  grand  Arnault  et  aux  plus  érudits  de  ses 
frères.  Un  air  de  deuil  et  de  résignation  lui  donnait  une  tournure  qui 
tenait  du  martyr  et  du  fossoyeur,  et  ces  traits  combinés  constituent 
un  physique  un  peu  janséniste.  C'était  l'heure  du  déjeuner  :  assis  en 
face  de  son  père,  Edouard  ,  tout  en  mangeant  avec  une  ardeur  pan- 
tagruélique, jetait  sur  le  repas  du  président  des  regards  de  compas- 
sion. Ce  magistrat  preuait  régulièrement,  chaque  matin,  une  réfec- 
tion microscopique ,  suivie  d'une  tasse  de  thé  dans  de  belle  porcelaine 
de  Vieux-Saxe,  et,  à  vrai  dire,  ce  déjeuner  semblait,  au  fils,  plus 
janséniste  que  tout  le  reste. 

M'"''  de  Servan  n'était  guère  moins  sobre;  mais  son  beau-fils  avait 
ses  raisons  pour  ne  la  point  soupçonner  d'ascétisme ,  et  pour  la  croire 
incapable  de  nier  l'existence  des  cinq  propositions.  Son  chaste  époux 


REVUE  DE  PARIS.  315 

haïssait,  comme  autant  d'inventions  diaboliques,  les  arts  et  tous  les 
plaisirs.  Le  jour  dont  il  est  ici  question  ,  il  ne  causait  guère  et  sem- 
blait soucieux,  car  il  était  mécontent  d'Edouard,  et  sa  timidité  lui 
rendait  la  gronderie  pénible.  Enfin  ,  pressé  par  le  devoir  paternel,  il 
engagea  la  conversation  en  demandant  négligemment  à  Edouard  le 
sujet  actuel  de  ses  occupations. 

—  Je  surveille  en  ce  moment,  répondit-il  sans  hésiter,  la  façon 
d'un  habit  pain-brûlé ,  doublé  au  revers  de  salin  broché  noir  sur 
noir.  Cela  sera  galant,  je  pense,  et  convenable  pour  le  bal  de  M"^  de 
Wilmoore. 

A  cette  réponse.  M"''  de  Servan  prit  la  fuite ,  et  son  mari,  cloué 
sur  sa  chaise  par  la  dignité  paternelle,  exhala  un  soupir  à  mettre  en 
joie  vingt  molinistes;  ensuite  il  but  un  effroyable  verre  d'eau  claire, 
et  toussant  comme  un  prédicateur,  il  commença  une  longue  mora- 
lité à  propos  de  la  philosophie  moderne  résumée  tout  entière  dans 
la  réponse  de  son  héritier,  à  propos  des  étourderies  de  la  jeunesse 
du  siècle  ,  des  orages  dont  l'avenir  était  assombri ,  de  l'impiété  et  de 
la  fainéantise.  La  matière  était  superbe ,  elle  ennuya  mortellement 
l'auditoire  du  président,  et  nous  la  supprimons  de  peur  de  produire 
sur  le  nôtre  un  effet  analogue. 

Ce  qui  indisposait  davantage  M.  de  Servan  contre  son  fils,  était 
moins  encore  la  futilité  de  ses  occupations  que  ses  projets.  Bien  qu'il 
ignorât  les  relations  intimes  d'Edouard  avec  la  comtesse,  il  n'aimait 
point  à  lui  voir  fréquenter  cette  maison ,  et  l'idée  qu'il  s'y  pouvait 
rencontrer  avec  Raoul  le  remplissait  d'inquiétude.  —  Je  crains, 
disait-il,  que  tu  n'aies  revu  ce  M.  deMontigny;  car,  depuis  huit 
jours ,  tu  affectes  une  fâcheuse  obstination  à  lutter  contre  mes  désirs. 
Tu  refuses  toujours  de  te  marier  :  que  pensera  le  père  d'Hermance, 
et...  elle-même?  Une  charmante  personne ,  décente,  bien  élevée, 
point  bel-esprit,  qui,  de  ton  propre  aveu,  te  trouve  charmant...  Elle 
a  bien  de  la  bonté...  Ta  conduite  est  inexplicable,  impolie ,  et  il  faut 
que  tu  sois  endoctriné  par  des  conseils  pernicieux.  Oh!  je  tenais  déjà 
ce  Montigny  pour  un  matérialiste  plus  encroûté  que  Locke  ou  Spi- 
nosa  ;  mais  aujourd'hui ,  vois-tu ,  je  le  soupçonne  de  saint-simonisme 
ou  môme  d'utopie  phalanstérienne.  C'est  un  homme  dont  il  se  faut 
abstenir. 

—  Sur  l'honneur,  mon  père ,  les  théories  de  Raoul ,  à  la  nouvelle 
de  ce  mariage,  se  sont  bornées  à  des  éclats  de  rire.  Est-il  donc  obli- 
gatoire de  se  marier?  est-ce  un  crime  de  rester  garçon?  la  morale 
chrétienne  ne  dit-elle  pas  que  l'état  de  chasteté  est  le  plus  agréable  à 

22. 


316  REVUE  DE  PARIS. 

Dieu?...  Il  est  vrai  qu'il  serait  fâcheux  que  chacun  lui  voulût  plaire 
de  cette  façon  ;  mais  le  péril  n'est  pas  pressant. 

—  Voilà  de  sages  institutions  sottement  parodiées ,  et  votre  maître 
en  folie  trempe  ses  raisonnemens  dans  la  fange  de  M.  de  Voltaire; 
vous  pouvez  le  lui  dire  en  mon  nom...  bien  qu'avec  les  égards  conve- 
nables. On  n'est  point  dupe  de  ces  plaidoiries  fondées  sur  le  para- 
doxe, et  l'on  sait  où  prendre  pour  y  répondre. 

— Mais,  mon  père,  il  est  singulier  qu'on  veuille  contraindre  les  incli- 
nations d'un  homme,  tandis  qu'une  femme ,  mademoiselle  de  Parçay, 
est  laissée  par  son  père  dans  une  liberté  absolue  sur  ces  matières. 

—  Si  le  choix  de  cette  jeune  personne  vous  est  favorable,  la  criti- 
que de  la  conflance  de  M.  de  Parçay  me  paraît  toute  faite. 

—  Mille  grâces  de  votre  bonté.  Je  ne  me  sens  pas  encore  la  force 
de  caractère  requise  en  mariage,  et  si,  pour  ne  point  vous  brouiller 
avec  M.  de  Parçay,  je  vous  laisse  préparer  le  flambeau ,  en  revanche , 
je  n'ai  pas  encore  le  courage  de  l'allumer.  Plus  tard ,  à  la  bonne 
heure.  Quand  il  en  sera  saison,  certes,  mademoiselle  Hermance  est, 
de  toutes  les  femmes,  celle  que  je  préférerai;  je  serais  désolé  qu'on 
me  l'enlevât,  je  la  tiens  en  réserve ,  et... 

—  Ah,  ceci  est  par  trop  fort,  et  l'insolence  est  révoltante!  s'écria 
le  vieillard  en  se  levant  pour  sortir,  de  peur  de  céder  à  l'indignation. 
Contraint  par  ce  mouvement  de  quitter  la  table ,  Edouard  accom- 
pagna respectueusement  son  père  jusqu'à  la  porte  du  salon,  puis 
le  salua  sans  le  suivre  plus  loin. 

—  J'ai  toujours  eu  le  pressentiment,  dit  le  président  à  sa  femme, 
que  ce  Montigny  ruinerait  nos  plans ,  prolongerait  les  désordres  de 
mon  fils,  et  l'empêcherait  de  contracter  cette  union. 

Et  celle-ci  de  répondre  avec  un  gros  soupir  : 

—  Les  gens  sans  mœurs  et  sans  principes  sont  capables  de  tout. 
Une  lettre  de  Raoul  attendait  Edouard  à  l'antichambre ,  et  tout  en 

l'ouvrant  la  suscription  le  fit  tressaillir.  Le  compliment  était  bref  : 

«  Monsieur  , 
«  Je  sais  tout!  Mon  indignation  n'est  point  pour  vous  surprendre. 
Mais,  avant  de  suivre  les  conseils  qu'elle  me  donne,  il  importe  que 
j'aie  une  explication  avec  vous,  avec  vous  seul;  car  il  est  un  point 
obscur  que  je  veux  éclaircir.  Ne  pouvant  aller  la  chercher,  je  vous 
prie  d'être  demain  matin,  à  dix  heures,  au  Jockeys-Club  où  nul  fâ- 
cheux ne  nous  gênera.  » 

Dès  neuf  heures  et  demie,  le  lendemain,  Raoul  se  promenait  tragi- 


REVUE  DE  PARIS.  317 

quement  dans  les  salons  du  Club  des  jockeys,  et  Edouard ,  en  route  pour 
le  rendez-vous,  se  demandait  comment  cette  mèche  avait  été  éventée. 
Dans  son  trouble,  il  craignait  que  l'indiscrétion  ne  fût  partie  de  Ca- 
roline, ce  qui  eût  indiqué  de  funestes  accidens.  Après  lui  avoir  répété 
brusquement  et  d'un  ton  bref  qu'il  savait  tout ,  Raoul  ajouta  qu'il 
désirait  en  outre  apprendre  de  sa  bouche  le  surplus  des  détails ,  com- 
ment et  où  la  chose  s'était  passée  : 

—  Dans  la  position  où  nous  voici,  monsieur,  toute  réticence  serait 
imputée  à  la  crainte  ;  ainsi  ne  me  cachez  rien,  puisqu'il  est  impossible 
de  tout  dissimuler. 

—  En  bonne  conscience,  j'ai  eu  tort  de  consentir  à  cette  plaisan- 
terie, mon  cher;  mais  si  vous  parlez  de  crainte,  j'ai  eu  raison,  je  le 
soutiendrai,  du  moins.  Venez-vous  faire  une  querelle?  Soit,  on  est 
prêt.  Voulez-vous  entendre  conter  ce  que  vous  savez  de  reste?  A  quoi 
bon?  Le  dessein  a  été  formé  ici ,  malgré  moi  ;  on  m'y  a  engagé  d'hon- 
neur, par  des  moyens  assez  perfides,  et  voilà  tout. 

—  Cependant  vous  avez  joué  le  rôle  principal? 

—  D'accord ,  mais  on  avait  mis  mon  amour-propre  en  jeu.  Ce  sont 
eux  qui  ont  fait  choix  de  Caroline,  et  j'ai  dû....  Au  fond,  mon  cher, 
je  suis  ravi  de  vous  savoir  prévenu  de  tout,  et  cela  me  tranquillise. 

— Carohne!...  CaroHne  qui? 

— Caroline  de  Wilmoore,  parbleu!  Surprise  surprenante,  on  dirait 
que  vous  ignorez.... 

—  Par  ma  foi,  votre  discrétion  est  si  prodigieuse,  que  je  m'étais 
arrêté  au  soupçon. 

Raoul  disait  vrai ,  il  ne  connaissait  rien  des  amours  de  la  comtesse. 

—  Eh  bien,  vous  comprenez  ;  elle  a  pris  la  chose  au  sérieux,  vous 
avez  fait  votre  cour,  nos  amis  avaient  les  yeux  sur  nous,  c'était  un 
pari  engagé  dont  la  perte  me  détruisait  à  jamais  ;  votre  rivalité  n'était 
pas  rassurante,  j'ai  laissé  faire  Caroline  et  nos  amis.  Après  tout,  pure 
plaisanterie. 

—  Ah  !  ah  !...  fit  Raoul ,  reprenant  haleine  et  faisant  un  effort  pour 
demeurer  calme;  et  la  comtesse  s'est  prêtée  à  cette  mystification? 

—  Raoul ,  le  terme  est  trop  fort.  A  ne  vous  rien  cacher,  elle  a  paru 
irritée  à  votre  endroit  et  disposée  à  vous  vaincre  du  mieux, 

—  Je  conçois  à  présent  la  cause  de  ses  prévenances.  Savez-vous, 
Edouard,  que  cela  est  infâme? 

—  C'est  mon  avis,  morbleu  !  et  je  vous  ferai  raison  quand  et  comme 
il  vous  plaira. 

—  Non  pas!  Un  duel,  quelle  qu'en  soit  l'issue,  ne  m'ôtera  point  le 


318  REVUE  DE   PARIS. 

ridicule,  et  pourtant....  Imaginez,  mon  cher,  que  je  n'ai  pas  songé 
une  minute  jusqu'ici  à  courtiser  madame  de  Wilmoore  ;  je  vous  per- 
mets, et  même  je  vous  supplie  de  le  lui  dire  :  j'ai  mes  raisons... 
Votre  courage  m'est  connu,  du  mien  vous  n'en  doutez  guère;  point 
d'éclats,  ou  du  moins  pas  avant  quelques  jours.  Il  me  convient  de 
vous  combattre  par  vos  armes,  et  je  n'ai  point  à  me  venger  de  vous 
seul.  Vos  amis  et....  les  miens  sont  les  vrais  coupables;  vous  n'êtes 
qu'une  dupe.  Taisez-vous  sur  cet  entretien,  Edouard,  ou  bien  il  y 
aura  du  scandale  et  du  sang  dont  vous  répondrez.  Pas  un  mot  à  ces 
drôles,  rien  à  la  comtesse...  sans  quoi,  je  lui  fais  savoir  comment 
vous  m'avez  vendu  leur  secret. 

—  Que  dites-vous? 

—  Je  dis ,  monsieur,  que  vous  êtes  un  étourdi  ;  que  je  ne  connais- 
sais rien  des  sottises  que  vous  venez  de  m'apprendre  en  vous  faisant 
jouer  ici  comme  un  écolier,  comme  un  niais.  Je  dis  qu'en  racontant 
notre  entrevue ,  je  vous  ferais  couvrir  de  huées;  que  vous  récolteriez 
la  moisson  de  ridicule  par  vous  semée,  et  que  vous  la  mangeriez  jus- 
qu'à la  paille! 

—  Je  tombe  de  mon  haut! 

—  Un  confident  de  ces  beaux  desseins,  ne  voulant  pas  les  trahir, 
ne  voulant  pas  aussi  que  je  fusse  l'amusette  d'un  troupeau  de  fa- 
quins, m'avertit  de  me  tenir  sur  mes  gardes,  que  plusieurs  tramaient 
contre  moi  un  fil  que  vous  teniez  :  il  me  laissa  dans  l'incertitude  et.... 
vous  comprenez  le  reste.  Si  vous  le  voulez,  tout  sera  raconté  en 
public... 

—  Non ,  certes;  mais  que  prétendez-vous? 

—  Que  ces  messieurs  et  Caroline,  comme  vous  dites,  n'aient  au- 
cun profit  à  retirer  de  notre  entrevue.  Désormais  vous  serez  neutre. 
Je  m'engage  à  ne  dire  à  la  comtesse,  ni  à  personne,  un  seul  mot 
pour  vous  perdre,  et  tout  ceci  sera  oublié,  extérieurement,  veux-je 
dire;  car  je  n'ai  plus  à  vous  offrir  qu'un  dédain  complet.  C'est  le  seul 
de  mes  sentimens  qui  sache  descendre,  le  seul  donc  qui  vous  puisse 
îiller  trouver. 

—  Allez  au  diable,  je  préfère  me  battre! 

—  Moi  non.  Si  vous  m'envoyez  des  témoins,  ils  entendront  mes 
refus  motivés.  Ayez  donc  patience ,  je  vous  satisferai  plus  tard  si  vous 
y  tenez  encore.  Adieu,  monsieur,  souvenez-vous  de  nos  conventions, 
ou  bien  je  vous  ferai  une  querelle  de  ridicule  à  vider  avec  toutes  les 
femmes,  et  la  comtesse  irritée  sera  contrainte  de  vous  fermer  sa 
porte.  De  plus,  je  vous  organiserai  une  affaire  d'honneur  (vous  les 


REVUE   DE   PARIS.  3i4^ 

aimez,  dites-vous)  avec  vos  amis  en  bloc.  Pardieul  monsieur,  ce 
serait  de  quoi  vous  forcer  d'aller  planter  des  cannes  en  Amérique, 
de  partir  pour  l'armée  de  don  Carlos ,  ou  de  vous  faire  nommer  sous- 
préfet  de  Paimbœuf  ! 

Contraint  par  les  circonstances  de  commencer  les  hostilités  à 
l'égard  de  M*""^  de  Wilmoore,  Montigny,  tout  en  la  trouvant  très 
belle,  était  loin  d'en  être  amoureux  :  il  appela  donc  à  son  aide  la 
vanité,  la  raison,  et  il  prépara  son  invasion  sur  le  territoire  ennemi. 
Son  premier  stratagème  eut  plein  succès.  —  Puisqu'elle  a  l'inten- 
tion, se  dit-il,  de  rire  de  mes  sentimens,  elle  souhaite  que  je 
l'aime  pour  en  venir  à  ses  fins.  Si  je  demeure  impassible,  elle  sera 
piquée,  elle  redoublera  de  coquetterie,  elle  sera  réduite  aux  avances, 
et  peut-être  se  prendra-t-elle  le  pied  dans  les  filets  qu'elle  me  va 
tendre.  —  Donc  Raoul  s'arrangea  de  manière  à  se  trouver  presque 
continuellement,  en  tous  lieux,  en  présence  de  la  comtesse,  froid 
comme  un  glaçon,  grave,  point  avantageux  ni  sémillant,  et  respec- 
(oeux  à  l'infini.  Très  indisposée  contre  lui  par  Edouard,  Caroline, 
presque  résolue  de  le  persifler,  fut  gênée  par  cette  contenance,  et 
Raoul  mit  cette  trêve  à  profit,  en  lui  faisant  du  matin  au  soir  des 
éloges  perpétuels  du  jeune  de  Servan ,  de  manière  à  le  rendre  odieux 
Vil  continuait  à  médire,  et  dans  tous  les  cas,  de  façon  à  en  faire  un 
chevalier  accompli,  un  Grandisson  irréprochable.  En  assez  peu  de 
temps,  le  seul  nom  de  son  ami ,  prononcé  devant  elle,  suffit  pour 
procurer  un  bâillement  à  la  comtesse.  Avant  de  continuer  la  guerre, 
Raoul  s'assura  prudemment  que  Servan  n'était  plus  à  craindre,  et 
dès  qu'il  jugea  que  le  cœur  de  Caroline  était  vacant,  il  espéra  de  faire 
cesser  à  son  profit  cet  état  anormal.  Notre  héros  avait  moins  à  faire 
qu'il  ne  le  supposait,  et  il  ne  se  doutait  pas  d'avoir  consommé  la  ruine 
de  son  rival  bien  avant  de  l'avoir  projetée.  Le  cœur  des  femmes  est 
un  labyrinthe  dont  le  fil  est  perdu.  Ainsi  cheminait,  parmi  les  té- 
Bèbres,  l'aventureux  Raoul  de  Montigny;  il  crut  enfin,  dans  les  va- 
peurs qui  obscurcissaient  les  lointains  et  lui  cachaient  la  route, 
entrevoir  une  lumière  douteuse  et  mobile.  La  comtesse,  de  l'air  le 
plus  indifférent  du  monde,  s'avisa  de  lui  demander  s'il  connaissait 
depuis  long-temps  mademoiselle  de  Parçay.  La  réponse  fut  éludée. 
On  y  revint  avec  précautions,  en  tapinois;  puis  on  parla  des  amitiés 
d'enfance  d'une  manière  vague,  en  mêlant  toujours  le  nom  de  celte 
jeune  personne  à  ce  sujet.  On  finit  par  rappeler  certaine  conversation 
entre  Raoul  et  Hermance  chez  la  duchesse  de  P....,  et  ce  souvenir 
fut  touché  avec  une  timidité  curieuse.  Alors  Montigny  remarqua 


320  REVUE  DE  PARIS. 

que  sa  disgrâce  datait  de  cette  heure-là ,  et  que  la  jalousie  pouvait  y 
avoir  eu  part. 

Cette  présomption  le  détermina  à  prendre  les  allures  d'un  homme 
jadis  rempli  de  passions,  mais  désenchanté  par  des  épreuves  cruelles, 
admirable  théoricien  encore,  mais  résolu  de  ne  plus  descendre  à  la 
pratique  et  de  devenir  simple  spectateur.  Ces  allures  graves  étonnè- 
rent la  comtesse;  elle  n'avait  de  sa  vie  ouï  dire  qu'un  maître  séducteur 
procédât  de  la  sorte.  Néanmoins  Raoul  lui  ouvrait  çà  et  là  un  peu 
d'espérance,  qu'il  refermait  soudain.  En  un  mot,  il  jouait  à  mer- 
veille son  rôle  de  coquetterie  masculine,  rôle  parfaitement  semblable 
à  celui  des  femmes.  Peu  à  peu  Raoul  s'assombrit,  tout  en  se  faisant 
plus  intime;  les  regards  profonds  commencèrent  à  se  creuser  de  part 
et  d'autre,  on  tourna  au  sentiment,  on  se  mit  à  se  raconter  comment 
on  entendait  l'amour  et  comment  on  aimerait  qu'un  cœur  fût  bâti 
pour  se  plaire  dans  sa  possession.  Nul  des  deux,  cependant,  ne  se 
livrait;  car  la  comtesse  craignait  encore  un  peu  que  Raoul  ne  voulût 
l'immoler  à  sa  fatuité,  et,  de  son  côté,  Montigny  n'oubliait  pas  qu'elle 
lui  tendait  un  piège  indigne.  Ainsi ,  avec  un  air  doux  et  amical ,  Mon- 
tigny et  Caroline  étaient  contenus  par  une  crainte  commune,  et 
chacun  d'eux  avait ,  à  l'égard  de  l'autre ,  la  même  cause  secrète  de 
ressentiment. 

Après  de  longues  hésitations,  cette  intimité  froide  et  guindée 
cessant  d'être  possible,  on  tomba  dans  l'embarras  des  positions 
fausses.  Du  silence  s'ensuivit,  puis  du  trouble,  des  émotions  voilées, 
des  soupirs  impatiens,  et  enfin ,  un  beau  soir,  nos  deux  héros  se  sé- 
parèrent avec  la  conviction  mutuelle  que  l'entrevue  suivante  ne  pour- 
rait se  passer  sans  qu'une  secousse  ne  rétablît  violemment  l'équilibre. 
Cette  idée  alarma  Raoul.  Ne  voulant  pas  risquer  un  engagement  sé- 
rieux avec  un  ennemi  sur  ses  gardes,  il  eut  la  modestie  et  le  talent 
de  prolonger  la  crise,  et  de  mettre  ainsi  l'ame  de  Caroline  aux  abois. 
Comme  il  le  prévoyait,  il  la  retrouva,  trois  jours  après,  découragée, 
mélancolique,  pâle  et  abattue.  Dans  ces  conjonctures,  il  affecta  une 
indifférence  cruelle,  et  se  prit,  en  face  de  cette  belle  affligée,  d'un 
accès  de  gaieté  impitoyable.  Ce  remède  est  exquis  pour  provoquer 
les  larmes  des  femmes  qu'il  surprend  un  jour  de  vapeurs ,  et  Raoul 
n'ignorait  pas  que  des  larmes  lui  eussent  épargné  de  grands  frais  de 
rhétorique.  Cette  ressource  lui  fut  ôtée.  M""*  de  Wilmoore  tint  bon; 
mais  sa  tristesse  augmenta ,  et  cette  mélancolie  tendre  fut  rudoyée 
par  Montigny  avec  un  esprit  désolant.  Il  eut  le  courage  de  se  main- 
tenir en  contraste  d'humeur  avec  la  comtesse,  de  paraître  n'avoir  rien 


REVUE  DE  PARIS.  321 

pris  au  sérieux  jusque  là  ,  et  de  lui  faire  craindre  d'avoir  été  la  dupe 
d'une  illusion  de  son  cœur.  Alors  Caroline  commença  à  se  répandre 
en  lamentations  sur  l'insensibilité  des  hommes  et  sur  la  façon  dont 
ils  se  jouaient  des  objets  les  plus  saints.  Réplique  par  un  argument  du 
même  genre  sur  la  coquetterie  des  dames ,  sur  leur  fausse  et  perfide 
sensibilité ,  qui  les  pousse  à  chercher  des  hommages  pour  s'en  pré- 
valoir, des  victimes  pour  les  sacrifier  aux  rires  d'une  foule  désœu- 
vrée. Rougeur,  embarras  de  la  comtesse,  qui  formule  une  excuse 
fondée  sur  la  fatuité  des  hommes  et  sur  leur  indiscrète  outrecuidance. 
Énergiques  dénégations  de  Raoul ,  articulées  de  façon  à  raffermir  à 
cet  égard  M"''  de  Wilmoore.  Après  un  plaidoyer  rempli  de  verve  en- 
jouée et  sémillante,  devenant  soudain  sérieusement  ému,  et  les  pru- 
nelles fixées  sur  M""'  de  Wilmoore,  Montigny  s'écrie  :  —  Des  hommes 
assez  vils  pour  jouer  à  froid  l'honneur  d'une  femme  avec  des  étourdis, 
n'existent  point,  et  dans  tous  les  cas,  je  ne  les  pourrais  connaître, 
car  entre  eux  et  moi  s'élèveraient  de  hautes  murailles  de  mépris. 
Quant  à  croire  à  des  femmes  assez  corrompues  pour  tenir  les  cartes 
dans  une  partie  aussi  infâme...  mon  cœur  sécherait  de  désespoir  si 
j'ajoutais  foi  à  cette  imposture  !  Sans  doute  il  est  des  coquettes,  parce 
que  nous  les  avons  trop  adorées  ;  des  fats  trop  enivrés  de  l'orgueil  de 
vous  avoir  plu ,  le  seul  honneur  qui  les  touche  ;  des  gens  à  bonnes 
fortunes,  prétendus  heureux...  Hélas!  mobiles,  inconstans peut-être, 
feux-follets  qui  brûlent  sans  cesse  et  s'en  vont  errant  par  les  ténè- 
bres, ces  gens  sont  criminels  par  excès  de  passion.  Ces  insensés  n'ont 
de  pensées  que  pour  vous.  Gens  d'une  imagination  vive,  égarée  sou- 
vent par  des  chagrins  précoces,  ils  ont  dans  l'ame  une  merveille  idéale, 
une  poésie  folle,  et  ils  consument  une  vie  d'angoisses,  d'adorations  et 
de  regrets  à  poursuivre  de  bonne  foi  la  réalisation  d'une  chimère. 
Pourquoi  ne  la  trouvent-ils  pas?  Parce  que  leur  sensibilité  trop 
exquise  se  blesse  et  les  décourage  à  toute  heure.  Leur  plus  grand  tort 
est  de  vous  avoir  rêvées ,  mesdames ,  sous  des  formes  d'anges  ;  et 
quand  on  les  vient  immoler  à  des  gens  vulgaires ,  ils  souffrent  plus 
que  d'autres  ;  leurs  cœurs  se  ferment  à  l'amour,  s'ouvrent  au  dédain 
et  s'éteignent  pour  avoir  tout  consumé  en  peu  de  temps.  S'ils  sont 
devenus  mauvais,  c'est  par  votre  faute;  s'ils  vous  ont  su  plaire,  c'est, 
madame,  qu'ils  vous  aimaient  avec  abnégation  ,  avec  folie,  comme 
on  aime  sa  religion  quand  on  court  au  martyre. 

—  Vous  défendez  cette  cause?... 

— Avec  désintéressement,  car  elle  n'est  plus  la  mienne.  La  passion 
est  assurément  pour  moi  une  chose  sacrée ,  je  la  redoute,  loin  de  la 


322  REVUE  DE  PARIS. 

chercher,  et  mon  cœur,  malgré  son  peu  de  prix,  est  un  tmeple  où  rien 
ne  pénètre  de  frivole;  c'est  dire  que  la  porte  en  est  murée.  Oh  !  la 
défiance,  supplice  des  âmes  loyales!  la  défiance,  produit  des  indi- 
gnes épreuves  où  le  monde  nous  soumet!  la  défiance,  cuirasse  pe- 
sante armée  d'ardillons  tournés  contre  la  poitrine  de  qui  la  porte... 
Sans  cet  obstacle,  le  bonheur  serait  facile.  On  verrait,  madame,  des 
êtres,  consumés  en  secret  d'un  amour  mutuel ,  oser  se  le  dire,  apaiser 
d'un  regard  les  tourmens  dont  ils  sont  déchirés ,  bénir  leur  passion 
au  lieu  de  l'étouffer  amèrement  dans  la  solitude,  et  réunir  leurs  âmes 
au  lieu  de  les  consumer  en  d'impuissantes  larmes...  (Ici  Raoul  parut 
profondément  remué.)  Après  un  soupir,  il  ajouta  d'une  voix  plus 
sombre  : 

—  Oui ,  madame ,  l'amour  vit  de  confiance ,  d'estime ,  et  si  le 
monde  ne  lui  enlevait  ces  deux  alimens ,  on  n'aurait  plus  à  lutter 
contre  une  pruderie  mesquine,  on  n'aurait  plus  le  déboire  de  ces 
triomphes  honteux  sur  une  résistance  hypocrite,  calculée  froidement, 
gauchement  déguisée  en  vertu  ,  et  qui  défleurit  par  avance  les  plus 
fraîches  illusions  des  sentimens. 

—  Cependant,  monsieur... 

—  Cependant,  madame,  rien  n'est  plus  digne,  plus  noble,  plus 
élevé,  que  deux  créatures  venant  à  s'aimer,  à  se  le  dire  sans  prudence 
et  à  se  livrer  avec  une  confiance  généreuse ,  avec  enthousiasme ,  sans 
arrière-pensées ,  sans  combats  pudibonds ,  sans  ces  luttes  ridicules 
dont  on  prévoit  l'issue  et  que  leur  misère  ferait  abandonner  aux  sou- 
brettes. Se  donner  librement  est  une  action  digne;  se  vendre  en 
détail  à  prix  d'usure  au  plus  habile,  au  plus  persévérant,  est  une 
misère!  Ces  idées  vous  paraissent  folles,  mais  on  ne  peut  se  résoudre 
à  vivre  et  mourir  comme  un  paria  sans  être  aimé  une  seule  fois 
comme  on  l'a  rêvé.  C'est  un  désir  chimérique,  et  mieux  vaut  se  taire 
et  souffrir...  et  souffrir  toujours  ! 

Il  appuya  les  deux  mains  sur  son  front,  et  s'étant  soudain  levé,  il 
fit  quelques  tours  dans  la  chambre  d'un  pas  inégal  et  précipité ,  en 
homme  livré  à  un  combat  intérieur  et  qui  rappelle  ses  forces  défail- 
lantes. Quand  il  revint  s'asseoir,  il  paraissait  mieux  affermi. 

—  Vous  êtes  doué  ,  murmura  Caroline  un  peu  pâlie,  d'une  sensi- 
bilité bien  vive,  et  je  vous  avais  déjà  jugé  ainsi. 

—  A  Dieu  ne  plaise  !  s'écria  d'un  ton  railleur  notre  héros  en  riant 
aux  éclats.  Je  suis  un  homme  tout  simple,  peu  e.xpansif,  assez 
égoïste,  aimant  mieux  les  théories  que  le  reste ,  et  acceptant  la  vie 
comme  Démocritc.  Après  tout,  cette  manière  est  la  bonne,  il  faut 


REVUE  DE  PARIS.  323 

rire  à  grands  efforts  de  certaines  choses,  de  peur  de Tel  est 

mon  programme,  et  j'y  serai  fidèle.  Restez  calme  toujours,  madame, 
c'est  plus  commode  et  d'une  hygiène  excellente  pour  la  conservation 
de  la  beauté.  En  outre,  les  grandes  passions,  comme  les  falbalas,  sont 
d'un  goût  provincial  et  suranné. 

Plus  expansive  que  jamais,  la  comtesse  allait  répondre,  quand, 
dans  la  salle  voisine ,  on  entendit  aboyer  la  voix  de  M.  de  AVilmoore 
qui  entra  en  s'écriant  :  — Ah,  ah!  je  vous  surprends  en  tôte-à-tôte 
avec  ma  femme,  et  comme  dit  Arnal,  je  ne  sais  pas  ce  que...  Pour 
vous  punir,  soyez  traité  comme  l'ami  de  la  maison  ;  notre  bal  est  pour 
après-demain  samedi.  Ts'ous  avons  affaire  de  vos  conseils.  Venez  donc 
dîner  demain ,  nous  avons  une  place  à  vous  donner  à  l'opéra ,  si 
toutefois  ma  femme... 

Caroline  s'inclina  et  fit  un  signe  affirmatif  d'un  air  glacial  et  gêné. 

—  Affaire  conclue,  mon  cher  Montigny,  à  demain!  Venez  de 
bonne  heure. 

Cette  brusque  interruption  contraria  Raoul.  L'œuvre  n'était  pas 
consommée,  et  cette  trêve  donnait  à  Caroline  le  temps  de  se  recon- 
naître. Il  fallait  emporter  d'assaut  un  aveu  sans  équivoque,  et  Raoul 
n'était  pas  sans  inquiétude ,  car  il  n'oubliait  pas  que  la  comtesse,  en- 
doctrinée par  Edouard ,  l'avait  regardé  comme  un  fat  résolu  de  la 
perdre  publiquement ,  et  s'était  proposé  de  le  châtier  par  où  il  avait 
péché.  Si  elle  a  le  temps  de  se  remémorer  toutes  ces  chimères, 
pensait  Raoul ,  la  peur  la  rendra  sage ,  et  demain  tout  sera  peut-être 
perdu.  —  Par  un  coup  du  sort  heureux  ou  funeste ,  il  la  découvrit  le 
soir  même  aux  Tuileries ,  à  la  nuit  tombante,  assise  au  milieu  d'un 
cercle  assez  nombreux  et  éparpillé.  Elle  l'avait  reconnu ,  il  passa  dix, 
fois  devant  elle  de  l'air  du  beau  Ténébreux ,  avant  que  de  l'aborder 
et  de  s'asseoir  assez  loin  d'elle.  Le  temps  était  lourd  ,  voilé  de  grosses 
nuées  qui  avaient  répandu  sur  les  feuilles  et  sur  la  terre  une  pluie 
d'orage,  vers  quatre  heures.  Les  parfums  du  sol,  de  la  verdure  et 
des  orangers,  mêlés  dans  l'atmosphère  chargée  d'électricité,  agis- 
saient sur  les  nerfs  et  les  pénétraient  d'impressions  vives  et  volup- 
tueuses. Raoul  garda  le  silence ,  contemplant  avec  tristesse  et  d'un 
œil  furtif  la  comtesse  Caroline.  Lorsqu'on  se  leva  pour  se  retirer, 
profitant  de  l'état  d'agitation  où  il  la  voyait,  de  l'obscurité  et  du  mo- 
ment de  désordre  employé  au  rajustement  des  châles  et  des  gants , 
il  s'approcha  d'elle  et  lui  offrit,  pour  la  reconduire  à  sa  voiture,  un 
bras  qu'elle  accepta  sans  articuler  une  syllabe.  L'instant  était  pré- 
cieux, la  distance  courte;  décidé  à  parler,  mais  à  éviter  une  ré- 


324  REVUE  DE  PARIS. 

ponse,  Raoul  calcula  la  longueur  métrique  du  chemin,  et,  arrivé 
à  vingt-deux  pas  de  la  grille,  il  murmura  d'une  voix  douloureuse  : 

Vous  avez  la  victoire,  faites-en  part  à  ceux  qu'elle  intéresse.  Quel 

mal  vous  avais-je  fait,  madame ,  pour  souhaiter  un  tel  sacrifice?  Mon 
cœur  vous  l'offre  sans  résistance,  il  est  navré  de  chagrin ,  madame; 
hélas...  je  vous  aime! 

Caroline  tressaillit ,  et  tandis  que  Raoul  présentait  la  main  à  cette 
dame  prête  à  monter  en  voiture,  M.  de  Wilmoore  s'écria  :  —A  de- 
main ,  Montigny  ! 

— Demain?...  murmura  le  jeune  homme  d'un  air  d'hésitation ,  sans 
quitter  la  main  de  la  comtesse.  Elle  se  taisait;  il  serra  fortement  le 
bout  de  ses  doigts,  comme  pour  leur  demander  une  réponse,  en  ré- 
pétant :  — Demain?.,  d'un  ton  humble  et  soumis,  et  presque  aus- 
sitôt, les  abandonnant,  il  secoua  fortement  la  main  du  mari,  en  lui 
disant  d'une  voix  claire  et  assurée  :  — A  demain,  monsieur!  — Et  il 
s'éloigna  très  satisfait  de  sa  journée. 

Le  lendemain,  vers  quatre  heures ,  Champrôsé  ,  Delcourt,  Lafare, 
Edouard  de  Servan  et  quelques  autres  chevauchaient  de  compagnie 
le  long  du  bois  de  Roulogne,  causant  de  chiens,  de  femmes  et  de 
maquignons.  La  mine  taciturne  d'Edouard  concentra  l'attention  sur 
lui,  et  de  ce  point  de  départ  on  arriva  à  Montigny  en  passant  par  M""'  de 
Wilmoore.  Le  spirituel  banquier  s'informa  de  l'état  de  la  petite 
conspiration ,  des  dispositions  de  la  comtesse  à  l'égard  de  Raoul  ;  il 
ajouta  qu'il  ne  doutait  point  que  le  dénouement  de  l'aventure  n'eût 
été  réservé  pour  le  bal  de  M"""^  de  Wilmoore,  et  qu'ainsi  l'on  comp- 
tait pour  le  lendemain  sur  des  surprises  divertissantes;  il  n'avait  pas 
achevé,  qu'une  voiture  découverte  tourna  vivement  l'angle  d'une 
allée  et  prit  le  petit  pas  en  s'approchant  d'eux.  C'était  l'équipage  de 
la  comtesse.  Elle  était  escortée  d'une  jeune  personne  fort  jolie,  mais 
sourde-muette ,  et  que ,  pour  ce  motif,  M'"'^  de  Wilmoore  avait  prise 
pour  dame  de  compagnie;  ingénieuse  manière  d'être  libre  sans  se- 
couer certains  préjugés.  Un  homme  était  assis  sur  le  revers,  et  jugez 
de  la  stupeur  de  nos  (jentlemens  en  reconnaissant...  Raoul  de  Mon- 
tigny. Un  tel  triomphe  ne  se  pouvait  comparer  qu'à  celui  de  Mardo- 
chée ,  et  Caroline  en  agissant  avec  une  humilité  aussi  digne ,  aussi 
brave,  expiait  très  noblement  ses  anciens  torts  à  l'égard  de  Raoul, 
en  le  vengeant  des  co-associés  du  complot.  Ils  passèrent  lentement 
au  milieu  de  nos  cavaliers  qui  s'inclinèrent,  éblouis,  jusque  sur  le 
pommeau  de  leurs  selles.  Caroline  saluait  avec  aisance ,  son  teint 


REVUE  DE  PARIS.  335 

très  animé  indiquait  l'exaltation  qui  remplissait  son  cœur.  Quant  à 
Raoul,  simple  et  insouciant,  il  acceptait  sa  position  d'une  manière 
philosophique,  sans  être  gêné  ni  enflé  de  sa  victoire;  il  souriait  aux: 
faveurs  de  la  fortune ,  sans  oublier  ses  outrages  de  la  veille  ou  ses 
infidélités  du  lendemain,  et  il  se  tenait  bourgeoisement  comme  un 
roi  constitutionnel  qui  reçoit  les  applaudissemens  de  ses  com- 
raettan. 

—  Voici  de  Servan  tué  net ,  murmura  le  chef  de  division  à  l'oreille 
de  Champrôsé;  il  n'a  plus  qu'à  accepter  la  place  de  sous-préfet  de 
Paimbœuf  qu'on  lui  offrait  l'autre  jour,  et  qu'il  a  refusée  en  riant  aux 
éclats.  L'heure  de  la  retraite  a  sonné  pour  lui. 

—  Il  est  de  fait ,  mon  cher,  que,  dans  certaines  adversités,  l'aboli- 
tion des  cloîtres  rend  les  sous-préfectures  indispensables. 

—  Diantre!  s'écria  Lafare,  nos  actions  sont  en  baisse,  et  vous  nous 
ménagiez  une  étrange  surprise. 

Chacun  éclata  de  rire. 

—  Bast  !  repartit  Delcourt ,  l'aventure  est  bien  plus  drôle  comme 
cela. 

Nouvelles  risées. 

—  D'honneur ,  continua  le  banquier ,  il  est  temps ,  mon  cher 
Edouard 

—  Il  est  temps  de  vous  taire  !  interrompit  Servan  exaspéré  en  pous- 
sant son  cheval  en  travers  du  chemin  de  Lafare  ;  il  est  temps  pour 
vous  de  comprendre  que  pas  une  femme  ne  se  prêterait  à  une  ven- 
geance aussi  stupide,  et  que  je  n'ai  pas  même  essayé  d'en  faire  l'essai. 
Que  m'importe ,  à  moi ,  que  Montigny  vous  ait  inspiré  de  l'envie  ou 
de  la  rancune?  Quant  au  reste,  je  suis  désintéressé,  et  vous  devez 
comprendre  qu'à  la  veille  d'un  mariage  mes  idées  ont  dû  changer  de 
direction.  Il  n'y  a  donc  ici  de  mystifiés  que  vous,  et  il  sera  bon  que 
vous  ne  l'oubliiez  pas.  Je  dois  ajouter  que,  depuis  douze  jours,  Raoul 
connaissait,  par  je  ne  sais  qui ,  ces  pièges  à  linottes  et  qu'il  a  paru 
aussi  indifférent  à  ce  complot  que  je  le  suis  à  sa  bonne  fortune  d'au- 
jourd'hui ,  sur  laquelle  je  ne  prétendais  plus  aucun  droit. 

—  Je  ne  croyais  pas  tant  d'esprit  à  Servan ,  observa  Champrôsé. 

—  Il  aurait ,  sur  ma  foi ,  joué  le  rôle  de  Barré re  à  la  convention. 
Dès  le  soir  même,  la  nouvelle  de  ce  changement  de  ministère  à  la 

cour  de  M""^  de  Wilmoore  circula  dans  Paris;  Champrôsé  la  porta 
chez  le  général  de  Parçay,  de  qui  la  fille  fut  à  l'instant  saisie  d'une 
migraine  affreuse.  Elle  était  encore  bien  pûle  le  lendemain ,  quand 
Edouard  de  Servan  vint  lui  faire  sa  cour,  plus  galant  que  jamais  et 


326  REVUE  DE  PARIS. 

impatienté  contre  les  relards  opposés  à  son  bonheur,  sentiment  qu'il 
traliissait  pour  la  première  fois. 

—  Allons,  ma  chère  Hermance,  dit  le  général  dès  qu'il  fut  parti; 
c'est  un  joli  garçon ,  conviens-en  ;  tu  dois  le  trouver  suivant  ton  goût. 
Il  faut  parler,  mon  enfant;  jusqu'ici,  tes  indécisions,  tes  répu- 
gnances, m'ont  rais  dans  !e  cas  de  temporiser.  Tu  es  libre,  prononce 
son  arrêt,  il  sera  sans  appel. 

—  Eh  bien,  puisqu'il  en  est  ainsi,  je  l'accepte  et  je  l'épouserai! 
répondit  Hermance  d'un  ton  sec  et  résolu.  Mais,  brisée  par  cet  effort, 
elle  s'enfuit  aussitôt  dans  sa  chambre. 

—  Dieu  merci  !  disait  le  président  de  Servan  à  sa  femme;  notre  fils 
se  range  et  consent  à  ce  riche  mariage.  Il  a  cessé  de  fréquenter  ce 
Montigny  avec  lequel  il  serait  demeuré  garçon  toute  sa  vie.  Ce  Mon- 
tigny  était  un  cruel  obstacle  à  nos  projets. 

—  Vous  êtes  dans  une  profonde  erreur,  répliqua  Edouard  avec 
amertume;  si  ce  mariage  a  lieu,  c'est  à  Raoul  que  vous  le  devez. 

—  Monsieur  de  Montigny  n'a  pas  de  mœurs,  ajouta  sèchement  la 
marquise. 

IV. 

Nous  ne  sommes  point  disposé  à  décrire  une  fête  bourgeoise,  ni 
vous,  sans  doute,  à  en  lire  la  narration.  Des  fleurs,  de  la  lumière, 
des  violons,  du  bruit,  de  la  foule,  des  femmes  blanches,  roses  et  des 
hommes  noirs,  entassés  dans  l'hôtel  de  Wilmoore  éclairé  du  haut  en 
bas ,  de  façon  à  ressembler  à  une  lanterne.  Nous  parlerons  de  Raoul 
qui ,  réfugié  dans  un  salon  désert ,  demeure  affaissé  de  corps  et  d'es- 
prit, au  fond  d'un  fauteuil ,  se  soustrayant  de  sou  mieux  aux  tendres 
empresscmens  de  la  belle  Caroline,  qui  le  cherche  d'un  air  inquiet  et 
oublie  de  faire  les  honneurs  de  la  fête,  pour  le  poursuivre,  le  voir 
une  minute  et  lui  serrer  la  main.  Fuyant  avec  soin  cette  adorable 
créature  dont  les  grands  yeux  bleus  s'humectent  parfois  de  tristesse, 
Raoul,  du  fond  de  sa  retraite,  contemple  au  loin,  avec  angoisse, 
Edouard  de  Servan  et  Hermance  qui,  sans  cesse  occupés  l'un  de 
l'autre,  dansent  ensemble  ou  en  vis-à-vis.  Sa  situation  est  déplorable. 
Forcé  par  sa  position  de  courtiser  Caroline,  de  la  dominer  assez  pour 
l'empêcher  de  lui  nuire,  pour  la  désarmer,  Raoul  a  dépassé  le  but. 
Il  n'aime  point  cette  femme  qui  a  voulu  le  vouer  au  ridicule;  il  ne  le 
lui  a  pas  pardonné,  non  plus  que  son  intrigue  galante  avec  Edouard, 
et  cependant  voici  qu'il  s'est  affiché  à  côlé  d'elle ,  devant  les  regards 


REVCE  DE   PARIS.  327 

du  monde.  Être  en  butte  aux  adorations  d'une  femme  belle,  quand  on 
a  le  cœur  inoccupé,  c'est  un  passe-temps  supportable;  mais  endurer 
cet  amour  obséquieux  lorsqu'on  ressent  pour  une  autre  les  ardeurs 
d'une  passion  profonde,  c'est  là  un  supplice  qui  brise  l'ame  la  mieux 
trempée.  Le  cœur,  en  effet,  se  trouve  partagé  entre  un  mélange 
d'aversion  et  de  pitié,  de  douceur  et  d'amertume,  de  désirs  et  de 
satiété,  de  tendresse  et  de  rage,  et  il  finit  par  se  déchirer  entre 
les  dents  de  tant  d'ennemis  acharnés.  Telle  est  la  cause  des  peines 
de  notre  héros.  Son  esprit  est  tourmenté  par  un  sentiment  incu- 
rable, sans  espérance.  Ses  relations  avec  M""' de  Wilmoore  viennent 
de  l'éloigner  encore  d'Hermance,  et  c'est  pour  cet  amant  discret  et 
fidèle  une  pensée  amère  que  celle  de  passer,  dans  l'opinion  de  cette 
jeune  fille,  pour  l'amant  heureux  de  la  comtesse;  car  il  ne  le  sera 
jamais,  et  il  veut  se  creuser  un  dernier  refuge  dans  une  conscience 
pure,  à  l'endroit  de  son  amour,  amour  noble  et  désintéressé  vrai- 
ment. Ami  d'enfance  de  M"^  de  Parçay,  brûlant  pour  elle  depuis  le 
jour  où  les  premières  étincelles  ont  jailli  de  son  ame ,  il  a  gardé  le 
silence  le  plus  impénétrable,  le  plus  courageux,  pour  un  motif  très 
louable.  Hermance  est  quatre  fois  plus  riche  que  Raoul,  et  la  fierté 
de  celui-ci  ne  lui  a  point  permis  de  risquer  de  faire  mettre  en  ques- 
tion son  désintéressement.  Donc,  il  n'a  rien  fait  pour  plaire,  il  lui  a 
semblé  qu'en  pareil  cas  il  devait  attendre  au  lieu  de  provoquer,  et, 
comme  Hermance  ne  songeait  pas  même  à  cette  inégalité,  elle  eut 
lieu  de  se  croire  oubliée.  La  familiarité  du  jeune  âge  disparut  entre 
eux;  tout  au  plus  parla-t-on  de  loin  en  loin  de  vieille  amitié;  Raoul 
devint  moins  assidu  chez  le  général ,  il  acquit  la  certitude  de  n'être  pas 
aimé,  et  pendant  quatre  ans ,  il  dévora  dans  la  solitude  un  chagrin 
sans  remède ,  sans  distraction ,  et  il  souffrit  avec  tant  de  grandeur 
et  de  vertu,  que  personne  ne  soupçonna  ce  triste  mystère.  On  peut, 
d'après  tout  cela ,  juger  des  émotions  de  Montigny  sur  le  point  d'être 
le  successeur  de  Servan  près  de  la  comtesse,  quand  il  voyait,  au 
milieu  de  cette  fête  pour  lui  décolorée,  danser  et  sourire  et  babiller 
Hermance  au  milieu  d'un  essaim  de  muguets  parmi  lesquels  se  trou- 
vait un  fiancé.  Sa  résolution ,  quant  à  Caroline,  était  formelle  :  jamais 
je  ne  serai  à  elle ,  avait-il  dit;  ce  temple  où  vit  la  pensée  d'Hermance 
ne  sera  point  profané,  il  doit  rester  digne  d'elle,  et  je  garderai  du 
moins  cette  amère  consolation  de  ma  fidélité  sans  taches,  et  je  n'aurai 
pas  le  regret  d'avoir  cessé  de  mériter  ce  bien  que  je  n'aurai  jamais. 
C'était  de  la  folie,  mais  elle  convenait  à  son  naturel,  et  d'ailleurs 
n'avons-nous  pas  dit  qu'il  était  amoureux?... 


328  REVUE  DE  PARIS. 

Après  de  longues  méditations  et  des  angoisses  accrues  par  les 
charmes  de  M"^  de  Parçay,  moins  belle,  il  est  vrai ,  que  la  comtesse, 
modeste  violette  au  pied  d'un  lys  d'argent,  Raoul,  ayant  entendu  dans 
le  voisinage  la  voix  de  Caroline ,  s'élança  hors  du  salon  et  s'enfonça 
dans  les  jardins,  au  plus  noir  des  bosquets ,  où  il  pleura  sa  jeunesse 
consumée  dans  une  vaine  illusion. 

Le  temps  s'écoulait  néanmoins,  et  la  nuit  allait  devenir  le  matin. 
La  foule  avait  diminué ,  les  terrasses  étaient  désertes ,  et  Montigny, 
perdu  derrière  une  touffe  de  dalhias,  examinait  du  dehors  l'intérieur 
^u  logis  et  la  foule  décroissante  du  bal ,  au  travers  d'une  fenêtre  ou- 
verte. Le  salon  principal  était  au  rez-de-chaussée  avec  une  porte 
vitrée  sur  les  jardins. 

Bientôt  quelques  personnes  s'arrêtèrent  devant  cette  croisée.  On 
avait  servi  le  souper;  la  danse  avait  cessé  depuis  près  d'une  heure, 
et  la  réunion  était  disséminée  çà  et  là  par  groupes.  Hermance  avec 
son  père  et  M.  de  Servan  vinrent  se  camper  à  quatre  ou  cinq  pas  de 
Raoul ,  au  bord  de  la  fenêtre ,  en  causant  avec  vivacité  sur  un  ton 
de  gaieté. 

—  Soit!  s'écriait  Edouard ,  je  suis  ombrageux ,  jaloux,  si  vous  vou- 
lez, et  j'en  conviens;  jaloux  de  tout  le  monde,  et  de  lui  par  consé- 
quent. Il  passe  pour  un  dangereux,  et  savez-vous  bien  que... 

—  Ces  idées  font  peu  d'honneur  à  ma  fille;  elle  va  les  prendre 
pour  de  la  défiance  et  vous  gronder  comme  il  faut. 

—  Point  du  tout  :  c'est  ainsi ,  dit-on ,  que  ces  messieurs  nous  prou- 
vent leur  affection. 

—  Vous  voilà  piquée ,  c'est  mal  :  je  m'égayais  sur  ce  cher  Monti- 
gny fort  innocemment;  mes  défiances  d'ailleurs  portent  sur  mon  peu 
de  mérite  et  non  sur.... 

—  Et  non  sur  mes  sentimens,  dont  vous  ne  doutez  pas...  Voici  de 
la  modestie  contrebalancée. 

—  Je  ne  dirai  plus  de  mal  de  notre  ami,  je  le  promets.  A  votre 
tour,  pardonnez-moi  d'être  un  peu  jaloux  d'un  bonheur  que  chacun, 
et  lui  comme  les  autres ,  doit  m'envier, 

—  Vous  le  jugez  bien  mal ,  monsieur  Edouard ,  et  vous  êtes  ingrat. 
Si  Dieu  permet  que ,  selon  votre  dire ,  je  sois  pour  un  peu  dans  votre 
bonheur,  vous  lui  devrez  plus  de  reconnaissance  que  vous  ne  pensez, 

—  Il  aurait  plaidé  ma  cause?  Que  j'étais  coupable! 

Du  fond  de  sa  cachette,  Raoul  n'en  put  ouïr  davantage,  et  ce  peu 
lo  satisfit.  Cherchant  un  sens  aux  derniers  mots  d' Hermance,  il  n'en 
yui  trouver  d'autre  que  celui-ci  :  Edouard  doit  son  bonheur  à  Raoul, 


REVUE  DE  PARIS.  '329 

attendu  que,  sans  la  timidité  de  ce  dernier  et  sans  son  aventure  avec 
la  comtesse,  on  aurait  repoussé  en  sa  faveur  d'autres  prétendans. 

Sur-le-champ  Raoul  rentra  dans  l'hôtel,  disparut  de  nouveau 
pendant  un  quart  d'heure  et  se  précipita  au  plus  épais  de  la  mêlée. 
Frais  et  dispos,  armé  des  ressources  d'un  esprit  bien  reposé,  il  fut 
plus  brillant  que  jamais.  Il  n'y  avait  pas  une  minute  à  perdre.  Saisis- 
sant la  première  occasion  venue,  avec  cette  promptitude  audacieuse 
que  donne  un  succès  récent,  Montigny,  s'approchant  d'Hermance, 
lui  tint  à  peu  près  ce  langage  : 

— J'ai  souvent  cherché,  cette  nuit,  à  vous  aborder  pour  vous  faire 
part  d'un  dessein  que  j'ai  formé  et  vous  demander  un  de  ces  bons 
avis  qu'en  certaines  rencontres  on  ne  sollicite  guère  d'un  autre  que 
d'un  ami,  et...  je  n'en  ai  pas  de  plus  ancien  que  vous. 

—  Oh,  je  le  sais  bien;  ce  n'est  pas  moi  qui  oubUe  les  amis  d'en- 
fance. 

—  A  quel  jour  votre  mariage  est-il  arrêté?... 
Elle  se  dispensa  de  répondre,  et  Raoul  poursuivit  : 

—  J'ai  le  projet  de  voyager  seul  pendant  une  dizaine  d'années,  et 
de  me  faire  une  habitation,  je  ne  sais  où,  bien  loin,  et...  de  partir 
dans  huit  jours. 

—  Bon  Dieu,  dix  ans  !  c'est  l'éternité! 

—  Je  l'espère ,  mademoiselle.  Ce  n'est  point  du  bonheur  que  je 
poursuis ,  je  n'y  crois  plus ,  mais  une  activité  perpétuelle  me  semble 
l'unique  moyen  de  supporter  la  vie.  Je  suis  malheureux,  seul,  sans 
une  affection  au  monde;  mon  départ  ne  fera  pas  un  regret.  Voilà  ma 
situation;  que  feriez-vous  à  ma  place? 

—  Je  ne  sais?  mais  vous  n'êtes  pas  juste  envers  le  monde,  et  il 
me  semble  que  si  vous  n'êtes  pas  au  comble  du  bonheur,  vous  êtes 
bien  difficile.  En  ce  jour  même,  on  vous  croit  plus  heureux  que 
jamais. 

—  Si  cette  opinion  était  fausse,  si  les  plaisirs  qu'on  m'attribue 
n'existaient  pas,  si  leur  idée  seule  me  faisait  mourir,  si...  j'étais  le 
jouet  déplorable  de  la  sottise  d'autrui,  penseriez-vous  encore  de 
même? 

—  Vous  êtes  d'une  humeur  très  amusante. 

—  C'est  alors  que  la  douleur  est  risible  de  soi ,  car  je  souffre  à  en 
pleurer! 

Hermance  jeta  sur  ses  traits  un  coup  d'œil  rapide. 

—  Écoutez-moi,  mademoiselle  ;  des  fats  ont,  à  mon  insu,  établi 
je  ne  sais  quelle  folle  gageure  sur  M'"'^  de  Wilmoore  et  sur  moi  ;  leur 

TOME  VI.      JUIN.  23 


330  REVUE   DE   PARIS. 

jeu  n'a  pu  réussir,  grâce  au  refus  des  deux  acteurs  indispensables  de 
prendre  rôle  dans  cette  parade ,  et  le  côté  perdant  fait  ses  efforts 
pour  se  donner  aux  dépens  de  cette  dame  des  airs  de  réussite.  Pré- 
occupé d'autre  chose,  je  n'ai  découvert  le  piège  qu'assez  tard ,  et  dès- 
lors  M"""  de  Wilmoore  m'a  montré  un  peu  d'amitié  pour  mieux  faire 
voir  son  mépris  des  sots  propos  et  les  défier  de  l'atteindre. 

—  Vous  êtes  habile  et  discret. 

—  Il  faut,  je  le  vois,  passer  à  des  preuves.  Il  est,  mademoiselle,  au 
fond  de  mon  cœur,  depuis  qu'il  a  commencé  de  battre ,  un  sentiment 
profond,  exclusif  de  tout  autre.  Ce  mal,  scellé  dans  mon  ame,  n'a 
jamais  paru  au  dehors  ;  l'objet  qui  le  cause  l'ignora  toujours  et  ne  le 
connaîtra  jamais.  Cette  passion  ne  laisse  en  moi  d'affection  pour 
personne,  et  toutes  les  femmes,  hors  une,  m'inspirent,  non  pas  l'in- 
différence, mais  l'antipathie.  Quel  sort  m'eût  été  donné,  si  celle  que 
j'excepte  eût  daigné  m'entendre,  me  deviner!  Hélas!  on  ne  devine 
que  ce  qu'on  espère;  elle  n'a  jamais  songé  à  moi,  sa  froideur  ne  s'est 
pas  démentie,  et  cependant  je  l'aime  autant  que  le  premier  jour. 

—  Mais,  monsieur,  pourquoi  me  confier  ces  choses,  à  moi ,  qui.... 
— Il  faut  bien  que  vous  connaissiez  l'état  de  mon  ame  pour  me 

donner  un  avis  sur  mes  projets  de  pèlerinage.  Mes  maux  se  sont 
accrus;  elle  me  croit  épris  ailleurs ,  et  cette  idée  m'accable  au  point 
d'ébranler  ma  résolution  de  garder  le  silence;  enfin,  elle  est  sur  le 
point  d'appartenir  à  un  autre,  et  je  n'ai  pas  la  force  de  supporter 
cette  vue.  Cet  autre,  elle  l'aime,  et  j'en  suis  désespéré;  mon  mal  ne 
guérira  jamais ,  et  si  je  reste  ici ,  j'y  meurs.  Ne  vaut-il  pas  mieux 
s'expatrier  à  jamais? 

—  On  doit  garder  ce  moyen  pour  les  maux  sans  remède.  Sans 
croire  absolument  à  votre  roman,  je  dois  dire...  que  vos  déplaisirs 
sont  votre  ouvrage.  Que  n'avez-vous  parlé  ?  les  parens  ne  sont  pas 
tous  inflexibles,  et  peut-être...  si...  quesais-jc,  moi?  Réfléchissez 
et  agissez  avec  plus  de  confiance. 

—  Je  l'aurais  déjà  fait  si  j'avais  eu  l'espoir  le  plus  léger...  Mais  je 
suis  décidé  à  suivre  votre  conseil. 

— Mon  Dieu,...  prenez-le  comme  il  vous  est  donné,  sans  grande 
réflexion,  à  tout  hasard. 

—  Un  mot  A' elle,  surpris  par  mégarde  ,  m'a  rendu  moins' craintif , 
mais  ce  mot  est  obscur,  je  crains  de  me  flatter  ;  daignez  m'en  dire 
votre  sentiment.  Parlant  à  ce  rival ,  de  moi  et  de  cette  union  déso- 
lante, elle  lui  a  dit  qu'il  me  devait  là-dessus  plus  de  reoonnaissance 
qu'il  ne  pensait...  Pardon  de  vous  ennuyer  de  ces  détails,  mais,  sans 


REVUE  DE   PARIS.  331 

ces  trois  paroles ,  j'aurais  continué  de  me  taire.  Ah  !  mademoiselle , 
par  pitié  pour  un  pauvre  cœur  bien  malade,  laissez-lui  sa  douce 
chimère ,  et  traduisez-les  comme  il  l'a  fait  ! 

Hermance  devint  rouge,  pâle,  embarrassée,  et  se  mit  à  trembler  de 
toutes  ses  forces. — Monsieur!  murmura-t-elle  avec  dignité,  en 
abaissant  sur  ses  joues  ses  longs  cils  noirs.  Mais,  la  voix  lui  manquant, 
elle  chercha ,  pour  se  donner  contenance ,  son  mouchoir  qu'elle  ne 
trouva  point.  Raoul  frissonnait  autant  qu'elle,  et  il  put  à  peine  bal- 
butier en  se  retirant  dans  une  angoisse  inexprimable  :  —  Priez  pour 
moi,  mademoiselle;  ma  destinée  est  dans  la  balance.  Si  je  ne  ren- 
contre aucune  pitié  ce  soir,  je  suis  perdu  ;  mon  courage  s'éteindra , 
et...  et  vous  ne  me  re verrez  jamais! 

A  ces  mots  il  courut  se  perdre  dans  un  coin ,  pour  reprendre  un 
peu  de  vigueur,  et ,  les  deux  bras  croisés  sur  sa  poitrine  où  son  cœur 
battait  à  la  faire  éclater,  il  passa  plusieurs  minutes  anéanti  par  la 
force  de  ses  émotions ,  avant  de  retrouver  le  fil  de  ses  idées  et  la 
force  de  faire  un  pas. 

Cependant ,  mademoiselle  de  Parçay  cherchait  toujours  son  mou- 
choir de  batiste  à  coins  brodés,  sur  toutes  les  banquettes;  l'unique 
moyen  de  le  retrouver  eût  été  de  fouiller  dans  la  poche  de  Raoul,  et 
elle  ne  s'en  avisa  point.  Dé»  qu'il  eut  repris  son  sang-froid ,  il  se  mit 
à  fureter  partout  avec  elle.  La  voyant  dans  un  endroit  écarté,  il  le 
tira  adroitement,  et  feignant  de  le  trouver  à  l'instant,  il  le  lui  pré- 
senta plié  d'une  façon  bizarre,  en  la  regardant  avec  inquiétude. 

—  Maintenant,  murmura-t-il ,  vous  pouvez  lire  dans  mon  cœur, 
Hermance ,  et  ma  destinée  est  entre  vos  mains. 

—  jN'on ,  non,  monsieur...  articulait  cette  jeune  fille  toute  troublée, 
en  repoussant  et  retenant  à  la  fois  le  mouchoir,  de  peur  que  le  billet 
ne  se  détachât  ;  mais  Raoul  pénétré  de  l'importance  de  la  situation  , 
répétait  d'un  ton  bref  :  —  Prenez ,  de  grâce,  il  le  faut...  prenez...  ou 

tout  va  tomber —  Cette  hésitation  dura  un  quart  de  seconde,  et 

Edouard  y  mit  fin  en  s'approchant.  —  Qu'est-ce,  dit-il,  vous  ignorez 
si  c'est  bien  là  votre  mouchoir?...  Permettez  donc...  je  le  reconnaîtrai. 

—  C'est  le  mien!  interrompit  brusquement  Hermance  en  l'arra- 
chant à  Raoul  et  en  retournant  s'asseoir.  Néanmoins ,  elle  avait  l'air 
si  indignée,  que  Montigny,  troublé  n'osant  soutenir  saine,  se  retira, 
le  cœur  serré.  Sa  joie  était  ternie  par  les  regrets  qu'il  ressentait  au 
fond  de  l'ame ,  d'avoir  été  réduit  à  déclarer  une  passion  sérieuse  et 
vraie  au  milieu  d'une  fête,  par  des  moyens  à  l'usage  des  étourdis  et 

23. 


332  REVUE  DE  PARIS. 

(les  coquettes.  Ces  formes  lui  semblaient  peu  respectueuses,  indignes 
(le  son  culte  et  de  son  idole,  et  la  délicatesse  blessée  lui  causait  cer- 
tains élancemens  intérieurs,  semblables  à  des  remords.  Dès  le  lende- 
main matin,  on  lui  remit  une  lettre  dont  l'adresse  était  évidemment 
tracée  par  une  main  de  femme.  Il  défît  cette  enveloppe  sous  laquelle 
il  retrouva ,  sans  aucun  mot  explicatif,  sa  tendre  missive  de  la  veille. 
Mais  bientôt  il  reçut  du  général  de  Parçay  une  invitation  à  passer  la 
soirée  en  'petit  comité,  et  il  remarqua  que  l'adresse  de  la  lettre  était  de 
la  môme  main  que  celle  de  la  première  enveloppe.  Cette  découverte 
releva  son  courage.  Le  général  lui  fît  beaucoup  d'amitiés,  l'entretint 
de  son  père,  qu'il  avait  jadis  eu  pour  intime  ami,  et ,  malgré  la  froi- 
deur d'Hermance,  Raoul  ne  se  laissa  point  abattre,  jugeant  d'elle  par 
les  démonstrations  du  père,  qui  était  l'esclave  obéissant  des  volontés 
de  sa  fîlle.  Edouard  était  toujours  assidu,  et  son  rival  s'était  abstenu 
de  le  combattre  depuis  la  soirée  de  la  comtesse.  Une  timidité  naturelle 
aux  cœurs  bien  épris  l'arrêtait.  Quant  à  M""'  de  Wilmoore,  elle  était 
allée,  remplie  d'amertume,  se  réfugier  à  la  campagne,  au  grand  re- 
gret d'Edouard.  Un  matin ,  ce  dernier  entra  chez  Alontigny,  boutonné 
jusqu'au  col  ;  sa  tête  était  enfoncée  jusqu'au  menton  dans  son  cha- 
peau, et  sa  cravate  montait  belliqueusement  jusqu'au  nez.  —  Je 
viens,  dit-il  sèchement,  vous  demander  des  explications  sur  vos  des- 
seins, sur  votre  manière  d'être  à  l'égard  de  mademoiselle  de  Parçay, 
et  vous  avertir... 

—  Bien,  bien,  l'on  vous  entend.  D'abord,  mon  cher,  j'ai  le  bois 
de  Boulogne  en  horreur,  et  je  ne  consens  à  y  mettre  les  pieds  sous 
aucun  prétexte.  Il  est,  derrière  Montmartre,  certaines  fondrières 
désertes  et  profondes,  très  convenables  pour  le  genre  d'exercice 
que  vous  souhaitez  de  prendre.  Nous  aurons  deux  témoins  chacun , 
et  le  prétexte  sera  les  jambes  de  Fanny  Elssler  ou  la  prise  de  Con- 
stantine,  à  votre  choix. 

Le  lendemain  ,  à  la  môme  heure,  nos  deux  amis  ferraillaient  du 
mieux,  Edouard  s'escrimant  pour  percer  son  adversaire,  et  ce  der- 
nier se  bornant  à  la  parade  avec  une  tranquillité,  une  grâce  et  une  sé- 
curité de  maître  d'estoc  opposant  un  plastron  au  fleuret  muselé  d'un 
élève.  Après  vingt  minutes  d'assaut,  Raoul  planta  son  épée  en  terre 
et  dit  :  —  Ce  travail  est  échauffant  et  monotone,  nous  pourrions  jouer 
ainsi  jusqu'au  jugement  dernier  sans  résultat. 

—  Oui,  car  vous  y  mettez  de  la  mauvaise  volonté.  Prenons  des 
pistolets. 


REVUE  DE  PARIS.  333 

—  Volontiers  !  Le  sort  au  moins  vous  pourra  favoriser  et  la  partie 
sera  plus  égale. 

On  manquait  de  dés,  les  témoins  tirèrent  entre  eux  avec  des  pailles, 
la  fortune  se  rangea  du  côté  de  Montigny,  qui  en  parut  contrarié  et 
secoua  la  tête  avec  déplaisir.  Il  faut  savoir  que  Raoul  eût  donné  dans 
l'œil  d'une  mouche  à  vingt-cinq  pas.  Il  paraissait  tranquille  comme 
dans  sa  chambre,  et  sa  moustache  noire,  ses  cheveux  courts,  son 
allure  insouciante  le  rendaient  terrible  à  voir.  De  Servan  se  tenait 
fort  bien.  Ces  messieurs  avaient  mis  l'habit  bas  pour  l'épée,  et  avaient 
dédaigné  de  l'endosser  pour  cette  seconde  épreuve.  Raoul  paraissait 
incertain.  —  Edouard,  dit-il  à  Servan,  vous  avez  là  une  noble  et 
belle  contenance ,  et  l'on  vous  admire  ici  autant  qu'on  vous  aime. 
Restons-en  là ,  c'est  moi  qui  le  demande;  j'accepterai  des  torts  si  vous 
le  voulez. 

—  Impossible,  monsieur,  ma  vie  est  gâtée,  je  suis  tout  taché  de 
ridicule,  et  il  ne  me  reste  que  du  sang  pour  laver  la  tache;  ceci  est 

nécessaire.  Si  vous  visez  mal prenez  garde;  votre  pitié  sera  pour 

un  ingrat. 

Raoul  parut  réfléchir  de  nouveau  :  les  quatre  témoins  attendaient 
dans  un  morne  silence;  leur  intervention  avait  été  repoussée;  l'an- 
goisse était  prodigieuse.  Montigny,  levant  la  tête  sur  son  adver- 
saire bien  effacé  et  qui  tenait  déjà  la  crosse  appuyée  sur  la  tempe 
gauche,  se  prit  à  sourire  d'une  manière  bizarre;  puis  le  pistolet  s'in- 
clina lentement,  le  jeune  homme  redevint  grave,  visa  plus  soigneu- 
sement qu'il  ne  convenait ,  et  pressa  la  détente.  Edouard  était  resté 
debout  ;  une  pointe  de  sa  cravate,  que  la  brise  faisait  flotter  sur  son 
col ,  avait  été  coupée. 

—  Montigny,  dit  Edouard,  vous  n'avez  pas,  au  moins,  agi  volon- 
tairement de  la  sorte?... 

—  A  votre  tour,  Servan,  repartit  l'autre,  et  soyez,  s'il  se  peut, 
plus  heureux  ou...  plus  adroit. 

Le  coup  partit...  Raoul  tournoya  sur  lui-même  un  quart  de  cercle, 
revint  à  sa  position  première ,  perdit  l'équilibre  et  se  remit  sur  pieds 
en  s'écriant  :  — Ce  n'est  rien,  moins  que  rien,  rassurez-vous.  —  Son 
bras  gauche  avait  été  touché  près  de  l'épaule,  et  la  balle  avait  glissé. 
—  Monsieur,  dit  Raoul  à  Servan,  nous  irons  plus  loin,  si  vous  le 
voulez,  mais  je  ne  promets  pas ,  je  vous  en  préviens,  d'être  plus  ha- 
bile que  la  première  fois.  —  Servan,  très  ému,  serra  la  main  du  blessé 
sans  répondre  un  seul  mot.  Il  monta  dans  la  même  voiture  que  Raoul, 
et  près  de  le  quitter  :  —  Votre  accident ,  dit-il ,  est  léger,  je  pars  sans 


334  REVUE  DE  PARIS. 

inquiétude;  je  ne  vous  reproche  rien,  étant  la  cause  première  du  mal. 
C'est  moi  qui  ai  engagé  le  combat ,  vous  l'avez  gagné ,  je  me  retire. 
Vous  me  voyez  décidé  à  la  retraite,  à  quitter  le  monde,  à  m'exiler 
hors  du  royaume ,  ou  peu  s'en  faut. 

—  Où  donc ,  bon  Dieu? 

—  Je  pars  pour  Paimbœuf,  dont  la  sous-préfecture  m'est  offerte. 
— Songez-y  bien,  Edouard,  et  renoncez  à  ce  dessein  ;  je  ne  me  con- 
solerais jamais  d'avoir  réduit  un  galant  homme  à  un  pareil  suicide. 

Raoul  passa  plusieurs  jours  au  lit,  durant  lesquels  il  reçut  quelques 
visites  du  général  de  Parçay,  qui  lui  montrait  grande  affection. 

—  Parbleu ,  lui  dit-il  un  jour,  vous  touchez  à  la  trentaine ,  et  vous 
devez  être  las  de  vivre  seul,  sans  parens,  sans  affections.  Vous  avez 
de  l'ordre ,  de  l'esprit ,  du  cœur,  il  faut  vous  marier. 

—  Mais,  général ,  je  ne  suis  pas  riche ,  et  il  est  difficile  de.... 

—  Allons  donc!  il  est  des  filles  riches  pour  deux ,  fort  aises  de  par- 
tager avec  un  joli  garçon ,  et  des  pères  moins  avares  que  ceux  des 
comédies.  Vous  avez  un  petit  revenu,  un  nom  sans  tache,  précieux 
patrimoine  en  ce  temps-ci;  tout  homme  de  sens  vous  agréera  pour 
son  gendre. 

Et  comme  Montigny,  très  agité,  luttait  de  toute  sa  vertu  contre 
une  vive  lueur  d'espérance  qu'il  redoutait  de  voir  s'éteindre,  le  gé- 
néral se  mit  à  rire ,  et  lui  tendant  la  main  d'une  façon  significative ,  il 
ajouta,  sans  se  soucier  des  convenances,  avec  une  franchise  militaire  : 

—  Allons,  mon  enfant,  un  peu  de  courage  et  laissez-vous  aller  à  la 
confiance... 

A  ces  mots ,  Raoul,  se  soulevant  sur  ses  oreillers,  le  regarda  fixe- 
ment. Il  entreprit  de  sourire ,  de  parler,  mais  sa  poitrine  se  souleva, 
des  larmes  jaillirent  avec  force  de  ses  yeux,  et  il  retomba  sur  ses 
coussins  en  poussant  des  sanglots  et  presque  des  cris.  —  Pardonnez, 
s'écria-t-il  enfin,  pardonnez  cette  faiblesse,  général;  mais  c'est  que 
je  l'aimais  depuis  de  longues  années,  sans  rien  espérer  et  sans  rien 
dire.  Depuis  notre  enfance,  je  n'ai  pensé  qu'à  clle,\e  n'ai  chéri  qu'elle; 
en  elle  seule  était  ma  vie!  Jugez  donc,  mon  père,  jugez  de  mon 
bonheur,  et  ne  soyez  pas  surpris  si  je  crains  qu'il  ne  me  tue! — Et, 
oubliant  son  mal ,  il  se  jeta  dans  les  bras  de  M.  de  Parçay,  pleurant 
à  grands  éclats  de  rire,  riant  à  chaudes  larmes,  et  poussant  la  joie 
jusqu'à  la  démeiice. 

—  Ce  qui  me  rassure  en  tout  ceci ,  dit  M.  de  Parçay ,  quand  Raoul 
fut  plus  calme,  c'est  que  votre  amour  n'a  pas  empêché  les  distrac- 
tions; vous  passiez  en  tous  lieux  pour  un  vrai  Lovelace. 


REVUE  DE  PARIS.  335 

—  Et  rien  n'était  plus  faux.  D'abord,  toutes  les  femmes  m'étaient 
indifférentes,  hors  Hermance,  et  le  dédain  que  je  leur  montrais  fai- 
sait croire  que  j'avais  à  choisir  parmi  les  plus  belles.  Ensuite,  les 
habitudes  austères  laissent  l'imagination  dans  le  calme  et  commu- 
niquent une  apparence  de  froideur,  qui,  dans  le  monde,  passe  pour 
la  satiété  d'un  cœur  flétri. 

—  Ah,  ah!  voilà  sans  doute  pourquoi,  grand  séducteur,  vous  ne 
compromettiez  personne? 

Peu  de  temps  après  cet  entretien ,  en  décachetant  certaines  lettres 
de  faire  part,  le  président  de  Servan  disait  à  sa  femme  :  —  Mes 
pressentimens  étaient  trop  bien  fondés,  et  ce  Montigny  était  destiné 
par  la  Providence  à  empêcher  le  mariage  de  notre  Ois. 

La  marquise  de  Servan  ,  toujours  irritée  contre  Raoul ,  autant  que 
Junon  contre  le  beau  Paris,  secoua  la  tête  avec  dédain,  et  répondit 
d'une  voix  aigre  :  —  On  a  lieu  de  s'attendre  à  tout  de  la  part  des 
gens  sans  moralité. 

On  discourut  beaucoup  sur  cette  aventure  au  club  des  jockeys  ; 
on  admira  la  fortune  de  notre  héros  comme  une  chose  prodigieuse, 
et  après  de  longs  commentaires,  le  capitaine  Champrôsé  dit  à  Lafare  : 
—  Les  plus  simples  incidens  ont  parfois  des  suites  étranges  et  sans 
autres  raisons  que  la  destinée.  Edouard  attaquant  Montigny  possé- 
dait des  armes  excellentes  et  l'avantage  du  terrain.  Cependant,  le 
coup  qu'il  avait  dirigé  d'une  main  sûre,  rebroussa  chemin  et  le 
frappa  lui-même.  Comment  expliquer  cette  bizarrerie?  Comment 
l'empereur  a-t-il  été  battu  à  Waterloo?  Tenez,  dans  les  combinaisons 
les  mieux  assurées,  le  hasard  contribue  toujours  pour  un  tiers.  Ro- 
bin Hood  vend  trois  balles  au  chasseur,  l'une  d'or,  l'autre  d'argent,  et 
la  troisième  de  plomb.  Les  deux  premières  vont  où  le  braconnier  les 
envoie...,  la  dernière  appartient  à  l'homme  noir. 

—  Je  comprends!  s'écria  le  banquier  ébloui  de  sa  propre  sagacité; 
le  pauvre  Edouard  de  Servan  avait  chargé  sa  carabine  avec  la  balle 
(le  plomb. 

Francis  Wey. 


Critiqua  SittétaxrL 


Mteieyta»' , 

PAR  M.    EUGÈNE  SUE. 

Deleijtar,  mot  espagnol ,  signifie  amuser.  L'auteur  avoue,  dans  sa  préface, 
qu'il  s'estimerait  trop  heureux  si  ce  titre  paraissait  plus  bizarre  que  menteur, 
plus  prétentieux  que  décevant.  Toutefois,  il  ne  faut  pas  trop  chicaner  M.  Eu- 
gène Sue  de  ce  que,  sur  les  quatre  conqjositions  qui  forment  l'ensemble  de  ce 
recueil ,  deux  seulement  peuvent  prétendre  à  justifier  le  titre.  Les  deux  autres , 
au  contraire,  quoique  des  comédies,  mais  comédies  sociales,  reposent  sur  une 
donnée  trop  sérieuse  pour  ne  pas  avoir  une  plus  grande  portée,  celle  d'un  utile 
enseignement. 

Arabian  Godolphin,  qui  ouvre  le  livTe,  est  l'histoire  simple  d'un  cheval 
arabe,  persécuté  d'abord  comme  les  hommes  de  génie  méconnus,  mais  qui  finit 
par  prouver  la  distinction  de  sa  race  et  la  royauté  de  son  sang.  C'est,  en  effet ,  à 
ce  héros,  noble  descendant  des  rois  du  Javret ,  que  l'Angleterre  doit  la  beauté 
de  ses  haras  et  la  perfection  de  ses  étalons.  Or,  M.  Sue  ne  croit  pas  que  ce  soit 
un  thème  indifférent  à  traiter  pour  les  besoins  de  l'époque  actuelle  que  l'apo- 
théose d'un  cheval  barbe.  Il  donne  d'ailleurs  à  ce  cheval  presque  toutes  les  pas- 
sions que  l'art  n'a  étudiées  jusqu'à  présent  que  dans  l'ame  humaine.  Comme 
romancier,  il  a  usé  de  toutes  les  ressources  d'un  habile  récit,  et  de  tous  ces 
prestiges  de  la  forme  et  du  style  qui  animent  une  fable ,  pour  nous  intéresser 
aux  diverses  péripéties  de  la  fortune,  tantôt  mauvaise,  tantôt  excellente, 
d' Arabian  Godolphin.  Les  détails  de  cette  singulière  odyssée  se  succèdent  dans 
une  parfaite  harmonie  de  gradations  :  le  quaker,  M.  Boggers,  la  duchesse  de 
Marlborough ,  (pii  traverse  le  récit  comme  une  apparition  ;  Chiffney,  le  gar- 
dien du  sérail  des  cavales  ;  Roxanna ,  victorieuse  aux  courses  de  New-lMarkett  ; 
Hobgoblin,  le  sultan  de  bonne  race;  Agha,  fidèle  au  cheval  barbe  comme 
William  Caleb  au  dernier  héritier  des  Ravenswood;  les  descriptions  des 
steaple-chase ,  les  narrations  pittoresques  qui  surviennent  dans  l'exposition  et 


REVUE  DE  PARIS.  337 

les  dèVeloppemens  du  sujet,  surtout  la  description  des  amours  de  Roxanna,  nous 
paraissent  renfermer  des  détails  qui  plairont  à  la  lecture.  Il  est  étrange  qu'on 
sympatliîiSe  tellement  à  la  destinée  de  cet  Arabian  Godolphin ,  enterré  à  la  fin 
dans  une  écurie  splendide ,  et  sous  le  cénotaphe  d'une  dalle  qui  porte  son  nom 
célèbre  pour  toute  inscription ,  comme  s'il  s'agissait  de  Voltaire  ou  de  Napoléon. 

Dans  Kardiki ,  la  prose  est  étincelante  et  étoffée  comme  les  costumes  et  les 
poignards  des  mahométans  que  l'auteur  a  mis  en  scène  ;  mais  cet  éclat  trop  vif 
semble  nuire  quelquefois  ici  aux  conclusions  de  la  pensée.  Les  phrases  trop 
peu  sévères ,  d'une  ligne  abondante  et  d'un  contour  indécis ,  enlèvent  à  cette 
peinture  d'Ali ,  pacha  de  Janina ,  de  Khamco ,  sa  mère ,  et  de  Kainitza ,  sa 
sœur,  peinture  qui  eût  été  digne ,  selon  l'écrivain  lui-même ,  du  pinceau  de 
Dante ,  quelque  chose  de  ses  teintes  sauvages ,  de  ses  fonds  sombres  et  de  son 
terrible  dessin.  Cependant  quelques  passages  sont  remarquables  de  plan  et 
d'exécution.  Il  faut  mettre  au  premier  rang  le  récit  du  combat  où  Ali,  le  lion 
de  Tébélen ,  défie  les  plus  braves  des  Klephtes ,  et ,  confiant  en  son  étoile,  à  la 
face  des  deux  armées,  les  tue,  seul  contre  trois,  pour  prouver  à  ses  amis  comme 
à  ses  ennemis  qu'il  a  le  droit ,  un  droit  divin ,  celui  de  la  force ,  et  qu'il  a  été 
choisi  par  le  prophète  pour  écraser  les  faibles  ! 

Les  comédies  sociales  de  IM.  Sue,  quoique  d'une  valeur  moindre  en  appa- 
rence que  ses  nouvelles ,  si  l'on  consulte  le  goût  de  la  majorité  des  lecteurs , 
ont  cependant  plus  de  titres  à  un  examen  approfondi.  ^lais  ce  qu'on  peut  dire 
sur  les  tendances  et  les  nécessités  de  la  comédie  moderne  dérangerait  tellement 
les  habitudes  actuelles  de  cet  art ,  que  ce  doit  être  une  question  réservée  pour 
des  développemens  plus  larges  et  tout-à-fait  spéciaux.  Nous  ne  pourrions  pas 
nous  entendre  avec  M.  Eugène  Sue.  Du  moins,  il  nous  semble  avoir  le  mérite 
de  deviner  ces  nécessités  d'une  réforme  à  la  scène.  La  comédie  moderne,  il  le 
comprend ,  devrait  s'adresser  plutôt  aux  idées  qui  dirigent  une  société  entière , 
qu'aux  passions  individuelles,  qui  sont  maintenant  très-passives,  au  contraire, 
dans  le  conflit  général. 

La  réintroduction  du  choeur  IjTique  tentée  dans  les  pièces  de  IM.  Sue ,  est  en 
désaccord,  il  faut  l'avouer,  avec  toutes  les  possibilités  de  la  pratique  du  théâ- 
tre. L'intention  est  excellente  ;  mais  l'artiste  ne  peut  protester  avec  autorité 
contre  les  intrigues  vulgaires ,  quand  il  les  a  lui-même  acceptées.  L'auteur  du 
Jxuje  et  du  Législateur  s'est  aussi  trompé  en  faisant  juger  la  société  par  la  co- 
médie :  ce  rôle  convient  seulement  au  drame.  La  passion  est  un  agent  de  la 
■nature  en  nous ,  et  le  drame ,  à  l'aide  des  passions,  peut  se  révolter  contre  la 
société.  Mais  la  comédie ,  bien  différemment ,  attaque  tout  ce  qui ,  dans  nos 
vices  et  même  dans  nos  vertus ,  comme  dans  le  Misanthrope,  ce  chef-d'œuvre, 
tend  à  troubler  l'harmonie  des  rapports  généraux  des  hommes  entre  eux. 

A  ce  point  de  vue,  toute  la  première  pièce,  le  Juge,  surtout  dans  la  scène 
de  l'avocat-général  et  de  M.  de  Blénac ,  fausse  le  sens  intime  de  la  comédie. 
Épaminondas  a  raison ,  en  effet ,  de  distinguer  l'homme  privé  de  l'homme  pu- 
blic. Il  a  tort  de  faillir,  comme  homme  privé;  mais  il  aurait  double  tort  d'ab- 


338  REVUE  DE  PARIS. 

soudre,  comme  homme  public,  et  sous  le  prétexte  qu'il  est  faillible,  les  toutes 
dont  la  société  lui  confie  la  vengeance.  La  portée  de  la  comédie  eût  été,  au 
contraire,  qu'il  ne  condamnât  pas  les  coupables.  Ainsi,  la  pièce  d"  M.  Sue 
nous  offre  un  trait  comique  de  la  forme  la  plus  neuve,  quand ,  préoccupé  de  ses 
idées  personnelles,  Épaminondas  croit  découvrir  une  culpabilité  dans  les  lettres 
de  sa  femme,  qui  sont  très-innocentes.  Ici  les  vices  de  la  vie  privée  réagissent 
sur  la  carrière  du  magistrat. 

Le  Législateur,  je  le  crains,  est  peut-être  combiné  d'une  manière  moins  fa- 
vorable à  la  compréhension  du  sujet.  M.  Sue,  en  quittant  la  méthode  française 
qui  concentre  tous  les  rayons  d'une  idée,  d'un  même  point  de  départ  vers  une 
égale  circonférence,  n'a  pas  étudié  suffisamment  les  difficultés  attachées  à  la 
pratique  du  système  d'Aristophane  et  de  Shakspeare,  qui  ont  concilié  avec 
Funité  la  succession  des  faits.  L'action  du  Législateur  pèche  par  la  désunion 
des  diverses  parties. 

M.  Sue  n'a  pas  cru  devoir  publier  une  troisième  comédie  sur  le  Prêtre,  qui 
était  le  complément  de  sa  trilogie  ;  il  a  craint  qu'on  ne  lui  supposât  l'intention 
d'attaquer  la  religion.  De  tels  scrupules  honorent  un  écrivain ,  et  disposent  la 
critique  à  juger  moins  sévèrement  une  tentative  trop  peu  mûrie  sans  doute, 
mais  digne  d'intérêt  malgré  ses  imperfections.  L.-Y. 


JLn  MUnbierie  fie  difMtMtàtoMi , 

PAR   M.    EMILE   JOLIBOIS  (1). 

Nos  aïeux,  dans  leurs  mille  petits  centres  de  libertés  municipales,  au  milieu 
de  guerres  continuelles ,  se  formaient  vite  aux  luttes  de  la  vie  politique ,  aux 
fatigues,  à  toutes  les  misères  durement  supportées.  Mais  ces  hommes  à  la  rude 
existence,  aux  préoccupations  tristes  et  graves,  gardaient ,  en  vrais  enfans,  une 
curiosité  naïve ,  un  besoin  de  jouir,  de  s'amuser  et  de  voir,  qui  persistait  à  tra- 
vers toutes  les  souffrances.  Le  roi  avait  son  fou ,  le  château  féodal  son  nain ,  ses 
faucous,  ses  chiens,  ses  jongleurs,  la  ville  municipale  ses  jeux  à  l'arc  et  à 
l'arbalète,  la  cour  ses  tournois,  l'église  sa  fête  patronale,  ses  processions  qui 
étaient  encore  un  spectacle.  Il  y  avait  des  banquets  pour  le  deuil  comme  pour 
la  joie.  On  se  mettait  à  table  à  tout  propos ,  à  l'occasion  d'une  mort,  d'un  bap- 
tême. On  jouait  aux  dés,  au  glic,  aux  quilles.  Le  marchand  jouait  son  petit 
héritage,  le  moine  jouait  ses  reliques,  les  prêcheurs  disaient  qu'à  tous  ces  jeux 
on  perdait  toujours  son  ame.  Et  pourtant  les  sermons,  les  menaces  de  l'enfer, 
le  mauvais  latin  des  casuistes ,  la  ruine  de  la  famille ,  n'arrêtaient  pas  le 
désordre.  De  tous  ces  divertissemens  les  plus  courus,  les  plus  aimés  étaient 


— —  . j ^ 

(1)  1  vol.  in-8«,  1839,  chez  Téchcner,  place  du  Louvre  ,  12. 


RE\TE  DE  PARIS.  339 

sans  contredit  les  mystères.  Panem  et  circenses,  disaient  les  Tiomains.  T.es  gens 
du  moyen-âge  pouvaient  dire  à  leur  tour,  et  souvent  avec  raison ,  nous  n'avons 
pas  de  pain,  mais  en  revanche,  et  cela  nous  console ,  nous  avons  de  heauj-  et 
iriomphans  musières.  On  conservait  dans  le  coffre  à  deux  clés  de  Téchevinage 
les  manuscrits  de  ces  drames  informes,  que  les  villes  faisaient  copier  à  grands 
frais.  Peut-être  même  les  gardait-on  enchaînés,  comme  on  avait  fait  dans  les 
couvens  des  écrits  des  pères ,  comme  on  avait  fait  dans  les  éirlises  des  missels 
enluminés  que  les  fidèles  léguaient  à  leur  paroisse ,  pour  obtenir  à  perpétuité 
une  messe  d'anniversaire.  Aux  fêtes  solennelles,  aux  joyeuses  entrées,  aux 
jours  commémoratifs  de  la  levée  d'un  siège,  on  tirait  du  cliartrier  le  précieux 
mystère.  Un  théâtre,  un  lunirt,  comme  on  disait ,  s'élevait  près  de  l'église 
ou  du  beffroi.  Les  acteurs,  qui  d'ordinaire  étaient  des  artisans,  des  cens  de 
confréries,  recevaient,  aux  frais  du  budget  communal ,  du  vin  clairet,  des  gâ- 
teaux; on  donnait  de  plus,  à  ceux  qui  jouaient  les  diables,  trois  ou  quatre  sols  : 
cette  somme  leur  servait  à  acheter  du  noir  pour  se  peindre  le  visage ,  et  à  payer 
leur  bain  après  la  représentation.  Les  petites  villes  comme  les  plus  grandes 
avaient  de  ces  sortes  de  solennités  dramatiques,  sous  des  noms  divers.  A  Chau- 
mont,  les  jeux  du  théâtre  s'appelaient  les  diableries,  parce  qu'avec  le  temps, 
l'indulgence  du  clergé ,  l'entraînement  facile  vers  le  mal ,  les  acteurs ,  habitués 
aux  scènes  de  l'enfer,  en  étaient  venus  à  porter  dans  la  pratique  de  la  vie  tous 
les  vices  joyeux  qui  jetaient  les  ribauds  sous  la  griffe  du  démon.  C'est  l'histoire 
de  cette  diablerie  que  ;\L  Jolibois  raconte  dans  son  livre.  De  grands  privilèges 
étaient  accordés  par  la  ville  de  Chaumont  à  ceux  qui  paraissaient  dans  ces  scènes 
bizarres.  Pendant  huit  jours,  ils  pouvaient,  en  toute  liberté,  courir  les  campa- 
gnes et  vi^Te  à  discrétion.  De  là  l'origine  de  ce  dicton  resté  populaire  dans  le 
pays  :  «  S'il  plaît  à  Dieu ,  à  la  sainte  Vierge ,  et  à  monsieur  saint  Jean ,  je  serai 
diable,  et  je  payerai  mes  dettes.  «  Les  acteurs  qui  jouaient  les  Sarrazins  jouis- 
saient comme  les  démons  de  singulières  faveurs.  Le  jour  de  la  Quasimodo,  ils 
faisaient  dans  la  ville  leur  entrée  solennelle  ,  venant  des  estrancjes  pays,  et  le 
corps  municipal  leur  donnait  un  repas,  où  Ton  ne  ménageait  guère  l'hypocras 
et  le  poivre  qui  fait  boire.  Les  chanoines,  effrayés  du  désordre ,  essayèrent  vai- 
nement d'y  remédier.  On  voulut  abolir  la  fête;  mais  il  y  eut  presque  une  émeute. 
Pouvait-on  renoncer,  en  effet ,  à  ces  spectacles  où  les  Chaumontais  voyaient 
figurer  leurs  plus  belles  filles  déguisées  en  vertus  cardinales  ou  théologales,  et 
leur  ville  personnifiée  par  une  Minerve  blasonnée?  Ici  des  anges  descendaient 
du  ciel  avec  des  ailes  dorées  et  mobiles,  pour  chanter  en  nnisique  l'hymne 
ut  queant  Iaxis,  ou  causer  avec  la  Vierge  par  forme  de  prolotjne.  Là  c'était 
l'accouchement  de  sainte  Elisabeth.  On  n'épargnait  rien  pour  la  vérité  du  ta- 
bleau. L'enfant  criait,  la  mère  reposait  dans  son  lit  bien  paré,  la  nourrice 
emmaillotait  l'enfant,  la  servante  faisait  chauffer  du  bouillon.  Le  drame  mo- 
derne n'est  pas  allé  tout-à-fait  aussi  loin.  Ailleurs  encore  la  scène  représentait 
un  désert  où  saint  .Tean  se  promenait  en  compagnie  de  plusiein-s  sauvages,  de 
serpens  et  de  grosses  tortues.  L'apôtre  prêchait  les  sauvages,  et  ceux-ci  adres- 


340  REVUE  DE  PARIS. 

saient  dévotement  une  prière  à  l'enfant  Jésus.  Un  réservoir  d'eau,  de  la  con- 
tenance d'un  niuid ,  alimentait  par  des  tuyaux  de  fer  blanc  une  fontaine  arti- 
ficielle ,  ce  qui  donnait  au  désert  un  aspect  tout  riant  de  fraîcheur.  Jésus  pa- 
raissait d'ordinaire  sur  la  scène  avec  une  robe  de  serge  violette  galonnée  d'or 
fin.  Un  pigeon  blanc  figurait  le  Saint-Esprit.  Le  Père  éternel  était  coiffé  d'une 
mitre,  et  ne  se  montrait  jamais  sans  gants.  Quelques  années  plus  tard,  Jupiter 
ressuscité  dans  les  ballets  de  Versailles ,  allait  porter  perruque.  Quant  aux  sau- 
vages ,  en  vrais  enfans  de  la  nature ,  ils  s'habillaient  de  feuilles  de  lierre.  Dans 
la  décollation  de  saint  Jean-Baptiste  se  révélaient  bien  d'autres  merveilles  en- 
core; le  repas  d'Hérode  était  vraiment  somptueux.  Un  pâté  de  lièvre  de  cent 
sous,  un  jambon,  deux  langues  de  bœuf,  un  fromage,  et  une  assiette  de 
pommes  figuraient  sur  la  table.  Hérodiade  avait  sa  bouteille  de  vin  et  son  pain 
blanc ,  et  lorsqu'elle  demandait  la  tète  de  l'apôtre,  on  lui  apportait  une  tête  de 
carton ,  remplie  d'une  décoction  de  bois  de  Brésil  et  de  tournesol  qui  représen- 
taient au  mieux  le  sang  de  la  victime;  la  fête  se  terminait  par  une  illumination 
où  paraissaient  Hercule ,  l'agneau  pascal ,  un  Cupidon  et  Dieu  le  père. 

A  voir  ainsi  le  grotesque  transporté  dans  l'appareil  des  choses  saintes,  on 
croirait  peut-être  que  ce  mystère  appartient  au  xv"  siècle;  mais  il  ne  date  que 
des  premières  années  du  xvii'^ ,  et  cette  époque  plus  rapprochée  lui  donne  un 
nouveau  degré  de  bizarrerie.  M.  Jolibois,  dans  le  choix  de  cette  publication, 
a  été  assez  heureusement  servi  par  l'étrangeté  du  sujet ,  et  mieux  vaut  après 
tout  un  texte  plus  récent ,  qui  intéresse  et  se  fait  lire ,  que  telles  poésies  d'un 
trouvère ,  oublié  à  juste  titre ,  et  qui  n'a  d'autre  mérite  que  celui  d'avoir  écrit 
dans  une  langue  barbare.  Nous  engageons  donc  M.  Jolibois  à  continuer  les 
recherches  de  ce  genre;  elles  sont  faciles  d'ailleurs ,  et  il  se  rencontre  encore 
dans  les  archives  et  les  bibliothèques  de  province  des  documens  précieux  et 
inconnus  qui ,  soumis  à  une  critique  sage  et  vivement  dégagée ,  rendraient  aux 
hommes  du  passé  leur  physionomie  propre  et  originale;  mais  dans  les  travaux 
de  cette  sorte  il  faut  avant  tout  être  sévère,  rapide,  éviter  les  longueurs  exa- 
gérées de  l'érudition ,  ne  point  chercher  dans  le  passé  de  la  poésie  en  toutes 
choses ,  paraphraser  la  Cloche  de  Schiller  à  propos  d'une  sonnerie  de  bedeau , 
et  confondre  ensemble  la  GalliaChristiana  et  les  romances  sur  l'Amjelus. 


Vie  tïïe  saint  Mfttgtêes ,  évéQwe  tMe  Gê'enoMe  » 

PAR    M.    ALBERT   DU    BOYS  (1). 

Hugues  fut  un  grand  saint,  dans  toute  l'acception  que  le  moyen-âge  donnait 
à  ce  mot.  Comme  les  évêques  de  la  primitive  église ,  il  resta  constamment  mêlé 

(1)  Grenoble ,  1838 ,  in-S»,  chez  Prudhonimc. 


REVUE  DE  PARIS.  341 

à  la  vie  active  de  son  siècle,  tout  en  gardant,  jusque  dans  ses  grandeurs  épî- 
scopales,  l'humilité,  l'amour  des  larmes,  les  fervens  désirs  de  la  solitude.  La 
légende  raconte  de  lui  d'infinies  merveilles;  elle  le  représente  comme  marqué, 
dès  ses  premiers  ans,  du  sceau  des  élus.  Une  vision  prophétique  annonce  sa 
naissance  prédestinée.  Enfant,  il  a  toute  la  sagesse  de  l'âge  mûr;  il  évite,  pour 
se  recueillir,  les  jeux  bruyans.  Jeune  homme  piqué  de  l'aiguillon  de  la  chair, 
il  combat  par  des  épreuves  surhumaines  l'éternel  ennemi ,  comme  disait  le 
XII''  siècle  dans  son  mystique  langage,  et,  à  force  de  prières  et  de  médita- 
tions, il  reste  pur  et  chaste.  Visité  par  saint  Bruno,  aimé  de  Grégoire  VII, 
Hugues  fut  bientôt  élevé  sur  le  siège  épiscopal  de  Grenoble.  Une  vie  nouvelle 
commença  alors  pour  lui  ;  au  recueillement  succéda  la  lutte.  Il  établit  dans 
l'ordre  monastique  de  nombreuses  réformes,  bâtit  des  églises,  et  surtout 
défendit  avec  courage  les  serfs  et  les  pauvres  contre  toute  oppression.  On 
retrouve  en  grand  nombre,  dans  les  détails  de  son  existence  intime,  des  traits 
qui  rappellent  les  hommes  éminens  des  premiers  siècles.  Comme  Eucher, 
il  s'appliquait  au  travail  des  mains  ou  lisait  sans  interruption  pendant  ses 
repas;  quelquefois  il  allait  s'enfermer  des  mois  entiers  dans  la  Grande-Char- 
treuse. Césaire  d'Arles  quittait  ainsi  sa  ville  épiscopale  et  se  cachait  pour  pleurer 
dans  de  vieux  tombeaux  romains.  La  charité  de  Hugues  égalait  seule  sa  sim- 
plicité :  dans  un  temps  de  famine ,  il  vendit  ses  calices  d'or  pour  en  distribuer 
le  prix  aux  pauvres;  et  le  chartreux  Guignes,  son  contemporain,  cite  avec 
admiration ,  et  comme  un  digne  exemple  d'une  sévérité  déjà  bien  rare,  le  soin 
qu'apportait  le  pieux  évêque  à  écarter  de  son  palais  les  histrions  et  les  chanteurs. 

Les  démêlés  de  saint  Hugues  avec  le  pouvoir  féodal  occupent  une  longue 
place  dans  son  histoire.  Ici  le  merveilleux  disparaît;  on  est  en  plein  dans  la 
réalité  des  faits,  et  de  l'étude  de  ces  débats  sans  cesse  renaissans,  entre  le 
comte  et  l'évêque ,  l'homme  du  château-fort  et  l'homme  de  l'autel ,  on  arrive 
rapidement  à  conclure  que  si,  d'une  part,  il  se  révèle  dans  l'église  une  singulière 
ambition  du  pouvoir  temporel ,  de  l'autre  on  y  trouve  aussi  fréquemment  une 
remarquable  conscience  du  devoir  et  de  la  loi  morale,  un  sentiment  juste  et 
profond  des  droits  de  chacun.  Ainsi,  la  prière,  l'extase,  en  même  temps 
que  la  lutte  active  et  le  soin  des  affaires  publiques,  se  partagèrent  la  vie  de 
Hugues,  dans  ce  xii*"  siècle  qui  fut  le  plus  grand  des  siècles  chrétiens  du 
moyen-âge.  Son  influence ,  il  est  \Tai ,  ne  s'étendit  jamais  au-delà  du  diocèse 
de  Grenoble  ;  mais ,  dans  cette  sphère  resserrée ,  il  avait  droit  encore  aux  sou- 
venirs de  l'histoire.  Saint  Hugues  lutta  courageusement  pour  sa  part  contre  le 
pouvoir  féodal ,  en  faveur  du  peuple  ;  il  fonda  de  nombreux  hôpitaux ,  affran- 
chit les  serfs ,  et ,  pour  soulager  les  plus  obscures  misères ,  il  trouva  par  sa 
charité  seule ,  et  dans  un  temps  pauvre  et  toujours  agité ,  des  ressources  qu'on 
demande  trop  souvent  en  vain  à  la  philantropie  spéculative  des  âges  modernes. 

M.  Du  Boys,  en  se  dévouant  à  l'étude  de  cette  pieuse  mémoire,  a  fait  une 
œuvre  érudite  et  consciencieuse  ;  il  a  fouillé  les  manuscrits  et  les  agiographes , 
il  a  traduit,  annoté,  commenté.  Mais  on  pourrait  lui  reprocher  avec  raison 


342  REVUE  DE  PARIS. 

d'avoir  trop  souvent  transporté  dans  les  choses  du  passé  les  préoccupations  du 
présent.  La  légende,  en  plus  d'une  page,  se  confond  avec  Thistolre,  et  c'est  là 
l'écueil  grave  de  ces  sortes  de  livres  ;  mais  la  critique  est  vite  désarmée  par  la 
pureté  naïve  des  intentions  et  les  convictions  sincères  de  l'auteur.  La  vie  de 
saint  Hugues  se  vend  au  profit  des  prêtres  âgés  et  infirmes.  M.  Du  Boys,  en 
l'écrivant,  a  pensé  qu'il  serait  profitable  peut-être,  pour  quelques-uns,  de 
mettre  en  lumière  ces  vertus  chrétiennes ,  dont  le  secret  n'est  plus  de  notre 
temps  ;  avant  de  faire  un  livre ,  il  avait  songé  à  faire  une  bonne  action. 


U»te  T&tjr  fie  Pt9€8, 

PAR   M.    AUGUSTE   DESPLACES   (I) 

Sans  nul  doute ,  le  temps  est  dur  pour  les  poètes ,  et ,  sauf  quatre  ou  cinq 
noms  préférés,  le  public  se  montre  d'une  indifférence  profonde  pour  les  recueils 
lyriques,  que  l'espérance,  toujours  renaissante  et  toujours  déçue  des  jeunes 
écrivains ,  vient  immoler  devant  ce  dieu  sans  pitié.  IMais  est-ce  bien  le  moyen  de 
ramener  la  foule  au  culte  de  la  Muse,  que  de  lui  parler  sans  fin  des  douleurs  et 
du  sacerdoce  du  poète,  du  calvaire  de  l'art,  de  la  robe  de  Drjanire  portée 
par  le  génie  ?  Il  est  très-commode  de  faire  passer  sous  le  couvert  du  Tasse  ou 
de  Gilbert  toutes  ces  plaintes  contre  les  injures  de  l'envie;  mais  pourquoi  tou- 
jours évoquer  l'ombre  de  Chatterton?  Est-il  donc  bien  wai ,  comme  le  disent 
les  vers  de  M.  Desplaces,  que  seul  le  poète  soit  repoussé  en  ce  siècle  du  ban- 
quet commun ,  et  qu'on  le  juge  indigne  du  pain  émietté  par  la  faveur?  Ce  rôle 
rajeuni  de  Lazare  eiît  fait  sourire  l'éditeur  qui  payait  une  guinée  chaque  vers 
de  B}Ton.  Les  malédictions,  d'ailleurs,  vont  mal  au  talent  doucement  nuancé 
de  M.  Desplaces;  mais  ces  illusions  sont  pardonnables  à  vingt  ans.  Si  l'auteur 
n'avait  dit  son  âge,  je  l'eusse  deviné  à  ce  mot ,  que  l'amour  est  plus  durable  que 
l'amitié.  Toute  la  portion  religieuse  et  lyrique  du  volume  de  M.  Desplaces  me 
semble  bien  inférieure  à  la  partie  élégiaque  et  intime.  Ces  notes  un  peu  ambi- 
tieuses se  perdent  dans  l'harmonie  vague  du  rhythme,  et  l'image  floconneuse 
et  inachevée  se  substitue  incessamment  à  l'idée.  Ainsi ,  dans  une  strophe  de  six 
vers,  la  poésie  est  tour  à  tour  un  oasis ,  une  fontaine  orientale  ,  une  nacelle  et 
un  cygne.  Ici  l'image  ne  fait  pas  écaille  et  ne  miroite  pas  comme  dans  les  vers 
dciVI.  Théopliile  Gautier;  mais  elle  se  rompt,  ainsi  qu'en  un  prisme,  en  lignes 
flottantes  et  mal  arrêtées.  Malgré  un  fonds  de  tendre  sensibilité,  ces  hymnes 
continuels  à  la  Poésie ,  cet  encens  par  trop  épuré  qui  s'élève  vers  la  Muse ,  ne  se 
distinguent  pas  assez  et  ne  laissent  pas  trace  dans  l'ensemble.  Le  talent  de  M.  Au- 
guste Desplaces  paraît  avec  bien  plus  d'avantage  dans  l'élégie,  et  retrouve  là  sa 

(1)  1  vol.  in-t8, 1830 ,  clicz  Gossolin  ,  me  Saint-Gormain-dos-Prés,  9. 


REVUE  DE  PARIS.  343 

vraie  patrie ,  qu'il  ne  devrait  pas  quitter.  Quelques  pièces  délicatement  tou- 
chées, finement  senties ,  comme  Sola  et  deux  ou  trois  morceaux  du  même  ton , 
plaisent  et  reviennent  au  souvenir.  Il  me  semble  qu'ensuivant  cette  veine, 
M.  Desplaces  trouverait  toute  une  série  de  petits  poèmes  élégiaques,  touchans, 
quelque  chose  enfin  comme  le  Savoyard  de  M.  Guiraud ,  ou  la  Mendiante  de 
M.  Soumet.  Le  morceau  intitulé  la  Jeune  fille  en  oraison  serait,  sans  quel- 
ques longueurs ,  un  exemple  aimable  à  citer.  Cette  pièce  où  la  jeune  enfant 
demande  à  la  Vierge ,  avec  mille  gracieux  détours ,  si  elle  peut  consoler  et  aimer 
celui  qui  souffre  d'amour  pour  elle ,  est  pleine  de  sensibilité ,  ainsi  que  ces 
vers  qui  la  terminent  : 

Elle  dit ,  et  plongée  en  sa  mélancolie , 

Et  dans  ses  blanches  mains  la  face  ensevelie, 

Elle  se  tient  pensive,  en  murmurant  tout  bas 

Des  mots  d'une  voix  affaiblie , 

Que  la  Muse  n'entendit  pas. 
Sa  couche  la  reçut.  Mais ,  dans  l'alcôve  noire, 
Sentinelle  divin .  l'ange  qui  la  veillait. 
Vit  sourire,  étonné ,  l'enfant  qui  sommeillait. 

Du  sourire  que  faut-il  croire  ? 

Ah  !  quant  à  moi ,  je  n'en  sais  rien  ; 
Mais  la  Muse  doutait,  en  me  contant  l'histoire, 
Que  le  souris  d'amour  fût  pour  l'ange  gardien. 

Je  distinguerai  encore  un  joli  morceau ,  la  Ruche,  où  il  vient  comme  d'odo- 
Kuites  bouffées  de  ronces  des  haies,  de  chèvrefeuilles,  de  saules  et  d'arômes 
des  bois,  et  où  le  sentiment  vrai  de  la  nature  est  parfaitement  rendu.  Le  style 
de  M.  Desplaces  est  en  général  pur,  quoique  volontiers  indéterminé,  et  je  ne 
trouverais  à  lui  reprocher  que  certains  mots  bizarres  qui  font  tache ,  comme 
placidité,  guirlundé ,  ou  encore  blêmir,  employé  activement.  On  voit  que 
M.  de  Lamartine  ne  fait  pas  seulement  école  par  son  talent. 

Ch.  L. 


BULLETIN. 


La  chambre  a  encore  eu ,  cette  semaine,  tout  à- la  fois  le  spectacle  des  con- 
tradictions du  ministère,  de  l'incertitude  des  principes  politiques,  et  du  peu 
d'accord  qui  règne  entre  ses  membres.  C'est  un  triste  spectacle  que  celui-ci , 
et  le  cabinet  qui  trouve  autour  de  lui  peu  d'obstacles ,  que  la  chambre  tolère 
et  qu'elle  soutient  toutes  les  fois  qu'elle  le  peut ,  que  la  presse  combat  faible- 
ment et  comme  à  regret ,  le  cabinet  semble  prendre  à  tâche  de  se  discréditer  et 
de  se  détruire  lui-même.  La  discussion  des  affaires  du  IMexique,  qui  donne 
lieu  à  nos  réflexions,  en  est  une  preuve.  Cette  discussion  semblait  devoir  se 
terminer  avantageusement  pour  le  ministère.  La  commission  chargée  de 
l'examen  des  crédits  supplémentaires  avait  donné  son  approbation  au  traité 
conclu  par  l'amiral  Baudin;  mais  elle  désavouait  certaines  mesures  prises 
par  le  ministère  du  15  avril,  à  qui  elle  reprochait  d'avoir  laissé  un  espace 
de  temps  entre  la  signification  de  l'ultimatum  et  l'expédition  de  la  Véra-Cruz. 
Ces  reproches  étaient  mal  fondés,  et  M.  de  Salvandy  les  a  repoussés  péremp- 
toirement par  les  meilleures  raisons  politiques.  La  commission  voulait  que  le 
gouvernement  eût  signifié  son  ultimatum  et  envoyé  en  même  temps  une  flotte 
expéditionnaire.  Mais,  comme  l'a  fait  observer  M.  de  Salvandy,  c'eût  été  cho- 
quer toutes  les  formes,  tous  les  usager  observés  entre  les  nations.  M.  de  Sal- 
vandy n'a  laissé  sans  réponse  aucune  des  objections  de  la  commission,  et,  selon 
nous,  il  a  parfaitement  motivé  la  conduite  du  cabinet  du  15  avril  en  cette  cir- 
constance. La  France  faisait  un  blocus,  elle  commençait  une  guerre  partielle; 
il  fallait ,  avant  d'aller  plus  loin ,  avoir  une  réponse  à  son  ultimatum  ;  et  quand 
on  pouvait  espérer  de  faire  accepter  ces  conditions  par  ce  moyen ,  fallait-ii 
organiser  une  (lotte  et  une  armée  de  la  force  de  celle  qui  fut  envoyée  à  Alger 
sous  sept  cents  voiles ,  pour  conquérir  le  Mexique  avant  de  savoir  s'il  refusait 
de  nous  céder  ? 


REVUE  DE  PARIS.  345 

On  parle  sans  cesse  de  l'alliance  anglaise  et  de  la  nécessité  de  la  conserver. 
Était-ce  le  moyen  de  consolider  l'alliance  anglaise  que  d'aller  envahir  le  jNIexi- 
que  pour  obtenir  des  réparations  que  nous  avons  obtenues  par  la  seule  prise 
du  fort  de  Saint-Jean-d'Ulloa?  Le  cabinet  du  15  avril  a  toujours  été  accusé 
par  l'opposition  d'avoir  fait  trop  et  ti-op  peu  pour  l'alliance  anglaise.  Ces  accu- 
sations contradictoires  ont  survécu  au  cabinet  qui  en  a  été  l'objet ,  et  il  en  est 
encore  comme  au  temps  où  une  partie  de  l'opposition  prétendait  que  le  gou- 
vernement abandonnait  l'alliance  anglaise  du  côté  de  l'Espagne ,  tandis  que 
d'un  autre  côté  on  lui  reprochait  de  céder,  dans  le  Nouveau-Monde ,  à  l'es- 
cadre de  sir  G.  Paget,  et  de  n'oser  débarquer  un  soldat  de  terre  sur  la  côte  du 
Mexique,  de  peur  de  déplaire  aux  Anglais.  M.  de  Salvandy  a  très  bien 
motivé  la  composition  de  la  division  française  envoyée  au  Mexique.  Il  a  montré 
qu'une  administration  éclairée,  qu'une  nation  d'une  haute  civilisation  comme 
est  la  France ,  devaient  commencer  par  le  blocus ,  et  le  blocus  établi  par  la 
France  était,  on  l'a  vu,  suffisant  pour  soutenir  son  ultimatum.  Un  corps  de 
débarquement  eût  nécessité  des  frais  considérables,  il  eût  été  inutile,  puisque 
l'occupation  du  fort  et  de  la  ville  de  la  Véra-Cruz  a  eu  lieu  par  nos  seuls  sol- 
dats de  marine,  et  la  commission  n'eût  pas  manqué  de  blâmer  le  gouverne- 
ment s'il  avait  prodigué  inutilement  le  sang  des  soldats  et  les  ressources  de 
l'état.  Pour  le  traité,  M.  de  Salvandy  n'avait  pas  aie  défendre,  car  il  n'a 
pas  été  ratiBé  par  le  ministère  du  15  avril,  qui  ne  l'avait  pas  encore  reçu,  et 
d'ailleurs  ce  traité  n'était  pas  attaqué  par  la  commission  de  la  chambre ,  à  la- 
quelle répondait  l'ancien  ministre.  Il  y  a  mieux,  c'est  qu'un  des  membres  de 
cette  commission  s'était  empressé  de  déclarer  que  les  dépêches  de  31.  le  comte 
Mole  à  l'amiral  Baudin ,  communiquées  à  la  commission ,  lui  avaient  paru 
pleines  de  dignité  et  de  fermeté  à  la  fois.  M.  de  Salvandy  s'était  donc  contenté 
d'affirmer  qu'en  recevant  de  l'amiral  la  communication  des  premières  bases 
sur  lesquelles  devait  reposer  le  traité,  M.  le  comte  Mole  s'était  empressé  d'écrire 
à  l'amiral  Baudin  de  ne  pas  se  dessaisir  de  la  forteresse  de  la  Véra-Cruz ,  dont 
il  était  en  possession.  Tel  était  l'état  de  la  discussion,  quand  M.  le  maréchal 
Soult  est  venu  y  prendre  part. 

M.  le  maréchal  Soult  avait  dit  à  la  commission  que  le  traité  était  avanta- 
geux et  qu'il  le  ratifierait.  Son  langage  n'a  pas  été  le  même ,  ce  jour-là ,  dans 
la  chambre,  où  il  s'est  empressé  de  déclarer  que  le  traité  n'est  pas  ratifié  et 
qu'il  verra  ce  qu'il  y  aura  à  faire.  M.  le  maréchal  Soult  déclarait  en  jnéme 
temps  qu'il  n'avait  pas  tenu  un  autre  langage  à  la  commission  de  la  chambre. 
Or,  non-seulement  M.  le  maréchal  Soult  avait  tenu  un  autre  langage  à  la 
commission ,  et  sa  mémoire  était  en  défaut,  mais  il  avait  écrit  une  lettre  expli- 
cite qui  confirmait  amplement  ses  paroles ,  car  elle  se  terminait  ainsi  :  «  Le 
gouvernement  du  roi,  bien  qu'il  eût  désiré  retrouver  dans  les  traités  du  9  mars 
quelques-unes  des  dispositions  des  premiers  projets  de  M.  Baudin ,  n'a  pas 
hésité  à  sanctionner  ces  traités  et  à  en  accepter  la  responsabilité  tout  entière.  » 
Il  est  impossible,  on  en  conviendra,  de  donner  le  spectacle  d'une  contradic- 

TOME   VT.      JUIN.— -SUPPLÉMENT.  24 


346  REVUE  DE  PARIS. 

tiou  plus  subite  et  plus  flagrante.  Eh  bien  !  il  s'est  trouvé  un  esprit  assez  sub- 
til pour  concilier  la  lettre  de  M.  le  maréchal  avec  les  paroles  qu'il  venait  de 
prononcer ,  et  c'est  le  chef  de  la  magistrature ,  le  garde-des-sceaux ,  qui  a 
donné  aux  jeunes  magistrats  ce  bel  exemple  de  talent  oratoire.  Voici  quelques 
argumens  de  M.  Teste.  Selon  lui ,  la  lettre  du  président  du  conseil  à  la  com- 
mission de  la  chambre  était  du  12  juin;  or,  à  cette  époque,  dit  M.  Teste,  le 
traité  n'était  peut-être  pas  parvenu  au  gouvernement  français,  et  M.  le  maré- 
chal Soult  s'est  hâté  de  s'écrier  qu'il  n'était  pas  parvenu  à  cette  époque  au  mi- 
nistère. Il  s'ensuivi-ait  donc  que  le  maréclial  Soult  écrivait  à  la  commission  de 
la  chambre  qu'il  sanctionnerait  un  traité  qu'il  ne  connaissait  pas  encore ,  et 
qu'il  acceptait  la  responsabilité  tout  entière  d'un  acte  dont  il  ne  pouvait  juger 
la  valeur.  Nous  ne  voyons  pas  trop  quel  bon  service  a  rendu  là  M.  Teste  à 
M.  le  maréchal  Soult,  et  le  subterfuge  de  palais  dont  il  a  usé  en  sa  faveur 
aboutirait  ainsi  à  le  faire  passer  pour  un  ministre  bien  peu  soucieux  de  sa  res- 
ponsabilité. Nous  avions  déjà  fait  remarquer  la  bonne  grâce  et  la  facilité  avec 
lesquelles  les  ministres  du  12  mai  ont  ratifié  et  signé  le  traité  des  24  articles 
qu'ils  avaient  si  vivement  combattu  quand  ils  étaient  membres  de  l'opposi- 
tion; mais  ratifier  les  traités  entamés  sans  les  connaître,  c'est  pousser  la  com- 
plaisance trop  loin.  Toutefois,  M.  le  garde-des-sceaux  est  trop  bon  avocat  pour 
n'avoir  pas  toujours  en  réserve  plusieurs  moyens  de  défense.  Il  a  donc  ajouté 
que  la  lettre  du  président  du  conseil  au  président  de  la  commission  était  une 
pièce  confidentielle,  ce  qui  est  à  peu  près  comme  si  l'on  disait  que  les  commu- 
nications du  gouvernement  avec  la  chambre  des  députés  sont  des  confidences 
qui  ne  doivent  pas  aller  plus  loin.  Enfin,  M.  Teste  a  défendu  l'amiral  Baudin 
que  IM.  le  maréchal  Soult  avait  abandonné  à  l'opposition ,  et,  en  cela ,  M.  Teste 
a  rempli  le  devoir  d'un  membre  du  gouvernement. 

En  sortant  de  cette  séance,  chacun  des  membres  de  la  chambre  était  per- 
suadé que  M.  le  maréchal  Soult  blâmait  à  la  fois,  ce  jour-là  du  moins,  le 
traité  et  M.  l'amiral  Baudin ,  et  que  M.  Teste  approuvait  à  la  fois  l'un  et 
l'autre.  Il  était  également  évident  que  quelques  jours  avant ,  la  veille  peut-être , 
M.  le  maréchal  Soult ,  comme  le  prouve  sa  lettre ,  sanctionnait ,  approuvait 
et  voulait  ratifier  le  traité.  La  surprise  était  générale ,  extrême.  Quoi  !  disait- 
on,  non-seulement  les  ministres  ne  s'entendent  pas  entre  eux,  mais  ils  ne  sont 
pas  d'accord  avec  eux-mêmes  !  jMais  la  séance  du  lendemain  devait  encore 
augmenter  cette  surprise;  et  la  chambre  a  été  édifiée  en  voyant  M.  le  président 
du  conseil  revenir  à  la  tribune ,  et  en  l'entendant  déclarer ,  un  discours  écrit  à 
la  main,  qu'il  était  d'accord  avec  sa  lettre  au  président  de  la  conmiission. 
Cette  lettre  confidentielle  et  sans  portée,  selon  M.  Teste,  devenait  tout  à  coup 
officielle  et  importante.  La  veille,  en  disant  qu'il  ne  savait  s'il  ratifierait  le 
traité,  INI.  le  maréchal  Soult  voulait  dire  que  ce  traité  serait  ratifié!  Et 
comment  supposer  que  le  gouvernement  du  roi  refuserait  la  ratification  d'un 
traité  déjà  ratifié  au  Mexique  !  Un  tel  fait  eût  été  inoui ,  et  bien  que  le  maré- 
chal l'eût  présenté ,  la  veille ,  comme  très  possible  ;  bien  qu'il  se  présente  sou- 


REVUE  DE  PARIS.  3W 

vent  dans  les  annales  diplomatiques,  M.  le  maréchal  Soult  ne  pouvait  l'ad- 
mettre, et  il  demandait  à  la  chambre  si  elle  lui  donnerait  le  conseil  de  refuser 
la  ratification.  La  cliambre  a  eu  garde  de  donner  ce  conseil  au  ministre,  et 
M.  le  président  du  conseil,  très  satisfait  de  son  discours ,  l'a  terminé,  pour  der- 
nière contradiction,  par  un  ma<rnifique  éloge  de  la  conduite  de  l'amiral  Baudin. 

Dans  cette  même  séance ,  le  cabinet  a  fait ,  par  Torgane  de  31.  Dufaure,  une 
démonstration  verbale  en  faveur  de  l'Espagne.  L'Espagne  a  vu  avec  reconnais- 
sance, selon  M.  Dufaure,  que  le  ministère  ait  donné  aux  commandans  de  nos 
stations  navales  des  instructions  qui  nous  paraissent ,  quant  à  nous,  tout-à- 
fait  semblables  à  celles  qu'ils  avaient  sous  le  ministère  du  lô  avril.  Le  cabinet 
du  12  mai ,  pas  plus  que  celui  du  lô  avril ,  ne  pensait  autoriser  par  ses  instruc- 
tions les  débarquemens  de  marins  et  d'artillerie,  car  ce  serait  une  infraction  au 
traité  de  la  quadruple  alliance  ;  mais  M.  Passy  a  déclaré  que  si  l'occasion  se 
présentait,  il  est  bien  peu  de  commandans  qui  résistassent  à  l'occasion  de  le 
faire.  Voilà  donc  les  commandans  de  nos  stations  avertis.  Le  ministère  déclare 
du  haut  de  la  tribune,  par  Torgane  de  M.  Passy,  qu'il  ne  doute  nullement 
que  dans  un  cas  donné,  ils  n'hésiteraient  pas  à  bourrer  leurs  canons  avec  les 
dépèches  ministérielles,  et  à  braver  les  ordres  du  gouvernement  !  Pour  peu  que 
le  discours  de  M.  Passy  soit  lu  dans  les  garnisons  de  nos  frontières  des  Pyré- 
nées, elles  pourront  se  croire  aussi  autorisées  à  pénétrer  en  Espagne  et  à 
prendre  part  à  la  guerre.  Ce  sera  une  manière  d'intervenir  toute  nouvelle,  et 
que  nous  n'avions  pas  prévue.  Qu'en  dit  M.  le  maréchal  Soult ,  qui  quali- 
fiait, il  y  a  un  an,  toute  coopération  d'acte  déshonorant,  et  qui  repoussait, 
dans  la  dernière  crise ,  la  partie  du  programme  ministériel  relative  aux  croi- 
sières sur  les  côtes  d'Espagne?  On  voit  que  le  ministère  est  une  sorte  d'échelle 
politique  qui  commence  à  j\L  Duchatel  et  finit  à  M.  Passy,  et  où  figurent  toutes 
les  nuances  d'opinion.  Ainsi  seulement  s'expliquent  les  trois  discours  de 
M.  Dufaure,  de  M.  le  maréchal  Soult  et  de  M.  Passy  sur  l'affaire  d'Espagne. 
Toutes  les  nuances  de  la  chambre  eussent  été  satisfaites,  si  M.  Cunin-Gridaine 
avait  émis  son  opinion. 

Relevonsici  une  assertion  fausse  qui  a  été  mise  en  avant  en  cette  circonstance. 
La  chambre  a  été,  dit-on,  satisfaite  de  voir  mettre  en  oubli  le  mot  jamais, 
prononcé  par  M.  Mole  au  sujet  de  l'intervention  en  Espagne.  Ceci  est  inexact. 
M.  Mole  a  dit  que  la  contre-révolution  en  Espagne  serait  un  malheur  immense, 
et  il  ajoutait  que  la  France  serait  obligée  de  l'éloigner.  Est-ce  là  se  prononcer 
contre  le  gouvernement  de  la  reine?  Le  ministère  du  15  a^Til  n'était  pas  favo- 
rable à  l'intervention,  ni  même  à  la  coopération  directe,  et  la  chambre  était  de 
son  avis,  car  elle  vota  deux  fois  dans  un  sens  opposé  aux  discours  de  M.  Thiers, 
qui  ne  demandait  qu'à  faire  admettre  le  principe.  ]Mais  le  ministère  du  1-5  avril 
n'a  jamais  manqué  de  s'engager  à  empêcher  l'établissement  de  don  Carlos  sur 
le  trône  d'Espagne,  et  à  maintenir  le  gouvernement  de  la  reine.  Le  ministère 
actuel  n'a  rien  fait  de  plus ,  à  moins  qu'on  ne  prenne  pour  une  coopération 
le  rétablissement  des  stations  telles  qu'elles  étaient  avant  qu'on  en  eût  détaché 


3i8  HEVUE   DE   PARIS. 

quelques  navires  pour  respédition  du  Mexique,  ou  les  discours  de  M.  Dufaure 
et  de  M.  Passy  !  Quant  aux  paroles  prononcées  par  ce  dernier,  elles  pourront 
entraîner  plus  d'un  résultat,  car  si  les  commandans  des  vaisseaux  français  peu- 
vent agir  contrairement  à  leurs  instructions ,  et  prendre  parti ,  avec  notre  dra- 
peau, pour  la  reine,  d'autres  seraient  libres  aussi  de  manquer  à  la  discipline  en 
sens  contraire,  et  d'agir  pour  don  Carlos.  Voilà  donc  l'armée  livrée  à  ses  propres 
impulsions ,  et  cela  par  l'effet  des  paroles  d'un  ministre  du  roi  !  Et  c'est  M.  le 
maréchal  Soult,  qu'on  a  toujours  regardé  comme  appelé  à  rétablir  la  disci- 
pline militaire  qui  est  censé  diriger  un  cabinet  oii  la  discipline  n'existe  pas. 
Assurément,  ce  n'est  pas  là  une  présidence  réelle,  car  la  seule  influence  que 
pourrait  y  exercer  l'illustre  maréchal  ne  s'y  fait  pas  sentir. 

Mais  le  croirait-on?  Cette  allocution  de  M.  Passy,  ainsi  que  toutes  les  paroles 
du  ministère  sur  l'Espagne ,  qui  ne  sont  après  tout  que  des  paroles ,  ont  été 
accueillies  avec  joie  par  le  parti  doctrinaire.  L'organe  de  ce  parti  loue  le  mi- 
nistère de  sa  franchise;  il  déclare  que  les  ministres  sortis  du  centre  gauche 
n'ont  pas  failli  à  leurs  antécédens.  Ainsi,  les  doctrinaires,  qui  étaient  les 
moins  portés  pour  l'intervention  et  la  coopération,  se  félicitent  de  voir  les 
principes  du  centre  gauche  dominer  dans  le  ministère.  Voyant  dans  la  majo- 
rité quelques  chances  de  retour  à  la  politique  de  M.  Thiers,  ils  se  hâtent  de 
se  mettre  sur  la  ligne  de  M.  Thiers;  et  voilà  tout  à  coup  qu'après  s'être  frappé 
la  poitrine  de  repentir,  après  avoir  déclaré  qu'il  voudrait  racheter  à  tout 
prix  les  jours  qu'il  a  passés  dans  la  coalition,  le  parti  doctrinaire  recommence 
la  comédie  de  la  coalition.  C'est  du  moins  ce  que  nous  devons  conclure  des 
paroles  de  l'organe  offlciel  du  parti.  Cette  déclaration  inattendue  est  peut-être 
destinée  à  mener  quelqu'un  au  ministère  des  affaires  étrangères  ;  et ,  en  voyant 
l'espèce  de  faveur  que  le  discours  de  M.  Dufaure  a  trouvée  dans  la  chambre, 
sans  doute  a-t-on  voulu  montrer  qu'un  ministre  doctrinaire  serait  à  la  hau- 
teur de  cette  politique.  Voilà  ce  qui  s'appelle  entendre  le  gouvernement  de  la 
majorité ,  et  savoir  se  plier  aux  nécessités  du  moment  ! 

La  discussion  relative  aux  supplémens  de  crédits  a  donné  aussi  à  M.  Villemain 
l'occasion  de  sonner  une  fanfare  nationale  sans  conséquence,  comme  c'est  la 
mode  en  ce  moment.  Il  s'agissait  de  combattre  M.  Desjobert,  qui  revient, 
chaque  année,  demander  à  la  chambre  l'abandon  de  l'Afrique,  et  qui  ne  fait 
en  cela  que  reproduire  les  opinions  de  M.  Passy.  La  victoire  était  facile  et  la 
chambre  tout  entraniée.  Aussi  M.  Villemain  a-t-il  eu  un  succès  véritable,  et  ce 
qui  lui  plaît  sans  doute,  un  succès  tout  littéraire,  car  une  attaque  contre 
l'érection  de  l'évêché  d'Alger  a  fourni  à  l'excellente  mémoire  de  M.  le  ministre 
de  l'instruction  publique  l'occasion  de  réciter  un  passage  inédit  de  son  his- 
toire des  Pères  de  l'Église.  C'est  une  bonne  fortune  pour  la  chambre  qui  n'en- 
tend ]ias  de  la  bouche  de  tous  les  membres  du  cabinet  acti^el  un  langage 
correct  et  coulant. 

Nous  ne  demanderions  pas  mieux  que  d'être  indulgens  pour  ces  petits  besoins 
de  popularité  qui  jettent  nos  hommes  d'état  dans  des  contradictions  si  étranges, 


RE\XE  DE  PATIIS.  349 

et  leur  font  tenir  un  langage  qui  aurait  peut-être  un  coté  plaisant  ;  mais  il  nous 
semble  qu'on  joue  ici  avec  des  élémens  terril)les.  Sans  doute,  rien  n'est  mieux 
que  de  déclarer  qu'on  n'abandonnera  pas  Alger;  c'est  ce  que  tous  les  ministres 
n'ont  cessé  de  faire,  ainsi  que  nous,  depuis  bien  des  années  ;  rien  de  plus  juste 
assurément  que  de  soutenir  le  trône  constitutionnel  d'Espagne,  que  de  défendre 
l'équilibre  de  l'Europe  menacé  en  Orient;  mais  quand  on  n'a  fait  jusqu'à  pré- 
sent que  ratifier  le  traité  des  24  articles,  quand  on  a  rejeté  bien  vite  la  velléité 
de  discuter  le  traité  du  ^lexique,  quand  on  a  seulement  fait  recopier  les  instruc- 
tions rédigées  sous  le  dernier  cabinet  pour  les  commandans  de  nos  stations 
sur  les  cotes  d'Espagne ,  on  n'en  est  pas  encore  à  constituer  un  ministère  de 
politique  nouvelle.  La  politique  du  13  mars  et  du  11  octobre  était  bonne,  et 
s'il  devient  nécessaire  de  lui  faire  subir  quelques  modifications ,  quand  ces 
modifications  auront  lieu  réellement ,  nous  verrons  si  nous  devons  en  féliciter 
le  ministère.  Jusque-là  rien  n'est  cbajigé.  Les  partisans  de  la  réduction  immé- 
diate des  rentes,  du  changement  de  la  loi  électorale,  et  d'une  foule  de  réformes, 
qui  sont  maintenant  dans  le  cabinet ,  n'ont  pas  encore  donné  cours  à  leurs 
idées.  A  quoi  bon  prendre  ainsi  d'avance  des  airs  de  réformateur,  et  exciter  des 
passions  politiques  qu'on  ne  veut  pas  satisfaire  ?  Pour  un  jeu ,  c'est  trop  faire  ; 
pour  une  affaire  sérieuse,  c'est  ne  pas  s'engager  assez.  ?vous  voudrions  donc 
que  le  ministère  eût  le  courage  de  ses  opinions,  qui  sont  modérées,  et  qui  s'ac- 
cordent, au  fond,  avec  les  nécessités  du  gouvernement.  Ce  courage  consiste- 
rait à  ne  pas  se  vanter  de  ce  qu'on  ne  veut  pas  faire.  Ce  serait  un  courage 
,  modeste ,  il  est  \Tai  ;  mais  c'est  justement  celui  qui  convient  à  un  cabinet  qui 
manque  d'unité. 

En  fait  de  courage  utile ,  nous  voudrions  aussi  que  le  ministère  prît  sur  lui 
de  répondre  aux  feuilles  qui  lui  reprochent  les  mesures  qu'il  adopte  pour  faire 
respecter  l'ordre  et  la  tranquillité  publique.  j\ous  nous  faisons  un  devoir  de 
reconnaître  que  le  gouvernement  remplit  ce  devoir  avec  beaucoup  de  sollici-' 
tude  et  de  soin.  Pourquoi  donc  laisser  l'esprit  de  désorganisation  affaiblir 
l'effet  de  ces  mesures,  et  le  gouvernement  n'a-t-il  pas  les  colonnes  du  Muniteur 
pour  répondre  à  ceux  qui  enregistrent  chaque  jour,  avec  ironie ,  ces  judi- 
cieuses précautions  ?  Chaque  jour  amène  de  nouvelles  récriminations  de  ce 
genre  :  hier  c'était  au  sujet  de  la  Banque  dont  on  visite  assiduement  les  pos- 
tes, aujourd'hui  les  attaques  portent  sur  les  mesures  de  l'état-major,  sur  les 
escouades,  sur  la  surveillance  exercée  autour  du  Luxembourg  et  des  Tuileries, 
sur  l'inspection  des  passeports.  Ne  dirait-on  pas  que  le  gouvernement  doit  livrer 
la  capitale ,  sans  défense ,  aux  meuitriers  et  aux  affiliés  des  sociétés  secrètes  qui 
ont  montré  leur  savoir-faire  le  12  mai?  Il  semble,  à  lire  ces  détails,  et  à  la  ma- 
nière dont  on  les  présente ,  qu'une  affreuse  tjTannie  règne  sur  la  France ,  et 
cette  tyrannie  consiste  à  veiller  à  la  sécurité  des  citoyens ,  à  la  vie  de  nos  soldats 
exposés  chaque  jour  à  un  guet-à-pens ,  et  à  défendre  les  propriétés  menacées 
par  des  principes  subversifs.  Ce  sont  là  les  attaques  auxquelles  nous  voudrions 
voir  le  ministère  répondre ,  et  quelques  mots  du  journal  officiel ,  qui  rectifie- 


350  REVUE  DE  PARIS. 

raient  les  îdées  faussées  par  les  ennemis  du  gouvernement,  ne  seraient  pas 
inopportuns  dans  les  circonstances  où  nous  sommes.  Cela  vaudrait  mieux  que 
de  multiplier  avec  ostentation  l'annonce  des  conseils  qui  se  tiennent  à  la  pré- 
sidence. Là  ou  ailleurs ,  ne  sait-on  pas  que  le  ministère  est  parfaitement  indé- 
pendant, tout-à-fait  parlementaire,  et  qu'il  n'est  soumis  qu'à  ses  seules  volon- 
tés? Il  faudrait  être  de  bien  mauvaise  foi  ou  bien  aveugle  pour  lui  attribuer 
une  direction. 


Théâtres.  —  L'Opéra  a  donné  cette  semaine  un  ballet  nouveau.  La  Taren- 
tule est  une  de  ces  innocentes  fantaisies  que  l'auteur  de  tant  de  beaux  poèmes 
dramatiques,  qui,  Meyerbeer,  Nourrit,  Duprez  et  M"Talcon  aidant,  ont 
fait  la  fortune  de  l'Académie  royale ,  a  bien  le  droit  de  se  passer  une  fois 
l'an ,  d'autant  plus  que  l'administration  ne  se  met  guère  en  frais  ;  cela  res- 
semble à  la  Fille  mal  gardée,  à  la  Somnambule ,  au  Philtre,  et  ne  l'emporte 
sur  toutes  les  pastorales  et  les  bucoliques  de  tous  les  temps ,  que  par  la  mono- 
tonie du  sujet  et  certaines  pasquinades  qui  seraient  mieux  à  leur  place  sur  les 
tréteaux  des  Funambules  que  sur  le  théâtre  de  l'Opéra.  Il  y  a  là  cette  petite 
espiègle  de  la  Fille  mal  gardée  que  son  amant  visite  toutes  les  nuits,  qui  tape 
des  mains  pour  faire  venir  ses  compagnes  et  se  cache  au  milieu  d'elles  quand 
la  mère  Simone  la  cherche  ;  cet  excellent  docteur,  qui  arrive  en  carrosse  à 
grand  bruit  de  trompettes  et  d'ophycléïdes ,  et  s'en  retourne  de  même ,  après 
avoir  promené  pendant  deux  heures  sa  perruque  énorme ,  son  ventre  copieux 
et  sa  sotte  personne;  enfin  cet  amoureux,  si  digne  d'intérêt,  que  la  tarentule 
pique  au  pied  et  la  jalousie  au  cœur,  et  qui  ne  retrouve  qu'au  dénouement  le 
calme  et  la  santé.  Encore  si  les  divertissemens  étaient  nouveaux;  mais  que  dire 
de  ces  éternelles  castagnettes  qui  frappent  presque  toujours  à  contre-temps, 
de  ces  thyrses  qu'on  agite  dans  l'air,  de  ces  ridicules  arceaux  de  feuillage  que 
deux  bergers  en  bas  de  soie ,  en  culottes  de  velours ,  balancent  amoureuse- 
ment ,  et  qui  tout  à  coup,  par  un  de  ces  prestiges  merveilleux  qu'on  ne  ren- 
contre qu'à  l'Opéra,  se  changent  en  agréables  cerceaux ,  où  des  danseuses 
viennent  s'encadrer  à  souhait  pour  le  plaisir  des  yeux,  sinon  qu'on  a  vu 
tout  cela  partout,  depuis  la  Muette,  jusqu'au  Lac  des  Fées.  M"'^  Elssler  n'a 
pu  faire  valoir  cette  pauvre  conception.  M"''  Elssler  a  tort  de  persister  dans 
un  genre  qui  ne  lui  réussira  jamais  :  les  gentillesses  de  la  Chatte  blanche , 
renouvelées  de  M""  Montessu ,  ne  sauraient  convenir  ni  à  l'élévation  de  sa 
personne ,  ni  à  la  grandeur  de  son  geste ,  ni  à  la  dignité  de  sa  pose.  Le  talent 
de  M"''  Elssler  est  avant  tout  dramatique ,  ainsi  qu'on  a  pu  le  voir  dans  le  Dia- 
ble boiieux  et  la  Gijpsi ,  les  deux  seuls  rôles  qu'elle  ait  créés  encore;  la  Ca- 
chucha  et  la  Cracovienne,  qui  ont  fait  ses  succès  parmi  nous,  sont  des  pas  de 
caractère,  et  qui,  par  conséquent,  tiennent  plus  de  la  pantomime  que  de  la 
danse.  Il  faut  à  M"'  Elssler  une  expression  dramatique  sérieuse,  des  mouve- 
mens  vrais,  passionnés,  et  non  tels  que  ceux  qu'on  lui  donne  à  représenter  dans 


REVUE  DE  PARIS.  351 

ce  ballet.  Pourquoi  ces  convulsions  du  premier  acte ,  pourquoi  ces  gestes  effré- 
nés, ces  yeux  qui  sortent  de  leur  orbite,  cette  pantomime  effrayante  et  ner- 
veuse? Si  le  personnage  que  représente  M"*^  Elssler  avait  été  piqué  lui-même 
par  cette  malencontreuse  tarentule,  tout  cela  paraîtrait  exagéré  et  faux,  à  plus 
forte  raison  lorsqu'il  ne  s'agit  que  d'un  simple  récit  à  faire.  Qu'arrive-t-il  ? 
L'intérêt  (si  intérêt  il  y  a  )  diminue  au  lieu  de  croître ,  les  semblans  de  la  dou- 
leur agissent  plus  vivement  que  la  douleur.  Après  les  émotions  tragiques  de 
M"^  Elssler,  quand  vient  M.  Mazillier,  on  s'étonne  de  le  trouver  si  réjoui  et 
si  bien  portant ,  lui  qu'on  s'attendait  à  trouver  si  malade,  et  nul  ne  comprend 
plus  comment  cette  jeune  flUe  consent  à  se  donner  à  cet  homéopate  imbécile 
pour  une  poudre  dont  son  amant  a  certes  moins  besoin  qu'elle.  Pour  celui 
qui  ne  tient  pas  le  programme  de  M.  Coraly  dans  ses  mains,  et  se  contente 
d'interpréter  l'action  par  la  pantomime,  ce  n'est  pas  le  jeune  homme  qui  est 
piqué  au  pied,  mais  la  jeune  fille;  dès-lors  il  n'y  a  plus  de  pièce  possible. 
Il  faut  avouer  que  Tarente  est  une  ville  privilégiée  entre  toutes.  Elle  a 
donné  au  monde  la  tarentule  et  la  tarentelle,  la  tarentelle  qu'on  danse  quand 
on  est  piqué  par  la  tarentule,  et  la  tarentule  qui  vous  pique  quand  on  danse 
la  tarentelle  ;  des  tarentules  et  des  tarentelles,  on  en  a  mis  partout.  Celle  qui  se 
danse  au  premier  acte  a  toute  la  grâce  et  la  vivacité  imaginables  ;  malheureu- 
sement ce  pas  est  loin  d'avoir,  comme  la  cachiicha  ou  la  cracovienne,  le  mé- 
rite si  rare,  dans  les  ballets  surtout,  de  la  nouveauté.  Le  public,  qui  l'a  vu  tant 
de  fois,  est  fatigué  de  l'applaudir,  et  voilà  sans  doute  pourquoi ,  malgré  toute 
la  souplesse,  la  verve  et  l'agilité  merveilleuse  de  M"*"  Fanny  Elssler,  on  le  laisse 
passer  presque  inaperçu  sans  le  redemander  jamais.  La  musique  de  la  Taren- 
tule est  de  M.  Casimir  Gide,  c'est-à-dire  de  MM.  Rossini ,  Meyerbeer,  Auber, 
Halevy,  etc. 

—  M.  Spontîni  vient  d'être  nommé  membre  de  l'Institut;  on  ne  saurait  trop 
se  réjouir  de  cette  élection ,  faite  pour  fixer  enfin  sur  un  point  du  globe  la  vie 
errante  du  grand  musicien.  L'honneur  d'entrer  à  l'Institut  attendait  M.  Spon- 
tini  au  retour  de  ce  fameux  voyage  dans  les  états  romains ,  pendant  lequel 
l'illustre  auteur  de  la  Vestale ,  d'Olympie  et  d'Agnes  de  Uohenstaufen  soumit 
un  plan  sur  la  restauration  de  la  musique  religieuse  à  sa  Sainteté ,  qui  ne  lut 
pas  le  plan  et  le  nomma  chevalier  de  l'Éperon  d'or.  Il  est  à  souhaiter  que 
M.  Spontini  profite  désormais  de  son  séjour  à  Paris  pour  aller  entendre  à 
l'Opéra  Guillaume  Tell,  Robert-le-Diable  et  la  Muette,  qu'il  ne  connaissait  pas 
même  de  nom  l'an  passé.  Ainsi ,  la  France  vient  de  s'acquérir  la  gloire  de 
compter  la  Vestale,  Olympie  et  Fernand  Cortez  parmi  les  productions  de  son 
génie  musical  ;  il  est  vrai  que  c'est  là  une  gloire  que  tous  les  peuples  pourront 
lui  contester  à  bon  droit.  M.  Spontini  est  né  à  Novare,  dans  le  pays  de  Merca- 
dante ,  et  il  n'y  a  pas  un  an  qu'il  était  encore  au  service  de  sa  majesté  le  roi  de 
Prusse,  dont  il  dirigeait  la  chapelle  et  le  théâtre,  triste  direction  qui  a  laissé 
des  souvenirs  à  Berlin.  Puisqu'on  admet  M.  Spontini  à  l'Institut,  pourquoi 
Rossini  et  Meyerbeer  n'y  sont-ils  pas?  L'auteur  de  la  Vestale  est  naturalisé. 


352  REVUE  DE  PARIS. 

dira-t-on;  mais  que  signifie  la  naturalisation,  lorsqu'il  s'agit  des  œuvres  de 
l'esprit?  La  naturalisation  de  ai.  Spontini  fera-t-elle  que  sa  musique  soit  plus 
nationale ,  plus  française ,  que  la  musique  de  Rossini  ou  de  IMeyerbeer,  qui  ne 
sont  pas  naturalisés?  Que  l'Institut  y  prenne  garde,  les  noms  étrangers  enva- 
hissent ses  cadres.  Certes,  ce  n'est  pas  nous  qui  nous  élèverons  contre  ces 
admissions  ;  à  coup  sûr,  nous  aimerions  mieux  voir  Rossini  à  l'Institut  que 
M.  Adam,  et  Meyerbeer  que  M.  Berlioz  ou  tout  autre  candidat  peu  sérieux; 
mais  il  nous  semble  qu'en  agissant  ainsi ,  l'Institut  se  détourne  de  l'idée  qui  a 
présidé  à  sa  fondation ,  qui  est  de  rassembler  en  un  corps  d'élite  tout  ce  qui 
représente  le  progrès  de  l'intelligence  dans  le  pays.  Si  l'Institut  renonce  à  sa 
stricte  nationalité,  s'il  veut  embrasser  le  monde  dans  son  cercle,  alors  qu'il 
ne  s'en  tienne  pas  à  MM.  Caraffa  et  Spontini,  qu'il  fasse  plus  ou  moins,  qu'il 
ouvre  ses  portes  ou  qu'il  les  ferme. 

Théâtre  de  la  Renaissance.  —  La  Jeunesse  de  Goethe,  comédie  en  un 
acte  et  en  vers,  par  M""  Louise  Colet,  née  Révoil.  —  Écrite  d'abord  en  prose, 
cette  pièce  fut  présentée  au  théâtre  du  Gymnase,  qui  la  refusa.  Encouragée  par 
cet  accueil ,  M"""  Colet  lut ,  dit-on ,  sa  pièce  à  quelques  sociétaires  du  Théâtre- 
Français,  qui  ne  lui  firent  pas  meilleur  accueil.  M""^  Colet  insista.  Elle  tra- 
duisit sa  prose  en  vers ,  et  se  présenta  de  nouveau  au  Théâtre-Français ,  qui 
refusa  les  vers  comme  il  avait  refusé  la  prose.  Plus  généreux,  le  théâtre  de  la 
Renaissance  ouvrit  ses  portes  à  la  muse  de  Versailles ,  et ,  Dieu  soit  loué  ! 
notre  belle  patrie  compte  avec  orgueil  un  chef-d'œuvre  de  plus.  C'est  un 
charmant  petit  acte,  parfaitement  nul  et  parfaitement  insignifiant,  où  il  est 
dit  trop  de  mal  de  la  critique ,  pour  que  la  critique  puisse ,  sans  mauvaise 
grâce,  en  dire  autre  chose  que  du  bien.  Nous  louerons  donc  sans  réserve 
l'esprit  du  dialogue,  l'élégance  des  vers,  la  délicatesse  des  détails,  et  surtout 
l'exquise  convenance  avec  laquelle  M""  Colet  répond  par  avance  à  ses  juges. 
La  critique  a  reçu  là  une  bonne  leçon  de  politesse  et  d'urbanité.  Rien  n'est 
plus  touchant,  à  notre  sens,  que  de  voir  une  femme,  jeune  et  belle,  abjurer 
ainsi  les  divines  faiblesses  de  son  sexe,  abdiquer  ses  plus  doux  privilèges, 
la  chaste  obscurité,  le  modeste  silence  de  la  vie  domestique,  pour  monter  bra- 
vement sur  les  tréteaux ,  armer  sa  blanche  main  d'un  gantelet  de  fer  et  souf- 
fleter en  public  les  zoïles  de  notre  époque.  J'en  connais  de  ces  vils  détracteurs 
qui  auront  passé  une  rude  nuit,  j'imagine.  Déjà,  dans  une  pièce  de  vers 
adressée  à  sa  mère,  ]M""'  Colet  (née  Révoil)  avait  commencé  cette  jortte  ter- 
rible; Dieu  sait  si  la  Revue  où  nous  écrivons  ces  lignes  s'en  relèvera  jamais! 

Sans  doute,  il  sied  mieux  à  M""  Colet  (née  Révoil  )  qu'à  tout  autre  d'offrir 
à  ses  voisins  des  enseignemens  de  dignité.  Nous  savons  que  les  palmes  acadé- 
miques sont  allées  se  poser  d'elles-mêmes  sur  cette  jeune  tête  qui  ne  les  avait 
pas  sollicitées.  Nous  n'ignorons  pas  que  M""'  Colet  n'a  jamais  compromis  dans 
les  antichambres  des  inunortels  sa  robe  de  femme  et  sa  tunique  de  poète.  Mais 
M"""  Colet  ne  s'exagère-t-elle  pas  un  peu  à  elle-même  les  inimitiés  que  lui  sus- 
cite sa  naissante  célébrité?  Est-il  bien  vrai  que  son  front  saigne  sous  les  épines 


REVUE  DE  PARIS.  353 

de  la  gloire?  M""  Colet  (née  Révoil)  a-t-elle  des  ennemis?  Nous  tiendrions  à 
rassurer  cette  ame  craintive  et  troublée.  Que  ^M"""  Colet  daigne  un  instant  y 
regarder  de  près ,  elle  verra  que  sa  couronne  d'épines  n'est  qu'une  couronne  de 
bleuets ,  et  que  le  fruit  de  la  gloire ,  qu'elle  trouve  plein  de  fiel ,  n'est  qu'une 
pomme  de  reinette  ou  une  poire  de  Saint-Germain.  Eh  !  non ,  madame ,  vous 
n'avez  pas  d'ennemis  !  Eh  !  non ,  votre  front  ne  saigne  pas  !  votre  front  est  très 
blanc,  et  très  net,  et  très  pur.  Eh  !  non,  le  poète  n'est  pas  maudit  ici-bas! 
M.  de  Lamartine  n'est  pas  maudit,  M.  Hugo  n'est  pas  maudit;  personne  n'est 
maudit  d'ailleurs.  Eh  !  non ,  on  ne  vous  outrage  pas  !  Eh  !  non ,  il  n'est  pas 
de  lâches  pamphlétaires  !  Vous  avez  rêvé  tout  cela,  madame.  Votre  tâche  est 
beaucoup  moins  difficile  que  vous  ne  le  supposiez  ;  et  puis,  s'il  est  vrai,  comme 
vous  le  dites,  que  la  gloire  soit  le  deuil  du  bonheur,  il  faut  nous  consoler,  vous 
et  moi,  en  songeant  que  cela  ne  nous  regarde  pas. 


La  commission  chargée  d'examiner  la  'proposition  ministérielle  d'un  prêt 
de  cinq  millions  ,  unique  moyen  de  pourvoir  à  l'achèvement  du  chemin  de 
fer  de  Versailles  (rive  gauche),  vient  de  déposer  son  rapport.  JNous  l'avons 
lu  ,  et  il  nous  semble  qu'il  conviendrait  mieux  à  la  dignité  de  la  chambre  de 
voter  purement  et  simplement  la  destruction  d'un  chemin  si  avancé ,  dont 
elle  est  responsable  au  plus  haut  degré  dans  toutes  les  phases  de  son  exis- 
tence, que  d'adopter  les  conclusions  d'un  pareil  rapport  :  elles  sont  déri- 
soires dans  leur  faux-semblant  de  bienveillance.  Comment  ?  pour  toute  fa- 
veur, vous  accordez  au  chemin  de  la  rive  gauche  la  faculté  de  réclamer, 
auprès  de  l'administration  supérieure,  un  adoucissement  dans  les  conditions 
d'art  trop  rigoureuses  qui  lui  ont  été  imposées  dès  l'origine;  et  à  quelle 
époque  venez-vous  proposer  aux  Ponts-et-Chaussées  de  se  relâcher  de  leur 
rigueur  funeste  ?  Au  moment  oii  le  chemin  ,  sans  être  achevé,  a  vu  du  moins 
terminer  presque  tous  ses  terrassemens ,  arrêter  ses  courbes,  bâtir  un  grand 
nombre  de  ses  ponts  et  viaducs,  fixer  enfin,  d'après  des  dimensions  irrévo- 
cables, la  plupart  des  travaux  essentiels  qui  l'emprisonnent  malheureuse- 
ment dans  les  clauses  d'un  tracé  à  jamais  onéreux.  La  commission ,  par  ces 
concessions  tardives  ,  pense-t-elle  faire  illusion  à  quelqu'un  dans  la  chambre 
ou  dans  le  public  ?  Ou  bien  s'abuse-  t-elle  la  première? 

Elle  offre  encore  à  la  compagnie  de  la  rive  gauche  la  faculté ,  que  celle-ci 
n"a  jamais  demandée ,  de  se  mettre  en  instance  pour  obtenir  une  amélioration 
de  ses  tarifs,  tels  qu'ils  sont  actuellement  réglés  par  le  cahier  des  charges,  La 
commission  ignore-t-elle  donc  que  les  tarifs  de  la  rive  gauche  sont  très  satisfai- 
sans,  et  que  c'est  la  rive  droite  seulement  qui  aurait  à  s'inquiéter  des  siens, 
dont  elle  a  abaissé  le  taux  outre  mesure  dans  sa  soumission  de  1837,  alors 
qu'un  esprit  de  rivalité,  acharné  comme  il  l'est  aujourd'hui ,  mais  plus  aveugle, 
lui  fermait  les  yeux  sur  son  propre  intérêt  d'avenir?  Veut-on  ouvrir  la  porte  à 
une  révision  des  tarifs  de  la  droite ,  en  ayant  l'air  de  secourir  la  gauche  sur  le 


354  REVUE  DE  PARIS. 

point  où  elle  se  sent  le  plus  de  force?  Si  ce  n'est  là  le  but  où  veut  arriver  la 
commission  par  une  voie  détournée ,  si  elle  n'a  pas  démêlé  la  tendance  de  sa 
proposition  singulière,  nous  admirerons  sa  naïveté,  mais  il  faudra  appliquer, 
en  cette  occasion ,  ce  mot  d'une  niystiflcation  mémorable  :  «  Il  y  a  quelqu'un 
ici  qu'on  trompe  !  »  Mais  qui  est  trompé  ?  Ce  n'est  pas ,  à  coup  sûr,  la  com- 
pagnie qui  a  le  bonheur  de  vivre  sous  la  toute-puissante  influence  de  M.  Ro- 
thschild ;  c'est  la  commission  peut-être  ;  mais  il  faut  espérer  que  ce  ne  sera  pas 
la  chambre. 

Les  membres  de  la  commission  ont  chargé  M.  Cochin  de  dire ,  à  la  fin  du 
rapport,  qu  ils  appelh  nt  de  tout  leur  désir  le  mouient  où  il  sera  possible  d'nti- 
liser  vil  tracé  de  quatre  lieues,  qui,  s'il  était  converti  en  un  amas  de  ruines, 
accuserait  tous  les  corps  de  l'Etat  d'impuissance  el  de  légèreté. 

A  voir  la  commission  se  débattre  ainsi  entre  deux  contradictions  absolues, 
vouloir  la  fin  et  non  les  moyens,  s'aviser  de  plusieurs  expédiens  incroyables, 
dans  le  cours  de  ses  discussions,  comme ,  par  exemple ,  d'une  répartition  du 
prêt  de  5  millions  en  vingt  annuités  de  250,000  fr.  chacune,  et  chercher  enfin 
tous  les  biais  imaginables  pour  prêter  et  ne  pas  prêter,  mais  avec  un  penchant 
décidé  pour  cette  dernière  solution  ,  on  se  rappelle,  malgré  tout  le  respect 
dû  au  parlement ,  ce  'personnage  comique  qui  prétendait  sauver  son  fils  des 
mains  des  corsaires  en  faisant  ressource  de  je  ne  sais  quels  articles  n'ayant 
pas  cours  de  monnaie;  et  l'on  se  demande  s'il  ne  serait  pas  plus  digne  de  la 
chambre  de  dire,  en  tournant  le  dos  aux  actionnaires  de  la  rive  gauche,  qui 
ont  de  grands  reproches  à  lui  adresser  :  «  Que  diable  allaient-ils  faire  dans 
cette  galère?  »  —  Qu'elle  ait  du  moins  le  courage  de  la  franchise. 


Œuvres  complètes  de  Chatterton  (1).  —  En  traduisant  pour  la  pre- 
mière fois  en  français  les  ouvrages  divers  de  Chatterton,  M.  Javelin  Pagnon  a 
rempli  le  désir  public  qu'avait  fait  naître  l'intérêt  extraordinaire  répandu  par 
M.  de  Vigny  sur  le  personnage  de  ce  jeune  et  infortuné  poète.  La  traduction 
de  M.  Pagnon  est  précédée  d'une  étude  biographique  faite  avec  soin  par 
M.  Callet.  On  ne  peut  reprocher  à  ce  dernier  travail  qu'un  peu  de  longueur  et 
de  subtilité]d'explications  sur  quelques  points,  défauts  bien  pardonnables  chez 
le  biographe  qui  incline  à  s'exagérer  son  modèle.  Le  véritable  et  réel  caractère 
de  Chatterton  ressort  d'ailleurs  de  toutes  les  pièces  et  de  tous  les  faits  qu'énu- 
mère  et  discute  avec  une  scrupuleuse  conscience  M.  Callet.  Nous  aurions 
voulu  sous  sa  plume,  au  début,  un  éloge  moins  restrictif  du  Chatterton  de 
M.  de  Vigny,  lequel,  certainement,  n'a  point  prétendu  écrire  une  biographie, 
mais  qui  a  écrit  mieux  qu'un  rowan,  et  a  touché,  pour  les  mettre  en  relief,  à 
des  points  profonds  de  ce  caractère.  Les  principaux  poèmes  de  Chatterton, 

(1)  2  vol.  in-S",  Paris,  1839.  Desessarls,  rue  des  Beaux-Arls,  15. 


REVUE  DE  PARIS.  355 

ceux  qu'il  attribua  au  moine  Rowley,  et  qui  composent  ses  \Tais  titres  à  une 
renommée  poétique  durable,  remplissent  le  second  volume.  Même  à  travers  le 
langage  tout  moderne  d'une  traduction,  d'ailleurs  très-fidèle,  il  est  aisé  de  com- 
prendre combien  le  pastiche  dut  peu  soutenir  dans  le  temps  le  regard  des  con  - 
naisseurs,  de  ceux  même  qui  avaient  été  pris  aux  poésies  d'Ossian-Macpherson. 
Quand  il  n'y  aurait  eu  que  cette  quantité  de  tableaux  et  de  peintures  que 
Rowley  va  tout  d'abord  découvrant  de  couvent  en  couvent ,  c'était  assez  pour 
donner  l'éveil  par  l'anachronisme,  et  Horace  AYalpole  n'en  fut  pas  dupe.  De 
plus,  on  ne  trouve  dans  la  façon  de  Rowley  aucune  de  ces  lenteurs  de  récit  et 
de  diction  si  familières  aux  trouvères.  Sa  façon  est  nette  et  nerveuse  comme 
pouvaient  l'être  les  chants  prétendus  primitifs  d'Ossian ,  dont  l'exemple  évi- 
demment avait  inspiré  Chatterton.  INIais  nous  n'avons  pas  ici  la  prétention  de 
juger  l'œuvTe  même  du  poète  de  dix-sept  ans,  nous  ne  voulions  qu'annoncer 
qu'on  en  prendra  désormais  une  idée  exacte  et  complète,  autant  qu'une  tra- 
duction la  peut  rendre,  dans  le  travail  consciencieux  de  iMM.  Callet  et  Pa- 
gnon. 

—  Sous  ce  titre  :  Paléographie  universelle,  M.  Sylvestre  vient  de  publier  la 
seconde  linaison d'uu  ouvrage  fait  pour  exciter  la  curiosité  des  gens  du  monde 
et  l'attention  des  savans.  La  Paléographie  universelle  est  une  collection  de  fac 
simile,  d'écritures,  de  chartes,  empruntés  à  toutes  les  époques,  et  tirés  des 
bibliothèques  de  France,  d'Italie,  d'Allemagne  et  d'Angleterre.  Ces  fac  simile 
ont  été  écrits  et  peints  sur  les  lieux  mêmes.  Il  est  impossible  de  donner  une  idée 
plus  scrupuleusement  fidèle  des  manuscrits  que  ne  l'a  fait  M.  Silvestre.  Tout 
s'y  trouve,  jusqu'aux  traces  de  vétusté  que  le  temps  a  laissées  sur  le  plus  grand 
nombre.  Les  ornemens  les  plus  riches,  les  plus  merveilleuses  enluminures  sont 
reproduits  avec  une  précision  admirable,  un  art  infini.  La  première  livTaison 
a  paru  il  y  a  deux  mois,  la  seconde  est  en  vente. 

—  M.  Jules  Lacroix  vient  de  publier,  chez  l'éditeur  Dumont,  un  nouveau 
roman  intitulé  :  la  Rente  viagère.  L'action  de  ce  roman  est  habilement  com- 
binée, et  l'on  retrouve  dans  la  mise  en  œuvre  du  sujet  choisi  par  M.  Lacroix 
l'énergie  et  la  verve  qui  distinguent  ses  précédens  ouvrages.  M.  Lacroix  s'est 
d'ailleurs  proposé  un  but  plus  sérieux  que  l'amusement  de  ses  lecteurs.  La 
rente  viagère,  qui  crée  des  homicides  de  pensée,  sinon  de  fait,  lui  a  paru  une 
convention  digne  des  traits  de  la  satire.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  discutera 
fond  la  thèse  de  M.  Lacroix ,  il  nous  suffira  de  dire  que  le  roman,  destiné  à  la 
défendre,  offre  une  lecture  pleine  de  terreur  et  d'émotion. 


F.  BONNAIBE. 


TABLE  DES  MATIERES 

CONTENUES    DANS    LE    SIXIÈME    VOLUME 

(  me  SÉRIE  ) 

DE  LA  REVUE  DE  PARIS. 


Un  Homme  arrivé,  dernière  partie,  par  M.  LÉON  GozLAN.  ...  5 
Le  dernier  Écrivain  païen  de  la  Gaule.  — Rutilius  Numatianus,  par 

M.  J.  J.  Ampère 35 

Exposition  de  l'Industrie.  —  Second  article,  par  M.  Victor  Char- 

LIER 48 

Bulletin 62 

Un  Regard ,  par  M.  Paul  de  Musset 73 

Un  Dîner  chez  Barras,  par  MM.  Camille  Bernay  et  Henry  Tria- 
non 89 

Poésies.  —  Paysages  Suédois,  par  M.  X.  Marmier 115 

Critique  littéraire.  —  Les  Catacombes ,  de  M.  Jules  Janin ,  par  M.  Ar- 
sène HOUSSAYE 118 

Bulletin 122 

Les  Châteaux  de  France.  —  Petit-Bourg ,  par  M.  Léon  Gozlan.  .  .  137 
Critique.  —  J<lonveaux  Portraits  littéraires,  de  M.  Sainte-Beuve,  par 

m.  louandre 192 

Bulletin 201 

UnFilsdeLaure,  par  M.  A.  Delatour 210 

La  Balle  de  plomb ,  première  partie ,  par  M.  Francis  Wey.  ...  231 
Les  Plateaux.  —  Orléans,  Versailles  (  Chemin  de  la  rive  gauche),  par 

M.  V.  C 256 

Critique  littéraire.  —Mézélie  de  M"""  Ch.  Reybaud ,  par  M.  J.  S.     .     .  267 

Bulletin 271 

Vie  et  Aventures  de  John  Davis ,  premier  article ,  par  M.  Alex.  Dumas.  281 
La  Balle  de  plomb,  dernière  partie ,  par  M.  Francis  Wey.     .     .     .  314 
Critique  littéraire  —  Dileijtar,  de  M.  Eugène  Sue ,  par  M.  L.  Y.  —  Pu- 
blications dn  Moyen-âge;  Une  voix  de  phis,pav  M.  L 336 

Bulletin ^'*'*